jeudi 24 septembre 2026

Citons les faits, les dizains sources puis les parodies de Rimbaud ! Le Balai (***complément avant minuit)

Dans le second Parnasse contemporain, livraison de 1869 je suppose, puis publication en volume vers juillet 1871, Coppée publie ce poème-là avec le numéro IV :
 
J'adore la banlieue avec ses champs en friche
Et ses vieux murs lépreux, où quelque ancienne affiche
Me parle de quartiers dès longtemps démolis.
O vanité ! Le nom du marchand que j'y lis
Doit orner un tombeau dans le Père-Lachaise.
Je m'attarde. Il n'est rien ici qui ne me plaise,
Même les pissenlits frissonnant dans un coin ;
Et puis, pour regagner les maisons déjà loin,
Dont le couchant vermeil fait flamboyer les vitres,
Je prends un chemin noir semé d'écailles d'huîtres.
 Ce poème parle d'une promenade en banlieue avec mention du mot "champs", cela revient souvent dans les dizains de Coppée, mais aussi dans les dizains parodiques et bien au-delà de l'Album zutique. Ce thème a été travaillé par Rimbauid dans son dizain : "Je préfère sans doute..." qui précisément s'inspire d'un dizain XII du Parnasse contemporain dont l'attaque est : "Champêtres et lointains quartiers, je vous préfère / Sans doute..." où je souligne du coup le premier mot "Champêtres".
On peut se demander si le plaisir devant les pissenlits n'a pas inspiré d'ailleurs les chiens qui triturent les fleurs des plates-bandes. L'attaque de ce dizain est "J'adore", forme verbale qui revient dans d'autres poèmes de Coppée, et à la rime du vers 6 nous avons une forme conjuguée "plaise" qui rime avec "Père-Lachaise" et ce n'est pas la seule fois que le verbe "plaire" est à la rime dans des vers de Coppée.
Vous relevez aussi au vers 2 "murs lépreux" quand "Le Balai" a une occurrence du nom "mur" à son propre vers 2, à la rime qui plus est.
 Visiblement, Rimbaud a trouvé comique le couple des vers 6 et 7. Le poète s'attarde et avoue son plaisir pour les pissenlits dans les coins, ce qui laisse penser qu'il en mange !
C'est d'évidence les vers qui ont précipité la création du dizain "Le Balai" !
 
Le dizain "Le Balai" contient le calembour coprophage "chiendents" sur le modèle de la lecture scatologique du nom "pissentits". Le nom "mur(s)" est au vers 2 des deux poèmes, mais le vers 2 de Coppée inspiure clairement aussi le tour du vers 4 du "Balai" avec occurrence du mot "prairie" qui se subtitue aussi à "champs" du vers 1 du dizain de Coppée :
 
Racine prise à quelque ancienne prairie[.]
Rimbaud en a profité pour déplacer le déterminant "quelque" devant la césure, ce qui nous éloigne nettement en prosodie du vers de Coppée où le déterminant n'est même pas en tête d'hémistiche : "où quelque ancienne affiche". Rimbaud pratique aussi la diérèse à "ancienne" quand Coppée privilégie la synérèse.
On peut penser à un autre calembour latent. "Le Père-Lachaise" cède la place au siège des chiottes pour lesquelles le balai trouve son usage.
Rimbaud joue d'ailleurs sur l'idée de mort comme Coppée avec "l'esprit des soeurs mortes" et même le crin inerte ou le manche blanchi. Le vers : "J'aime de cet objet la saveur désolée" est la reprise du verbe initial du dizain de Coppée "J'adore" associé au plaisir de trouver des pissenlits dans les coins.
Voilà à l'avenir à peu près les annotations que vous trouverez au dizain "Le Balai" dans les prochaines éditions sérieuses des poésies de Rimbaud.
 
***
 
Toujours à propos du "Balai", je citais plus haut le début du dizain : "Champêtres et lointains quartiers, je vous préfère / Sans doute..." Je prévoyais de citer la suite immédiate qui semble elle aussi avoir participé à l'invention du "Balai" : "[...] par les nuits d'été, quand l'atmosphère / / S'emplit de l'odeur forte et tiède des jardins ; [...]". Le verbe "s'emplit" rappelle la parodie "Lys" de Silvestre, mais surtout "l'odeur forte et tiède des jardins" est évidemment à relier aux pissenlits appréciés dans les coins et cela a contribué aussi à la création de "J'aime de cet objet la saveur désolée", saveur partageant qui plus est le suffixe du nom "odeur". Mais je n'avais pas pensé que ce dizain si on en poursuivait la lecture contenait les termes "bals" et "balançoires" qui font songer à une possibilité chorégraphique du "balai".
Le poème XII de la série du Parnasse contemporain a donc eu une double influence forte sur la création de deux dizains de Rimbaud : "Je préfère sans doute..." et "Le Balai".

Insuffisance des recherches rimbaldiennes sur Coppée

A propos des parodies zutiques par Rimbaud de Coppée, il faut commencer par se reporter aux deux livres de Steve Murphy de 1990 et 1991 : Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion et La Ménagerie impériale, puisqu'ils contiennent des analyses de plusieurs pages de poèmes zutiques et notamment de dizains et du poème "Les Remembrances du vieillard idiot". Mais j'ai déjà fait remarquer que le chapitre sur "Les Remembrances du vieillard idiot" n'identifiait pas les sources de la parodie dans le corpus coppéen, ni même n'analysait les significations du poème zutique. Il s'agissait d'un article prônant plutôt une méthode de lecture enfonçant des portes ouvertes. Le poème étant parodique et faussement attribué à Coppée, les lectures du poème qui croyaient identifier des questionnements de Rimbaud lui-même sur sa sexualité étaient nulles et non avenues. On apprend également que ce n'est pas Murphy lui-même qui a découvert dans "Etat de siège ?" que l'hémistiche "l'honnête intérieur" retournait l'hémistiche "l'intérieur honnête" d'un dizain de Coppée, puisque Murphy attribuait cette découverte à Ascione. Or, Murphy ne fait rien de ce rapprochement et il ne constate pas à quel point le dizain de Coppée est abondamment démarqué dans "Etatt de siège". Je n'ai pas le volume Rimbaud ou la ménagerie impériale sous la main mais en-dehors de la rime "redingote"/"gargote" les rimbaldiens ne soulignent jamais par la suite les liens étroits entre "Ressouvenir" et "Croquis de banlieue".
Un deuxième ouvrage à consulter à l'époque n'est autre que l'édition du centenaire d'Alain Borer, très annotée par un nombre conséquent de divers intervenants. Je ne l'ai pas non plus sous la main.
Je prends maintenant la première édition de 2003 du livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat. Dans la partie sur la "Rime", il y a une section de quelques pages sur l'Album zutique (pages 138-141). C'est un peu court d'autant qu'il faut encore retrancher une page sur les sonnets des Stupra, mais certaines phrases sont intéressantes à relever pour donner une idée de la perception des parodies de Coppée par Rimbaud. Murat dit exactement la même chose que Murphy, Coppée n'aurait jamais fait rime "rive gauche" avec "sacoche". Coppée fait tout de même rimer "numéro" avec une terminaison "-au" dans un de ses dizains. Coppée jouerait sur une exception particulière, une prononciation fermée du "o" de "numéro" comme dans les mots graphiés "-au". 
 
Je vois le sous-préfet présidant le bureau,
Le paysan qui tire un mauvais numéro,
[...]
 
