mercredi 11 mai 2022

Et ça s'enfonce !

Dans l'article précédent, je parlais de la présence du drapeau à bandes rouge et noir qui accompagne les drapeaux ukrainiens à bande jaune et bleu dans les manifestations ukrainiennes à Paris de ces dernières semaines, de ces derniers jours. Or, ce même 11/05/2022, il y avait carrément le drapeau de Pravy Sektor sur la place de l'Hôtel de Ville à Paris. Je ne vous mets pas la photo que je possède, mais donc au-delà des deux bandes rouge et noir il y a un motif sur le drapeau. Ce motif a des variantes stylistiques dans la réalisation. Il s'agissait ici d'un motif doré et non argenté par exemple...
Les nazis ukrainiens défilent librement avec leurs symboles nazis en France, dans le pays basque espagnol, en Italie... Après, on dirait qu'il y a des tensions qui naissent. Les basques ou d'autres sont prêts à en découdre avec les nazis ukrainiens, car il y a encore des européens en occident que le nazisme authentique exaspère.

mardi 10 mai 2022

Marioupol libérée

 Pour les rigolos parmi mes lecteurs, je précise que je suis de très près tout ce qui se passe au Donbass. En 2014, j'intervenais dans des commentaires d'articles du site Les Crises, mais aussi dans des commentaires d'articles de grands titres de journaux mis en ligne où, par exemple, je soulignais la présence de drapeaux nazis dans les vidéos, genre quand un politique était jeté par la foule dans une poubelle qui essayait en plus d'y mettre le feu. Je précise qu'à Paris en 2022 on voit des manifestations d'ukrainiens où le drapeau national jaune et bleu est accompagné de drapeaux avec une présentation similaire de deux bandes, l'une rouge et l'autre noire. Il vous est facile de trouver sur le net des journaux bien en vue qui vous dédramatisent cela et vous le minimisent en tant que symbole de lutte contre les russes. Eh bien, si vous vous demandiez naïvement si ce n'était pas le drapeau d'un autre pays que l'Ukraine dont vous auriez ignoré les liens avec le conflit, il se trouve que ce drapeau est celui de "L'armée insurrectionnelle ukrainienne". Et sous ce drapeau, cette armée a d'abord collaboré avec l'Allemagne avant de s'y opposer, parce que nécessité faisait loi. Il s'agit d'un drapeau nationaliste d'extrême-droite d'une partie de l'Ukraine seulement, de l'ouest de l'Ukraine (Galicie et Volhynie pour l'essentiel). Et ne nous faites pas rire avec le malentendu selon lequel les ukrainiens ont accueilli Hitler en libérateur. Outre que l'Histoire doit s'étudier dans sa complexité et un pays dans la diversité de ses composantes, il n'y a rien de comparable entre le devenir des finlandais dont on connaît l'alliance en 40-45 et les motifs sur leurs équipements militaires, car oui la Finlande se battait pour son indépendance, et les délires nazis des ukrainiens de l'ouest actuellement. Vous avez tout de même un problème de schizophrénie si, d'un côté, vous considérez que le parti d'extrême-droite qui était au second tour de l'élection présidentielle est nazi en tant que telle, tandis que vous minimisez le caractère extrêmement répandu dans la société ukrainienne de symboles nazis, tatouages, sigles militaires, gestes du bras et de la main. Cette société d'ukrainiens de l'ouest radicalisés a beaucoup massacré en 40-45 et quand nous sommes en 2022 ce n'est pas un malentendu de l'époque de l'invasion allemande. C'est une persistance... diabolique pour faire allusion au célèbre dicton en latin. 
Et en 2014, je les ai vues les vidéos où les ukrainiens du pouvoir en place empêchaient les célébrations du 9 mai...
Certes, vous n'avez pas à vous dire que la population ukrainienne fortement imprégnée de nazisme va débouler dans vos pays pour vous envahir, mais c'est en volant au secours de leurs visées politiques infâmes que vous êtes en train de courir le risque réel d'une troisième guerre mondiale.
