dimanche 19 juillet 2020

Il y a 150 ans... le 19 juillet, la déclaration de guerre à la Prusse

Lundi 18 juillet, Izambard prétend que Rimbaud lui a remis un manuscrit du poème fraîchement pondu "Morts de Quatre-vingt-douze...". Izambard veut-il signifier que le titre original était "Aux Morts de Valmy ?" Nous n'en savons rien. Le 18 juillet, un événement politique a eu lieu distinct du conflit entre la France et la Prusse. Après de vifs débats, le Concile du Vatican a adopté le dogme de l'infaillibilité pontificale, une belle catastrophe.
Le 19 juillet, l'événement marquant, c'est la déclaration de guerre à la Prusse. Solidaire de la France, l'Autriche annoncera sa neutralité le 20 juillet. Ceci dit, il va falloir le temps que les armées se mettent en place. Les combats ne commenceront qu'au début du mois d'août. Il va d'abord y avoir la mobilisation. Par conséquent, entre le 19 juillet et le 28 juillet, tandis que Rimbaud va nous composer "Vénus Anadyomène", poème peu concerné par l'actualité, je vais publier des articles de synthèse sur la mobilisation et la préparation à la guerre des deux camps.
Je vais aussi faire quelques sondages dans la presse.
En attendant, vu que mon mal de tête est en train de passe, je donne le texte de l'article de Paul de Cassagnac ce 19 juillet, tant que c'est encore une date indiquée pour le faire. Je rappelle en en-tête l'épigraphe qui comme cela a déjà a été relevé (Cornulier,...) corrompt légèrement le texte original. Pour le texte original, je renonce à la marge de début d'alinéa. Les soulignements en gras sont miens pour attirer l'attention du lecteur sur ce que je commente ensuite.

"... Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc..."

Français de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, écoutez, car d'ici peu d'instants le canon étouffera nos voix.
Unissons-nous pour la défense de la mère patrie, soyons frères devant l'ennemi.
Vous, républicains, souvenez-vous qu'à pareille époque, en 1792, les Prussiens entraient en Lorraine, et la Convention déclarait la France en danger. Vous fûtes grands et nobles ; souvenez-vous !
Vous, légitimistes, n'oubliez pas que vous êtes revenus en 1815 par ce même chemin qui garde encore vos pas. Ces traces, effacez-les !
Vous, orléanistes, vous avez tout à faire, mais vous pouvez tout faire, en pensant qu'un d'Orléans était vainqueur à Steinkerque et à Nerwinden, et qu'un autre d'Orléans était présent à Jemmapes et à Valmy.
Nous, bonapartistes, nous battrons des mains et nous nous contenterons de suivre ; nous avons assez longtemps occupé le premier rang pour le céder un jour.
Et chacun poussant son cri de guerre, faisant comme les preux du moyen âge, se précipitera tête baissée sur l'ennemi.
Après, quand nous serons vainqueurs, quand nous serons revenus de Berlin, eh bien, nous reprendrons nos querelles intestines, et nous ressaisirons nos haines.
Que c'est beau la guerre, quand elle plane au-dessus des intérêts particuliers et lorsqu'elle est déclarée pour la sécurité de la patrie !
C'est pour le passé, pour le présent, pour l'avenir, que nous allons nous battre !
C'est pour le passé ; c'est pour Waterloo, nom lugubre qui nous arriva comme un sanglot répercuté par deux générations d'hommes.
C'est pour le présent : c'est pour l'insulte froide et méditée.
C'est pour l'avenir : c'est pour que les chevaux prussiens ne viennent plus brouter nos blés et leurs maîtres violer nos filles.
Et quelle noble mission que cette mission de la France !
Elle a fait l'Alma, Sébastopol, pour sauver la Turquie.
Elle a fait Solferino pour délivrer l'Italie.
Et maintenant sa main généreuse va briser les fers de l'Allemagne. Hanovriens, Danois, qui depuis quatre ans tendez vers nous vos mains suppliantes chargées de fer, espérez ! Saxons, Bavarois, qui tremblez pour votre indépendance, rassurez-vous ! La France arrive, la France approche, vous allez être libres.
Ce n'est pas une guerre de conquête, ce n'est pas une guerre d'invasion, c'est une guerre de délivrance et d'honneur.
Et la grande Armée va reprendre la route qu'elle connaît bien. D'ailleurs, les jalons en sont marqués, et chaque grand arbre qui s'élève de Paris à Strasbourg a puisé sa sève nourrissante dans un cadavre de Prussien, tué par un paysan et enterré là.
Qu'elle se batte comme elle a l'habitude de se battre !
Nous sommes derrière elle, et si les boulets et les balles font de trop grands trous dans les rangs, nous les boucherons avec nos poitrines.
                                                                                                  Paul de Cassagnac.

Rimbaud n'a pas gardé la mention de tous les partis, il n'a conservé que la confrontation des bonapartistes aux républicains. J'ai souligné l'idée qu'après la bataille les partis ressaisiraient leurs haines, car cela s'entend dans la pointe du sonnet rimbaldien : "- Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !"
Nous ne nous attarderons pas à critiquer l'article pour lui-même. Il y a énormément de phrases sur lesquelles ironiser, énormément de phrases employées comme du verbe ronflant qui n'a pas lieu d'être, etc.
On remarque que la mention de "93" s'oppose précisément au texte de Cassagnac qui ne cite que "1792". Nous observons également que la mention de Valmy est liée aux orléanistes dans le texte de Cassagnac, mais Rimbaud en récupère naturellement la mention au profit de la cause républicaine. D'ailleurs, Rimbaud va jusqu'à citer des guerres qui impliquaient Napoléon Premier, les campagnes d'Italie, il retourne le système de Cassagnac travaillant à inclure les républicains et les orléanistes dans l'oeuvre bonapartiste. Pour information, la signification politique du mot "bonapartisme" vaut pour Napoléon III, pas pour Napoléon Ier. Le bonapartisme implique la référence à Napoléon Ier, mais c'est un mouvement né du Second Empire. En ne choisissant pas dans les dates révolutionnaires, Rimbaud fait sentir que la contradiction n'est pas dans son camp au sujet du sens de l'Histoire. C'est Napoléon Ier, puis Napoléon III qui ont pris l'histoire révolutionnaire à rebrousse-poil.
J'ai souligné l'idée que les républicains furent grands et nobles, puisque cet hommage qui ne rejaillit pas ainsi sur les orléanistes et légitimistes dans le discours de Cassagnac, est développé dans le sonnet de Rimbaud, lequel s'est donc abondamment inspiré des formules hugoliennes des Châtiments, mais sans oublier de multiplier les références à l'article d'ensemble de Cassagnac.
Notez que le vouvoiement des adresses de Cassagnac aux partis d'aujourd'hui est repris par Rimbaud, mais au profit des morts pris à témoin, encore une fois à la façon de certains poèmes des Châtiments.
Ensuite, quand notre adolescent ardennais parle de "bris[er] le joug", si là encore il faut songer au modèle hugolien, il est intéressant de noter que c'est une allusion fine au discours de Cassagnac avec reprise du verbe "briser" lui-même, et l'idée du "baiser fort de la liberté" double la référence au même alinéa de l'article du journal Le Pays : "va briser les fers de l'Allemagne", "vos mains suppliantes chargées de fer", "vous allez être libres". Le premier quatrain de Rimbaud répond à cet alinéa qui vient assez tard dans le discours de Cassagnac.
L'idée du sang qui lave vient d'autres horizons de lectures, Châtiments de Victor Hugo toujours, et c'est le cas également pour les Morts au combat devenus figures christiques. Toutefois, l'idée de Morts ayant un aspect de résurrection christique sont une inversion évidente de la phrase assez sotte de Cassagnac sur les arbres de France nourris du sang de Prussiens jadis tués par des paysans. Enfin, si on pouvait pressentir que cet article méritait d'être cité au sujet du sonnet "Le Mal", le dernier alinéa en donne la confirmation éclatante avec l'idée des balles qui font d'énormes trous dans les rangs. Le sonnet "Le Mal" n'est pas daté, mais il devient sensible qu'il ne doit finalement pas être de beaucoup postérieur à la composition de "Morts de Quatre-vingt-douze..." :

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
 
Tandis qu'une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
[...]

Les six premiers vers du sonnet "Le Mal" sont encore une réplique amplifiée au discours léger de Cassagnac dans le dernier alinéa de son article. En même temps, "Morts de Quatre-vingt-douze..." et "Le Mal" sont des expériences littéraires singulières. D'une part, ces deux poèmes, bientôt suivis par quelques autres, sont saturés de reprises aux Châtiments de Victor Hugo. Il ne s'agit pas de plagiats, mais de compositions originales saturées de reprises lexicales ou d'allusions aux Châtiments de Victor Hugo. D'autre part, la forme adoptée est celle du sonnet : outre que le modèle Victor Hugo n'en a encore jamais publié un seul à l'époque, il s'agit d'une forme qui normalement (pas dans l'absolu, mais pour ce qui est des repères culturels à propos des valeurs d'emploi d'une ressource poétique) ne convient pas à des sujets politiques d'une telle importance traités satiriquement ou non. Le sonnet n'a pas vocation au discours épique, à secouer la nation. Rimbaud fait véritablement quelque chose de singulier avec un tel usage de la forme sonnet au plan de la raillerie politique. C'est complètement inattendu...
Pour observation, sur la première page du journal Le Pays du 16 juillet, le premier article sur la première colonne est aussi signé par Paul de Cassagnac, il s'agit de la séance au Sénat où le duc de Gramont s'indigne contre la dépêche d'Ems. Le second article signé Henri Maquet cite la riposte de Thiers, quoique sur un mode écourté et moins vif, qui dénonce le fait de partir en guerre pour une question de susceptibilité, de se pencher sur la forme quand sur le fond on a satisfaction. Préparant une transition pour l'article de Cassagnac, l'article de Maquet se termine par cet alinéa qu'il convient de citer, il intéresse l'épigraphe rimbaldienne.

La guerre est déclarée. Français de tous les partis, aux armes ! Vive la France !
Nous retrouvons la mention "Français de tous les partis" qui justifie le recours au pluriel dans la pointe du sonnet : "- Messieurs de Cassagnac [...]". Henri Maquet est un des messieurs de Cassagnac de la revue Le Pays et il est piquant de songer au texte de La Marseillaise dans la mention "aux armes !" Rimbaud l'a forcément envisagé puisque son poème contient plusieurs clins d'oeil, explicites ou moins (voir Cornulier), au fameux chant révolutionnaire. L'article suivant sur "Les Manifestations" souligne que les chants privilégiés dans la rue sont La Marseillaise, Le Chant du départ et Mourir pour la patrie. Les Parisiens ont de l'humour : "Les voyageurs pour Berlin en voiture !" Nous avons bien une scène digne de la fin du roman Nana de Zola, mais ici par un journaliste qui ne fait nullement un portrait-charge ironique et cinglant. Etnous relevons plusieurs le cri de "Vive l'Empereur" que Rimbaud va épingler dans "L'Eclatante victoire de Sarrebruck".
Il est piquant dans cet article de voir une reprise sans doute involontaire du discours de Thiers qui figure deux articles auparavant sur la même page : "On manifestait, non pas contre l'ordre de choses établi, mais contre une nation séculairement hostile et dont l'attitude insolent froisse au plus haut point les susceptibilités françaises." Cet article est signé Ruellan, lequel signe aussi l'article suivant sur la même colonne et qui est une citation du journal Le Figaro au sujet de Paul de Cassagnac. Nous pouvons bien penser que Rimbaud s'est fait une impression d'ensemble de cette page ou de ce numéro du journal Le Pays. Donc, pour l'intérêt d'une critique minutieuse et historienne, nous devons également citer ce passage :

On lit dans Le Figaro : 

M. Paul de Cassagnac a été l'objet d'une manifestation d'autant plus flatteuse que, jusqu'à présent, on ne l'avait guère gâté à cet égard. On sait avec quelle vigueur il prêche, depuis l'origine des négociations, la croisade antiprussienne. Comme il débouchait de la rue Laffitte, il a été reconnu, entouré et littéralement acclamé. Cette ovation insolite a vivement ému notre jeune confrère, et aux cris enthousiastes de :- Vive Paul de Cassagnac !Il n'a pu que répondre :- J'avais besoin de ça pour me faire oublier d'être bonapartiste !Dans la journée, le rédacteur du Pays avait déjà reçu la visite d'une députation d'ouvriers qui venaient le consulter sur la conduite à tenir devant les hésitations du ministère. Le rôle était difficile, et nous ignorons la réponse que son patriotisme a dictée à M. Paul de Cassagnac. 

Par un sentiment délicat que l'on comprendra, nous n'aurions pas reproduit ce récit, s'il ne s'y était glissée une petite erreur que nous devons rectifier :
M. Paul de Cassagnac n'a pas dit qu'il avait besoin de cette ovation "pour lui faire
oublier," mais bien pour lui faire pardonner d'être bonapartiste.

