vendredi 7 mai 2021

Ce lien qui unit Voyelles, A une Raison, Alchimie du verbe, L'Eternité et plusieurs autres poèmes...

Le poème "A une Raison" possède un titre qui interpelle et qui provoque presque plus de réflexion critique que le poème proprement dit, lequel est fortement délaissé par les rimbaldiens en général. Le mot "Raison" est flanqué d'une majuscule : il désigne une allégorie, un principe divin, et finalement une divinité comparable à la Vénus pour laquelle le poète clame sa foi dans "Credo un unam". Ce mot "Raison" est précédé d'un déterminant indéfini "une". Les lecteurs envisagent l'idée que, dans une concurrence entre plusieurs conceptions de la raison, le poète en privilégie une qu'il oppose polémiquement aux autres conceptions. Et les rimbaldiens font la revue historique des notions de raison. Mais, ce déterminant a une valeur d'exclusivité, il sous-entend aussi qu'elle est unique, que cette "Raison" est la seule vraie, et c'est bien ce qui justifie la nature polémique de ce titre après tout.
Mais cette Raison unique que célèbre le poète, c'est celle du monde lui-même. Dans "Voyelles", Rimbaud énumère les cinq voyelles de l'alphabet pour en faire cinq "couleurs" à partir desquelles on peut composer l'ensemble des visions du réel et aussi des possibles en esprit. Le noir et le blanc ne sont pas des couleurs à proprement parler, sauf dans la langue des peintres, mais Rimbaud unit bien sûr l'opposition du noir et du blanc à la trichromie positive du rouge, du vert et du bleu qui s'est développée en science de la vision humaine de Young à tout récemment à l'époque Helmholtz. Le premier vers de "Voyelles" correspond à une sorte de définition des cinq éléments premiers qui permettent ensuite de tout fonder, un peu comme dans l'Antiquité grecque, certains émettaient l'idée que le monde était constitué de quatre éléments premiers : le feu, l'air, la terre et l'eau. Et comme dans le cas de la trichromie en optique avec les avancées d'Helmholtz, cette idée des briques fondamentales est dans l'air du temps, puisque c'est en 1869 que Mendeleïev dresse le tableau périodique des éléments. Rimbaud invente en poète, bien sûr, mais son poème mime l'idée scientifique d'établir la table des éléments premiers du monde, et en l'occurrence une liste d'éléments pour créer toutes les paroles et toutes les visions.
Rimbaud ne se leurre pas sur la facticité de son invention, il ne veut ni faire passer cela pour une découverte authentique, ni se faire dérisoirement applaudir pour l'exhibition d'une thèse gratuite, et il ne cherche pas non plus à trop facilement se moquer par sa variante des exemples d'audaces de poètes qui ont chanté avant Rimbaud une science du monde qui n'était qu'illusion. Rimbaud imite la production d'une synthèse de résultats scientifiques, et ce qu'il va dire d'intéressant va être au-delà.
Il y a à l'évidence quelque chose qu'il croit en écrivant ses poèmes, quelque chose qui l'engage. Rimbaud croyait-il en un message ésotérique développé par ses poèmes ou relayé par ses poèmes ? Il faut ouvrir quelques tiroirs. Nous avons quelques attestation d'un intérêt pour les lectures ésotériques. Selon un témoignage attribué à Henri Mercier et rapporté par Darzens, Rimbaud s'intéressait à la lecture de Swedenborg, et ce fait est confirmé plus directement encore par le journal de sa sœur Vitalie Rimbaud qui n'a aucune raison de mentir quand elle confie par écrit que Rimbaud en Angleterre, du temps où il est encore quelque peu lié à la poésie, lui a prêté un ouvrage de Swedenborg précisément. Hugo, qui se laissait captiver par les tables tournantes, et Balzac, d'autres écrivains encore, permettent d'envisager la possibilité d'un intérêt de la part de Rimbaud pour l'ésotérisme, et cela s'amplifie avec ce qu'on peut savoir de zutistes comme Antoine Cros et Ernest Cabaner. Il y a un deuxième tiroir à ouvrir, celui de l'état de la science à l'époque de Rimbaud. Rimbaud vit une époque où la représentation du monde change rapidement : il connaît vaguement le sujet des animaux antédiluviens, il connaît sans doute les descriptions de Buffon sur la formation de la Terre, il sait que le monde n'a plus l'âge court biblique qu'on lui prêtait, mais Rimbaud n'a pas notre bagage intellectuel de gens du vingtième siècle. Nous