On joue à dire que Poutine menace le monde de guerre nucléaire. Il faut arrêter d'être sot ! D'abord, vous oubliez que les dirigeants européens de l'Otan ont lancé le sujet, avec Le Drian en France, avec un ministre luxembourgeois qui a parlé de tuer Poutine en même temps que Bruno Le Maire parlait de faire une guerre économique à la Russie (c'était peut-être une idée tactique géniale qui consistait à ce que Poutine ne sache plus où donner de la tête nucléaire). Dès que Zelensky, au tout début du conflit, acceptait des négociations, les européens avec les américains en tête annonçaient des envois d'armes qui, forcément, étaient un moyen de communication pour refuser l'arrêt de cette guerre. C'est de la duplicité otanienne ce à quoi on assiste. Mais, que la Russie réponde par la menace nucléaire en réaction aux propos de dirigeants européens ou qu'elle en prenne la première l'initiative, le message consiste à décourager tout le monde de s'attaquer à la Russie. Les véritables fous qui songent à une guerre nucléaire, ce sont les américains, eux jettent de l'huile sur le feu, et dans la foulée les dirigeants européens inféodés à Washington.
Après, on dirait que vous avez d'étranges limites dans le raisonnement, vous vous posez des problèmes à deux branches, des questions qui ne reçoivent la réponse que par oui ou par non.
Si vous pensez comme moi que les principaux torts dans cette guerre viennent de l'Otan, si vous pensez comme moi que les pays de l'Union européenne seront les principales victimes des sanctions économiques, plus que la Russie, que les Etats-Unis ou que la Chine, vous êtes évidemment contre le fait d'envoyer des armes à l'Ukraine. Mais ce qui m'espante, c'est que vous ayez l'esprit assez simpliste pour une fois que vous avez décidé de comprendre que Poutine est le méchant et de vous y tenir vous refusiez d'admettre qu'il est dangereux d'armer l'Ukraine. Vous voulez mourir pour l'Ukraine ? Ce n'est pas le danger de la guerre pour vous le problème. Vous croyez qu'armer l'Ukraine ça va de soi, c'est faire un petit sermon à la Russie. Vous êtes non plus français, belges ou que sais-je ? J'apprends avec stupeur que vous êtes des américains, pas même des américains, mais des américains impliqués dans le business militaro-industriel et les ressources premières. Vous gagnez des fortunes là-dedans et vous avez à cœur que les Etats-Unis soient la première puissance mondiale et placent des bases de l'Otan en Ukraine. Je ne savais pas !? Vous donnez raison aux militaires de l'Otan, au complexe militaro-industriel américain. Vous pensez faire partie des riches américains qui vont exploiter à leur profit les ressources de la Russie. Il y a un court-circuit logique qui me dépasse. Je n'en reviens pas que vous soyez aussi fous.
Ah oui, vous vous dites qu'il serait très bien et pas très gênant à vos entournures démocratiques d'avoir des européens et américains qui obtiennent des chinois leurs produits à bas prix pour avoir tout le bénéfice à la vente pour vous, qui obtiennent des russes les matières premières à bas prix pour que le bénéfice aille à vos oncles milliardaires. OK, je ne voyais pas ça ainsi ! Vous me surprenez !
