dimanche 21 juin 2026

"Il faut être absolument moderne" expliqué par anticipation en 1872 par Tony Révillon !

La fin d'Une saison en Enfer fourmille de phrases spectaculaires : "Il faut être absolument moderne", "la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul", "posséder la vérité dans une âme et un corps". Ne serait-ce pas tout simplement du théâtre ?
Dans la seconde moitié de sa confession, la "Vierge folle" finissait par persifler les lubies de son compagnon : "Il feignait d'être éclairé sur tout", "Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu'en chercher", "Il l'a faite vingt fois cette promesse d'amant. C'était aussi frivole que moi lui disant : 'Je te comprends.' "
Et, à la fin de son récit, la Vierge folle rapporte des paroles de l'Epoux infernal qui formule un modèle de repoussoir, le théâtre alors en vogue d'Alexandre Dumas fils : "- Tu vois cet élégant jeune homme, entrant dans la belle et calme maison : il s'appelle Duval, Dufour, Armand, Maurice, que sais-je ? Une femme s'est dévouée à aimer ce méchant idiot : elle est morte, c'est certes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mourir comme il a fait mourir cette femme. C'est notre sort, à nous, cœurs charitables..." Il va de soi que la mention "cœurs charitables" suppose un certain recul ironique, mais ce n'est pas le sujet que je veux traiter, je me contente de rapidement mettre en garde contre une lecture au premier degré. On remarque aussi une inversion, puisque c'est la Vierge folle qui est assimilée au personnage masculin de l'intrigue de La Dame aux camélias qui existe à la fois en roman et en pièce de théâtre. On a depuis longtemps reconnu l'allusion au héros Armand Duval du roman à succès d'Alexandre Dumas fils, et on sait que le roman transpose des éléments de la vie même de l'auteur, ce que conforte la relation onomastique entre le personnage et l'auteur : A...and dans Armand rappelle le prénom Alexandre, tandis que Duval est une variation évidente sur le nom Dumas. Mais pourquoi "Dufour" et "Maurice" à côté d'une référence aussi limpide ? Le nom "Dufour" peut passer pour une invention rimbaldienne. Notre poète poursuivrait le jeu de glissement : Dumas, Duval, Dufour. En réalité, en 1872, l'année qui précède la composition d'Une saison en enfer, une "Association pour l'Emancipation progressive de la Femme" a publié un livre de citations d'Alexandre Dumas fils intitulé La Question de la Femme. Cette association a été créée par Julie-Victoire Daubié et François-Barthélémy Arlès-Dufour. Arlès-Dufour est mort en janvier 1872. Il a épousé en Allemagne une descendante d'huguenots et a décidé par souci d'égalité d'ajouter le nom de son épouse au sien. Il a soutenu ensuite Julie-Victoire Daubié qui est devenue la première bachelière de France et c'est avec elle qu'il a créé la société qui a publié peu après sa mort la plaquette La Question de la Femme d'Alexandre Dumas fils. Il était également impliqué dans la création du Crédit lyonnais, dans le développement du chemin de fer. C'était un saint-simonien et sous l'Empire il avait des relations d'amitié avec Napoléon III et l'impératrice Eugénie. Son nom composé apparaît sur la société de négoce de tissus qui vient de sa belle-famille allemande, puisque c'est le nom "Arlès" qui finalement a augmenté le nom de l'entreprise : "Maison Dufour" devenue "Maison Arlès-Dufour et Cie".
Il ne reste plus que le prénom "Maurice" à expliquer dans la série d'allusions fines qui clôt la confession de la Vierge folle.
Notons que à la toute fin de "Adieu", le poète nous dit qu'il a vu "l'enfer des femmes là-bas", signe patent que le poète médite lui aussi sur "la question de la Femme". On sait par sa correspondance que Verlaine également méditait les écrits de Dumas 
Toutefois, à la même époque, Alexandre Dumas fils s'est fait connaître pour d'autres plaquettes, des "Lettres sur les choses du jour", dont l'une très célèbre où il refuse le nom de "femmes" aux femelles des communards. En 1872, Tony-Révillon prend la plume pour répliquer. Il écrit une plaquette qui se vend à un franc, comme cela aurait dû être le cas d'Une saison en enfer, un an plus tard. Ce prix de Un franc figure à peu près au même niveau sur la première de couverture : "Prix : 1 franc" contre "Prix : Un franc" pour Une saison en Enfer. On peut également comparer les mentions d'éditeurs : "Association ouvrière" face à "Alliance typographique" (j'essaie d'intégrer à la suite de cet article une capture de la photographie fac-similaire du document en fichier PDF en provenance du site Gallica de la BNF).
La première phrase de cette lettre est une adresse ironique à Alexandre Dumas fils où domine la mention du mot "vérité", ce que je vous invite d'ores et déjà à rapprocher des derniers mots en italique d'Une saison en Enfer : "posséder la vérité dans une âme et un corps." Je cite ce début :
 
   Vous êtes un esprit curieux, Monsieur, épris de la vérité. Artiste par l'éducation, les fréquentations, le milieu, vous vous êtes de bonne heure aperçu qu'il vous manquait quelque chose, et vous avez trouvé que c'était la règle, l'ordre, le bien par 2 et 2 font 4, c'est-à-dire ce qui manque aux artistes. Alors vous avez fourragé dans les idées et les choses de votre temps pour y trouver des points d'appui à vos thèses, et nous avons eu, - au théâtre et dans le livre, - quelque chose d'imprévu, de compliqué, de personnel, qui étonne, qui heurte, mais qui s'impose par le talent.
   Catholique et physiologiste, disciple de Jésus et élève de Desbarolles, lisant tour à tour dans les âmes et dans le creux de la main, lyrique comme un prophète et railleur comme un auteur de parodies, vous prodiguez les majuscules : l'Homme, la Femme, le Sexe, L Création, l'Instinct, l'Idéal, la Matière, l'Esprit, le Précurseur, l'Elu, etc. ; et, quand les mots ainsi présentés nous en imposent par leur gravité, vous détruisez tout l'effet de cette mise en scène par des phrases qui semblent tirées d'Orphée aux enfers [...]
J'ai volontairement interrompu ma citation sur ce titre qui n'est pas sans écho possible avec celui du livre de Rimbaud. Je ne saute que quelques mots et cite l'intégralité du paragraphe suivant maintenant :
 
   Votre père disait : Victor Hugo, Lamartine, et moi ! Vous dites : Dieu et moi ! Naïf à croire que vous avez découvert la femme, comme votre père avait découvert Marseille, roué à le faire croire à autrui par le détail infini de votre analyse, brutal à froid, ce qui est une préciosité, vous mêlez le langage des Pères de l'Eglise à celui de l'atelier Couture pour rendre plus complètement votre pensée; vous recherchez l'élément pittoresque, la tournure inattendue, le mot à effet et le succès parisien.
Nous avions une prétention à la vérité, le portrait se complète par une audace à traiter d'égal à égal avec Dieu et par une prétention à rapporter une connaissance de ce qu'est la femme. A la fin d'Une saison en Enfer, le narrateur, bien qu'il veuille demander pardon pour s'être nourri de mensonge, prétend toujours à la possession exclusive de la vérité, il prétend avoir découvert ce qu'est "l'enfer des femmes" et il ne se différencie nettement que par ce mot : "la vision de la justice est le plaisir de dieu seul."
On peut penser aussi à un équivalent d'ambition pour le "succès parisien" quand il s'écrie : "Tenir le pas gagné." L'importance toute particulière du succès pour Dumas fils est le sujet du paragraphe suivant de Tony-Révillon. Puis, le paragraphe suivant établit une transition. Tony-Révillon est tout de même d'accord avec un développement de la seconde de ces lettres sur les choses du jour : on ne doit pas dénier à l'homme de lettres la possibilité et la capacité "de s'occuper des choses de son pays et de son temps", il ne doit pas être frappé pour cela d'une "indignité politique". Tony6révillon prétend alors expliquer une des causes du retrait de l'homme de lettres : la plupart se laissent corrompre et vont briguer une reconnaissance dans les institutions en place, quoi qu'ils en pensent de bon ou de mal. Je vais citer ce passage parce qu'il enchaîne précisément avec un alinéa qui intéresse notre lecture de la fin d'Une saison en Enfer. Dumas-fils a été sommé de choisir dix hommes de lettres capables d'influence positivement les foules, et Tony-Révillon continue ainsi :
 
   Les avez-vous choisis ? Demandez-vous maintenant chez combien l'indépendance et la dignité sont à la hauteur du talent ! En trouvez-vous un seul qui n'ai pas accepté la croix du gouvernement dont il méprisait l'origine et dont il blâmait la direction, - qui ne soit pas allé solliciter, pour entrer à l'Académie, les suffrages de gens dont le séparaient ses convictions et son passé, - qui, philosophe, n'ait consenti, pour faire un bon mariage, à subit un sacrement, - qui, religieux, n'ait transigé avec les philosophes, - qui, pauvre, n'ait demandé une bibliothèque ou une pension, - qui, riche, ne soit allé à Compiègne dîner chez Napoléon III et ne dîne aujourd'hui chez M. Thiers ?
    Que si on les interrogeait, tous répondraient la même chose :
    Il faut être de son temps !
    Il faut être de son temps veut dire qu'après s'être illustré par ses œuvres, il est permis de s'abaisser par ses actes ;  cela veut dire encore que, pour faire ses orges dans le champ, il est permis de ménager le fermier, et que, dans une société basée sur les aristocraties, le talent serait bien sot de ne pas jouir des mêmes privilèges que la noblesse héréditaire et l'argent.
    Cependant les jeunes gens sur qui ces exemples descendent se demandent si les vers des poëtes, les maximes des philosophes, les récits des historiens ne sont pas des mensonges. L'étude des lettres leur avait inspiré l'amour du beau et du bien, la haine et le mépris du succès injuste. A défaut des lettres, ils avaient les admirations et les colères généreuses propres aux jeunes âmes. Ils s'étaient faits des dieux des grands écrivains contemporains. Tout à coup, les dieux disparaissent, et ils se trouvent en présence de mandarins à deux ou trois boutons !
    On pourra leur dire que sous l'écrivain il y a l'homme et que tous les hommes se ressemblent. Ils répondront : Non ! Ceux qui pensent et parlent mieux que les autres doivent mieux agir aussi.
    Après quoi, ils se laisseront aller au courant de la jouissance ; ils seront de leur temps ! Mais, lorsque l'écrivain leur parlera, ils lui crieront : - Blagueur ! [...]
 Le sujet a l'air différent de celui traité par Rimbaud. On parle ici du désenchantement des jeunes âmes face à l'hypocrisie générale des hommes de lettres qui se disent pourtant des guides pour la société. Notez tout de même certains parallèles. Les jeunes traiteront de "Blagueur" l'homme de lettres comme le narrateur de la saison rira des vieilles amours mensongères et des couples hypocrites. La Saison parle aussi d'une désillusion sur les prétentions magiques de la parole du poète. Et d'autant qu'il y a dans les deux cas la délimitation stricte dans un alinéa, on ne peut manquer de relever la quasi synonymie entre "Il faut être de son temps !" et "Il faut être absolument moderne."
Cette phrase a attiré l'attention d'Henri Meschonnic dans son livre de 1988 Modernité modernité. Jean-Pierre Bobillot a publié un article sur ce slogan dans la revue Parade sauvage. Quelques années plus tard, Bruno Claisse, qui n'avait jamais cité Meschonnic, en a fait une référence intellectuelle, ce qui n'avait pas lieu d'être, et s'est mis à citer la phrase de Meschonnic, mais dès 2003 il s'éloignait de l'interprétation trop basique du linguiste pour viser à une "ironie plus amère". Certains rimbaldiens, comme Yann Frémy, était sur la réserve quant à l'idée que cette phrase était aussi ironique que le prétendait Meschonnic. Dans son livre paru en 2023 sur la Saison, Vaillant ne dit presque rien sur cette phrase devenue centrale dans les réflexions rimbaldiennes, mais il lui fait tout de même un sort aux pages 144 et 145 :
 
