Pour un lecteur qui ne se tient pas informé et même pour la quasi totalité des professeurs d'université avant le troisième millénaire, l'alexandrin suivant du sonnet "Ma Bohême" passait pour un trimètre :
Spontanément, le lecteur n'identifie pas deux hémistiches comme il pourra pourtant à nouveau le faire au vers suivant : "De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur." Il ressent que l'allure est ternaire, ce qui n'est pas étonnant quand un équilibre binaire est rompu (glisser du binaire au ternaire, c'est un peu une lapalissade) : Comme des lyres / je tirais / les élastiques. Il sait que si ce n'est pas en deux hémistiches ça doit être un trimètre et que le trimètre se lit rythmiquement en trois groupes de quatre syllabes. Il applique ça sur le vers en question de Rimbaud et identifie donc un trimètre : "Comme des ly/res, je tirais / les élastiques". Il y a bien une singularité, le "e" de "lyres" compte pour le second segment, il est séparé de la partie du discours qui le contenait. Le lecteur sait vaguement que c'est un procédé de récupération rythmique, il s'y fie passivement.
En 2006, Benoît de Cornulier a publié un article sur le poème "Ma Bohême" où il revient en particulier sur ce vers. Il en profite pour fixer un enseignement d'un vers de Rimbaud qui a été corrigé par la consultation des manuscrits. Dans "Les Poètes de sept ans", Rimbaud n'a pas écrit "rives", mais "rios" : "Forêts, soleils, rios, savanes. Il s'aidait". On éditait "rives" comme si Rimbaud avait commis une césure à la Villon : "Forêts, soleils, rives, savanes. Il s'aidait". Cela semblait signifier que Rimbaud croyait autorisées des césures faibles dans un alexandrins, la correction "rios" prouve que ce n'était pas le cas. La césure à la Villon est distincte de la récupération rythmique supposée pour "lyres", mais sans entrer dans les détails il faut comprendre que pour créer les césures les poètes évitent de mal positionner un "e" de fin de mot, soit devant la césure, soit après la césure, et si les poètes s'interdisent cet effet à la césure, David Ducoffre a émis une remarque importante, c'est qu'ils s'interdisent aussi cela dans les découpes du trimètre, puisque le trimètre est moins évident à lire que l'alexandrin en deux hémistiches par principe. Il est une rareté, il est second par rapport à l'alexandrin normal, il est isolé dans des alexandrins normaux et, surtout, Ducoffre fait observer que ce ne serait pas logique que parce que la césure normale a un "e" anormal on préfère se reporter à une mesure ternaire où l'anomalie des "e" est acceptée. Dans le vers plus haut, le "e" de "Je" n'est pas un "e" de fin de mot, mais on ne voit pas pourquoi si le "Je" gêne la césure il faudrait se rabattre sur un découpage où le mot "lyres" est coupé en deux, puisque cette configuration est elle-même proscrite.
Par ailleurs, Ducoffre a fait observer que dans l'espace de six syllabes d'un hémistiche, il y a plein de blancs qui séparent des mots, donc il est normal d'identifier des trimètres et surtout des semi-ternaires partout dans les poèmes en alexandrins. Une des grandes erreurs de Cornulier, Gouvard eux-mêmes, étant d'identifier des semi-ternaires un peu partout dans les alexandrins du dix-neuvième siècle.
On peut prendre notre vers de "Ma Bohême" et identifier un semi-ternaire avec un hémistiche de huit syllabes et un autre de quatre : "Comme des lyres, je tirais / les élastiques", encore que la virgule refroidit ici la tentation.
Un trimètre chez les poètes classiques (de milieu de XVIe siècle à 1820 en gros), c'est effectivement un alexandrin qui peut se découper en trois parts plutôt égales de quatre syllabes métriques.