 Pour "verte ouate" dans "Le Balai", Murat soutient que Rimbaud pratique la diérèse : "vert' ouhate". Je ne suis évidemment pas d'accord, puisqu'on peut très bien lire "verte wate" et Murat donne en note un contre-exemple en ce sens que Marc Dominicy a relevé chez Rodenbach : "de ouate", sachant que l'élision étant exclue ici, pour le décompte des syllabes il faut lire "wate". Il me semble qu'il y a une preuve aussi de la lecture "wate" dans un vers de Verlaine ou d'un autre poète que connaissait très bien Rimbaud.
Mais revenons à notre sujet !
Pour "Etat de siège", on sait que Murphy a fourni une lecture qui ne tient pas compte du dizain mis en avant par Ascione et qui s'en tient à une lecture en soi et pour soi du dizain de Rimbaud. Murat s'inscrit dans cette continuité, puisqu'il se contente de dire que le "pauvre postillon" démarque le "dur charretier" ou le "joyeux invalide". Autrement dit, Murat se détourne du dizain pointé par Ascione pour considérer que le "pauvre postillon" suit le modèle générique de portraits de personnes humbles dans les poésies de Coppée. Pour "Le Balai" Murat parle de la pauvreté des rimes avec le défaut de consonne flottante : "blanc"/"gant", mais ne relève pas que le mot "gant" est repris à la rime d'un poème des Intimités de Coppée. Fait amusant, Murat admire les rimes solides du dizain "L'Enfant qui ramassa les balles..." à une époque où il ignore la révélation alors toute récente d'un fac-similé avec la signature "PV".
Notons une remarque intéressante : Murat fait un sondage sur les "dix premiers dizains de Promenades et intérieurs" parce que dit-il entre parenthèses ce son "ceux dont Rimbaud s'est le plus inspiré". En réalité, il faudrait préciser. Murat cite donc dix des onze premiers dizains de la série publiée dans le second Parnasse contemporain, et sans s'en rendre compte exclu la seconde série publiée dans Le Moniteur universel puis dans Le Monde illustré en juin et juillet 1871.  Il écarte aussi le dizain que Coppée a supprimé du recueil et qui est souvent évoqué comme source possible pour "Vénus Anadyomène". Mais l'affirmation de Murat est parfaitement gratuite. Outre que sur ces dix dizains, il y a des sources que jamais personne avant moi n'a mentionnées, Murat écarte le douzième dizain, le treizième dans la série du Parnasse contemporain qui contient le passage à cheval sur deux vers : "Je vous préfère / Sans doute". Pour illustrer la reprise de quelques rimes de Coppée, Murat se contente de mentionner la rime à l'envers avec passage au singulier "guinguette"/"baguette"  de justement "Je préfère sans doute..." Il cite plus évasivement la rime "redingotes"/"gargotes" sans remarquer qu'elle pose un problème, puisque Rimbaud s'inspire alors on ne sait comment d'un dizain "Croquis de banlieue" encore inédit et absent du recueil Promenades et intérieurs. Il cite aussi la rime "marronniers"/"casaniers", mais celle n'a pas été pratiquée par Coppée, lequel n'emploie d'ailleurs aucun des deux mots apparemment dans sa poésie en vers alors publiée.
Un doute me vient ! Murat écrit que "Rimbaud se contente de pasticher Coppée (avec des rimes comme redingotes::gargotes ou marronniers::casaniers)". Murat ne dirait pas que Rimbaud reprend ses rimes, mais qu'elles sont à la manière de ce que pourrait faire Coppée. Pour "redingote"/"gargote", il ne croyait pas si bien dire alors ! Et du coup, Murphy n'a peut-être pas identifié non plus cette rime dans "Croquis de banlieue". Décidément, il va falloir que je remette la main sur plusieurs livres pour tout vérifier.
A propos des "Remembrances du vieillard idiot", Murat dit que le poème prend modèle sur le recueil des Humbles. Rappelons que ce recueil n'a pas encore été publié quand Rimbaud compose ce morceau zutique, mais que des pré-originales paraissent alors dans des revues comme Le Monde illustré.
Pour moi, il faut penser aussi aux Poëmes modernes qui contient "Angelus" notamment, puis à la nouvelle "Ce qu'on prend pour une vocation" parue à ce moment-là dans Le Monde illustré. J'ajoute un fait remarquable : sur l'ensemble des dizains parodiques de Rimbaud, les deux premiers enchaînés commencent tous deux par le pronom personnel sujet à la première personne : "J'occupais..." et "Je préfère sans doute..." et ils seront les seuls dans ce cas. "Les Remembrances du vieillard idiot" ne commence pas par "Je" mais il s'agit d'une confession personnel où le "je" domine.
Murat compare "Les Remembrances du vieillard idiot" aux "Poètes de sept ans", "épopées intimes" écrit-il. J'aurais plutôt penser aux "Premières communions" qui d'ailleurs datent de juillet 1871, moment clef des publications des dizains de Coppée et des premières parodies de Verlaine. Murat compare également "Etat de siège" avec "Accroupissements".
Dans le volume collectif La Poésie jubilatoire, j'avais fourni une anthologie de textes utiles à la compréhension des parodies zutiques. Les rimbaldiens n'en ont rien fait, puisqu'ils ont systématiquement daubé les rapprochements avec la nouvelle "Ce qu'on prend pour une vocation" pour ce qui est des "Remembrances du vieillard idiot". Je remarque qu'il daube aussi la référence signalée par Roubaud aux "Contemplations de Victor Hugo". Tout se passe comme s'ils n'avaient jamais lu le livre La Vieillesse d'Alexandre. On peut hésiter à comparer "Contemplations" et "Remembrances" dans l'absolu, mais la forme ramassée "vieillard idiot" n'est pas anodine, ça se voit que c'est fait exprès pour sonner comme un écho à "Victor Hugo".
Ils ont aussi daubé "choses que j'ai vues" systématiquement.
Prenons le Dictionnaire Rimbaud. Les notices sur Coppée et les parodies de Coppée ont été rédigées par Seht Whidden, Yann Frémy, Denis Saint-Amand et Alain Chevrier. Ce dernier ne s'est pas gêné pour ne pas me mentionner au sujet des "Conneries" et des sonnets en vers courts "Jeune goinfre" et "Cocher ivre", mais il me cite pour le lien avec Coppée ("timlides sous les yeux ardents des connaisseurs") du passage : "sous l'oeil ardent des devantures", précisons qu'il faut aussi renvoyer à un dizain de Verlaine à ce sujet.
Les notices sont assez dérisoires et ne parlent quasi jamais des mécanismes parodiques : réécritures, reprise de mots ou de rimes, traitement similaire des césures, etc, parallèle de traitement entre un dizain de Rimbaud et un poème de Coppée. Pour le dizain "Les soirs d'été...", Chevrier ne relève même pas ma révélation que la signature "Francis Coppée" n'est pas inventée par Rimbaud, puisqu'elle est employée par la cible même et figure au bas de "Ce qu'on prend pour une vocation". Chevrier assimile "Francis Coppée" sous la plume de Rimbaud à une coquille qu'il corrige sans la commenter.
 Les notices de Chevrier sont particulièrement sèches. Pour "Etat de siège", voici une idée du contenu : le prosaïsme de Coppée est imité par l'hémistiche "où les gendarmes sont", tandis que "l'honnête intérieur" réécrit "l'intérieur honnête" d'un dizain de Coppée. Rien de plus. La "verte ouate" est renvoyée à d'autres descriptions du ciel chez Rimbaud, mais pas à celles de Coppée dans ses vers. Le titre est dit renvoyer au siège pour s'asseoir du postillon et à Paris deux fois assiégé récemment, sauf que l'expression "état de siège" est une locution figée qui fait que le renvoi aux deux sièges de Paris ne va pas forcément de soi, tandis que les liens que j'établis avec des poèmes des Intimités permettent de rire de l'idée de l'heure indélicate où les oiseaux s'indignent des amoureux qui baisouillent à la tombée de la nuit dans les bois.
Chevrier se contente de reprendre les données telles quelles qui sont non pas à la conclusion mais au départ de l'article de Murphy en 1990.
Chevrier a fait les notices sur "Le Balai", "Etat de siège", "Aux livres de chevet...", "Les soirs d'été...", mais à part sur ce dernier dizain il n'écrit qu'un paragraphe sommaire. Il ne développe rien sur "chiendent" à propos du "Balai", et du coup ne fait évidemment aucun lien avec la mention "pissenlits" dans un dizain significatif de Coppée qui dit tout aimer jusqu'aux pissenlits dans les coins !!!
Il fait celle aussi sur "J'occupais un wagon..." sans faire le lien avec les dizains que Verlaine a envoyés le 14 juillet à Valade, et il mentionne avec des réserves les identifications proposées par Ascione avec le duc d'Aumale et monseigneur Dupanloup, sujet sur lequel il me faudra revenir.
La notice sur "Je préfère sans doute..." est aussi de lui et il parle de deux dizains l'un en-dessous de l'autre, et pas d'un enchaînement.
A raison, Chevrier développe l'identification par Steinmetz d'une allusion à François de Pâris et aux convulsionnaires de l'époque, mais sans faire de lien avec la Commune, et sans rien dire de plus sur le dizain et surtout sur les réécritures de Coppée.
Les notices sur "Les Remembrances du vieillard idiot" et "Ressouvenir" sont faites par Seth Whidden qui trouve le moyen d'être encore plus lacunaire que Chevrier. Sa notice sur "Les Remembrances du vieillard idiot" tient un mince paragraphe ouvert comiquement par la mention "Long poème..." On dirait que Whidden a fait ses notices à contre-coeur en guise de remplissage. Il n'a pas dû passer une heure de temps à rédiger les deux notices.
Celle sur "Ressouvenir" est un cas d'école. Les premières lignes sont l'introduction mécanique sans effort : "Dizain de l'Album zutique présentant une satire du signataire apocryphe  du poème, François Coppée, dont la servilité supposée est particulièrement ciblée ici." La mention "servilité" mériterait d'être précisée, mais bref tout le monde peut dire que nous avons affaire à un dizain de l'Album zutique qui parodie Coppée. Comme il y a un dessin, on le mentionne en quelques lignes. Puis on cite des extraits du dizain "Ressouvenir" lui-même et heureusement il y a un trait d'esprit dans les dernières lignes pour sauver la notice : "c'est le poète impérial Coppée qui est caricaturé bien plus que l'Empereur." L'honneur est sauf.
La notice sur "Coppée" lui-même est faite par Saint-Amand, mais n'a pas grand intérêt.
Donc, pour apprendre des choses sur les parodies coppéennes, vous avez ma flopée d'articles récents.
Mais, dans une de ses notices sur les dizains, Chevrier fait remarquer que c'est typique de Coppée de faire des césures sur un mot grammatical d'une syllabe. J'en profite donc pour apporter ce complément.
Pour les deux premiers dizains enchaînés de Rimbaud, j'ai commenté les rejets de groupes prépositionnels, j'ai identifié les modèles chez Coppée et chez Verlaine. Je tiens à attirer l'attention sur le fait que Rimbaud s'étant inspiré de Verlaine : "Le sous-chef est absent du bureau : j'en profite" pour "J'occupais un wagon de troisième : un vieux prêtre", il y a une reconduction frappante du même procédé pour le premier vers du "Balai" : "C'est un humble balai de chiendent : trop dur".
Ensuite, dans les dizains zutiques de Rimbaud, il y a peu de poèmes où des mots grammaticaux sont à la césure. Par exemple, dans "Je préfère sans doute", Rimbaud place bien le "où" après la césure dans "Sur la table d'ardoise" où l'an dix-sept cent vingt" sachant que "Sur la table d'ardoise" démarque un hémistiche de Coppée "sur les tables de bois". En revanche, le "où" est à la césure dans ce vers de "Ressouvenir" : "D'un Paris limpide où des N d'or et de neige", poème "Ressouvenir" qui contient l'enjambement sur adverbe à la Banville : "tricolorement".
Le dizain "Le Balai" et le poème "Les Remembrances du vieillard idiot" sont les deux seules autres parodies à contenir des mots grammaticaux d'une syllabe à la césure. Rimbaud n'y recourt pas dans les autres dizains de l'Album zutique.