   [...] Et c'est dans le prolongement logique de cette volonté, irrévocable et totale, de tourner la page qu'il faut interpréter la célèbre phrase, qui a donné lieu à tant de commentaires très inventifs : "Il faut être absolument moderne." Il ne faut évidemment pas y voir, après tout ce qu'il a dit de son époque, stupidement vouée au progrès, une adhésion admirative au monde moderne, et encore moins un éloge de la "modernité" baudelairienne : l'adjectif "moderne", je l'ai dit, est de la plus grande banalité - avant, pendant et après Baudelaire et renvoyer toujours au poète des Fleurs du Mal dès qu'il apparaît dans un texte littéraire relève de l'arbitraire le plus absurde. Il n'est pas non plus utile de soupçonner une ironie antiphrastique, comme on est tenté de le faire chaque fois que l'on n'est pas bien sûr de ce qu'un écrivain veut dire. Pourtant, l'idée est simple. Il ne fait que redire autrement qu'il est "rendu au sol", et ce sol est, évidemment et absolument, le monde moderne où il vit. [...]
 Si Vaillant rejette l'ironie antiphrastique, il peut rester l'idée d'une ironie plus diffuse tout de même. Quant à confondre le fait d'être absolument moderne avec le fait d'être rendu au sol, c'est particulièrement contradictoire avec la situation de l'occident en 2026 qui a accepté passivement vaccination et confinement il y a peu, qui va accepter qu'à partir de septembre l'état est une connaissance légale de tout ce qu'il lit sur internet (l''équivalent à l'époque de Rimbaud : ce serait un gendarme dans chaque maison qui prend une copie à jamais de tout écrit quel qu'ils soit, séditieux communard, etc.). On est en train d'assister à une volonté délibérée des puissants de précipiter une guerre nucléaire avec la Russie pour préserver le luxe d'une société epsteinienne au-dessus des institutions. Je ne pense pas que les fashionistas, les tik-tokeurs absolument modernes embrassent la réalité rugueuse, et je ne le pense pas un instant non plus des anciens encore en vie, leur état absolument moderne, c'est de marcher les yeux fermés le long du ravin plutôt. Les écologistes n'ont pas reproché la destruction de NordStream aux américains : Tant qu'une guerre est un génocide slave, la préservation de la planète peut attendre. Et l'aveuglement moderne est remarquable sur plein d'autres plans. Le pouvoir d'achat s'effondre. Le prolétaire serre les dents comme jamais, et les riches seront bientôt rattrapés à leur tour. Les médecins sont macronistes tant qu'ils croient stupidement à la résilience éternelle du pays, mais dans vingt ans ou moins ils vont suivre la fuite massive des ingénieurs vers l'Asie. Trump va servir d'écran par son caractère et sa folie, mais vous voyez bien que c'est tout un pouvoir qui se braque pour poursuivre les coups tordus, dans l'impunité de la puissance physique, face à l'Iran, la Russie, le Venezuela et la Chine, et quand ça ne marche on a la folie de jouer l'escalade et de vous faire passer ça pour normal grâce aux médias. Bref, je vois spontanément un écart entre le fait d'être résolument moderne, authentiquement Zeitgeist, et le fait d'embrasser le sol. Le rapprochement que je fais avec le texte de Tony-Révillon dégage une idée de cynisme : "être absolument moderne", c'est peut-être bien être cynique, mais avec une vue à court-terme. Dans son livre Une saison en enfer ou Rimbaud l'Introuvable, Bardel annote cette phrase en commençant par dire que Rimbaud n'a pas écrit : "Il faut absolument être moderne", mais "Il faut être absolument moderne". Or, c'est justement ce qui est incongru, puisque le "moderne" est de l'ordre de la relativité, le contraire de l'absolu. Bardel pourrait à la limite s'en sortir en énonçant que le traitement de l'adverbe "absolument" est familier et banal à cette époque et que Rimbaud ne joue pas ici de la contradiction linguistique sensible entre les deux termes qui sont particulièrement délicats à faire communier. Bardel poursuit ensuite avec la conviction que la phrase s'oppose aux "arriérés" et qu'il faut la prendre sincèrement. Il écrit, page 174 : "Impossible de voir dans cette maxime, comme on le lit souvent, un soupir de résignation à une modernité honnie !". Bardel est convaincu que l'opposition de Rimbaud est simple et lumineuse entre d'une côté "les arriérés de toutes sortes", "les vieilles amours mensongères" et de l'autre "l'heure nouvelle" et l'entrée "demain" dans "les splendides villes". Mais heu ? les splendides villes, elles n'étaient pas déjà en place hier ? Les "vieilles amours mensongères", elles ne seront pas les rencontres exclusives du narrateur demain dans les splendides villes ? Pourquoi il parle d'absence de main amie, si le fait d'en chercher n'est que remis à demain ? Et l'heure nouvelle ou "tenir le pas gagné", c'est à mettre sur le même plan que les "vieilles amours mensongères" ? C'est aussi absurde que si on disait le nouveau c'est l'espace, l'ancien c'est le temps. C'est quoi les catégories logiques qui président à l'opposition de l'ancien et du nouveau dans une telle mise à plat ?
Dans son édition pour la collection Folio Classique, Adrien Cavallaro dit que le sens de la formule est d'accepter "ontologiquement, plutôt que socialement" ce que Rimbaud appelle "la réalité rugueuse à étreindre" avant de dénoncer le caractère réducteur de la lecture de Meschonnic qui y voyait "la seule reprise sarcastique d'une injonction contemporaine" quand il "ferraillait dans les années 1980 contre la pensée postmoderniste".
Moi, je vous cite un cas flagrant : Rimbaud s'inspire bien d'une injonction lue dans un livre paru même pas un an auparavant. Et l'injonction est clairement présentée comme cynique par Tony-Révillon, elle n'a même pas une apparence sympathique. Tony-Révillon n'emploie pas l'adjectif "moderne", mais une expression quelque peu équivalente : "de son temps".
La lettre à Andrieu, les reproches de Verlaine dans ses lettres, il se trouve que Rimbaud adopte bien une posture assez cynique dans les années qui suivent l'écriture de la Saison. Evidemment qu'il y a de la malice dans la fin d'Une saison en enfer.
Et je vous ai cité déjà l'autre formule railleuse de Tony-Révillon : Dieu et moi. Or, je vais rapidement parler du reste de la lettre de Tony-Révillon pour dégager d'autres rapprochements importants.
Tony-Révillon épingle Dumas fils qui admire Thiers et se moque de Gambetta, en le faisant parler pour un phraseur qui parle dans tous les sens, et Tony-Révillon fait remarquer que les lettres de Dumas fils sont écrites sans ordre avec énormément d'images mal amenées. Tony-Révillon dénonce le caractère superficiel de la haine de la Commune par Dumas fils et fait remarquer qu'en assimilant autant d'hommes à des animaux il escamote la recherche nécessaire de l'idée qui forcément explique ce mouvement de tant d'humains. Et Tony-Révillon précise que lui en revanche essaie déjà de trouver ce que peut être l'Idée de Dumas fils. Il cite alors un extrait :
 
    Dans votre première lettre, je trouve ces mots : "Il ne s'agit plus de s'en remettre aux autres et d'attendre un Homme-Ange. Cet homme, vous l'avez tous sous la main ; c'est vous, c'est moi, c'est chacun de nous."
    Dans votre seconde lettre, vous dites au contraire : "Le Précurseur est là, bien visible ; l'Elu est en marche !"
 Tony-Révillon observe la contradiction entre la "théorie démocratique" de la première lettre et la "donnée providentielle" de la seconde. Notez que dans "Adieu", le narrateur se reproche de s'être pris pour un "ange". Et froidement brutal à son tour, Tony-Révillon déclare que les lettres seraient illisibles si deux passages ne venaient tout éclairer. Je cite ces deux passages avec les guillemets qui ajoutent nécessairement Tony-Révillon :
 
   "Faut-il décidément, oui ou non, qu'il y ait un Dieu, une morale, une société, une famille, une solidarité humaine ?
    "Oui. Alors que ce soit ainsi, et mort à tous ceux qui ne voudront pas que cela soit, ceux-là fussent-ils nos frères, fussent-ils nos fils !
..........................................................................................
    "Que nul n'étende la main vers le pouvoir, s'il ne sait bien ce qu'il fait, s'il n'est résolu à exterminer toute une race et à immoler au Dieu de justice et de vérité la plus grande hécatombe humaine qui aura ensanglanté la terre." 
 Tony-Révillon identifie la parole d'un juste-milieu de 1830, d'un bourgeois qui veille à maintenir sa dignité supérieure d'homme riche. Mais cette politique n'a qu'un nom : l'égoïsme. Les travailleurs de la ville et de la campagne ne peuvent se plaindre, ils n'ont qu'à s'enrichir et qu'à s'instruire. Et s'ils sont trop pressés, on en fait une hécatombe.
Je pense bien évidemment au recul de la phrase rimbaldienne : "La vision de la justice est le plaisir de Dieu seul". Ici, il y a une vraie différence avec Dumas fils qui s'exalte dans des pensées de massacre de masse au nom d'un Dieu de justice et de vérité. Rimbaud s'est "armé contre la justice" et il dénonce le mensonge d'une société qui n'a aucun accès réel à la vérité.
Il est clair que Rimbaud connaît assez bien la littérature de Dumas fils et les réactions qu'elle peut susciter, surtout si en prime il est question de la Commune. Or, Tony-Révillon rappelle à Dumas fils sa prétention à dire : "Dieu et moi" par allusion à une phrase des lettres sur les choses du jour où Dumas fils écrit, on a envie de dire "candidement", qu'il ne va tout de même pas donner des conseils à Dieu.
Je vois donc mal comment Rimbaud pourrait épingler Dumas fils à la fin de "Vierge folle" et dans une phrase telle que : "La vision de la justice est le plaisir de Dieu seul" sans avoir été influencé par la phrase alinéa "Il faut être de son temps" pour écrire "Il faut être absolument moderne" juste avant le paragraphe peu long qui se termine justement par "la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul",  cela à deux paragraphes de la fin, et donc à quelques lignes d'un mention de "l'enfer des femmes" ce qui signifie donc une allusion à la question de la Femme. Nous savons qu'au même moment Verlaine médite la question de la femme dans le théâtre de Dumas fils, puisqu'il s'en vante dans sa correspondance.
Et la lecture ironique de "Il faut être absolument moderne", la voilà qui se réinvite de plein droit dans le débat rimbaldien...
 
 
 
 
 
 

vendredi 19 juin 2026

Illuminations, le problème n'est pas que d'une alternative avec ou sans article !

Le diable se cache dans les détails et il faut revenir sur la manière de poser le débat en ce qui concerne le titre "Illuminations" ou "Les Illuminations" du recueil de Rimbaud.
En 1984, Antoine Fongaro a publié un recueil de ses articles qu'il a intitulé "Lire [Illuminations]", signifiant qu'il ne fallait pas inclure l'article. En 2004, conscient que le recueil avait été initialement publié avec un article et que ce n'était que suite à l'intervention de Bouillane de Lacoste que le titre s'était imposé sans article, Steve Murphy a publié un article sur ce sujet où il prônait le rétablissement de l'article. Un des arguments était qu'André Guyaux s'était trompé face à une coquille d'une mention par Verlaine où il manquait les italiques. Steve Murphy fait d'une pierre trois coups : il révisait le titre du recueil, mouchait Fongaro et soulignait une erreur d'André Guyaux. Or, déjà en 2004, j'accueillais l'article de Murphy avec des réserves. J'ai des doutes sur la démonstration.
Mais, avant tout chose, il faut préciser aussi un point du débat. Il n'y a pas la simple alternative "Illuminations" ou "Les Illuminations", ou du moins cette alternative ne concerne que la mention sur la couverture du recueil. Fongaro prônait carrément de citer le titre du recueil sans article : "Illuminations est un très beau recueil, etc." Or, il faut faire attention à ce point, car il existe une autre voie où on peut citer le titre "Illuminations" dans une phrase en lui adjoignant un article, même si on considère que l'article ne fait pas partie du titre. Ce point est implicite dans le débat, mais il faut le poser clairement.
Une des raisons pour lesquelles Steve Murphy et ceux qui le suivent crient victoire, c'est qu'André Guyaux a cité une édition des Poètes maudits de Verlaine où il est écrit "les Illuminations", et partant de ce constat Guyaux a écrit que l'article n'était pas en italique, donc il ne faisait pas partie du titre selon Verlaine. Guyaux faisait confiance à une édition ultérieure, mais si on se reportait à l'édition originale, il y avait bien les italiques, et donc selon la logique même appliquée par Guyaux, s'il y avait des italiques c'est que l'article faisait partie du titre.
Pour illustrer cela, je cite un extrait de la notice de Cavallaro à son édition rimbaldienne dans la collection Folio Classique (Tome II, page 277) :
 
   [...] Malheureusement, André Guyaux donnait alors une citation erronée ("les Illuminations", au lieu de "les Illuminations") [...]
 
