mardi 26 mai 2026

Critique du semi-ternaire prôné par Gouvard et Cornulier (il n'existe pas !)

Ce sujet me passionne et a une réelle importance. Il contribue aussi à consolider ma démonstration majeure qu'il convient de lire avec des césures forcées les vers de douze, dix et même onze syllabes de Rimbaud du printemps et de l'été 1872. Il s'agit de cet ensemble de dix poèmes qui ont mis un terme paradoxal à la tradition de la poésie en vers : "Tête de faune", "Jeune ménage", "Juillet", "Chanson" de "Comédie de la soif", "Larme", "La Rivière de cassis", "Michel et Christine", "Est-elle almée ?...", "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." et "Famille maudite" connu aussi sous le titre "Mémoire". Contre Cornulier et tous, absolument tous les spécialistes du vers, j'ai démontré que "Mémoire" et "Qu'est-ce" étaient composés en alexandrins avec une césure après la sixième syllabe, "Tête de faune", "Juillet" et "Jeune ménage" étaient en décasyllabes avec une césure après la quatrième syllabe. Sur ces cinq poèmes-là, les démonstrations sont faites. J'ai argumenté sur la plausibilité d'une lecture des vers de onze syllabes avec une césure après la quatrième syllabe, tandis que certaines difficultés demeurent pour "Chanson" de "Comédie de la soif" qui est peut-être en hémistiches chansonniers deux fois cinq syllabes, mais ce n'est pas une évidence non plus. Il faut ajouter que j'ai soutenu une lecture des vers de Verlaine avec le même principe des césures forcées, puisque là aussi ni Cornulier, ni Bobillot, ni d'autres n'ont tenu ce discours systématique. Et évidemment, le débat sur le semi-ternaire intéresse la compréhension de l'histoire du vers français, au plan tout particulièrement de la césure et des hémistiches, et j'ai démenti le tableau fourni par Jean-Michel Gouvard dans Critique du vers en apportant une quantité élevée de vers audacieux qui avaient échappé à ce relevé, en remettant en cause le clivage vers de théâtre et vers lyriques au plan de l'analyse interprétative, en faisant remarquer plusieurs erreurs de datation sur certains vers clefs dans l'analyse de Gouvard, Cornulier disant dans ses ouvrages subséquents s'appuyer explicitement sur les conclusions de Gouvard.
Je fonde ma critique sur le livre Théorie du vers de 1982 en faisant remarquer des contradictions internes, sur le livre Critique du vers de Jean-Michel Gouvard et sur le livre sur Rimbaud de Cornulier De la métrique à l'interprétation. Je possède aussi La Vieillesse d'Alexandre de Jacques Roubaud et Les Meurtre d'Orphée de Jean-Pierre Bobillot, je connais aussi divers articles de Cornulier, Verluyten, Murat, etc. J'ai lu par le passé le volume de 1994 L'Art poëtique de Benoît de Cornulier, à l'Université de Toulouse le Mirail qui en possédait même plusieurs exemplaires, mais cet ouvrage est difficile à trouver et hors de prix désormais. C'est dommage, parce que l'ouvrage rebondit directement sur la thèse de Gouvard et commente les vers clefs, mais avec le problème aussi des erreurs de datation. La thèse de Gouvard est antérieur à 1994, mais elle n'a été publiée chez Honoré Champion qu'en 2000 et sans modifications. Il y a des notes de renvoi à des travaux datant de 1999, mais sur la même page 235 le vers des "Poètes de sept ans" n'offre pas la correction "rives" en "rios" malgré la révélation du manuscrit en 1998.
Dans De la métrique à l'interprétation, Essais sur Rimbaud, paru en 2009, Cornulier insiste sur les livres antérieurs Théorie du vers et Critique du vers, et si, dans la partie "Métrique", il parle du semi-ternaire, il le fait avec une certaine discrétion qui peut faire manquer aux lecteurs l'importance du sujet. Cornulier parle d'un "Système 3" où l'alexandrin peut être découpé normalement en deux hémistiches, mais sinon prendre exceptionnellement la forme d'un trimètre pur, sinon d'une forme ternaire de profil 3-5-4). Cornulier parle d'une forme 8-4, avec 8 inscrit en italique pour souligner sa décomposition entre 5-3 ou 3-5.
Cornulier prétend établir la réalité de ce phénomène par la statistique, et je prétends que c'est une illusion d'optique.
Il y a deux façons de combattre cette illusion d'optique. Premièrement, on peut opérer un démenti pur et simple des études statistiques, démenti qui peut lui-même prendre deux formes. Il y a le démenti statistique en tant que tel par un contre-exemple, mais il y a aussi une remise en cause radicale de la méthode à partir du moment où on pratique une étude en isolant chaque poète, parce que la méthode de Gouvard et Cornulier est transversal. Ils sont un peu trop indifférents à la variété des poètes. Je veux dire qu'un poète qui débute dans l'assouplissement du rythme de l'alexandrin n'hérite pas de l'expérience de créateur des prédécesseurs. Il peut en revanche hériter d'habitudes de lecture, mais ce phénomène n'est pas du même ordre, ce dont Gouvard et Cornulier ne font aucun cas critique.
Deuxièmement, on peut opérer un démenti en montrant que les tendances non tout à fait systématiques ne proviennent pas de la logique supposée par Cornulier et Gouvard.
Dans Critique du vers, si on s'appuie sur la "Table des matières", le sujet des mètres de substitution est développé à partir de la page 171, il y est question ensuite d'une "Naissance du ternaire par le rythme" à partir de la page 173, puis la réflexion sur les semi-ternaires commence à partir de la page 189 et s'affirme à partir de la page 194, mais cela ne prend que quelques pages, puisqu'ensuite l'étude va s'intéresser aux configurations à la césure, pas aux mètres de substitution.
Donc il faut se concentrer sur ce qui est dit de la page 171 à la page 202, et surtout sur ce qui est dit de la page 189 à la page 202, les pages contenant souvent des listes de vers qui réduisent la part de réflexions critiques à lire attentivement.
Or, la thèse de Gouvard ne va s'intéresser à souligner l'existence d'un mètre de substitution qu'à partir du moment où la position normale pour la césure est entravée par l'un des éléments encodés par la méthode d'approche mise au point par Cornulier, ce qui laisse de côté plusieurs éléments, ce que Gouvard admet lui-même, celui s'accorde un critère assez flou, mal défini, le ? pour des configurations qui ne sont pas favorables à la reconnaissance d'une césure comme la conjonction de coordination "et". Nul doute que cela reste très insuffisant au plan de la rigueur scientifique, et si c'est intéressant pour les mots d'une syllabe ce critère "?", il manque notamment une réflexion sur le placement des épithètes.
Gouvard n'étudie également que dans le cadre des alexandrins et surtout exclusivement dans le cadre de la confrontation à la césure, alors que les configurations problématiques à la césure sont pratiquées aussi avec le même caractère problématique à peu près à la rime par les poètes et surtout ces configurations problématiques sont pratiquées aux césures d'autres types de vers, deux types de vers de dix syllabes, des types de vers aussi de neuf et onze syllabes, et parfois avec des vers de plus de douze syllabes (Verlaine).
Le fait de pratiquer les mêmes audaces à la rime ou dans d'autres types de vers fragilise l'affirmation qu'il était important pour les poètes d'harmoniser autrement les alexandrins déviants à la césure normale.
Pour l'alexandrin, on passerait de l'égalité binaire 66 à l'égalité rythmique 444, puis à un semi-ternaire qui n'est rien d'autre qu'une perception approximative de trois membres courts de cinq, trois et quatre syllabes où la seule contrainte supplémentaire serait que le groupe de quatre syllabes soit à une extrémité du vers.
Or, un vers de dix syllabes a un nombre pair de syllabes métriques, mais il ne peut offrir l'équivalent d'un trimètre n'étant pas un multiple de trois. La césure traditionnelle est après la quatrième syllabe, ce qui fait que si elle est chahutée on ne voit pas ce qui pourrait créer une harmonie secondaire.
J'ai toujours été impressionné par le fait que Cornulier, Gouvard, Bobillot, aient complètement ignoré cet aspect de la réflexion.
Le besoin d'une harmonie sur laquelle se replier est faux, puisqu'on ne voit pas pourquoi ce serait nécessaire pour un vers de douze syllabes chahuté à la césure, mais pas pour d'autres longueurs de vers, ni pour un vers de douze syllabes chahuté à la rime !