Et moi, je vous le dis, les gentils, c'est les gens du Donbass qui veulent être rattachés à la Russie. Ne vous faites aucune illusion là-dessus. Il y a des corrompus bien sûr dans les dirigeants de ces deux républiques. Des gens de Marioupol ont une trompeuse et aberrante nostalgie de l'Union soviétique, et alors ? Cela doit justifier vos cris d'orfraie, cris déshumanisés ? Bien sûr qu'il y a un certain dirigisme de la société en Russie, pays qui intervient dans le conflit par solidarité qui plus est. Même si Poutine a des scores électoraux non truqués, c'est une réalité aussi qu'il y a de l'intimidation en faveur de Poutine qui vient assurer un surplus à une majorité déjà acquise, comme si on n'avait pas confiance dans le peuple, mais là les méchants c'est les américains, les imbéciles c'est les européens, les séparatistes, c'est non pas les ukrainiens du Donbass mais les ukrainiens de l'ouest et de Kiev qui veulent nier le droit des gens au Donbass qui plus est, et les  victimes depuis des années c'est le Donbass et bientôt les pays de l'Union européenne économiquement. Il vous manque combien de cases pour avoir du bon sens ?

Vous voulez être intelligents avant de réfléchir, avant d'être bien renseignés, vous voulez vous prévaloir d'une intelligence dispensée de penser. On vous tait la dimension géopolitique du conflit, donc vous consentez. On a bouché les cases de votre réflexion sur le sujet. Défense de soulever ce couvercle, de toute façon vous êtes intelligents avec la meute !
Réveillez-vous !


Remarques pour aborder les questions de versification dans la poésie rimbaldienne : 1) la prosodie.

Avant-propos :

Après une dizaine de jours de vacances, je reprends le blog. Je vais sans aucun doute faire une série sur la diabolisation anormale de la Russie et de Poutine dans nos médias, et je mettrai cela en résonance avec le traitement de la Commune après sa répression dans la presse et parmi les grands écrivains. Parce que là, on atteint des sommets de manipulation par les médias. Et puis vous êtes en train de devenir des "collabos" au sens fort du terme, et vous ne vous rendez compte de rien !
Mais je compte d'abord publier quelques articles sur la poésie même de Rimbaud.
Nota Bene : Plutôt que de tenter une mise à jour, je vais, en ce qui concerne l'article ci-dessous, créer un article complémentaire avec un relevé des hiatus ou faits parents dans les poèmes de Musset, Rimbaud, Verlaine, voire quelques autres. Une mise à jour par à-coups successifs prendrait du temps. Par exemple, j'ai sous le coude un exemple d'emploi de l'expression "va et vient" sans aucun trait d'union dans un sonnet des Poëmes saturniens, l'expression vaut pour un seul mot comme la locution "peu à peu", ce qui élimine le reproche de hiatus : "Chaque alouette qui va et vient m'est connue." La césure est placée après le nom "qui", ce qui est déjà quelque peu une césure acrobatique, une légère audace, mais Verlaine aurait été particulièrement audacieux s'il avait placé la césure au milieu de l'expression "va et vient" en en soulignant le hiatus... Cette citation vient du poème "Après trois ans". Il va de soi que dans ce vers le lecteur sensible aux césures est à la fois sensible au suspens du pronom "qui" et au suspens qui le suit immédiatement de la forme "va et vient" qui comporte donc un hiatus toléré en poésie. Rien de tout cela n'est innocent.

***

Il existe évidemment un débat pour dire que la poésie n'est pas le vers et que la poésie peut aussi bien être en vers qu'en prose. Nous enfonçons alors des portes ouvertes. Mais ce débat suppose que l'opposition entre le vers et la prose soit en revanche objectivable, autrement dit soit appréciable à partir de critères nets et précis.
Il faut recenser selon moi trois grands critères métriques et deux critères prosodiques complémentaires.
Je commence par les critères prosodiques. Il s'agit de la proscription du hiatus et de la proscription du "e" languissant à l'intérieur du vers.
Le hiatus en poésie, c'est quand deux voyelles ne sont pas séparées par une consonne ou un "e". Il existe des mots à l'intérieur desquels deux voyelles forment un "hiatus", par exemple : "créer", "créatif", "béant", etc. On ne s'interdit pas d'employer de tels mots. La règle du hiatus ne vaut qu'entre deux mots distincts. Elle vaut aussi pour la conjonction "et" très courante, puisque le "t" n'est jamais prononcé. Mais, certaines locutions considérées comme un seul mot font exception : "va-et-vient" ou "peu à peu". Notez en passant que dans "va et vient" je parle d'un hiatus avant le "et" et non d'un hiatus après le "et", du genre" : "Je vais à Paris et à toi." Bref, la règle de proscription est simple, mais si on écrit de la poésie il faut bien connaître les cas particuliers.