Toutefois, cet argument n'a aucune valeur. Dans les épreuves de 1888; Verlaine ne corrige pas l'erreur évidente "l'oraison du soir". Il laisse se confronter des leçons contradictoires "les Chercheuses de Poux" ou "les Chercheuses de poux", "Les Assis" ou "LES ASSIS", etc., et justement "l'oraison du soir" et "ORAISON DU SOIR". Verlaine est indifférent au problème et s'il ne corrige pas, alors que les contradictions sont manifestes, on ne peut pas affirmer que c'est Verlaine et non le prote qui a mis ou non des italiques à "l'oraison du soir" ou "les Illuminations". Pour "l'oraison du soir", il est tentant de penser que sur le manuscrit seul le titre réel était souligné mais avec l'apostrophe le prote a trouvé bon de fondre cela en un seul ensemble en italique. Et si c'est Verlaine qui a agi de la sorte, ça change. Pour le titre "Les Assis", le texte imprimé offre un début de phrase où le déterminant "Les" est en caractères romains, seul le nom "Assis" étant en italique, ce qui semble assez aberrant, à moins que quelqu'un, le prote de la revue Lutèce ou bien Verlaine rechignait à lancer une phrase avec un déterminant en italique, même s'il est dans le titre du poème. Je lance simplement une hypothèse qui puisse rendre compte des anomalies de traitement des titres dans l'ouvrage de Verlaine, je n'affirme rien.
Mais, les épreuves de 1888 ne sont pas n'importe quel document. Verlaine corrige le texte imprimé antérieur, et on voit que, malgré d'évidentes contradictions, il se désintéresse du sujet, purement et simplement. Cela contredit complètement l'argument d'Alain Bardel d'un Verlaine scrupuleux en la matière. Mais, les épreuves offrent des corrections manuscrites qui doivent expressément devenir du texte imprimé. Or, à la toute fin de l'article imprimé sur Arthur Rimbaud, Verlaine écrit une note de bas de page pour contredire le texte de 1883 quand, s'inquiétant des réticences de Charles de Sivry à les lui rendre, il s'imaginait une perte à jamais des précieuses poésies. Il s'agit d'une note de bas de page qui est censée être publiée dans l'édition de 1888. Dans son livre Rimbaud l'Obscur, Bardel évoque cette note de bas de page, mais dit quelque chose d'incohérent. Il dit que ce n'est qu'une note de bas de page manuscrite et non pas un texte imprimé, Verlaine faisait moins attention à ce genre de texte. Mais non, c'est un texte manuscrit spécifiquement écrit dans le but d'être imprimé, et au contraire le fait que la note soit manuscrite permet de se confronter à un écrit de Verlaine qu'on ne peut pas suspecter d'avoir été altéré par un prote, et Verlaine a donc lancé sa phrase ainsi : "Les Illuminations...", le soulignement veut dire que le mot "Illuminations" doit être en italique sur le texte imprimé, et l'article n'est pas inclus. Je pourrais triompher et dire que nous avons la preuve des preuves que Verlaine ne considère pas le déterminant comme faisant partie du titre, mais je reste prudent à cause du cas étrange "Les Assis..." que Verlaine n'a pas corrigé sur ces épreuves. Il n'en reste pas moins que dans l'absolu la balance penche du côté d'une non prise en compte de l'article dans le titre du recueil. C'est un contre-argument objectif à la thèse de Murphy, Bardel et Cavallaro qu'il faut écrire : "Les Illuminations" et non pas "Les Illuminations. L'idée est que Verlaine est assez indifférent aux normes d'usage. En tout cas, Verlaine ne cite pas ce titre ainsi que Fongaro le préconise.
La deuxième idée de victoire, c'est que le recueil a été publié initialement avec un article : "LES ILLUMINATIONS". Sur le site Rimbaud ivre, un article de Franck Delaunoy fait toutefois remarquer que l'article était imprimé en caractères étonnamment plus petits que ceux du nom "Illuminations", ce qui voudrait dire que même sur une page de couverture, même sur une page de titre, l'article peut avoir un statut secondaire. Pourquoi ce compromis de l'article miniaturisé ?
J'en viens ici à une autre idée. Victor Hugo a d'abord publié en 1853 un recueil intitulé Châtiments avant que le titre ne soit révisé en Les Châtiments. Il y aurait une relative indifférence des gens à l'époque pour ce problème de l'article ou une pression sociale pour le rétablir. Une importance était-elle accordée aux titres sans articles Méditations poétiquesOrientales et pour citer Verlaine Fêtes galantesPoëmes saturniensRomances sans paroles ? L'absence d'article s'impose aisément pour Sagesse, mais pour Poëmes saturniens ? Il y a une zone de flottement qui pourrait concerner le titre "Illuminations" et expliquer que l'article se soit imposé sans qu'on y attache une réelle importance.
Bouillane de Lacoste a avancé que le mot Illuminations étant anglais comme l'a précisé Verlaine il fallait le publier sans article. Dans son essai Rimbaud l'Obscur, Bardel réplique que le mot est riche de connotations en français et qu'on ne saurait limiter le sens du mot à son acception en anglais. Mais, le contre-argument de Bardel n'en est pas un sur la question de l'article, puisque c'est sans article que le mot "Illuminations" peut avoir à la fois les acceptions de la langue française et de la langue anglaise. Avec l'article, le titre est restrictif. Le recueil aurait dû avoir un sous-titre "Painted plates", éventuellement sa corruption "coloured plates" et surtout la première mention par Verlaine dans une lettre en 1878 est clairement de l'ordre de ce que prône Fongaro : "Avoir relu "Illuminations" (painted plates) du sieur que tu sais..." Murphy, et à sa suite, Bardel et Cavallaro, parlent pour cette lettre d'un style télégraphique, notamment au plan des élisions d'article. Or, c'est faux ! Le passage n'est pas en style télégraphique : Verlaine n'écrit : "Relu Illuminations" ou "Ai relu Illuminations", il écrit "Avoir relui "Illuminations", et la suite immédiate n'est pas en style télégraphique non plus "du sieur que tu sais", ce qui n'est pas très économe soit dit en passant, et il n'y a aucune élision de déterminant, il y a des formes contractées "du sieur", ce qui n'a rien à voir avec la suppression des déterminants. Le seul déterminant qui manque c'est celui devant "Illuminations", le mot étant clairement mentionné à la manière préconisée par Fongaro. Murphy, et à sa suite, Bardel et Cavallaro font remarquer que Bouillane de Lacoste s'est trompé en citant "Illuminécheunes" sans article, alors que Verlaine a écrit : "les Illuminécheunes". Certes, Bouillane s'est trompé et la mention "les Illuminécheunes" est assez comique et parvient à maintenir la référence anglaise du nom en présence de l'article. Toutefois, il n'en reste pas moins que si la TOUTE première fois, Verlaine a écrit "Illuminations" sans article, c'est qu'il y a une raison et que ce titre lui a été présenté de la sorte. Ni Bouillane de Lacoste, ni Fongaro ne se trompent sur l'analyse de "Avoir relu 'Illuminations' ...", tandis que Murphy, Bardel et Cavallaro se trompent en parlant de style télégraphique. Et je suis désolé, mais cette phrase de la correspondance de Verlaine pèse très lourd dans la balance. Elle suffit à me convaincre que Rimbaud ne pensait pas mettre un article au titre de son recueil. Et Verlaine a écrit au plan manuscrit : "Les Illuminations", pas "Les Illuminations", ce qui laisse bien entendre que l'article ne s'impose pas dans son esprit. Les deux principales mentions manuscrits de Verlaine dans le débat sont soit le titre sans article, soit une mention où l'article est à part, précisément les deux leçons que Murphy, Bardel et Cavallaro récusent au profit de la leçon Les Illuminations. Oui, il y a la mention imprimée dès 1883 : "les Illuminations", mais l'article est avant la majuscule, on ne sait pas si c'est une volonté expresse de Verlaine ou une correction du prote et on a les preuves que Verlaine ne s'intéresse pas à ce problème et qu'il n'a pas d'idée arrêtée sur les citations de titre dans une phrase au vu des épreuves corrigées des Poètes maudits en 1888.
Moi, je veux bien qu'on mette l'article Les Illuminations, mais dire ça avec la satisfaction du problème résolu, ça ne passe pas. Rigoureusement, la démonstration n'est pas faite.

mercredi 17 juin 2026

Illuminations ou Les Illuminations, retour sur un élément capital du témoignage verlainien !

Un spécialiste de Verlaine, que je remercie, a pris la peine de m'écrire après avoir lu un des mes articles et m'a confirmé que "crevant" est une erreur de transcription pour "devant" dans la transcription de la version de "Tête de faune" qui a été publiée en 1884 dans la Revue critique par Charles Morice. Il m'a communiqué aussi des photographies fac-similaires de la transcription du poème. Pour ce qui est des épreuves des Poètes maudits, il ne semble pas y en avoir pour la publication de "Pauvre Lélian" en 1886, mais les épreuves pour le volume de 1888 sont à la BNF et un fac-similé est même disponible sur son site Gallica.
Pour précision, si la leçon "crevant" avait été confirmée, nécessairement, "devant" serait devenu une coquille des Poètes maudits. Ce ne sera pas le cas. Il reste le problème délicat de la ponctuation, mais sur ce point le spécialiste de Verlaine m'avertit aussi qu'il faut rester prudent, les typographes n'hésitant pas à intervenir.
J'ai consulté les épreuves de 1888. Et il n'y a aucune annotation de Verlaine sur les deux poèmes de Rimbaud qu'il cite dans la partie le concernant "Pauvre Lélian", il n'y aucune annotation ni sur "Le Cœur volé", ni sur "Tête de faune". Pour précision, sur le volume du Reliquaire utilisé par Vanier pour créer son édition de 1895, outre les quatrains manuscrits inédits pour "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", il y avait cette mention au crayon "cop. Vne" à côté du "Cœur volé". On a bien l'impression que plusieurs manuscrits aujourd'hui disparu étaient entre les mains de Vanier à la mort de Verlaine : "Le Cœur volé" en deux strophes, "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", "Poison perdu", etc. Et du coup j'aimerais replonger dans cet exemplaire bruxellois, il y a peut-être une annotation dont l'intérêt m'a échappé à propos de "Tête de faune".
La ponctuation de "Tête de faune" dans "Pauvre Lélian" a visiblement été remaniée dès 1886 par un typographe, et cela est forcément allé au-delà du contrôle de Verlaine, lequel n'aurait plus eu les manuscrits entre ses mains en 1888. La virgule entre le deuxième et le troisième vers n'est pas cohérente par rapport au choix rythmique évident de Rimbaud : "fleurie D'énormes fleurs..." avec une répétition du type "vivre sa vie". Morice n'a pas mis de virgule et la version "fleurie / De fleurs splendides" n'en a pas non plus sur le manuscrit copié par Verlaine.
Mais, j'ai profité de ma consultation des épreuves des Poètes maudits pour évaluer la manière de Verlaine de considérer les titres. Il y a énormément de corrections, mais Verlaine n'en fait guère à propos des titres avec article ou non, alors même qu'il y a plein de contradictions.
Verlaine cite un petit nombre de poèmes, mais ils sont introduits par sa prose. Quand Verlaine modifie le déterminant, il ne le met pas dans le titre : "son sonnet des / Voyelles", "son / Bateau ivre", mais "Oraison du soir", "Les Assis", "Les Effarés", "Les Chercheuses de poux". Toutefois, il y a une anomalie du texte imprimé qu'il ne corrige pas sur les épreuves quand il cite dans un paragraphe les deux poèmes qu'il va offrir : "A preuve l'Oraison du soir, et ces Assis à se mettre à genoux devant !" Le déterminant "ces" n'appartient pas au titre "Les Assis", il est en caractères romains, mais l'article devant "Oraison du soir" est en italique, alors qu'il n'appartient pas au poème, ce qu'illustre la transcription du poème et du seul titre "Oraison du soir" immédiatement après l'extrait que nous venons de citer. On constate une flagrante lacune dans la correction des épreuves, alors qu'Alain Bardel dans son essai Rimbaud l'Obscur prétend que sur ce point-là précisément Verlaine est tout particulièrement scrupuleux quand il s'agit d'impression, alors qu'il le serait moins pour un écrit manuscrit qui n'est pas prévu pour une grande diffusion. Je cite Bardel lui-même, page 20 : "Verlaine exerce sans doute sur ses publications une vigilance supérieure à celle dont il est coutumier dans sa correspondance." Nous avons la preuve que non ! Cliquez ici pour lire la non correction d'épreuve pour "l'Oraison du soir" !
Ensuite, il est écrit "Les Assis" à la page suivante. Le déterminant n'est pas transcrit en italique. Verlaine n'a pas corrigé ce point, alors que le poème est à son tour cité à la page suivante avec le titre en majuscules "LES ASSIS". Verlaine prend la peine de demander de rétablir des minuscules à "Française" dans "Intelligence française, bien française" un peu plus loin, mais sur ces déterminants il laisse traîner des usages flottants et parfois contradictoires. Verlaine ne reprend pas le titre "Les Effarés" dans sa prose, mais pour "Les Chercheuses de poux" il le mentionne une première fois avant d'en offrir la transcription et cette fois l'article "les" est en italique : "les Chercheuses de Poux". Notez au passage qu'il opte pour la majuscule au nom "Poux". Pour "Le Bateau ivre", il corrige le pluriel "oiseaux" en "oiseau", sans doute à cause de la rime avec "eau", bien que Rimbaud affectionnait les rimes qu'on dit d'un singulier et d'un pluriel, mais il ne corrige pas "Presqu'île". Il ne semble pas avoir les manuscrits sur lui en 1888. Il ne corrige que des évidences, par exemple le double point après "Golfes d'ombre" est corrigé en "point-virgule" dans le cas de "Voyelles", et il a hésité à introduire une virgule "O, l'Oméga" avant d'y renoncer, biffant la correction dans un second temps. Verlaine fait surtout remarquer qu'il n'aime pas ce qu'il appelle des rejets, c'est-à-dire qu'en fin de ligne il y a des mots reportés avec un crochet, sinon des syllabes, ce que Verlaine trouve à raison du plus mauvais effet. Il corrige un déterminant évident dans "Les Effarés", quelques lacunes de virgules dans "Le Bateau ivre" : "et les ressacs et les courants".
Evoquant "Les Premières Communions", Verlaine transcrit le titre en italique, mais le déterminant en caractères romains. Il ne corrige pas l'épreuve pour autant. Pour "les Veilleurs", pas de correction du déterminant laissé en caractères romains. Puis, il cite à nouveau ce titre en tête d'une énumération de poèmes perdus de Rimbaud et cette fois le déterminant est en italique : "les Veilleurs". Verlaine cite plusieurs titres et il est amusant de noter qu'il cite sans article "Douaniers" ou "Soeur de charité" passé qui plus est au singulier. Notez que sur l'épreuve il ajoute à la main des titres soulignés, articles inclus : "les Pauvres à l'égliseles Réveilleurs de la nuit". Il cite "les Corbeaux" avec le déterminant en italique ensuite. Pour le titre du livre de 1873, Verlaine se montr en revanche très scrupuleux, il récuse ce qu'il avait sans doute écrit initialement : "La Saison en enfer", pour "Une saison en enfer", il corrige la majuscule à "Saison" en minuscule, et à l'inverse il met une majuscule à "Enfer". En revanche, plus loin, il ne modifie pas "sa Saison en enfer", sauf le "e" minuscule qu'il change en majuscule dans "Enfer". C'est entre les deux qu'il mentionne pour la première fois le titre "les Illuminations", et si le déterminant est en italique et n'est pas corrigé, nous savons déjà par tout ce qui précède que ça n'a aucune signification pour l'emploi ou non du déterminant dans le titre ! Cet usage n'est pas fixé dans l'esprit de Verlaine.Et c'est à la page 40, à la fin du texte sur Rimbaud, que nous avons droit à une adjonction manuscrite en bas de page où Verlaine écrit : "Les Illuminations ont été retrouvées [...]".
Verlaine a souligné le titre, mais pas le déterminant cette fois.
Bardel mentionne dans son essai cette mention manuscrite, mais il l'oppose au texte imprimé "les Illuminations" que nous venons de traiter juste avant, sauf que Bardel oppose le manuscrit comme secondaire par rapport à un texte imprimé, ce qui est complètement illogique, puisque l'adjonction manuscrite fait partie des épreuves !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Je cite Bardel, page 20 : "Mais une correspondance rédigée en style télégraphique et une petite note de bas de page ne peuvent pas peser autant, dans notre enquête, que l'exemple contraire des textes imprimés." La suite immédiate a été citée plus haut.
Je n'avais pas fait attention à ce point tendancieux de l'essai d'Alain Bardel. Il fait passer pour une note de bas de page un élément manuscrit à insérer dans le texte imprimé. Peut-être que cette adjonction n'a pas été imprimée par Vanier, puisque les Illuminations ont été publiée par la concurrence, la revue La Vogue, en 1886. Mais Bardel ne peut pas soutenir qu'en écrivant cette note Verlaine lui apporte moins de soin que pour un texte à imprimer, puisqu'il s'agit d'une adjonction sur des épreuves.
Encore une fois, de manière tendancieuse, on a la minimisation critique d'un contre-argument et d'un contre-argument qui est de l'ordre du fait avéré ! Verlaine écrit clairement "Les Illuminations", ce qui devient si la transposition est respectée : "Les Illuminations" en caractère d'imprimerie. Je rappelle que j'ai déjà dénoncé le mensonge de Murphy, Bardel et Cavallaro sur le prétendu style télégraphique de la lettre de 1878 : "Avoir relu "Illuminations"..." Il n'y a aucun style télégraphique dans ce passage et surtout aucune autre élision de déterminants.
On nous impose le titre Les Illuminations avec une argumentation bancale qui se trompe dans l'analyse (style télégraphique, note de bas de page non prévue pour l'impression, soins scrupuleux de Verlaine quand il cite les contours d'un titre avec ou sans déterminant), en arrangeant les faits, en n'affrontant pas correctement les contradictions et contre-exemples. 
 