mercredi 23 septembre 2026

Sur les deux premiers dizains zutiques de Rimbaud ! Partie 2 : des sources plus difficiles à repérer...

 Le premier vers du second dizain de Verlaine dans sa lettre du 14 juillet 1871 à Valade contient les mots "sous-chef" et "bureau". Il s'inspire du vers suivant du dizain VII de la série fournie dans le second Parnasse contemporain : "Je vis le sous-préfet présidant le bureau[.]" Rimbaud semble avoir identifié cette source pour Verlaine puisqu'il a eu l'idée de faire commencer son premier dizain par une imitation du vers de Verlaine : "Le sous-chef est absent du bureau : j'en profite" et "J'occupais un wagon de troisième : un vieux prêtre", avant de commencer son second dizain par la rime "guinguette"/"baguette" qui est la reprise à l'envers de la rime au pluriel "baguettes"/"guinguettes" qui précède immédiatement le vers de Coppée que je dis une source pour Verlaine.
 
Vous en rirez. Mais j'ai toujours trouvé touchants
Ces couples de pioupious qui s'en vont par les champs,
Côte à côté, épluchant l'écorce de baguettes
Qu'ils prirent aux bosquets des prochaines guinguettes.
Je vois le sous-préfet présidant le bureau,
Le paysan qui tire un mauvais numéro,
Le ruban au chapeau, le sac sur les épaules,
Et les adieux naïfs, le soir, auprès des saules,
A celle qui promet de ne pas oublier
En s'essuyant les yeux avec son tablier.
 Je remarque dans ce dizain un autre fait étonnant. La rime "bureau"/"numéro" est approximative et ce caractère approximatif est prolongé par l'écho de la rime suivante "épaules"/"saules" qui renforce la fausse note du "mauvais numéro". Et cela est aggravé par l'écho à l'hémistiche qui suit immédiatement "numéro" : "chapeau". Je rappelle que dans son chapitre consacré à "Etat de siège" Murphy disait que jamais Coppée ne ferait rimer "gauche" avec "sacoche". "Numéro" se prononce-t-il comme "numéraux" ?
La source de Rimbaud pour sa rime "guinguette"/"baguette" est connue, et dans la foulée on a depuis longtemps remarqué que l'attaque de son dizain, le premier hémistiche : "Je préfère sans doute", est la quasi reprise d'un passage à cheval sur les vers 1 et 2 d'un autre dizain de Coppée :
 
Champêtres et lointains quartiers, je vous préfère
Sans doute par les nuits d'été, quand l'atmosphère
S'emplit de l'odeur forte et tiède des jardins ;
Mais j'aime aussi vos bals en plein vol où, soudains,
S'échappent les éclats de rire à pleine bouche,
Les polkas, le hoquet des cruchons qu'on débouche,
Les gros verres trinquant sur les tables de bois,
Et, parmi les chaos des rires et des voix
Et du vent fugitif dans les ramures noires,
Le grincement rhythmé des lourdes balançoires.
 Rimbaud a supprimé le "vous". Sa rime sur monosyllabes "mois"/"fois" s'éloigne sans doute de la rime "bois"/"voix" du modèle, mais juste apès sa rime "mois"/"fois" Rimbaud fait une assonance en "in" sur quatre vers, ce qui semble imiter l'assonance en "oi" sur quatre vers du présent dizain coppéen : "jacinthe"/"hyacinthe", "cent vingt"/"latin". Il est assez facile de comparer "Champêtres et lointains quartiers" avec "prairie étroite et communale", comme de rapprocher "par les nuits d'été" et "au mois / De mai". Le dizain de Rimbaud impose clairement une référence à la Commune avec "communale" et "mai", sans oublier l'arrière-plan de la "prairie amoureuse" rêvée dans "Les Poètes de sept ans" et qui s'oppose à la prairie "froide" des "Corbeaux".
Il est sensible également que le vers final du dizain de Rimbaud : "La toux des flacons noirs qui jamais ne les grise" garde quelque chose du "hoquet des cruchons", du "vent fugitif dans les ramures noires" et du "grincement" des "balançoires". Le rapprochement est naturel entre "sur les tables de bois" et "Sur la table d'ardoise". Visiblement, Rimbaud a réellement tenu à suivre au plus près son modèle : 
 
Je préfère  sans doute, au printemps, la guinguette
Où des marronniers nains bourgeonne la baguette,
Vers la prairie étroite et communale, au mois
De mai. Des jeunes chiens rabroués bien des fois
Viennent près des Buveurs triturer les jacinthes
De plate-bande. Et c'est, jusqu'aux soirs d'hyacinthes,
Sur la table d'ardoise où, l'an dix-sept cent vingt,
Un diacre grava son sobriquet latin
Maigre comme une prose à des vitraux d'église,
La toux des flacons noirs qui jamais ne les grise.
 Rimbaud n'a pas placé la forme conjuguée "préfère" à la rime, mais notez que Coppée fait rimer systématiquement "préfère" avec "atmosphère", comme on le voit plus haut et comme l'attestent encore trois autres exemples :
 
[...]
Qu'aux salubres parfums des forêts il préfère
La chambre obscure et son étouffante atmosphère,
[...]
 
Sa chambre bleue est bien celle que je préfère.
Mon bouquet du matin s'y fane, et l'atmosphère
Languissante [...]
 
Et à ces deux exemples des Intimités, s'en ajoute un autre dans "La Grève des forgerons". L'adjectif "salubre" sera retenu par Rimbaud dans sa "Rivière de Cassis".
Je pourrais ici citer plusieurs vers et dizains de Coppée pour montrer comment Rimbaud passe d'une invention à une autre au fil de lectures où Rimbaud rumine visiblement certains passages précis qui retiennent plus volontiers son attention. Je le ferai la prochaine fois, car je voulais maintenant indiquer une source qui ne s'identifie pas vraiment à cause de la reprise des mêmes mots. Ou du moins, il ne s'agit pas de reprises de mots caractérisés. Je l'ai déjà dit, le vers : "Maigre comme une prose à des vitraux d'église," s'inspire du vers du dizain IX de la série du second Parnasse contemporain : "Morne comme une armée après une défaite," et ce dizain IX contient aussi une mention de l'adjectif "étroit" : "Ce fourmillement noir dans ces étroites rues". Le rapprochement pour cet adjectif ne paraît pas bien probant en soi, mais il y a le coup de massue d'un troisième élément, le gallicisme "c'est" calé devant la césure, ce que Rimbaud reprend très clairement dans le dizain que nous interrogeons", mais aussi dans le dizain "Aux livres de chevet" :
 
Le ciel est rouge ; et c'est sinistre, n'est-ce pas ?
 
De plate-bande. Et c'est, jusqu'aux soirs d'hyacinthes,
 
Sexuelles : et c'est, n'est-ce pas ? cordial :
 
 La source unique est confirmée par la reprise du "n'est-ce pas ?" dans "Aux livres de chevet..." Notez que le vers de Coppée peut justement prendre une signification de réprobation involontaire de la Commune : "Le ciel est rouge ; et c'est sinistre". Le dizain : "Je préfère sans doute..." se sert de cette référence justement. Quant à l'adjectif "cordial", Rimbaud le réemploie à la rime dans "Ressouvenir" où le "souvenir" heureux est celui de la naissance du Prince Impérial. L'adjectif est employé à deux reprises mais pas à la rime par Coppée dans ses Humbles.
Le dizain IX décrit la foule et entre en écho avec les dissonances finales du dizain : "Je préfère sans doute..."
Le verbe "grise" à la rime a des présences marquées chez Coppée, dans "Angélus" et dans un poème des Intimités, mais il est temps pour moi d'aller dormir. Je laisse poursuivre les investigations à d'autres horribles travailleurs de la nuit.

lundi 21 septembre 2026

Remarques métriques préalables à une fouille méthodique du corpus coppéen !