Cette règle ne concerne pas toute l'histoire de la poésie française, mais elle concerne les poésies qui vont du milieu du XVIe siècle à la fin du XIXe siècle. Déroger à cette règle est un phénomène remarquable. Nous pouvons constater des écarts volontaires dans Musset ou bien évidemment dans les poésies de Rimbaud.
Pour un expert en versification, je n'ai jusque-là rien dit de vraiment intéressant, encore que peu de spécialistes doivent être au courant des écarts volontaires d'un Musset. Cependant, pour en finir avec la question du hiatus, je précise ici une idée qui m'est chère, que j'ai depuis des années, une dizaine d'années au moins, et que je n'ai jamais développée comme je le souhaitais sous la forme d'un article détaillé. A la lecture de textes en prose, je me suis rendu compte que si les hiatus ne sont pas proscrits ils n'ont tout de même pas tendance à proliférer. En lisant de la prose, personne ne se dit : "Tiens, il y a beaucoup de hiatus, donc c'est de la prose." Ce n'est pas le critère le plus pertinent pour opposer le vers et la prose, et surtout vu que les hiatus ne sont pas envahissants en moyenne dans la prose la différence à l'oreille ne risque pas vraiment d'être sensible. J'imagine que la relative rareté (relative, car cette rareté n'est pas non plus ahurissante) des hiatus dans la prose a contribué à leur proscription et j'imagine encore que dans le cas de la poésie latine avec une versification où prédomine l'opposition de seulement cinq voyelles entre leurs formes dites "brèves" et leurs formes dites "longues" les hiatus étaient plus sensibles à l'oreille qu'en français. Je n'émets là que des hypothèses de travail. En revanche, dans le débat sur les comédies en prose de Molière, il est parfois soutenu qu'il y a des vers blancs au milieu de la prose et que cela préparerait le terrain à une adaptation en vers. Je ne crois pas du tout à la pertinence de cet argument. Les comédies en prose de Molière n'ont pas été mises en vers (cas à part du Dom Juan à titre posthume par le frère du grand Corneille), cela suffit à considérer comme peu probable que le texte en prose était écrit de manière à être facilement adapté en vers. Mais il y a plus. Il me semble que les comédies en prose ont la proportion habituelle de hiatus de tout texte en prose un peu travaillé. Finalement, l'argument du hiatus permettrait réellement d'évaluer si l'écrivain crée de la prose en tant que telle ou s'il le fait en songeant au modèle de la poésie en vers classique. Je pense qu'il y a un article sérieux à publier sur le hiatus dans les comédies en prose de Molière. Certes, ce n'est pas un sujet vital, mais c'est quand même une mise au point sur un sujet stylistique qui a son importance, et puis il y a le cas des poètes qui ont pratiqué la prose. Rimbaud est passé du vers à la prose en gros, et on peut étudier la question des hiatus dans Une saison en enfer, les poèmes considérés comme étant écrits en vers libres "Mouvement" et "Marine", puis les poèmes en prose, "Les Déserts de l'amour", voire quelques autres textes. On peut faire des statistiques sur la part des hiatus dans ces écrits en prose. Puis, il y a une conclusion toute simple à la clef, que je crois pouvoir faire intuitivement à la lecture, mais c'est que Rimbaud écrivant en prose ne se pose même pas la question du hiatus. On peut toujours s'attaquer à un texte de Rimbaud et ne pas constater au démarrage la présence de hiatus, mais plus la lecture progresse, plus on en rencontre, et on voit bien qu'ils surgissent aléatoirement. En passant à la prose, il me semble que Rimbaud a purement et simplement cessé de songer à l'importance de la proscription du hiatus.