En 2017, Cornulier a cité dans un article l'ensemble des trimètres classiques admis comme tels auxquels il a ajouté un vers de Scarron oublié et il a fait une importante mise au point sur la logique de fabrication de ces vers. Ces alexandrins sont normaux, il y a toujours la césure normale, mais ils ont une lecture rythmique ternaire, sauf que cette lecture est tributaire d'une symétrie qui vient soit des répétitions, soit d'une symétrie grammaticale (ce que David Ducoffre avait déjà dit). Cornulier n'a pas cité un alexandrin d'un intermède du Bourgeois gentilhomme, ce qui montre que sa mise au point doit encore être corrigée, parce qu'il se trompe très clairement en écartant cet alexandrin. Puis, dans son article de 2017, il traite aussi exclusivement des trimètres fondés sur une répétition de mot, et ne cite qu'en passant un exemple initiale d'Agrippa d'Aubigné de symétrie grammaticale.
On va reprendre la liste.
Le trimètre initial admis par les métriciens depuis le dix-neuvième siècle vient des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné :
Cette progression prouve que le trimètre est créé à partir de la référence aux deux hémistiches et il est sensible par cette progression que le résultat final ne s'en émancipe pas complètement.
Cornulier cite et commente cette progression en note de bas de page dans son article.
Dans ses notes de bas de page, Cornulier cite alors l'autre trimètre clairement attribué à Agrippa d'Aubigné. Je rappelle que Cornulier n'a pas lui-même identifié ces deux trimètres. Je les connaissais et citais moi-même auparavant (je pense qu'ils le sont dans mon article "Ecarts métriques d'un Bateau ivre" paru en 2007). Ils sont cités à l'occasion depuis longtemps par des métriciens, même s'ils ne sont pas aussi célèbres que le trimètre de Suréna de Corneille qu'on mentionnera plus loin.
Or, l'article de Cornulier va se détourner des trimètres classiques fondés sur une symétrie grammaticale. J'en profite pour préciser que, du coup, le vers d'Aubigné est pour l'instant l'unique alexandrin à symétrie grammaticale admis comme trimètre de l'époque de la versification classique par les métriciens. Et je tiens à attirer l'attention sur deux vers des Satires de Mathurin Régnier qui ont une allure de trimètre par la scansion et qui sont pour l'instant écartés de la réflexion sur le trimètre, alors que ces deux vers, même s'ils n'étaient pas identifiés comme des trimètres, étaient cités dans les traités classiques comme des mauvais exemples d'alexandrins !
Cornulier a aussi écarté un vers du Bourgeois gentilhomme.
En revanche, dans son article de 2017, Cornulier va citer un trimètre de Scarron que je ne connaissais pas et il va en faire le point d'appui pour démontrer que les trimètres de Corneille et de la comédie Ragotin sont inspirés par l'exemple initial d'Agrippa d'Aubigné avec le mot "jamais" :
Jamais le bien, jamais rançon, jamais la vie." (Aubigné, publication posthume de 1630 référencée par Cornulier)
Maudit Amour, maudit Orgas, maudit voyage, (Scarron, Japhet d'Arménie, 1654, bien lire "Orgas" et non pas "orgasme"...)
Voyez le roi, voyez Cotys, voyez mon père, (Corneille, Agésilas, 1666)
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. (Corneille, Suréna, 1674)
Maudit château, maudit amour, maudit voyage (La Champmeslé ou La Fontaine, Ragotin ou le roman comique (d'après le roman de Scarron, 1684).
Je n'ai pas compris pourquoi Cornulier parle de sixième exemple de cette collection, alors que je n'en dénombre que cinq. Cornulier ne cite pas mon sixième cas, le vers du Bourgeois gentilhomme.
Comme le rappelle Cornulier, Scarron a épousé la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné et la pièce Ragotin s'inspire d'un roman du même Scarron. Par ailleurs, rappelons que Les Tragiques sont un livre polémique de propagande protestante, ce qui signifie que les grands écrivains pouvaient le lire avec intérêt, mais en évitant de le citer publiquement sous Louis XIV. Les métriciens citaient le vers de Ragotin, mais pas celui de Scarron, dont il est pourtant la réécriture évidente. Quant au célèbre trimètre de Suréna, il se fonde sur la répétition de l'adverbe "toujours" qui est, comme par hasard, l'inverse de l'adverbe "jamais" du modèle d'Aubigné et il commence par une mention du verbe "aimer" qui est, comme par hasard, de la famille du mot "Amour" qui se trouve dans le premier membre du trimètre de Scarron. Je peux ajouter que le trimètre de Suréna implique l'idée de malédition, reprise donc du sens du mot "maudit" de Scarron dans "toujours souffrir, toujours mourir". J'ajoute que dans le trimètre d'Agésilas, Corneille place après la césure un nom propre "Cotys" qui fait écho au Orgas du vers de Scarron. Je ne m'étends pas sur la reprise "maudit amour" et "maudit voyage" dans le trimètre de Ragotin.