Mes derniers articles autour des sources coppéennes aux poésies de Rimbaud ne font que laisser provisoirement de côté l'article "Arthur Rimbaud et François Coppée : invitation à la promenade". Je le reprendrai avec en en-tête un renvoi à la première partie. Mais ces articles sont sur le même sujet, l'influence de Coppée sur Rimbaud, et ils sont tout aussi importants. Il s'agit d'une nouvelle fournée d'explications décisives sur les contributions zutiques. Ce que je suis en train de dire, c'est que depuis les études de Pakenham, Murphy, avec un soupçon d'interventions de Jean-Pierre Chambon et de Marc Ascione, il n'y a plus aucune progression des études des parodies coppéennes, pas même pas les quatre rimbaldiens cités, ni par Teyssèdre. La seule exception, c'est moi, mais ce que j'ai dit dans le volume collectif La Poésie jubilatoire ou sur ce blog n'a été que dédaigné. Et puis, là, en 2026, je montre que le champ est bêtement laissé en friche et qu'il suffit de le reprendre pour faire des pêches miraculeuses, et ces pêches confirment ce que j'avais dit et qui a été dédaigné. J'ai été dédaigné pour la nouvelle "Ce qu'on prend pour une vocation", pour l'influence capitale des deux dizains enchaînés de Verlaine que celui-ci a envoyé dans sa lettre du 14 juillet 1870 à Valade, pour le dizain initial inédit de la nouvelle série avec à la rime la mention "choses que j'ai vues".
Il va de soi que jusqu'à un certain point les rimbaldiens, tout le monde même, a une maîtrise sensible du sens littéral des parodies zutiques de Coppée par Rimbaud. Ce qui résiste, c'est l'identification spontanée du "rejeton royal", les raisons subtiles de la rime "jacinthes"/"hyacinthes" et de l'allusion aux convulsionnaires autour de François de Pâris, et l'identification de "l'esprit de nos soeurs mortes". Les points de débat sur le sens concernent les points que je viens de soulever. Après, il peut y avoir un débat sur le degré de mise en place de la double lecture obscène quand la lecture littérale a déjà un premier sens mais qu'on sent que la grivoiserie se déverse par-dessus. Mais, on voit que la recherche sur les sources permet certainement de conforter des aspects de la compréhension littérale, de les préciser, cela permet de donner de la perspective à la raillerie du poème, on ne reste pas dans le sarcasme du poème pour lui-même. On voit nettement comment Rimbaud cible sa proie littéraire, on fait remonter parfois ce qui l'a fait réagir. On comprend mieux les zones d'ironie, on voit les articulations plus fines du sarcasme. Cerise sur le gâteau, on voit que Rimbaud a exactement le comportement fouineur du rimbaldien chercheur de sources, puisque Rimbaud, profitant ou non de confidences de Verlaine, part de l'identification des sources de Verlaine dans ses dizains et se sert de cette identification pour donner ses propres suites parodiques. On apprend en passant que Verlaine connaissait le poème "La Nourrice" avant sa publication dans Le Monde illustré, et je rappelle que les séries Promenades et intérieurs ne portaient pas de titres dans le Parnasse contemporain ou dans Moniteur universel et Monde illustré. Coppée n'a publié avec des titres que les dizains ultérieurs du recueil Le Cahier rouge. Donc, si vous suivez bien, vous avec trois indices que Verlaine et Rimbaud n'ont pas seulement lu les pré-originales de Coppée des Humbles et de Fais ce que dois, puisque Verlaine s'inspire de "La Nourrice" avant la mi-juillet 1871, Rimbaud reprend la rime "redingote"/"gargote" de manière patente et à la même place que dans le dizain "Croquis de banlieue", mais en plus plusieurs dizains de Rimbaud portent un titre "Le Balai", "Ressouvenir" ou "Etat de siège", ce qui voudrait dire que Rimbaud connaissait le dizain "Croquis de banlieue" et d'autres comme porteurs d'un titre et seulement dès la transcription du "Balai" ou de "Etat de siège". J'ajoute que je pense que Rimbaud s'est aussi inspiré de passages du poème alors encore inédit intitulé "Olivier" et je soupçonne un fait du même ordre pour certaines poésies de Léon Dierx sources de "Vu à Rome". On soulève vraiment le couvercle de la marmite pour voir comment se passent les interactions entre poètes au sein du Cercle et même un peu au-delà.
On voit aussi que j'ai une certaine façon d'établir l'évidence des sources. Je ne fais pas qu'identifier un élément saillant, je travaille sur la convergence de plusieurs faits, certains patents, d'autres beaucoup moins. Il y a les rimes, les occurrences d'un même vocabulaire, le recours au dizain de rimes plates, le registre réaliste en poésie, le parallèle de sujets, les inversions thématiques, le traitement décalé des descriptions poétiques du ciel, etc.
Il y a aussi des parallèles de moule syntaxique : "Maigre comme une prose à des vitraux d'église", décalque un vers précis.
Evidemment, il n'y a pas un procédé métrique qui serait la propriété exclusive de Coppée et que Verlaine et Rimbaud n'auraient qu'à imiter. J'ai d'ailleurs souligné que Rimbaud évitait les reprises telles quelles. Coppée préfère en général, ce qui le rapproche de Verlaine, placer la préposition "parmi" devant la césure, Rimbaud la place à deux reprises après la césure dans "Etat de siège", ce qui n'empêche pas que ce soit dans le ciblage parodique des vers de Coppée. Verlaine repère l'expression "bien vite" (citation approximative de mémoire) à la rime chez Coppée et il la déplace en rejet après la césure.
On peut s'amuser à chercher les mots des poèmes parodiques de Rimbaud chez Coppée. Il suffit de coller les uns à la suite des autres les poèmes de Coppée sur un seul fichier en vérifiant tout de même qu'il n'y ait pas d'erreurs. Je rappelle que Bardel qui fustige l'édition de Guyaux commet plein de coquilles dans les transcriptions de son site : "ombre au bas ventre" au lieu de "ombre au bas du ventre" dans "Les Remembrances du vieillard idiot", six versets au lieu de cinq pour "A une Raison", etc. Il faut se méfier de ce qu'on reprend. Sur Wikisource, le poème "Innocence" de Coppée n'est complet que dans le premier Parnasse contemporain, il manque deux quatrains dans la transcription du Reliquaire. Il faut quand même donc faire attention, mais on crée un fichier puis on recherche par mot, et on peut filtrer avec des combinaisons de lettre :"perm" au lieu de "permis", "permettre", ça fait moins de recherches à effectuer, par exemple. Mais on voit que ça ne suffit pas. Si vous faites que chercher ainsi, votre enquête va être aride et vous allez passer à côté de détails intéressants. Le rapprochement entre "pissenlits" et "chiendents", il ne peut se faire que par ce que vous avez un esprit vif. Et si vous identifiez de mêmes mots entre un poème de Rimbaud et un de Coppée, il faut évidemment prendre le temps d'inspecter le poème de Coppée pour éprouver s'il n'y a pas d'autres bonnes raisons de faire un rapprochement. Il y a des mots que Coppée et Rimbaud ont utilisé tous les deux, et je ne vois pas de raison d'en parler. Si j'en parle, c'est parce qu'il y a de la matière qui accompagne l'occurrence d'un même mot.
Rimbaud a pu s'inspirer d'une prose de Coppée "Ce qu'on prend pour une vocation" et "Aube" est un poème en prose qui pointe vers un dizain de Coppée, mais comme pour l'essentiel on confronte deux corpus en vers, il y a un autre point à traiter.
Les universitaires n'ont pas l'air d'avoir compris qu'ils auraient pu faire bosser des étudiants sur des sujets d'histoire d'évolution dans la pratique du vers. Les césures et entrevers de Coppée pour une partie sont des faits propres à l'évolution poétique en cours au dix-neuvième siècle. Il y a des césures de Coppée qui ne sont pas familières à un Racine, à un Boileau, et il y a même des césures qui ne sont pas familières aux poètes romantiques, pas même à Hugo, puisqu'Hugo ou Desbordes-Valmore ou Musset ont créé les césures déviantes des parnassiens, mais en ne les employant qu'avec une extrême rareté.
Moi, je lis Coppée, je suis frappé par le nombre de vers où le mot "qui" est à la césure, et je relève aussi le pronom relatif "où", la forme "quant", etc. Je relève que Coppée entre souvent en résonance avec des rimes et des pratiques à la césure de Verlaine, et notamment au plan des trimètres. Je remarque que Coppée après Hugo et Mendès à placer la forme "jusqu'à" devant la césure. On ne s'en rend pas compte quand on n'y fait pas attention, mais ça dessine d'un côté un modèle coppéen précocement abordé par Rimbaud qui en avait conscience, et d'un autre côté il y a un profil métrique coppéen légèrement personnel qu'on peut dégager en identifiant les choix métriques qu'il affectionne et aussi les configurations pour le sens qu'il privilégie pour créer des effets métriques.
Puis, on peut aussi repérer quand les retours des procédés sont abondants ou quand ils rebondissent l'un après l'autre fluidifiant le vers ou sont espacés et font contraste avec un retour à une scansion plus classique.
Dans les dizains parodiques de Rimbaud, il y a aussi des observations à faire. Cela ne veut pas dire que ce que fait Rimbaud est l'identification exacte d'une manière de Coppée, mais on dégage d'un coup des constantes des parodies de Rimbaud dont il convient dès lors d'interroger la signification, les visées.
Prenons "J'occupais un wagon de troisième..." Le rejet "de troisième" du premier vers" revient en force dans les derniers vers : "De caporal", "d'un tunnel" et même s'il n'y a pas rejet on y ajoute automatiquement la symétrie avec rime d'un vers à l'autre : "De caporal", "D'un rejeton royal". Ce procédé revient avec des rejets moins nombreux mais plus cassants dans le second dizain : "De mai", "De plate-bande". Il y a un autre fait stylistique majeur qu'adopte Rimbaud dans les deux dizains enchaînés qu'il fournit en début d'Album. Rimbaud pratique la coordination d'épithètes qui enjambe les structures métriques. Dans "Je préfère sans doute...", il le fait en recourant à l'adjectif "triste", cet adjectif et les mots de la même famille étant particulièrement abondants dans sa poésie, avec aussi un plan de coordinations d'épithètes à l'occasion. Rimbaud coordonne "énergique" qui n'est pas tellement coppéen avec "triste" : "me fit la demande énergique / Et triste en même temps". Il n'y a pas de rejet, mais il y a l'enjambement. Dans "Je préfère sans doute...", Rimbaud fait la même chose avec un autre adjectif affectionné par Coppée "étroit", "chambre étroite", etc., et Rimbaud crée "prairie étroite et communale", sachant qu'il va reprendre l'adjectif "étroit" dans un autre dizain : "Kiosque mi-pierre étroit où je m'égare", en jouant sur le rejet à la césure. Et à chaque fois que je lis "étroit" dans les vers de Coppée, je pense aux vers de Rimbaud qui persiflent ce tic d'écriture. Rimbaud s'inspire aussi d'une certaine manière sèche d'isoler le dernier vers chez Coppée avec une tendance à créer un vers dont on ne sait plus s'il est une conclusion ou une ouverture, Rimbaud gardant tout de même plus nettement l'idée conclusive que Coppée.
Ils étudient quoi dans les universités sur Rimbaud ? sur la versification ? Moi, j'en ai des idées pour bien analyser et commenter les poèmes. Sur l'Album zutique, je montre que sans problème je fais des découvertes avec un petit peu de méthode dans l'observation, je vous explique la méthode à l'avenir pour continuer de faire des remarques profitables et avoir toujours une érudition plus subtile.
Ni Murphy ni Cornulier ne font ce que je fais ci-dessus, ni tous ceux qui se réclament d'eux. Puisque là je parle à la fois d'organiser une approche où on fait parler les faits métriques, et une approche où on étudie à fond les sources pour faire parler les visées parodiques des poésies rimbaldiennes.
Vous imaginez ce que serait l'université si des gens comme moi y officiaient ?
Vous imaginez que ce que je vous explique ça peut faire renaître des vocations de poètes ambitieux, alors que là vous en êtes à étudier Hélène Dorion au bac de français ? à donner des prix Goncourt à Pennac, van Cauwelaert, l'auteur des Bienveillantes ou Houellebecq ou que sais-je encore ? 