parlions plus haut des avancées majeures de Mendeleiev ou de Helmhotz qui sont de son époque. Rimbaud est d'un monde où il y a encore un certain mystère antique sur l'origine du monde. Le troisième tiroir qu'il faut ouvrir, c'est que Newton et Leibniz, deux des plus grands génies de l'humanité, étaient encore partisans de recherches ésotériques, Newton sur la lecture de la Bible ou Leibniz sur l'alchimie, et à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle encore, quelqu'un comme Camille Flammarion, lequel était d'ailleurs douze ans plus vieux qu'Arthur Rimbaud en fait, alliait son intérêt pour la science à sa foi en une possibilité de science ésotérique. En clair, il y a un danger d'anachronisme à trouver évident que Rimbaud n'avait pas un support de pensée ésotérique et que, dès lors, par la force des choses, sa poésie n'en garderait aucune trace. Pourtant, je suis très réservé quant à l'idée que Rimbaud fasse passer un tel profil de savoir ésotérique dans sa poésie. Je suis loin de pouvoir le prouver pour l'instant, mais spontanément je n'y crois pas du tout, et ma connaissance affinée de son œuvre ne m'y conduit pas apparemment. Pour moi, Rimbaud a beau parler avec une certaine conviction d'une connaissance qu'il formulerait dans ses poèmes hermétiques, je n'identifie pas un tel développement de sciences occultes. D'une part, quoi qu'ait pensé Rimbaud, pour moi, le discours de "Voyelles" ou de certains passages du livre Une saison en enfer n'étalent pas tant des révélations du monde que des représentations très bien conçues, ce qui n'a du coup rien à voir avec l'établissement tangible d'un savoir. D'autre part, le poème "Voyelles" demeure isolé. Il y a bien des liens de "Voyelles" avec des poèmes antérieurs et aussi des poèmes postérieurs. Il y a bien une convocation de "Voyelles" dans "Alchimie du verbe". Mais, objectivement, "Voyelles" expose une thèse à cinq éléments qui n'est développée nulle part ailleurs dans ses poésies, à l'exception de la cinquième partie de "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" qui lui fait nettement écho. Si Rimbaud avait découvert quelque chose, nous aurions des poèmes de tâtonnement, nous sentirions une progression de poème à poème, alors que sur le sujet des "Voyelles" les poèmes offrent des reflets de miroir, pas l'histoire d'une recherche.
Il y a pourtant une recherche, des constantes, mais elles sont à formuler différemment en tout cas.
Et j'en arrive au point de rapprochement qui m'intéresse et donne son titre à cet article. Dans "Voyelles", je le dis depuis 2003 et cela est de plus en plus répercuté dans les écrits des rimbaldiens depuis, il y a une idée de "Verbe de Lumière", nous avons une correspondance terme à terme de cinq voyelles et de cinq formes élémentaires de la vision, cinq formes de perception autrement dit de la lumière : le noir, l'absence de lumière, le blanc, la lumière et la réunion de toutes les couleurs, puis donc la tripartition du rouge, du vert et du bleu-violet. Ce n'est pas tant une vérité de l'univers, qu'une vérité de notre organe humain de perception qu'est l'œil. Or, cette idée de bijection permet d'établir un rapport systématique entre la parole et la lumière, et cette idée rejoint l'idée biblique, développée dans l'évangile selon saint Jean, d'un Verbe divin qui est dans l'univers et dans la lumière : "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu", et une des premières paroles de Dieu est "Que la lumière soit", avec sa conséquence instantanée : "Et la lumière fut." Et pour saint Jean, la vie de l'homme est l'expression intérieure d'une lumière.
Rimbaud s'empare de ce mode de représentation métaphorique. Cela ne concerne pas seulement "Voyelles", la Raison est aussi du domaine de la parole, et donc le poème "A une Raison" peut se comprendre comme une prière ou une célébration adressée à un Verbe divin. Et "Alchimie du verbe" est un titre qui associe l'idée d'alchimie, de recherche donc du divin, à l'étude du verbe lui-même, et la notion d'alchimie est mobilisée explicitement dans "Voyelles" même, tandis que le sonnet "Voyelles" est exhibé en premier lieu en tant qu'exemple poétique rimbaldien de tentative d'alchimie du verbe dans la section du livre Une saison en enfer qui porte précisément ce titre.