Ensuite, Gouvard a daté les vers à partir d'éditions qui ne sont pas d'époque. Il a oublié des vers et des éditions de vers de Villiers de L'Isle-Adam, il a daté de 1855 des césures audacieuses de madame de Blanchecotte qui n'ont en réalité publiées que plusieurs années après. Il a daté des audaces de Baudelaire sur la foi vague que le poème avait une existence antérieure avec un état identique des césures. Gouvard a également écarté les exemples antérieurs du théâtre de Victor Hugo, comme si Baudelaire, puis les autres poètes créaient sans l'influence hugolienne. Gouvard, contre les spécialistes de Baudelaire et l'existence d'une preuve en prose, choisit également de considérer que la lecture "sous ton soleil" n'est pas une coquille pour "sous tout soleil", correction faite en 1861, mais trahie par l'édition posthume hâtive de 1868. J'ai cité plus haut la leçon erronée "rives" pour un vers de Rimbaud, partant pour l'une de ses césures.
Pour la création de son corpus, Gouvard fait remarquer que les vers réguliers auraient augmenté en masse s'ils n'avaient pas privilégier des poètes qu'il savait intéressant pour les audaces. Il a ainsi écarté Vigny et Lamartine. Pour Vigny, il manque ainsi son rôle majeur à l'histoire du vers. Mais Gouvard a écarté Marceline Desbordes-Valmore, celle qui a inventé avant Hugo la césure sur un proclitique, et elle l'a fait dans un vers de dix syllabes. Gouvard a écarté Pétrus Borel et Philothée O'Neddy, ce qui est tout de même problématique. Borel et O'Neddy ont publié leurs vers dans la continuité immédiate des provocations du théatre hugolien et du premier recueil de Musset, et ils offrent justement des vers audacieux dont le non référencement pèse considérablement dans les résultats de l'étude historique de Gouvard. Il considère que les audaces existent dans le vers du théâtre, mais ils refusent aussi de faire des liens.
Pour le semi-ternaire, dans Théorie du vers dont je reparlerai dans un prochain article clef, Cornulier l'envisageait comme une réalité sur du temps long et indépendante des seuls cas où la césure normale de l'alexandrin est entravée.
Au lieu de voir l'émergence du semi-ternaire comme une résultante de l'assouplissement des trimètres que doublait ou parfois contrariait la pratique des enjambements à l'entrevers, Gouvard ne voit qu'une chose. Les premiers vers où la césure normale est chahutée seraient des trimètres, ce qui est vrai pour Baudelaire, mais faux dans l'absolu. Et comme Gouvard ne renvoie pas au modèle hugolien, il fait passer la pratique de Baudelaire pour une recherche de compensation, alors que Baudelaire ne fait peut-être qu'imiter certains vers précis d'Hugo, lequel n'a pas systématiquement exhibé une mesure en trimètre en revanche. Et Gouvard devait faire le contraste entre les poètes qui font comme Baudelaire, commençant par le trimètre et puis s'en émancipant, et ceux pour qui la référence au trimètre ne s'impose même pas. Par exception, Gouvard rencontre une fois le phénomène avec Albert Mérat, mais cela nous est tourné en exception qui confirmerait la règle. Mérat fait d'abord des vers bien réguliers dans Avril, mai, juin avec son compère Léon Valade, puis il fait des vers déviants à la césure normale dans ses Chimères, puis il fait des vers déviants qui sont quand même des trimètres dans Les Villes de marbres. Moi, ma conclusion, en observant le seul cas d'Albert Mérat, c'est que appliquer le trimètre à un vers chahuté à la césure normale est un fait culturel conscient qui se surimpose au simple fait de pratiquer ou pas une césure chahutée. Mais si le poète n'a pas la référence au trimètre, il fera une césure déviante sans aucune forme de compensation. Ou s'il a la référence, il peut y être indifférent. Et ça, ça change tout à l'observation des métriciens... Absolument tout !
Ensuite, en ne considérant l'émergence du semi-ternaire que comme dérivant de la pratique des césures déviantes, Gouvard crée un discours argumenté, certes erroné, mais argumenté, sauf que son argumentation crée une chronologie d'émergence qui n'est pas plus tôt que 1861. Et c'est là que le bât blesse. C'est en contradiction complète avec Théorie du vers de Cornulier qui voit le semi-ternaire comme lié à la pratique enjambante d'Hugo, à son habitude du recours au trimètre, habitude toute relative avant l'exil soit dit en passant. Et en même temps, il y a un écrasement de la perspective chronologique qui est très problématique puisque l'assouplissement se jouerait donc entre 1861 et 1869 sinon 1871, sachant qu'il y a eu peu de publication en 1870 et 1871 à cause de l'actualité, sachant que l'effet de 1861 sur les poètes suivants ne commencent à se manifester qu'en 1863, sachant qu'il faut encore prendre la mesure de ce qui se passe au cas par cas, poète par poète. L'habitude du trimètre pour une césure d'alexandrin déviante a lieu en même temps que l'habitude du semi-ternaire pour une césure d'alexandrin déviante qui a lieu en même que des césures déviantes sans compensation qui ont eu lieu longtemps avant dans le passé, mais qui ont lieu aussi en même que les premiers semi-ternaires, le procédé n'étant pas systématique.
Il faut ajouter que Gouvard cherche à dater les poèmes du moment de leur invention, en se trompant, et non du moment de leur publication en revue, sinon en recueil, car il y a tout le problème aussi de la diffusion des vers audacieux. Un manuscrit de Baudelaire n'a pas influencé depuis des années les autres poètes. Quand on étudie de manière transversale les influences, c'est les dates de publication qui ont de l'importance.
Et cerise sur le gâteau, pour un lecteur d'un recueil, il n'y a pas de principe de discrimination pour dire que tel vers trimètre a été composé avant tel vers semi-ternaire, lequel a été composé avant tel vers déviant où il n'y a aucune compensation. Le lecteur, il reçoit tous les profils à la fois.
Alorss, certes, un recours au trimètre semble avoir existé, on en sent la prégnance, mais il ne s'agit que d'un fait culturel par imitation d'un aspect saillant des publications initiales d'Hugo, puis Baudelaire. Ce fait n'est pas systématiquement suivi par tous, donc ça montre que la thèse d'une nécessaire période d'acclimatation aux audaces est un leurre. Et puis, il y l'énumération mathématique des cas des vers où le prétendu relief de la quatrième ou de la huitième syllabe pour le profil d'un semi-ternaire n'est que le résultat de critères trop élargis de la part des métriciens, n'est que le résultat aussi d'un refus mécanique des configurations de plus de huit syllabes sans césure, ce qui fait qu'on a soit l'audace d'un écart d'une syllabe 75 ou 57, soit fatalement l'audace à la césure n'impose guère de recours qu'à deux syllabes de là en aval ou en amont.
Je prévois de bien étudier les vers d'un Paul Demeny. Il montre par l'exemple que le poète inexpert en césure audacieuse ne va pas forcément rechercher la compensation par un trimètre qui fera une harmonie locale compensatoire. On ne verra pas se profiler par la statistique une période de semi-ternaires. Et ça, je peux le faire avec Borel, O'Neddy et plusieurs autres poètes. Même ceux que Gouvard a étudiés, je peux revenir avec une analyse plus poussée des critères, des datations, et renverser complètement la légende d'une évolution trimètre, semi-ternaire et émancipation complète.
L'idée méthodologique va être de s'éloigner de ceux qui imitaient Les Fleurs du Mal : Banville, Mallarmé, Leconte de Lisle, Verlaine.
Remarquez que Gouvard n'affirme pas avoir établi cette réalité statistique. Il modalise son propos "probablement", etc. Il il dit "dégager des observations en faveur d'une structuration complémentaire 8-4 / 4-8" et il dit qu'il "espère convaincre", alors qu'il devrait persuader...
On l'a vu. En 2009, Cornulier continue de se référer au semi-ternaire, mais il le fait encore différemment, puisqu'il n'est plus favorable au 4-8, lui préférant le 8-4.
Pour avoir étudié des tas d'enjambements, je sais par expérience qu'un poète peut commencer par des rejets ou contre-rejets de trois syllabes et non de deux.Le semi-ternaire est une création culturelle lente qui est greffée sur l'assouplissement des alexandrins, mais qui n'est pas une étape nécessaire et précise de l'évolution métrique, pas plus que le recours au trimètre n'était nécessaire. En cassant cette loi illusoire d'une nécessaire compensation, je vais évidemment ramener à la seule étude de la césure normale comme déviante ou non, et à cette autre alternative : faut-il lire avec une césure forcée ou non ?
Et, comme d'habitude, c'est une chose de ne pas être convaincu, mais après un demi-siècle d'étude renouvelée des césures grâce à Roubaud, puis Cornulier, il serait peut-être bon d'au moins essayer la méthode que je propose pour voir si elle donne ou non des résultats.
Le discours sur le semi-ternaire est complètement flou, et il faut bien voir si on a consciencieusement ou non épluché toutes les possibilités d'études statistiques.
Rimbaud, il n'écrivait pas dans l'attente d'un public qui ne verrait le jour que cinq cents ans après sa mort....
Je dis ça, je dis rien ! 