"Tête de faune" et "Juillet : visuels pour montrer que l'analyse des métriciens et des rimbaldiens n'en est pas une !

Dans un monde normal, mon article "Tête de faune ou la vieillesse de Cornulier" serait une référence immédiate. Malheureusement, nous vivons dans un monde où il suffit d'afficher le déni ou de parler sans réfléchir. Je ne pense pas que c'était le public visé par Rimbaud, mais en gros il faut bien s'adapter et montrer le problème à tous ceux qui n'ont pas de temps à accorder aux études métriques, soit parce que ce n'est pas leur priorité, soit parce qu'ils les dédaignent.
"Tête de faune" est un poème en vers en principe à hémistiches qui ne s'étend que sur trois quatrains, ce qui nous rapproche de la dimension d'un sonnet : douze contre quatorze vers. En partant de ce principe, je vais montrer visuellement pourquoi l'analyse de "Tête de faune" par Cornulier, Dominicy, Rocher, Murat, Bobillot, Gouvard, Cavallaro et d'autres ne tient pas !

Commençons par citer une des deux versions connues du poème, sachant que pour onze des douze vers l'analyse est identique quelle que soit la version choisie. Je vais citer la version la plus connue, puisque c'est celle à partir de laquelle ont essentiellement "travaillé" les métriciens que je viens de citer. Et je souligne par des couleurs l'opposition apparente de 46, 55 et 64 dans la suite de décasyllabes que forme cette pièce :
 
Dans la feuillée écrin vert taché d'or
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l'exquise broderie,
 
Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches :
Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
 
Et quand il a fui - tel qu'un écureuil -
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.
Vous le constatez. Les rimbaldiens n'ont procédé à aucune analyse particulière. Pour tous les lecteurs, le premier quatrain a une apparence 4-6, moyennant une césure à l'italienne pour le vers 3. Pour tous les lecteurs, les vers 5, 7 et 9 ont une apparence immédiate 5-5. J'ai ajouté le vers 6 à cet ensemble, mais dans l'absolu on constate déjà une fragilité, car il y a une césure à l'italienne qui cette fois permet de penser à une persistance du 4-6. La césure à l'italienne ne crée pas de concurrence au vers 3, mais au vers 6 si ! Mais peu importe, vous avez donc quatre 5-5 apparents et ils ne concernent pas les quatre vers du second quatrain, mais seulement trois d'entre eux que vient compléter le premier vers du troisième quatrain.
Les rimbaldiens et métriciens ne font que maquiller en analyse ce constat sur des apparences que tous les lecteurs font spontanément. Leur analyse n'est qu'une maquillage d'une perception immédiate fondée sur les seules apparences !
Le pire est à venir avec le 64, puisque sa perception ne s'impose que pour un seul vers, le onzième. Je n'ai pas souligné les hémistiches apparents des vers 8, 10 et 12 pour m'aligner sur l'analyse des métriciens. Ceci dit, pour le vers 10, tous les lecteurs de vers devraient identifier un 4-6 : "Son rire tremble... encore à chaque feuille", car le déport de l'adverbe "encore" après la césure est typique des vers classiques, et cela vaut pour le vers 12 où la relative dans un esprit classique est solidaire du nom "Bois", ce qui veut dire que au-delà de la ponctuation un lecteur de vers classiques identifie facilement la séquence "du Bois, qui se recueille." C'est sur ce principe que bien des alexandrins classiques sont analysés comme n'ayant pas le moindre rejet à la césure.
En clair, les métriciens ont étendu le constat du vers 11 aux deux vers voisins parce que c'était possible.
La lecture des métriciens et rimbaldiens, ce n'est rien d'autre que ça. Certains appelleront ça une "extrapolation", mais en langage familier ça s'appelle du "foutage de gueule".
Et on se retrouve avec le discours habillé suivant : le premier quatrain est en 4-6, le second quatrain est en 5-5 mais avec une perturbation au vers 8 et le dernier quatrain est en 6-4 mais avec un premier vers en 5-5 qui perturbe ce nouvel ensemble.
Et là, les lecteurs disent : "c'est vrai ! c'est bien ça comme j'ai lu le poème !"
N'importe quoi ! 
 
Je rappelle que la leçon de Théorie du vers de Cornulier, c'est de ne pas déplacer la césure au gré des apparences rythmiques. Il y a une pression d'ensemble du poème qui fait que quand un vers semble déviant, en réalité il y a simplement une césure acrobatique réelle à opposer au rythme apparent du poème.
On peut illustrer ça par deux vers du "Bateau ivre" :
 
Dans les clapotements furieux des marées
Moi l'autre hiver plus sourd que les cerveaux d'enfants
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
 Le mot "Péninsules" enjambe la césure normale, puis c'est le tour du mot "tohu-bohus". Sur les cent vers du "Bateau ivre", il s'agit des deux seuls cas d'enjambement de mot. Le vers avec "tohu-bohus" peut se lire comme un trimètre apparemment. La leçon des métriciens, c'est de ne pas lire en 3-9 : "Je courus ! Et les Péninsules démarrées", mais de le lire en 6-6 avec une césure provocatrice au milieu d'un mot, césure qui joue sur l'étymologie latine du nom "péninsule", pén- pour presque et insule pour île. Et il faut lire la césure normale sur trait d'union malgré le rythme de trimètre du vers suivant.
Donc, pourquoi ne pas chercher à appliquer ce principe sur les trois seuls vers à enjambement de mot de "Tête de faune" ?
 
Dans la feuillée écrin vert taché d'or
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l'exquise broderie,
 
Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches :
Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
 
Et quand il a fui - tel qu'un écureuil -
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.
 Il suffit de comparer avec les sonnets les plus chahutés qu'ait composé Rimbaud. A cause du mélange des vers où il ne se retrouve qu'à huit, "Rêvé pour l'hiver" offre les alexandrins les plus chahutés pour l'année 1870 :
 
L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
 
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
 
Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,
 
 Ces monstruosités hargneuses, populace
 
Puis tu te sentiras la joue égratignée...
Un petit baiser, comme une folle araignée,
 
Et tu me diras : "Cherche !", en inclinant la tête ;
- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
 Sur huit alexandrins, nous avons trois césures acrobatiques après un mot grammatical d'une syllabe dont le placement devant la césure était proscrit dans la poésie classique, presque la moitié des alexandrins du poème. Or, il y a aussi un rejet d'épithète : "hargneuses" sur un autre vers. "Tête de faune", composé non pas avant le 15 septembre 1871, mais forcément en février 1872, sinon au tout début de mars 1872, passe à l'audace des enjambements de mot qu'atteste "Le Bateau ivre", mais aussi depuis déjà une décennie ("pensivement") plusieurs vers de différents poètes, à quoi ajouter l'exemple précoce de Borel en 1833 "redise". Les rimbaldiens n'ont aucune raison de ne pas chercher la régularité métrique dans "Tête de faune", puisqu'ils l'admettent comme allant de soi dans les alexandrins de "Rêvé pour l'hiver".
C'est du pur bon sens.
J'ajouterai ceci. l'adjectif "splendides" crée une césure à l'italienne au vers et est repris au vers 3 de "Est-elle almée ?" mais pour créer un enjambement de mot en tant que tel entre les syllabes "splen" et "di".
J'en profite pour vous citer ce commentaire d'un vers de Verlaine par Jean-Michel Gouvard à la page 228 de son livre Critique du vers :
 
[...] dans le poème dédié "A Arthur Rimbaud sur un croquis de lui par sa soeur" et composé en 1893, l'auteur écrit [...] :
 
                    [...] En- dehors de ces Paris-Londres moins que laids,  P4 F8
 
 tandis que la logique propre [aux vers traités précédemment] ferait attendre le L6 "*En dehors des Paris-Londres vraiment très laids", avec une concordance entre le lexème "Paris" et la fin du premier hémistiche. L'originalité de (47) en regard de (46) s'explique de nouveau par le souci d'éviter de composer un alexandrin L6 qui eût été, surtout dans un poème-hommage à Rimbaud, trop peu marqué ou marquant. [...]
 Gouvard ne plaide pourtant pas une lecture à césure forcée des vers de Rimbaud, pas même des vers de Verlaine. Il constate ces faits, mais pour les enregistrer comme des entraves à l'identification de la césure. Ceci dit, il explique précisément pourquoi Rimbaud ou Verlaine s'amuse une fois une audace métrique pratiquée à passer à un décalage d'une syllabe qui aggrave la provocation. J'ai cité le cas de "voulez-vous" pour "Colloque sentimental" et la comédie Les Uns et les autres, j'ai cité "jusqu'à" traité différemment de Victor Hugo et de Catulle Mendès par Paul Verlaine, dans le fameux obscène même qui orne le quasi tout début de l'Album zutique, je cite maintenant ce cas sur "Paris" grâce à Gouvard, et j'ai cité "splendide(s)" aux vers 3 de "Tête de faune" et "Est-elle almée ?..."
 
Procédons à un autre visuel avec le poème intitulé "Juillet".
Je parlais de deux séries avec un même effet de sens dans "Tête de faune" :
 
Vif et crevant l'exquise broderie,
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
 
Ces quatre vers sont quasi consécutifs, vers 4 et 6 à 8 de "Tête de faune", et tous les quatre expriment la même idée d'une déchirure : celle de la broderie frontière entre l'intérieur et l'extérieur, celle des fleurs rouges mordues autre idée de pénétration, celle enfin de la lèvre même du faune qui "éclate" avec du sang qui passe de lui au bois.
L'autre série concerne aussi le rapport entre intérieur et extérieur : "devant l'exquise broderie" pour l'autre version du vers 4, "Un faune effaré montre ses deux yeux" (au seuil de la broderie), "Et quand il a fui", fuite de l'endroit d'où s'est joué la pénétration avec la morsure et les rires. Cette série concerne une deuxième fois le vers 4, mais elle concerne maintenant les vers 5 et 9, ce qui veut dire que les deux séries créent une seule série continue des vers 4 à 9. Il s'agit de six vers d'un poème de douze vers, la moitié, et il s'agit du centre, puisque nous avons de côté les trois premiers vers et les trois derniers. La construction est parfaitement symétrique.
 Face à cela, quel est l'analyse métrique des métriciens et rimbaldiens qui irait un tant soit peu au-delà des apparences immédiates pour tout lecteur ?
 Il n'y a pas de "oui, mais ce sont des importants éditeurs, des importants universitaires, ils sont plus nombreux que toi, ils font consensus entre eux, ils ont fait des analyses brillantes par ailleurs, tatati tatata !" Non, ça ne marche pas comme ça. Ou ils ont des arguments ou ils n'en ont pas ! Là, ils n'ont rien à répondre, en tout cas ils ne répondent rien. Ils sont dé-mu-nis.
Passons à "Juillet" !
 
Est-ce que quelqu'un peut douter un instant que la série suivante ne soit un fait exprès ?
 
Cage de la petite veuve !.... Quelles
 
Kiosque de la Folle par affection.
 
Fenêtre du duc qui fais que je pense 
Pour cette première série, vous pouvez admettre la symétrie d'ensemble. Pour l'idée de la césure, vous plaiderez peut-être la coïncidence, mais l'accumulation des faits lève mécaniquement tous les doutes !
Voici une deuxième série, courte mais éloquente !
 
Et liane ont ici leurs jeux enclos,
 
Ombreux et très-bas de la Juliette.
 
Qui dort ici-bas au soleil. Et puis
 
 Nous sommes d'accord qu'il y a une symétrie plus que flagrante du "rejet" de "-bas" à la césure normale du décasyllabe dans les deux derniers vers, le dernier reprenant l'adverbe "ici" du premier vers cité mais devant la césure cette fois ! Vous êtes d'accord que vous ne voulez pas qu'on dise de vous que vous êtes sots ! On est d'accord ?
On passe à la série suivante :
 
Après les fes/ses des rosiers, balcon
 
Fenêtre du duc qui fais que je pense
Au poison des escargots et du buis
On est d'accord qu'il y a une répétition de part et d'autre de la césure normale des mêmes graphies pour ce qui est du mot "fesses" et que la même graphie "es" est reprise dans "des escargots" toujours de part et d'autre de la césure normale avec cette fois une même prononciation de part et d'autre de la césure, et vous avez même deux vers consécutifs avec cet effet appelé par Malherbe de cacophonie qui est de part et d'autre de la césure" du duc" et "des es..." Vous ne voudriez pas qu'on dise de vous que vous êtes aussi lents à la détente que les escargots de Bourgogne du poème ? On est d'accord ? Vous y tenez à votre amour-propre ? C'est un bien qui vous est cher. On est d'accord ?
Il y a un autre cas de cacophonie, mais complètement rejeté après la césure cette fois :
 
Où mille dia/bles bleus dansent dans l'air !
 Cela me sert de transition pour le relevé d'une autre série :
 
Platebandes / d'amaranthes jusqu'à
 
L'agréable / palais de Jupiter.
 
Mêles ton Bleu / presque de Sahara !
 