Prenons précisément ce tercet du "U vert" dans lequel il est question d'alchimie. Le "U" va définir l'image des cycles. Le mot "cycle" nous fait sans doute plus volontiers songer à la figure du cercle, ce que renforceraient de proches parents lexicaux : cyclopède ou forme cyclique, etc. Toutefois, Rimbaud a lui affirmé que le "U" était la figure du cycle, mot qui au demeurant contient la lettre y associable à un "u" par référence étymologique, et il l'a associé au mouvement répété des vagues, à une oscillation. Et en effet, si nous traçons une ligne droite du temps, nous n'avons pas la lettre O pour former un cycle : soit nous avons la succession d'un demi-cercle courant sous la ligne et d'un demi-cercle passant au-dessus de la ligne, d'un u et d'un n, soit la succession inverse, d'un n puis d'un u, soit plus minimalement, plus simplement, nous avons la forme d'un "u" qui demi-cercle par demi-cercle s'éloigne de la ligne en descendant, puis y remonte, mais dès qu'il remonte sur la ligne, il redescend et ainsi de suite. La succession de la lettre "U" convient parfaitement pour figurer le mouvement cyclique. Mais, ce que dit en même temps le poète, c'est que les vibrations maritimes sont du coup une parole, puisque c'est un cycle continu de la voyelle "U". On connaît le mouvement de la vie avec les animaux, mais ici nous avons le mouvement de la mer qui n'est pas définie en tant qu'être vivant, mais qui, dans le mystère de l'univers, se perçoit aisément comme un rythme physique premier auquel notre sort est lié. Rimbaud aurait pu parler du mouvement des astres, il le fait d'ailleurs quelque peu au vers 13 de "Voyelles" avec les "Mondes" et les "Anges", sachant que les anges sont aussi au plan biblique et johannique une création de la parole divine, mais il garde l'idée du mouvement des astres pour la contemplation céleste du "O" bleu-violet, et dans le tercet du U consacré au monde sublunaire marqué par le dépassement humain il valorise donc l'idée assez évidente, proche des idées de "Soleil et Chair", qu'il y a un lien de sympathie entre l'oscillation des océans et le tout de la vie qui s'est continuée sur la terre avec les "animaux". Il y a aussi un autre aspect important du tercet du "U", dans la mesure où les mers offrent un mouvement d'une parole qui se répète, tandis que l'humaine transforme cette répétition éternelle en une connaissance qui s'imprime dans les livres, car il y a à l'évidence un tel jeu de mots quand Rimbaud écrit à cheval sur les vers 10 et 11 : "Paix des rides / Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux." Le plan de la connaissance va alors engager une plus-value pour l'humain, comme dans la progression "A noir", "E blanc", "I rouge", nous passions d'un état inerte à des actions de colère, de désir de beauté, d'ivresse, etc.
Cette plus-value se retrouve dans le poème "A une Raison". L'adhésion divine permet d'obtenir un crible du temps qui permet de fixer, d'imprimer une "nouvelle harmonie". Et l'idée subtile de Rimbaud, c'est que la divinité sollicitée est certes éternelle, mais quelque peu prise dans une sorte de conflit du type du yin et du yang. Elle circule en toutes choses, à tout instant : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout." Cela n'empêche pas que la Raison ait un flux et un reflux en nous. Ce que veut Rimbaud, c'est que nous nous battions pour le flux contre l'abandon au reflux. Ceci est justifié par le poème "L'Eternité", le poète définit que cette permanence existe à condition de bien s'en saisir. Il faut se dégager des "communs élans". Et cette éternité n'est pas dans la totalité du monde perçue comme perfection, elle est dans le mouvement du monde qu'on ne laisse pas retomber, et c'est ce qui est explicitement formulé par images avec l'idée de "la mer / Allée avec le soleil", où le verbe "aller" suppose une volonté, une action, mais aussi la possibilité de son contraire : la mer qui ne va pas avec le soleil. Rimbaud définit une éternité en tant que modalité d'action, en tant qu'affirmation du désir de vivre. Il y aurait des tas de choses à préciser sur ce désir, mais je ne le ferai pas ici. On verra ça une autre fois. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est ce rapport immédiat d'adhésion au monde et le fait que le poète veut se distinguer des autres auteurs en tant qu'il ne va pas prétendre découvrir la vérité par hasard, mais par application, en tant qu'il va chercher une sorte de sens commun cosmique des êtres humains dans un faux naïf, dans un faux "exprès trop simple". Il cherche sa vérité dans une évidence première qui l'amène à être au plus près des sens premiers, pour mieux sentir le réel. Et je ne pense pas que son hermétisme était voulu, qu'il transformait en discours hermétique une pensée qu'il aurait pu formuler autrement, même s'il est assez vrai qu'il aurait toujours pu formuler les choses autrement, mais je considère plutôt qu'il assumait son hermétisme et le laissait dominer sa façon de se confronter à une recherche d'une émotion accessible un jour à l'autre à tous les sens. Il cherchait à sentir les choses, ce qui n'allait pas sans une contrepartie d'hermétisme à la lecture de ses poèmes. Mais, à la limite, peu importe pour notre sujet de réflexion du jour. On gagne un substantiel confort de lecture à bien jauger de cette idée d'immédiateté du rapport au monde qui fonde la dynamique divine positive des poésies rimbaldiennes.