Vous en connaissez beaucoup des écrits rimbaldiens qui vous donnent toute la matière méditée par Rimbaud pour composer son poème ? On sait que Rimbaud a lu ce journal, donc il faut le lire en entier pour vérifier qu'on ne laisse rien échapper d'important quant à la compréhension et à la genèse du sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..."
Toujours sur cette première page du journal en six colonnes, nous découvrons une lettre ouverte d'un "ancien soldat" adressée "A Monsieur Paul de Cassagnac".
Rimbaud n'a pas pu mettre tout le journal en son sonnet, mais sur la dernière colonne de la première page du Pays, cette lettre et la "chanson de circonstance" livrée aux lecteurs parlent toutes deux de "coeur chaud", quand le sonnet de Rimbaud décrit une tout autre étreinte : "Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons[.]" Il est question aussi dans la chanson La Française de trinquer, motif repris dans le poème "La Rivière de Cassis" au sujet d'un "paysan matois". Vous pouvez vous reporter enfin aux trois autres pages de ce numéro du Pays, puisque j'en ai mis le lien dans mon article du 16 juillet, mais c'est vraiment la première page qui rassemblait toute la matière intéressante quant à la genèse de la réplique rimbaldienne.

A suivre...

vendredi 17 juillet 2020

Transition vers le 18 juillet et réflexions sur le cas Bardel

J'avais annoncé que je compléterais l'article du 16 juillet avec la citation in extenso de l'article de Paul de Cassagnac, mais j'ai mal à la tête en continu depuis trois jours, ce qui m'arrive depuis quelques années et plusieurs fois par an. Je ne me vois pas rédiger avec l'impression à tout moment qu'un courant électrique va me faire m'évanouir. On va essayer de transformer cela en avantage malgré tout. Demain, je mettrai la suite. Après tout, selon le témoignage d'Izambard, Rimbaud lui a remis la composition le 18. Depuis hier, Rimbaud doit sans doute être lancé sur la création de son poème, il doit certainement continuer de le travailler aujourd'hui.
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Pour Une saison en enfer, c'est évidemment avec un immense dégoût que j'assiste aux publications d'Alain Bardel sur son site. Il a ajouté le 15/07 L'Introuvable (En relisant Une saison en enfer / Conclusion).
Normalement, Bardel, quand il a créé son site, ne se déclarait pas un rimbaldien. Il relayait les travaux des autres et il émettait ses hypothèses personnelles sans prétention. Il a ensuite publié de premiers articles dans la revue Parade sauvage et dans la revue Europe, dans la mesure où il donnait le son de cloche de la revue Parade sauvage et était du coup une vitrine internet pour ce discours-là. En même temps, les deux premiers articles de Bardel furent visiblement supervisés de près par Steve Murphy. Tout cela n'est pas bien gênant, mais comme je l'ai pressenti on voit bien dans le développement du site d'Alain Bardel une parole envahissante qui est sur tous les fronts et qui veut avoir raison, et qui donc pose en spécialiste ultime de Rimbaud. Là encore, on peut avoir l'envie de se poser comme tel, mais dans le cas de Bardel il n'a pas le niveau requis pour de telles prétentions. Et, enfin, j'en arrive au coeur du problème. Bardel a inventé un système de communication assez retors. 1) Quand il rend compte des travaux des rimbaldiens, il joue les arbitres avec un aplomb extraordinaire. Or, si, au football, l'arbitre n'est pas l'équivalent d'un joueur, ici son arbitrage consiste à faire la même chose qu'un rimbaldien : défendre une opinion, sinon une découverte fiable, en émettant des arguments. Il est certes normal qu'il fasse sa propre évaluation des travaux des autres, mais il le fait en distribuant les bons et les mauvais points, en glissant une réflexion ironique ou un peu grondeuse, etc. Bardel oublie complètement qu'il n'est pas un rimbaldien compétent et qu'il a un manque de mesure dans ses réactions pour quelqu'un qui prétend être neutre, désintéressé.
2) Le système de communication s'est affiné. On a maintenant droit avec sa section "En relisant Une saison en enfer" et plus largement avec tous ses derniers articles sur Une saison en enfer à un partage entre la parole des autres rimbaldiens et la sienne. Il va mettre d'un côté un florilège de citations de critiques rimbaldiens, selon bien sûr ses préférences et selon encore une sorte de consensus qui lui convient très bien. Il ne faut pas oublier que le monde du rimbaldisme, c'est des relations mondaines entre personnes, avec des susceptibilités et des enjeux de séduction qui n'ont rien à voir avec l'explication de la poésie de Rimbaud. Et puis, d'un autre côté, il s'habitue, et beaucoup de rimbaldiens lui ont appris la marche à suivre, sauf qu'il la radicalise, à publier des articles personnels où il n'est pas question une seule fois de citer un rimbaldien. Avant, il en citait et on voyait le mode préférentiel. Ici, il ne cite plus personne. Les articles sont très longs et se veulent donc le fait d'un spécialiste du texte de Rimbaud. Ces articles très longs sont l'occasion de créer une sorte de discours continu où on mélange des avancées critiques, des corrections de son point de vue à un discours ancien intégralement préservé. Il n'y a plus d'enjeu de vérité, parce qu'on est face à une masse qui fera toujours un pied-de-nez pour réaffirmer les convictions que Bardel a toujours soutenues sur Une saison en enfer et les contradictions sont absorbées, rendues avec une note qui les euphémise, les rend imperceptibles, etc. Et évidemment, ce discours ne cite personne, c'est la réflexion de Bardel tout seul qui ne doit rien à personne ou qui ne doit qu'aux lectures qu'il a toujours valorisées et qu'il n'a pas besoin de rappeler.
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Bon, je ne vais pas m'éterniser. Le 21/06/2020, j'ai mis en ligne un article "La charité, vertu théologale dans la prose liminaire d'Une saison en enfer" qui a un sous-titre au passage et que Bardel a référencé dans sa rubrique "Actualités". Or, cet article m'a permis de mettre en boîte l'hypocrisie du système Bardel en rappelant qu'en 2009 celui-ci niait que la "charité" soit la vertu théologale dans la prose liminaire d'Une saison en enfer, alors que maintenant il affirme que c'est bien la vertu théologale, mais évidemment en continuant de soutenir que c'est différent pour les autres occurrences et que du coup même si dans la prose liminaire il est question de la vertu théologale Rimbaud a eu une recherche personnelle d'une charité non chrétienne dont il rendrait compte dans Une saison en enfer. Il croit pouvoir tirer parti d'une mention telle que "sa charité est ensorcelée" pour ce faire. Bardel n'admet pas s'être trompé en 2009, il ne citera pas la personne qui est à l'origine de cette correction et qui est moi-même, il a corrigé subrepticement son discours sur un passage textuel parce qu'évidemment il était coincé, mais il essaie de sauver tout le reste sur un effet de masse. Toute la lecture d'un Rimbaud à la recherche d'une charité laïque vient de l'article de Jean Molino qui, le premier, à partir de contresens de lecture sur la prose liminaire, a soutenu que le mot n'avait pas le sens de vertu théologale. Bardel qui a lu tant de critiques rimbaldiens refuse d'envisager que sa lecture est sous l'influence de Molino ou des rimbaldiens qui ont ensuite été influencés par l'étude de Molino. Et il a refusé de considérer que l'annulation de la critique de Molino faisait s'effondrer l'édifice. Bardel refuse même de rendre compte de l'article de Molino, de le mentionner. Il se réfugie dans une critique hors-sol, il nous fait du rimbaldisme hydroponique.
Prenez son texte nouvellement mis en ligne, L'Introuvable, l'introduction, c'est du charabia : "Diversité des voix, des modes de narration, des avatars du locuteur, des genres, des projets d'écriture [...] une figure de cet introuvable qu'est l'auteur [...] la simple question de savoir qui parle, à tel moment ou à tel autre, est à soi seul un problème" Nous voilà bien partis !
Et je cite un extrait du dernier paragraphe de l'introduction :

[Il y a quelqu'un, sans doute en réponse à la question : "esprit es-tu là ?"] Quelqu'un de "caché", mais que l'on reconnaît à son style oral caractéristique, au cheminement contradictoire et chaotique de sa pensée, et surtout au retour régulier des mêmes thèmes. Si le locuteur, dans le prologue, semble bien rejeter l'idée d'une "conversion" au sens religieux du terme, la nécessité d'une (re)conversion n'en est pas moins très sincèrement ressentie par le jeune poète.
C'est toujours du charabia, parce que je n'imagine pas que beaucoup de lecteurs trouvent limpide la formule "et surtout au retour régulier des mêmes thèmes". Aujourd'hui, Bardel admet, non pas admet, nous enseigne que le mot "charité" a le sens de vertu théologale dans la prose liminaire d'Une saison en enfer. Il le fait en en-tête de certains de ses écrits récents pour bien nous en avertir charitablement et il met une définition. Ceci dit, comme en 2009 et avant, dans son nouvel article, il nous fait le coup de la modalisation : "semble bien rejeter l'idée d'une "conversion" ". Et ce n'est pas que l'expression "semble bien" que je vise : avez-vous bien noté la présence des guillemets au mot "conversion" qui n'est pas une citation du texte ? C'est très discret, mais il faut l'observer. Ensuite, même les lecteurs les plus inattentifs ne peuvent manquer l'affirmation étonnante : "la nécessité d'une (re)conversion n'en est pas moins très sincèrement ressentie". Ces formes écrasées "(re)conversion" sont devenues à la mode dans la seconde moitié du vingtième siècle. Je considère, et c'est pareil pour l'écriture inclusive, que ces formes de réécriture ne sont pas compatibles avec la pratique orale, et partant avec l'effort intellectuel de la lecture. Ecrivez "les amies et les amis", n'écrivez pas "les ami-e-s" sauf si vous voulez à tout prix être identifié comme idiot en société. Et comment rendez-vous à l'oral "instituteurs-trices" ou autre billevesées ? Les créations du genre "co(n)texte" pour confondre cotexte et contexte posent des problèmes similaires dans les écrits universitaires. Ce truc-là a vécu, n'en parlons plus ! C'est un moyen pour économiser le temps d'écriture, pour économiser les signes graphiques, mais c'est contre-productif dans la communication, sauf dans les cas de calembours qu'on veut souligner. Autrement dit, Bardel nous parle plus précisément de "la nécessité d'une conversion sinon d'une reconversion du poète". Dis clairement, ça fait mal, hein ! Et plus loin, on a du "très sincèrement".
Plus loin, dans l'article L'Introuvable, nous avons une sous-partie intitulée "Une (re)conversion existentielle" qui commence par nous parler de la section "Alchimie du verbe". Nous sommes passés sans que ce ne soit dit de la notion chrétienne de conversion (avec son prolongement bâtard que serait la reconversion) à une notion existentielle ! Avez-vous vu l'imposture ?
Je n'ai pas encore lu tout cet article pour l'instant, je fais uniquement quelques sondages. Mais ce n'est pas inutile comme vous pouvez le constater. Nous avons plus loin une sous-partie intitulée "L'entreprise de la charité". Et cette sous-partie est flanquée d'une épigraphe, pour mettre en valeur la mention "sa charité est ensorcelée", une formule qui est mise dans la bouche de la Vierge folle.
Et là, à nouveau, on joue le jeu docile de reconnaître que la notion est chrétienne (je suis passé par là). Rappelons que ni "conversion" ni "reconversion" ne sont des mots de la prose liminaire, ce sont des substituts pour la phrase "La charité est cette clef." On ajoutera pour "le festin ancien", mais c'est pareil.
Donc, on voit un article qui a développé d'un côté l'idée d'une conversion existentielle et qui de l'autre accorde de partir de la notion chrétienne de charité, alors que cela part du même extrait lu de deux manières contradictoires !
Cette sous-partie sur la charité devient l'occasion pour Bardel d'affirmer que le couple de Verlaine et Rimbaud représentait une entreprise de charité. Et tout à la fin de son article, Bardel implique clairement l'idée que le livre Une saison en enfer consacre la "rupture avec Verlaine", je cite Bardel.
Et pour qu'on pense que la notion de "charité" devient quelque chose d'étrange dans la pensée de Rimbaud, Bardel cite la phrase de la section "Adieu" : "Suis-je trompé, la charité serait-elle soeur de la mort, pour moi ?"

