Je lance ici une série originale, j'ai quelques sujets à traiter à venir, je ne sais pas encore quelle proportion cela pourrait prendre, mais je m'explique.
Avec la publication au début du vingtième siècle des lettres de Rimbaud du 13 et du 15 mai 1871 à Izambard et Demeny, le terme "voyant" est devenu la propriété quasi exclusive de Rimbaud au mépris de toutes les mentions éparses chez d'autres écrivains contemporains de Rimbaud, au mépris surtout de ses emplois récurrents dans la littérature romantique, notamment chez Vigny ou Hugo.
En 1878, une grande édition critique a été publiée de ces deux lettres par Jean-Marie Schaeffer (je le cite de mémoire, j'espère ne pas corrompre son prénom à défaut de l'orthographe de son nom). Bizarrement, cette très bonne mise au point est fort timidement citée par les rimbaldiens, alors qu'ils passent leur temps à citer des articles désastreux comme celui de Jean Molino sur la prose liminaire d'Une saison en enfer. Or, le dédain pour le travail de Schaeffer s'aggrave d'évidence d'un mépris pour l'essai qui l'accompagne : "La Voyance avant Rimbaud" de Marc Eigeldinger, lequel faisait pourtant aussi une mise au point qui avait du sens et mettait en avant l'idée d'un héritage culturel. L'essai a été méprisé par ce qu'il emploie le mot "voyance" que Rimbaud n'emploie pas. L'idée en gros c'est que "voyance" a des connotations marquées du côté de Madame Soleil et de l'horoscope que n'aurait pas le mot "voyant", mais est-ce que ça justifie vraiment de se braquer comme les rimbaldiens l'ont fait de Guyaux à Murphy en passant par Reboul et Fongaro, etc. ? Et ce qui m'inquiète, c'est qu'on s'ingénie à prendre au premier degré, avec le plus grand sérieux, ce que dit Rimbaud dans cette lettre, alors qu'en fait il fait que jouer une pose littéraire. Et puisque ça doit être pris au sérieux, l'interprétation du mot "voyant" sera la plus réaliste possible et ne lâchera rien du côté de la part de mystification volontaire.
J'ai envie de revenir sur le sujet. Je prévois de parler du récit Aurélia de Nerval, et je précise que pour moi le récit de génie c'est Sylvie, pas forcément Aurélia. Mais il y a évidemment un sujet important sur le "moi". Or, l'idée du voyant va de pair avec le moi. Je prévois bien évidemment de revenir sur Les Contemplations et sa préface. Puis, il y a d'autres écrits où il est question soit du "moi", soit du "voyant", il faut que je fasse une enquête pour ramener des sujets à développer ici. Et puis, j'ai donc là un sujet avec un récit fantastique de George Sand. Celle-ci a publié un très court roman fantastique Laura dont le sous-titre est Voyage dans le cristal.
Il s'agit d'un récit enchâssé dans un autre. En effet, l'essentiel du roman est le manuscrit écrit par un personnage, ce qui veut dire que nous avons un début de roman qui fait se rencontrer la romancière avec l'auteur du manuscrit et à la fin de la lecture du manuscrit le roman se termine par une scène où l'héroïne éponyme, Laura, rejoint la romancière et l'auteur du manuscrit, avec un jeu de doute sur la réalité ou non de l'histoire fantastique, puisque le récit finit conventionnellement par une pseudo-explication réaliste et un petit indice que le fantastique est peut-être bien la réalité.
Indépendamment de ce début et de cette fin, le récit est divisé en quatre parties.
Commençons par une petite digression.