Maintenant, nous pouvons en revenir quelque peu à ce problème de compréhension de la profondeur philosophique du texte rimbaldien. Rimbaud croit quelque peu aux idées qu'il exprime dans plusieurs de ses écrits fondamentaux où il réfléchit sur sa possibilité d'être un mage, et donc en particulier à ce qu'il peut écrire dans "Credo in unam", dans "Génie" et "A une Raison", dans "L'Eternité", dans plusieurs moments du livre Une saison en enfer, et notamment dans les premiers alinéas célèbres de "Alchimie du verbe" ou dans "L'Impossible". Rimbaud révèle-t-il un système qu'il a trouvé, formule-t-il une mise au point qui correspondrait à une conviction réelle de découverte ? Je veux évidemment rester prudent et réservé quant à de telles prétentions, qui, au passage, nous rapprochent de la question de l'ésotérisme. Dans "Voyelles", Rimbaud décrit le "A noir" comme une matrice, le "E blanc" comme le don de la grâce sur les êtres, le "I rouge" comme en retour l'affirmation des êtres, puis le "U vert" comme le développement du monde sublunaire du rythme initial lanceur de vie des mers à la fixation de la pensée dans les livres, puis le "O bleu-violet" est le moment de contemplation où l'alchimiste croise le regard érotisé du divin. Il va de soi que c'est une magnifique conception, que cela dit beaucoup de choses de pertinent sur le monde, c'est d'une très grande beauté et d'une très grande justesse, mais cela demeure forcément une représentation personnelle, une élaboration qui permet d'apprécier le monde, sans arriver au statut de découverte scientifique. Et cela, Rimbaud le savait, et il n'est pas possible qu'il l'ait pu en faire fi quel qu'ait pu être son intérêt à la lecture par exemple d'un Swedenborg. Et, en tout cas, même si dans l'Antiquité grecque, on applaudissait à l'exposé d'une thèse sur les quatre éléments à l'origine de toutes les réalités du monde (eau, fer, feu, terre) ou à l'exposé de diverses autres thèses du même genre, avec le Timée socratique de Platon, etc., etc., il n'en reste pas moins que, moi, je ne reconnais ni aux théories antiques, ni au sonnet "Voyelles", un statut de découverte, l'acquisition d'une connaissance réelle. Je vois des représentations subtiles et intéressantes, c'est différent.