Alors, reprenons.
En juin 1871, la plupart des gens, Bardel compris, pensent que Rimbaud ne connaissait pas encore Verlaine. Ce n'est évidemment pas mon cas, il est clair comme de l'eau de roche que Rimbaud a rencontré Verlaine à Paris entre le 25 mars et le 10 avril, et que c'est à partir de là que s'est préparée sa montée à Paris pour septembre. Mais, dans tous les cas, en juin 1871, Rimbaud n'est pas en phase de rupture avec Verlaine, c'est même l'inverse, Rimbaud aspire à monter à Paris où réside Verlaine. Et Rimbaud parle avec intérêt de Verlaine dans ses courriers à Izambard et Demeny depuis un an déjà (25 août 70, 15 mai 71). En revanche, Rimbaud a adhéré à la Commune qui a été réprimée dans le sang à la toute fin du mois de mai.
C'est dans ce contexte que Rimbaud compose un poème intitulé "Les Soeurs de charité". Pour information, au dix-neuvième siècle, les plaisirs de la vie n'étaient pas les mêmes que de nos jours. Il n'y avait pas le cinéma, la télévision, internet, les jeux vidéo, etc., etc. Aujourd'hui, il n'y a presque personne qui lit des poètes contemporains. Or, au dix-neuvième siècle, il y a plein de revues et de temps en temps le quidam a le bonheur de voir une de ses compositions publiées dans les pages d'un journal, un peu comme ce fut le cas de Rimbaud pour "Les Etrennes des orphelins" ou "Trois baisers". Et justement, des poèmes portant le titre "La Soeur de charité" ou "Les Soeurs de charité", il y en avait plusieurs dans la littérature sans lendemain du dix-neuvième siècle, ce qui fait que pour les références du poème de Rimbaud il nous manque sans doute une synthèse sur cette question, vu qu'on n'a pas de poèmes d'Hugo, Baudelaire, Banville, etc., qui porte le titre "Les Soeurs de charité". C'est un premier souci. Au passage, j'ai découvert des sonnets avec le mot "latente(s)" à la rime dans cette littérature sans lendemain, mais postérieurs de publication au sonnet "Voyelles" de Rimbaud. Mais revenons-en aux "Soeurs de charité".
Il se termine par le vers : "Ô Mort mystérieuse, ô soeur de charité."

Je vérifierai si Bardel a songé quelque part à faire le lien entre ce poème de 71 et la fin du livre Une saison en enfer. J'ai l'impression que non. Dans mon idée, très peu d'écrits rimbaldiens ont fait le rapprochement, et personne n'insiste dessus.
C'est tout de même assez ballot, parce que dans "Vierge folle", quand il est question du problème des femmes, "coeur et beauté sont mis de côté", c'est exactement en phase avec "Credo in unam" : "La Femme ne sait plus être Courtisane" (citation de mémoire) et "Les Soeurs de charité" :

Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce,
Tu n'es jamais la Soeur de charité, jamais,
Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse
Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.
Dans ce quatrain, il y a, en plus d'une rime approximative selon moi : "jamais"::"formés", qu'on peut faire passer au bénéfice de réalisations orales particulières, il y a deux enjambements à la césure pour mettre en relief "d'entrailles" et puis "de charité".
Il ne faut pas faire un faux procès à Rimbaud qui répugnerait à la femme laide "porteuse de mamelle" et qui préférerait les jolies femmes suggérées par ses lectures. Ce quatrain parle bien de l'acte où "coeur et beauté" sont "mis de côté". Et c'est effectivement sur ce terrain que se déploie l'idée du nouvel amour rimbaldien, qui est le fameux "Vénus ! c'est en toi que je crois" du poème "Soleil et chair" ou "Credo in unam" et dont je fais un moteur explicatif du sonnet "Voyelles". Bardel qui prétend mieux que tout le monde chercher l'idée de charité rimbaldienne personnalisée n'a jamais cité une seule fois dans sa rubrique "Actualités" un quelconque de mes dizaines d'articles sur "Voyelles". Il n'a même jamais daigné citer les articles qui ont été publiés dans Parade sauvage ou Rimbaud vivant. Il faut dire que tous les rimbaldiens ont fait pareil que lui à ce sujet.
Je me demande si on aura prochainement un article de Bardel sur la "charité" dans Une saison en enfer où il me citera en train d'expliquer le lien aux "Soeurs de charité". Boah, il est tranquille, il suffit de citer un rimbaldien du passé qui l'a déjà fait.
Au passage, vous observerez que ce lien d'Une saison en enfer avec un poème écrit au lendemain de la Semaine sanglante confirme lourdement la nécessité de penser au Rimbaud communard dans la révolte des textes "Mauvais sang", "Nuit de l'enfer" et quelques autres.

Je reviendrai sur les mentions de la charité dans Une saison en enfer au-delà de la prose liminaire. Ce qui m'importe pour l'instant, c'est d'interdire à Bardel d'essayer de lire la prose liminaire comme l'annonce d'une quête d'une forme de charité personnalisée. La prose liminaire parle exclusivement de la charité en tant que vertu théologale, et il n'y a aucun sincérité du poète quand il se tourne vers elle pour deux raisons : d'abord, il la rejette immédiatement, ensuite, le festin n'est qu'un prétexte que le poète se donne pour échapper à la mort.
Bardel essaie ensuite de se servir de la mention "pavots" pour créer une nouvelle zone d'ambiguïtés. Le mot "pavots" renverrait aux "paradis artificiels" et annoncerait certains discours de la section "L'Impossible". Bardel fait du mot "pavots" un véritable cheval de Troie pour essayer de soutenir que les allusions de la prose liminaire sont plus floues qu'il n'y paraît.
Or, dans la prose liminaire, le poète a évacué toute "espérance humaine" et il appelle les fléaux, se bat contre la justice, etc. Loin de vivre dans des paradis artificiels, le poète affiche un sourire idiot devant le printemps et vit dans la boue. On notera par ailleurs que Bardel cite un titre de Baudelaire "paradis artificiels", ce qui montre qu'il est aussi sous l'influence d'une lecture selon laquelle la "Beauté" injuriée au début de la prose liminaire est une référence à Baudelaire, ce qui est un contresens grossier partagé par de nombreux rimbaldiens.
Si Bardel admet enfin que la charité est la vertu théologale, il doit comprendre que les lectures sont erronées qui dissocient la "Beauté" injuriée de la sphère d'une société chrétienne à la charité bien ordonnée. Le texte "Alchimie du verbe" autorise la réflexion esthétique sur l'allégorie de la Beauté, mais il n'y a pas la filiation baudelairienne qu'on prétend.
Et je pourrais m'amuser à citer tous les rimbaldiens qui soutiennent que la "beauté" injuriée vient des poèmes des Fleurs du Mal, parmi lesquels quelques-uns passent pour des gens spécialisés sur Une saison en enfer.
Mais il y a un autre point étrange qui m'amène à citer Bardel au sujet des "pavots", c'est dans la sous-partie "Un réquisitoire général contre le mensonge et l'illusion", titre de sous-partie visiblement influencé par les articles de Claisse, alors que Bardel ne cite jamais Claisse au sujet de ce livre, mais toujours exclusivement au sujet des Illuminations, mais peu importe :

Il a trop pris de ces "pavots", de cet opium que Satan lui a aimablement administrés, c'est-à-dire métaphoriquement de ces contrefaçons à la promesse chrétienne que sont les "paradis artificiels", l'évasion hors du monde, les mysticités romantiques, la pratique raisonnée de l'hallucination, cette porte ouverte sur la folie[.]

C'est un peu déconcertant. Comme dirait le bourgeois gentilhomme, combien Rimbaud explique de choses en un mot. Le mot "pavots" ou mieux le pronom "en" dans "J'en ai trop pris" veut dire tout ça ! Mais surtout, ce qui me fait tiquer, c'est l'idée de "contrefaçons à la promesse chrétienne". Bardel fait entendre une concurrence entre Dieu et Satan au sujet de la notion de charité. Satan en aurait des contrefaçons. Ce n'est pas du tout ce que dit la prose liminaire et on voit très bien que cette nouvelle embrouille permet à Bardel de continuer de faire que Rimbaud cherche sincèrement une idée de la charité.
Alors, je vais être très précis. Non ! Rimbaud se révolte contre la charité chrétienne, et il cherche à pratiquer un toilettage de cette notion. Toutes les fois où la religion semble brimer l'amour, le poète va considérer qu'il faut revoir la notion de charité. C'est la démarche dans "Credo in unam". Il oppose Vénus à la charité. Il y a une autre façon de voir les choses, c'est l'hypocrisie d'une société qui n'a de charitable que les apparences, puisqu'évidemment il y a très peu d'élus. La charité ne s'applique pas aux gens qui sont rejetés par exemple. Et effectivement, à ce moment-là, mais ce n'est pas difficile à lire et à comprendre, le texte de Rimbaud va ironiser en opposant les actes de bonté des non élus au mépris des gens censés être l'expression de la charité. Rimbaud a écrit "Génie" où il donne son contre-modèle à la charité, mais dans Une saison en enfer les mentions de la charité ne sont pas pour évoquer la construction du contre-modèle, mais bien pour mettre en tension la notion chrétienne même.
Il y a aussi un autre point à soulever. La section "Vierge folle" introduit l'idée d'un compagnon d'enfer, quand le poète dans "Mauvais sang" et "Nuit de l'enfer" s'est décrit comme seul, sans un camarade et avec une compagnie des femmes interdite. Bref, la prose liminaire fonctionne pour l'ensemble d'Une saison en enfer, mais il y a le paradoxe du "Drôle de ménage !"
Nous aurons à y revenir lors de prochains articles sur Une saison en enfer.

mercredi 15 juillet 2020

Il y a 150 ans... le 16 juillet, un article signé Cassagnac !

Il existe de Rimbaud un sonnet sans titre "Morts de Quatre-vingt-douze..." qui est accompagné d'une épigraphe tirée d'un article publié le 16 juillet 1870. En voici le texte, tel qu'il a été délivré par Rimbaud :

"... Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc..."
         -Paul de Cassagnac
-Le Pays.-

Le poème est suivi d'une autre épigraphe en-dessous de la signature : "fait à Mazas, 3 septembre 1870."
L'unique version manuscrite connue de ce sonnet, avec bien sûr cette épigraphe, a été remise à Paul Demeny à Douai et il va de soi que, à moins d'avoir été mis sur cette piste, Rimbaud n'avait aucune raison de relire en septembre le détail de la presse quotidienne du mois de juillet et des journées ayant précédé la guerre. On peut toujours imaginer qu'il le fasse pour mieux apprécier comment la presse s'enflammait à la veille d'un événement aussi majeur que la guerre franco-prussienne. Mais le professeur Izambard a apporté son témoignage en 1911. Selon lui, le poème lui a été remis le lundi 18 juillet 1870, "après la première classe". Et la composition datait vraisemblablement de la veille, puisque la composition ne pouvait pas avoir été faite pendant les heures de cours. Izambard intitulait également cette composition "Aux morts de Valmy". Izambard semble avoir été marqué par cet événement et on peut se demander si cela ne l'a pas effrayé, puisque le manuscrit d'Izambard ne nous est pas parvenu. On peut se demander si entre le 18 juillet et la chute de l'empereur à Sedan Izambard n'a pas préféré faire disparaître cette pièce compromettante. Mais peu importe. L'idée qui s'impose, c'est qu'il y aurait eu deux versions distinctes du poème, dont une première dans la foulée de l'article de Cassagnac. Il va de soi que le sonnet n'a pas pu être composé dans la prison de Mazas un 3 septembre, lieu où Rimbaud n'avait sans doute pas accès à un exemplaire ancien du journal Le Pays d'où il tire son épigraphe. L'idée assez naturelle, c'est que Rimbaud a composé ce sonnet sous une première forme soit le 16 juillet même, soit du 16 juillet au 18 juillet au matin (Izambard bornant la composition au seul 17 juillet par une approche hypothétique un peu sommaire). Le titre était-il "Aux Morts de Valmy" ? Rien ne le prouve. Izambard a très bien pu donner un titre de son cru en se penchant sur le trimètre assez évident du milieu de premier tercet : "Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie[.]" Puis, en septembre, éventuellement en octobre, à Douai, Rimbaud a recopié son sonnet et l'a remis à Demeny. Lorsqu'il nous est possible de comparer avec des versions antérieures, Rimbaud a toujours apporté des modifications, il est donc probable que ce sonnet ait subi quelques remaniements, mais il a en tout cas joui d'une adjonction finale : "fait à Mazas, 3 septembre 1870". Il est clair qu'en relisant son poème Rimbaud s'est rendu compte de l'opportunité satirique que représentait cette façon d'antidater la composition. Du 16 juillet au 3 septembre, nous passons de l'exaltation du régime à sa chute, et le tour de force consiste à superposer l'idée des voix muselées par le second Empire au sort particulier de Rimbaud qui était effectivement incarcéré à Mazas le 3 septembre même, mais pour ne pas avoir payé son transport en train et apparaître comme un enfant vagabondant en pour dire vite toute illégalité.
Le titre "Aux Morts de Valmy" proposé par Izambard a fait envisager à Steve Murphy que cela pouvait être l'indice d'un remaniement profond du poème. Dans son édition critique Oeuvres complètes I Poésies de 1999, il fait le développement suivant dans une note page 254 "Sur la datation du poème et sur une version perdue" :

le titre [donné par Izambard] comporterait des implications politiques moins radicales, répondant à l'objurgation de Paul de Cassagnac : "républicains, souvenez-vous de vos pères en 92", sans forcément ajouter à l'évocation des "Morts de quatre-vingt-douze" l'invocation des morts de 93, dont les connotations révolutionnaires sont très différentes. Comme l'a écrit J.-F. Laurent, "dès le premier vers, en mettant sur le même plan "Quatre-vingt-douze" et "Quatre-vingt-treize", [Rimbaud] se démarque clairement de Hugo" [1988]. Et aussi, sans doute, du républicain modéré qu'était Izambard, ce qui expliquerait probablement le verbe perpétr[er] qu'il emploie en évoquant le sonnet, la connotation péjorative visant en tout état de cause le contenu politique et non la forme du poème.

