Pour sa
nouvelle édition en deux tomes des Œuvres
complètes de Rimbaud dans la collection Folio
Classique, Adrien Cavallaro a remercié plusieurs personnes, mais en
accentuant plus particulièrement la collaboration de deux rimbaldiens :
« Les généreux et patients conseils de Steve Murphy et de Benoît de
Cornulier […] ont été particulièrement précieux. » Il s’agit donc bien
d’une édition dont l’appareil critique est au service des thèses pourtant
débattues de Steve Murphy et Benoît de Cornulier, puisqu’il y a d’un côté des
conseils « généreux et patients » et de l’autre une reconnaissance.
Dans l’article erroné cherchant à imposer « de daines » contre le
manuscrit « ou daines », ce sont les deux mêmes rimbaldiens qui sont
remerciés, alors même que l’article ne permet pas de déceler le moindre apport
métrique de Cornulier par rapport à ce que j’avais fait et qui est entériné par
Cavallaro lui-même, ni le moindre apport murphyen. Cavallaro aurait dû plutôt
remercier Aurélia Cervoni et André Guyaux pour la leçon « de daines »
qu’ils avaient éditée entre crochets et que Cavallaro ne fait que reprendre
telle quelle. J’ai déjà fait un sort à toutes les anomalies de raisonnement de
l’article de Cavallaro sur « de daines ». Passons maintenant à la
question métrique. Il est un peu surprenant que Cavallaro remercie Cornulier
d’abondants conseils, alors qu’à lire l’édition en Folio Classique Cavallaro n’a pas du tout un discours expert en
fait de versification. Ce n’est pas qu’il dise souvent des choses fausses,
c’est que les raisonnements ne sont pas adéquats. Par exemple, sur « Les
Etrennes des orphelins », Cavallaro croit bon de faire remarquer que
Victor Hugo n’a jamais fait de césure après le mot « que ». Ce
n’est pas idiot de dire ça, mais ce n’est pas ce que va trouver d’important à
formuler quelqu’un qui s’est confronté à l’histoire du vers, qui a étudié des
tonnes de césures de poètes du dix-neuvième siècle. Puis, pour les poèmes en
vers de 1872 « nouvelle manière », Cavallaro va parfois dire en une
phrase qu’il y a plusieurs types d’hémistiches dans tel poème, ou il va parler
de la remise en cause de la césure dans « Mémoire », mais le mélange
des vers dont il parle pour le lecteur ça ne va pas se différencier spontanément
de ce qu’on disait avant 1980, tandis que pour « Mémoire » il faut
préciser si la césure est anéantie ou si elle se maintient et ce qu’il en est
des autres vers. Ces anomalies de raisonnement sautent aux yeux d’un lecteur
expert et je suppose que Cornulier en a forcément eu conscience, mais qu’il a
laissé courir.
Attaquons-nous
pour cette fois au cas du poème « Tête de faune ». Cavallaro a
composé une notice avec interdiction de me citer visiblement. Cette notice est
à cheval sur les pages 400 et 401 du tome 1, elle est prolongée par trois notes
à cheval sur les pages 401 et 402. La note 2 consiste à attribuer à Alain
Chevrier ma découverte de l’importance de la comédie Le Bois comme source à « Tête de faune », malgré mon
antériorité indiscutable dans la revue Rimbaud
vivant avec un article paru en 2021, et pour la rime « feuille »
/ « se recueille » comme Chevrier n’en a pas parlé et que j’ai
l’antériorité sur internet du coup, il y a une sorte de montage de la note où
Cavallaro renvoie à l’article de Chevrier, mais prend personnellement en charge
l’identification de la reprise de la rime. On crée une zone de non-dit où on
peut tout répondre. Si on fait remarquer que Chevrier ne mentionne pas cette
rime ou mieux encore mon antériorité, ce n’est pas grave, on ne faisait que
renvoyer à l’article de Chevrier et expliquer la présence de cette rime,
conséquence facile à tirer de la lecture de l’article de Chevrier. Les mêmes
procédés sont utilisés par Cavallaro et par Marc Dominicy à propos de
« rouler sur l’aboi des dogues », puisqu’ils savent très bien que
Bardel ne dit pas la vérité quand il dit que cela a été publié par Claisse,
puisque si on relit l’article de Claisse on ne trouve pas cette référence. Il
s’agit clairement de techniques d’écriture de l’ordre de ce qu’on peut appeler
l’endormissement. Et donc, comme si cela ne suffisait pas, il fallait aussi
mentionner un écho au titre « A une tête de faune » sans me citer, alors
qu’il suffisait de référencer un article que j’avais publié dans un ouvrage
universitaire, il n’y avait même pas besoin de citer mon blog. Bref !