- La Juliette, / ça rappelle l'Henriette
 
Bavardage / des enfants et des cages.
 On est d'accord qu'il y a dans ces cinq vers quatre césures lyriques et que le deuxième vers cité a son écho dans "Bleu" avec un effet de symétrie d'hémistiche à hémistiche pour les vers 2 et 4 du premier quatrain : "ble" et "Bleu", ce qui coïncide avec le rejet "bles bleus" que je venais d'exhiber. Notez la saturation en "a" pour "Bavardage", "a" qu'on retrouve à la rime dans ce vers avec "cages".
On est d'accord que ces séries sont solidaires avec la lecture du poème. Il se passe quelque chose, oui ou non ? Vous lisez le poème sans être sensible aux symétries ? Mais à quoi bon un Rimbaud qui se décarcasse à une mise en forme poétique si vous ne vous sentez pas concernés ?
Le jeu de mots sur la Bourgogne "duc" et "escargots" il est anachronique en juillet 1872 ?
Le "poison des escargots", il ne renvoie pas à la fin tragique de Roméo et Juliette. Les symétries que nous soulignons jouent clairement à vous orienter du côté de ces allusions implicites.
Cornulier a identifié la référence à "Henriette", il s'agit d'un renvoi à la légende de Damon et Henriette, citée précisément à l'époque dans des vers de Verlaine.
Dans Roméo et Juliette, qui est, comme Tristan et Yseult, une réécriture de Pyrame et Thisbé, il y a un faux-poison qui donne l'apparence de la mort et cela permet de retrouver la donnée de Pyrame et Thisbé. Il y aussi un amour rendu impossible par les conflits entre familles. Dans Damon et Henriette, Henriette est refusée par son père à Damon, père qui enferme sa fille et plus tard quand Henriette croit Damon mort elle change de cage pour le couvent. C'est exactement la trame narrative clef que souligne la symétrie du poème de Rimbaud : "Cage de la...", "kiosque de la...", "Fenêtre du...", ce que renforce d'autres vers ou séries.
Et dans les 28 vers de "Juillet", le seul enjambement de mot (non adouci par une césure à l'italienne) est sur le mot "station" au vers 14 du poème, son milieu, mot "station" qui est plein d'équivoques, station religieuse et lien contrasté au mot "cage" :
 
Charmante station du chemin de fer 
 Ce principe de l'enjambement de mot au milieu de poème est appliqué dans "Famille maudite" et conservé dans sa version remaniée "Mémoire". Ce principe du milieu de poème concerne aussi le poème "Mouvement" où le vers 14 au milieu donc d'un poème en vingt-six vers commence par le mot "Repos" qui est l'opposé en physique du "mouvement", et le vers 14 "Repos et vertige" fait cinq syllabes avec une coordination, ce qui est symétrique de "Et chante et se poste", le vers final de "Mouvement".
Si vous trouvez que cette symétrie est nulle, que c'est débile de composer ainsi un poème parce que personne ne peut humainement ressentir le lien entre le vers 14 et le vers 26 de "Mouvement", je n'ai qu'une chose à vous dire : "Ne pouvant plus porter vos récriminations à Rimbaud, changez de poète préféré !"
Fans "Jeune ménage", il y a un hiatus au vers suivant, hiatus étrangement accompagné d'une virgule qui ne change rien à la réalité du hiatus :
 
Le marié, a le vent qui le floue
 et ce hiatus a pile lieu à l'endroit de la césure normale dans un décasyllabe !
 
J'en arrive à une dernière considération !
On pourrait croire que tout ce que je dis n'appartiens qu'à ceux qui analysent les mesures des poèmes, mais il n'y a même pas besoin d'analyser les poèmes pour poser dans le débat l'alternative ou les alternatives de départ.
Soit les poèmes "nouvelle manière" ont une césure, soit la césure s'y déplace, soit ils n'en ont pas.
Qu'on m'explique pourquoi les métriciens ne posent même pas l'hypothèse de la lecture en césure forcée. Pour eux, soit la césure s'est déplacée, soit le poème n'en a pas. En un demi-siècle de réflexions poussées, l'anomalie du postulat de départ n'a jamais été révisée. Vous imaginez où on en serait si Newton, Kepler, etc., n'avaient jamais clairement posé au départ les données du problème à résoudre ? S'ils avaient pratiqué leur science avec des œillères ?
Non seulement je considère que mes conclusions s'imposent, mais je dénonce le fait que l'hypothèse ne soit même pas prise en considération au départ de la réflexion !

lundi 15 juin 2026

"Tête de faune" ou la vieillesse de Cornulier (Complément explicatif en appendice 16/06)

Pour sa nouvelle édition en deux tomes des Œuvres complètes de Rimbaud dans la collection Folio Classique, Adrien Cavallaro a remercié plusieurs personnes, mais en accentuant plus particulièrement la collaboration de deux rimbaldiens : « Les généreux et patients conseils de Steve Murphy et de Benoît de Cornulier […] ont été particulièrement précieux. » Il s’agit donc bien d’une édition dont l’appareil critique est au service des thèses pourtant débattues de Steve Murphy et Benoît de Cornulier, puisqu’il y a d’un côté des conseils « généreux et patients » et de l’autre une reconnaissance. Dans l’article erroné cherchant à imposer « de daines » contre le manuscrit « ou daines », ce sont les deux mêmes rimbaldiens qui sont remerciés, alors même que l’article ne permet pas de déceler le moindre apport métrique de Cornulier par rapport à ce que j’avais fait et qui est entériné par Cavallaro lui-même, ni le moindre apport murphyen. Cavallaro aurait dû plutôt remercier Aurélia Cervoni et André Guyaux pour la leçon « de daines » qu’ils avaient éditée entre crochets et que Cavallaro ne fait que reprendre telle quelle. J’ai déjà fait un sort à toutes les anomalies de raisonnement de l’article de Cavallaro sur « de daines ». Passons maintenant à la question métrique. Il est un peu surprenant que Cavallaro remercie Cornulier d’abondants conseils, alors qu’à lire l’édition en Folio Classique Cavallaro n’a pas du tout un discours expert en fait de versification. Ce n’est pas qu’il dise souvent des choses fausses, c’est que les raisonnements ne sont pas adéquats. Par exemple, sur « Les Etrennes des orphelins », Cavallaro croit bon de faire remarquer que Victor Hugo n’a jamais fait de césure après le mot « que ». Ce n’est pas idiot de dire ça, mais ce n’est pas ce que va trouver d’important à formuler quelqu’un qui s’est confronté à l’histoire du vers, qui a étudié des tonnes de césures de poètes du dix-neuvième siècle. Puis, pour les poèmes en vers de 1872 « nouvelle manière », Cavallaro va parfois dire en une phrase qu’il y a plusieurs types d’hémistiches dans tel poème, ou il va parler de la remise en cause de la césure dans « Mémoire », mais le mélange des vers dont il parle pour le lecteur ça ne va pas se différencier spontanément de ce qu’on disait avant 1980, tandis que pour « Mémoire » il faut préciser si la césure est anéantie ou si elle se maintient et ce qu’il en est des autres vers. Ces anomalies de raisonnement sautent aux yeux d’un lecteur expert et je suppose que Cornulier en a forcément eu conscience, mais qu’il a laissé courir.

Attaquons-nous pour cette fois au cas du poème « Tête de faune ». Cavallaro a composé une notice avec interdiction de me citer visiblement. Cette notice est à cheval sur les pages 400 et 401 du tome 1, elle est prolongée par trois notes à cheval sur les pages 401 et 402. La note 2 consiste à attribuer à Alain Chevrier ma découverte de l’importance de la comédie Le Bois comme source à « Tête de faune », malgré mon antériorité indiscutable dans la revue Rimbaud vivant avec un article paru en 2021, et pour la rime « feuille » / « se recueille » comme Chevrier n’en a pas parlé et que j’ai l’antériorité sur internet du coup, il y a une sorte de montage de la note où Cavallaro renvoie à l’article de Chevrier, mais prend personnellement en charge l’identification de la reprise de la rime. On crée une zone de non-dit où on peut tout répondre. Si on fait remarquer que Chevrier ne mentionne pas cette rime ou mieux encore mon antériorité, ce n’est pas grave, on ne faisait que renvoyer à l’article de Chevrier et expliquer la présence de cette rime, conséquence facile à tirer de la lecture de l’article de Chevrier. Les mêmes procédés sont utilisés par Cavallaro et par Marc Dominicy à propos de « rouler sur l’aboi des dogues », puisqu’ils savent très bien que Bardel ne dit pas la vérité quand il dit que cela a été publié par Claisse, puisque si on relit l’article de Claisse on ne trouve pas cette référence. Il s’agit clairement de techniques d’écriture de l’ordre de ce qu’on peut appeler l’endormissement. Et donc, comme si cela ne suffisait pas, il fallait aussi mentionner un écho au titre « A une tête de faune » sans me citer, alors qu’il suffisait de référencer un article que j’avais publié dans un ouvrage universitaire, il n’y avait même pas besoin de citer mon blog. Bref ! Passons aux questions métriques.

Juste après ne pas m’avoir cité pour le titre « A une tête de faune » de Valade et Mérat, Cavallaro cite en revanche le mot-valise « subversification » en l’attribuant bien dûment à son inventeur, Philippe Rocher, sachant que ce que fait Cavallaro ce n’est pas expliquer, c’est offrir en cadeau au public un jeu de mots de l’univers des rimbaldiens. Mais il faut citer la suite où on entre enfin dans le sujet :

 

[…] Les trois quatrains mettent chacun à l’honneur une distribution remarquable, exclusive ou dominante, suivant un crescendo dans la transgression métrique : 4-6, 5-5, et 6-4. Pour la première fois dans l’histoire de notre poésie, les deux configurations principales du décasyllabe, 4-6 et 5-5, se côtoient librement et rivalisent à une échelle significative, avant de s’effacer devant une configuration plus rare (6-4). Coïncidant avec l’effraction hilare du « faune effaré » (v. 5), la succession de la première, qui relève d’une tradition noble, celle des poètes de la Pléiade, et de la deuxième, qui appartient au style de chant, est à elle seule tout à fait surprenante ; la dernière strophe radicalise la désorientation du lecteur. Dans le détail, certains vers sont suspendus entre plusieurs possibilités (comme le vers 8), ce qui gêne encore la perception des cadences.

 

Le récit a quelque chose de clair et de superbe, encore que ça m’étonnerait que Cornulier y souscrive réellement et qu’il l’ait tant accompagné de ses conseils. Et on peut dire que, pour partie, il y a une expérience de lecture qui cadre jusqu’à un certain point avec ce qui est dit ici. Mais on va voir que tout cela est faux.

Reprenons. Cavallaro affirme que le premier quatrain est dominé par le décasyllabe qui commence par un hémistiche de quatre syllabes et se conclut par un autre de six syllabes métriques, que le second quatrain est dominé par un décasyllabe qui a deux hémistiches de cinq syllabes métriques, et que le dernier quatrain inverse par rapport au premier l’ordre de défilement avec un vers qui commence par un hémistiche de six syllabes et se conclut par un autre de quatre syllabes. Notez qu’on peut représenter cela aussi par un glissement progressif de la césure qui de quatrain en quatrain se déporterait à chaque fois d’une syllabe. Que cela soit la réalité, c’est ce qu’il conviendrait d’établir.

Mais il y a déjà un aveu intéressant. Cavallaro parle d’une « distribution, dominante ou exclusive ». Il parle aussi en particulier du caractère incertain de la mesure pour le vers 8. En clair, le second quatrain aurait une mesure dominante en deux hémistiches de cinq syllabes, mais pas une mesure exclusive, puisque le vers 8 au moins y échappe. Le premier quatrain et le troisième quatrain ont soit une mesure dominante, soit une mesure exclusive. Cavallaro parlant de « crescendo », on peut supposer que le seul quatrain qui peut avoir une mesure exclusive est le premier. Mais ne sentez-vous pas que derrière ce luxe de descriptions précises une problématique non résolue apparaît ? Ce n’est pas parce qu’on prend la peine d’installer des garde-fous en signalant les contrariétés des détails que l’expertise est juste. Mettons que l’affaire soit entendue pour le premier quatrain qui aurait une mesure exclusive, il faut pour qu’une mesure soit dominante dans un quatrain qu’elle s’applique à trois vers : si ce n’est que de deux vers sur quatre, on ne pourra pas parler de mesure dominante, même si les deux autres vers n’imposent pas une mesure commune pour faire front. Cette histoire de « mesure dominante », il va falloir aller voir de plus près en quoi ça peut consister. Est-ce que ça va résister à l’épreuve des faits ?

Au plan de l’histoire du vers, il y a d’autres anomalies, même si Cavallaro fait montre de certaines connaissances érudites (le 5-5 et le style de chant, éventuellement la rareté du 6-4). Le 4-6 et le 5-5 ne sont pas les deux configurations principales du décasyllabe et le 4-6 n’est pas à proprement un vers relevant d’une tradition noble associable à la Pléiade. Le 4-6 était le grand vers français du Moyen Âge. Loin de le mettre sur un piédestal, Ronsard et du Bellay ont précipité son recul au deuxième rang au profit de l’alexandrin. Et le 4-6 est le principal vers de dix syllabes, poste qu’il ne partage aucunement avec une autre découpe : il occupe seul l’espace littéraire jusqu’au début du dix-neuvième siècle, si on excepte une transition avec Régniers-Desmarais (citation de mémoire, orthographe à fixer) qui a créé un poème aux deux hémistiches de cinq syllabes, s’attirant les railleries de ses confrères d’époque, dont Voltaire si je ne m’abuse. Alors, ce qu’il faut comprendre aussi, c’est que les chansons avaient plus de choix en fait de vers à césure : ils avaient à leur disposition le vers de neuf syllabes avec une césure après la troisième syllabe (employé par Molière, Malherbe, Quinault, etc.) et donc apparemment ce vers de dix syllabes aux deux hémistiches de cinq syllabes. Après l’incident avec Régnier-Desmarais, le succès de ce vers chansonnier s’est installé et des poètes du dix-neuvième y ont recouru à l’occasion dès les débuts du romantisme, dès les débuts du XIXe siècle. Il faudrait que je fasse des recherches pour fixer les choses avec précision, mais ce sont des conclusions tirées de mes lectures, et à peu près reflétées par les métriciens quand ils parlent d’histoire des mesures du vers. A l’époque de Verlaine, la quantité de 5-5 est très proche de la quantité de 4-6. Quant aux vers 6-4, il ne s’agit pas d’un vers rare. Ce vers 6-4 n’existe tout simplement pas dans la tradition poétique française, mais il existe dans les poèmes en langue italienne. Il y a une licence en Italie, si je fais confiance aux métriciens que j’ai pu lire, où on peut inverser l’ordre des deux hémistiches de temps en temps. La base du poème est la mesure 4-6 et de temps en temps on peut y glisser l’inversion 6-4. Dans la poésie française, avant la toute fin du dix-neuvième siècle, le 6-4 n’existe pas. Cornulier m’a dit en privé il y a environ quinze-vingt ans qu’on pouvait en trouver dans les vers de Voltaire, mais je n’en ai pas trouvé. Il faudrait lire La Pucelle pour en trouver, ce que les aléas de la vie ne m’ont pas permis de faire, mais toujours est-il que j’ai lu des centaines et des centaines de vers de Voltaire et je n’ai jamais trouvé une telle configuration. Je rappelle que Voltaire a écrit énormément de poèmes et qu’il existe des anthologies de poésies de Voltaire de 400, 500 pages, etc. Je peux vous garantir que j’ai cherché et que je n’ai pas lu en diagonale ces anthologies de vers de Voltaire.