Je sais que j'ai affaire à un public qui se moque éperdument des hiatus, des césures, de la longueur des vers. Je vous connais ! Vous ne voyez pas l'intérêt d'écrire en vers, moins il y a de règles, mieux ça vous convient, et l'évolution de Rimbaud et de l'histoire de la poésie justifie votre mépris... Je vous connais malgré vos silences sur la question. Il n'en reste pas moins que, puisque nous sommes là à chercher à lire des choses sur le mystère de la prose de Rimbaud, autant faire un sort à ce sujet du hiatus. Pendant plusieurs siècles, les poètes ont pris soin de les éviter dans leurs vers, et ça demande du soin, de l'attention, des efforts soutenus pour n'en laisser passer aucun, et donc dans la prose Rimbaud ne s'est pas amusé à reconduire cette règle, à moins de relevés ponctuels, mais relevés ponctuels qui seront bien délicats à légitimer, puisque la règle n'est sensible que si l'évitement est systématique. Un exemple de ce qu'on peut mettre en lumière. On sait que dans les poèmes en prose des Illuminations Rimbaud joue à terminer ses compositions par des allusions bancales à l'alexandrin : "La musique savante manque à notre désir" ("Conte"), "J'ai seul la clef de cette parade sauvage" ("Parade"), "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout" ("A une Raison"), "C'est aussi simple qu'une phrase musicale" ("Guerre"),... Aucune de ces quatre phrases ne peut faire un alexandrin classique. Le "e" de "savante" imposerait une césure épique bannie depuis le Moyen Âge. Les formes "cette" et "une" enjamberaient entre les hémistiches, le "e" surnuméraire de "Arrivée" pose problème. Contrairement à Cornulier et aux métriciens, j'identifie des faits exprès dans ces entorses. Cornulier échoue complètement à identifier deux alexandrins dans le verset ou alinéa central de "A une Raison" : "Ta tête se détourne : le nouvel amour ! - Ta tête se retourne, le nouvel amour !" (ponctuation de mémoire), ce qui m'a toujours sidéré. Pour moi, il est évident que Rimbaud fait des allusions exprès trahies par des entorses tout aussi volontaires.
Dans le cas de "Aube", le premier alinéa et le dernier ont la réputation de former deux octosyllabes. En réalité, ils sont à une telle distance l'un de l'autre qu'on n'a pas à parler de deux octosyllabes, puisque l'écho est inenvisageable à la lecture. Toutefois, quand on regarde la composition dans son ensemble, le regard est attiré par les alinéas brefs de début et de fin et le constat s'impose qu'ils ont une même longueur syllabique : "J'ai embrassé l'aube d'été." / "Au réveil il était midi." Le parallèle est d'autant plus saisissant que les deux phrases n'ont pas la même allure rythmique, le même patron syntaxique, tandis que pourtant on peut comparer "été" et "midi" au plan du sens comme au plan de la reprise d'une voyelle aiguë "é"/[e] dans un cas, "i"/[i] dans l'autre. Nous pouvons également comparer "Au réveil" et "aube" avec l'amorce du phonème "au"/[o] et la même idée d'éveil, "réveil" d'un côté, et lever métaphorique du jour de l'autre. Ces parallélismes entrent dans les arguments qui me font dire depuis longtemps que la lecture traditionnelle du poème "Aube" est erronée. Non, le réveil à midi ne rabaisse pas le récit qui a été fait en le reléguant dans le domaine du rêve, le réveil à midi est la suite logique du fait d'avoir embrassé l'aube d'été, une consécration. Mais, pour dire que Rimbaud n'a pas composé deux octosyllabes, même sans rime, il y a un autre argument, le hiatus entre auxiliaire et participe passé : "J'ai embrassé".