Passons aux questions métriques.
Juste
après ne pas m’avoir cité pour le titre « A une tête de faune » de
Valade et Mérat, Cavallaro cite en revanche le mot-valise
« subversification » en l’attribuant bien dûment à son inventeur,
Philippe Rocher, sachant que ce que fait Cavallaro ce n’est pas expliquer,
c’est offrir en cadeau au public un jeu de mots de l’univers des rimbaldiens.
Mais il faut citer la suite où on entre enfin dans le sujet :
[…] Les trois quatrains mettent
chacun à l’honneur une distribution remarquable, exclusive ou dominante,
suivant un crescendo dans la transgression métrique : 4-6,
5-5, et 6-4. Pour la première fois dans l’histoire de notre poésie, les deux
configurations principales du décasyllabe, 4-6 et 5-5, se côtoient librement et
rivalisent à une échelle significative, avant de s’effacer devant une
configuration plus rare (6-4). Coïncidant avec l’effraction hilare du
« faune effaré » (v. 5), la succession de la première, qui relève
d’une tradition noble, celle des poètes de la Pléiade, et de la deuxième, qui
appartient au style de chant, est à elle seule tout à fait surprenante ;
la dernière strophe radicalise la désorientation du lecteur. Dans le détail,
certains vers sont suspendus entre plusieurs possibilités (comme le vers 8), ce
qui gêne encore la perception des cadences.
Le récit
a quelque chose de clair et de superbe, encore que ça m’étonnerait que
Cornulier y souscrive réellement et qu’il l’ait tant accompagné de ses
conseils. Et on peut dire que, pour partie, il y a une expérience de lecture
qui cadre jusqu’à un certain point avec ce qui est dit ici. Mais on va voir que
tout cela est faux.
Reprenons.
Cavallaro affirme que le premier quatrain est dominé par le décasyllabe qui
commence par un hémistiche de quatre syllabes et se conclut par un autre de six
syllabes métriques, que le second quatrain est dominé par un décasyllabe qui a
deux hémistiches de cinq syllabes métriques, et que le dernier quatrain inverse
par rapport au premier l’ordre de défilement avec un vers qui commence par un
hémistiche de six syllabes et se conclut par un autre de quatre syllabes. Notez
qu’on peut représenter cela aussi par un glissement progressif de la césure qui
de quatrain en quatrain se déporterait à chaque fois d’une syllabe. Que cela
soit la réalité, c’est ce qu’il conviendrait d’établir.
Mais il y
a déjà un aveu intéressant. Cavallaro parle d’une « distribution,
dominante ou exclusive ». Il parle aussi en particulier du caractère
incertain de la mesure pour le vers 8. En clair, le second quatrain aurait une
mesure dominante en deux hémistiches de cinq syllabes, mais pas une mesure
exclusive, puisque le vers 8 au moins y échappe. Le premier quatrain et le
troisième quatrain ont soit une mesure dominante, soit une mesure exclusive.
Cavallaro parlant de « crescendo »,
on peut supposer que le seul quatrain qui peut avoir une mesure exclusive est
le premier. Mais ne sentez-vous pas que derrière ce luxe de descriptions
précises une problématique non résolue apparaît ? Ce n’est pas parce qu’on
prend la peine d’installer des garde-fous en signalant les contrariétés des
détails que l’expertise est juste. Mettons que l’affaire soit entendue pour le
premier quatrain qui aurait une mesure exclusive, il faut pour qu’une mesure
soit dominante dans un quatrain qu’elle s’applique à trois vers : si ce
n’est que de deux vers sur quatre, on ne pourra pas parler de mesure dominante,
même si les deux autres vers n’imposent pas une mesure commune pour faire
front. Cette histoire de « mesure dominante », il va falloir aller
voir de plus près en quoi ça peut consister. Est-ce que ça va résister à
l’épreuve des faits ?
