Dans son édition en Folio Classique des Œuvres complètes de Rimbi-Rimbo, Adrien Cavallaro dit ceci à propos des deux premiers dizains zutiques de l'Album :
"J'occupais un wagon..." est le premier "coppée" de l'Album zutique [...]"J'occupais un wagon..." présente un scénario à la manière de, plutôt qu'il n'emprunte directement au modèle qu'il tourne en dérision [...]A la suite de "J'occupais un wagon...", ce nouveau "coppée", l'un des modèles du genre, détourne, suivant une pente licencieuse, une série d'éléments typiques de la poésie des Promenades et Intérieurs, en puisant sans réserve à la source de plusieurs dizains [des deux séries déjà publiées par Coppée].
Il sépare nettement les deux dizains, il commente l'un puis l'autre et le statut de premier dizain ne profite forcément qu'au seul "J'occupais un wagon..." Or, il manque là un aspect essentiel de la mise en page du feuillet zutique, les deux dizains sont soudés l'un à l'autre. Alors que, dans l'Album zutique, tous les autres dizains sont isolés, nous commençons par deux dizains enchaînés, ce qui est un rappel évident du principe de série : 18 dizains dans le second Parnasse contemporain, 23 dans Le Moniteur universel le 19 juin repris ensuite dans Le Monde illustré le 8 juillet. Le second Parnasse contemporain a été publié initialement en livraisons, mais sa publication en un seul volume coïncide avec le mois de juillet 1871. Donc, Rimbaud publie deux dizains enchaînés pour parodier le principe de série. Mais, s'il le fait, c'est que quelqu'un l'a devancé, à savoir Paul Verlaine. Celui-ci, dans sa lettre du 14 juillet 1871 à Léon Valade, a publié deux dizains enchaînés à la manière de Coppée. Verlaine a poussé le jeu plus loin que Rimbaud en reportant une numérotation fictive : LXII et LXIII, un LXIV étant annoncé. Ces deux dizains LXII et LXIII envoyés à Valade le 14 juillet figurent dans l'Album zutique, mais sans être enchaînés et sans numérotation, ils sont même séparés en étant transcrits sur deux feuillets éloignés l'un de l'autre. Il va de soi que Rimbaud a lu un état manuscrit initial où les deux manuscrits étaient enchaînés, peut-être la lettre même de Valade que nous connaissons. Pourquoi pas ? Donc non seulement Cavallaro sous-estime l'effet d'enchaînement des deux premiers dizains de Rimbaud, mais, fût-ce involontairement, il crée l'illusion que Rimbaud a initié le principe du dizain à la manière de Coppée, alors que la lettre du 14 juillet à Valade prouve l'antécédent verlainien. Et cet antécédent permet de constater une troisième erreur de Cavallaro, puisque pour le premier dizain "J'occupais un wagon..." Cavallaro minimise la question des sources. Or, il y a une double source aux deux premiers dizains de Rimbaud : il y a les dizains de Coppée bien sûr, mais il y a aussi les deux dizains de Verlaine. J'ai déjà détaillé tout ceci, mais il faut y revenir. Précisons un autre point. Verlaine a pratiqué le dizain de rimes plates dans deux poèmes de La Bonne chanson. Il ne s'agit pas alors de parodie, mais on relève l'intérêt immédiat de Verlaine pour les expérimentations de Coppée.
Commençons par citer les deux dizains enchaînés de la lettre à Valade. N'ayant pas sous la main d'édition de Pakenham (car il y a des différences de ponctuation), je recopie à partir de la correspondance de van Bever.
Promenades et Intérieurs
LXIIBien souvent dédaigneux des plaisirs de mon âge,J'évoque le bonheur des femmes de ménage.Ayant changé de sexe en esprit bien souvent,Un cabas à mon bras et mon nez digne au vent,J'ai débattu les prix avec les revendeuses.Bien souvent, j'ai, sous l’œil des bourgeoises grondeuses,Et non sans quelque aplomb qu'on ne saurait nier,Dirigé cette danse exquise du panierDont Paul de Kock nous parle en mainte parabole.La nuit vient : je m'endors et j'aime Rocambole.LXIIILe sous-chef est absent du bureau, j'en profitePour aller au café le plus proche au plus vite,J'y bois à petits coups, en clignottant les yeux,Un mazagran avec un doigt de cognac vieuxPuis je lis - (et quel sage à ces excès résiste ?) -Le Journal des Débats, étant orléaniste.Quand j'ai lu mon journal et bu mon mazagran,Je rentre à pas de loups au bureau. Mon tyranN'est pas là, par bonheur, sans quoi mon escapadeM'eût valu les brocarts de plus d'un camarade.LXIV..................................................................
