En 1870, Rimbaud a écrit un récit en prose d'une certaine étendue qu'il a un temps pensé considérer comme un roman avant de le ramener plus modestement aux limites de la nouvelle. Pour rappel, il n'existe aucune différence entre un roman et une nouvelle en-dehors d'une évaluation relative de sa longueur. On apprend à tort dans les collèges et les lycées à dresser des critères de différenciation entre la nouvelle et le roman, véritable imposture intellectuelle qui nuit aux capacités de raisonnement des générations futures.
Le manuscrit de ce petit roman avait été remis au professeur Georges Izambard qui le dédaignait. Il existe une liste de titres des manuscrits détenus par Izambard où il est reporté la mention "bête nouvelle", ce qui a entraîné un débat chez les rimbaldiens avant qu'on ne tranche avec raison, grâce à Pierre Brunel je crois, en faveur d'une mention de mépris de la part d'Izambard, propos éventuellement relayé par Verlaine. Ne nous aventurons pas trop sur le terrain du témoignage de Verlaine qui n'a sans doute pas été un lecteur régulier et attentif de cette nouvelle alors dans son état exclusivement manuscrit. Le mépris d'Izambard appelle un commentaire toutefois. Dans ses témoignages, Izambard dénonce avec constance la tendance de Rimbaud aux obscénités. Izambard dénonce un vers du poème "A la Musique" qu'il prétend restituer de mémoire et il s'attribue une contribution à un vers définitif de la version que Rimbaud lui aurait remise. Surtout, Izambard épingle les derniers envois de Rimbaud : le sonnet "Vénus Anadyomène" daté du 27 juillet 1870, la nouvelle autour du séminariste Léonard, une version sans titre inconnue de "Mes petites amoureuses" et "Le Coeur supplicié" sera épinglée comme de l'épate à effets de manche. Izambard dénonce "Accroupissements" que détenait Demeny, etc.
Une idée peut alors se dessiner. Izambard aurait conservé des manuscrits essentiellement antérieurs à son départ de Charleville dans le courant de juillet 1870 : "Ophélie", "A la Musique", "Le Forgeron" (incomplet), "Vénus Anadyomène" et "Comédie en trois baisers". Puis "Ce qui retient Nina" aurait été envoyé par lettre le 25 août, et le seul autre poème en vers conservé par Izambard serait justement le poème "Le Coeur supplicié" en tant qu'inséré dans le corps d'une lettre, celle du 13 mai qui a le statut de petite lettre "du voyant". La nouvelle Un coeur sous une soutante serait à placer dans ce profil des manuscrits remis. Or, seuls les deux poèmes "Ophélie" et "A la Musique" sont clairement antérieurs au départ du professeur en juillet 1870. Le sonnet "Vénus Anadyomène" est daté du "27 juillet 1870", ce qui est tardif, le professeur étant parti de Charleville avant cette date. La publication le 13 août du poème "Trois baisers" dans la revue La Charge s'est faite en l'absence du professeur et il devient délicat de parler d'une version imprimée préparée plusieurs semaines auparavant en compagnie du professeur. Bienvenu met en doute que "Comédie en trois baisers" soit nécessairement antérieur à la publication dans la revue La Charge. Si on laisse de côté le manuscrit incomplet du "Forgeron", on découvre que finalement Rimbaud a dû remettre "Vénus Anadyomène" et "Comédie en trois baisers" avec Un cœur sous une soutane en septembre-octobre 1870. "Ce qui retient Nina" semble avoir été envoyé par lettre le 25 août, et ce serait le seul poème envoyé avec le courrier.
Depuis que nous avons découvert que "effluves mystérieuses" est une double citation des Glaneuses de Demeny et du compte rendu de ce recueil le 9 août dans Le Constitutionnel où un certain Charnay épinglait le "barbarisme" d'un accord au féminin pour le mot masculin "efflluve", il est clair que la nouvelle a été composée au-delà du 9 août et qu'elle a été remise à Izambard soit en septembre, soit en octobre 1870.