La distinction révolutionnaire entre 92 et 93 est bien réelle et importe à Victor Hugo. Au début des Châtiments, il précise que le géant quatre-vingt-treize n'est grand qu'à condition de ne pas revenir. La Révolution française a été faite par des enfants de l'Ancien Régime, ce qui explique qu'il y ait eu Quatre-vingt-treize, mais, pour Hugo, nous savons d'autre chose, nous ne sommes tout de même pas immergés dans l'Ancien Régime, Quatre-vingt-treize ne saurait plus être naturel aux Français de 1870. Hugo ne publiera le roman Quatre-vingt-treize que quelques années plus tard, il n'en sera pas question ici. En revanche, l'organe de presse hugolien, c'était le journal Le Rappel qui a publié son premier numéro le 3 mai 1969, comme je l'ai évoqué dans les précédents articles de notre naissante saga "Il y a 150 ans". Le 4 mai 1869, Victor Hugo parrainait la naissance de cette revue en des mots cités par Francis Choisel dans sa chronologie La Deuxième République et le Second Empire au jour le jour :

La légion démocratique a deux aspects : elle est politique et littéraire. En politique, elle arbore 89 et 92; en littérature, elle arbore 1830. Ces dates à rayonnement double, illuminant d'un côté le droit, de l'autre la pensée, se résument en un mot : Révolution.

La référence à 93 est clairement évitée dans le discours d'Hugo. Ceci dit, suite à cette guerre franco-prussienne, Rimbaud va écrire un certain nombre de poèmes satiriques saturés de reprises aux Châtiments de Victor Hugo et j'ai quelques réserves à émettre au sujet de l'idée d'un éventuel remaniement du poème. Quand on compare les manuscrits remis en 1870 à Banville, Izambard, Demeny et au journal La Charge, les modifications apportées aux vers ne modifient pas les logiques des poèmes. Il n'y a aucun moyen de vérifier une évolution du discours politique de Rimbaud entre juillet et septembre. Rimbaud peut très bien trouver la date "Quatre-vingt-treize" comme importante dès le mois de juillet 1870. L'hypothèse d'un remaniement ne repose sur rien et il n'y a aucune raison de se sentir obligés d'en tenir compte. D'ailleurs, prenons ce sonnet. S'il faut imaginer une première version qui ne contenait pas la mention "Quatre-vingt-treize", nous perdons tout le second hémistiche du premier vers et sans doute tout le second hémistiche du vers 3. Quant aux vers 10 en forme de trimètre, il met sur un même plan la bataille de Valmy (92), la bataille de Fleurus (94) et les batailles d'Italie qui impliquent précisément la référence de l'empire, l'oncle Napoléon Ier (première campagne de 96-97 puis seconde de 1799-1800). Cela fait trois vers qui auraient été bien différents de ce que nous connaissons, et en même temps dans la version définitive l'année "Quatre-vingt-treize" est mentionnée à la rime du premier vers, mais elle n'est plus mentionnée ensuite, pas même par clin d'oeil. Il y a des allusions voilées à la Marseillaise, sur lesquelles Benoît de Cornulier a insisté, mais la Marseillaise a été mise sur le devant de la scène durant l'année 1792 et puis au cours de l'année 1795 pour son statut d'hymne. Bref, je n'y crois pas du tout à un remaniement du poème. En tout cas, c'est une idée dont on ne peut rien faire. Le remaniement, il est dans l'épigraphe "fait à Mazas, 3 septembre 1870", remaniement qui s'est fait en marge du sonnet lui-même.
Pour moi, le témoignage d'Izambard m'autorisant à oser un discours un peu au-delà du manuscrit, tout porte à croire que ce sonnet a été composé le 16 juillet ou bien les samedi et dimanche 16 et 17 juillet... il y a 150 ans tout rond. Et même s'il y a des variantes dans le manuscrit Demeny, c'était sans aucun doute dans un état équivalent à ce qui nous est parvenu, tout comme les différences entre les versions de "Première soirée", "Ophélie", "A la Musique", etc., peuvent être considérées comme mineures.
Rappelons un peu le contexte d'époque. Tout au long de la décennie 1860, la puissance de la Prusse augmente et il s'agit aussi de faire barrage à une unification des états allemands. Au début de juillet 1870, le régime, moins l'empereur que ses partisans et l'impératrice, s'est enflammé à l'idée que le trône d'Espagne pouvait passer à un Hohenzollern et renforcer la position prussienne en encerclant la France. La France avait le jeu diplomatique pour elle et le roi de Prusse Guillaume Ier avait accepté que le prince de Hohenzollern renonçât à la couronne espagnole. Même si Bismarck pouvait avoir envie d'en découdre, c'est bien le peuple français qui est responsable de cette guerre, tout comme les allemands sont les principaux responsables des deux guerres mondiales qui ont suivi. Alors que la guerre était évitée, les discours belliqueux persistaient dans les rues de Paris et le gouvernement français a demandé une confirmation au roi de Prusse de cette renonciation au trône d'Espagne, démarche française assez naturellement désapprouvée par la Grande-Bretagne. Le roi de Prusse a émis une dépêche où il a fait savoir qu'il refusait toute nouvelle discussion où il aurait apporté des garanties. La réponse du roi de Prusse est passée à Ems entre les mains de Bismarck qui l'a retouchée à la marge, pour la rendre plus agressive, et il faudrait croire que cela a précipité la guerre. Une fois vainqueur, Bismarck s'en vantera, mais tout cela n'a pas de sens. Les gens ne se sont en aucun cas pénétrés des prétendues finesses verbales de Bismarck, puisque les députés français n'ont pas voulu entendre que leur demande était déplacée et ont simplement pris acte d'une fin de non-recevoir du roi de Prusse pour précipiter une guerre. La dépêche d'Ems, c'est des fariboles pour séries télévisées, de l'épiphonème, un prétexte aggravant mais dans l'esprit des français désirant en découdre. Depuis le 6 juillet, une grande partie de la population française avait perdu son sang-froid et voulait la guerre, et c'est pour cela que, mécaniquement, il y a eu une guerre. Le Gouvernement espagnol lui-même avait pris acte de la renonciation. Or, le 14 juillet, le rappel des réserves était déjà ordonné, le 15 juillet le conseil des ministres décidait de lancer le pays la guerre (la déclaration aura lieu le 19) et Ollivier lit au Corps législatif une communication du Gouvernement valant justification de la future entrée en guerre, avec l'interruption et opposition de Thiers qui dénonce que la guerre est faite pour des questions de susceptibilité et de détail formel quand sur le fond la France avait gain de cause. C'est très précisément à cet avertissement de Thiers sur une précipitation qu'on pourra regretter amèrement plus tard, qu'Ollivier lancer la phrase célèbre : "Nous l'acceptons d'un coeur léger..."
Il convient donc de citer le texte de cette altercation entre Thiers et Ollivier, le "Compère en lunettes" du sonnet ultérieur "Rages de Césars", citation qui montrera clairement à tous ceux qui sont un tant soit peu intelligents que la dépêche d'Ems, la retouche bismarckienne, n'a pas causé la guerre, mais bien l'état d'esprit du gouvernement français :

Thiers : "J'ai le sentiment que je représente ici [Interruption] non pas les emportements du pays, mais ses intérêts réfléchis. [Interruptions] J'ai la certitude, la conscience au fond de moi-même, de remplir un devoir difficile, celui de résister à des passions patriotiques si l'on veut, mais imprudentes. [...] Est-il vrai, oui ou non, que sur le fond, c'est-à-dire sur la candidature du prince de Hohenzollern, votre réclamation a été écoutée, et qu'il y a été fait droit ? Est-il vrai que vous rompez sur une question de susceptibilité ? [Mouvement] [...] Voulez-vous que l'Europe tout entière dise que le fond était accordé et que pour une question de forme, vous vous êtes décidés à verser des torrents de sang ! [...] Le fond était accordé, et c'est pour un détail de forme que vous rompez ! [...] Je suis certain qu'il y aura des jours où vous regretterez votre précipitation. [...]"
Ollivier : "Oui, de ce jour commence pour les ministres, mes collègues, et pour moi, une grande responsabilité. Nous l'acceptons d'un coeur léger..."
[...]
M. Esquiros : "Vous l'acceptez d'un coeur léger ? Et le sang des nations va couler !"
Ollivier : "Oui, d'un coeur léger, et n'équivoquez pas sur cette parole, et ne croyez pas que je veuille dire avec joie ; je vous ai dit moi-même mon chagrin d'être condamné à la guerre, je veux dire d'un coeur que le remords n'alourdit pas, d'un coeur confiant, parce que la guerre que nous ferons, nous la subissons [Interruptions dont celle de Desseaux : Vous l'avez provoquée !] parce que nous avons fait tout ce qu'il était humainement possible de tenter pour l'éviter et enfin parce que notre cause est juste et qu'elle est confiée à l'armée française."

Dans "Rages de Césars", où Ollivier est évoqué par la périphrase "Compère en lunettes", il est justement question du "remords" qui ronge l'empereur déchu. En tout cas, ce 15 juillet, cette déclaration parvient au roi de Prusse qui signe de son côté l'ordre de mobilisation.

C'est dans ce contexte que Paul de Cassagnac publie un article auquel le sonnet de Rimbaud donnera la réplique. Rimbaud se sert d'une amplification, en englobant toute la famille dans le pluriel du dernier vers : "- Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !" C'est amusant dans la mesure où Rimbaud deviendra plus tard un camarade d'exil londonien de l'historien de la Commune, Lissagaray, qui est un cousin germain de Paul de Cassagnac, si ce n'est que les Cassagnac et Lissagaray sont donc opposés au plan des opinions politiques.
L'article de Paul de Cassagnac est publié dans le journal Le Pays, "journal des volontés de la France" selon son sous-titre, le 16 juillet et il peut être consulté sur le site Gallica de la BNF.


La suite de l'article avec le commentaire de ce journal, je publierai cela d'ici ce soir. Mais je mets en ligne cette première version de l'article (je ne reviendrai pas sur ce qui précède) parce que je ne voudrais pas désappointer les lecteurs intéressés par ma saga "Il y a 150 ans" s'ils viennent consulter ce site dans la journée et s'étonnent tout frustrés que je ne fasse rien pour ce fameux article du 16 juillet 1870 cité par Rimbaud !
A tout à l'heure !