Pour le dernier vers du célèbre poème « Le Mondain » : « Le paradis terrestre est où je suis[,] » oui, la césure est originale à son époque, le milieu du XVIIIe siècle, mais parce que nous avons un rejet d’épithète fortement évité, voire proscrit depuis l’avènement du classicisme, et non pas un anachronique découpage en 6-4 : « Le paradis terrestre / est où je suis. » Il va de soi qu’il y a un effet de sens à la césure normale de ce décasyllabe, puisque « paradis » et « terrestre » sont une association de mots paradoxale : « Le paradis / terrestre est où je suis. » Je viens de vous donner un exemple très simple, très accessible, d’une révision de la méthode pour aborder la césure dans un vers. Cette méthode va concerner les décasyllabes de « Tête de faune ».

Cavallaro se trompe aussi quand il dit que le mélange libre du 4-6 et du 5-5 a lieu pour la première fois, puisque j’en ai trouvé un par moi-même dans « Souvenir des Alpes » de Musset, poème mélangeant les mesures de plusieurs vers, avant d’apprendre que Jean-Michel Gouvard avait recensé le cas de « Souvenir des Alpes » dans un de ses livres sur la versification. Dans le cas du poème de Musset, l’opposition des deux décasyllabes s’observe à partir de données contextuelles et à partir de ce jeu de brouillage d’une composition en vers libres où nous avons à la foi l’absence d’une strophe régulière et un mélange de vers de six, huit, dix et douze syllabes avec du coup les deux types de vers de dix syllabes, le mélange se justifiant sur le principe de l’abandon aux vers libres. Je n’entre pas ici dans les détails. Je cite simplement des extraits du poème pour illustrer le fait :

 

Fatigué, brisé, vaincu par l’ennui, (premier vers du poème, 5-5 isolé)

 

Ils sont pourtant beaux ces pins foudroyés,

       Byron, dans ce désert immense !

Quand leurs rameaux morts craquaient sous tes pieds,

       Ton cœur entendait leur silence.

(avant-dernière séquence de quatre vers du poème, alternance 5-5 et 8)

 

Entre les deux passages, Musset recourt pourtant au 4-6 :

 

Sous un vieux pont, dans un site écarté,

 

Deux oisillons, dans un pin d’Italie,

En sautillant s’envoyaient tour à tour

[…]

 

Là, le cœur plein d’un triste et doux mystère,

 

Mais se permet un 5-5 en passant :

 

Ôte-moi ces yeux que je vois toujours !

 

Puis reprend sur le mode 4-6 :

 

Et, devant lui, le sommet du Mont-Rose,

 

Si parmi nous tu descends un moment,

 

Lorsque sans peur, mais non pas sans danger,

 

Disait un jour, passant par ce pays :

[…]

 

Les lecteurs ne s’aperçoivent de rien en général vu que le mélange irrégulier est constant avec des vers variés. En fait de première dans l’histoire de la poésie, Rimbaud a été devancé par le « quatorze fois exécrable » Musset.

Le poème « Tête de faune » est lui en trois quatrains uniquement composés de vers de dix syllabes. On peut imaginer une alternance des mesures comme dans un poème d’Armand Renaud exhibé par Philippe Rocher, mais l’alternance permet de créer une régularité pour chaque césure. Ici, ce n’est pas le cas. Cavallaro prétend que le tournant se joue au passage d’un quatrain à un autre et donc au cinquième vers Cavallaro prétend que le changement de césure est un jeu humoristique pour accompagner l’idée du « faune effaré ». Est-ce la bonne lecture ? Je vais montrer que non. Ensuite, cette thèse d’un déplacement de la césure vient de Benoît de Cornulier lui-même, puisqu’avant les travaux de Roubaud et Cornulier le public du dix-neuvième siècle et en particulier les métriciens qui étaient aussi des enseignants déplaçaient les césures en fonction de lectures syntaxiques et de choix rythmiques subjectifs. Peut-être que l’idée de Cornulier a malgré tout été esquissée par quelqu’un avant lui, mais en gros la thèse du changement de césure quatrain par quatrain a acquis une autorité à partir du livre de 1982 de Cornulier Théorie du vers et Philippe Rocher et d’autres ont écrit dans cette continuité-là, ainsi que plusieurs rimbaldiens qui ne sont pas métriciens, mais qui parce qu’ils éditaient « Tête de faune » ou parce qu’ils le commentaient se sont rabattus sur cette autorité.

Je n’ai pas le livre de Bobillot sous la main Le Meurtre d’Orphée, ni divers écrits rimbaldiens sur la mesure de « Tête de faune ». Notons que, dans Théorie du vers, l’étude portant essentiellement sur des alexandrins, le cas de « Tête de faune » est traité cavalièrement dans une note de bas de page avec un renvoi à un article de l’auteur de 1979. Je cite la note 1 au bas de la page 260 :

 

Tout de même, il faut mentionner à part la « Tête de faune », où l’isométrie théorique (trois quatrains de « décasyllabes ») recouvre une déconcertante et incertaine variété métrique (cf. Cornulier, 1979a, p.309-315). C’est là, avant même la rencontre avec Verlaine, peut-être le texte métriquement le plus verlainien de Rimbaud, et une étape vite franchie.

 

Cette note concentre des erreurs qui témoignent qu’elle date de 1982. Cornulier croit que le poème a été composé avant la rencontre avec Verlaine, avant la montée à Paris en septembre 1871. Il croit que la métrique floue de « Tête de faune » est verlainienne, ce qui est inexact. Il sous-entend aussi que « Tête de faune » est une étape brève du passage de Rimbaud de la versification régulière à celle des poèmes « nouvelle manière », alors que « Tête de faune » doit être envisagé par le chercheur comme peut-être le premier poème en vers « nouvelle manière ». Cornulier affirme ici que le poème offre un cas de « variété métrique », donc une pratique de plusieurs césures distinctes en l’espace de douze vers. Ce point de vue a été fixé dès 1979 et n’a plus été remis en cause depuis, ni par Cornulier, ni par ceux qui s’en réclament : Marc Dominicy, Philippe Rocher, Jean-Michel Gouvard, Jean-Pierre Bobillot, etc. Or, il y a une anomalie, une benoîte corne qui couille en métricométrie. En effet, Théorie du vers nous enseigne que le vers naît d’une égalité de mesures syllabiques : mesures simples d’une à huit syllabes ou mesures composées 3-6, 4-6, 5-5, 6-6, à quoi ajouter 3-6, 4-5, 5-4, 5-6, 3-8, 5-8, 6-8 pour ceux qui savent, et bientôt 4-7. L’idée d’égalité signifie qu’un vers ne peut pas être vers par lui-même, un vers n’est vers que par égalité avec un autre segment syllabique. C’est le même principe que pour le mot « frère », précise Cornulier. Un alexandrin isolé peut être identifié comme vers parce que l’alexandrin est un élément important de la culture française. La culture va compenser dans le cas des vers isolés. Dans un poème, c’est la pression d’ensemble qui fait qu’on identifie une césure unique pour tous les vers alignés sur une mesure, pour tous les vers alignés dans une construction en strophes. Voilà pour dire vite et assez clairement. Or, « Tête de faune » est un poème en trois quatrains seulement, autrement dit en douze vers. Le premier quatrain aurait une mesure exclusive 4-6, il se trouve que c’est la mesure littéraire principale de ce vers. Le premier tiers du poème impose donc la mesure canonique.

Qu’en est-il du passage au vers 5 de « Tête de faune » ? Cavallaro soutient, à la suite de Cornulier et d’autres, que brutalement la césure se décale d’une syllabe et que cela coïncide avec l’apparition du faune. Autrement dit, l’ordre établi est bousculé par le faune. Mais pour que cette lecture soit juste, il faut considérer tous les éléments. Quand il arrive au vers 5, le lecteur a déjà une césure en tête qu’il fait jouer comme une clef ! C’est d’ailleurs la raison de sa surprise. C’est possible que pour la suite il faille réellement changer de mesure à partir du vers 5, mais il faut que ce soit fait sans retour, car le lecteur peut chercher au-delà du vers 5 si la mesure initiale revient ou non, et à l’époque de Rimbaud on peut être d’autant plus porté à le faire qu’on est de plus en plus habitués aux césures déviantes locales avec effet de sens avant que la césure normale ne reprenne ses droits, et les poètes considéraient qu’il fallait lire la césure déviante comme une césure forcée pour en apprécier le jeu de mots technique à la césure. Cela se retrouve dans les conclusions actuelles des métriciens sur les alexandrins. Les deux enjambements de mots consécutifs aux vers 11 et 12 du « Bateau ivre » sont interprétés comme jouant d’un effet de sens dans le cadre d’une lecture à césure forcée « tohu-/bohus », « pén/insule ». Il en va de même pour deux vers consécutifs du poème « Le Voyage » de Baudelaire. Donc, avant de dire que la césure se déplace au vers 5, il faut inspecter s’il n’y a pas un calembour métrique en considérant la césure normale du 4-6, et ensuite il faut étudier si la mesure 5-5 prend clairement le relais, parce que si elle ne prend pas le relais, que devient la thèse de Cornulier sur la pression d’ensemble qui fait la césure ? Ces mêmes questions vont se poser pour le troisième quatrain, dans l’idée d’un passage de 5-5 à 6-4, mais comme l’idée d’un second quatrain en 5-5 n’est pas avérée, on va devoir confronter aussi l’hypothèse du 6-4 à celle du 4-6 dans le troisième quatrain. Il faut étudier les trois cas de figure, pas seulement l’opposition du 5-5 au 6-4. Tout au long du poème, il ne faut cesser d’interroger la pertinence du 4-6.

Le 4-6 pourrait être dominant sur les trois quatrains, ce qu’une étude quatrain par quatrain aurait fait perdre de vue. On va voir que c’est bien cela qui s’est passé. Les métriciens ont négligé la stabilité de la lecture en 4-6 face à une lecture où le déplacement de la césure n’aboutit à pas à ce qu’on lui demande : une plus grande stabilité des césures. Il leur a manqué aussi une plus grande attention aux calembours métriques.

Il existe deux versions connues de « Tête de faune ». Il existe la version des Poètes maudits du chapitre « Pauvre Lélian » avec une publication initiale par Charles Morice dans la Revue critique. Morice avait commis une coquille « en rire » au lieu de « en rires ». Pour la ponctuation, il y a des divergences entre la transcription de Morice et celle du prote de Vanier pour Les Poètes maudits (il faudrait consulter les épreuves corrigées par Verlaine quant à la transcription du poème). Mais les différences de ponctuation n’altèrent pas l’étude métrique du morceau. En revanche, il existe une deuxième version du poème, celle recopiée par Verlaine dans la suite paginée passée de Forain à Millanvoye. Et la version manuscrite connue est moins régulière que la version des Poètes maudits.

Mais justement que nous fassions l’étude de la version la plus régulière ou celle de la version la moins régulière, à chaque fois la thèse d’un déplacement de la césure ne tient pas face à un examen minutieux.

Commençons par la version Morice / « Pauvre Lélian ». Je vais donner la transcription de Morice telle quelle, ne corrigeant que la coquille « en rires » :

 

Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,

Dans la feuillée incertaine et fleurie

D’énormes fleurs où l’âcre baiser dort,

Vif et devant l’exquise broderie

 

Le Faune affolé montre ses grands yeux

Et mord la fleur rouge avec ses dents blanches ;

Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux

Sa lèvre éclate en rires par les branches :

 

Et quand il a fui – tel un écureuil,

Son rire perle encore à chaque feuille,

Et l’on croit épeuré par un bouvreuil

Le baiser d’or du bois qui se recueille.

 

J’ai souligné en rouge une lecture en décasyllabes littéraires traditionnels. Le premier quatrain est exclusivement en hémistiches de quatre puis six syllabes. Il n’y a pas à pousser l’enquête plus loin. Il faut plutôt dire que Rimbaud accentue même son évidence. Nous avons une répétition du même hémistiche « Dans la feuillée » pour les deux premiers vers, ce qui revient à exhiber la mesure du vers. Cette simple répétition signifie clairement que nous avons affaire à du 4-6. Le vers 3 conforte la mesure avec une autre répétition « fleurie » à la rime du vers 2, fin d’un second hémistiche si vous préférez. Cette fin d’hémistiche est suivie par la mention « fleurs » à la première borne métrique qui suit, la fin du premier hémistiche du vers 3. On a bien un caractère successif : fin d’un hémistiche et fin du suivant. Le quatrième vers n’est pas le plus classique avec la préposition « devant » qui précède la césure, mais notez l’esquisse de calembour métrique que cela suppose en même temps : « devant l’exquise broderie » du vers ou devant la césure qui brode le texte en fait une poésie en vers.

Pour le second quatrain, le prétendu basculement dans le 5-5 n’est pas si évident. La mesure 5-5 n’est certainement pas exclusive et elle n’est pas naturelle pour le vers 8 : « Sa lèvre éclate en / rires par les branches. » Je précise que grâce à mon emploi de la couleur rouge il vous suffit de lire une syllabe au-delà pour identifier l’éventuelle césure à la cinquième syllabe. Trois vers du second quatrain pourraient être 5-5, les vers 5 à 7, mais ça ne s’impose pas pour le vers 8, ce dont Cavallaro fait l’aveu dans l’extrait cité plus haut de sa notice. Dire que le vers 8 fait transition, c’est essayer de faire dire aux faits ce qu’ils ne disent pas, car pour le vers 8 entre les trois césures éventuelles en compétition, c’est la césure 4-6 qui est la plus naturelle ! Et cette césure 4-6 peut facilement s’imposer pour le vers 6 quand on sait l’abondant recours que fait Rimbaud aux rejets d’adjectifs de couleur d’une syllabe dans ses vers dès 1870, soit à la césure : « Tranquille. Il a deux trous / rouges au côté droit », soit à l’entrevers : « table / Verte ». Cornulier, Cavallaro et les métriciens devraient plutôt considérer que si on prend le quatrain à part nous avons une alternance 5-5 pour les vers impairs et 4-6 pour les vers pairs. On va garder de côté la recherche de calembours métriques en 4-6. Notons aussi que la perturbation ne s’étendrait que sur trois vers consécutifs 5 à 7, ce qui est l’étape provocatrice suivante après les cas cités plus haut de « Voyage » ou du « Bateau ivre ». Pour l’instant, la thèse de Cornulier est fausse en ce qui concerne le second quatrain, voilà qui est déjà acté. Dans le meilleur des cas, nous avons affaire à une alternance des deux mesures. Je ne perds pas mon temps à montrer que la mesure 6-4 nous vaudrait une lecture acrobatique impertinente si on s’y amusait au plan des deux premiers quatrains.