J'estime bien sûr que Rimbaud a fait exprès de produire deux alinéas de huit syllabes et que l'allusion à l'octosyllabe est recherchée dans la composition, même si elle n'est pas déterminée, pas perceptible à la simple récitation du poème en prose, mais le hiatus permet d'indiquer aussi que dans tous les cas Rimbaud ne retourne jamais complètement dans l'écriture en vers au milieu de ses proses. Je considère que c'est un flou artistique recherché et que très probablement Rimbaud qui pendant plusieurs années avait évité les hiatus dans ses vers et notamment au plan des passés composés (je pourrais me lancer à la recherche d'exemples à citer) avait remarqué le hiatus à "J'ai embrassé" et qu'il l'a laissé tel pour dire que l'allusion à l'octosyllabe devait demeurer une certitude instable à la lecture.
Passons au deuxième cas prosodique. Il s'agit de la proscription du "e" languissant. Les métriciens parlent de proscription du "chva". J'ignore ce que veut dire "chva", je l'ai déjà su, mais je l'ai oublié. Je préfère privilégier une expression que les poètes du Moyen Âge et surtout du XVIe siècle employaient : le "e" languissant. Il s'agit du cas du "e" qui placé directement après une voyelle est placé devant une consonne, ce qui nous oblige à prononcer le seul "e" comme une syllabe à part entière dans un poème.
Je ne parle pas de n'importe quel emploi de "e". Je ne parle pas du "e" féminin en général de fin de mot. Je peux employer "île", "captive" dans un poème ou bien leurs variantes au pluriel "îles", captives". Nous avons plein de syllabes dans les vers dont la voyelle est un "e" féminin. Ce qui est proscrit, c'est le "e" instable qui forme une voyelle à lui seul, comme dans "vie", "dragée", et surtout comme à la fin de tous les participes passés féminins du type "-ie", "-ée", etc. Nous pouvons employer "vie" ou "infinie" au milieu d'un vers à condition que le mot suivant commence par une voyelle. En revanche, jamais nous ne pouvons employer au milieu d'un vers, le pluriel "vies", le pluriel "entrées", ni les participes passés féminins que nous avons à foison des types : "nourries", "finies", "repérées", etc., etc. Ces mots au pluriel ne peuvent être employés qu'à la rime. Je n'ai jamais relevé dans un quelconque ouvrage une mention d'un tel état de fait, ou alors ça a échappé à mon attention. C'est pourtant un fait étonnant, et j'ajouterais d'autres configurations : "joue(s)", "moue(s)", "roue(s)", etc.
Ce critère n'est pas permanent. Il concerne à peu près comme la proscription du hiatus la poésie littéraire qui va du milieu du XVIe siècle à la fin du XIXe siècle.
Nous pourrions l'étudier là encore dans le cas des comédies en prose de Molière ou dans le cas des proses de Rimbaud (Une saison en enfer, Illuminations, "Les Déserts de l'amour",...).
Dans le cas de la poésie en vers, il convient d'étudier plusieurs configurations intéressantes.
Sa mise en place a été progressive. Il faut considérer ses dernières occurrences dans les premières poésies de Ronsard et du Bellay (deux dans Les Antiquités de Rome si je ne m'abuse). Au début du XVIe siècle, l'orthographe était assez débattue, et il existait des impressions de poèmes en vers où le "e" était remplacé par un signe apostrophe, ce qui ne va pas sans poser la question de la légitimité d'éditions modernisées qui ne tiennent pas compte de ce genre de subtilités.
Il est intéressant également d'apprécier à quel point au vingtième siècle nous éditions des vers au mépris des règles les plus élémentaires de la versification. Le cas le plus courant est le traitement de l'adverbe "encore". Nombre d'éditeurs ne prêtent aucune attention à la forme "encor" importante à la syllabation du poème en vers. J'ai un autre cas troublant à relever, celui d'une modernisation de l'orthographe du mot "châle". Dans ses poésies, Sainte-Beuve l'écrivait "schall". On édite actuellement Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme avec un ou deux vers faux.