Pourtant, il y a un point d'ancrage à déterminer où Rimbaud finit bel et bien par se dire "voyant". Il ne faut pas perdre de vue non plus que nous lisons Rimbaud plutôt du côté des poètes du vingtième siècle. Nous lisons Rimbaud, puis nous lisons Reverdy, Breton, Michaux, Saint-John Perse, Char, Apollinaire, Saint-Pol-Roux, Supervielle, etc., etc. Or, la littérature française a connu deux siècles où les poètes ont été quelque peu envisagés comme des mages. Il y a une partie du seizième siècle avec Ronsard et du Bellay, en sachant que Ronsard, pendant les guerre de religion, va produire une poésie ayant vocation à secouer les masses avec les Discours sur les misères de ce temps, ce qui sera prolongé, mais dans l'opposition religieuse, par Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, et cette idée de magistère revient sur la scène avec la poésie romantique. Lamartine ne fut pas que le seul poète du "Lac", et il a connu une carrière politique importante, jusqu'à un rôle de sorte de "chef du gouvernement" (et non pas de président) au moment de proclamer la seconde République en 1848. Toutefois, les poèmes les plus célèbres de Lamartine ne sont pas tellement ceux qui expriment une vision politique. Le cas est différent pour plusieurs autres poètes. Il n'est même pas besoin de rappeler ce qu'il en est pour Victor Hugo, mais il ne faut pas perdre de vue que, même en retrait sur l'emballement au romantisme, Musset a écrit des poèmes politiques connus, tandis que Vigny travaillait à exprimer une grande pensée dans ses pièces. Bien que prônant l'impersonnalité et le refus de l'actualité par le refuge dans les mythologies anciennes, Leconte de Lisle était aussi en quelque sorte un mage tenant un discours pour notre monde. Et nous pourrions aller très loin, jusqu'à rappeler que, même si, à part André Chénier, la poésie du dix-huitième siècle est frappée d'un certain discrédit, de son vivant, Voltaire fut moins célèbre pour ses écrits philosophiques et son art d'écrire des contes en prose que pour ses tragédies et ses poèmes en vers, et l'inspiration politique n'était pas absente de ses poésies, ainsi que l'atteste le poème sur le tremblement de terre de Lisbonne. Banville suppose aussi une critique de la société avec une vision de poète pour le monde dans ses différents recueils. Et même Baudelaire, s'il ne traite pas de l'actualité, parle pour ce monde et décrit notre présent selon ses vues dans Les Fleurs du Mal, puis ses "Petits poèmes en prose". Seulement, à partir de 1872, Rimbaud délaisse la rhétorique et les poèmes longs. Et ceci peut effacer le lien pourtant évident qu'avait Rimbaud avec l'idée du magistère romantique du poète. Or, au-delà de la question d'une recherche qui se veut différente en puisant à une idée de rapport au monde parfois dans l'exprès trop simple et le faux naïf, parfois dans la prose descriptive pince-sans-rire ou fantasmagorique du monde moderne, Rimbaud peut parler de vérité de sa dimension de mage et partant de sa parole remuante pour les foules parce qu'il y a l'idée d'une liaison métaphorique reprise à la Bible, puis à des auteurs tels que Victor Hugo, entre la parole du poète qui sait parler aux foules et donc imprimer sa marque au mouvement du monde et l'idée que la physique de ce monde est déjà un langage, un langage de lumière et de vibrations, et c'est dans cette liaison métaphorique que très visiblement Rimbaud engageait l'idée d'une vérité de son magistère, indépendamment d'une quelconque illusoire prétention à exposer une révélation, une synthèse ésotérique. C'est dans l'identification de ce qui justifie ce noyau dur métaphorique de la composition rimbaldienne que peut s'évaluer ce qui fonde l'éthique du voyant.

lundi 3 mai 2021

Une Raison, leur en-marche, nos lots, ces enfants : de la détermination dans "A une Raison"

Le poème "A une Raison" offre un cas singulier parmi les titres des Illuminations. La plupart du temps, les titres sont en un seul mot ou bien ils forment un groupe nominal non introduit par un déterminant : "Fête d'hiver", "Matinée d'ivresse". Rimbaud a hésité à placer le déterminant pour le poème "Ouvriers", et il l'a conservé pour "Les Ponts", dans la mesure où sa suppression aurait un effet malheureux. En revanche, les titres "Après le Déluge" et "A une Raison" partagent le fait d'être des groupes prépositionnels. Le titre "A une Raison" a une allure de dédicace à un être qui peut-être n'entend pas le poète, surtout si on l'envisage comme le correspondant d'une série de titres baudelairiens parmi lesquels "A une passante". Et, en même temps, le titre est une revendication, et c'est bien sûr l'origine de l'emploi du déterminant indéfini "une". Le poème revendique une conception qu'il oppose au monde ambiant.