Rimbaud a été libéré de Mazas et s'est rendu à Douai chez les soeurs Gindre de la famille d'Izambard. J'imagine mal Rimbaud trimballer le texte de cette nouvelle à ce moment-là. J'imagine plutôt que la nouvelle a été remise à Izambard lors du retour à Charleville avant que Rimbaud ne fugue à nouveau. Il y aurait donc dans la perception de ces textes par Izambard la superposition de son mépris pour les obscénités et le ressenti naissant contre un adolescent qui valait au professeur le mépris d'une personne adulte, la mère d'Arthur. Rimbaud aurait fait des dons à contre-temps, Izambard n'étant certainement pas réceptif à ce moment-là. Ce qui me fait penser que j'ai raison, c'est qu'Izambard n'a pas hérité des manuscrits moins obscènes ou obscènes en fonction d'un projet de satire politique qu'on retrouve dans les dons à Demeny, on ne retrouve pas les manuscrits de "Roman" et "Les Effarés", etc. Je perçois que Rimbaud n'a pas eu la possibilité de les remettre au professeur, parce que celui-ci s'est braqué à partir de la seconde fugue de Rimbaud. Et j'entre de plus en plus dans l'idée que les manuscrits qui ont été remis à Demeny, même si ce fut en plusieurs étapes, l'ont tous été lors du seul second séjour douaisien en octobre 1870. Les rimbaldiens nous ont imposé de croire que seuls les sept sonnets dits du "cycle belge" avaient été composés en octobre 1870. Tous les autres poèmes, qu'ils soient considérés comme remis en septembre ou en octobre, sont tous assimilés à des compositions antérieures au mois d'octobre. C'est pour cela que l'argument de Marc Ascione revêt une importance capitale dans le débat quand il dit que pour "Rages de Césars", le "fin nuage bleu" des "soirs de Saint-Cloud" fait allusion à la destruction des Tuileries dans un incendie dans la nuit du 13 au 14 octobre, car cela veut dire que d'autres poèmes remis à Demeny n'ont été composés qu'en octobre. Dans son édition en Folio Classique, Adrien Cavallaro ne recense pas l'article de Mac Ascione, préférant mettre en avant l'article paru la même année de Steve Murphy, et Cavallaro ne fait qu'évoquer l'incendie comme une précision érudite indépendante de la signification du poème : "palais du couronnement le 2 décembre 1852, et résidence impériale détruite par un incendie les 13 et 14 octobre 1870." Ne croyez pas qu'implicitement Cavallaro fait entendre à la suite d'Ascione que le "fin nuage bleu" "aux soirs de Saint-Cloud" est une allusion à cette incendie. Pas du tout ! Cavallaro n'envisage pas un instant l'idée, il ne traite à aucun moment de la datation du sonnet, alors même que pour le sonnet suivant "Le Mal", Cavallaro met en doute la date du mois d'août au prétexte que les combats ont continué en septembre, sauf que ce n'est plus alors au nom du "roi qui les raille". Il y a un vrai point aveugle des études rimbaldiennes en ce qui concerne la chute satirique de "Rages de Césars". C'est l'un des apports les plus importants de Marc Ascione à la critique rimbaldienne pourtant.
Je rappelle que dans tous les cas, par son sujet, le sonnet "Rages de Césars" ne peut pas être antérieur au 5 septembre, début de la captivité de l'empereur à Wilhemshohe. Le sonnet de Rimbaud se ressent de la lecture des brocards diffusés dans la presse, ce qui fait que le sonnet ne peut même pas dater au plus près du 6 septembre. J'ajoute que dans les manuscrits remis à Demeny, deux poèmes sont datés "Les Effarés" et "Roman", ce dernier de la toute fin du mois de septembre, ce qui invite à penser que Rimbaud a dû composer ces poèmes lors de la première fugue, mais qu'il n'a dû les remettre à Demeny que lors du second séjour.
C'est parce que tous les manuscrits remis à Demeny l'ont été en octobre qu'on peut ne pas être étonné qu'Izambard n'ait pas eu ses propres versions manuscrites en dépôt, alors même que Rimbaud était dans des dispositions favorables à son égard, puisqu'après la seconde fugue il écrit à son professeur qu'il serait prêt à tout pour lui exprimer sa reconnaissance. Et au crayon, sur ses manuscrits, Rimbaud s'inquiétait que Demeny lui écrive ou "Pas" !
Je remettrai en cause de mon article "La Légende du Recueil Demeny" cette idée d'un premier don de quinze poèmes en septembre, et aussi la conviction de l'emplacement exact du manuscrit du "Dormeur du Val".
Reprenons !