dimanche 20 septembre 2026

Sur les deux premiers dizains zutiques de Rimbaud ! Partie 1 : un wagon à trois Rimbaud, Verlaine et Coppée !

Dans son édition en Folio Classique des Œuvres complètes de Rimbi-Rimbo, Adrien Cavallaro dit ceci à propos des deux premiers dizains zutiques de l'Album :
 
   "J'occupais un wagon..." est le premier "coppée" de l'Album zutique [...]
   "J'occupais un wagon..." présente un scénario à la manière de, plutôt qu'il n'emprunte directement au modèle qu'il tourne en dérision [...]
   A la suite de "J'occupais un wagon...", ce nouveau "coppée", l'un des modèles du genre, détourne, suivant une pente licencieuse, une série d'éléments typiques de la poésie des Promenades et Intérieurs, en puisant sans réserve à la source de plusieurs dizains [des deux séries déjà publiées par Coppée].
Il sépare nettement les deux dizains, il commente l'un puis l'autre et le statut de premier dizain ne profite forcément qu'au seul "J'occupais un wagon..." Or, il manque là un aspect essentiel de la mise en page du feuillet zutique, les deux dizains sont soudés l'un à l'autre. Alors que, dans l'Album zutique, tous les autres dizains sont isolés, nous commençons par deux dizains enchaînés, ce qui est un rappel évident du principe de série : 18 dizains dans le second Parnasse contemporain, 23 dans Le Moniteur universel le 19 juin repris ensuite dans Le Monde illustré le 8 juillet. Le second Parnasse contemporain a été publié initialement en livraisons, mais sa publication en un seul volume coïncide avec le mois de juillet 1871. Donc, Rimbaud publie deux dizains enchaînés pour parodier le principe de série. Mais, s'il le fait, c'est que quelqu'un l'a devancé, à savoir Paul Verlaine. Celui-ci, dans sa lettre du 14 juillet 1871 à Léon Valade, a publié deux dizains enchaînés à la manière de Coppée. Verlaine a poussé le jeu plus loin que Rimbaud en reportant une numérotation fictive : LXII et LXIII, un LXIV étant annoncé. Ces deux dizains LXII et LXIII envoyés à Valade le 14 juillet figurent dans l'Album zutique, mais sans être enchaînés et sans numérotation, ils sont même séparés en étant transcrits sur deux feuillets éloignés l'un de l'autre. Il va de soi que Rimbaud a lu un état manuscrit initial où les deux manuscrits étaient enchaînés, peut-être la lettre même de Valade que nous connaissons. Pourquoi pas ? Donc non seulement Cavallaro sous-estime l'effet d'enchaînement des deux premiers dizains de Rimbaud, mais, fût-ce involontairement, il crée l'illusion que Rimbaud a initié le principe du dizain à la manière de Coppée, alors que la lettre du 14 juillet à Valade prouve l'antécédent verlainien. Et cet antécédent permet de constater une troisième erreur de Cavallaro, puisque pour le premier dizain "J'occupais un wagon..." Cavallaro minimise la question des sources. Or, il y a une double source aux deux premiers dizains de Rimbaud : il y a les dizains de Coppée bien sûr, mais il y a aussi les deux dizains de Verlaine. J'ai déjà détaillé tout ceci, mais il faut y revenir. Précisons un autre point. Verlaine a pratiqué le dizain de rimes plates dans deux poèmes de La Bonne chanson. Il ne s'agit pas alors de parodie, mais on relève l'intérêt immédiat de Verlaine pour les expérimentations de Coppée.
Commençons par citer les deux dizains enchaînés de la lettre à Valade. N'ayant pas sous la main d'édition de Pakenham (car il y a des différences de ponctuation), je recopie à partir de la correspondance de van Bever.
 
          Promenades et Intérieurs
 
LXII
 
Bien souvent dédaigneux des plaisirs de mon âge,
J'évoque le bonheur des femmes de ménage.
Ayant changé de sexe en esprit bien souvent,
Un cabas à mon bras et mon nez digne au vent,
J'ai débattu les prix avec les revendeuses.
Bien souvent, j'ai, sous l’œil des bourgeoises grondeuses,
Et non sans quelque aplomb qu'on ne saurait nier,
Dirigé cette danse exquise du panier
Dont Paul de Kock nous parle en mainte parabole.
La nuit vient : je m'endors et j'aime Rocambole.
 
LXIII
 
Le sous-chef est absent du bureau, j'en profite
Pour aller au café le plus proche au plus vite,
J'y bois à petits coups, en clignottant les yeux,
Un mazagran avec un doigt de cognac vieux
Puis je lis - (et quel sage à ces excès résiste ?) -
Le Journal des Débats, étant orléaniste.
Quand j'ai lu mon journal et bu mon mazagran,
Je rentre à pas de loups au bureau. Mon tyran
N'est pas là, par bonheur, sans quoi mon escapade
M'eût valu les brocarts de plus d'un camarade.