Nous n'avons aucun mal à nous convaincre qu'il s'agit d'une variation du "Credo in unam" rimbaldien. L'allégorie est flanquée d'un doigt, d'un "pas", d'une "tête", et les mouvements du corps de la divinité coïncident avec l'animation d'une "Vie harmonieuse" et d'humains renouvelés. C'est le "pas" lui-même qui doit être identifié à la "levée des nouveaux hommes". Autrement dit, la déesse a pénétré ces hommes. C'est le mouvement de la tête qui est "nouvel amour". A cette aune, il n'est pas spécialement pertinent de parler pour les "enfants" ou "nouveaux hommes" d'une pleine conscience de ce qu'est la divinité. Rimbaud parle bien évidemment de la "mère de beauté" du poème "Being Beauteous", mais nous ne sommes pas expressément dans le cas de figure où ces "nouveaux hommes" sont conscients de luttre contre notre monde. En revanche, le poète s'en sert comme de valeurs témoins, il parle de "leur en-marche", il les exhibe devant nous.
Mais, en insistant ainsi à dessein sur le fait que le "doigt", le "pas" et la "tête" deviennent des parties des "nouveaux hommes", sur le fait que "cette mère de beauté" recouvre les hommes d'un "nouveau corps amoureux", je songe à introduire une précision de lecture fine concernant le quatrième alinéa. Le poète fait parler ces "nouveaux hommes". Le réflexe peut être de penser que ces hommes étaient sur le qui-vive dans l'attente de l'ordre divin chanté par la Raison. Mais j'ai introduit l'idée que bien plutôt c'est une action subreptice de la divinité en eux qui leur insuffle la vie. En quelque sorte, les paroles rapportées sont une expression spontanée de ce qu'ils ressentent en eux et c'est ce qui va unir l'idée d'une "levée des nouveaux hommes" à un désir d'élévation des fortunes et des vœux. Il faut bien concevoir cette forte intériorisation d'un sentiment de puissance qui est en eux, mais qu'il nomme la divinité, et cela devient prière faite à ses propres possibilités.
Le poète maintient ce groupe comme une valeur témoin qu'il nous présente à l'attention, il parle de "ces enfants", mais dans l'alchimie nous avons donc une divinité, une allégorie de la Raison, un groupe de "nouveaux hommes" ou "enfants" et le poète. Le poète va se joindre à ce groupe "on t'en prie". Il s'agit d'une fusion et cette fusion concerne aussi la divinité avec les "nouveaux hommes" puisqu'elle est leur force motrice, leur "en-marche". Et c'est cette idée de fusion qui donne son sens à l'alinéa final : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout !" Il s'agit d'une idée de circulation universelle, qui implique la totalité du temps et de l'espace : "partout" et "toujours", selon un mode d'expression qui n'est pas étranger à la religion chrétienne. On peut penser par exemple au "comminotorium" écrit en latin par Saint-Vincent de Lérins. Je ne le cite pas simplement parce que j'ai habité à Cannes, mais parce qu'il a proposé une formule qui a eu un certain succès : "Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus" qui veut dire "Tenir pour vérité de foi ce qui a été cru partout, toujours et par tous." Peu importe que Rimbaud ait connu directement cette formule ou non. Il est clair que le poème de Rimbaud sent la rhétorique d'église, et ceci, afin comme dans "Génie", de s'y opposer par l'affrontement le plus immédiat. Et le poème s'intitule "A une Raison", il s'agit bien de définir une "vérité de foi" et parmi les trois critères (l'universalité, l'antiquité et l'unanimité), Rimbaud retient les deux premiers : l'universalité "partout" dernier mot du poème et l'antiquité dressée en éternité "toujours". Il va de soi que l'unanimité n'existe pas dans pareil affrontement. Et pour bien souligner la circulation universelle de cette Raison, le poète joue non seulement sur les échos entre les adverbes "toujours" et "partout", mais sur les échanges de phonèmes entre les deux formes "Arrivée" et "iras", puisque la différence de sens qui permet d'opposer les deux verbes s'accompagne d'une inversion dans la succession phonétique : "Arri...", "iras".
Comme les enfants auxquels il se joint, le poète va tutoyer la déesse qui est une force interne qu'il reconnaît en lui : "qui t'en iras" pour le poète et "Elève" ou "change nos lots" pour les enfants.