dimanche 12 juillet 2020

Il y a 150 ans... le 12 juillet

Dans mon précédent article du 6 juillet, j'ai joué sur l'anniversaire de la date officielle du début de conflit entre la France et la Prusse. On aura remarqué que ma composition a été conçue à partir de l'idée d'un effet de surprise. Le chroniqueur maîtrise l'information, mais pas celle du jour même qui lui est rapportée par son vis-à-vis. Il faut bien comprendre que le conflit franco-prussien n'a pas été prévisible. Il a mûri, je vais revenir là-dessus, mais quand il éclate il a un caractère inattendu. Je ne l'ai pas fait, mais j'aurais pu citer la presse d'époque. En effet, pour consacrer le caractère soudain du conflit, il suffit de sonder la presse dans les jours qui ont précédé le 6 juillet. Il peut être question de la presse quotidienne, comme il peut être question des périodiques publiés à de plus longs intervalles, je pense par exemple à la Revue des deux Mondes et puis à toutes les revues qui pouvaient développer plus longuement certains sujets politiques. La France prend conscience d'un conflit naissant qui imposerait un devoir de faire la guerre, suite à une "interpellation". Tout va très vite ensuite. Pour l'instant, nous sommes le 12 juillet, la guerre n'a pas été déclarée. Je reviendrai plus tard sur ce que la presse a développé du 6 juillet jusqu'à la déclaration de guerre. Pour l'instant, on peut se limiter à ressentir l'effet de soudaineté de cette annonce d'un conflit au sujet de la succession au trône d'Espagne, il n'y a pas une semaine encore. Dans mon article du 6 juillet, j'ai mis en avant des informations sur le rapport à la Prusse dans le discours du chroniqueur qui ignorait pourtant l'interpellation et l'intervention du duc de Gramont. Je voulais montrer un état d'esprit qui annule la prescience de l'historien et qui donc considère ces informations sans les impliquer comme signes avant-coureur de la guerre franco-prussienne. Je suis assez content de la composition d'ensemble de mon article du 6 juillet que je trouve vraiment très efficace pour se représenter la soudaineté d'une prise de conscience. Maintenant, mes articles au fur et à mesure permettront aux lecteurs qui auront la chance de me suivre d'avoir un guide pour se représenter le temps qui s'écoulait pour Rimbaud et tous les gens ayant vécu l'année terrible. Libre à mes lecteurs de pousser le jeu plus loin et de lire jour après jour la presse d'époque en respectant scrupuleusement les dates, etc. Je ferai sans doute de tels sondages ultérieurement. Pour l'instant, rien ne presse.
Cette soudaineté est intéressante à rapprocher du poème "A la Musique". Izambard soutient que ce poème a été composé en juin 1870, et donc à un moment où il n'est nulle question de guerre franco-prussienne, malgré le vers étonnant : "La musique française et la pipe allemande !" qu'on soupçonne parfois d'être une allusion au conflit naissant. Les rimbaldiens ont mis la main sur deux annonces du programme de musique militaire jouée "Place de la gare, à Charleville", l'un de ces programmes concerne précisément "les jeudis soirs" et nous sommes bien renvoyés à un spectacle typique de Charleville antérieur au 6 juillet. Ensuite, si on relit mon article du 6 juillet, on observe que le sentiment de conflit latent avec la Prusse existe depuis des années, mais qu'il est un sujet de conversation courant qui n'implique pas l'idée d'un affrontement imminent. Rimbaud pouvait très bien ironiser sur les tensions entre la France et l'Allemagne dans un poème de juin 70, sans rien soupçonner de la gravité du conflit au sujet de la succession au trône d'Espagne.
Je considère qu'Izambard est fiable quand il dit que le poème date du mois de juin, d'autant plus que lui-même, comme Rimbaud, a vécu la naissance du conflit. Si le poème avait été lié au conflit, Izambard s'en serait souvenu. Qui plus, une lettre de Rimbaud à Izambard en août réécrit explicitement certains motifs du poème "A la musique" dans le contexte critique de la guerre qui a démarré avec les premiers combats. Il n'est besoin d'aucune compétences d'analyste littéraire pour faire le rapprochement entre le poème "A la Musique" et cette lettre. Or, jamais Izambard n'a pris prétexte de la lettre pour la dater du mois d'août, en la faisant passer pour envoyée avec la lettre par exemple. J'en conclus qu'Izambard identifiait clairement la lettre d'août 70 comme un rappel du poème de juin où Rimbaud s'ingéniait à transposer le "patrouillotisme" en temps de paix en "patrouillotisme" en temps de guerre.
Je reparlerai de cette lettre.
Intéressons-nous maintenant à l'actualité du 12 juillet 1870. Le prince Antoine de Hohenzollern a annoncé que son fils Léopold, pour lors injoignable à cause d'un voyage dans les Alpes, renonçait au trône d'Espagne. La nouvelle étant connue au Corps législatif, Clément Duvernois dépose une interpellation du Gouvernement "sur les garanties qu'il a stipulées ou qu'il compte stipuler pour éviter un retour des complications successives avec la Prusse". Il ne fait aucune demande pressante au sujet de la date à fixer pour discuter de son interpellation. Toutefois, depuis quelques jours, la presse et les gens dans la rue témoignent d'un esprit belliqueux bouillant, pendant que, Nana, l'héroïne du roman éponyme de Zola, vit ses derniers jours. L'heure est à la demande de garanties.
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Dans la chronologie de l'ouvrage de Francis Choisel La Deuxième République et le Second Empire au jour le jour, car je continue de m'en servir comme support, un autre événement d'époque retient l'attention de l'historien. Le 8 juillet, pour la troisième fois, la branche parisienne de l'Internationale a été dissoute par voie de justice. Trente-quatre membres ont été condamnés à des peines d'emprisonnement. Je cite un extrait du jugement cité dans cette chronologie même :

Il n'est pas permis de douter aujourd'hui que cette société, qui pouvait être utile au bien, si elle était renfermée dans les termes de ses premiers statuts, est devenue un danger social, et un danger formidable si l'on tient compte du nombre de ses membres [...] et de l'ardeur avec laquelle elle s'est jetée dans les questions les plus irritantes de la politique actuelle, n'abandonnant pas, il est vrai, son premier programme, mais déclarant qu'il ne peut être réalisé que par la révolution et par l'avènement de la république démocratique et sociale.
Parmi les condamnés, nous trouvons Varlin qui s'est enfui à l'étranger, Malon, et quelques autres. Le 12 juillet, le journal Le Réveil publie un appel contre la guerre venu des membres parisiens de l'Internationale, appel que cite là encore notre chronologie de support, et cet appel sera repris le lendemain dans le journal Le Rappel :

Travailleurs, Français, Allemands, Espagnols, que nos voix s'unissent dans un cri de réprobation contre la guerre. [...] La guerre pour une question de prépondérance ou de dynastie ne peut être aux yeux des travailleurs qu'une criminelle absurdité. En réponse aux acclamations belliqueuses de ceux qui s'exonèrent de l'impôt du sang ou qui trouvent dans les malheurs publics une source de spéculations nouvelles, nous protestons, nous qui voulons la paix, le travail et la liberté. [...] La guerre, c'est le moyen détourné des gouvernements pour étouffer les libertés publiques. La guerre, c'est l'anéantissement de la richesse générale, oeuvre de nos labeurs quotidiens. Frères d'Allemagne ! [...] la guerre entre nous serait une guerre fratricide.

Parmi les manuscrits d'Izambard, nous retrouvons une première version incomplète du poème "Le Forgeron" et dans le souvenir d'Izambard, au moment des vacances, au milieu de juillet, Rimbaud était lancé dans la composition d'un grand poème. Dans la chronologie politique de Francis Choisel, l'actualité sur le monde ouvrier est assez copieuse pour l'année 1869. Le 31 mars 1869, le Gouvernement s'intéresse au lancement d'une loi pour supprimer l'obligation du livret d'ouvrier, projet reconduit le 21 mars 1870, mais qui n'aboutira toujours pas. La commission du Corps législatif chargée de l'examiner ne sera nommée que le 10 juin 1870, ce qui nous rapproche cette fois de la date de composition du poème "Le Forgeron". Mais, l'année 1869 connaît surtout un certain nombre de grèves et cela intéresse les poésies de Paul Verlaine, François Coppée, Eugène Vermersch et Arthur Rimbaud à plus ou moins court et moyen termes.
Le 16 juin 1869, lors d'une grève dans la Loire, treize mineurs sont tués par l'armée alors qu'ils essayaient de libérer certains de leurs camarades qui avaient été arrêtés. Plusieurs vagues d'arrestations vont avoir lieu dans les semaines suivantes. Mais tout ceci a eu lieu un an avant la composition du poème "Le Forgeron" lui-même. Les grévistes de La Ricamarie seront graciés le 14 août, en prévision du centenaire de la naissance de Napoléon Ier, huit jours après leurs condamnations. Toutefois, le 8 octobre 1869, lors d'une grève dans l'Aveyron, quatorze mineurs et trois autres personnes sont à nouveau tués par l'armée. Le 8, les mineurs ont voulu empêcher les ouvriers des forges de travailler et ont affronté la troupe qui a fait feu. Il y a en outre vingt-deux blessés, dont certains accroîtront le nombre des décès dans les jours suivants. La fin de l'année 1869 a été marquée par un manifeste de vingt-sept députés républicains se désolidarisant de l'extrême-gauche, le 15 novembre. Nous y relevons les noms de Favre, Gambetta, Garnier-Pagès, Grévy, Pelletan, Picard et Simon. Ils s'opposent notamment au mandat impératif qui ne peut "conduire [...] qu'à la tyrannie des minorités". Le 22 novembre, lors d'élections législatives partielles, Henri Rochefort est élu à Paris et le 19 décembre 1869 celui-ci lance encore le premier numéro de son journal politique La Marseillaise. L'organe de presse hugolien, Le Rappel, a publié son premier numéro le 3 mai 1869.
Tous ces événements plus anciens ont leur importance dans la genèse de bien des poèmes de Rimbaud, mais en-dehors de la liaison littéraire par les publications de Vermersch et Coppée il nous manque sans doute encore des références plus récentes qui auraient précipité la composition du poème "Le Forgeron" à la veille de la guerre franco-prussienne...
A suivre !

lundi 6 juillet 2020

Il y a 150 ans... le 6 juillet 1870

- Nous sommes au milieu de l'année 1870. Le Second Empire atteindra-t-il ses vingt ans ? L'année a commencé avec un nouveau gouvernement, le ministère d'Emile Ollivier nommé le 2 janvier, lequel est à la Justice et aux Cultes. Parmi les rares têtes qui ne changent pas, Lebœuf est maintenu à la guerre. Pour sa part, Hausmann a été relevé de ses fonctions de préfet de la Seine à le 5 janvier. Nous avons eu droit également à une révision de la Constitution lancée le 21 mars, qui a été marquée par des démissions de ministres du centre-gauche en avril, à cause de la décision prise par l'Empereur d'organiser un plébiscite au sujet du projet de senatus-consulte constitutionnel. Daru fait partie des ministres qui ont démissionné, ce qui fait qu'Ollivier a assuré l'intérim des Affaires étrangères. Le 19 avril, plusieurs députés et journalistes ont appelé à voter "non" au plébiscite. Parmi eux, nous pouvons retenir quelques noms : Emmanuel Arago, Crémieux, Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Grévy, Pelletan, etc. pour les députés, Charles Delescluze, Louis Ulbach, en tant que "délégués de la presse démocratique de Paris et des départements". Jules Favre s'est rallié à leur mouvement et Ernest Picard a fini par encourager dans la presse à voter "non". La constitution était alors accusée d'être un simulacre qui ne résout pas la question du gouvernement personnel. Or, le 8 mai, la nouvelle constitution a été ratifiée par 82,4% des suffrages exprimés. Le 4 juin, une rupture a été consommée entre une gauche dite "ouverte" et une gauche dite "fermée". Picard qui n'avait pas signé le manifeste du 17 avril est un meneur de la gauche dite "ouverte".
Nous avons eu d'autres moments animés pendant ces six premiers mois de l'année 1870. Le 10 janvier, le journaliste Victor Noir a été assassiné, pardon tué, d'un coup de pistolet par Pierre Bonaparte, lequel n'a pas de prétention successorale mais est un cousin de l'Empereur : il porte le titre de prince. Le 11 janvier, dans le journal La Marseillaise, Henri Rochefort a dénoncé le meurtre de Victor Noir et, le 12 janvier, quelques meneurs révolutionnaires, Flourens notamment, ont tenté de faire dégénérer les obsèques de Victor Noir en émeute, mais la famille et Rochefort s'y sont opposés. Puis, les forces de l'ordre avaient été envoyées en conséquence. Rochefort sera condamné et emprisonné suite à son article, tandis que Pierre Bonaparte sera acquitté le 27 mars, bien que condamné à verser des dommages-intérêts aux parties civiles. A la même époque, le 28 janvier, une circulaire d'Ollivier invitait à appliquer avec une certaine tolérance la législation en matière de presse et réunions publiques. Ce qu'il ne faut pas laisser passer, c'est essentiellement les outrages à l'Empereur et l'apologie de crimes ou délits. Et il faut veiller aussi à préserver l'ordre matériel et la paix sociale. Ollivier a tenu à le rappeler : "Il n'y a pas de délit d'opinion", et "L'erreur n'a d'autre maître, d'autre dominateur que la vérité."
D'autres grands projets sont en cours. Le 22 février, un projet de réforme administrative visant à la décentralisation a été annoncé et, le 28 février, une autre commission a été créée pour préparer un projet de loi accordant la liberté de l'enseignement supérieur.
Le 7 avril, Emile Ollivier a été élu à l'Académie française et il a récupéré le siège de Lamartine décédé un an plus tôt. En revanche, le premier juillet, plusieurs médecins et chirurgiens ont préconisé une exploration de la vessie de Napoléon III.
Pour changer un peu, parlons du début de publication en feuilleton d'un roman d'Emile Zola, La Fortune des Rougon, dans Le Siècle, à partir du 28 juin. Voilà une lecture intéressante, espérons qu'elle ne sera pas interrompue."
- Et les rapports de la France et de la Prusse dans tout ça ?"
-Le 24 janvier, notre nouveau ministre des Affaires étrangères, Napoléon Daru, a engagé un processus diplomatique visant à "un désarmement simultané de la France et de la Prusse". Il était question que le gouvernement anglais agisse auprès du gouvernement prussien, mais une réponse favorable de Bismarck semblait peu probable, après les précédentes propositions en ce sens de 1863 et de 1867. La démarche anglaise a eu lieu, mais n'a pas abouti.
Le 30 juin, un projet gouvernemental de réduction du contingent a été discuté. Il s'agit de passer de 100000 hommes à 90000 hommes. Ce 30 juin donc, Jules Favre a pris la parole pour dénoncer l'excès des armements de la France : "Qu'elle s'organise en pleine paix, quand rien de sérieux ne la menace, pour une grande guerre, c'est là, messieurs, permettez-moi de le dire, une coupable folie, une mesure funeste aux finances du pays, [...] Est-(ce que ces 40 millions [d'Allemands] ont un intérêt à se jeter sur nous, à nous faire la guerre ?" Thiers a pris la parole lui aussi pour prôner une politique pacifique : "Et M. de Bismarck veut être le plus sage. S'il montrait à nouveau les ambitions qu'il a fait éclater depuis trois ans, le Sud serait contre lui, et c'est pour cela qu'il est pacifique. Et pourquoi vous conseillé-je une politique pacifique en restant fort ? C'est parce que depuis qu'il commence à devenir notoire en Europe que la France [...] n'est pas prête à se jeter sur l'Allemagne, les divergences naturelles qui ont toujours fermenté en Allemagne et qui l'ont rendue fédéraliste, ces divergences n'inquiètent plus son patriotisme."

- Mais alors, pour aujourd'hui, vous n'êtes pas encore au courant ?"

