Les répétitions de mots dans Les Illuminations : (partie 1/4)
A une Raison
Un coup de ton
doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence
la nouvelle harmonie.
Un pas de toi c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.
Ta tête se détourne : le
nouvel amour
! Ta tête se retourne, — le nouvel amour !
« Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps », te chantent ces
enfants. « Élève n'importe où la
substance de nos fortunes et de nos vœux » on t'en prie.
Arrivée de toujours, qui t'en iras partout.
Remarques : L’unique adjectif du poème, « nouveau », a quatre occurrences. Une dans chacun des deux premiers alinéas, puis deux autres dans le schéma répétitif de l’alinéa central. Ce fait n’a jamais été relevé à ma connaissance par un autre rimbaldien. Deux couples sont à mettre en relief de part et d’autre de l’alinéa central: « commence » et « levée » repris dans le quatrième alinéa. Ce fait n’a jamais été remarqué par un autre rimbaldien. Les échos prosodiques permettent de repérer bien d’autres échos ou symétries, dont « décharge », « change », « chantent », « Un coup de ton doigt », « Un pas de toi », « Arrivée », « iras », « toujours », « partout », « lots », « fléaux ».
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Mystique
Sur la pente du talus les anges tournent leurs
robes de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude.
Des prés de flammes bondissent
jusqu'au sommet du mamelon. À gauche le
terreau de l'arête est piétiné par tous les
homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête
de droite la ligne
des orients, des progrès.
Et tandis que la bande en haut du tableau est formée
de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits
humaines,
La douceur fleurie des
étoiles et du ciel et du reste descend en face
du talus comme un panier, — contre notre face, et fait l'abîme fleurant
et bleu là-dessous.
Remarques : « tournent » et « bondissent » du premier et du deuxième alinéa sont repris couplés au troisième alinéa, tandis que « talus » participe d’un quasi bouclage du poème du début du premier alinéa au milieu du quatrième alinéa, « arête » est repris du deuxième au troisième alinéa et on peut penser à un chiasme sur quatre alinéas « talus », « l’arête », « l’arête », « talus ». Le quatrième alinéa concentre deux reprises internes : « fleurie » et « fleurant » à rapprocher de « tournante et bondissante », puis le polyptote « face » contre « face ». Le deuxième alinéa contient des couples de termes opposables « gauche » et « droite », mais aussi « courbe » et « ligne », j’hésite à y adjoindre les couples « orients » et « progrès ». On pourrait opposer aussi le premier et le dernier mot du poème : « Sur », « là-dessous ». Vu la rareté des adjectifs dans le poème (tournante et bondissante, fleurie, bleu) je relève l’écho lié par l’assonance « ui » des noms qualifiés entre « bruits désastreux » et « nuits humaines ».
A part pour « tournante et bondissante », ces répétitions et surtout leurs positions structurantes n’ont jamais été remarquées par d’autres rimbaldiens.
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Démocratie
« Le
drapeau va au paysage
immonde, et notre patois étouffe le tambour.
« Aux centres nous alimenterons la
plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
« Aux pays
poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations
industrielles ou militaires.
« Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route ! »
Remarques : si on écarte les échos de prépositions « au »/ « aux », la structure de répétitions est minimale, mais tout de même réelle : opposition « immonde » et « monde » à proximité de la forme conjuguée « va » reprise en quasi bouclage du début du premier alinéa à la quasi fin du quatrième alinéa. Il faut y ajouter la parenté lexicale de « paysage » à « pays » du premier au troisième alinéa. Rimbaud joue aussi sur des échos rimiques simples : « poivrés et détrempés » ou l’écho de « au revoir » à « bon vouloir ». Le discours se veut un contrepoint évident au poème « A une Raison » avec les mentions clefs « tambour », « n’importe où » et « vraie marche » qui sont, dans une logique de recueil, les supports garantissant la pertinence de la comparaison. Les répétitions que je souligne n’ont jamais été relevées par d’autres rimbaldiens.
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Fairy
Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornamentales dans
les ombres vierges et les clartés impassibles
dans le silence astral. L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets et
l'indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d'amours
morts et de parfums affaissés.
— Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et des cris des steppes. —
Pour l'enfance d'Hélène frissonnèrent les fourrures et les ombres, — et le sein des pauvres, et les légendes du ciel.
Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux influences froides, au plaisir du décor et de l'heure uniques.
Remarques : structure de répétitions minimale, mais réelle, sauf qu’aucun rimbaldien ne l’a jamais mentionnée à part moi.
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Antique
Gracieux fils de Pan ! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lies brunes, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton cœur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.
Remarques : Répétition minimale de « cuisse », mais précisément en fonction du dernier des trois couples bien successifs des seuls adjectifs du poème : « Gracieux » et « précieuses », « brunes » et « blonds », « double » et « seconde ». A noter que le premier et le dernier ont la même initiale et en même s’opposent quelque peu au plan du sens : « Gracieux »/ « gauche ». On peut souligner aussi l’écho rapproché des syllabes d’attaque pour des mots dont les sens se font écho : « cithare » et « circulent » sur fond de « tintements » en « t » bien relayé par les déterminants possessifs : « ton », « tes », « tes », « tes », « ta », « tes », « ton » et le pronom « toi ». L’assonance interne quasi rimique entre propositions « creusent », « luisent », est amenée par le couple « Gracieux »/ « précieuses » La structure des trois couples d’adjectifs n’a à ma connaissance jamais été relevée par un autre rimbaldien.
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Being Beauteous
Devant une neige un Être de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles de musique sourde font monter, s'élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes. Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision, sur le chantier. Et les frissons s'élèvent et grondent et la saveur forcenée de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les rauques musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de beauté, — elle recule, elle se dresse. Oh ! nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux.
Remarques : la structure pourtant très élaborée des répétitions qui varient légèrement n’a jamais été précisée par un autre rimbaldien. J’y adjoins deux couples de mots en bleu. De « corps adoré » à « nouveau corps amoureux », nous identifions une « Matinée d’ivresse », le passage du « nouvel amour » de « A une Raison » ! Rappelons que certains rimbaldiens soutiennent qu’il faut considérer que le poème sans titre « Ô la face cendrée… » est le deuxième alinéa de « Being Beauteous », ce qui est risible au vu du jeu des répétitions, nouveau démenti que fixait déjà le fait que Rimbaud ait mis un point de fin de titre après les trois croix qui sont en guise de titre sur le manuscrit !
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Départ
Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l'affection et le bruit neufs !
Remarque : structure de répétitions sans appel ! On pourrait souligner l’écho « villes » et « vie », sinon l’écho « airs » et « arrêts ».
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Royauté
Un beau matin, chez un peuple fort doux, un homme et une femme superbes criaient sur la place publique. « Mes amis, je veux qu'elle soit reine ! » « Je veux être reine ! » Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de révélation, d'épreuve terminée. Ils se pâmaient l'un contre l'autre.
En effet ils furent rois toute une matinée où les tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et toute l'après-midi, où ils s'avancèrent du côté des jardins de palmes.
Remarques : les répétitions structurantes pour le poème sont là encore une évidence. Elles sont par couples, j’ai souligné aussi l’écho par l’étymologie « peuple »/ « publique », et j’ai souligné le groupe ternaire : « qu’elle soit reine », « être reine » et « furent rois ». On peut aussi noter l’écho « pâmaient » et « palmes ». En écho à l’atttaque « Un beau matin, » la fin du poème fait un peu songer à « Antique » pour la fragmentation « toute une matinée où », « et toute l’après-midi, où… ».
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Vagabonds
Pitoyable frère ! Que d'atroces veillées je lui dus ! « Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m'étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage. » Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par-delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
Après cette distraction vaguement hygiénique, je m'étendais sur une paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, — tel qu'il se rêvait ! — et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du Soleil, — et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.
Remarques : « Pitoyable frère » et « pauvre frère », minimaliste, mais appuyé par l’initiale « p » des adjectifs antéposés ! j’ajoute l’écho « nocturne » / « nuit ».
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Fleurs
D'un gradin d'or, — parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, — je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures.
Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.
Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.