Au dix-neuvième siècle, le trimètre de Suréna est bien connu, il est en épigraphe à un recueil de Louisa Siefert par exemple, Gautier l'imite dans la décennie 1830, etc. Le trimètre d'Agésilas est bien sûr moins connu, mais il est cité dans des articles du dix-neuvième siècle.
J'en arrive maintenant à l'émergence du trimètre parmi les poètes romantiques.
On doit cette émergence non pas à Hugo, mais à Vigny. Et Vigny a d'abord imité, non pas les trimètres à triples répétitions, mais précisément le trimètre d'Agrippa d'Aubigné sur symétrie grammaticale, que Cornulier ne cite qu'en note de bas de page :
Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête, (Aubigné)
Croise les bras, jetant son fer, lève la tête, (Vigny)
La forme participiale "jetant" montre que Vigny est soucieux de s'écarter de la rigueur de la symétrie. Les suspens du participe présent à la césure sont courants chez les classiques, et cela pourrait inviter à croire qu'il n'y a pas ici un trimètre, mais vous voyez bien que Vigny reprend des éléments du vers d'Aubigné, le groupe nominal COD "les bras" et le groupe nominal COD "la tête" qui est d'ailleurs lui aussi à la rime.
C'est le premier trimètre d'un poète romantique, mais il n'est pas connu pour deux raisons. Vigny n'a pas spécifié son rôle dans l'émergence du trimètre et surtout il a éliminé le poème "Héléna" des publications ultérieurs de l'élite de ses oeuvres en recueil, perte considérable pour l'histoire de la versification (rejets d'épithètes, trimètre, versification à la Chénier dès 1819). Vigny sera alors réduit à un imitateur de Chénier qui n'avouait pas sa dette, alors que son rôle est plus prestigieux que ça. Certes, il s'inspire de Chénier, mais il le fait avant Hugo et, en prime, c'est lui qui a lancé la mode du trimètre chez les romantiques, et mieux encore il est l'inventeur du trimètre sans symétrie ternaire trop appuyée ! Avant Hugo, Vigny et Desbordes-Valmore ont joué un rôle majeur dans l'assouplissement de la versification. Ce n'est certainement pas à Baudelaire, ni même à Hugo que nous devons les césures sur des mots d'une syllabes, mais à Desbordes-Valmore, même si elle n'a pratiqué l'audace qu'une seule fois dans un décasyllabe de son poème "L'Arbrisseau" paru initialement en 1819, vers qui a eu connu des variantes, mais qui a définitivement adopté la forme audacieuse de césure, comme l'atteste le recueil de 1830, césure sur "leur" pour un "impénétrable ombrage".
Vigny a créé quelques autres trimètres passés inaperçus. Seul David Ducoffre, à ce jour, a identifié les trimètres de Vigny dans les vers publiés de son vivant :
Croise les bras, jetant son fer, lève la tête, (Héléna, 1819-1822)
Voilà pourquoi, toujours prudents et toujours sages (Eloa, 1824, construction pas pleinement symétrique avec une allusion au trimètre de Suréna)
Frappez le corps, blessez le cœur, versez le sang," (fragment d'un "Satan" connu de Victor Hugo vers 1825, brouillon demeuré inédit et donc non cité par les métriciens, rôle chronologique ignoré à tout le moins par eux. Notez que ce vers est fondé sur le modèle du vers à symétrie grammaticale d'Aubigné, pas sur une triple répétition, notez qu'il s'agit d'une symétrie verbale comme pour le vers "Traîner les pieds..." d'Aubigné, et si Vigny passe de l'infinitif d'Aubigné à l'impératif, cela fait précisément écho à la répétition "voyez" du trimètre de Corneille dans Agésilas !)
Et Vigny a créé un autre trimètre jamais cité par les métriciens dans le poème "La Frégate la Sérieuse" qui date de 1828 :
Sa citadelle assise en mer comme un palais.