Au plan
de l’histoire du vers, il y a d’autres anomalies, même si Cavallaro fait montre
de certaines connaissances érudites (le 5-5 et le style de chant,
éventuellement la rareté du 6-4). Le 4-6 et le 5-5 ne sont pas les deux
configurations principales du décasyllabe et le 4-6 n’est pas à proprement un
vers relevant d’une tradition noble associable à la Pléiade. Le 4-6 était le
grand vers français du Moyen Âge. Loin de le mettre sur un piédestal, Ronsard
et du Bellay ont précipité son recul au deuxième rang au profit de
l’alexandrin. Et le 4-6 est le principal vers de dix syllabes, poste qu’il ne
partage aucunement avec une autre découpe : il occupe seul l’espace
littéraire jusqu’au début du dix-neuvième siècle, si on excepte une transition
avec Régniers-Desmarais (citation de mémoire, orthographe à fixer) qui a créé
un poème aux deux hémistiches de cinq syllabes, s’attirant les railleries de
ses confrères d’époque, dont Voltaire si je ne m’abuse. Alors, ce qu’il faut
comprendre aussi, c’est que les chansons avaient plus de choix en fait de vers
à césure : ils avaient à leur disposition le vers de neuf syllabes avec
une césure après la troisième syllabe (employé par Molière, Malherbe, Quinault,
etc.) et donc apparemment ce vers de dix syllabes aux deux hémistiches de cinq
syllabes. Après l’incident avec Régnier-Desmarais, le succès de ce vers chansonnier
s’est installé et des poètes du dix-neuvième y ont recouru à l’occasion dès les
débuts du romantisme, dès les débuts du XIXe siècle. Il faudrait que je fasse
des recherches pour fixer les choses avec précision, mais ce sont des
conclusions tirées de mes lectures, et à peu près reflétées par les métriciens
quand ils parlent d’histoire des mesures du vers. A l’époque de Verlaine, la
quantité de 5-5 est très proche de la quantité de 4-6. Quant aux vers 6-4, il
ne s’agit pas d’un vers rare. Ce vers 6-4 n’existe tout simplement pas dans la
tradition poétique française, mais il existe dans les poèmes en langue
italienne. Il y a une licence en Italie, si je fais confiance aux métriciens
que j’ai pu lire, où on peut inverser l’ordre des deux hémistiches de temps en
temps. La base du poème est la mesure 4-6 et de temps en temps on peut y
glisser l’inversion 6-4. Dans la poésie française, avant la toute fin du
dix-neuvième siècle, le 6-4 n’existe pas. Cornulier m’a dit en privé il y a
environ quinze-vingt ans qu’on pouvait en trouver dans les vers de Voltaire,
mais je n’en ai pas trouvé. Il faudrait lire La Pucelle pour en trouver, ce que les aléas de la vie ne m’ont pas
permis de faire, mais toujours est-il que j’ai lu des centaines et des
centaines de vers de Voltaire et je n’ai jamais trouvé une telle configuration.
Je rappelle que Voltaire a écrit énormément de poèmes et qu’il existe des
anthologies de poésies de Voltaire de 400, 500 pages, etc. Je peux vous
garantir que j’ai cherché et que je n’ai pas lu en diagonale ces anthologies de
vers de Voltaire.
Pour le
dernier vers du célèbre poème « Le Mondain » : « Le paradis
terrestre est où je suis[,] » oui, la césure est originale à son époque,
le milieu du XVIIIe siècle, mais parce que nous avons un rejet d’épithète
fortement évité, voire proscrit depuis l’avènement du classicisme, et non pas
un anachronique découpage en 6-4 : « Le paradis terrestre / est où je
suis. » Il va de soi qu’il y a un effet de sens à la césure normale de ce
décasyllabe, puisque « paradis » et « terrestre » sont une
association de mots paradoxale : « Le paradis / terrestre est où je
suis. » Je viens de vous donner un exemple très simple, très accessible,
d’une révision de la méthode pour aborder la césure dans un vers. Cette méthode
va concerner les décasyllabes de « Tête de faune ».