lundi 25 mai 2026

L'influence des Glaneuses de Demeny plus profonde qu'il n'y parait sur Rimbaud ?

Je suis en train de recopier et classer des profils d'alexandrins, parfois d'octosyllabes du recueil Les Glaneuses de Paul Demeny. Cela prend du temps et je vais devoir accompagner cela d'un relevé équivalent au moins du côté des poèmes de 1869 et 1870 d'Arthur Rimbaud pour effectuer une comparaison parlante entre les deux poètes. Mais cela fera l'objet d'un article à part assez long et je suis naturellement amené à séparer le relevé de sources potentielles.
Au plan de la versification, je parlerai aussi de la question des sources à cause du "de" à la césure dans un alexandrin de Demeny, et j'envisage une influence en sens inverse de Rimbaud sur Demeny pour la préposition "par" devant la césure qui passe du sonnet "Le Mal" au poème "La Soeur du fédéré", mais tout ça je ne pourrai en parler que dans une grande étude statistique. Qui plus est, il y a des faits très intéressants à commenter dans la métrique de Demeny, que ce soit au plan quantitatif ou au plan de quelques cas particuliers.
Pour cette fois, on va se contenter donc de la question des sources.
 
On le sait, à cause de la mention du thème de la "soeur de charité" dans la lettre de Rimbaud à Demeny du 17 avril 1871, on pense à une influence de Demeny sur la genèse du poème "Les Soeurs de charité", influence qui serait plutôt prosaïque, puisqu'on pressent que c'est ce que disait Demeny à ce sujet, qui nous est inconnu, mais à quoi Rimbaud répond, qui aurait déterminé Rimbaud à créer un poème sur ce motif. Le poème "La Soeur du fédéré" récemment révélé par Jacques Bienvenu sur son blog vient renforcer ce sentiment, même si le poème en lui-même, que dis-je la plaquette ! n'impose pas l'idée d'allusions évidentes de la part de Rimbaud. Toutefois, le syntagme "muse ardente" du poème de Rimbaud semble une reprise du poème quasi liminaire "Les Glaneuses", titre éponyme du recueil de 1870 qui plus est.
Certains passages des Glaneuses peuvent faire songer aux "Etrennes des orphelins" ou bien à certains vers de "Credo in unam", "Ophélie" et même "Par les beaux soirs d'été...", mais il s'agit de coïncidences d'époque. C'est le contexte des habitudes d'époque qui crée le vertige des rapprochements. Il y a un poème des Glaneuses qui est daté de février 1870, ce qui suffit à prouver l'impossibilité d'une influence sur "Les Etrennes des orphelins" et cela rend même improbable l'idée d'une influence sur les poèmes envoyés à Banville en mai 1870. Avec un pareil avertissement, vous serez peut-être réticents à ce que j'ose d'autres rapprochements, mais vous allez voir que ça devient pertinent à un moment donné.
Jacques Bienvenu dans son article "Rimbaud et Paul Demeny (Première partie)" nous a révélé un compte rendu du 16 août 1870 dans le journal Le Constitutionnel par un certain Charnay qui étrille Demeny pour ses mauvaises rimes, faisant semblant de tenir un éloge pour le reste. Charnay réagit en particulier à un poème où Demeny a critiqué Boileau et son goût pour le métier, puisque Charnay montre à Demeny qu'il ne connaît pas le métier. Sur les rimes, Charnay s'aligne sur la tendance d'époque à la rime riche héritée en grande partie de Banville, il dénonce de mauvaises rimes. Mais Charnay a aussi épinglé une faute de français qu'il nomme un "barbarisme" : Demeny a accordé le mot masculin "effluves" au féminin. Il s'agit en réalité d'une faute courante à l'époque. Elle doit se rencontrer dans un passage d'Isidore Ducasse, et dans des vers de Musset ou d'autres poètes. Il faudrait faire une recherche à ce sujet. Et Demeny a accordé le mot avec l'adjectif "mystérieux", ce qui a donné "effluves mystérieuses". Je savais qu'on reprochait à Rimbaud un emploi au féminin du nom "effluves" et j'ai fait une recherche d'abord sur "Soleil et Chair" ensuite sur Un coeur sous une soutane, parce que je ne savais plus où ça se trouvait, et en fait Rimbaud emploie à deux reprises "effluves mystérieuses" dans la prose de la nouvelle Un coeur sous une soutane, et dans un contexte évident de persiflage ironique.
Et les conséquences sont en cascade.
Rimbaud pratique lui aussi de mauvaises rimes dénoncées par Charnay avant et après le 9 août, ce qui veut dire qu'il peut prendre pour lui-même la critique. Et Charnay parlant de rime riche fait écho au discours de Banville, lequel a répondu à Rimbaud pour sa lettre du 24 mai 1870 contenant trois poèmes avec justement des rimes discutables.
Ensuite, en employant "effluves mystérieuses", Rimbaud nous apprend qu'il a lu le compte rendu et que sa nouvelle est postérieure au 9 août 1870. Et le 25 août(, Rimbaud dira bien à Izambard être "descendu" à la lecture des Glaneuses. Cela conforte sinon confirme ce que je dis depuis des années : nous nous trompons à cause des lettres qui nous sont parvenues, le destinataire principal était Izambard et Demeny était un confident secondaire, un moyen de compenser par rapport à la fin de non-recevoir du professeur.
Rimbaud a écrit le 25 août à Izambard son mépris pour les vers des Glaneuses. Izambard était donc informé de la piètre estime de Rimbaud, il savait que c'était une relation hypocrite de la part de Rimbaud.
Mais ce n'est pas tout. Le poème "Ce qui retient Nina" contient pas mal de rimes douteuses, dont celle-ci exceptionnelle : "rosés"/"sais". Demeny est un peu un modèle d'amant de cette Nina du poème, et il est cible aussi dans le Léonard de Un coeur sous une soutane et cela rejoint aussi ce que je dis depuis des années au sujet du poème "Roman" que le consensus présente comme un exemple d'autodérision, alors que moi j'y vois une attaque plus rosse contre un mauvais poète et j'ai souligné que Demeny pouvait très bien être visé. Le poème est écrit avec Douai pour cadre, daté de la fin du premier séjour douaisien et Demeny était alors amoureux d'une femme de dix-sept ans beaucoup plus jeune que lui, qu'il était en train de mettre enceinte et qu'il allait bientôt épouser. Rimbaud quand il écrit au crayon sur ses manuscrits en vers avant de quitter Douai souhaite "Bonne chance" à Demeny, ne le trouve pas chez lui (normal, il fabrique un enfant...) et il le félicite pour sa "soeur de charité" quelques mois plus tard le 17 avril après le mariage. En fait, dans "Roman", Rimbaud décrit le Demeny qu'il a sous les yeux en lui prêtant l'âge de sa belle.
Demeny exprimait son amour pour les femmes plus jeunes dans ses poèmes, et notamment la pièce intitulée "Dix-huit ans" des Glaneuses à laquelle il est fort probable que Rimbaud reprenne l'exclamation "Dix-sept ans" du poème "Roman" :
 
Dix-huit ans  !... Quel trésor vaut ce clair diamant ?
Comme la route à suivre est tout ensoleillée !
Ainsi qu'un point obscur perdu dans la vallée,
La nuit est loin. - On voit fuir les jours en s'aimant.
 
Ce vers ouvre le quatrain final où se loge la rime "ensoleillée"/"vallée" dénoncée par Charnay et qui est sans doute le modèle perfidement suivi par la rime "rosés"/"sais" de "Ce qui retient Nina". Rimbaud reprend en le modifiant "Dix-huit ans", retient l'idée du mot "ensoleillée" et la mention de la nuit avec "Nuit de juin", et il pratique l'inversion où le "point obscur" de la "nuit" est remplacé par la vue lointaine de la femme : "tout petit chiffon / D'azur sombre" qu'on aperçoit.
 
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisser griser.
 Et l'ironie à l'égard de Demeny est extrêmement violente si on compare le vers célèbre qui passe à tort pour un slogan rimbaldien : "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans !" et ce vers olé-olé du poème de Demeny : "Mais qu'est-ce qu'une femme, hélas !, sans la jeunesse ?"
Je vous laisse relire tout le poème de Demeny, quatre quatrains de rimes embrassées.
Je reviens maintenant sur le poème de Léonard qui nous vaut la confidence des "effluves mystérieuses". Il s'intitule "La Brise" et s'inspire en particulier de vers précis de Banville. Ce poème "La Brise" contient le mot "suave" qui sera lui aussi persiflé par les personnages secondaires de la nouvelle rimbaldienne. Ce mot se trouve dans Banville, mais il a aussi plusieurs occurrences dans Les Glaneuses, ce qui n'est tout de même pas si banal que ç (voyez notamment "Sous le charme", "Une apparition" et "Des larmes").
Le poème "Sous le charme" contient aussi l'expression à la rime "sacrer poëtes" qu'on retrouvera dans "Mes petites amoureuses", poème sur le modèle de quatrain de "Ce qui reitent Nina, alternance d'un octosyllabe et d'un quadrisyllabe, le modèle étant la "Chanson de Fortunio" de Musset.
Le poème "Anomalies" malgré sa chute ratée est à lire pour son anaphore "J'ai vu" et ses images, il s'agit d'un modèle parmi d'autres (Lamartine...) pour une suite de quatrains du "Bateau ivre".
Je parlais de "Roman", je rappelle aussi que Rimbaud y reprend un hémistiche des Intimités de François Coppée "Les tilleuls sentent bon" et justement Demeny a dédicacé "A M. François Coppée" un poème intitulé "L'Allée" dans son recueil de 1870.
Mais, le 10 juin 1871, Rimbaud a envoyé trois poèmes à Demeny. Il y a "Le Coeur du pitre" qui est une version différente du "Coeur supplicié" envoyé à Izambard, et ce poème contient l'occurrence du mot qu'on va dire douaisien "abracadabrantesque(s)". Il y a aussi le poème "Les Poètes de sept ans" qui ouvre la lettre, et enfin la pièce intitulée "Les Pauvres à l'Eglise". Ce dernier poème fait penser à un poème de Coppée dédié je crois à Verlaine dans son Reliquaire, mais aussi à plusieurs poèmes des Glaneuses.
Le poème "Les Pauvres à l'Eglise" démarque clairement le poème intitulé "Le Chapelet" qui est au début des Glaneuses. Il s'agit à chaque fois d'une sorte de scène vue à l'église, avec une inversion entre la fille édifiante décrite par Demeny et la scène hypocrite brocardée par Rimbaud. Toutefois, il y a plusieurs poèmes des Glaneuses où Demeny évoque son passage à l'église, et il faut en particulier citer le poème "Une Apparition" qui est l'autre poème source évident des "Pauvres à l'Eglise". Demeny y dénonce alors l'hypocrisie des gens qui vont à la messe en employant précisément ce mot, et le mot "mysticités" sous la plume de Rimbaud fait écho à "mystères" et "impudicité". Comparez "Et les mysticités prennent des tons pressants" avec "Etalant devant Dieu leur impudicité" ! Demeny dénonce alors "le luxe effréné, les toilettes mondaines".
Ce n'est pas tout le poème "Une Apparition" offre une opposition entre un passage à Notre-Dame de Paris et une révélation heureuse dans une église de village, ce qui fait penser aux "Premières communions" où on passe des églises de village à l'église parisienne. Et, le mot "cadence" à la rime semble venir du poème "Le Vieux château" où il est aussi question de l'église.
Bref, Demeny a eu une influence sur "Les Pauvres à l'Eglise" et "Les Premières communions", ainsi que sur "Les Soeurs de charités", mais le poème "Une Apparition" dont l'influence est justement sur à la fois "Les Pauvres à l'Eglise" et "Les Premières communions" contient précisément le mot "indiennes" à la rime et mot qui désigne alors des vêtements comme dans "Les Poètes de sept ans", ce poème qui ouvre la lettre du 10 juin à Demeny et voisine avec "Les Pauvres à l'Eglise", ce poème qui est lancé par la dédicace "A M. Paul Demeny" sur le modèle des dédicaces des Glabneuses : "A M. François Coppée", "A M. Théophile Gautier".
Je ne vous dis pas tout, relisez les poèmes que j'ai cités ci-dessus. C'est du conséquent.

dimanche 24 mai 2026

Propositions ou sujets dans "Promontoire" ? Sur une drôle de mise au point du livre Rimbaud l'Obscur

 Aux pages 307 à 311 de son essai Les Illuminations ou Rimbaud l'Obscur, Alain Bardel revient à la suite du livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat sur la syntaxe de "Promontoire".  Dans l'introduction de sa sous-partie intitulée "La Phrase labyrinthique", Bardel dit que "Rimbaud préfère souvent la phrase nominale", mais il va être question à l'inverse de phrases surchargées (coordination, subordination). Et la seconde phrase de "Promontoire" est la première choisie pour illustrer le procédé. Bardel écarte donc la première phrase du poème et commente la deuxième. Il prétend que nous avons une juxtaposition de dix ou onze groupes nominaux qui sont tous en fonction sujet des trois verbes : "flanquent, creusent, surplombent".
Selon Bardel, et peut-être Murat, les sujets de ces trois verbes sont (si on se permet la réduction logique traditionnelle en grammaire au nom, la linguistique actuelle faisant une fixette sur le groupe nominal complet) "fanums", "vues", "dunes", "canaux", "Embankments", "éruptions", "crevasses", "lavoirs", "talus", "façades" et "railways". Dans cette série, l'impermanence des "éruptions" me paraît incongrue. Qui plus est, spontanément, nous lisons plutôt les seuls "railways" comme sujet des verbes "flanquent, creusent, surplombent".
Notez un cas intéressant. Sur le manuscrit autographe, ce passage est recopié deux fois. Le fac-similé du manuscrit autographe peut être consulté sur le site Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu :
 
 
 