Passons au troisième quatrain. La lecture en 6-4 n’est pas exclusive, elle n’est pas naturelle au vers 9 qui a d’ailleurs une apparence rythmique de 5-5, le modèle prétendu et du moins apparent du second quatrain. La lecture en 6-4 n’est possible que pour les trois derniers vers, mais elle ne s’impose pas pour autant. Elle peut s’imposer à l’esprit de celui qui ne l’oppose qu’au 5-5, puisque le 5-5 est impertinent sur les trois derniers vers, mais elle ne s’impose pas si on prend en considération la mesure normale 4-6 recherchée par le lecteur qui n’a pas oublié la scansion de la répétition initiale « Dans la feuillée », les feuilles bougeant dans un axe qui ne se perd pas. Les vers 10 et 12 se lisent sans problème comme du 4-6, et cette lecture peut aussi se faire aisément avec en prime un calembour métrique pour le vers 9 : « Et quand il a / fui – tel un écureuil, » alors que la lecture en 6-4 est gratuite et artificielle pour ce vers : « Et quand il a fui, - tel / un écureuil[.] » Sur l’ensemble du poème, il n’y a que trois vers qui à cause d’un enjambement de mot pose une difficulté à la mesure 4-6 : les vers 5, 7 et 11. Sur l’ensemble du poème, on ne peut en dire autant pour les mesures 5-5 et 6-4. Le 4-6 domine le dernier quatrain et non le 6-4, ce que renforce le fait qu’il soit la mesure déclarée et attendue depuis le premier quatrain, e que renforce aussi le fait que le premier vers du dernier quatrain fasse du 6-4 la lecture métrique la moins envisageable sur les trois en compétition. Le 4-6 fait jeu égal avec le 5-5 apparent dans le second quatrain.

Etudions les possibles effets de sens d’une configuration 4-6 appliquées aux vers du second quatrain puis du troisième quatrain. Partons de constats imparables ! Il y a une symétrie évidente entre le vers 6 et le vers 8 : « Et mord la fleur rouge… », « Sa lèvre éclate en rires… » La bouche mord une fleur et impose son rire aux branches, un rire qui est présenté comme l’équivalent d’éclats de sang : « Sa lèvre éclate en rires par les branches ». La lèvre est une partie rouge du corps, une fleur sur un visage même faunesque si on peut dire. Il y a une idée de sang dans la morsure d’une fleur rouge puisque se superpose l’idée qu’elle est désormais rouge d’avoir été mordue, et cela peut passer par plusieurs jeux de connotations : la rougeur de l’émotion érotique comme le sang provoqué par la morsure comme si la fleur n’était pas un végétal. Il y a un rejet à la césure 4-6 pour le vers 8 : « Sa lèvre éclate / en rires… » Le rejet, classique chez Rimbaud, du « rouge » est identifiable au vers 6. Partant de tels constats, reportons-nous au vers 7 : « Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux[.] » C’est l’adjectif « sanglante » qui chevauche la césure dans une configuration 4-6. Nous avons donc une unité de calembour métrique 4-6 pour l’ensemble des vers 6 à 8.

Passons au vers 5. Il y a dans cette version un jeu phonétique possible entre les fins d’hémistiche de quatre syllabes : « Le Faune affol…é », « Et mord la fleur… rouge », dans la mesure où phonétiquement « fol » se rapproche un peu de « fleur » et plus encore de « feuillée ». Cela est incertain de prime abord, mais pensons aux langues étrangères ou au mot « folio ». L’affolement est aussi l’expression d’un déséquilibre et l’affolement doit gagner la fleur rouge mordue. Il y a aussi un jeu interne au premier hémistiche du vers 5 : « Fau… » et « fo… » L’affolement est très clairement l’équivalent d’une feuillée agitée qui brouille la césure qui permet le franchissement de la limite, puisque le faune n’est plus seulement devant la broderie, mais il la pénètre du regard et y mord.

Si vous n’admettez pas cette lecture pour le vers 5, malheureusement pour vous, le seul autre vers qui fait difficulté à la mesure 4-6 se prête à une analyse similaire : « affolé » contre « épeuré », nous sommes dans le même champ lexical et dans une configuration 4-6 nous avons d’un côté le rejet du « é » de « affolé » après la césure et de l’autre l’isolement du premier de « épeuré en contre-rejet ». Dans les deux cas, le radical expressif « fol » ou « peur » est mis en relief à la césure, soit devant la césure, soit juste après.

A propos de l’alexandrin, Cornulier et Gouvard dénoncent les lectures métriques qui identifient des trimètres purs au nom d’une confusion de la mesure avec le rythme. Or, le 5-5 et le 6-4 ne sont-ils pas des rythmes qui cachent la réalité de la mesure dans « Tête de faune ».

Reprenons l’analyse sous l’angle rythmique. Rimbaud en a joué pour effectivement déconcerter son lecteur et c’est ce qui fait qu’en surface le discours de Cavallaro soit assez vrai et ait l’apparence de sonner juste.

Le premier quatrain est non seulement clairement 4-6 par son rythme, mais les vers ont un rythme ternaire qui n’est pas sans faire songer aux expérimentations du vers de onze syllabes dans « Larme ». Le rythme 4-3-3 est identique pour les deux premiers vers, il est faussé dans les deux suivants par la place du « e » de fin de mot et par l’emploi d’épithètes antéposées à un nom, mais l’allure ternaire reste perceptible.

 

Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,

Dans la feuillée incertaine et fleurie

D’énormes fleurs où l’âcre baiser dort,

Vif et devant l’exquise broderie,

 

[…]

 

Les trois premiers vers du second quatrain imposent le contraste d’un moule rythme binaire 5-5 dont il ne faut pas préjuger trop vite qu’il coïncide avec la mesure du vers, mais le rire métrique du vers 8 est plutôt de retour au rythme initiale du premier quatrain avec le même bémol du « e » de fin de mot que pour les vers 3 et 4 :

 

Le Faune affolé montre ses grands yeux

Et mord la fleur rouge avec ses dents blanches ;

Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux

Sa lèvre éclate en rires par les branches :

 

Cette lecture peut être brouillée par l’idée d’une séquence indissociable « éclate en rires », mais la lecture « Sa lèvre éclate… en rires par les branches » est tout à fait acceptable, et surtout « éclate en rires » offre le même champ lexical des effets de sens à la césure que « mord la fleur… rouge » et que « sang…lante », adjectif qui qualifie précisément cette lèvre qui éclate en rires ! L’hémistiche « Et mord la fleur » est aussi un clair rappel de « fleurie / D’énormes fleurs ». En anticipant sur la lecture de la deuxième version du poème, je fais remarquer que la variante du vers 4 : « Vif et crevant l’exquise broderie » renforce l’évidence d’un recours exprès à un effet de sens à la césure normale, le participe présent « crevant » rejoint les effets de sens : « mord la fleur rouge » ou  « mord les fleurs rouges », « sanglante » et « Sa lèvre éclate en rires ». Et cela concerne un noyau de vers quasi consécutifs : vers 4 à 8, un groupe de cinq vers où seul le vers 5 n’entre pas dans la même thématique d’effet de sens à la césure. Je reviens à la version Morice de 1884 en traitant du rythme du dernier quatrain. Le vers 9 relance le moule binaire des vers 5 à 7. Le vers 10 relance le rythme ternaire initiale, mais en le corrompant un peu plus avec une courbe 4-2-4. Le rejet d’un adverbe dissyllabique tel que « encore » à la césure est un jeu d’écriture marquant des tragédies classiques de Corneille et Racine, ce qui fait que la lecture 4-6 s’impose naturellement dans le cas de ce vers, alors même que dans l’absolu la lecture 6-4 est possible. En clair, le vers 6-4 ne peut plus plus être dominant dans le cas du dernier quatrain. Il ne s’impose pas à plus de la moitié du quatrain, mais pire encore il ne s’impose pas sur l’un quelconque des deux premiers vers, ce qui est pourtant capital pour imposer sa mesure. Si on joue à filtrer une mesure prédominante, on le fait au début, pas à la fin, surtout quand sur l’espace concis de douze vers le lecteur est toujours marqué par la cadence de la répétition initiale « Dans la feuillée ». Le vers 11 peut, il est vrai, se lire en 6-4, il s’agit enfin du vers où sa lecture est la plus naturelle, mais ça vient un peu tard, et surtout on en restera là puisque pour le dernier vers nous avons de nouveau le rythme ternaire 424 qui fatalement permet la lecture 4-6 comme la lecture 6-4, sauf que la lecture 6-4 n’est censée s’imposer que dans deux cas de figure, soit il s’agit de la mesure dominante avant la lecture du vers en question, ce que nous avons vu ne pas être le cas, soit la lecture 4-6 est entravée et justifie une licence à l’italienne, mais je viens de dire que le rythme apparent 424 autorisait de toute façon la lecture 4-6 qui se trouve être la mesure dominante des onze premiers vers du poème avec même des exhibitions ostentatoires : répétition « Dans la feuillée », allure globale du premier quatrain, calembours métriques, et aussi l’écho « fleurs » en fin de premier hémistiche pour les vers 3 et 6. Il faut ajouter que la lecture avec césure permet de créer une pulsation émotionnelle, de créer si vous préférez des suspens à la lecture du vers final qui est la chute du morceau : « Le baiser d’or / du bois / qui se recueille. » Et justement, dans la version manuscrite connue, cette réalité est soulignée par l’adjonction d’une virgule devant la relative : « Le Baiser d’or / du Bois, / qui se recueille. » Certains penseront que la virgule renforce le 6-4, mais non elle renforce la lecture rythmée ternaire expressive. Et maintenant que j’ai traité de l’ensemble du dernier quatrain et de la construction rythmique 424 des vers 12 et 14 qui entourent le vers 13, je me permets de faire remarquer que le mot « épeuré » de trois syllabes comporte à ses extrémités deux voyelles aiguës « é », le premier « é » préfixe qui fait syllabe à lui tout seul est précisément à la quatrième syllabe, le second « é » de terminaison est précisément à la sixième syllabe, ce qui suggère en douce une nouvelle référence à un rythme 4-2-4, et pour le lire, il faut inclure le premier « é » de « épeuré » dans le premier membre de quatre syllabes qui correspond comme par hasard au premier hémistiche de la configuration canonique 4-6 : « Et l’on croit é/peuré/ par un bouvreuil ».

 

Et quand il a fui – tel un écureuil,

Son rire perle encore à chaque feuille,

Et l’on croit épeuré par un bouvreuil

Le baiser d’or du bois qui se recueille.

 

Vous allez, malgré tout, me dire que les césure sur « affol-é » et « é-peuré » sont des cas trop extrêmes pour être vraisemblables. Vous osez peut-être penser la même chose pour « sanglante » malgré l’environnement d’effets métriques aux mêmes visées de sens. Je vais revenir sur cette réticence que vous pouvez avoir plus loin. Je passe maintenant à la version Forain-Millanvoye.

 

 

Dans la feuillée écrin vert taché d’or

Dans la feuillée incertaine et fleurie

De fleurs splendides où le baiser dort,

Vif et crevant l’exquise broderie,

 

Un faune effaré montre ses deux yeux

Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches :

Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux

Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

 

Et quand il a fui – tel qu’un écureuil –

Son rire tremble encore à chaque feuille

Et l’on voit épeuré par un bouvreuil

Le Baiser d’or du Bois, qui se recueille.

 

L’analyse métrique ne change en rien malgré les variantes pour onze de ces douze vers. Notez que, sans préjuger de la chronologie des deux versions, le remplacement verbal au vers 10 « perle » par « tremble » respecte l’idée d’une césure normale après la quatrième syllabe. Notez que le remplacement de l’adjectif « affolé » par « effaré » ne change rien à l’isolément du « é » derrière la césure normale. Une remarque similaire peut être faite pour le remplacement de « croit » par « voit » au vers 11, puisque le « é » de « épeuré » continue d’être isolé devant la césure normale. J’ai déjà commenté l’effet de sens de la variante « crevant ». Le passage au pluriel au vers 6 de « fleur rouge » à « fleurs rouges » ne change rien au caractère acceptable du rejet de l’adjectif de couleur en fonction d’une lecture du vers en 4-6. Au contraire, la mention au pluriel atténue l’effet rythmique du 5-5. J’ai déjà commenté l’effet de scansion augmentée pour le dernier vers avec l’adjonction d’une virgule.

Il ne reste que le cas du vers 3 où vous me retournerez mon argument de dilution du 5-5 par la présence comptable du « e » final de « rouges au pluriel. En effet, le vers 3 offre un cas de césure à l’italienne : « De fleurs splendides où le baiser dort, » type de césure déjà exploitée par Villiers de l’Isle-Adam et aussi par Leconte de Lisle dans un vers du second Parnasse contemporain, ce que Rimbaud ne pouvait donc pas ignorer : « Plus haut que ce tumul/te vain, comme il parla » (Kaïn, vers non maintenu dans les éditions ultérieures au sein de recueils).