Profitons de ce que nous avons ainsi bien ancré la référence à une rhétorique religieuse pour commenter un passage qui peut passer pour anodin dans le poème : "Change nos lots". Il s'agit bien évidemment de la qualité de leurs destinées. Dans ce poème, les mots "lots" et "fortunes" sont de quasi synonymes. Mais je trouve qu'il importe d'insister sur le sens de rhétorique religieuse du terme "lots".
Pour le faire, je vais citer un extrait significatif du roman Thérèse Desqueyroux de François Mauriac. Mauriac a écrit, peu avant Thérèse Desqueyroux, un roman dont le titre interpelle le rimbaldien en moi Le Désert de l'amour. Je ne l'ai pas encore lu, mais je l'ai quelque part dans mes piles de livres. Récemment, j'ai lu aussi son roman plus tardif de 1951 Le Sagouin et j'ai trouvé amusant le passage où le personnage accusé d'être comme une "pétroleuse" se remémore une image célèbre du journal Le Monde illustré, périodique que nous connaissons bien puisque Coppée y publiait pas mal de pré-originales de ses nouvelles, de ses poèmes des Humbles et de ses Promenades et intérieurs, concurremment avec le journal Le Moniteur universel. Il va de soi que le sentiment d'une écriture mauriacienne influencé par la lecture attentive de Rimbaud est diffus, mais je pense que ce n'est pas négligeable. Toujours est-il que, dans le roman qui porte son nom, Thérèse Desqueyroux, grande lectrice de Paul de Kock et des Causeries du lundi, se plaint de son "lot", précisément. Au début du roman, Thérèse Desqueyroux a obtenu une ordonnance de non-lieu dans une affaire d'empoisonnement de son mari, lequel est toujours en vie et participe avec toute la famille à sauver les apparences en évitant la condamnation à sa femme. Le roman va nous plonger dans le passé de cette femme dont les souvenirs de bonheur sont tous antérieurs à son mariage, un mariage qui ne lui a pas été imposé, qu'elle a choisi comme un "refuge", mais qu'elle a extrêmement mal vécu. Au chapitre III, nous avons un récit autour de Thérèse qui se souvient et évalue son passé :
   Du fond d'un compartiment obscur, Thérèse regarde ces jours purs de sa vie - purs mais éclairés d'un frêle bonheur imprécis ; et cette trouble lueur de joie, elle ne savait pas alors que ce devait être son unique part en ce monde. Rien ne l'avertissait que tout son lot tenait dans un salon ténébreux, au centre de l'été implacable - sur ce canapé de reps rouge, auprès d'Anne dont les genoux rapprochés soutenaient un album de photographies. D'où lui venait ce bonheur ? Anne avait-elle un seul des goûts de Thérèse ? Elle haïssait la lecture, n'aimait que coudre, jacasser et rire. Aucune idée sur rien, tandis que Thérèse dévorait du même appétit les romans de Paul de Kock, les Causeries du lundi, l'Histoire du Consulat, tout ce qui traîne dans les placards d'une maison de campagne.
Le terme "lots" s'entend clairement comme "parts de bonheur réservés à l'homme ou à la femme". Thérèse pense à son "lot", à "son unique part en ce monde" "de joie". On a bien l'idée d'une part de bonheur accordé par une balance mystique, divine. On retrouve l'idée baudelairienne des fées qui se penchent sur les berceaux pour accorder des dons définitifs. La "Raison" va endosser ce rôle contre des fées absurdes et contre Dieu et le christianisme, mais elle va aussi changer les lots, permettre une élévation des parts de bonheur, et cela vient de la pensée d'immédiateté du rapport au monde typique de Rimbaud. Je trouve remarquable dans le poème "A une Raison" cette expression "change nos lots" représente la transition rebelle. C'est l'expression d'un reproche à Dieu : "Oh ! Dieu, quel est mon lot ? Ne me le fais pas si maigre ?" et bien sûr en même temps l'appel à une insurrection contre le sort : "changeons tout ça !" Ce n'est pas le passage le plus anodin du poème quelque part.
Et on constate que l'intérêt du poème, ce n'est pas de déterminer si Rimbaud se répète une énième convulsivement qu'il ne croit pas à sa révolte, comme le soutiennent plusieurs personnes récemment.