La nouvelle Un coeur sous une soutane a été écrite en août 1870, au-delà de la date du 16 août 1870, à cause de la mention du barbarisme "effluves mystérieuses", probablement en-dehors du foyer où la mère exerce son contrôle, chez Izambard par exemple. La nouvelle a été écrite parallèlement à "Ce qui retient Nina" en août et peut-être en septembre parallèlement au poème "Roman", mais j'y crois moins. Toutefois, il est important et factuel que les trois compositions "Ce qui retient Nina", Un coeur sous une soutane et "Roman" s'enchaînent rapidement. Notez que Rimbaud aurait pu fuguer le 29 août, juste après avoir écrit cette nouvelle défouloir qu'est le journal intime du séminariste. Je trouve ça très parlant.
Maintenant, étudions la nouvelle en elle-même.
Elle est méprisée par le professeur Izambard, j'en ai donné deux raisons. La nouvelle a pourtant eu un regain de considération, d'abord avec l'article "Les zolismes de Rimbaud" d'Ascione et Chambon en 1973, puis avec l'édition critique de Steve Murphy vers 1990 à peu près. Le texte est revalorisé en tant que subversif ou bien s'il a un caractère potache les "zolismes" qu'il contient seraient tout autant présents dans les grands poèmes, l'expression "zolismes" venant d'un mot de Verlaine à propos des Illuminations.
Je suis plus réservé. Je n'ai pas une admiration inconditionnelle pour cette nouvelle. Elle a un style en prose qui correspond à une certaine idée moyenne de l'écriture à l'époque d'un roman, sinon d'une nouvelle. Nous n'y découvrons pas la prose sans pareille de Rimbaud des "Déserts de l'amour", des Illuminations, d'Une saison en enfer, des proses parodiant les évangiles, ni des lettres les plus célèbres de Rimbaud de 1871 à 1878 ! J'ai aussi des réserves sur "Le Rêve de Bismarck", mais dans ce dernier cas il ne faut pas perdre de vue que le texte a pu être réarrangé par Jacoby. Selon le témoignage de Delahaye, le texte n'avait même pas été publié et il avait une allure un peu plus âpre. Il est probable que Rimbaud ne considérait pas que le texte qui avait été publié était le sien en tant que tel.
Mais, pour Un coeur sous une soutaneil s'agit d'une création rimbaldienne telle quelle et je ne crie pas au génie du phrasé qui sent les modèles d'époque et les maladresses.
Malgré tout, cela reste très intéressant à étudier de près.
Songez qu'on peut comparer Un coeur sous une soutane à Une saison en enfer. Le titre a déjà une certaine ressemblance d'allure dans la forme et dans les thèmes : "Un coeur sous une soutane" / "Une saison en enfer". Il s'agit dans les deux cas d'un journal intime : "Intimités d'un Séminariste", sachant que "Intimités" est le titre d'un recueil de François Coppée" et "carnet de damné", damné redoublant par rapport à "Séminariste", l'opposition "enfer" et "soutane".
Les premières lignes de la nouvelle avant la mention "1er Mai 18***" offrent un équivalent de la prose liminaire d'Une saison en enfer : le narrateur Léonard introduit rétrospectivement les feuillets de son journal intime : "Aujourd'hui que j'ai revêtu la robe sacrée, je puis rappeler la passion, maintenant refroidie et dormant sous la soutane, qui l'an passé..." La prose liminaire de la Saison est plus ambiguë, puisqu'elle ne précise pas comment le poète a échappé au dernier couac en révisant la forme prise par sa révolte. Rimbaud, dans la prose liminaire, dédie ses feuillets à Satan, ce qui ne manque pas d'interpeller les lecteurs. En réalité, il s'agit d'une duplicité de rapport, ce que tout le monde voit, mais comme pour la plupart des lecteurs sortir de l'enfer signifie revenir à Dieu ou en tous cas se refuser à Satan ils pensent que la prose liminaire a quelque chose de contradictoire, ce qui n'est pas mon cas. Mais les premières lignes d'Un coeur sous une soutane ne sont pas elles-mêmes dépourvues de toute ambiguïté, puisque Léonard parle, sous couvert d'une métaphore du feu, c'est le cas de le dire ! d'une "passion, maintenant refroidie et dormant sous la soutane". C'est très intéressant, et la chute de la nouvelle est en lien immédiat avec cette ambiguïté. Les premiers mots de la nouvelle et donc de cet équivalent d'avertissement sont "Ô Timothina Labinette" (je cite d'après le texte de Cavallaro qui a systématiquement orthographié "Timothina" excluant la variation "Thimothina", ce que je ne trouve pas pertinent vu que la variation avait du sens). Le récit va être celui de cet amour par la demoiselle dont il ne va faire la rencontre qu'après un certain temps à la lecture des feuillets de ce journal intime. Et le dernier alinéa est la grande chute humoristique qui n'est compréhensible qu'à la lecture de tout le récit :
Ces chaussettes-là, mon Dieu ! je les garderai à mes pieds jusque dans votre saint Paradis !...