Cavallaro
se trompe aussi quand il dit que le mélange libre du 4-6 et du 5-5 a lieu pour
la première fois, puisque j’en ai trouvé un par moi-même dans « Souvenir des
Alpes » de Musset, poème mélangeant les mesures de plusieurs vers, avant
d’apprendre que Jean-Michel Gouvard avait recensé le cas de « Souvenir des
Alpes » dans un de ses livres sur la versification. Dans le cas du poème
de Musset, l’opposition des deux décasyllabes s’observe à partir de données contextuelles
et à partir de ce jeu de brouillage d’une composition en vers libres où nous
avons à la foi l’absence d’une strophe régulière et un mélange de vers de six,
huit, dix et douze syllabes avec du coup les deux types de vers de dix
syllabes, le mélange se justifiant sur le principe de l’abandon aux vers
libres. Je n’entre pas ici dans les détails. Je cite simplement des extraits du
poème pour illustrer le fait :
Fatigué, brisé, vaincu par l’ennui, (premier vers du poème, 5-5 isolé)
Ils sont pourtant beaux ces pins
foudroyés,
Byron, dans ce désert immense !
Quand leurs rameaux morts
craquaient sous tes pieds,
Ton cœur entendait leur silence.
(avant-dernière
séquence de quatre vers du poème, alternance 5-5 et 8)
Entre les
deux passages, Musset recourt pourtant au 4-6 :
Sous un vieux pont, dans un site
écarté,
Deux oisillons, dans un pin
d’Italie,
En sautillant s’envoyaient tour à
tour
[…]
Là, le cœur plein d’un triste et
doux mystère,
Mais se
permet un 5-5 en passant :
Ôte-moi ces yeux que je vois
toujours !
Puis
reprend sur le mode 4-6 :
Et, devant lui, le sommet du
Mont-Rose,
Si parmi nous tu descends un
moment,
Lorsque sans peur, mais non pas
sans danger,
Disait un jour, passant par ce
pays :
[…]
Les
lecteurs ne s’aperçoivent de rien en général vu que le mélange irrégulier est
constant avec des vers variés. En fait de première dans l’histoire de la
poésie, Rimbaud a été devancé par le « quatorze fois exécrable »
Musset.
Le poème
« Tête de faune » est lui en trois quatrains uniquement composés de
vers de dix syllabes. On peut imaginer une alternance des mesures comme dans un
poème d’Armand Renaud exhibé par Philippe Rocher, mais l’alternance permet de
créer une régularité pour chaque césure. Ici, ce n’est pas le cas. Cavallaro prétend
que le tournant se joue au passage d’un quatrain à un autre et donc au
cinquième vers Cavallaro prétend que le changement de césure est un jeu
humoristique pour accompagner l’idée du « faune effaré ». Est-ce la
bonne lecture ? Je vais montrer que non. Ensuite, cette thèse d’un
déplacement de la césure vient de Benoît de Cornulier lui-même, puisqu’avant
les travaux de Roubaud et Cornulier le public du dix-neuvième siècle et en
particulier les métriciens qui étaient aussi des enseignants déplaçaient les
césures en fonction de lectures syntaxiques et de choix rythmiques subjectifs.
Peut-être que l’idée de Cornulier a malgré tout été esquissée par quelqu’un
avant lui, mais en gros la thèse du changement de césure quatrain par quatrain
a acquis une autorité à partir du livre de 1982 de Cornulier Théorie du vers et Philippe Rocher et
d’autres ont écrit dans cette continuité-là, ainsi que plusieurs rimbaldiens
qui ne sont pas métriciens, mais qui parce qu’ils éditaient « Tête de
faune » ou parce qu’ils le commentaient se sont rabattus sur cette
autorité.
Je n’ai
pas le livre de Bobillot sous la main Le
Meurtre d’Orphée, ni divers écrits rimbaldiens sur la mesure de « Tête
de faune ». Notons que, dans Théorie
du vers, l’étude portant essentiellement sur des alexandrins, le cas de
« Tête de faune » est traité cavalièrement dans une note de bas de
page avec un renvoi à un article de l’auteur de 1979. Je cite la note 1 au bas
de la page 260 :
Tout de même, il faut mentionner à
part la « Tête de faune », où l’isométrie théorique (trois quatrains
de « décasyllabes ») recouvre une déconcertante et incertaine variété
métrique (cf. Cornulier, 1979a, p.309-315). C’est là, avant même la rencontre
avec Verlaine, peut-être le texte métriquement le plus verlainien de Rimbaud,
et une étape vite franchie.