J'ai déjà fait remarquer il y a quelques jours sur ce blog que George Sand jouait d'une très habile reprise phonétique entre deux adjectifs coordonnés : "étude aride ou riante", expression qui apparaît au tout début du roman et qui est brillante de talent. L'écrivain trouvera du plaisir à une étude qu'elle soit aride ou riante. L'expression "étude aride" a un petit côté cliché et d'ailleurs, l'expression simple "étude aride" revient plus loin dans le récit. La sécheresse est soulignée par les dentales "t" et "d", mais avec un effet malgré tout charmant de la reprise de la même terminaison pour le nom et l'adjectif "étude aride", ce qui colle bien avec le propos qui souligne que même une étude sèche peut plaire à l'artiste. Et puis, il y a cette alternative "ou riante" avec cette reprise de la syllabe "ri" de l'adjectif "aride" mais dans une sorte d'expansion heureuse. L'adjectif "riante" revient d'ailleurs à deux autres reprises au moins dans le récit en association notamment avec le plaisir de la découverte d'une nature riante par exemple. Je n'ai pas les citations exactes en tête, mais vous comprenez que l'expression "étude aride et riante" en première page, sinon deuxième du récit, ça a du sens. Plus loin, il y a aussi une coordination "ardente et rude" qui m'a pas mal plu. Et j'ai remarqué aussi une coordination avec un intérêt poétique similaire dans les premières pages du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac il y a quelques jours, mais ne prenant pas de note sur le vif je ne me rappelle déjà plus l'extrait en question. Bref, je confronte cela au fait que les coordinations chez Rimbaud reposent plus souvent sur la simple rime, voire sur la simple reprise d'une terminaison identique : "l'orgie ou la camaraderie", "facultés descriptives ou instructives". Il y d'autres exemples de la sorte chez Rimbaud, et j'ai souvent rencontré le procédé dans des écrits universitaires contemporains, je sais que j'en ai relevé chez Scepi parmi les rimbaldiens, mais c'est extrêmement courant, c'est une sorte d'effet littéraire à peu de frais. Dans un coin de ma tête, je ne peux m'empêcher de me dire que si Rimbaud avait continué à écrire en prose, il aurait inévitablement complexifié les échos phonétiques au plan des coordinations par "et" sinon "ou" entre deux mots.
Assez sur ce sujet.
Un autre rapprochement m'intéresse. On sait que l'expression "accidences géologiques" est déconcertante dans le cas du poème "Veillées II". J'observe que dans sa note pour le tome II de son édition des oeuvres de Rimbaud en Folio Classique, Adrien Cavallaro dit que Rimbaud joue sur l'idée de "coupes géologiques" pour arriver à l'expression étrange : "de coupes de frises, de bandes atmosphériques et d'accidences géologiques", ce qui me surprend tout de même puisque pour moi je pense spontanément au calembour "accidents géologiques" et comme indice en ce sens je relève une occurrence de l'expression elle-même dans cette phrase du début du roman Laura : "Je voyais alors mon oncle dessiner avec de la craie des profils d'accidents géologiques sur l'énorme planche noire placée derrière lui." En contexte, Monsieur Hartz explique alors qu'il préférait dormir en cours plutôt que d'écouter, ce qui fait une autre raison amusante pour justifier un rapprochement avec "Veillées II". Plus loin, dans une même phrase, les mots "accidents" et "minéralogiques" sont à peu de distance l'un de l'autre.
Le récit Laura contient aussi des occurrences du nom "voyant", la première étant associée à l'écrivain Hoffmann : "[...] tandis que la rouge et chaude almandie, chantée par un voyant qui s'appelait Hoffmann, concentre ses feux vers le centre de sa montagne austère." Il faut citer ensuite les passages suivants : "Tu es un voyant naturel, ne torture pas ton esprit pour le rendre aveugle" et "Sache que je suis un voyant, moi aussi, et que, devant les sublimes clartés de mon imagination, je me soucie fort peu de vos petites hypothèses scientifiques." Ces deux occurrences sont très proches l'une de l'autre, c'est en principe le père de Laura qui parle à ce moment-là. Je dis, en principe, puisqu'à la fin du récit il y a une explication réaliste qui repousse dans l'imaginaire plusieurs interventions de Laura et de son père dans le récit.
De quoi il retourne ?