Nous avons un équivalent de la fin de "Adieu" dans Une saison en enfer :
[...] - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.
Posséder la vérité ou posséder des chaussettes don d'amour de Timothina Labinette. Mais, si vous avez lu la nouvelle, vous savez de quoi il retourne. Léonard pue des pieds et quand il se rend chez les Labinette l'odeur se répand. Timothina en cherche la provenance. Léonard croit que Timothina l'aime quand elle regarde ses pieds, il croit qu'elle lui fait un don amoureux en lui offrant des chaussettes, il ne relève pas la cruauté de l'aimée quand il chute de sa chaise : "Tiens, monsieur Léonard qui coule par terre !" et quand il devient évident que Timothina rit de lui avec toute sa famille Léonard préfère contre l'évidence considérer qu'elle est forcée malgré elle de jouer la comédie pour cacher une passion qu'elle ne sera jamais libre d'assumer. J'ajouterais que la phrase : "Lamartine est mort..." prononcée par Timothina m'a toujours semblé une raillerie de plus à l'égard du puant Léonard. La nouvelle raconte deux passages chez les Labinette. La première fois, Léonard pue des pieds et il repart avec des chaussettes. La deuxième fois, il pue toujours des pieds, mais on y apprend que cette fois c'est volontairement qu'il n'a jamais enlevé les chaussettes reçues un mois auparavant. La révélation de cette odeur qui fait rire les Labinette provoque la fuite de Léonard, ce qu'on peut comparer à celle du mauvais poète de "Roman" quand il est question de mariage, mais ici le poète s'enfuit et renonce à vivre sa passion, il choisit la religion. Cela donne tout son prix à la chute de la nouvelle : celle d'une odeur de sainteté douteuse : "Ces chaussettes-là, mon Dieu ! je les garderai à mes pieds jusque dans votre saint Paradis !..." Il s'agit d'une facette des "vieilles amours mensongères", d'un refus de la "réalité rugueuse", et d'un refus de la "vérité dans une âme et un corps", la vérité ne puant pas le fromage !
A la différence d'Une saison en enfer, la nouvelle encadre les pages du journal intime par deux textes rétrospectifs à un an d'écart, quelques lignes d'introduction et le texte "Un an après, 1er août". Et le poète a alors un double vêtement : les chaussettes de Timothina éternellement fixées à ses pieds et la robe sacrée qu'il a désormais revêtue.
Le barbarisme "effluves mystérieuses" est un élément important du dispositif de la nouvelle. C'est un poème de célébration de Marie enceinte, équivalent de l'image de la "Vierge au bol" plus tard appliquée à Timothina, qui provoque la secousse des "effluves" que ressent Léonard, et dans son persiflage le supérieur dit qu'il aurait voulu voir ces "effluves mystérieuses". Ce sera les émanations fromagères des pieds chaussés de Léonard. Au passage, sur l'idée de "chaussettes", je pense au monostiche attribué à Ricard : "L'Humanité chaussait le vaste enfant Progrès", car personne n'a peut-être pensé encore à étudier le sens de ce monostiche sous l'angle de l'odeur pestilentielle.
Il va de soi que les "effluves mystérieuses" sont aussi impliquées dans un réseau de références sournoises à la masturbation et au liquide séminale, mais le parcours va clairement jusqu'à l'idée d'un amour-puanteur. Et la superposition de la Vierge à Timothina a une fonction blasphématoire rendue évidente quand Léonard le 16 juin dit à Jésus-Christ que lui aussi a connu l'amour, propos foncièrement équivoque : "Seigneur Jesus, n'avez-vous pas aimé vous-même, et la lance de l'amour ne vous a-t-elle pas appris à condescendre aux souffrances des malheureux". Cette interpellation fait penser aux passages de la Saison où le poète demande à Dieu de s'occuper en conséquence de gens de ce monde, au passage où il est question de deux amours, le divin et le terrestre. Léonard est à plein dans la confusion mentale. Il se qualifiera de "martyr d'amour" à la fin de sa nouvelle. La foi de Léonard n'est rien d'autre qu'un travestissement d'un amour sensuel, sexuel, déçu qui sans exutoire dans la réalité pourrit l'intérieur de l'être. Telle est la symbolique de l'odeur pestilentielle des pieds de Léonard dans cette nouvelle.