Il y a quatre trimètres de Vigny de la décennie 1820, tous connus de Victor Hugo (il mentionne le brouillon sur "Satan" dans sa correspondance), que les métriciens n'ont jamais pris en considération, que Cornulier, Bobillot, Gouvard, Murat, etc., ne citent jamais, ni les spécialistes de Vigny, ni les spécialistes et éditeurs de Victor Hugo (Rosa, Millet, Laforgue, Hovasse, etc.), ni un Lestringant pourtant spécialiste d'Aubigné et éditeur des poésies de Musset.
Et c'est pareil pour le rôle de relais joué par Vigny entre Chénier et Hugo dans l'émergence des rejets d'épithètes à la césure !
Or, maintenant, on en arrive au cas du trimètre hugolien.
Dans Cromwell, drame en vers publié en 1827, Hugo a composé deux trimètres sur des triples répétitions de mots. Ces deux trimètres viennent très tard dans l'économie du drame qui compte un nombre extrêmement élevé d'alexandrins. Il n'y a pas que des alexandrins, mais les deux trimètres en question sont à l'Acte V et correspondent aux vers 5327 et 5746 :
Malheur à vous ! Malheur à moi ! Malheur à tous !
Il faut qu'il marche ! Il faut qu'il roule ! Il faut qu'il aille !
J'ai cité ces deux trimètres et leur valeur de commencement pour Hugo dans mon article de 2007 "Ecarts métriques d'un Bateau ivre".
Il faut comprendre les enjeux. D'abord, ce que je n'avais pas cerné en 2007, ces deux trimètres sont postérieurs à quatre trimètres de Vigny, sinon à trois trimètres (poème "La Frégate" de 1828). A l'époque, je n'identifiais comme trimètre que le vers d'Eloa, et je n'osais pas affirmer nettement que c'en était un, mon relevé actuel modifiant complètement la donne.
Si Hugo exhibe ainsi deux trimètres sur répétitions, c'est qu'il associe le trimètre à une forme ostentatoire et qu'il ne pratiquait donc pas le trimètre auparavant. Il n'y aurait aucun trimètre dans les alexandrins de son recueil Odes et ballades dont la forme définitive date de 1828, ni dans les quatre premiers actes de Cromwell, et si on prétend en identifier, à partir du moment où ils ne seront pas ostentatoires, on pourra mettre en doute qu'ils aient été pensés comme des trimètres. Et on pourra même en faire une base pour évaluer les critères d'identification du trimètre authentique.
En réalité, le propos est à nuancer, puisque Vigny a montré à Hugo des trimètres sans symétrie ternaire trop rigoureuse, puisque Victor Hugo connaît au moins celui tranché du "Choeur des réprouvés" du brouillon inédit sur "Satan" depuis 1825 ou 1826. Par ailleurs, Hugo peut avoir glissé un trimètre non ostentatoire dans les quatre premiers actes de Cromwell puisque les vers ne sont pas nécessairement composés dans l'ordre de succession du drame. Puis, il y a d'autres formes ostentatoires ou partiellement ostentatoires de trimètres. A côté de la triple répétition, il y a la répétition binaire qui peut suffire à dégager une allure de trimètre, il y a la symétrie grammaticale, et enfin sans répétition il peut y avoir le recours à la simple scansion, ce dont se rapproche nettement le trimètre d'Eloa que justement les métriciens n'ont jamais identifié comme un trimètre avant moi. Pire, ce que j'ai dit du vers d'Eloa dans un article publié dans une revue de métriciens a été superbement ignoré.
Pour la symétrie grammaticale, je sais que j'avais initialement deux exemples frappants dans les recueils lyriques de Victor Hugo de la décennie 1830. Je cite en particulier le dernier vers du poème "Sur le bal de l'Hôtel de ville" :
Les fleurs au front, la boue au pied, la haine au coeur !
Vous remarquerez qu'il se modèle pour partie sur le premier trimètre que je cite du drame Cromwell, "au pied" contre "à moi", etc.