Rimbaud après le mot "Allemagne" a écrit : "et les façades circulaires". Il a visiblement oublié une partie du texte lors du recopiage. Il a alors biffé toute la partie écrite trop tôt et a repris avec "des talus de parcs singuliers...", puis il a repris la séquence biffée "et les façades circulaires..." et la suite. Or, ça ne s'arrête pas là. Sur la partie biffée, Rimbaud avait oublié le "et" devant "leurs railways", il l'a ajouté dans la marge avant de biffer le passage. Ensuite, quand il a recommencé la transcription de ce passage, il n'a oublié ni le "et" devant "les façades", ni celui devant "leurs railways", mais il a fini par biffer le "et" devant "les façades circulaires".
Pourquoi si Rimbaud savait dès le départ que "façades" n'était pas le dernier sujet à énumérer de cette phrase a-t-il connu un pareil flottement ? Il a fini par le biffer, mais sur la deuxième transcription seulement, alors qu'il sait pertinemment avec la partie biffée que "et leurs railways" doit suivre. S'il a supprimé ce "et", ce n'est pas pour des raisons grammaticales, mais pour des raisons rythmiques. Ou peut-être est-ce pour des raisons grammaticales, mais contraires à ce que pense Bardel ? Rimbaud ne voulait pas qu'on pense que "façades" était un sujet des verbes "flanquent, creusent, surplombent", dynamique de lecture que tendait à imposer l'accumulation des deux "et".
On peut hésiter sur l'argument du "et", mais la ponctuation offre un argument plus difficile à contourner. Rimbaud utilise les points-virgules pour séparer la plupart de ces groupes nominaux, ce qui ne me semble pas un choix logique s'il s'agit de juxtaposer dix groupes nominaux en fonction sujet, surtout à partir du moment où il n'y a aucune virgule à l'intérieur d'un quelconque de ces groupes nominaux. Le point-virgule aurait pu créer une hiérarchie entre ce qui délimite les groupes nominaux en fonction sujet et les éléments à l'intérieur des groupes nominaux, mais ce n'est pas le cas. Je vous cite les groupes nominaux, aucun n'a de virgule interne :
 
Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories
d'immenses vues de la défense des côtes modernes
des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales
de grands canaux de Carthage
et des Embankments d'une Venise louche
de molles éruptions d'Etnas
et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers
des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne
des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbres du Japon
(et) les façades circulaires des "Royal" ou des "Grand" de Scarbro ou de Brooklyn
et leurs railways 

J'ai intégré à cette énumération les coordinations "et", même celle initiale devant "les façades" mais en la mettant pour sa part entre parenthèses.
On ne comprend pas bien s'il s'agit d'une énumération de onze sujets des verbes à venir pourquoi il y a cet "et" devant "des Embankments", ni cet autre devant "et des crevasses".
En revanche, si on rétablit la ponctuation, on s'aperçoit qu'il y a bien une virgule, mais elle est entre les deux premiers groupes nominaux avec les noms têtes "fanums" et "vues", les points-virgules séparant tous les autres groupes nominaux sauf dans les couples formés par le recours au "et" : éruptions et crevasses, canaux et Embankments, couples thématiques quelque peu sensibles !
En clair, la réponse est dans l'introduction du texte "La Phrase labyrinthique" de Bardel, nous avons affaire à des propositions nominales successives, avant un retour à une proposition verbale où les trois verbes ont un seul sujet "railways" :
 
Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories, d'immenses vues de la défense des côtes modernes ;
des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ;
de grands canaux de Carthage et des Embankments d'une Venise louche ;
de molles éruptions d'Etnas et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers ;
des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne ;
des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbres du Japon ;
les façades circulaires des "Royal" ou des "Grand" de Scarbro ou de Brooklyn ;
 
Voilà pour la série de sept propositions où noter les constructions souvent binaires, et cela est prolongé par une phrase verbale :
 
et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet Hôtel [...]
 
Ce que dit ensuite Bardel sur le sens du mot "dispositions" et son analyse du reste de la phrase sont plus pertinents, mais son découpage du début en dix ou onze groupes nominaux tous en fonction sujet de trois verbes n'est pas recevable.
 
Nota bene : "proposition" s'emploie à l'intérieur d'une phrase pour éviter de dire "la phrase dans la phrase". 

Prochainement, plus de Demeny et du "Je est un autre" face à Proth et au-delà !

 Je suis impatient, mais fatigué, fatigué mais impatient aussi.
Donc impossible de faire cela tout de suite, mais je vais faire une nouvel article de synthèse sur Demeny. Je vais bien faire un relevé statistique sur les césures, les rimes, les types de vers, les types de strophes. Par exemple, depuis plusieurs articles, je n'en parle jamais, mais j'ai repéré "indienne" à la rime dans un poème des Glaneuses. J'ai d'autres faits très troublants à évoquer au sujet des césures de Demeny. Il est visiblement maladroit, mais du coup il fait dans des cas limites qui devraient sauter aux yeux.
Pour Mario Proth, je maintiens bien évidemment l'importance de la relation de la phrase "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui" au "Je est un autre". Alors, on va tout sortir, je vais vous citer plusieurs phrases du livre Les Vagabonds, on va parle d'Aurélia, on va parler de la préface des Contemplations : "Insensé qui crois que je ne suis pas toi" et "mémoires d'une vie". On va parler d'Alchimie du verbe, on va parler aussi du fait que Verlaine n'ait jamais relayé les idées des lettres du voyant, ni personne, alors qu'il a écrit pour promouvoir la poésie de Rimbaud. On va y aller à fond. Voilà, c'est dit.

vendredi 22 mai 2026

Quand Demeny commémorait l'anniversaire de Rimbaud...