Ce poème est aussi admirable par sa façon de se tourner sur lui-même. Le poème est très court, ramassé sur lui-même, ce qui devrait rendre les reprises du poème bien sensibles à la lecture. Il faut admirer comment le début des cinq alinéas correspond à une percussion ou entrée en scène : "Un coup de ton doigt..." "Un pas de toi!" "Ta tête...", "Arrivée...", cas à part peut-être du verbe "Elève..." et à quel point les fins d'alinéas soulignent l'idée de propagation : "nouvelle harmonie", "leur en-marche", "le nouvel amour !" et "qui t'en iras partout", avec toujours en cas à part le quatrième alinéa : "on t'en prie".
Il va de soi que la reprise du verbe "commencer" renforce une construction du sens complètement évidente : "et commence la nouvelle harmonie", "crible les fléaux, à commencer par le temps." Il va de soi que le poète ne parle pas de l'abolition du temps, qui serait donc une négation de la vie. Rimbaud oppose la "Vie harmonieuse" qu'il appelle de ses vœux en implorant l'universelle "Raison" à tout ce qui est corrupteur dans le temps, et précisément j'en reviens à l'idée avancée quasi au début du présent article c'est que la Raison agit en nous, est intériorisée par les "enfants", on a bien l'idée qu'elle peut se dissiper, manquer de vigueur en nous. C'est ça que raconte le poème.
Je conseille pour s'en faire quelque peu une idée de se reporter au récit de "La Chambre double", le cinquième des petites poèmes en prose du Spleen de Paris. Tout n'est pas à comparer entre "A une Raison" et "La Chambre double", mais Baudelaire évoque une allégorie qui vient pour triompher du temps. Je l'avais déjà annoncé dans mon article sur "A une Raison" paru en mai 2000 dans le numéro 16 de la revue Parade sauvage, mais Baudelaire développe des idées sur lesquelles il est clair que Rimbaud rebondit :
Sur ce lit est couchée l'Idole, la souveraine des rêves.
On pensera au dernier vers de "Voyelles" au passage, puisque le poète baudelairien s'avoue subjugué par les "yeux" de la terrible apparition. Il va de soi que le poème de Baudelaire s'écarte un peu de la logique plus exaltée du poème "A une Raison". Le poète des Fleurs du Mal parle plus trivialement de "mirettes" et la féerie vire à la fantasmagorie du prosaïque, car le poète baudelairien n'est pas ramenée à la réalité prosaïque en tant que telle, mais à une sorte de folie de la réalité triviale :
Oh ! oui ! le Temps a reparu ; le Temps règne en souverain maintenant ; et avec le hideux vieillard est revenu tout son hideux cortège de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d'Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.
Et ce qui est intéressant au plan du rapprochement avec le poème de Rimbaud c'est bien évidemment que la "Sylphide, comme disait le grand René," correspond à une magie paradisiaque qui s'oppose au Temps qui s'égrène lourdement.
Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit : "Je suis la Vie, l'insupportable, l'implacable Vie !"
La pensée de Baudelaire vire malheureusement au solipsisme clownesque, et Rimbaud prend nettement ses distances avec le désir de mort baudelairien, il faut donc bien lire plus subtilement l'idée d'une remise en cause du "temps" que dans le poème de Baudelaire où le discours part en vrille avec une pensée réductrice de désespéré, sinon de cas désespéré :
Il n'y a qu'une Seconde dans la vie humaine qui ait mission d'annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun une inexplicable peur.
Je ne perds pas de vue qu'un rapprochement est également envisagé entre le passage du poème "Elève l'importe où..." et le titre de petit poème en prose "Anywhere out of the world", et sans exclure la pertinence du rapprochement je m'empresse évidemment de prévenir que Rimbaud ne pense pas comme Baudelaire. Rimbaud n'aime pas la réponse simpliste provocatrice. Il se joue autre chose dans sa poésie.
Maintenant, il resterait à commenter "Matinée d'ivresse" dans l'optique d'une lecture enchaînée à "A une Raison". Il est clair que les "enfants" sont pris en part positive dans "A une Raison". Si les deux poèmes sont liés l'un à l'autre, ce n'est pas "Matinée d'ivresse" qui va permettre d'interpréter ironiquement la célébration des "nouveaux hommes", c'est au contraire le poème "A une Raison" qui ne donnant aucune prise à une lecture ironique permet de supposer que l'expression "sous les rires des enfants" est à envisager avec un fort sentiment de la nuance dans le cas de "Matinée d'ivresse"...