Le poème est daté en épigraphe de "Mai 1832" et il a été publié dans le recueil Les Chants du crépuscule en 1835. Dans mon souvenir, il devrait y avoir un autre vers à symétrie grammaticale aussi patent que celui-là dans Les Feuilles d'automne ou Les Voix intérieures. J'en ai trouvé un dans Les Feuilles d'automne, mais mon cerveau a envie de considérer que c'était encore un autre, sauf que si c'est le cas je ne l'ai pas encore retrouvé.
Mais ce n'est pas grave !
Prenons donc les recueils de poésies lyriques de Victor Hugo postérieurs à la publication de Cromwell et aussi aux quatre trimètres que j'ai pu identifier chez Vigny.
Il faut commencer par le recueil des Orientales qui date de 1829.
A moins d'une surprise de relevé dans les deux poèmes "Fantômes" et "Mazeppa" que j'ai pour l'instant laissés de côté, il n'y a que trois trimètres éventuels dans ce recueil de 1829, et à ma grande surprise les trois alexandrins ne sont pas fondés sur une symétrie ostentatoire :
En Grèce ! En Grèce ! adieu, vous tous ! Il faut partir ! ("Enthousiasme")
On pourrait soutenir que ce n'est pas un trimètre, puisque les quatre premières syllabes se décomposent en deux répétitions. Je fais quand même observer qu'on peut réunir la répétition initale en un seul membre mélodique : "En Grèce ! En Grèce !", que sur les quatre points d'exclamation du vers, trois occupent les positions qui intéressent l'identification du trimètre et, cerise sur le gâteau, le troisième membre contient l'attaque "Il faut" qui est en reprise ternaire dans le deuxième trimètre par répétition du drame Cromwell ! Au vu de tels indices, je considère que Victor Hugo a pensé ce vers sur le modèle du trimètre. Bien sûr que la césure suspensive normale après "adieu" est conservée.
"Tous ces chevaux, à l’œil de flamme, aux jambes grêles, ("La Bataille perdue")
Ce second trimètre du recueil correspond encore une fois à l'idée de Vigny qu'on peut s'écarter de la symétrie trop appuyée. En principe, on peut dire que ce n'est pas un trimètre, mais que le rejet de deux syllabes à la césure a coïncidé de manière involontaire avec la forme du trimètre, sauf que la scansion en trimètre est renforcée par une symétrie grammaticale binaire : "à" et "aux", malgré la différence de phonèmes. Pour moi, on a clairement affaire à un trimètre sur le modèle du trimètre de Vigny dans "Eloa" et surtout dans "La Frégate la Sérieuse".
Les drapeaux turcs pendus en foule à ses piliers ; ("Grenade")
Il s'agit d'un trimètre sur exactement le même modèle que celui de "La Frégate La Sérieuse" : "assise en mer".
Il n'y a pas un seul autre candidat trimètre dans Orientales.
Je signale tout de même à l'attention des vers qui ne sauraient en aucun cas être des trimètres, mais dont la construction rythmique fait penser à une évolution ultérieure du vers hugolien. Je cite deux octosyllabes du morceau "Le Feu du ciel" :
Ici, les flots, là-bas les ondes ;
Laisse-les vivre ; à toi le monde !
Puis, celui-ci du poème "La Sultane favorite" :
A toi mon trône, à toi mes jours !
Je vous cite aussi ces deux alexandrins intrigants :
Qu'il glisse, et roule, et tombe, et tombe, et se rattache, (référence manquante du poème, vers mal édité sur "Wikisdource" peut-être, à vérifier !)
Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir, (Le Feu du ciel, premier hémistiche à répétition binaire banale chez les classiques, notez que "rouge et splendide" sont tous deux dans le second hémistiche, je ne devrais pas citer ce vers ici, mais c'est un vers qui est plus à méditer qu'il n'y paraît, il n'a bien sûr rien à voir en tant que tel avec la question du trimètre).
Enfin, dans Les Chants du crépuscule, on a une répétition ternaire qui ressemble à un trimètre, sauf que un membre est à lui seul un hémistiche normal et que la symétrie syllabique n'y est pas : "Ô fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte," (Napoléon II, poème que j'ai montré être une source majeure pour "Lez Assis" et je pourrais revenir sur le sujet pour affiner la réflexion).
Passons aux Feuilles d'automne, recueil publié en 1831.