Le lundi 18 mai 2026, Jacques Bienvenu a mis en ligne la "première partie" d'un article intitulé "Rimbaud et Paul Demeny". Il va y avoir une suite, visiblement.
Cette première partie révélait un emploi par Demeny du néologisme "abracadabrantesques" qui vient en l'état actuel de nos connaissances de Mario Proth et de son livre Les Vagabonds (au tout début de son livre, Mario Proth précise qu'il a publié des articles dans une revue vers 1861 qui préfigurait le livre en question, ce qui peut ouvrir la voie à une nouvelle recherche). Rimbaud a identifié le mot rare et l'a employé dans son poème "Le Cœur supplicié" dont Izambard a été le premier destinataire le 13 mai. Demeny n'a reçu une version que dans une lettre du 10 juin 1871, plusieurs semaines, presque un mois, après la célèbre lettre dite "du voyant" datée du 15 mai. Et la version reçue par Demeny a un titre qui lui est propre : "Le Cœur du pitre", ce qui a aussi son importance.
On peut penser que cette découverte est sans véritable importance, puisque les gens ne s'intéressent pas à l'influence de Rimbaud sur Demeny, mais c'est une grave erreur de raisonner ainsi, car ce que fait Demeny a quelque chose à dire aux rimbaldiens.
On va voir ça plus bas.
Dans la foulée, Jacques Bienvenu a révélé l'existence d'une plaquette de Demeny intitulée "La Soeur du fédéré" avec une mention épigraphe de couverture "Mai 1871" qui, selon moi, ne doit pas se confondre avec la date de publication exacte de la plaquette. Ce poème révèle que Demeny avait une certaine sympathie pour la Commune, il convient toutefois de relativiser cette sympathie. Au moins publiquement, Demeny modère ses propos. La "sœur du fédéré" n'est pas elle-même une fédérée, elle utilise un argument à un moment donné qui était plutôt employé, hypocritement, par les versaillais : une guerre fratricide de deux camps devant l'ennemi prussien, et elle utilise aussi un jugement négatif contre Paris, ville folle à réprouver moralement aujourd'hui, alors qu'elle parle quand la guerre des versaillais contre la Commune est toujours en cours. Evidemment, Demeny a peut-être plus de sympathie encore pour les communards et il jouerait la prudence. Il faut ajouter que le titre "La Soeur du fédéré" fait un écho étonnant avec les propos de Rimbaud à Demeny dans sa lettre du 17 avril 1871 oiù il félicite Demeny pour sa chance et lui dit qu'il en est qui ne trouveront pas leur soeur de charité, ce qui fera l'objet d'un poème daté de juin 1871 sur le seul manuscrit connu. Le poème "La Soeur du fédéré" décrit une scène de confession d'une femme à l'article de la mort, avec un vers de bouclage, procédé dont Rimbaud use pas mal dans les poèmes qu'il a d'ailleurs remis à Demeny : "C'est ma faute, ma faute, et ma très grande faute." On a une scène de repentance paradoxale puisque cette femme va raconter au prêtre qu'elle s'est( sacrifiée pour sauver la vie de son frère, acte charitable s'il en est. Cette plaquette a été publiée par la Librairie Artistique où Demeny occupe des fonctions, et je rappelle que dans la lettre du 17 avril à Demeny non seulement Rimbaud parle du motif de la "soeur de charité", mais il précise qu'il est allé à la Librairie Artistique pour y quêter l'adresse d'Eugène Vermersch, l'un des plus célèbres communards. Il me semble assez clair qu'il y avait un profil communard de cette Librairie qui plaisait à Vermersch et Rimbaud, et que cela tend à montrer que Demeny était sans doute lui-même proche de la Commune. Rimbaud se confie très ouvertement à lui sur le sujet le 15 mai, après tout. Précisons toutefois que Rimbaud parle d'une recherche de l'adresse de Vermersch pour une période antérieure à la Commune, celle entre le 20 février et le 10 mars à peu près. Les combats ont véritablement commencé le 2 avril environ, donc je ne vais pas considérer que Demeny parlait à Rimbaud du poème "La Soeur du fédéré", mais il est clair, vu la réponse de Rimbaud, que Demeny était dans l'étape antérieure à la création de son poème, il méditait sur l'idée de "soeur de charité", et l'actualité va lui fournir l'occasion d'un jeu de miroir du concept chrétien à la "sœur du fédéré", ce poème étant quelque peu flanqué d'une sympathie communarde, mais pouvant se prémunir de toute attaque au nom de la dénonciation d'une guerre fratricide.
Il faudrait préciser qui est ce André Bacot auquel est dédié le poème, puisque ça permettrait d'affiner la compréhension des implications politiques de la plaquette de Demeny. Il faudrait aussi préciser quand exactement cette plaquette a été publiée, la mention "Mai 1871" étant plutôt une information complémentaire utile à la lecture du poème.
A ces deux révélations importantes, Bienvenu en a joint une autre : un compte rendu daté du 16 août 1870 dans Le Constitutionnel du recueil Les Glaneuses. Il se trouve que dans ce compte rendu l'auteur, Charnay, épingle un "barbarisme" : Demeny a employé le nom "effluves" au féminin et non au masculin, erreur répandue à l'époque qu'on rencontre chez d'autres poètes. Or, l'erreur est lisible chez Demeny à cause de l'accord de l'adjectif qui suit : "mystérieuses", et Rimbaud a lui-même pratiqué le mot "effluves" au féminin, mais pas dans ses poèmes en vers, et cela dans la prose de Léonard au sein de la nouvelle Un cœur sous une soutane. Léonard emploie précisément l'expression de Demeny épinglée par Charnay : "effluves mystérieuses", et jusqu'à présent Rimbaud passait pour avoir commis une erreur courante à son époque, croire que "effluve" est un nom féminin. En réalité, l'expression fait partie du journal intime de Léonard qui tombe sous la main du supérieur qui répète à son tour avec mépris l'expression "effluves mystérieuses", puisque l'expression a deux occurrences dans la nouvelle de Rimbaud, et la reprise par le supérieur permet de comprendre que Rimbaud fait exprès d'exhiber cette erreur, et nous en avons désormais la preuve avec la recension des Glaneuses par Charnay. Cela veut clairement dire que la nouvelle un cœur sous une soutane a été écrite assez tard, et n'a pu être remise à Izambard qu'en septembre 1870 en gros. Songeons que Rimbaud écrira à Izambard "ce sans-coeur de Rimbaud", puis que l'expression "Un coeur sous une soutane" entre en résonance avec le titre "Le Coeur supplicié" devenu "Coeur du pitre", puis "Coeur volé".
J'ajoute que si le compte rendu date du 16 août et a été lu par Rimbaud comme nous en avons la preuve, cela signifie que le 25 août 1870 quand Rimbaud écrit sa lettre à Izambard il a relu Les Glaneuses en sachant pertinemment que ce recueil était violemment critiqué pour la forme et notamment pour la faiblesse des rimes par Charnay. Oui, Rimbaud parle avec dédain de ce recueil : "je suis descendu", parce qu'il sait à quoi s'en tenir sur les avis dans la presse. L'avis de Charnay est très négatif. On n'est pas dans la presse du vingtième ou du vingt-et-unième siècle où on dit assez clairement son mépris. Charnay fait un éloge de fourbe. Il fait quelques remarques élogieuses, mais c'est le principe rhétorique du type qui tient la main paume ouverte en l'air comme s'il tenait un objet, qui vous dit : "C'est bien ça, c'est bien ça !", et puis il retourne sa main vers le sol, faisant comprendre que ça peut tomber par terre quand même et que le "c'est bien" n'était que feint. Tout au long de sa recension, Charnay parle de Demeny comme d'un élève qui doit prendre des leçons. Vous imaginez bien que quelqu'un qui publie un recueil de poésies il attend des éloges autres que le mérite prometteur d'un élève s'il se montre plus studieux à l'avenir. Charnay se moque de la science des rimes de Demeny. Et il cite Boileau significativement, puisque dans son recueil Demeny dit détester le côté censeur de Boileau et préférer la fraîcheur poétique à l'exercice de style tracé au cordeau. Et ne croyez pas que Charnay ménage Demeny en prenant en considération cette fraîcheur poétique, il lui dit qu'il n'a que cette fraîcheur poétique et que c'est bien dommage qu'il n'ait que ça.
Pourtant, la lettre du 25 août 1870 contenait d'après les investigations menées le poème "Ce qui retient Nina". Rimbaud dit envoyer un poème dans sa lettre et on a déterminé que ça ne pouvait être que "Ce qui retient Nina". Et justement, même si les rimes que Charnay dénonce dans le recueil de Demeny se rencontrent dans différents poèmes de Rimbaud antérieurs comme postérieurs au compte rendu du 16 août, le poème "Ce qui retient Nina" véhicule le cliché du mauvais poète à la Musset et contient plus que les autres un certain nombre de mauvaises rimes. Je les ai énumérées récemment, mais il faut mentionner tout particulièrement la rime "rosés"/"que tu sais" où on a l'opposition entre voyelle fermée et voyelle ouverte, ce que renforce l'opposition des consonnes d'appui où [z] est la correspondante sonore de la consonne sourde [s]. Ce compte rendu dans Le Constitutionnel est la troisième pépite de l'article de Bienvenu, ça renouvelle l'approche de "Ce qui retient Nina", de "Un coeur sous une soutane" aussi.
Mais, revenons au mot "abracadabrantesques". En fait, Gautier a créé les deux néologisme "abracadabrant" et "abracadabresque". Le suffixe "-esque" est d'origine italienne et il sert aussi à former à l'époque l'adjectif "rocambolesque" à partir d'un personnage célèbre de la littérature populaire d'époque, à partir du Rocambole de romans à succès de Ponson du Terrail. Je ne serais pas surpris que Proth ait piqué un jeu de mots diffusé seulement à l'oral sur la duchesse d'Abrantès, mais il me faudrait déjà des attestations écrites du calembour par Gautier, la duchesse d'Abracadabrantès. Or, je n'en connais pas, je lis des gens qui en parlent, mais ils ne donnent jamais de sources. Si le mot avait été écrit dans un texte de Gautier, on l'aurait déjà retrouvé. Rimbaud a rencontré une mention écrite inespérée, et à défaut d'un historique de sa formation on peut dire qu'avec son suffixe en "-esque" appliqué à "abracadabrant", le mot fait un joli effet italien justement du type "excellentissime".
Mario Proth est indéniablement un esprit médiocre et un écrivain médiocre. De plus, il est républicain et franc-maçon, donc il est assez idiot pour s'inscrire dans un mouvement qui prône une République antidémocratique. Pensez aux discours à la télévision actuellement d'un Alain Bauer. Pensez que vous vivez dans une République qui se dit représentative, mais où un candidat à l'élection présidentielle n'a aucune contrainte qui l'amènerait à suivre le programme pour lequel il a fait campagne. Chirac a été le premier président élu qui a complètement tourné le dos à ses promesses de campagne une fois élu, Mitterand et Giscard étant déjà problématiques par ailleurs, et depuis vous avez eu Sarkozy, Hollande et maintenant Macron. Et ne vous faites pas d'illusions sur les prochaines élections. Comprenez aussi qu'il n'est pas normal que des partis décident des candidats à l'élection, puisque c'est une préselection qui vous force la main pour la suite. Comprenez que le second tour où vous devez faire barrage, c'est un piège préparé d'avance qu'on vous rejoue à plusieurs reprises en faisant mine que c'est la fatalité et que c'est le résultat du conflit entre les seuls électeurs. La franc-maçonnerie, c'est un jeu de cet ordre sur une fausse représentativité, et vous n'êtes pas face à des gens qui jouent cartes sur table, et depuis quand on fait passer une groupe comme inaltérable par les gens qui se succèdent à sa tête ? Vous êtes bêtes ou quoi ? Enfin, je ne vais pas m'appesantir, je vous préviens juste que la franc-maçonnerie c'est de la manipulation des masses et un totalitarisme insidieux qui ne dit pas son nom. Qui plus est, l'image en était peut-être un chouya plus présentable au dix-neuvième siècle. Puis, Rimbaud et Verlaine n'étant pas francs-maçons, ça me fait bien rire qu'on vienne faire retomber de la gloire sur les francs-maçons qui les ont un tant soit peu côtoyés. Passons sur cet aspect ridicule des choses. J'en reviens à Mario Proth qui n'est pas génial, mais pas aussi ridicule que l'actuel Alain Bauer. Peu importe que son texte soit faible. Rimbaud prend son bien où il le trouve. Il sait que Proth est nul, mais d'époque. Il identifie le thème des vagabonds, et Rimbaud le médite lui-même ensuite. Rimbaud reprend "abracadabrantesque" et en fait un emploi remarquable, loin du sans âme "orgie abracadabrantesque" de Proth, mais il faut identifier aussi le thème des "flots" dans le texte de Proth pour cerner la pensée subtile et implicite de Rimbaud dans son "Coeur supplicié". C'est en cela que je trouve anormal le mépris des rimbaldiens pour un document littéraire. Et je maintiens que la phrase de Proth "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui" est une source sensible au "Je est un autre" de Rimbaud.
Je pense très clairement que Rimbaud a parlé de ce mot qui le frappait à Demeny et Izambard en octobre 1870 même. Rimbaud n'a pas relu Mario Proth en avril ou mai après l'avoir découvert en octobre 1870. Il a tout  de suite repéré deux phrases étonnantes et il les a mûries pour créer "je est un autre" et "ô flots abracadabrantesques".
Mais il y a maintenant l'emploi par Demeny.
Demeny a publié un titre comportant le mot "abracadabrantesques" le 20 octobre 1872, le jour même de l'anniversaire d'Arthur Rimbaud, sachant que le 20 octobre 1870 Rimbaud était à Douai. Bienvenu le fait remarquer dans un commentaire à la suite de son article, mais j'avais déjà cette idée en tête quand je disais que Demeny avait fait exprès de publier son article le 20 octobre 1872. Il cite donc clairement Rimbaud. Je n'ai pas accès à la suite de l'article, mais je repère un poème "Guer o prusien" avec sa mauvaise orthographe qui vient d'une presse adonnée à la caricature qu'affectionnait Rimbaud. Je suis immédiatement frappé par la ressemblance d'allure avec le titre "Chant de guerre Parisien" qui parodie "Chant de guerre circassien" de François Coppée. il y a une ressemblance sonore entre "Prussien" et "Parisien", il y a le même mot "guerre" dans les deux cas, et dans la lettre du voyant le poème "Chant de guerre Parisien" est balancé de but en blanc, dès le début de la lettre, ce qu'on retrouve ici.
Ce n'est pas tout. A Douai, libéré de la prison de Mazas, Rimbaud a assisté à des réunions politiques et il a rédigé deux textes. Certes, il rédigeait en partie ce qu'on lui demandait, mais au témoignage d'Izambard Rimbaud faisait tout de même certaines interventions personnelles. Il avait choqué une personne en particulier. Tout cela, on le sait par les témoignages d'Izambard. Il y a d'ailleurs différents états connus du compte rendue de la réunion rue d'Esquerchin, il y a l'article publié, le texte transcrit par Izambard et peut-être une épreuve ou un manuscrit. On sait aussi que Rimbaud demande alors des armes. Il s'agit précisément de faire la "guer o prusien" pour défendre la République. Rimbaud et d'autres considèrent qu'il y a alors des traîtres qui veulent que la République perde contre la Prusse et qui ne font pas le nécessaire pour l'armement du pays. Il ne faut pas oublier que la Commune est née aussi pour partie d'une population qui n'a pas compris pourquoi il y a eu l'armistice avec la Prusse à la fin du mois de janvier. En clair, Demeny cite "abracadabrantesques" de Rimbaud et à partir très précisément d'une version intitulée "Le Coeur du pitre" !!! Rappelons la lettre étonnante de Demeny à Darzens qui parle des poèmes de Rimbaud comme d'élucubrations assez curieuses pour donner envie de les collectionner. Je pense qu'il serait intéressant d'avoir la suite immédiate de l'article du 20 octobre 1872 du Triboulet parce que ça donne une idée de l'image de Rimbaud que pouvait avoir Demeny.
Et il y a une autre raison pour laquelle Demeny publie cela le 20 octobre. Demeny a eu la chance de publier un poème dans la naissante Renaissance littéraire et artistique, très peu de temps avant Rimbaud. En août, je crois. Or, Demeny a dû être surpris de voir que presque tout de suite après figurait un poème "Les Corbeaux" signé "Arthur Rimbaud" dans la livraison du 14 septembre 1872. Il ne restait plus qu'un mois avant les dix-huit ans de Rimbaud, et Demeny a dû relire dans l'intervalle les manuscrits rimbaldiens qu'il avait en dépôt et préparer son texte pour le 20 octobre même. j'ajoute que Demeny n'ayant pas accès à "Voyelles", au "Bateau ivre", etc., etc., retrouvait dans "Les Corbeaux" une allusion à la guerre franco-prussienne avec les "morts d'avant-hier". Cela confortait l'image comique qu'il pouvait avoir de cet excité de Rimbaud qui partait au quart de tour quant à l'actualité politique, et notamment militaire : Commune et guerre contre la Prusse pour défendre la République.
Le mot "élucubrations" de Demeny de 1887 peut s'éclairer à la lecture du numéro du Triboulet du 20 octobre 1872, cela ne fait guère de doute.