- Hein ! Plaît-il ?"

- Suite à une interpellation déposée hier dont la lecture a été faite par le duc de Gramont, le Gouvernement a annoncé au Corps législatif l'acceptation de la couronne espagnole par Léopold de Hohenzollern et il a déclaré qu'il ne l'admettra pas. Il a été question de remplir son devoir sans hésitations et sans faiblesse. L'opposition républicaine a protesté contre cette déclaration d'allure guerrière."

(Nota Bene : une fois ne sera pas coutume, j'ai fortement sollicité le texte du livre de Francis Choisel, La Deuxième République et le Second Empire au jour le jour, Chronologie, j'espère que cela sera bien accepté au nom de l'originalité et peut-être même de l'efficacité de la formule que je propose.)

samedi 4 juillet 2020

La pensée poétique de Rimbaud (à propos de "Voyelles" et d'Une saison en enfer)

Je reprends le titre de son ouvrage, mais il ne va pas être question de Jacques Gengoux.
Il s'agit de revenir sur deux œuvres de Rimbaud : "Voyelles" et Une saison en enfer, en méditant s'il s'agit de projets sérieux ou non de la part de l'auteur.
Prenons le livre Une saison en enfer. La prose liminaire expose un conflit au sujet de la religion. Le poète s'est révolté contre le christianisme, mais il s'est posé la question de la damnation qui en découlait. Tout cela est évidemment à nuancer. Le poète est sans doute devenu athée depuis un certain temps déjà et il a critiqué le christianisme dès ses débuts, avec notamment "Credo in unam" ou "Soleil et chair". Néanmoins, dans Une saison en enfer, il envisage sa révolte comme une impasse. Malgré son refus du christianisme, Rimbaud a-t-il vécu sa révolte comme une damnation ? S'est-il sincèrement envisagé comme damné ? Pour la plupart d'entre nous, et je m'y inclus, nous sommes tentés de dire spontanément qu'il ne s'est pas cru damné réellement et qu'il y a donc un certain degré de mise en scène dans l'écriture de ce que Verlaine appelle une "espèce de prodigieuse autobiographie psychologique". En clair, Rimbaud mime l'impression d'être condamné pour l'enfer, mais derrière ce cadre métaphorique il se pose la question de l'alternative limitée : être chrétien ou y être hostile, et il constate que même le fait d'être hostile à la religion qui fait dogme dans la société dans laquelle il vit ne lui permet pas de vivre et de s'épanouir. Il veut redéfinir l'amour, par exemple, mais ce n'est pas une redéfinition par table rase et où il reprend la réflexion à partir de rien. Il constate que des présupposés chrétiens ont été associés à la notion d'amour, également à la notion de beauté, qui, bien sûr, n'est pas baudelairienne dans Une saison en enfer, etc., et, par exemple, il ne veut pas priver l'homme d'un sentiment d'orgueil dans l'exercice de l'amour. Quand Rimbaud dit dans "Vies", poème des Illuminations, qu'il a "trouvé quelque chose comme la clef de l'amour", ou quand il définit l'amour dans "Génie" ou quand la "Vierge folle" prête à "l'Époux infernal" une intention de "réinventer l'amour", il faut tout simplement comprendre qu'est en jeu un toilettage de la notion chrétienne d'amour ou de charité.
Passons pourtant à un autre degré de difficulté dans l'approche du livre Une saison en enfer. Le poète ne se contente pas de considérer qu'il doit repenser sa révolte. Le poète nous explique, et là il faut penser aux sections "Alchimie du verbe" et "Adieu" en particulier, qu'il s'est pris pour un mage, un être singulier qui était plus lucide que le reste de l'humanité. Et c'est là que revient avec insistance l'interrogation critique sur le sérieux des propos tenus dans ce livre imprimé en 1873, quand Rimbaud n'a pas encore vingt ans, pas même dix-neuf. A cet âge-là, il n'est pas étonnant d'avoir un certain enthousiasme mystique sur ses propres capacités. Rimbaud s'est-il réellement cru pénétré d'une lucidité sur la vie qui le rendait unique et capable de jouer les mages pour la société. Un tel projet a été défini avec grandiloquence, mais fermement, dans les lettres à Demeny et Izambard de mai 1871, et nous retrouvons ces convictions au passé dans Une saison en enfer. L'auteur d'Une saison en enfer ne dit pas qu'il se considère comme unique, mais il prétend qu'il s'est cru tel. Le poète nous dit qu'il s'est pris pour un mage, qu'il a tout investi dans cette voie, qu'il a voulu tenir le discours de poète des révélations qu'il possédait, et il ne s'est rien passé. Le poète a l'impression d'avoir été dupé, qu'il a été victime d'une farce, d'une tromperie, qu'il a été abusé, ou qu'il s'est leurré lui-même. L'auteur faisant son mea culpa dans Une saison en enfer, il semble rentrer dans le rang humain, mais il y a quand même deux problèmes à soulever. Il faut déterminer si cette impression d'avoir été un mage exceptionnel, c'est de la mise en scène comme on peut le penser pour le sentiment de damnation, ou si le poète fait un bilan tout-à-fait sincère de son vécu d'artiste. Et ce problème rejaillit sur la production antérieure. En effet, si dans Une saison en enfer le poète regrette ce passé de mage, cela veut dire que nous devons prendre plusieurs des poèmes en vers de 1872, voire plusieurs de 1871, sans même écarter le problème de datation au cas par cas des poésies en prose, comme l'exercice d'une pensée qui se croit sincèrement d'une lucidité excédant la mesure de l'humanité de ce temps-là. Rimbaud croyait-il détenir des vérités absolues ? L'a-t-il cru quelque temps avant d'écrire Une saison en enfer ? Et comment peut-on déceler cela dans ses poèmes et le mettre à jour ? Comment cela se manifeste-t-il ?
En août 1871, Rimbaud écrit au poète en vue Théodore de Banville et lui donne sous forme de long poème en vers de huit syllabes une grande leçon railleuse intitulée "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs". Un peu plus tard, à Paris, Rimbaud compose un sonnet intitulé "Voyelles" que certains considèrent comme une fumisterie et d'autres comme une sorte de synthèse d'un savoir ésotérique dont la clef nous échapperait. Considérer de but en blanc "Voyelles" comme une fumisterie sarcastique permet de faire l'économie de tels questionnements, mais les approches de cet ordre-là n'ont pas permis de rendre compte de manière satisfaisante de la densité et de la finesse de cette composition. Pour ce qui est de prendre "Voyelles" au sérieux, je vais montrer aujourd'hui qu'il y a deux voies, l'une ridicule qui fait impasse, l'autre qui suppose une correction du point de vue sur la nature de la vérité formulée dans le poème.
Dans Une saison en enfer, le sonnet "Voyelles" est convoqué au début de la section "Alchimie du verbe". Le poète nous dit ceci :

J'inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rhythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.
Dans cette citation, il n'est pas question uniquement de la couleur des "voyelles", l'organisation des consonnes importe également. La création verbale serait dans la relation des consonnes aux voyelles. Et nous pouvons constater qu'après ce point culminant dans l'usage de la rime riche qu'est "Voyelles" nous savons que Rimbaud a ensuite composé des poèmes que Verlaine appelle "des Vers Libres", qui ne sont pas "Mouvement" et "Marine" des Illuminations, mais toutes ces pièces en vers irrégulières essentiellement associées au printemps et à l'été de l'année 1872, Verlaine utilisant l'idée de "Vers Libres" dans son sens historique premier. C'est assez amusant car dans ces poèmes Rimbaud se désolidarise de l'idée, pour citer Sainte-Beuve ou plutôt Joseph Delorme, que le génie du vers serait muet sans la "Rime". Face à l'identité forte de la rime, Rimbaud retourne à la matière première des consonnes et des voyelles et médite un nouvel instinct du rythme poétique. Nous avons donc certaines amorces qui nous invitent à considérer avec le plus grand sérieux ce qui est dit du recours en poète aux voyelles et aux consonnes dans "Alchimie du verbe". Le verbe "inventai" peut supposer une certaine gratuité de cet acte créateur, à moins de penser à une autre acception possible pour un tel verbe : inventer les couleurs des voyelles, ce serait découvrir quelles elles sont, comme on dit parfois de Christophe Colomb qu'il a inventé l'Amérique. Nous n'allons pas nous attarder sur cette question pour l'instant. En revanche, Rimbaud définit une couleur aux voyelles et il parle de l'organisation des consonnes sur le plan d'une mise en forme et en mouvement. Ce couple "forme" et "mouvement", c'est assez connu, revient dans la section "L'Impossible". Citons ce nouvel extrait sur lequel nous pencher :

M'étant retrouvé deux sous de raison - ça passe vite ! - je vois que mes malaises viennent de ne m'être pas figuré assez tôt que nous sommes à l'Occident. Les marais occidentaux ! Non que je croie la lumière altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré... Bon ! voici que mon esprit veut absolument se charger de tous les développements cruels qu'a subis l'esprit depuis la fin de l'Orient... Il en veut, mon esprit !