Le premier dizain de Rimbaud : "J'occupais un wagon s'inspire directement du second dizain de la lettre de Verlaine du 14 juillet.
Comparez les premiers vers, ponctuation (je rétablis celle dont j'ai le souvenir dans l'édition de Pakenham, le double point) et césure, plus les mots classifiants : "sous-chef" ou "troisième" ou les mots qui font contraster la présence (occupais) à son contraire "absent" :
Le sous-chef est absent du bureau : j'en profiteJ'occupais un wagon de troisième : un vieux prêtre
Pour la césure, il faut comparer les rejets "de bureau" et " de "troisième", deux segments de trois syllabes métriques, ce qui veut dire que les doubles points sont symétriques dans ces deux vers, tous deux après la neuvième syllabe d'alexandrin.
Verlaine a attaqué son cinquième vers par l'adverbe "Puis", Rimbaud reprend l'idée pour l'amorce de son quatrième vers, et dans la foulée, même s'il y a une corruption orthographique qui surprend, Rimbaud le mot "brocarts" du dernier vers dans ce même quatrième vers :
Puis je lis - (et quel sage à ces excès résiste ? -Le Journal des Débats, étant orléaniste.
M'eût valu les brocarts de plus d'un camarade.
Puis ce chrétien, bravant les brocards impolis
La comparaison peut aller plus loin, puisque "chrétien" peut reprendre "sage" en idée et aussi au plan de la couleur politique donnée à un personnage "orléaniste".
Le dizain de Verlaine parle du plaisir de boire, ce qui sera repris par Rimbaud dans son second dizain, mais ici nous pouvons faire le parallèle entre deux plaisir, celui de déguster un bon verre face au plaisir de la chique de caporal ou du brûle-gueule, boisson contre tabagie. Et Rimbaud garde une idée de l'expression de la sensation de plaisir avec ce front qui se met à la fenêtre pour savourer l'instant. Rimbaud peut s'inspirer en même temps du "nez au vent" du précédent dizain de Verlaine. La fin du dizain de Rimbaud semble passer du coq-à-l'âne précisément sur le modèle du premier des deux dizains de Verlaine. On passe à un souvenir, puis à la cause du désir de la chique de caporal et le poème s'arrête là mentionnant une ville "Soissons" qui nous suspend à l'odeur fétide du fion en pleine figure.
Rimbaud s'est sans doute aussi inspiré de ce vers du premier dizain de Verlaine : "Bien souvent, sous l’œil des bourgeoises grondeuses," pour créer cette idée du prêtre qui brave les brocarts impolis, et comme il sait que Verlaine s'est inspiré directement de vers de Coppée, Rimbaud donnera lui-même son imitation dans un autre dizain.
Mais, je voudrais maintenant attirer votre attention sur un fait remarquable.
A la mi-octobre 1871, Rimbaud a pu lire la pré-originale du poème "La Nourrice" dans un numéro du Monde illustré, ce qui n'était pas le cas de Verlaine quand il envoie ses deux dizains à Valade le 14 juillet. Le poème "La Nourrice" a été publié en septembre 1871 dans Le Monde illustré. Rimbaud s'est inspiré de vers de "La Nourrice" pour sa composition. Le poème "La Nourrice" est certainement une des pièces les mieux écrites et les plus savoureuses du recueil Les Humbles. C'en sera le poème d'ouverture. Le récit est atroce à souhait. Je vais revenir sur le récit dans son ensemble, mais la partie "II" évoque un voyage en train. La femme passe la nuit dans un train bondé. Le premier vers de cette partie "II" contient le mot "wagon" repris par Rimbaud, mais cette partie II est composé de séquences de vers séparées par des blancs et cette première séquence se termine par une coordination : "Le rhum et le cigare" qui coïncide avec le basculement du dizain de Verlaine à celui de Rimbaud, du mazagran et cognac au brûle-gueule avec la chique de caporal. Et à l'intérieur de cette séquence, il y a des détails qui contredisent le discours de Cavallaro selon lequel Rimbaud n'emprutnerait pas à son modèle et inventerait librement son scénario. En effet, cette femme va devoir effectuer un travail de nourrice à Paris. Elle vient de mettre un enfant au monde, mais à cause des dettes et surtout d'un plan odieux du mari elle doit vendre son lait à de riches parisiens pour ramener de l'argent au foyer, le mari étant supposé s'occuper de l'enfant pendant ce temps au moyen de biberons. Donc la nourrice passe une nuit atroce dans le train parce que les seins pleins de lait elle songe à son enfant. Le parallèle avec le métier de nourrice est entretenu par Rimbaud qui parle d'un "prêtre" qui a été "aumônier-chef / D'un rejeton royal condamné derechef". L'horrible nuit est pour sa part transformée en "tunnel" avec toute la dérive pétomane que suppose la chute : "près Soissons, ville d'Aisne". En larmes en pensant à son enfant, la mère essaie de se cacher de ses voisins, un "groupe de soldats" qui la trouvant "honnête" d'allure sont "mis en train" (jeu de mots de Coppée) et "Vocifèr[en] en choeur un immonde refrain". On retrouve une idée de cette source quand le chrétien brave les brocarts impolis... Mais Rimbaud reprend aussi le fait que la nourrice se mettre à la fenêtre :
C'est ainsi qu'elle dut passer la nuit entière,Tout en larmes, mettant la tête à la portièreEt buvant à longs traits l'air glacé du ciel noir,[...]