jeudi 21 mai 2026

Le problème du semi-ternaire dans Théorie du vers de Cornulier (Partie 2 : confusion du mètre et du rythme, et pourquoi c'est important)

Dans la première partie de l'article, nous avons vu un premier problème qui fragilise l'approche de Cornulier. Je fais des rappels à ce sujet avant de repartir de plus belle. Citons la quatrième de couverture du livre Théorie du vers : "la mesure par un nombre supérieur à huit donc pas accessible à la perception." C'est ce qui explique qu'il n'y ait pas une tradition de vers de neuf syllabes ou plus sans césure. Et Cornulier ajoute ceci, je cite toujours la quatrième de couverture : "le seul rapport arithmétique qui se montre reconnaissable entre nombres syllabiques, est l'égalité." En clair, quand on lit des vers d'un certain nombre de syllabes, on ne perçoit pas ce nombre, mais seulement l'égalité entre les vers. C'est pour cela que la versification est étroitement liée à la notion de mesure. On perçoit l'égalité et rien d'autre. On ne percevra pas qu'un vers est plus long ou plus court d'une syllabe, on ne percevra pas des rapports proportionnels : la moitié d'une quantité syllabique, les deux tiers, etc.
Mais, en rendant compte des tests "psychométriques" qu'il a élaborés, Cornulier précise que les gens qui arrivent à ressentir l'égalité jusqu'à huit syllabes sont rares. L'écrasante majorité des gens n'y arrivent pas. Et cela rejoint aussi le fait que nous n'avons pas non plus une tradition de poèmes en vers de seize syllabes aux deux hémistiches de huit syllabes, mais surtout cela veut dire que la plupart des gens sont sensibles aux alexandrins, aux deux types de décasyllabes et aux vers d'une à six syllabes, mais moins aux vers de sept syllabes, et très rarement aux vers de huit syllabes, aux vers de treize syllabes sur le modèle de Scarron et Verlaine (5+8), aux vers de Verlaine de seize syllabes (6+8). Et Cornulier va faire comme si tous les poètes faisaient partie d'office de la minorité qui perçoit l'égalité des vers ou des hémistiches jusqu'à huit syllabes, alors qu'il n'existe pas une société séparant les amateurs de poésies selon qu'ils sont sensible à l'égalité jusqu'à six, sept ou huit syllabes. N'importe qui peut écrire des vers de huit syllabes, par le seul fait qu'ils appartiennent à la tradition et qu'on peut compenser le défaut de perception en comptant sur ses doigts. C'est pour cela que l'argument de la masse de vers de huit syllabes est intéressant dans les cas de Victor Hugo et Théophile Gautier, encore qu'on ne peut totalement exclure la possibilité qu'ils aient compté sur leurs doigts vers après vers. C'est un fait, dans le cas de Rimbaud, qu'il commet souvent des erreurs sur ses manuscrits, alors même que les copies manuscrites de Rimbaud sont rares. "Famille maudite" n'était pas une copie quelconque, c'était une mise au propre que le poète décidait de conserver. "Ce qui retient Nina" était un poème envoyé au professeur par courrier. Et cela vaut aussi pour "Les Pauvres à l'Eglise", même si ici il y a plus l'idée d'une distraction.
Cornulier n'a pas à présupposer le fonctionnement psychologique du poète en lui accordant le bénéfice de la capacité de perception maximale mais rare parmi les humains.
Et ce problème se retrouve de manière criante, mais différente, dans le cas du semi-ternaire.
Moi, je pense que le vers de douze syllabes qui est un pur semi-ternaire a été inventé par des gens que l'histoire de la poésie n'a pas retenus ou dédaigne : Challamel cité par Ténint pouvait s'adonner le premier à un trimètre sans césure normale après la sixième syllabe, qui connaît un poème de Challamel ? Qui a jamais lu ne fût-ce que le poème d'où Ténint extrait le trimètre pur de Challamel ? Le semi-ternaire pur 4-8 ou 8-4 a fini par avoir une réalité à la toute fin du dix-neuvième siècle. Mais qui l'a inventé ? Un grand poète ? Verlaine ? un des symbolistes ou décadents dont on connaît le nom ? Ou bien de parfaits inconnus qui publiaient des vers à la fin du dix-neuvième siècle et qui auraient inventé le semi-ternaire avant que je ne sais quel poète plus connu du vingtième le pratique à son tour naïvement ?
Dans le cas d'un Victor Hugo ou d'un Charles Baudelaire, Cornulier referme la porte, vu l'absence chez ces poètes d'enjambement de la césure normale de l'alexandrin au milieu d'un mot, cas à part des traits d'union.
Or, l'idée de Cornulier, c'est de supposer que le passage de l'alexandrin 66 aux semi-ternaires purs, c'est fait par acclimatation progressive. Et Cornulier va supposer que même si tous les alexandrins sont 66, les poètes s'appuient sur le semi-ternaire pour ne pas que le vers paraisse trop prosaïque.
Mais, pour oser affirmer cela, il faut déjà considérer qu'on sait de source sûr que le poète étudié maîtrise la portée maximale de la perception des égalités syllabiques. Parce que vous êtes un poète publié, et aussi parce que vous êtes morts et ne pouvez plus être soumis à des tests, Cornulier vous accorde la capacité de reconnaître l'égalité entre vers ou hémistiches de huit syllabes spontanément, messieurs Racine, Hugo, Rimbaud, Ronsard, etc. Non ! Si la majorité de la population n'atteint pas la limite maximale, au nom de quoi l'accorder sans preuve aux poètes, sous prétexte que leurs vers sont les plus beaux, etc. ?
Surtout que ce 48 ou 84, ce semi-ternaire donc, n'étant formulé nulle part à l'époque de Rimbaud et Hugo, il faut leur supposer une perception dont ils ne prennent même pas spécialement conscience, mais qui les conditionnerait. Cela n'a aucun sens. Et Cornulier puis Gouvard ont construit des corpus pour faire croire à une réalité statistique, sauf que j'ai exhibé des preuves que cette réalité statistique était factice, avec des enjambements de mots qui n'avaient pas été relevés chez Borel, en jouant sur le recoupement de plusieurs critères dont certains refoulés un peu vite par Cornulier, etc., en dénonçant la facilité avec laquelle Cornulier intégrait la césure à l'italienne dans ses relevés de semi-ternaires.
J'ai aussi souligné que les jeux acrobatiques à la césure étant souvent d'une, deux ou trois syllabes, mécaniquement de nombreux vers donneront l'impression d'une coupe soit à la quatrième syllabe, soit à la huitième syllabe, proportion considérablement augmentée avec les tolérances pour certains faits grammaticaux marginaux et pour les césures à l'italienne.
Cornulier se fonde aussi sur le trimètre comme tremplin vers le semi-ternaire, ce qui là a du sens, mais en réalité le passage du trimètre au semi-ternaire est beaucoup plus problématique qu'il ne veut bien le dire.
Et surtout, si la césure normale est maintenue, quoique chahutée, est-ce que le poète perd son temps à envisager une harmonie compensatoire 48 ou 84 ? Et Cornulier dit même "tous les poètes" puisqu'il leur accorde à tous la même logique comportementale, et la même perception maximale.
Je rappelle qu'Hugo, Rimbaud et les autres ne connaissent pas ce qu'est un semi-ternaire. C'est une invention du début du vingtième siècle chez les théoriciens du vers, de la fin du dix-neuvième siècle chez des poètes dont moi-même je suis incapable de citer un seul nom (il y avait un poète qui en faisait un dans le dossier sur Armand Silvestre à la bibliothèque de Toulouse, pas la municipale, une départementale avec une rubrique nécrologqiue et des coupures de presse, c'est le premier semi-ternaire authentique dont je sois sûr, et je ne sais même pas citer le nom de celui qui l'a écrit). Et Cornulier a lui-même exclu les rapports du simple au double, ou du simple à la moitié, ce qui fait qu'on se demande sur quoi il se fonde pour parler de l'harmonie compensatoire du 84 ou du 48, surtout quand ce 48 ou 84 ne fait qu'avoir une occurrence dans un poème en plusieurs alexandrins 66, puisque le 48 ne renverra à une égalité qu'avec des exemples isolés, épars et clairsemés qu'on ne trouve qu'une fois tous les dix mille vers à la lecture.
Je trouve le problème abyssal.
L'idée serait que les poètes aient recouru à la double mesure tout au long du dix-neuvième siècle. Il y aurait ainsi de nombreux semi-ternaires chez Hugo, et non pas un tous les dix mille vers. Mais c'est faux ! Hugo ne pratique que deux trimètres à la Corneille sur les plus de cinq mille ou six mille alexandrins de son Cromwell. Et au moins jusqu'à l'exil, dans son théâtre comme dans sa poésie lyrique, Hugo ne pratique pas le trimètre à tout va. Du coup, avant l'exil, la question du semi-ternaire chez Hugo ne se pose même pas en réalité. Et sous un autre angle, les rejets peuvent être d'une, deux, trois ou quatre syllabes, parfois cinq. Mais, à cause de la loi des huit syllabes, on ne prend jamais en considération les cas 1/11, 2/10, 3/9 ou 9/3, 10/2 et 11/1. On supposera toujours la reconnaissance de la césure normale dans les segments de 11, 10 ou 9 syllabes. Et il reste alors les configurations 7/5 et 5/7 où la tension par rapport à la césure n'est que d'une syllabe. C'est uniquement à cause de cette discrimination progressive qu'il existe l'illusion que le semi-ternaire peut se dégager statistiquement, et en réalité c'est faux. C'est aussi partiellement lié au fait que le recours au trimètre va s'assouplir, mais là encore c'est une pétition de principe d'affirmer que la désintégration du trimètre va de pair avec un appui de type semi-ternaire.
Tout ça, c'est de la fable.
Et Cornulier vient lui-même sur ce terrain. Sur la quatrième de couverture de  Théorie du vers, il le dit lui-même que les découpages en "coupes mobiles", en "pieds", etc., confondent le rythme et le mètre, le rythme étant, précise Cornulier, tout aussi présent dans la prose que dans le vers. C'est le mètre qui sépare le vers de la prose.
Dans le livre, il y a un chapitre "Mesures complexes" qui commence par une partie intitulée "Confusion du mètre et du rythme Invention de l'alexandrin tétramètre". Le fameux 3333 parfait qu'on peut assouplir avec des 42 et des 24, tétramètre qu'on enseignait encore dans la dernière décennie du vingtième siècle au lycée comme à l'Université, bien qu'aucun écrit n'attestait l'idée à l'époque d'un Ronsard, d'un Racine, d'un Corneille, etc.
Mais, justement, le trimètre n'est pas une double mesure, il est un rythme. Je citerai prochaine des passages où Cornulier le dit lui-même précocement dans son livre, mais s'en écarte au moment où il traite enfin le sujet en tant que tel.
Et ce problème de glissement du rythme au mètre, c'est exactement ce que je dénonce dans la lecture de "Tête de faune" où Cornulier a lancé une idée que d'autres métriciens ont suivie d'une césure qui tendait à changer d'emplacement quatrain après quatrain, mais toujours quelque peu approximativement. 
Depuis 1998, Cornulier n'en parle plus vraiment du semi-ternaire, mais il a façonné tout son discours. La théorie de l'évolution de l'alexandrin au dix-neuvième siècle qu'on a dans Critique du vers de Gouvard s'appuie explicitement là-dessus.
J'ai déjà contre-argumenté en indiquant que si Cornulier, Gouvard, Bobillot et d'autres voyaient des semi-ternaires de compensation quand la césure était chahutée par "comme", une préposition "sous", "par", etc., par un déterminant "leur", etc., il se trouvait que les mêmes poètes pratiquaient ces audaces parfois à l'entrevers : "Comme une / Aile de papillon" (Musset), parfois dans des vers de dix syllabes, et que les poètes ne se posaient pas la question de l'harmonie compensatoire. Pourquoi alors s'en poseraient-ils dans le cas de la césure normale de l'alexandrin ?
Et justement, Cornulier analyse les vers de 1872 de Rimbaud, ceux de dix, onze et douze syllabes, comme des cas de dissolution rythmique de la mesure, alors que, moi, j'ai adopté une autre méthode critique. J'ai préféré souligné les convergences d'une même forme de provocation à la césure sur plusieurs vers, et j'ai aussi utilisé différemment les critères de Cornulier. Au lieu de faire une étude avec tous les critères en même temps, je regarde déjà ce qu'il se passe avec le critère le plus important, celui de l'enjambement de mot, et j'ai pu en conclure que "Juillet" et "Mémoire" n'avaient d'enjambement de mot à la césure qu'exactement au milieu du poème : vers 14 de "Juillet" sur "station" et vers 21 et 24 du même quatrain post-médian dans "Famille maudite", résultat conservé dans "Mémoire" malgré les remaniements.
Pourquoi les métriciens : Cornulier et tous les autres, gardent-ils le silence sur ma méthode statistique ? il s'agit de preuves par les faits. C'est imparable. Le hiatus dans "Jeune ménage" est précisément à la place de la césure normale pour un décasyllabe littéraire.
Si le semi-ternaire est enfin mis à mort dans le modèle théorique, il devient sensible que les analyses des vers de 1872 de Rimbaud par les métriciens, Cornulier ou autres, sont du même ordre de confusion du mètre et du rythme que les analyses qu'ils ont dénoncé de l'alexandrin tétramètre chez Quicherat, Martinon et consorts.
Et enfin, on pourra analyser réellement ce qu'a voulu faire Rimbaud, et non plus affirmer que les vers sont flasques, sans césure, et que c'était le jeu de Rimbaud de s'ingénier à ce qu'il n'y ait pas de césure. Pour ne pas qu'il y ait de césure, il suffit de composer sans y prêter la moindre attention, de toute façon, ce qui ne suppose aucun génie, simplement un effort d'application pour ne pas faire revenir l'habitude mentale de l'hémistiche. 