LXIV
..................................................................
Le premier dizain de Rimbaud : "J'occupais un wagon s'inspire directement du second dizain de la lettre de Verlaine du 14 juillet.
Comparez les premiers vers, ponctuation (je rétablis celle dont j'ai le souvenir dans l'édition de Pakenham, le double point) et césure, plus les mots classifiants : "sous-chef" ou "troisième" ou les mots qui font contraster la présence (occupais) à son contraire "absent" :

Le sous-chef est absent du bureau : j'en profite
 
J'occupais un wagon de troisième : un vieux prêtre
Pour la césure, il faut comparer les rejets "de bureau" et " de "troisième", deux segments de trois syllabes métriques, ce qui veut dire que les doubles points sont symétriques dans ces deux vers, tous deux après la neuvième syllabe d'alexandrin.
Verlaine a attaqué son cinquième vers par l'adverbe "Puis", Rimbaud reprend l'idée pour l'amorce de son quatrième vers, et dans la foulée, même s'il y a une corruption orthographique qui surprend, Rimbaud le mot "brocarts" du dernier vers dans ce même quatrième vers :
 
Puis je lis - (et quel sage à ces excès résiste ? -
Le Journal des Débats, étant orléaniste.
M'eût valu les brocarts de plus d'un camarade. 
Puis ce chrétien, bravant les brocards impolis
 La comparaison peut aller plus loin, puisque "chrétien" peut reprendre "sage" en idée et aussi au plan de la couleur politique donnée à un personnage "orléaniste".
Le dizain de Verlaine parle du plaisir de boire, ce qui sera repris par Rimbaud dans son second dizain, mais ici nous pouvons faire le parallèle entre deux plaisir, celui de déguster un bon verre face au plaisir de la chique de caporal ou du brûle-gueule, boisson contre tabagie. Et Rimbaud garde une idée de l'expression de la sensation de plaisir avec ce front qui se met à la fenêtre pour savourer l'instant. Rimbaud peut s'inspirer en même temps du "nez au vent" du précédent dizain de Verlaine. La fin du dizain de Rimbaud semble passer du coq-à-l'âne précisément sur le modèle du premier des deux dizains de Verlaine. On passe à un souvenir, puis à la cause du désir de la chique de caporal et le poème s'arrête là mentionnant une ville "Soissons" qui nous suspend à l'odeur fétide du fion en pleine figure.
Rimbaud s'est sans doute aussi inspiré de ce vers du premier dizain de Verlaine : "Bien souvent, sous l’œil des bourgeoises grondeuses," pour créer cette idée du prêtre qui brave les brocarts impolis, et comme il sait que Verlaine s'est inspiré directement de vers de Coppée, Rimbaud donnera lui-même son imitation dans un autre dizain.
Mais, je voudrais maintenant attirer votre attention sur un fait remarquable.
A la mi-octobre 1871, Rimbaud a pu lire la pré-originale du poème "La Nourrice" dans un numéro du Monde illustré, ce qui n'était pas le cas de Verlaine quand il envoie ses deux dizains à Valade le 14 juillet. Le poème "La Nourrice" a été publié en septembre 1871 dans Le Monde illustré. Rimbaud s'est inspiré de vers de "La Nourrice" pour sa composition. Le poème "La Nourrice" est certainement une des pièces les mieux écrites et les plus savoureuses du recueil Les Humbles. C'en sera le poème d'ouverture. Le récit est atroce à souhait. Je vais revenir sur le récit dans son ensemble, mais la partie "II" évoque un voyage en train. La femme passe la nuit dans un train bondé. Le premier vers de cette partie "II" contient le mot "wagon" repris par Rimbaud, mais cette partie II est composé de séquences de vers séparées par des blancs et cette première séquence se termine par une coordination : "Le rhum et le cigare" qui coïncide avec le basculement du dizain de Verlaine à celui de Rimbaud, du mazagran et cognac au brûle-gueule avec la chique de caporal. Et à l'intérieur de cette séquence, il y a des détails qui contredisent le discours de Cavallaro selon lequel Rimbaud n'emprutnerait pas à son modèle et inventerait librement son scénario. En effet, cette femme va devoir effectuer un travail de nourrice à Paris. Elle vient de mettre un enfant au monde, mais à cause des dettes et surtout d'un plan odieux du mari elle doit vendre son lait à de riches parisiens pour ramener de l'argent au foyer, le mari étant supposé s'occuper de l'enfant pendant ce temps au moyen de biberons. Donc la nourrice passe une nuit atroce dans le train parce que les seins pleins de lait elle songe à son enfant. Le parallèle avec le métier de nourrice est entretenu par Rimbaud qui parle d'un "prêtre" qui a été "aumônier-chef / D'un rejeton royal condamné derechef". L'horrible nuit est pour sa part transformée en "tunnel" avec toute la dérive pétomane que suppose la chute : "près Soissons, ville d'Aisne". En larmes en pensant à son enfant, la mère essaie de se cacher de ses voisins, un "groupe de soldats" qui la trouvant "honnête" d'allure sont "mis en train" (jeu de mots de Coppée) et "Vocifèr[en] en choeur un immonde refrain". On retrouve une idée de cette source quand le chrétien brave les brocarts impolis... Mais Rimbaud reprend aussi le fait que la nourrice se mettre à la fenêtre :
 
C'est ainsi qu'elle dut passer la nuit entière,
Tout en larmes, mettant la tête à la portière
Et buvant à longs traits l'air glacé du ciel noir,
[...]
 
 Il est évident que nous avons la source des vers 2 et 3 du dizain de Rimbaud :

                                [...] un vieux prêtre
Sortit un brûle-gueule et mit à la fenêtre,
Vers les brises, son front très calme aux poils pâlis.
[...]
 Mais ce "Vers les brises" nous amène à considérer que ça implique aussi les deux derniers vers où l'ennui du prêtre prend le relais de celui de la nourrice et surtout où on a la superposition cruelle entre "buvant à longs traits l'air glacé du ciel noir" et "Vers les brises, [...] près Soissons, ville d'Aisne". On savoure à longs traits les flatulences, les haricots de Soissons.
Et là, vous devez remarquer que Rimbaud s'inspire de cette séquence de "La Nourrice" en ayant constaté que dans le dizain de Verlaine : "boit à petits coups" est l'inversion même de "buvant à longs traits". Notez que "buvant à longs traits" semble aussi réécrit par Rimbaud en "bravant les brocarts impolis", "buvant" et "bravant" sont proches phonétiquement, tandis qu'un calembour sur "traits" donne "brocarts impolis".
Je disais que Rimbaud s'était aussi inspiré du premier dizain et notamment du "nez au vent". Or, dans le premier dizain de Verlaine, nous avons une description de servante qui rappelle les premiers vers de "La Nourrice" quand elle était embauchée pour les marchés rustiques de la Saint-Martin et de la Saint-Jean, passage où je me demande si "Exacte comme un coq" n'a pas fait penser Verlaine à Paul de Kock, mais en tout cas Verlaine aussi s'inspire de "La Nourrice" dans son second dizain. La mention "au plus vite" à la rime est reprise à un rejet à la césure au vers 7 de "La Nourrice" :

A peine arrivait-elle sur ces marchés rustiques,
Qu'un fermier embauchait au plus vite, enchanté
Par se figure franche et sa belle santé ;
[...]
 Et la parenthèse "(quel sage à ces excès résiste ?)"  s'inspire d'un vers à peine un plus loin qui s'interroge sur la sagesse de "La Nourrice" encore jeune fille en début de récit :
 
Sage ? Qui sait ? Mais nul n'en médisait du moins.
 Et "brocarts" dérive de la mention verbale "médisait". En clair, Rimbaud s'est inspiré de "La Nourrice" parce qu'il savait que c'était une source au second dizain enchaîne de la lettre de Verlaine à Valade.
Maintenant, cela introduit une idée importante : Verlaine avait accès à une lecture inédite du poème "La Nourrice" sous forme de manuscrit ! 
 
Bonus : A noter que les frères Margueritte, apparentés à Mallarmé, ont écrit un livre sur la Commune à laquelle ils adhéraient, mais aussi un livre sur la défaite de Sedan où une phrase m'a impressionné : Napoléon III et son fils auraient voyagé dans un "wagon de troisième", l'expression même de Rimbaud, mais l'écrit des frères Margueritte est postérieur. Je n'ai pas réussi à progresser sur cette piste étrange.
Je la mentionne à tout hasard. Je n'ai d'ailleurs pas parlé du rejeton royal du dizain de Rimbaud. Ce n'était pas le sujet.
Un des frères Margueritte a eu un succès, en partie de scandale, avec le roman La Garçonnière. 

vendredi 18 septembre 2026

"Que tu sais" : encore une nouvelle glane Coppée/Rimbaud (et son supplément à 15h30)