Il est évident que nous avons la source des vers 2 et 3 du dizain de Rimbaud :
[...] un vieux prêtreSortit un brûle-gueule et mit à la fenêtre,Vers les brises, son front très calme aux poils pâlis.[...]
Mais ce "Vers les brises" nous amène à considérer que ça implique aussi les deux derniers vers où l'ennui du prêtre prend le relais de celui de la nourrice et surtout où on a la superposition cruelle entre "buvant à longs traits l'air glacé du ciel noir" et "Vers les brises, [...] près Soissons, ville d'Aisne". On savoure à longs traits les flatulences, les haricots de Soissons.
Et là, vous devez remarquer que Rimbaud s'inspire de cette séquence de "La Nourrice" en ayant constaté que dans le dizain de Verlaine : "boit à petits coups" est l'inversion même de "buvant à longs traits". Notez que "buvant à longs traits" semble aussi réécrit par Rimbaud en "bravant les brocarts impolis", "buvant" et "bravant" sont proches phonétiquement, tandis qu'un calembour sur "traits" donne "brocarts impolis".
Je disais que Rimbaud s'était aussi inspiré du premier dizain et notamment du "nez au vent". Or, dans le premier dizain de Verlaine, nous avons une description de servante qui rappelle les premiers vers de "La Nourrice" quand elle était embauchée pour les marchés rustiques de la Saint-Martin et de la Saint-Jean, passage où je me demande si "Exacte comme un coq" n'a pas fait penser Verlaine à Paul de Kock, mais en tout cas Verlaine aussi s'inspire de "La Nourrice" dans son second dizain. La mention "au plus vite" à la rime est reprise à un rejet à la césure au vers 7 de "La Nourrice" :
A peine arrivait-elle sur ces marchés rustiques,Qu'un fermier embauchait au plus vite, enchantéPar se figure franche et sa belle santé ;[...]
Et la parenthèse "(quel sage à ces excès résiste ?)" s'inspire d'un vers à peine un plus loin qui s'interroge sur la sagesse de "La Nourrice" encore jeune fille en début de récit :
Sage ? Qui sait ? Mais nul n'en médisait du moins.
Et "brocarts" dérive de la mention verbale "médisait". En clair, Rimbaud s'est inspiré de "La Nourrice" parce qu'il savait que c'était une source au second dizain enchaîne de la lettre de Verlaine à Valade.
Maintenant, cela introduit une idée importante : Verlaine avait accès à une lecture inédite du poème "La Nourrice" sous forme de manuscrit !
Bonus : A noter que les frères Margueritte, apparentés à Mallarmé, ont écrit un livre sur la Commune à laquelle ils adhéraient, mais aussi un livre sur la défaite de Sedan où une phrase m'a impressionné : Napoléon III et son fils auraient voyagé dans un "wagon de troisième", l'expression même de Rimbaud, mais l'écrit des frères Margueritte est postérieur. Je n'ai pas réussi à progresser sur cette piste étrange.
Je la mentionne à tout hasard. Je n'ai d'ailleurs pas parlé du rejeton royal du dizain de Rimbaud. Ce n'était pas le sujet.
Un des frères Margueritte a eu un succès, en partie de scandale, avec le roman La Garçonnière.