Le poème "Nocturne vulgaire" a quelques sources. Le mot "opéradiques" vient d'un article d'un des frères Goncourt qui a paru dans un numéro de la revue La Renaissance littéraire et artistique et Rimbaud cite Vigny pour son poème "La Maison du berger" quand il écrit "maison de berger de ma niaiserie", ce qui s'allonge avec l'expression "rouler sur l'aboi des dogues" qui vient de deux vers du début du poème "Les Oracles" qui reviennent sur l'image de la maison du berger (découverte mienne à l'exclusion de tout autre rimbaldien).
Mais ce n'est pas tout. L'expression "panneaux bombés" n'est pas courante. Il peut s'agir d'une expression toute faite, mais je n'ai pas l'habitude de la rencontrer dans les nombreux textes que je peux lire. Or, j'ai été frappé de la retrouver telle quelle dans un poème des Fleurs du Mal intitulé "Le Beau navire". Je cite les strophes qui nous intéressent :
Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,Ta gorge triomphante est une belle armoireDont les panneaux bombés et clairsComme les boucliers accrochent des éclairs ;Boucliers provo[c]ants, armés de pointes roses !Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,De vins, de parfums, de liqueursQui feraient délirer les cerveaux et les cœurs !
Le poème ne semble avoir rien en commun avec "Nocturne vulgaire" et le second quatrain de ma citation fait même plutôt penser à une rencontre avec le sonnet "Le Buffet" de 1870. Toutefois, les "panneaux bombés" ont une même caractérisation obscène dans le poème en prose rimbaldien, qu'on en juge :
[...] - je suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés[...] et dans un défaut en haut de la glace de droite tournoient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins [...][...]- Ici, va-t-on siffler pour l'orage, et les Sodomes [...]
Les "panneaux bombés" caractérisent une époque, mais il faut noter que les trois adjectifs "convexes", "bombés" et "contournés" sont synonymes et insistent sur les rondeurs d'un carrosse d'une époque érotique. Cela s'accompagne de la vision de "seins" qui "tournoient", ce qui rejoint l'univers érotique à la Watteau et aussi la gorge vue comme une armoire dans "Le Beau navire". Notons que l'étymologie relie "contournés" à "tournoient". Le "navire" est une métaphore de la femme décrite en mouvement et le mouvement du carrosse qui vire fait quelque peu aussi écho aux sensations du poème baudelairien. Nous relevons enfin la mention au pluriel "Sodomes".
Le titre du poème "Nocturne vulgaire" fait inévitablement penser, même si peu de rimbaldiens le font remarquer, au titre "Nocturne parisien" de Verlaine. Rimbaud, fustigeant Musset dans sa lettre du voyant, opposait le français au parisien, tandis que "Conte" dénonce des "générosités vulgaires". Il ne fait aucun doute que le titre "Nocturne vulgaire" a une portée railleuse. Mais en citant ce titre de Verlaine, "Nocturne parisien", je me retrouve à songer à la section "Tableaux parisiens" apparue dans la seconde édition des Fleurs du Mal en 1861. Rimbaud devait plutôt lire une édition posthume de 1868. "Le Beau navire" est la pièce LIII de la section "Spleen et Idéal". Le poème "Rêve parisien" est l'avant-dernier poème de la section "Tableaux parisiens", il est numéroté CXXVI dans l'ensemble. Un peu à la manière du poème "La Chambre double" du Spleen de Paris, "Rêve parisien" oppose un premier mouvement plus long où le poète imagine un paysage qui le séduit dans son sommeil à un second un retour horrifié à la réalité. Les premiers vers de "Rêve parisien" sont fort ressemblants aux premiers vers du deuxième mouvement du poème "Le Squelette laboureur", pièce placée un peu avant dans la section "Tableaux parisiens". Le second mouvement du "Squelette laboureur" se finit par une série de questions angoissées comparables au cas des derniers alinéas de "Nocturne vulgaire". Enfin, dans la section "Spleen et Idéal", un autre poème commençait d'une manière similaire à "Rêve parisien" et au second mouvement du "Squelette laboureur". Je cite ces trois débuts de poèmes, dans l'ordre inverse de leur défilement dans le recueil baudelairien. Je commence par "Rêve parisien", je remonte au "Squelette laboureur II" et je finis par citer "Horreur sympathique" sur lequel je dois encore faire état d'un point précis :
De ce terrible paysage,Que jamais oeil mortel ne vit, [variante 1861 : "Tel que jamais mortel n'en vit,"]Ce matin encore l'image,Vague et lointaine, me ravit.Le sommeil est plein de miracles ![...]**De ce terrain que vous fouillez,Manants résignés et funèbres,De tout l'effort de vos vertèbres,Ou de vos muscles dépouillés,Dites, quelle moisson étrange,[...]**"De ce ciel bizarre et livide,Tourmenté comme ton destin,Quels pensers dans ton âme videDescendent ? - Réponds, libertin."
Ces trois rapprochements avec "Nocturne vulgaire" vous semblent gratuits. Vous avez tout de même des êtres qui scrutent et fouillent des paysages singuliers avec une idée de mort ("vertèbres", "livide" et moins directement "terrible paysage"). Sachez que je rapproche le rejet à l'entrevers "Descendent" du dernier passage cité, le premier quatrain de "Horreur sympathique", du tour : "je suis descendu dans ce carrosse" dont je rappelle qu'il est ensuite assimilé à un corbillard. Et justement, même si cela est presque inexistant dans les commentaires rimbaldiens de "Nocturne vulgaire", je me demande si quelqu'un n'a pas déjà avant fait le rapprochement entre "Corbillard de mon sommeil" et "corbillards de mes rêves" du poème "Horreur sympathique". Je suis persuadé quelqu'un l'a écrit avant moi qui l'ai mentionnée en 2001, et en réalité en 1999 dans mes travaux d'étudiant en Lettres modernes.