A suivre !

mercredi 20 mai 2026

Dans les vers des Glaneuses de Demeny !

Le recueil Les Glaneuses et Les Visions font à peu près le même nombre de pages d'après mes renseignements, mais je n'ai accès qu'au premier. Je vais faire une recension des Glaneuses, puis de quelques poèmes épars de Demeny, faute de mieux.
Le recueil Les Glaneuses contient une proportion importante de poèmes en vers de huit syllabes : le quatrain liminaire "A ma mère" quasi décomposable en 44, "Les Glaneuses", "Coeur de lierre", "Tes sourcils noirs et ton front blanc", "Le Ruisseau", "Ave Stella", "Le Vent" qui a un remarquable premier vers au plan de la syllabation : "Le vent veut enlever ma page", "A une statue", "Fronton grec" et le poème "Tréteaux - Avant le rideau" qui introduit la pièce "La Flèche de Diane".
"L'Allée" adressé "A M. François Coppée" est un poème en strophe d'alexandrins, mais avec une strophe en octosyllabes qui revient à plusieurs reprises en guise de refrain ce qu'on peut comparer au bouclage de "Bal des pendus". Mais je dis bien "en guise de refrain", car les octosyllabes ne sont pas identiques d'une strophe à l'autre. Ce poème contient aussi une anomalie qui aurait pu être citée dans sa critique de la forme par Charnay : "Qui, dans leurs baisers fous, tuent l'arbre, leur amant." Demeny n'a pas compté le "e" de "tuent" comme une voyelle à part entière alors que ça n'a rien à voir avec l'élision du type "à tue-tête", vers où je relève la même mention "baisers fous" que dans "Rêvé pour l'hiver". L'entremêlement est bien construit : les octosyllabes font contraste au discours d'amour des alexandrins et crée une tonalité qui annonce bien sûr la chute et le fait que l'histoire se referme sur la mort, les alexandrins exaltant l'amour par un suicide et par un jeu sur la mémoire "Te souviens-tu..." Le contrepoint est pas mal fait. Le premier vers en octosyllabe de l'espèce de refrain a une efficacité réelle à chaque fois qu'on y revient : "L'allée était..."
"Sursum corda" est un poème en alexandrins, mais lui aussi est lancé par une strophe en octosyllabes. Il n'y aura pas d'autres strophe en octosyllabe, mais tout de même à la fin de la partie numéroté V nous avons une strophe où le dernier vers au lieu d'être un alexandrin est un octosyllabe, le poème se poursuivant en alexandrins au-delà. L'attaque de "Sursum corda" peut justifier de nouveau un rapprochement avec "Bal des pendus".
Les autres poèmes du recueil sont en alexandrins avec de temps une strophe d'alexandrins où se mêle minimalement l'octosyllabe conclusif de strophe.
Le recours à l'octosyllabe fait penser à l'influence d'époque du recueil Emaux et camées et, bien qu'en alexandrins, le premier poème dédicacé du recueil l'est précisément "A M. Théophile Gautier", avec le poème "Les Géants". Le poème suivant "Le Chapelet" est dédicacé au frère du poète : "A mon frère Georges Demeny".Les dédicaces ne sont pas nombreuses, il y a "Les Papillons" "A Alphonse Allenet", "Des larmes" "A une mère", "Fusain" "A Hector Dereux", "Le vieux château" au père du poète, "Ganymède" à Gustave Rivet connu aussi sous le pseudonyme "Hector l'Estraz", le recueil et le poème "L'Aveu" à la mère du poète, "Sursum corda" "A Louis Fiaux", 
et "Enfant et poète" est dédicacé "A Alphonse Bacot" qui sera le dédicataire de "La Soeur du fédéré".
"Pygmalion" est dédicacé "A Eugène Anceau", mais l'épigraphe est plus intéressante ici : Demeny cite Victor de Laprade : "Plus haut, toujours plus haut !" On pense inévitablement au "Altitudo altitudinum" du séminariste Léonard dont j'ai montré qu'il citait "effluves mystérieuses" de Demeny en référence à la critique du recueil Les Glaneuses dans Le Constittuionnel le 16 août 1870.  
Dès le premier poème en tant que tel du recueil, celui intitulé "Les Glaneuses", il se confirme que le poème "Les Soeurs de charité" a été composé en fonction d'échanges avec Demeny. Le poème de Rimbaud contient le vers : "Viennent la Muse verte et la Justice ardente", tandis que le poème en octosyllabes de Demeny contient la mention "muse ardente" dans le quatrain suivant qui n'est que le deuxième du poème "Les Glaneuses" :
 