Nous observons dans ce nouvel extrait un passage dont la construction symétrique rhétorique ne fait aucun doute : "la lumière altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré", car le poète se sert des expressions adjectivales en écho : "altérée", "exténuée" et "égaré" pour créer une solidarité entre les trois termes "lumière", "forme" et "mouvement". Et si nous opérons le rapprochement avec le passage sur "Voyelles" dans "Alchimie du verbe", nous avons la superposition suivante : la couleur des "voyelles", c'est la lumière, matière poétique, et la forme et le mouvement des consonnes selon des rythmes instinctifs vont permettre de rendre la note du "dégagement rêvé" d'un Orient des êtres perdu. L'exercice du poète doit tendre à l'émancipation de l'esprit. Telle est la visée. Et nous observons une rencontre entre le plan de la création poétique et celui de l'évolution du monde. Il faut bien observer ici que, même dans cette section au titre inquiétant, "L'Impossible", le poète considère comme compatible avec l'exercice de la raison la foi en cette lumière diffractée en couleur des voyelles, en cette idée de forme et mouvement que le tissage des consonnes va prétendre refléter. Il y a bien l'idée que la poésie doit dire une vérité sur le monde. Il ne s'agit pas de dire ce qu'est le monde, mais ce qu'il est potentiellement. Les humains sont plongés dans une certaine réalité, dans un certain contexte, celui des "marais occidentaux", mais le poète est là pour montrer que rien n'est perdu et qu'il y a toujours des forces absolues qui font sens. Et, en clair, le poète, tout en étant athée, tient un discours de conviction sur une forme de providence. Malgré les "marais occidentaux", il y a une finalité de la vie universelle qui ne permet pas de désespérer. Les temps sont durs, mais la raison ultime de la vie ne saurait s'éteindre pour autant. Evidemment, resterait à comprendre pourquoi placer une consonne à proximité d'une telle voyelle ou placer une consonne à telle attaque de syllabe dans un vers cela permettrait d'exprimer le sens de la vérité universelle. Et il reste à déterminer aussi d'une part si le poète croit un peu sincèrement à sa métaphore de l'organisation de la forme et du mouvement des consonnes autour des voyelles, et si, d'autre part, poème après poème il y a bien une science de l'enchevêtrement des consonnes et des voyelles qui ne laisse pas défaire par la nécessité par ailleurs d'employer les mots et leur sens précis en langue française, par la nécessité de construire du sens par la conformation grammaticale des phrases, etc. Une organisation de consonnes et de voyelles a-t-elle immédiatement un sens nourri indépendamment du sens des mots et de la syntaxe ? Ou bien cet entremêlement de consonnes et voyelles implique-t-il une science de la résonance en fonction du sens des mots employés et en fonction de l'allure grammaticale des tournures déployées ? En parlant de "rhythmes instinctifs", le poète donne tout de même l'idée d'un principe buissonnant, d'applications tout de même aléatoires.
Il me semble assez évident que pour dégager de la vérité de sens dans les deux citations que nous venons de faire il va falloir nuancer les propos, ne pas les prendre trop au pied de la lettre, et il va falloir en apprécier les conceptions métaphoriques. Notons au passage que Rimbaud joue bien évidemment sur les sens étymologiques des termes "occident" et "orient", chute et lever du soleil, et donc de la lumière qu'exprime les couleurs des voyelles.
J'ai, il est vrai, d'autres idées à développer au sujet de ces citations, mais je ne vous en ferai pas part pour l'instant.
Ce qui doit retenir l'attention maintenant, c'est cette idée d'invention des couleurs des voyelles, puisque nous en avons une illustration en un célèbre sonnet.
Avec tout ce que nous venons de développer, nous pourrions passer pour quelqu'un qui va soutenir que Rimbaud affirme une vérité absolue dans le sonnet "Voyelles". Or, non, nous considérons "Voyelles" comme une composition métaphorique à partir d'un système où les couleurs sont assimilées à un alphabet universel divin et non humain, à partir d'un système clos d'opposition du blanc au noir et de trichromie propre non à la peinture mais à l'optique (Young et Helmholtz) avec les mentions du rouge, du vert et du bleu, lequel admet la variante du violet, signe tangible d'une référence directe à la trichromie de Young et Helmholtz qui n'est pas celle des peintres du jaune, du rouge et du bleu, à laquelle fait encore référence Cros dans son écrit sur la photographie en couleurs.
Il ne s'agit pas de dire que Rimbaud a cru découvrir une vérité sur l'association des couleurs et des voyelles à partir notamment d'une lecture des publications récentes en français sur les travaux de Helmholtz. Il s'agit d'un cadre métaphorique qui permettait commodément d'avoir cinq couleurs pour cinq voyelles avec une sorte de contrat d'exhaustivité rempli. Grâce à l'idée de trichromie, le poète n'avait pas à se soucier de la non-mention du brun, du jaune, de l'orangé, etc., etc. Il ne faut pas chercher des implications scientifiques éblouissantes à cela dans le cas du poème de Rimbaud. Ceci dit, je resterais vigilant aussi sur l'idée de vibration qui est également sensible dans les autres travaux de Helmholtz, mais cette fois au-delà du seul domaine de l'optique.
Rimbaud ne dit pas sincèrement qu'il croit que le A correspond au noir. Du coup, la composition du poème semble gratuite. Le sonnet ne serait là que pour faire joli. Comment désormais prétendre que cette composition a un sens sérieux ?
Une approche tentée, c'est de considérer que le poème est une fumisterie. Il a été dénoncé ainsi à l'époque de sa publication initiale dans Les Poètes maudits, et, en réponse à ses réactions, Verlaine n'a pas émis une pleine fin de non-recevoir. Il n'a pas dit que le poème était fumiste en tant que tel, mais il a fait entendre que c'était une approche qui pouvait réengager le lecteur sur la voie de sa signification subtile. Le problème, c'est que le terme "fumisterie" est assez fort et ne se laisse pas nuancer ainsi. Le terme pourrait être excessif, même si Verlaine a fait mine de partiellement l'avaliser. Le poème est-il un peu fumiste ? Ou a-t-il quelque chose qui ressemble à une satire par la fumisterie mais qui n'en serait même pas pour autant ?
Pour moi, il est clair que "Voyelles" dit quelque chose d'important qui tient aux tripes de Rimbaud, mais je ne crois pas pour autant à ce que dit le poème en surface. Comment se sortir d'un tel dilemme ?
Beaucoup de poèmes de Rimbaud sont des satires, des pièces sarcastiques pleines d'ironie fine. On peut tout à fait concevoir que Rimbaud tourne en dérision les convictions des poètes, et si pas les convictions les jeux factices un peu complaisants d'écrivains qui posent en visionnaires.
Il n'est pas difficile d'envisager cette lecture dans le cas de "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs". Le titre annonce bien un sermon et il y a une double adresse, une au poète en général et une au poète Théodore de Banville qui est le destinataire de la lettre contenant ce long poème qui ne nous est d'ailleurs pas parvenu par d'autre voie ultérieure que celle du courrier à Banville.
Dès le premier quatrain, la lassitude à l'égard des clichés de poète est affichée. Pourquoi les poètes n'en ont-ils pas marre de tout le temps nous parler de lys, comme si c'était un mot magique ? Et face à l'élitisme de l'art, la raillerie va bon train dès le second quatrain avec les "Plantes" envisagées comme "travailleuses". Rimbaud ne recule pas devant les associations d'idées douteuses qui heurtent le sentiment du beau : "Le Lys boira les bleus dégoûts [...]". Je ne vais pas tout citer, mais nous avons bien un poème dont l'esprit est porté à la farce, farce d'ailleurs explicitement accolée à la figure du poète lui-même. Le poète ne serait pas inconscient de la folie de ses propos, il serait un authentique plaisantin : "Sers-nous, ô Farceur, [...]" Notons que l'idée de farce est décidément importante à Rimbaud qui écrira dans Une saison en enfer : "La vie est la farce à mener par tous", après avoir appliqué l'idée d'une pratique de la farce aux "anciens saints" qui sont, ne l'oublions pas, des équivalents de la portion des poètes qui se disent mages, voyants, visionnaires, comme Hugo, Vigny et quelques autres.
Dans "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs", Rimbaud donne des conseils pour l'avenir de la poésie qu'il convient à l'évidence de lire comme des propos insincères, comme autant de défis ironiques provocateurs. L'ironie est un peu complexe, en réalité. Les poètes veulent étonner le monde par leurs inventions, mais leur sens des convenances les empêche de pratiquer certaines audaces. En ce sens-là, les conseils du poète ne sont pas qu'insincères. Ceci dit, il y a quand même un esprit de raillerie évident à envisager des fleurs qui soient flanquées d'amygdales gemmeuses ou des fleurs qui soient des chaises et donc sur lesquelles on peut s'asseoir ! Par ailleurs, quand le poète parle de rimer une version sur le mal des pommes de terre, il fait allusion à ce qui a déjà été fait et qui est une objet de moquerie dans la presse depuis quelques années. Et, à la fin de "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs", Rimbaud met en place un discours métaphorique qui annonce explicitement le projet du sonnet "Voyelles", le projet de création des couleurs des voyelles. Nous rencontrons même l'énumération des couleurs sélectionnées ultérieurement pour le célèbre sonnet, à la différence qu'il est alors question d'une évocation aléatoire avec renvoi à l'idée de dioptrique, quand "Voyelles" suppose une autre théorie sur l'optique pour avoir un caractère clos. Le caractère aléatoire dans "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" est confirmé par le fait qu'il n'y a pas d'association aux cinq voyelles, qu'il y a une mention de six couleurs à cause du rose, et par le fait que la mention des couleurs se fait en deux temps.