Le poème "Horreur sympathique" est un sonnet et je cite les tercets :
Cieux déchirés comme des grèves,En vous se mire mon orgueil !Vos vastes nuages en deuilSont les corbillards de mes rêves,Et vos lueurs sont le refletDe l'Enfer où mon cœur se plaît !
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Enfin, vu l'article récent de Marc Dominicy qui parle de "Nocturne vulgaire", non seulement j'ai l'antériorité pour l'allusion aux "Oracles" de "rouler sur l'aboi des dogues", mais j'ai déjà dit sur ce blog ou ailleurs sur internet que je rapprochais "Le Réveil en voiture" de Nerval de "Nocturne vulgaire"...
On ne vole que les riches.
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Mise à jour 16h :
Je savais que quelqu'un avait identifié avant moi la source "corbillards de mes rêves", j'ai consulté la page "Panorama critique" sur "Nocturne vulgaire" du site Arthur Rimbaud d'Alain Bardel, celle où il me confisque ma découverte de la source chez Vigny à l'expression "rouler sur l'aboi des dogues". Bardel rapporte cette découverte à Louis Forestier. Mais ni Claisse ni Brunel ni Raybaud n'ont repris cette information essentielle. Je précise tout de même que ni Forestier ni Bardel citant Forestier ne reprennent la source complète, puisque je précise avoir identifié un lien entre "Horreur sympathique" et "Rêve parisien", dernier titre qui avec la transition de "Nocturne parisien" de Verlaine est aussi une source au titre "Nocturne vulgaire". J'identifie l'emploi du mot "sommeil" au vers 5 de "Rêve parisien" : "Le sommeil est plein de miracles !" Et plus directement, j'inclus dans la source le rejet à l'entrevers "Descendent" dans "Horreur sympathique", le sonnet où s'affiche l'expression "corbillards de mes rêves". Rimbaud écrit : "je suis descendu dans ce carrosse", alors qu'en principe on monte dans un carrosse, l'écho sur le verbe "descendre" n'a rien d'anodin. Et on passe de "pensers" qui descendent dans une "âme vide" à un poète qui descend dans le corbillard de son sommeil. Il est aussi question de complaisance et d'un refuge du monde du rêve aussi horrible soit-il dans les poèmes de Baudelaire que sont "Rêve parisien", "Le Squelette laboureur" et "Horreur sympathique".
Baudelaire pose le cadre du processus du poète qui à ses lecteurs annonce plongé dans un rêve qu'il oppose à la réalité. Il s'y superpose une référence théâtrale dans "Nocturne vulgaire", il s'y superpose aussi une référence plus politisée avec l'assimilation du "corbillard de mon sommeil" à une "maison de berger", puisque le poème de Vigny suppose comme le refuge dans le rêve de Baudelaire un refus de la réalité, mais avec un aspect plus politisé, refus du modernisme du train, etc.
Et puisque je parle de Verlaine avec "Nocturne parisien", je rappelle les éléments suivants des Fêtes galantes. Le poète parle d'une belle dont l'âme est un paysage choisi dans le premier poème et fixe une idée de complaisance triste qui va dominer dans le recueil, avec une chanson qui se mêle au clair de lune, la Lune étant obsessionnellement cité dans plusieurs des premiers poèmes. A plusieurs reprises, il est question de la couleur bleue dans ce mince recueil. Dans "L'Allée", poème qui à cause du rejet "Incarnadine" est peut-être à rapprocher de "Vu à Rome" et "Fête galante" dans l'Album zutique, nous avons des rejets du bleu et du participe présent de rêver à la césure : "Sa longue robe à queue est bleue...", "tout en rêvant", sachant que la belle décrite a l’œil niais (occurrence de "niaiserie" chez Rimbaud). Dans le poème suivant "A la promenade", où le ciel est pâle et les arbres si grêles, où les costumes sont légers et flottants", l'ombre des bas tilleuls "Nous parvient bleue et mourante à dessein." Le poème "A la promenade" est d'ailleurs une source à "Roman" : "tilleuls verts de la promenade" et "immensément"... Je pense que c'est aussi une source à un passage du "Rêve de Bismarck". Le poème "En bateau" parle d'étoile du berger et d' "eau plus noire", mais aussi "qui rêve". Dans les deux poèmes suivants, nous avons "tournoie" qui apparaît dans les deux quatrains du "Faune" et "tourbillonnent" dans "Mandoline". Et ce sont les "molles ombres bleues" des personnages qui précisément "tourbillonnent".
Le poème "Les Indolents" parle du projet de mourir ensemble en tant qu'amoureux. L'horreur sympathique d'amants bizarres, en quelque sorte. On retrouve le verbe "tournoie" dans "L'Amour part terre". Et après le rossignol voix chantante du désespoir dans l'avant-dernier poème, nous avons le titre "Colloque sentimental" qui s'il ne se veut pas "vulgaire" a la note sombre du poème de Rimbaud en fait de désarroi et sentiment de solitude.