Alexis est un enfant qui doit étudier la minéralogie et qui, après l'avoir snobée, tombe amoureux de sa cousine germaine, Laura, qui elle aussi s'y connaît quelque peu en sciences naturelles et observations minéralogiques. Or, son amour devient manifeste quand lors d'une scène de famille devant les collections Alexis et Laura, malgré la présence des autres, s'introduisent dans la partie intérieure creuse d'une géode et s'y miniaturisent à tel point qu'ils traversent un monde de montagnes. Cela se termine par un retour au monde normal où Alexis aurait tout imaginé dans un délire après s'être évanoui en tombant sur la vitrine contenant la géode. Laura s'occupe de le soigner, mais elle ne souscrit pas à son récit devant les autres, tout en laissant des propos implicites à l'adresse d'Alexis pour lui dire qu'elle ne le croit pas fou non plus, en gros. Le père de Laura est censé être loin en Turquie et tout à coup il apparaît et entraîne notre garçon Alexis en voyage, sous prétexte que les quelques voyages (je ne vous raconte pas tout) qu'Alexis a fait avec Laura à l'intérieur de la géode sont en réalité la révélation de la nature creuse du globe terrestre, et on peut accéder à ce monde par un gouffre au niveau de l'un des pôles. Il y a donc le fait d'être voyant en voyageant à l'intérieur d'un cristal sous une forme idéalisée miniaturisée en compagnie de l'être aimé, mais il y a donc aussi l'idée d'une révélation sur la nature de cavité de l'intérieur du globe terrestre. L'emploi du terme "voyant" est clairement subordonné à une approche fantastique invraisemblable, c'est très différent de Rimbaud, mais tout de même on a bien la valorisation du terme "voyant" cliché dans un récit de l'ordre du fantastique, et je me méfie des rimbaldiens qui font une lecture strictement rationnelle du mot "voyant" dans la lettre à Demeny, voulant ne pas admettre que Rimbaud joue dans une sorte d'oscillation entre la teneur intéressante du cliché et son côté tapageur et mystificateur.
Et ce qui achève d'être intéressant, c'est que le récit revient à plusieurs reprises aussi sur la perception du "moi", pronom transcrit en italique à plusieurs reprises dans le récit. Il y a ce très long passage explicatif de la part de Laura notamment avec en prime la mention "vie universelle" : "- Tu n'ignores pas qu'il y a en chacun de nous qui habitons la terre deux manifestations très distinctes en réalité, quoiqu'elles soient confuses dans la notion de notre vie terrestre. Si nous en croyons nos sens bornés, et notre appréciation incomplète, nous n'avons qu'une âme ou, pour parler comme Walter, un certain animisme destiné à s'éteindre avec les fonctions de nos organes. Si, au contraire, nous nous élevons au-dessus de la sphère du palpable et du positif, un sens mystérieux, innom[m]é, invincible, nous dit que notre moi n'est pas seulement dans nos organes, mais qu'il est lié d'une manière indissoluble à la vie universelle, et qu'il doit survivre intact à ce que nous appelons la mort." Et elle poursuit dans un autre paragraphe : "Ce que je te rappelle ici n'est pas nouveau : sous toutes les formes religieuses ou métaphysiques, les hommes ont cru et croiront toujours à la persistance du moi; mais mon idée, à moi qui te parle dans la région de l'idéal, c'est que ce moi immortel n'est contenu que partiellement dans l'homme visible. L'homme visible n'est que le résultat d'une émanation de l'homme invisible, et celui-ci, la véritable unité de son âme, la face réelle, durable et divine de sa vie, lui demeure voilé." Et ça continue avec cette autre mention en italique plus loin : "Dans l'espace, elle est certainement aussi dans une relation possible et fréquente avec le moi humain ; mais elle n'en est pas l'esclave, et son expansion flotte dans une sphère dont l'homme ne connaît pas les bornes."
Il s'agit de billevesées, mais il s'agit d'un thème récurrent d'époque dont Sand n'offre ici qu'une illustration parmi d'autres. Il faut poursuivre les recensions. Rimbaud était clairement séduit par ces discours enchanteurs, même s'il pouvait se doute dès le mois de mai 1871 du caractère factice de telles considérations funambulesques. La dernière citation est d'ailleurs à rapprocher de passages d'Une saison en enfer avec une vie qui flotte loin au-dessus du monde. Les rimbaldiens veulent préserver Rimbaud d'une adhésion à ces discours mystiques, mais ce faisant on se prive d'admettre qu'il s'en sert explicitement en tous cas dans ses récits.
Plus loin il est question de sarcasme envers "le moi terrestre de Walter", puis nous avons l'exaltation où un "moi humain" ne peut être l'esclave d'un mariage contraire à ses "véritables destinées". Il y a encore une mention en italique de ce pronom vers la fin du récit.
J'évite de commenter, de développer les rapprochements. Ce que je veux pointer du doigt, c'est que les rimbaldiens ne s'affrontent pas clairement à toute l'étendue de sens des clichés sur le moi et sur le fait d'être un voyant dans les deux lettres de mai 1871. Il y a une mise sous contrôle pour éviter les débordements, mais ces considérations restrictives posent un problème d'appréciation littéraire des textes de Rimbaud et des lettres elles-mêmes.