Que font les rois ? à qui le trône ? à qui l'exil ? ("Rêverie d'un passant à propos d'un roi", épigraphe "18 mai 1830").
Hugo pratique une répétition partielle, mais le trimètre demeure ostentatoire.
- Où donc ton père ? où donc ton fils ? où donc ta mère ?
J'ai oublié de relever le nom du poème, mais triple répétition pour un trimètre indéniable.
Chœurs de démons, accords divins, chants angéliques, ("Dédain")
On pourrait ne constater que le rejet d'épithète, mais la scansion et la symétrie grammaticale sont là. Et puis, il y a une coïncidence frappante avec le trimètre inédit de Vigny qui fait partie d'un "Choeur des réprouvés" dans une poème dont le sujet était Satan.
Ou de chanter les yeux au ciel, et que la gloire ("C'est une chose grande...", épigraphe "16 juillet 1829")
Notez qu'on retrouve l'idée de chant traitée dans le vers précédent, un rejet "au ciel" proche d'exemples traités plus haut, et si ce vers s'éloigne nettement d'une réelle symétrie, il y a entre le premier et le dernier membre écho symétrique d'attaque des conjonctions de coordination "ou"/"et", et on pense à la manière de dévier la symétrie par un "et" dans le trimètre d'Eloa : "Voilà pourquoi, toujours prudents, et toujours sages,"...
Le vers suivant n'est en principe pas un trimètre :
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
En effet, le découpage binaire montre que le second hémistiche contient la coordination verbale. Pourtant, je ne peux m'empêcher de souligner une symétrie ternaire des verbes par en-dessous : "Quand l'enfant vient, / la joie arrive / et nous éclaire", ce qu'appuie l'écho sémantique de "vient" à "arrive".
Voici un autre trimètre sur rejet d'épithète, avec la conjonction "et" en tête du dernier membre :
Je vis trembler, leurs traits confus, et par degrés
En si bon chemin, il devient difficile de ne pas citer comme des trimètres les deux alexandrins suivants, même si en principe on peut aussi exclure la lecture en trimètre, la lecture en deux hémistiches étant naturelle pour un classique :
J'avais sept ans. Je vis passer Napoléon ("Souvenir d'enfance")
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs ("Soleils couchants")
Mais, pour vous montrer le problème des relevés, je vous fournis le contrepoint du vers suivant qui ne saurait en aucun cas être analysé comme un trimètre :
Les deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre, ("La Pente de la rêverie")
A cause du relevé plus haut de "En Grèce ! En Grèce !", à cause de l'évidente scansion ternaire conditionnée par les points d'exclamation, j'ai envie de dire que Victor Hugo a pensé ce vers à partir de la référence au trimètre, mais qu'il l'a travaillé pour qu'à l'arrivée ce ne soit pas un trimètre, mais un alexandrin avec seulement un rejet "entier" à la césure. Hugo a volontairement mis un "e" de fin de mot à la fin du premier membre pour éliminer l'identification à un trimètre, mais malgré tout les indices de ce vers amènent à considérer qu'Hugo s'est tout de même servi de la référence au trimètre pour construire ce vers. Et là, vous devez sentir que la discrimination du trimètre dans les vers se fait au cas par cas et confronte le lecteur à des phénomènes instables. Et bien évidemment, cette instabilité peut aller de pair avec des confrontations à des alexandrins où il est délicat de dire si le poète a fait exprès ou non de jouer avec l'allusion à un rythme de trimètre.
Pour l'instant, j'ai l'impression que la pratique du trimètre recule dans Les Chants du crépuscule et dans Les Voix intérieures, malgré le cas remarquable du dernier vers du poème "Sur le bal de l'Hôtel de ville" cité plus haut. Cela coïncide avec le recul des césures acrobatiques qu'on trouve dans Cromwell et Marion de Lorme, mais pas dans Hernani et Le Roi s'amuse, avant leur réapparition dans Ruy Blas. Dans Les Feuilles d'automne, une autre césure frappante a retenu mon attention, césure sur superlatif : "les mieux + attachés", j'en reparlerai prochainement.