 Vous croyez que c'est fini. Non, pas encore !
Dire que quand j'étais enfant j'allais chercher le pain, de format belge, un peu comme du pain de mie, chez le boulanger François Coppet dans le village de Sivry où habitaient mes grands-parents maternels qui étaient fermiers, cela a un kilomètre de la frontière française, ce qui accentuant le côté paisible de ce coin de campagne à la limite du territoire.
Mais bref je m'égare.
Je montre facilement qu'en lisant consciencieusement les poésies de Coppée on fait des pêches miraculeuses.
J'ai déjà mentionné sur internet et aussi dans un article du collectif La Poésie jubilation que l'hemistiche "Les tilleuls sentent bon" était la reprise d'un hemistiche des Intimites, sauf que Rimbaud faisait passer sa reprise d'un second hemistichecd'alexandrin à un premier hemistichecd'alexandrin.
J'ai déjà signalé il y a toujours aussi longtemps, bientôt vingt ans, que "Première soirée" ou "Trous baisers" s'inspirant non seulement de Victor Hugo mais de l'ambiance exotique de maints poèmes des débuts de Coppée,  Reliquaire et Intimités,  certains poèmes de volupté étant d'ailleurs en octosyllabes chez ce modèle.
J'ai publié il y a plus de quinze ans sur le blog Rimbaud 8vre que ce qui retient Nina est une parodie de deux poèmes consécutifs des Poésies de Musset : Chanson de Fortunio et A Ninon, et que le quatrain de Ce qui retient Nina et Mes petites amoureuses était celui de la Chanson de Fortunio qui se trouve être d'un emploi rare parmi les poètes reconnus. Alain Vaillant et Adrien Cavallaro ne me citent pas et sans aller dans tous mes développements font semblant de savoir que la strophe de Ce qui retient Nina est prise à Musset. Depuis, sur ce blog, j'ai souligné l'importance de la préface de Glatigny à son volume reeditant trois de ses œuvres en 1870 dont Le Bois que j'ai signalé comme source à Tête se faune, ce dont Chevrier et Cavallaro veulent la encore s'emparer.
Mais, il y a dans le poème Ce qui retient Nina une autre subtilité le tour "que tu sais". Le poète dit à Nina " tu me parlerais la langue franche que tu sais. Ce "que tu sais' est pratiqué par Coppée dans Intimités.  A la fin d'un poème il dit à sa belle je te ferais le baisers que tu sais sur le front.
Et notez que puisque je parle de Ce qui retient Nina daté du mois d'août 1870, quand Rimbaud a pu lire la recension des Glaneuses ou était épinglé le barbarie du féminin "effluves mysterieuses" j'en profite pour dire qu'à côté de Musset, Demeny, Isidore Ducasse, Léonard en soutane, il y a aussi Coppée qui emploie ce nom au féminin, il est même à la rime je crois, et cela dans un poème des Intimités. 
Et je n'en ai toujours pas fini 1vec ce recueil d,'Intimités qui contient encore des sources pour Les Remembrances du vieillard idiot et pour divers dizains.
J'ai du mal à passer d'une page internet à l'autre sur un portable, mais préparez-vous à de nouvelles citations évidentes.
Ce que je vous montre, c'est que personne ne prend au sérieux Rimbaud puisque personne n'a creusé à fond en essorant le sujet la question des sources parodiques qui est nécessaire à la pleine compréhension des visées satiriques des morceaux rimbaldiens.
Je pense qu'il faudra aussi bientôt un travail de mise au point sur ce qui reste hermétique ou est déjà élucidé dans les œuvres de Rimbaud, et grâce à qui les lectures ont été établies.
Je persillé les universitaires par rapport à ce qu'ils me font, mais les meilleurs lecteurs sont à part moi qui en ai été en partie un des universitaires. L'amateur ne comprend rien à Rimbaud et se réfugie derrière sa relation intime aux textes sur laquelle il ne dit rien de précis qui l'exposerait.
Les artistes et écrivains ne comprenaient et ne comprennent rien à Rimbaud, de Patti Smith à Yves Bonnefoy en passant par Breton, Char, Jaccottet, etc.
Parmi les universitaires, le tri doit être sévère. Quasi aucun ne comprend Rimbaud et il est inutile de les citer pour contester la voie de recherche universitaire.
Les rimbaldiens de référence c'est moi, Murphy, Reboul, Cornulier, Claisse, puis quelque peu Ascione, Chambon, Murat, j'en oublie un peu. Bataillé et Rocher font des articles sympathiques qui fouillent le texte, même s'ils ne créent pas un discours personnel d'envergure.
Bienvenu est un cas particulier, il fait des apports conséquents et importants, même s'il n'a pas le profil du lecteur qui commente tous les détails de textes.
Il y a des choses à prendre chez d'autres rimbaldiens, même si je ne les considère pas dexreference : Vaillant, Chevrier ou Brunel ont parfois du bon  quelques autres.
Bref, lire Rimbaud, ce n'est vécu que par un tout petit nombre de personnes et pour ces gens informés les poésies de Rimbaud ne sont pas un massif hermétique si epais que c1. Vous seriez surpris.
 
***
 
J'ai proposé hier un article à partir d'une recension dans les poésies de Coppée de deux mots de la même famille, le nom "pardon", le verbe "pardonner" aux formes conjuguées variées. Je précise que je n'ai pas encore effectué de relevés dans les vers du théâtre de Coppée dans mes derniers articles.
Je prévois un article de recension des mentions du "souvenir", recension qui pourra se concentrer sur les occurrences de mots de la famille du nom "souvenir", mais qui pourra ne pas se limiter. La recension sera peut-être plutôt d'ordre thématique.
Mais, déjà, je vous sélectionne le tout début du premier poème des Intimités :
 
Afin de louer mieux vos charmes endormeurs,
Souvenirs que j'adore, hélas ! et dont je meurs,
J'évoquerai, dans une ineffable ballade,
Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,
Un page douze ans aux traits déjà pâlis,
Qui dans les coussins bleus brodés de fleurs de lys,
Soupirera des airs sur une mandoline,
Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline,
La reine soulever son beau front douloureux,
Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux,
Dans ses lourds cheveux blonds, où le hasard la laisse,
Une fiévreuse main jouer avec mollesse.
[...]
 
Cet extrait ne peut pas être présenté comme LA source d'une quelconque parodie de Coppée par Rimbaud. Pourtant, c'est le début du recueil Intimités, son introduction pour le dire prosaïquement. Le premier hémistiche du second vers : "Souvenirs que j'adore", accouple le nom "Souvenirs" qu'on ne peut manquer de rapprocher des mots "Remembrances" et "Ressouvenir" de deux contributions rimbaldiennes à l'Album zutique, et une forme conjuguée du verbe "adorer", verbe qu'on retrouve ailleurs aussi dans les vers de Coppée et que Rimbaud sélectionne dans "Le Balai" : "J'aime de cet objet la saveur désolée". Les souvenirs adorés sont mortels au poète Coppée, qui plus est. Rimbaud a retenu dans une parodie l'expression "aux traits déjà pâlis", mais ne vous dites-vous pas qu'il y a de quoi faire un parallèle entre "pâle parmi la pâle mousseline" et "parmi la verte ouate" ? Ou entre "la chancelière bleue" et les "coussins bleus" ? Je ne m'étendrai pas ensuite sur "lourds cheveux blonds" et "Soupirera des airs" qui font penser à l'enfant des "Chercheuses de poux" ni à une occurrence peu après le passage que je cite de l'adjectif "salubre". On peut garder tout ça pour une prochaine occasion... Remarquons que le verbe "troubler" a une occurrence dans le poème II et une autre dans le poème VI, et je garde pour plus tard de comparer éventuellement "tiède après-midi d'automne" du poème V avec "après-midi tiède et vert" de "Larme". Je relève aussi dans Intimités pas mal d'emploi de l'adjectif "étroit" pour qualifier des lieux, dont la chambre étouffante, ce que Rimbaud exploite dans "Les soirs d'été..." : "Le Kiosque mi-pierre étroit où je m'égare[.]"
Il va de soi qu'il conviendrait de faire un grand relevé des descriptions du ciel, notamment du couchant, dans les poèmes de Coppée, en soulignant les interférences symboliques érotiques. Rimbaud a médité cela quand il compose les vers de "Etat de siège" où l'honnête intérieur regarde la Lune parmi la verte ouate. Et cela engage des rêveries d'ordre sexuel précisément.
Il y a quelques jours à propos du poème XIII des Intimités, source pour le dizain "Etat de siège", je faisais remarquer que Rimbaud avait repris "gants" à la rime et la répétition de la préposition "sous", puis étant donné que Coppée commesouvent enchaînait avec un vers où "parmi" est devant la césure, Rimbaud avait composé à peu de distance deux vers où "parmi" est après la césure. Je relève que le poème XIV des Intimités a ceci de frappant que les vers 2 et 4 ont tous deux la tête de locution prépositionnelle "le long" placée devant la césure. Rimbaud pour l'idée de répétition formulaire à peu de vers d'écart a donc eu conscience du procédé pratiqué par Coppée lui-même : "le long des verts épis de seigle", "le long des aubépins neigeux". Ce poème XIV formule aussi l'idée d'un bonheur que le poète cache comme une honte, ce qui est à rapprocher de la honte sans repentir du poète qui avoue ses crimes infects dans "Les Remembrances du vieillard idiot". Il faut bien comprendre que le personnage créé par Rimbaud découle d'éléments explicites des poésies coppéennes.
D'autres rapprochements vont être mentionnés dans les jours qui vont suivre. Je vais y aller à fond.

jeudi 17 septembre 2026

Le pardon des poésies de Coppée aux Remembrances du vieillard idiot !