Rimbaud ne pratiquait pas la césure dans ses poèmes en vers « première manière ». « Tête de faune » est clairement le premier poème en vers « nouvelle manière ». La présence dans la suite paginée établie par Verlaine invite à penser que la version avec la césure à l’italienne « splendides » est antérieure à l’exil provisoire de Rimbaud à partir des environs du début du mois de mars 1872. On peut penser aussi que l’autre version Morice qui selon Raynaud vient soit de Charles Cros, soit de Banville, est la première version à cause de sa plus grande régularité, et à cause aussi du don à Cros ou à Banville (l’idée d’un don à Banville prédominant dans les écrits de Bienvenu et Bivort, ce qui peut se concevoir mais n’a pas pour autant un plein statut d’évidence), car on imagine mal Rimbaud remanier le poème et en donner une version plus sage à Banville ou à Cros en mai 1871 quand les tensions ne font que s’aggraver. De toute façon, la lecture avec césure à l’italienne « splendides » atténue l’évidence du 4-6, mais sans qu’aucune des deux mesures en compétition ne vienne ici prendre le dessus. La lecture 6-4 est inenvisageable et la lecture en 5-5 supposerait une lecture à césure féminine, ce qui serait changé une proscription classique par une autre. La lecture 4-6 demeure donc exclusive pour le premier quatrain, malgré le chahut. Enfin, l’adjectif « splendides » qui apparaît sur cette version coïncide avec ce que je dis pour le morceau en deux quatrains « Est-elle almée ?... » Nous passons d’une pièce en trois quatrains à une autre en deux quatrains. Dans « Est-elle almée ?... », dans le cas d’une lecture avec une césure après la quatrième syllabe, la seule difficulté réelle vient de l’enjambement de mot sur l’adjectif « splendide » au vers 3, et c’est précisément au vers 3 de la version Forain-Millanvoye de « Tête de faune » que nous avons l’occurrence de l’adjectif « splendides » au pluriel avec césure à l’italienne. Au vers 3 de « Est-elle almée ?... », l’adjectif est au singulier et le « e » est élidé par la suite : « splendide étendue ». L’expansion des fleurs dans « Tête de faune » : « fleurie / D’énormes fleurs » ou « fleurie / De fleurs splendides… » a son équivalent dans « Est-elle almée ?... » : « Souffler la ville énormément florissante », vers clairement lisible en 4-7 amené par le suspens au vers précédent « où l’on sente ». Il est question de « fleurs feues » ce qui nous amène là encore sur le terrain des reprises des mots de la famille du mot « fleur » : « fleurs feues » et « florissante » face à « fleurie », « fleurs » et « fleur(s) ». Ajoutons que « souffler » fait de la ville une sorte d’équivalent dans l’expansion du faune dont la lèvre éclate en rires.

Cela fait assez d’éléments en commun entre les douze vers de « Tête de faune » et les huit vers de « Est-elle almée ?... » Vous me répliquerez peut-être que dans « Tête de faune » la césure sur « splendides » est à l’italienne, détachement du « e » final de « splendides » alors que dans « Est-elle almée ?... » la césure est entre les syllabes « splen » et « di ». Mais, outre que des enjambements de mots au milieu de mots ont déjà lieu dans des alexandrins au-delà d’un Verlaine ou d’un Rimbaud, il faut comprendre que Verlaine a introduit un nouveau jeu qui consiste sur un même mot ou sur une même expression de déplacer d’une syllabe la césure. Dans « Colloque sentimental », poème conclusif des Fêtes galantes, Verlaine a pratiqué la césure sur un trait d’union en imposant un contre-rejet à deux monosyllabes étroitement solidaires du verbe à l’impératif qui les précède :

 

– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

 

Il ne s’agit pas d’un 6-4, mais bien d’un 4-6 avec rejet de « -vous donc » après le verbe « voulez ». Dans sa comédie « Les Uns et les autres » datée de septembre 1871, rue Nicolet, ce qui nous renvoie précisément à l’arrivée de Rimbaud dans cette maison de la belle-famille Mauté de Fleurville, Verlaine a déplacé l’audace à la césure d’une syllabe sur la même expression, cette fois au plan d’un alexandrin (scène 3) :

 

ROSALINDE : Parlez-moi.

                                             MYRTIL : De quoi voulez-vous donc que je cause ?

 

Si vous écartes les didascalies en majuscules, les noms de Rosalinde et Myrtil, vous avez un alexcandrin dont la césure ne passe pas après le verbe « voulez », mais au milieu de ce verbe en isolant sa terminaison « -ez » : « De quoi voul…ez-vous donc que je cause ? » Cela suppose une diction particulièrement affectée dans une mise en scène avec des acteurs ! Il faut trouver une formule pour faire passer la césure à la diction, tel est le défi tendu aux acteurs ! Et vous aurez remarqué que ce vers que je cite pour justifier le glissement de césure sur l’adjectif « splendide(s) » entre deux poèmes de Rimbaud justifie précisément le détachement des trois « é » de deux des trois seuls vers de « Tête de faune » où la lecture 4-6 semble fortement entravée : « affol-é » avec variante « effar-é » et « é-peuré ». J’ajoute que si Rimbaud a pu découvrir cette invention toute fraîche de Verlaine sitôt arrivé rue Nicolet en septembre 1871, tout aussi précocement dans les semaines qui ont suivi, Verlaine a composé un sonnet à deux mains avec Rimbaud où figure une césure au milieu de la forme particulière « jusqu’à » que Victor Hugo avait employé devant la césure dans ses Châtiments, ce qu’avait imité Catulle Mendès dans un vers de son recueil Philoméla : « […] jusqu’à / des juges suppléants » chez Hugo. Verlaine décale la césure pour cette expression : « « jusqu’/au cœur de son ourlet », avec un effet de hoquet qui confine au génie. C’est Rimbaud lui-même qui a recopié ce sonnet et donc ce vers de Verlaine dans l’Album zutique dès la mi-octobre 1871. Vous avez donc des preuves patentes, et je peux en aligner d’autres, que le décalage d’une syllabe de la césure sur une expression pour aggraver les audaces est une pratique consciente de Rimbaud et Verlaine. Le réemploi du même adjectif « splendide » en juillet 1872. Vous ouvrez un dictionnaire au hasard, les chances de tomber deux fois de suite sur la page contenant le mot « splendide » sont faibles, si je peux me permettre de vous imager la coïncidence de réemploi de l’adjectif. Il n’y a pas des centaines de vers entre l’invention de « Tête de faune » et celle de « Est-elle almée ? » où on admire des enjambements de mots à la césure de la part de Rimbaud. Il est impossible de trouver ce rapprochement anodin, hasardeux.

Donc, tous les vers de "Tête de faune" peuvent justifier d'une césure traditionnelle 4-6 et d'effets de sens convergents. Par la solidarité des rapprochements entre poèmes, il se dessine l'idée d'une lecture forcée de césures pour tous les poèmes "nouvelle manière" de Rimbaud. Une lecture avec un changement de césure quatrain par quatrain n'offre non seulement pas un profil moins chahuté des césures, mais cela offre un déplacement en soi étrange pour une absence de signification profonde des césures, alors qu'en 4-6 chaque césure a du sens et des effets de sens communs sont partagés par plusieurs césures. 

Les métriciens peuvent répondre à cela par le silence, mais le silence ça se mesure aussi, surtout quand il est aussi long.

 

**

Un complément s'impose pour bien expliquer ce qu'il se passe. Michel Murat a lui aussi versé dans la formule d'un changement de césure quatrain par quatrain pour "Tête de faune" dans son livre L'Art de Rimbaud. Cette lecture partagée par les rimbaldiens et les métriciens est fausse comme je l'ai montré ci-dessus, et comme je l'avais déjà montré auparavant.

1) Cette lecture est contradictoire avec les principes de la métricométrie. J'approfondirai ce sujet. "Souvenir des Alpes" de Musset est en vers libres, donc il n'y a pas de pression d'ensemble d'une organisation en strophes comme c'est le cas dans "Tête de faune", et la dispersion des vers différents contribue à dispenser Musset de choisir exclusivement l'un ou l'autre des types de vers de dix syllabes. "Tête de faune" ne correspond pas à ce principe des vers mélangés. Et l'analyse d'un changement de césure quand on change de quatrain ne va pas de soi et pour être établie elle doit se confronter aux principes contraignants de la métricométrie, ce que ne font pas Cornulier, les métriciens et les rimbaldiens dans le cas de "Tête de faune".

2) Cornulier, Murat, Rocher, Cavallaro, Dominicy, etc., formulent que le poète change de césure quand il change de quatrain, mais ils disent en même temps que cela est fait de manière approximative. Cela crée un écran de fumée où si le vers ne semble pas avoir la mesure qu'on associe au quatrain c'est que Rimbaud renchérit dans la provocation, alors que ce caractère approximatif peut être le point de départ à l'inverse d'une contre-argumentation sur le prétendu changement de césure quatrain après quatrain. J'ai pratiqué la contre-argumentation et les résultats sont sans appel.

3) Si on change de césure, il faut une raison. Soit nous observons que la césure s'est déplacée parce que nous pouvons conclure à une plus grande stabilité des hémistiches et des frontières d'hémistiches, soit nous constatons une visée de sens. Or, sur ces deux plans, ça ne marche pas. Sur douze vers, il n'y a que trois vers qui sont vraiment perturbateurs pour la césure traditionnelle : un quart. Le premier quatrain a la césure traditionnelle exclusive 4-6. Seule l'analyse des deux autres quatrains est importante à bien mener. Or, le deuxième quatrain n'arrive à aligner que trois 5-5 consécutif. On reste dans l'échec d'un vers sur quatre, autrement dit un quart résiste, proportion équivalent au cas du 4-6 sur douze vers. Le troisième quatrain ne peut avoir que trois vers 6-4 et celui qui y échappe n'est autre que le premier censé créer la mesure. Nous retrouvons le défaut pour un quatre. Les 4-6 ne sont déviants que pour trois vers sur les huit derniers, le changement de césure quatrain par quatrain ne permet de réduire que d'une unité la déviance pour les deux derniers quatrains : 2 dur 8. On ne peut pas appeler ça un gain significatif. Qui plus est, le déplacement de la césure est pensé pour que les vers soient moins chahutés et donc on perd les effets de sens à la césure, il faudrait un effet de sens lié au déplacement, à la redistribution d'une syllabe d'un hémistiche à l'autre, mais rien de tel n'apparaît, ni n'est proposé.

4) En revanche, la lecture en césures forcées révèle des effets de sens organisés en série : "crevant / l'exquise broderie", "mord la fleur rouge ou les fleurs rouges", "Brunie et sanglante", "Sa lèvre éclate en rires", trois ou quatre vers selon les versions où la césure a un effet de sens convergent. Et ça vaut aussi pour "affolé montre ses grands yeux", "devant l'exquise broderie" et "a fui" où les effets de sens jouent sur la manifestation du faune au seuil de la feuillée.

5) Cornulier, suivi par tous les métriciens et rimbaldiens, fait de "Tête de faune" un poème unique au plan métrique, ce qui devrait lui conférer un prestige exceptionnel, il n'est ni classique, ni "nouvelle manière", il a son système à lui seul qu'il ne partage avec aucun poème. Ce raisonnement est parfaitement suspect, laisse songeur quant à un Rimbaud qui n'aurait pas exploité le filon, laisse perplexe quant à l'absence d'étude approfondie de ce poème unique depuis 1979 par Cornulier lui-même. Si ce poème est d'une telle importance, il ne faut pas le négliger, il aurait le prestige du cas unique.

6)  En réalité, "Tête de faune" devrait être envisagé comme le premier poème en vers "nouvelle manière". S'il est isolé parmi les vers première manière, c'est pour une raison contextuelle toute bête. Il s'agit du premier poème de ce profil-là et Rimbaud l'a composé avant d'être éloigné de Paris. A son retour à Paris, en mai 1872, Rimbaud ne compose plus que des poèmes "nouvelle manière" et les aléas ont fait que le poème est définitivement associé aux vers "première manière" à cause d'une suite paginée, à cause aussi de la mention dans Les poètes maudits d'un poème que Verlaine a récupéré auprès de Cros ou de Banville. C'est pour des raisons contingentes que "Tête de faune" est isolé, pas parce qu'il témoignerait d'un système unique.

7) Je lis "Tête de faune" et tous les poèmes "nouvelle manière" en cherchant à y lire des césures forcées. Cette hypothèse mienne (qui n'en est plus une, j'ai démontré que j'avais raison) a été mentionnée par Philippe Rocher il y a environ une dizaine d'années dans la revue Parade sauvage, mais depuis plus un mot. Cornulier n'en parle jamais et il faut noter que ça l'embête forcément, puisque depuis 1979 il n'a jamais envisagé de lire les poèmes "nouvelle manière" avec des césures forcées. Les études récentes de Cornulier montrent qu'il commente l'éventualité de césures pour certains vers dans "Mémoire" et "Juillet", mais il le fait parce qu'il sait que j'ai la thèse de la césure forcée, il reprend mes propres idées sur les césures de "Juillet", mais il n'y donne jamais un tour systématique. Il y a une dizaine de poèmes à étudier, il freine des quatre fers. Pendant ce temps-là, j'ai prouvé la réalité de la césure forcée pour "Qu'est-ce", "Mémoire", "Juillet", "Jeune ménage", "Est-elle almée ?...", "Tête de faune". J'ai plaidé sa haute probabilité pour "Larme". J'ai des arguments pour "Michel et Christine" ou "La Rivière de Cassis", et il y a un petite résistance à la preuve de la "Conclusion" de "Comédie de la soif". Les preuves ne sont pas toujours du même ordre.

8) Dans le Dictionnaire Rimbaud, Cornulier m'a cité abondamment pour les vers d'une syllabe dans l'Album zutique, contre-balançant le travail de captation du sujet au profit de Chevrier. Ignorant qu'il était question de ce dictionnaire-là, j'avais répondu à une sollicitation antérieure de Cornulier qui me demandait mes principaux articles à citer dans un dictionnaire que je ne voulais pas être cité sur commande. Je croyais que c'était pour un dictionnaire non rimbaldien, etc. Bref, je ne suis pas tellement cité par Cornulier pour mes autres travaux métriques, mais je viens de vous en donner l'explication. Cependant, il n'en reste pas moins que partout ailleurs il n'est jamais question de ne fût-ce qu'effleurer l'hypothèse d'une lecture à césure forcée dans vers de 1872, alors même que l'absence de césure qu'on leur prête ne demande aucun effort créateur particulier. Ce n'est pas une difficulté d'écrire sans césure, mais la masque, ça oui, c'est de la prouesse sportive.

9) Oui, vous aurez reconnu un jeu de mots avec le titre de Roubaud "La Vieillesse d'Alexandre", mais c'est particulièrement pertinent dans le cas de cet article de remise en cause, ça tape on ne peut plus juste, "littéralement et dans tous les sens" comme dirait l'Autre.