Je sais que dans Hernani, même si les césures les plus audacieuses sont absentes, il y a un faux trimètre : "C'est l'Allemagne, c'est l'Espagne, c'est la Flandre", faux trimètre dans la mesure où le gallicisme répété "c'est" est décalé pour les deuxième et troisième membres du vers. Hugo pratiquera souvent par la suite ce genre de faux trimètre.
Dans Marion de Lorme, Hugo pratique une césure particulièrement audacieuse sur une répartition en trimètre de trois répliques : "C'est un + refus ?" J'ai oublié le premier membre, le troisième est "Mais je suis vôtre." Je ne peux pas encore exclure l'existence de trimètres en trois répliques, ou en scansion ternaire nette sans symétrie dans Cromwell.
En tout cas, de 1827 à 1831, avec Cromwell, Marion de Lorme, Hernani, Les Orientales et Les Feuilles d'automne, Hugo commence à distiller des trimètres, encore au compte-gouttes, mais selon des procédés variés qui ne sont pas toujours parfaitement ostentatoires. Malgré un trimètre ostentatoire dans "Sur le bal de l'Hôtel de ville", le recueil Les Chants du crépuscule de 1835 s'inscrit dans une époque où Hugo tendrait à être moins audacieux, ce que confirme Le Roi s'amuse me semble-t-il. Je vais éplucher Les Voix intérieures et Les Rayons et les ombres. Pour l'instant, je dirais que Les Voix intérieures confirme l'idée d'une époque où Hugo modère les audaces. Pour le théâtre, Ruy Blas et Les Burgraves témoignent d'une volonté de recommencer les audaces, sans aller plus loin, mais en se les autorisant. L'abondance des audaces va devenir évidentes avec les recueils de l'exil.
Mes constats pour la période qui va de 1827 à 1831 me font comprendre qu'il va falloir être minutieux quant à la méthode de discrimination qui permet de dire quand un trimètre apparent a été volontaire ou involontaire de la part de Victor Hugo, même si j'ai quand même des éléments restrictifs face aux pêches miraculeuses des lecteurs mal informés du vingtième siècle.
Prenez encore les citations suivantes des Feuilles d'automne :
Priez devant ces croix de pierre ou de bois noir ( pièce XVII)
Pour moi, il y a un faux air de trimètre, mais pas de trimètre, car je n'admets pas une coupe après la préposition "devant"
Souvent les pleurs, après l'erreur et l'abandon (pièce XVII toujours)
En principe, il n'y a pas de trimètre. Hugo pratique un contre-rejet rare sur une une préposition de deux syllabes, ce que les classiques évitaient, mais on en trouve au moins un exemple dans Iphigénie de Racine. Or, la rime interne (malgré une tension de pluriel contre singulier) favorise la lecture ternaire déjà sensible au plan de la scansion grammaticale. Le second hémistiche réunit les noms : "l'erreur et l'abandon", ce qui semble suffisant pour exclure la référence au trimètre, mais à partir du moment où, par définition, le trimètre n'exclut pas la lecture binaire, ça devient forcément délicat de cerner les faits exprès du poète dans les apparences ternaires. Je vous en donne cet autre exemple :
Que j'étais, moi, vaine ombre obscure et taciturne
Ce vers s'analyse comme un classique alexandrin en deux hémistiches, il n'y a aucune audace à la césure et le second hémistiche réunit les deux adjectifs épithètes : "obscure et taciturne". Pourtant, subrepticement, le placement d'un écho interne frappant en "ur" crée l'idée que le poète a voulu suggérer le ternaire : "Que j'étais, moi, / vaine ombre obscure / et taciturne".
Personnellement, je considère que ce vers n'a aucun intérêt dans un débat sur le trimètre, c'est un alexandrin binaire non problématique, mais vu que je comprends le jeu de diffraction rythmique que se permet déjà Hugo dans ses vers je ne peux pas exclure l'hypothèse d'un tremblé de facture tout à fait volontaire.
Après, vous avez des gens qui remercient toujours des critiques de leur parler simplement de versification en évitant toutes les minuties des métriciens, sachez que ces gens-là sont des paresseux, des hypocrites, des béotiens, des gens extrêmement nuisibles aux raffinements de la culture. C'est des propos de minables qui ne savent pas lire, ni ressentir quoi que ce soit à la lecture. Les enjeux, ils sont complexes, compliqués, que ça plaise ou non !