Quelqu'un qui prétend lire Rimbaud sans s'intéresser aux sources de son inspiration, ça s'appelle un crétin, c'est évidemment plus vrai encore quand la visée de Rimbaud est parodique et c'est une évidence avec les contributions zutiques où la plupart du temps Rimbaud précise le nom de ses cibles. Les meilleurs lecteurs de Rimbaud sont ceux qui s'intéressent aux sources et à l'analyse des détails du texte.
Reprenons le cas des "Remembrances du vieillard idiot". Le poème est une scène de confession du poète auprès d'un curé. Le nom "père" du curé est l'occasion d'une double confusion avec la famille du poète. L'attaque du premier vers "Pardon, mon père !" a un écho dans "Et puis ma mère" et un suivant dans "Je songeais à mon père" et enfin cet autre avec le vers "qu'il me soit permis de parler au Seigneur". Dieu et le curé deviennent la famille du poète, famille où tout le monde semble prêt à coucher avec tout le monde. La confession se termine justement sur une contradiction, puisqu'au lieu du repentir en fin de course le curé et le poète jouent ensemble avec leurs engins. Le "pardon" est donc clairement vidé de son sens. Il est pourtant réclamé à trois reprises. C'est significativement le premier mot du poème. après trois premiers récits scabreux où le poète a confessé son intérêt pour les membres des ânes, pour les chaleurs au lit de sa mère et pour les lèvres du bas de sa soeur dans une situation scatologique, le poète réclame à nouveau "Ô pardon" au début du vers 17, juste quand il commence à raconter son intérêt pour le membre de son père. Le poète passe en revue quelques dérivatifs sexuels en finissant par mentionner le "crucifix" à la suite de "La Sainte-Vierge", on monte en gamme dans les outrages tout en réitérant une demande de pardon qui arrive à sa troisième occurrence : "Et maintenant, que le pardon me soit donné". Le pardon, c'est un peu la parole magique qui permet de faire table rase des péchés commis. Le "vieillard idiot" se "confesse de l'aveu des jeunes crimes", et dans les questions au Seigneur il y a une façon de rejeter la faute sur la puberté tardive ou l'irrépressible besoin de masturbation, c'est la faute du Seigneur après tout. Ignorant s'il est pardonné, le poète remet un sacrilège sexuel en chute du poème avec la participation du confesseur lui-même, avec la collaboration du représentant du Seigneur.
Et après trois mentions du nom "pardon", nous avons donc une mention du participe passé "Pardonné" sous forme de proposition interrogative.
Ce pardon qui revient à plusieurs reprises peut faire penser au discours de la "Vierge folle", mais la cible parodique est ici François Coppée et les poèmes où le pardon est mentionné ne sont pas tellement nombreux chez celui-ci.
Si je prends le Reliquaire en écartant les "Poèmes divers", il y a une seule occurrence du nom "pardon" ou du verbe "pardonner", et c'est précisément dans le poème "Une sainte" qu'accompagne la mention "A ma mère". Ce poème "Une sainte" est très bien connu de Rimbaud, il contient une rime "automne"/"détone" qu'il faut rapprocher de la célèbre rime de "Nevermore" de Verlaine qui pose un doute pour sa correcte orthographe. Rimbaud s'est inspiré de quelques éléments du poème "Une sainte" pour composer ses "Etrennes des orphelins" et il en a repris directement le "globe de verre". Il est aussi question d'une sourire navrant qui peut compléter en guise de source le cas du vers du "Balai" : "L'usage en est navrant et ne vaut pas qu'on rie". Le poème est du mélodrame chrétien à la Victor Hugo. Mais sa fin offre un parallèle intéressant avec celle des "Remembrances du vieillard idiot". A la manière hugolienne, la vieille interroge le Seigneur sur la pertinence d'envoyer un enfant au ciel pour que les anges s'occupent bien ou non de lui, puis elle demande pardon pour son regret. Et à défaut de queue, elle joue avec son chapelet. Le parallèle est plus pertinent encore si on cite le premier vers : "C'est une vieille fille en cheveux blancs [...]". C'est décapant de se dire que Rimbaud s'est inspiré de cette vieille pour composer son vieillard idiot :
 
"[...]
Les anges, on se fait parfois de ces chimères,
Ont-ils soin des enfants aussi bien que les mères ?
Je doute. Pardonnez, Seigneur, à mon regret !"
 Le verbe pardonner est employé dans un seul des "Poèmes divers" et il concerne à nouveau la vieillesse, avec le poème "Les Aïeules" :
 
[...] il semble
[...]
Qu'elles pardonnent tout, [...]
 Il y a deux occurrences dans le poème III du recueil suivant Intimités, et elles illustrent le même ressort pervers que celui mis en branle dans le poème zutique, surtout la première, encore que la deuxième pourrait être lue comme un sarcasme subtil implicite à la parodie zutique :
 
C'est lâche ! J'aurais dû me faire supplier,
Avoir à pardonner la faute qu'on avoue
Et boire en un baiser ses larmes sur sa joue.
Et, vil esclave, heureux de reprendre ses fers,
J'ai demandé pardon des maux que j'ai soufferts.
Ce poème qui laisse penser que la femme est allée en voir un autre pendant que son poète l'attendait pour lui contient la mention du mot "aveux" ou ce vers : "J'ai savouré longtemps la douceur d'être dupe."
Sauf oubli, il n'y a pas de mention de "pardon" ou "pardonner" dans les deux premières séries de dizains de "Promenades et intérieurs", ni dans les poèmes rassemblés sous le titre "Ecrits pendant le siège", l'exception concernant le poème "Plus de sang" et précisément c'est le pardon que Coppée veut voir exécuter par les communards causes selon lui d'une guerre civile inutile :
 
La paix ! faites la paix ! Et puis, pardon, clémence !
 On peut se dire que ça n'a rien à voir avec le poème zutique, mais on a tout de même l'illustration de l'absurdité et hypocrisie du pardon chrétien. Demander pardon, c'est capituler et obtenir qu'on passe l'éponge sur ce qui s'est passé sans sévir, punir, juger. Le pardon, c'est dire "le passé, c'est le passé, et passer à autre chose !" Rimbaud était certainement sensible à cette vacuité du pardon, les emplois intéressés de Coppée ne pouvaient que bien lui ouvrir les yeux sur sa réalité de fonctionnement.
Mais, il y a un autre poème politique paru en plaquette un peu auparavant où Coppée a mentionné le pardon, "La Grève des forgerons" que, auteur du "Forgeron" et lecteur de Vermersch, Rimbaud connaît nécessairement bien lui aussi.
Le poème "La Grève des forgerons" est un récit de délire instable de la part de Coppée. L'ouvrier modèle oppose dans la balance la légitimité de la grève et le besoin de nourrir femme et enfants. Il sacrifie femme et enfants pour la grève contre son gré, ce qui semble une sorte d'argument par le récit contre la pertinence de la grève. Puis, après cet argument sorti de nulle part, Coppée accable les mauvais ouvriers qui ayant plus d'économies que les autres boivent du vin pour tuer le temps de la grève. Furieux, l'ouvrier modèle entre dans une dispute avec un ouvrier ivre qui le nargue, et non pas pour la morale mais pour se montrer viril l'ouvrier modèle décide de se battre contre celui qui l'insulte et comme il est le plus fort, le plus déterminé face à un lâche il le tue d'un coup, et la fin du poème c'est un condamné à mort qui décrit ainsi son indifférence, le mot "pardon" étant à l'avant-dernier vers du poème :
 
Donc, que pour moi ce soit la prison ou le bagne,
Ou même le pardon, je n'en ai plus souci ;
Et si vous m'envoyez à l'échafaud, merci !
 Le récit n'a pas une progression logique vers une morale. Tout ce qu'il importait à Coppée, c'était de présenter les grévistes sous un mauvais jour en faisant valoir un ouvrier modèle, mais son geste d'assassin, même involontaire, passe mal, et les paroles de défi du mot de la fin semblent assez creuses en bout d'un tel parcours. Mais, justement, on peut comparer ce flottement avec la fin des "Remembrances du vieillard idiot" où rien ne porte à conséquence. L'interrogation "Pardonné ?" reste en suspens et les fautes sexuelles reprennent de plus belle avec un "et tirons-nous la queue !" qui peut faire penser à la désinvolture du dernier vers de "La Grève des forgerons".
Il y a une seule mention du pardon dans le recueil Les Humbles et donc dans la portion de poèmes connues de Rimbaud en novembre 1871, une forme conjuguée "pardonne" à l'avant-dernier vers du poème "Le petit épicier".
Et j'ai gardé pour la fin le recueil des Poëmes modernes. Il y a trois mentions dans "Angélus". La plus intéressant étant celle entre guillemets "Il faut leur pardonner." Car la raison pour laquelle pardonner aux deux hommes, c'est qu'ils sont vieux et de vrais chrétiens. Ils étaient jaloux de ceux qui ont des enfants pour préciser leur faute. Il ya enfin la mention "Le signe du pardon" dans le poème "Bénédiction" qui a l'intérêt de contraster avec "Les Remembrances du vieillard idiot", un curé en Espagne continue de dire la messe et de bénir une assistance militaire qui lui tire dessus.
Rimbaud a observé de près toute cette palette de dérision coppéenne, souvent involontaire, autour du pardon.