La nouvelle Un coeur sous une soutane est un modèle avant-coureur du récit d'Une saison en enfer. Elle offre aussi un récit satirique parallèle à "Ce qui retient Nina" et "Roman".
Mais il y a encore d'autres faits à relever.
Léonard insère des vers dans sa prose et les commente. C'est exactement le modèle suivi par Rimbaud dans sa lettre à Banville du 24 mai 1870, puis dans ses lettres à Izambard, Demeny et Banville en 1871, et c'est aussi le modèle quelque peu suivi dans "Alchimie du verbe".
Il y a plusieurs poèmes insérés dans la nouvelle. Il y a le poème de la "Vierge enceinte" le 4 mai sujet des moqueries le 7 mai, il s'agit d'un exemple de poésie démarquée de la foi religieuse. Il y a ensuite le poème du 12 mai : "Ne devinez-vous pas..." qui finit par une distorsion métrique où habilement l'expression erronée "bats de l'aile" permet d'offrir une mauvaise fin de poème de la part de Léonard, mais une écriture satirique géniale de la part de Rimbaud :
[...]Ne devinez-vous pas que je deviens oiseau,Que ma lyre frissonne et que je bats de l'aileComme hirondelle ?....
Le recours à l'expression "battre de l'aile" est impropre de la part de Léonard, mais cela donne la mesure sarcastique du vers brisé pour une aile d'hirondelle qui se casse !
Je n'ai pas compris en revanche pourquoi Cavallaro cite le poème "L'Hirondelle" de Lamartine. Certes, il sera question de sa mort dans la nouvelle, mais le poème "L'Hirondelle" est un poème à succès resté anonyme jusqu'à ce que Lamartine en avoue la paternité dans ses "Confidences" en prose.
Il y a ensuite un poème en latin, une sorte de niaiserie liturgique qui vire à l'expression de l'amour profane, sinon obscène vu l'emploi du mot "rose" dans l'ensemble de la nouvelle. Puis, nous avons un quatrième poème : "Dans sa retraite de coton..." Bizarrement, Cavallaro n'identifie pas la référence à Banville, il n'identifie que le lien à Lamartine qui est réel, que la réécriture d'un titre de Leconte de Lisle. Le lien à Banville est pourtant essentiel, et il rejoint la mention des "effluves mystérieuses" le barbarisme de Demeny. Le poème "Dans sa retraite de coton" clairement inspiré d'un poème des Cariatides se termine par la rime "condor"/"endort" avec son défaut, la présence du "t".
J'ajoute que dans "Roman" l'hémistiche "Les tilleuls sentent bon" est repris à un vers des Intimités de Coppée, ce que je peux difficilement manquer de rapprocher du sous-titre "Intimités" de la nouvelle et du dernier vers que Léonard aura le temps de réciter chez les Labinette : "Sa douce haleine sent bien bon..."
Et Léonard commente dans la foulée le poème qu'il vient de transcrire en disant : "La fin est trop intérieure et trop suave". Si "effluves mystérieuses" vient des Glaneuses, cet adjectif "suave" épingle sa surabondance dans les vers de Demeny en même temps que cela peut s'étendre à Banville et d'autres.
Ce poème intitulé "La Brise" sera le prétexte à la péripétie finale chez les Labinette où rappelons-le Léonard fut initialement relégué dans la cuisine qui sentait les haricots.
La conclusion est assez clair, Léonard dit qu'il était né pour l'amour et pour la foi et qu'il saura supporter sa passion cruelle désormais enfermée dans son coeur. Le contraste avec la fin d'Une saison en enfer est clair, net et précis. On retrouve aussi l'idée très présente dans le livre de 1873 d'obtenir le salut, la grâce : "je ferai mon salut". Quant à l'image de la robe sacrée revêtue, que l'on songe à "Being Beauteous" : "Oh ! nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux" !
Mais je voulais aussi souligner les liens de la nouvelle avec tout ce qui s'est développé en 1870.