[...]Ta Rime sourdra, rose ou blanche,Comme un rayon de sodium,[...]
De tes noirs Poèmes, - Jongleur !Blancs, verts, et rouges dioptriques,Que s'évadent d'étranges fleursEt des papillons électriques !
Gengoux a envisagé le lien de ces passages cités au sonnet "Voyelles" dans son livre La Pensée poétique de Rimbaud, mais il n'en a rien fait de très précis, au point qu'il ne rappelle même pas cet écho pourtant important dans son livre La Symbolique de Rimbaud qui est la version courte destinée au public de sa thèse. Remarquons pourtant que les liens sont assez précis. Ici, c'est la Rime qui est présentée comme une couleur. Cela nous rapproche nécessairement de l'idée d'une voyelle qui est une couleur, tout en maintenant dans la référence métaphorique au discours de Banville qui, à la suite de Sainte-Beuve ou Joseph Delorme, pense que le génie du vers est muet sans la rime. Notons aussi pour qualifier les fleurs le choix de cet adjectif "étranges" significativement placé à la rime avec le mot "anges" dans le dernier tercet de "Voyelles". Il va de soi que les "strideurs étranges" sont à rapprocher de l'effet d'évasion des "étranges fleurs" et des "papillons électriques". Nous observons aussi le calembour sur le mot "rayon" dans la comparaison "Comme un rayon de sodium".
Tout ceci inviterait à penser que "Voyelles" est comme "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" une raillerie à l'égard d'un discours théorique ambiant qui sert aux poètes à légitimer leur influence sur la société, à légitimer leur pratique et leur existence. Et Banville ne serait pas une cible anodine de "Voyelles" aux côtés de Victor Hugo, de Charles Baudelaire, auteur du sonnet "Les Correspondances", et de quelques autres. Et finalement, cela établirait la vérité de la remarque de Verlaine admettant que les quatorze vers sur les couleurs des voyelles ont quelque chose de passablement fumiste.
Il faut d'ailleurs observer qu'en 1872 (18743 éventuellement, mais nous n'y croyons guère) il y a eu production d'un poème court à vers brefs, non daté précisément, qui contient un des mots rares du sonnet "Voyelles", "viride" (cette fois au singulier), et ce poème se moque de l'esprit potager des poètes qui par ailleurs se font les grandiloquents chantres de la Nature et du printemps. Dans les poésies de Jospeh Delorme, il est question dans un poème de la sinistre couleur verte des potagers, il y aurait toute une recherche à faire sur les mentions comme repoussoir à la poésie des potagers dans les livres des romantiques et puis des parnassiens. Dans "Entends comme brame...", il est question de "la rame / Viride du pois", et l'expression est suffisamment outrancière pour éviter que nous ayons à douter de son intention sarcastique.
Mais c'est là qu'on en vient à "Voyelles". Le poème n'a pas ses expressions sarcastiques outrancières. Il n'y a pas dans la composition des images de "Voyelles" l'application de procédés comiques pour appeler le lecteur complice à se moquer de la sottise des poètes. Dire que l'ironie est plus feutrée ne suffit pas. Il ne suffit pas de faire des rapprochements avec les railleries patentes de "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" et "Entends comme brame..." pour prétendre que "Voyelles" est un canular. Cela ne tient pas.
Ainsi, une autre approche est envisageable. Nous pouvons identifier quand Rimbaud raille les principes et les beaux discours des poètes, et cela ne concerne pas "Voyelles". Par conséquent, "Voyelles" serait plutôt l'exploration de ce qu'il est possible de faire en adoptant avec un relatif sérieux les idées des poètes sur leur magistère révélant le sens caché de la Nature, du printemps, etc.
Nous avons déjà dit ne pas croire à l'idée d'une vérité du discours de "Voyelles" en surface. Et nous pouvons aller plus loin. Si Rimbaud exprimait une thèse sur le réglage des associations entre couleurs et voyelles en poésie, ce sonnet ne serait pas un cas isolé. Qu'écrit-il d'autre à la même époque ? Il compose "Le Bateau ivre", "Les Corbeaux", "Les Mains de Jeanne-Marie" et si on élargit il écrit encore "Les Chercheuses de poux", "Oraison du soir", "Les Douaniers", ou bien va bientôt écrite "La Rivière de Cassis", "Chanson de la plus haute Tour", "Larme", etc. Même si on peut rapprocher ces poèmes de 72 d'une exaltation de la Nature et d'un mystère comparable à "Voyelles", il n'en reste pas moins que ces poèmes de 72, pas plus que les autres que nous venons de citer, ne parlent de la théorie des correspondances. Rimbaud aurait fait une découverte capitale qu'il aurait exprimée en un sonnet, et il l'aurait faite sans tâtonnements, sans y passer un long moment de préparation et sans jamais y revenir. Je suis très précis dans ce que je dis. On peut bien évidemment envisager les liens profonds de "Voyelles" à l'esthétiques d'autres poèmes, antérieurs ou postérieurs, en vers réguliers ou non, etc., mais le sujet du sonnet "Voyelles" lui est exclusif, à l'exception de passerelles relatives du côté de railleries exprimées dans "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs", poème qu'on ne retrouve même pas en mention dans les dossiers qu'a pu détenir Verlaine, à l'exception du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." Cela suffit pour indiquer que le propos théorique explicite de "Voyelles" n'est pas à prendre au pied de la lettre. L'essentiel du sonnet est ailleurs. Pourtant, il n'a pas les allures sensibles de la raillerie, et le seul poème proche de "Voyelles", le madrigal "L'Etoile a pleuré rose..." n'a lui-même rien d'une farce sarcastique au vu de son vers ultime : "Et l'homme saigné noir à ton flanc souverain." Nous sommes bien au contraire dans les proportions épiques de la poésie, sans aucun persiflage sensible.
Or, je disais tout à l'heure que des poèmes comme "Le Bateau ivre", "Les Mains de Jeanne-Marie" et "Les Corbeaux" étaient des pièces contemporaines de la composition du sonnet "Voyelles" et je faisais entendre que ces trois poèmes avaient des sujets précis qui ne renvoyaient pas à la réflexion ésotérique sur les pouvoirs du verbe. Le poème "Les Corbeaux" composé à la fin de l'hiver 72, en février ou mars vraisemblablement, devait être publié dans la future revue La Renaissance littéraire et artistique, sauf qu'il a subi une attente de quelques mois avant de paraître dans un numéro tardif du mois de septembre. Le titre de la revue supposait un renouveau qui ne pouvait pas ne pas faire songer aux lendemains de la guerre franco-prussienne. Il y avait des sympathisants communards dans la direction de cette revue, mais cela ne pouvait être affiché explicitement. Le titre de la revue semblait donc être à l'unisson d'un discours ambiant qui était tout aussi bien et même plus celui des anticommunards. Rimbaud a composé "Les Corbeaux" face aux discours patriotiques sur les morts de la guerre franco-prussienne, face aux discours patriotiques pleurant la perte de l'Alsace-Lorraine, qui est en réalité la perte de l'Alsace-Moselle, et ce poème interroge la notion de patriotisme en disant que les massacrés de la Semaine sanglante faisaient eux aussi parties de la patrie et comment se fait-il que tous ces proclamés patriotes n'aient aucune larme pour eux ? Le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" dont la composition est datée sur le manuscrit de février 1872 fait bien évidemment écho aux procès récents et encore en cours des femmes de la Commune, à celui en particulier de Louise Michel, et il réplique à la presse anticommunarde en ciblant la personne de Théophile Gautier. On ne rend pas la note du poème "Les Mains de Jeanne-Marie" si on ne prend pas le temps de préciser toutes les attaques très précises tournées contre la personne du poète Théophile Gautier. Rimbaud le parodie, évoque ses pensées anticommunardes exprimées dans le livre des Tableaux du siège censé pourtant ne traite que de l'événement précédent, la guerre franco-prussienne, et il cible aussi l'hypocrisie de sa pose affichée de prétendant à l'art pour l'art qui se détourne de la politique, quand en réalité le poète a bien sûr une position politique qui apparaît dans ses écrits et quand en réalité le poète ne détourne la tête que parce que ce dédain l'arrange, que parce qu'il refuse de voir ce qui ne lui plaît pas, que parce que cela lui permet de cacher son hostilité, que parce que certaines réalités politiques heurtent sa sensibilité et qu'il définit la poésie dès lors non plus comme un magistère mais comme un refuge où se complaire. Et il faut bien prendre la mesure que dans "Les Mains de Jeanne-Marie" Rimbaud récuse l'appartenance de Gautier au champ des voyants, récuse donc ce qu'il avait de Gautier dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871. Gautier est une plume, il a un brio de poète, mais ce n'est pas un voyant. Et "Les Mains de Jeanne-Marie" développe la féerie d'un réalisme populaire qui se veut un démenti cinglants aux horizons bornés et élitistes de la poésie de Gautier, et pour cela Rimbaud tape sur les contradictions de Gautier au sujet de la notion de beauté et sur les insuffisances de ses conceptions de l'éternel féminin.
Nous sommes donc avec "Les Mains de Jeanne-Marie" et "Les Corbeaux" sur deux sujets polémiques sérieux avec des compositions qui tiennent des propos sur le monde tout ce qu'il y a de plus nourri et porteur. Il n'est pas difficile de mesurer l'intérêt de ces deux discours sur le monde.
Dans le cas du "Bateau ivre", les choses sont un peu différentes. Le cadre métaphorique très étoffé qui se refusait à dire trop explicitement de quoi il était le véritable nom a amené quantité de commentateurs à considérer que cette pièce était ésotérique au même titre que "Voyelles", à ceci près que "Voyelles" exposait une synthèse théorique, alors que "Le Bateau ivre" serait le témoignage d'une expérience de vie personnelle, certes importante, mais aussi bien aléatoire.
En réalité, il faut s'attarder sur le cadre métaphorique d'ensemble qui est très subtil et très précis. Que fait Rimbaud ? Il décrit l'abandon de sa volonté à se laisser entraîner par le courant et toute une aventure en mer qui reçoit une fin tragique. Face à cette fin tragique, le poète essaie de se ressaisir et définit une attitude qui relève de la persistance, il continue à adhérer à l'esprit du "Poème / De la Mer", quand bien même son heure semble passée, comme s'il avait définitivement vaincu. Le poème se termine par la mention très significative à l'époque des "pontons", ce n'est évidemment pas une découverte ou une hypothèse personnelle de Delahaye qu'il faut mettre en avant, ce n'est pas ça de la critique littéraire, il est clair que les pontons évoquent les prisonniers de la Commune après la Semaine sanglante et que cela renvoie à des épisodes politiques similaires antérieurs déjà documentés par exemple dans Les Châtiments de Victor Hugo. Il y a d'autres indices dans "Le Bateau ivre" d'allusions à la Commune, à un contexte révolutionnaire, le pluriel des "juillets" notamment. Ces deux mentions ne suffiront pas à convaincre les lecteurs les plus prudents qu'il faut étendre la signification communarde à l'ensemble du poème. Toutefois, pour s'en convaincre, il suffit de savoir que la métaphore du déluge ou de la marée appliquée au peuple lançant une révolution est un poncif explicite, très présent, dans la poésie d'André Chénier à Arthur Rimbaud, en passant notamment par des emplois hugoliens surabondants. Ce poncif  ne concernait pas que la poésie. Les métaphores sont employées dans la vie de tous les jours et la métaphore du peuple océan révolutionnaire ou marée révolutionnaire est partout dans la presse, dans la prose sur les événements politiques et bien évidemment Lissagaray y recourt lui-même dans son Histoire de la Commune qui pourtant n'a pas l'enthousiasme littéraire exalté d'un Michelet.
Maintenant, ce qui n'a pas été bien compris, c'est que cette métaphore de la mer associée au destin du poète avait un deuxième ancrage. La métaphore de la mer et du poète comme un bateau, tout cela est aussi un poncif littéraire. Dans leurs premiers recueils, dans les années 1820, Lamartine, Hugo et Sainte-Beuve se saluent par poèmes interposés. Les poèmes ont des dédicaces "A Lamartine", "A V. H.", etc., et on a les métaphores du poète, alors romantique même si Sainte-Beuve répugne à employer le mot, qui se prend pour un bateau qui met à la voile, et nous avons un univers de la poésie qui est fait de flots, d'horizons marins, de vagues attaquant les récifs. Précisons d'ailleurs au passage que les images étonnantes du "Bateau ivre" qui n'ont l'air d'avoir aucun référent dans le monde réel, correspondent en réalité à une accentuation du mode d'expression par images de Lamartine qui se risquait à des évocations colorées, à des images particulières, qui déformaient la perception du monde réel, par vision de poète. Mais, restons-en au cadre métaphorique pour cette fois. Rimbaud a doublé la référence avec d'un côté son expérience d'adhésion en poète à la Commune qui sera réprimée lors de la Semaine sanglante et avec d'un autre côté l'idée que ce fut une échappée dans la poésie. Et cette superposition permet bien évidemment de légitimer la référence au statut de mage du poète. Si adhérer à la Révolution en son temps, c'est faire acte de poète, c'est bien l'idée d'un poète engagé à comprendre lucidement la vie de la société dans laquelle il est immergée et à rendre témoignage par ses écrits. Partant de là, le poème "Le Bateau ivre" décrit sous un voile métaphorique qui avait entre autres fonctions de contourner la censure l'expérience de l'adhésion à la Commune, mais aussi il met en scène la pratique du "voyant" définie dans la lettre du 15 mai à Demeny. Et cela va plus loin. J'ai  dit que "Les Corbeaux" répliquait au discours patriotique des anticommunards qui ne pleurent que les morts de la guerre franco-prussienne, et que finalement cela suppose une réflexion critique très fine, et imparable, sur le sens du mot "patriote". J'ai dit que le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" répliquait lui aussi à des discours anticommunards, et qu'il répondait très précisément aux écrits d'un poète anticommunard, Théophile Gautier, en ciblant des pensées exprimées par le poète tarbais aussi bien longtemps avant l'avènement de la Commune qu'immédiatement après la répression de la Semaine sanglante. Or, dans "Le Bateau ivre", outre que la référence aux événements de la Commune ne permet plus de parler d'un récit aléatoire d'une expérience personnelle, le système métaphorique mis en place permet de créer une relation aux discours d'autres poètes, anticommunards comme Victor Fournel, mais pas exclusivement. Car, dans le cas du "Bateau ivre", ce qui est passionnant, c'est la réponse à Victor Hugo. Victor Hugo n'était pas anticommunard, mais il n'a pas adhéré à cette révolution ratée et son recueil L'Année terrible qui n'a pas encore été publié mais qui est en train d'être conçu et dont témoignent des prépublications dans la presse, dans le journal Le Rappel, prévoit un dépassement de la position des uns et des autres par le discours de prophète d'un poète au-dessus de la mêlée. Ce qui est passionnant dans "Le Bateau ivre", c'est d'aller en quête des évocations et des images qui répliquent à des discours d'Hugo, à des passages écrits par Hugo bien longtemps avant l'événement communard, comme à des discours d'actualité d'Hugo au cours de l'année 1871 même. Et dans cette confrontation, il y a un enjeu critique. Nous n'avons plus le mage seul au-dessus de la mêlée, ou le mage qui n'a que des alliés et donc dit la vérité en soulignant qui abonde dans son sens. Le poème "Le Bateau ivre" où s'exprime des incertitudes, c'est une pièce unique, c'est, même si ce n'est pas explicite, un discours de conflit critique entre deux grands mages de la poésie française, Rimbaud l'inconnu face à Victor Hugo le monument qui a traversé le siècle et posé contre un souverain, Napoléon III. C'est à ce niveau-là qu'il faut envisager le sens profond du "Bateau ivre".
J'ai relu trois poèmes de Rimbaud pour montrer que la satire n'est pas que dans la raillerie et que sa poésie tient des propos extrêmement sérieux. Rimbaud prend véritablement la réalité à bras-le-corps, et les leçons satiriques qu'ils donnent ne sont pas que des discours à charge complètement négatifs. Il crée son propre discours en s'opposant à d'autres.
Et je prétends que même si cela a l'air moins évident à faire dans le cas de "Voyelles" c'est bien en tant que discours critique que "Voyelles" est un poème sérieux avec une vérité à dire. Comme il l'a fait dans "Le Bateau ivre", Rimbaud a développé un cadre métaphorique qui n'est pas étranger aux choix métaphoriques des poètes de son époque, et la vérité qu'on cherche dans "Voyelles" ce ne sera pas celle d'un système théorique dont l'auteur se contrefiche quelque peu, ce qui va importer c'est que, dans la résonance avec les exemples de métaphores des poètes antérieurs, on va avoir l'expression des divergences et des tensions critiques du discours de Rimbaud lui-même. Et par ailleurs, le poème ne sera pas vrai par ce qu'il expose théoriquement, mais par ce qu'il dit de perceptions sur la vie qui n'est pas ainsi formulé, pris en considération, par les prédécesseurs.
Et, dans "Voyelles", il y un rapport au cycle de vie et de mort de la Nature qui inclut le traumatisme de la Semaine sanglante. Il n'est pas raisonnable de prétendre que les mentions rapprochées "strideurs", "suprême" et "clairon" n'imposent pas un éclairage de "Voyelles" par la lecture d'un quatrain de "Paris se repeuple". De telles réticences ne sont pas sérieuses. Rimbaud l'a déjà fait entendre que la beauté peut être mêlée au repoussant dans "Les Mains de Jeanne-Marie" en dénonçant l'élitisme "puritain" d'un Gautier, et dans "Voyelles" il nous rappelle que le printemps poétique suppose un renouveau dans la putréfaction des cadavres dévorés par les mouches. Il nous apprend que vivre c'est aussi la colère qui nous met en danger et nous fait cracher le sang. C'est ces équilibres fascinants qui font de "Voyelles" un discours poétique sur le réel résolument nouveau. Et dans "Voyelles" Rimbaud reconduit des discours qu'il a toujours tenus depuis au moins la composition de "Credo in unam", mais en y incluant ce que lui a appris le traumatisme de la semaine sanglante. Certes, Rimbaud n'est pas le premier à envisager que la perception du bien et du mal, du beau et du laid peut être réversible dans les transformations du réel, mais il met cette tension dans la construction métaphorique de l'orient de lumière qui est printemps, alors que cela n'apparaissait pas de la sorte dans la poésie romantique des prédécesseurs.
Evidemment, quand il écrit "Voyelles", Rimbaud est extrêmement jeune, il n'a pas dix-huit ans, et il a des bouffées d'orgueil. Il devait très certainement se considérer le plus intelligent, comme le singulier détenteur d'une vérité que personne n'avait approchée avant lui, puisque son discours sur "Voyelles" il est le seul à le tenir et en plus il est polémique. C'est ici qu'il faut être nuancé. Rimbaud a bien conscience qu'il n'est pas un philosophe, qu'il n'est pas pleinement un intellectuel aguerrie, etc., etc. Il se rend compte qu'en poésie il est jusqu'auboutiste d'idées en voie de formation. Je vais essayer de m'expliquer avec l'exemple de la religion. Rimbaud a parfaitement compris à son époque que la religion chrétienne est à bout de souffle. Il mesure pourtant où se sont arrêtés les autres poètes dans la révision critique, et lui va plus loin. Il est des poètes qui ne traitent pas le sujet, mais Rimbaud lui il reprend le sujet où il en est et il essaie de faire rendre gorge aux valeurs qui lui déplaisent dans le christianisme, il essaie aussi de bien mettre à jour la facticité du modèle religieux. Et en faisant cela il en profite pour essayer au maximum d'éprouver une nouvelle morale de la vie courante. Il ne va pas se contenter de dire qu'il est athée, que les bigots sont des hypocrites pour ensuite admettre de toute façon comme un acquis le discours moral ambiant tributaire des convictions religieuses antérieures. Bref, Rimbaud devait tantôt se sentir le plus intelligent, tantôt se dire qu'il ne l'était pas forcément et chercher à l'être, mais la base de son orgueil c'est vraiment qu'il est en avant dans le combat poétique pour l'émergence de nouvelles valeurs, d'un nouveau cadre. Je ne dirai jamais que Rimbaud était convaincu d'avoir découvert une vérité absolue que les autres ignoraient. Ce côté en avant jusqu'auboutiste est vraiment ce qui permet de prendre la mesure du sentiment de singularité intellectuelle et poétique de Rimbaud. Il n'a pas la formule, et donc ne peut pas se dire le plus intelligent et le détenteur d'une vérité que les autres n'ont pas, mais il se flatte d'être le meilleur poète dans l'exercice de l'intelligence parce qu'il explore les pleines conséquences de la remise en cause des représentations ambiantes de la société.