Remarques : la symétrie des trois couples est évidente : « d’or » réunit le premier et le deuxième alinéa avec des positions similaires en début de phrase, « rose » et « roses » réunissent le deuxième et le troisième alinéa avec des positions conclusives, tandis que « yeux » réunit le premier alinéa au troisième. Vous commencez à ne plus pouvoir nier le caractère volontaire du procédé de la part de Rimbaud.
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Bottom
La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère, — je me trouvai néanmoins chez ma dame, en gros oiseau gris bleu s'essorant vers les moulures du plafond et traînant l'aile dans les ombres de la soirée.
Je fus, au pied du baldaquin supportant ses bijoux adorés et ses chefs-d'œuvre physiques, un gros ours aux gencives violettes et au poil chenu de chagrin, les yeux aux cristaux et aux argents des consoles.
Tout se fit ombre et aquarium ardent. Au matin, — aube de juin batailleuse, — je courus aux champs, âne, claironnant et brandissant mon grief, jusqu'à ce que les Sabines de la banlieue vinrent se jeter à mon poitrail.
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H
Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d'Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d'une enfance elle a été, à des époques nombreuses, l'ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. — Ô terrible frisson des amours novices, sur le sol sanglant et par l'hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.
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Guerre
Enfant, certains ciels ont affiné mon optique : tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les Phénomènes s'émurent. — À présent, l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l'enfance étrange et des affections énormes. — Je songe à une Guerre de droit ou de force, de logique bien imprévue.
C'est aussi simple qu'une phrase musicale.
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Ornières
À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet : des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; — vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; — Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.
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Aube
J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.
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Fête d'hiver
La cascade sonne derrière les huttes d'opéra-comique. Des girandoles prolongent, dans les vergers et les allées voisins du Méandre, — les verts et les rouges du couchant. Nymphes d'Horace coiffées au Premier Empire, — Rondes Sibériennes, Chinoises de Boucher.
Un cas exceptionnel.
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Angoisse
Se peut-il qu'Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement écrasées, — qu'une fin aisée répare les âges d'indigence, — qu'un jour de succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale.
(Ô palmes ! diamant ! — Amour ! force ! — plus haut que toutes joies et gloires ! — de toutes façons, partout, — Démon, dieu, — Jeunesse de cet être-ci, moi !)
Que des accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchise première ?...
Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu'elle nous laisse, ou qu'autrement nous soyons plus drôles.
Rouler aux blessures, par l'air lassant et la mer ; aux supplices, par le silence des eaux et de l'air meurtriers ; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux.
Remarque : significative concentration des répétitions dans le dernier des cinq alinéas du poème !
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J’annonce que dans le prochain article, je traiterai des répétitions dans les poèmes suivants : « Après le Déluge », « Conte », « Parade », « Matinée d’ivresse », « Ouvriers », « Les Ponts », « Nocturne vulgaire », « Marine », « Mouvement », « Scènes », « Métropolitain », « Soir historique », « Promontoire », « Dévotion » et « Solde ». Puis, je ferai un article sur « Génie », les séries « Veillées », « Enfance » et « Jeunesse » et les poèmes courts « Phrases » et autres « Ô la face cendrée… ». Je finirai par un article sur « Ville », les deux « Villes » et « Vies ». Je prévois un point sur les poèmes en vers et Une saison en enfer, mais en avril seulement. A partir du 7 mars, je reprendrai des articles de réflexion sur le sens à propos de poèmes du recueil Les Illuminations. Cette série de quelques jours sur les répétitions de mots et leurs distributions structurantes est un point complètement absent du livre L’Art de Rimbaud de Michel Murat, voire du livre Poétique du fragment d’André Guyaux, alors qu’il s’agit d’un moyen factuel d’approche du formalisme des poèmes en prose rimbaldien et d’un moyen factuel pour contredire que les poèmes appartiennent au genre du « fragment ». Il y aura quelques subtilités dans les articles à venir sur ce sujet. Je ne m’appesantirai pas en discours, je me doute que ce sujet fait fuir la plupart de mes lecteurs, mais à un moment donné il faut bien vous faire promener les yeux sur un tel constat formel ! Je vous ai forcé, mais je l’ai fait avec la meilleure approche ASMR du monde… Vous ne pouvez pas vous plaindre.