Le récit du journal intime commence le "1er Mai" avec une évocation admirative triviale de la Nature au printemps dans le cadre du séminaire. L'attaque "Voici le printemps" rappelle facilement la composition latine qui commence par "Ver erat". Le récit est similaire. Le séminariste se relâche ainsi que ses collègues quand la surveillance se relâche. Le supérieur est un équivalent d'Orbilius. Et les images de la Nature sont à comparer à la fois à "Credo in unam" et aux lignes amusées de la lettre du 24 mai à Banville. Les équivoques sexuelles abondent : "quelque chose comme le champignon nasal du sup...", "referment l'isthme de leur pantalon (scènes d'après-masturbation non comprise par Léonard), etc., confusion de la masturbation et des émois : "ma poitrine qui bat contre mon pupitre". Rimbaud ne met pas son génie à la peine pour produire ces obscénités. Toutefois, il est quand même intéressant de relever les échos avec "Au cabaret-vert" et "La Maline" sonnet à venir : "J'étends mes bras ! je soupire, j'étends mes jambes..." car si les deux sonnets ne supposent pas la masturbation, encore moins la raillerie à l'égard de telles poses, il y a une symétrie importante : ce relâchement permet d'échapper à l'enrégimentement moral des études, du monde religieux, etc. La différence, c'est que la libération n'a pas lieu dans l'enfer séminariste et c'est ce qui rend la pratique masturbatoire dérisoire à un moment donnée avec déjà cette métaphore d'enfermement dans une odeur dégradée : "pupitre crasseux", "grosses brebis suant dans leurs habits sales", "atmosphère empuantie de l'étude". Il manque à ces gens s'oser dire : "Jésus, je sue, laisse-moi partir !"
Il va de soi que la nouvelle a des lien avec le sonnet "Le Châtiment de Tartufe" qui lui est là encore à peu près contemporain fatalement. Sur le manuscrit, un retour à la ligne de tout début de texte se fait précisément après la préposition "sous" : "dormant sous / sa soutane", ce qui coïncide avec le jeu de rime du "Châtiment de Tartufe" : "sous / Sa chaste robe noire" et ce qui implique que Rimbaud a pensé son texte comme devant être lu sous la forme du manuscrit, puisque l'impression efface le jeu de retour à la ligne.
Plus accessoirement, nous avons des indices de reprises d'éléments du sonnet récent "Vénus anadyomène" : "ses yeux émergeaient de sa graisse", "cela sent un goût", etc., et fondamentalement il y a une comparaison à faire entre la Vénus à la baignoire et la Vierge au bol.
Bref, cette nouvelle en dit beaucoup sur les constantes dans les préoccupations de Rimbaud, sur les sujets qu'il affectionne et les visées de son discours de poète. Pour moi, c'est plus important que d'admirer les saillies en soi de la nouvelle. Le passage sur le "biberon" introduit désinvoltement de l'irréaliste, mais Rimbaud me semble laborieux dans sa mise en scène. Léonard précise la position de son oeil pour recevoir une goutte de saumure, puis il tire un biberon au lieu d'un chapelet. C'est marrant, c'est un peu travaillé, mais il y a moyen de faire beaucoup mieux que ça. Les blagues sont trop appuyées, apportées avec trop d'attention sous les yeux du lecteur. Cela reste pris dans la manière des blagues scolaires d'époque. Je préfère le compte rendu ci-dessus où je dégage les constantes rimbaldiennes qui valent pour les poèmes en vers qui sont autrement agréables à lire à mon sentiment.
J'aurais d'autres idées à préciser, mais l'article déjà tel qu'il est ouvre les perspectives qu'il m'importait d'indiquer.
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Mise à jour (14h) :
En consultant le site internet Arthur Rimbaud, je me suis rendu compte que les tables des matières d'Adrien Cavallaro sont des démarcations de la table des matières de la section "Tous les textes" du site d'Alain Bardel, lequel rejoint Steve Murphy pour ce qui est de ne pas mentionner "Poison perdu", lequel écarte aussi les vers attribués par Delahaye.
Mais surtout, à propos de la nouvelle de Rimbaud, Bardel cite l'opinion de Murphy sur la datation de la nouvelle à partir du témoignage d'Izambard : "Izambard a indiqué que Rimbaud lui avait remis son récit le 18 juillet 1870, à la veille ou à l'avant-veille de son départ en vacances. Selon Steve Murphy, ce témoignage concorde avec les conclusions de l'enquête graphologique [...]". Perdu ! Le manuscrit n'était pas encore composé le 18 juillet comme le prouve la mention "effluves mystérieuses". Reste à vérifier si quelqu'un a déjà pensé comme je l'ai fait à comparer par le menu la clausule de la nouvelle et celle d'Une saison en enfer, et si quelqu'un a comparé le relâchement des corps dans la nouvelle au poète qui s'étale dans "La Maline".