Mais, avant la proscription, le "e" languissant comptait pour une syllabe. Or, dans deux de ses derniers poèmes en vers, dont "Fêtes de la faim", Rimbaud n'a pas respecté la règle de proscription, mais il a créé un état de vers moderne inconnu de du Bellay et Ronsard, puisque le "e" languissant manifeste ne compte pas pour la mesure : "Pains couchés aux vallées grises". Rimbaud en fait un vers de sept syllabes dans "Fêtes de la faim", alors que le "e" languissant selon le décompte d'un du Bellay ferait huit syllabes.
Il est à remarquer que les critères prosodiques permettent de différencier les vers du XVIe siècle et ceux de la seconde moitié du XIXe siècle. En effet, même si les poètes ont assoupli les règles à la césure au XIXe siècle, et au-delà même de ce qu'autorisaient les poètes du XVIe, en revanche, ils ont plus longuement respecté les proscriptions du hiatus et du "e" languissant, les atteintes à ces règles étant au demeurant plutôt rares.
J'en ai fini avec les règles prosodiques strictes.
En revanche, il faut parler rapidement d'une autre règle prosodique, la proscription de la cacophonie. Cette proscription consiste à éviter la répétition immédiate d'une même syllabe. Par exemple, il me souvient que dans un de ses commentaires Fongaro épingle la cacophonie "parmi mille féeries profanes" dans la prose d'Une saison en enfer. Cette proscription n'a de toute façon pas lieu d'être dans la poésie en prose, mais elle n'a pas du tout ce caractère d'évidence que certains puristes lui prêtent dans la poésie en vers. Malherbe et Pierre Deimier, au début du XVIIe siècle, l'ont mise en avant, non sans intention maligne dans le cas de Malherbe, mais cette règle prosodique est relative et n'a pas du tout le caractère systématique qu'ont eu les deux règles précédentes. Cette idée de cacophonie est par ailleurs quelque peu discutable. On comprend aisément la raison de la proscription du "e" languissant pour la mesure du vers, un "e" s'entend au milieu d'un vers ! On peut à la limite concevoir la proscription du hiatus, sa proscription sera l'indice d'une haute attention à l'harmonie vocale du vers, même si un hiatus ne jure pas réellement aux oreilles, du moins la plupart du temps. Je suis très sceptique quant au caractère recevable de la proscription du redoublement de syllabes identiques. Il faudrait faire un sondage dans les tragédies de Racine, mais il suffit de citer un de ses vers les plus célèbres : "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?" Ce vers est constitué de sept monosyllabes purs "Pour / qui / sont / ces / qui / sur / vos", d'un monosyllabe relatif en fin de vers "têtes", sachant que le "e" compte pour l'alternance des rimes masculines et féminines, et pourtant le poète fait se succéder "ces" et "ser". On peut dire que le [r] suffit à opposer la deuxième syllabe à la première, il n'en reste pas moins qu'il n'est pas évident d'opposer la cacophonie "parmi mille" que suppose Fongaro à un passage en prose de Rimbaud à la cacophonie du célèbre vers racinien : "ces serpents". Je ne veux pas soutenir que le redoublement immédiat d'une syllabe ne soit pas sensible à l'oreille, mais ce qui est certain c'est que parler automatiquement de cacophonie n'a aucun sens, sauf si on s'en est préalablement autopersuadé (sauf si on se l'est autosuggéré si vous préférez).
Ce sera tout pour cette fois. Je traiterai la prochaine fois les arguments métriques. Je dirai un mot de la rime et en profiterai pour glisser des remarques sur l'assonance et l'allitération. Je parlerai de la strophe, et bien sûr je parlerai de la mesure (vers, hémistiches), mais si je finirai par les configurations à la césure je parlerai aussi du simple constat d'égalité qui est le critère clef pour opposer le vers à la prose.