Large est le guéret poétique :
Laissons-y glaner tour à tour
La muse ardente de l'amour
Avec sa soeur blonde et mystique.
Et j'observe que ce quatrain contient significativement le verbe "glaner" qui renvoie au titre "glaneuses".
Le second alexandrin de "L'Idéal" peut être comparé au "loin, bien loin" de "Sensation", mais il ne s'agit que d'une coïncidence ou plutôt convergence d'époque, Rimbaud s'étant inspiré bien plus directement de modèles antérieurs : "Que vous alliez bien loin, oh ! bien loin, dans un monde [...]".
Pour l'essentiel, les alexandrins de Demeny ont une construction assez sage. On verra quelques exceptions bien senties, mais le début du recueil est clairement classique. Même le vers présent : "On entend le fracas prolongé de l'orage," est de facture classique. Il y a un rejet d'épithète, mais les classiques s'autorisaient ce rejet à partir du moment où l'épithète était suivi d'un groupe prépositionnel complément du nom "le fracas de l'orage", "le fracas prolongé de l'orage". Il y a plusieurs vers sur ce patron dans le recueil Les Glaneuses. Ce poème en offre d'ailleurs un autre exemple : "Là-bas, dans le lointain bleuâtre des espaces[.]"
Un vers du même poème toutefois me surprend, car je ne peux m'empêcher de la rapprocher d'un vers des "Etrennes des orphelins" : "Votre aile s'alourdit aux vapeurs du nuage[.]" Il me faudrait faire une recherche sur la nature de cliché d'époque du vers : "Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux" (citation de mémoire). Ici, il ne s'agit que d'une coïncidence. Le trouble s'augmente pourtant avec le récit à la fin du poème à partir du pronom indéfini "on" : "On vole, on vole... / On va toucher... / On frémit... Tout à coup, voici que l'on s'éveille." Il doit s'agir d'une convergence d'époque.
Dans son premier recueil, Demeny ne pratique pas les prépositions et proclitiques d'une syllabe devant la césure à une exception remarquable près, mais il s'autorise à la suite des romantiques des césures après des mots grammaticaux de deux syllabes, et plusieurs fois il va s'autoriser une césure après la préposition "avec" qu'il affectionne donc tout particulièrement dans cet emploi, ainsi dans ce vers de "L'Idéal" dédicacé à Théophile Gautier : "Noire et pressée, avec les rumeurs de la houle[.]"
Demeny offre un premier exemple de rejet d'épithète mais pas à la césure, à l'entrevers : "au-dessus de la foule / Confuse". On a affaire à un poète résolument prudent qui donne des gages quand il pratique une audace. Notons que le sonnet "L'Idéal" est précisément celui qui contient la rime "fantômes"/"hommes" épinglé par Charnay, et il a dû y être d'autant plus sensible que les rimes des tercets sont disposées en rimes plates et qu'il s'agit de la rime conclusive elle-même. Et le poème est dédié à Gautier, le maître de la forme, rappelons-le !
Le poème "Anomalies" est en quatrains d'alexandrins à octosyllabe conclusif, et il offre une remarquable anaphore "J'ai vu...", procédé déjà utilisé par Lamartine, Houssaye et d'autres, mais ce poème peut entrer dans la série à mettre en regard du "Bateau ivre", vu les visions déployées, je ne cite que le tout premier quatrain :
 
J'ai vu le flot porter ses baves amoureuses
Sur les rocs où rugit un éternel hiver,
Et lancer sur l'or fin des plages lumineuses
     L'algue et les crabes au dos vert.
 
 [...]
Je vous préviens, la fin du poème n'a rien d'exaltant, ne criez pas au génie.
Le poème "Le Chapelet" dédié au frère Georges a ceci de frappant qu'il rend compréhensible l'envoi du poème "Les Pauvres à l'église" à Paul Demeny dans la lettre du 10 juin 1871 :
 
A l'Eglise, as-tu vu contre un pilier obscur 
En noir, se détachant sur la blancheur du mur,
Une pâme orpheline à genoux, recueillie ?
[...]
 Il y a d'autres poèmes qui confortent l'impression que "Les Pauvres à l'Eglise" suppose une lecture des Glaneuses, mais c'est le poème "Le Chapelet" qui en fournit l'impression la plus nette. Je note que pour le premier vers des deux poèmes on passe de "A l'église" en début d'alexandrin à "aux coins d'église" à la rime : "Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église". "Parqués" et "coins" font clairement écho à "contre un pilier obscur" par ailleurs. Le poème "Les Pauvres à l'église" contient précisément une césure après la préposition "avec", procédé particulièrement récurrent dont nous avons cité déjà un exemple dans le recueil de Demeny. On a une importance du regard dans les deux poèmes, une opposition entre la timidité de l'orpheline de Demeny : "Elle craint de lever un regard sur l'auteul," et l'effronterie des pauvres comme des dames des quartiers distingués chez Rimbaud. Et on peut opposer "mystères" à "mysticités" entre les deux morceaux : "Et frissonne au seul nom des mystères du ciel[,]" "Et les mysticités prennent des tons pressants[.]" Demeny reprend le principe renforcé par Banville de l'adverbe en "-ment" de la taille d'un hémistiche de six syllabes, procédé non pas initié par Banville mais renforcé par sa pratique : "silencieusement" est un hémistiche du poème de Demeny. Vigny, revenu à une versification classique dans Les Destinées, pratique lui aussi l'hémistiche comme un seul adverbe en "-ment". Pour rappel, malgré l'hémistiche "Nabuchodonosor", Hugo ne semble pas pratiquer l'hémistiche d'un adverbe de six syllabes en "-ment", ce qui fait que c'est toujours intéressant à relever si on aime à nuancer les pratiques poète par poète.
Demeny pratique justement un rejet verbal à la Chénier, à la Vigny trois vers plus loin : "Et les vastes piliers grandissent. - Chaque saint / [...]"
Enfin, dans la manière, les deux derniers vers sont à rapprocher de l'image finale des "Pauvres à l'Eglise" : 
Et la vierge est toujours au sein de l'ombre noire,
Egrenant doucement son chapelet d'ivoire.
On penserait pour égrener au "Châtiment de Tartufe", mais on voit aussi l'opposition aux dames qui font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
Notons que dans le poème suivant "Coeur de lierre" on a en octosyllabes un "tremblement jaune des cierges". Par ailleurs, je remarque que Demeny sait assez bien tourné les octosyllabes, à part dans un sonnet mal fichu. Ils sont même plus charmants que ses alexandrins, malgré une tendance à démarrer par des quatrains aux rimes lourdement symétriques au plan grammatical, mais il s'en émancipe vite.
Le poème "Coeur de lierre" mentionne aussi le "baiser d'or de l'absent".
Dans "Les papillons noirs", je constate un rejet d'épithète mais d'épithète détachée : "Les cierges vacillaient livides dans la nuit."
"Sanzio" offre un nouvel exemple de césure après "avec" : "Quel bel enfant avec ses granbds yeux bleu de ciel," et l'effet est très réussi sans doute facilité par la lecture influente de Victor Hugo, François Coppée et quelques autres.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que le recueil Les Glaneuses est un recueil en retard sur les audaces du Parnasse, mais qui prend soudainement le train en marche et vous allez voir tout à l'heure une audace particulièrement prononcée. C'est similaire au cas de Rimbaud avant septembre 1870. Il y a peu d'enjambements prononcés dans les manuscrits remis à Izambard ou dans la lettre à Banville de mai 1870, même s'il y a un "que" à la césure dans "Les Etrennes des orphelins". Demeny pratique moins que Rimbaud les rejets pourtant banalisés avant Les Fleurs du Mal de 1857 et 1861, Baudelaire n'ayant rien inventé, mais ayant accentué la prégnance de ces procédés. Le poème "La Soeur du fédéré" témoigne d'un bon en avant, donc quand Rimbaud recopie ses poèmes pour Demeny en octobre 1870 en accentuant la pratique de césures audacieuses Demeny était à un tournant similaire dans sa propre pratique. Il commençait à oser progresser en audace. Il n'ira bien sûr jamais aussi loin que Rimbaud, mais en octobre 1870 il devait évaluer Rimbaud comme un débutant certes précoce mais encore quasi au même point que lui d'évolution.
Ce poème "Sanzio" permet aussi d'identifier l'influence principale sur Demeny avec le vers : "A parlé je ne sais quelle adorable voix". Le jeu à la césure sur l'expression "je ne sais quel" est typiquement hugolien avec des exemples dans la première Légende des siècles, c'est à vérifier mais je le dis avec un instinct en lequel j'ai une très bonne confiance.
 Je vais éviter désormais de tout relever, le rejet "et l'effraye", les rejets d'apostrophe qui sont classiques depuis Corneille, etc.
Notons que "Sanzio" en alexandrins et "Ave Stella" en octosyllabes qui le suit ont des vers d'une licence sensuelle particulièrement sensible.
Même si "Ave, Stella" est le poème où Charnay a épinglé le "barbarisme" "effluves mystérieuses".
Demeny s'intéresse aussi au thème de la fille de "dix-huit ans", quand Rimbaud privilégie le motif de l'adolescent de dix-sept ans, Demeny étant plus porté à accompagner ce thème d'un désir sexuel. Le poème "Dix-huit ans" où je relève le passage : "Jeunesse, amour," qui me fait penser au second alinéa de "Angoisse" des Illuminations, contient un vers où la césure est semi-intéressante à relever au passage : "Être femme... c'est presque être un archange au ciel !" Il s'agit d'une césure plutôt hugolienne, à cause de la distribution et répétition de "être", la césure étant après "presque".
C'est ce poème qui contient vers sa fin la rime critiquée "ensoleillée"/"vallée". Moi, je trouve la facture imprécise tout à fait dans la note du poème, ça ne me choque pas du tout. Au contraire !
Les tercets du poème "Le Vent" font penser à certains de Verlaine, mais je passe plus vite.
Dans la pièce très connotée romantique "Sous le charme", je relève un rejet de coordination d'épithète : "et lourd" suivi d'un vers où la tête de locution prépositionnelle "avant" est devant la césure, puis on a de nouveau un rejet de coordination d'épithète "et terrible". On sent un désir d'émancipation et ce poème contient aussi l'expression "ou les sacrer poëtes" que Demeny pouvait reconnaître dans le "qui me sacra poète" des "Petites amoureuses". Toujours dans ce poème, on trouve un rejet d'épithète acceptable chez les classiques, et un rejet qui fait penser à un vers bien connu des "Poètes de sept ans" : "Car je préfère au rire insensible qui ment". Et enfin ce poème contient le sursaut soudain d'une césure avant-gardiste, un "de" à la césure qui a si j'ai bien compris été publié avant celui de Rimbaud dans son trimètre : "Morts de Valmy, Mort de Fleurus, Morts d'Italie[.]" Et je rappelle que dans les poèmes remis à Demeny, Rimbaud osait le "je" calé devant la césure dans deux sonnets "Ma Bohême" et "Au cabaret-vert". Voici donc le vers remarquable dans l'histoire métrique de Demeny :
 
Que de créer ! - que de faire rire ou pleurer !
 Ce vers ne peut pas être un trimètre, "e" de "faire" en huitième syllabe, et ce n'est pas non plus un semi-ternaire 4-8 à mon sens, car c'est la recherche acrobatique amenée en deux syllabes qui crée involontairement le partage grammatical 4-8 bien évidemment.
Cet article aura une suite bien évidemment, j'irai plus vite sur le reste des Glaneuses et nous parlerons de "La Soeur du fédéré" et d'une césure sur la préposition "par" !