Cette
note concentre des erreurs qui témoignent qu’elle date de 1982. Cornulier croit
que le poème a été composé avant la rencontre avec Verlaine, avant la montée à
Paris en septembre 1871. Il croit que la métrique floue de « Tête de
faune » est verlainienne, ce qui est inexact. Il sous-entend aussi que
« Tête de faune » est une étape brève du passage de Rimbaud de la
versification régulière à celle des poèmes « nouvelle manière »,
alors que « Tête de faune » doit être envisagé par le chercheur comme
peut-être le premier poème en vers « nouvelle manière ». Cornulier
affirme ici que le poème offre un cas de « variété métrique », donc
une pratique de plusieurs césures distinctes en l’espace de douze vers. Ce
point de vue a été fixé dès 1979 et n’a plus été remis en cause depuis, ni par
Cornulier, ni par ceux qui s’en réclament : Marc Dominicy, Philippe
Rocher, Jean-Michel Gouvard, Jean-Pierre Bobillot, etc. Or, il y a une
anomalie, une benoîte corne qui couille en métricométrie. En effet, Théorie du vers nous enseigne que le
vers naît d’une égalité de mesures syllabiques : mesures simples d’une à
huit syllabes ou mesures composées 3-6, 4-6, 5-5, 6-6, à quoi ajouter 3-6, 4-5,
5-4, 5-6, 3-8, 5-8, 6-8 pour ceux qui savent, et bientôt 4-7. L’idée d’égalité
signifie qu’un vers ne peut pas être vers par lui-même, un vers n’est vers que
par égalité avec un autre segment syllabique. C’est le même principe que pour
le mot « frère », précise Cornulier. Un alexandrin isolé peut être
identifié comme vers parce que l’alexandrin est un élément important de la
culture française. La culture va compenser dans le cas des vers isolés. Dans un
poème, c’est la pression d’ensemble qui fait qu’on identifie une césure unique
pour tous les vers alignés sur une mesure, pour tous les vers alignés dans une
construction en strophes. Voilà pour dire vite et assez clairement. Or,
« Tête de faune » est un poème en trois quatrains seulement,
autrement dit en douze vers. Le premier quatrain aurait une mesure exclusive
4-6, il se trouve que c’est la mesure littéraire principale de ce vers. Le
premier tiers du poème impose donc la mesure canonique.
Qu’en
est-il du passage au vers 5 de « Tête de faune » ? Cavallaro
soutient, à la suite de Cornulier et d’autres, que brutalement la césure se
décale d’une syllabe et que cela coïncide avec l’apparition du faune. Autrement
dit, l’ordre établi est bousculé par le faune. Mais pour que cette lecture soit
juste, il faut considérer tous les éléments. Quand il arrive au vers 5, le lecteur
a déjà une césure en tête qu’il fait jouer comme une clef ! C’est
d’ailleurs la raison de sa surprise. C’est possible que pour la suite il faille
réellement changer de mesure à partir du vers 5, mais il faut que ce soit fait
sans retour, car le lecteur peut chercher au-delà du vers 5 si la mesure
initiale revient ou non, et à l’époque de Rimbaud on peut être d’autant plus
porté à le faire qu’on est de plus en plus habitués aux césures déviantes
locales avec effet de sens avant que la césure normale ne reprenne ses droits,
et les poètes considéraient qu’il fallait lire la césure déviante comme une
césure forcée pour en apprécier le jeu de mots technique à la césure. Cela se
retrouve dans les conclusions actuelles des métriciens sur les alexandrins. Les
deux enjambements de mots consécutifs aux vers 11 et 12 du « Bateau
ivre » sont interprétés comme jouant d’un effet de sens dans le cadre
d’une lecture à césure forcée « tohu-/bohus »,
« pén/insule ». Il en va de même pour deux vers consécutifs du poème
« Le Voyage » de Baudelaire. Donc, avant de dire que la césure se
déplace au vers 5, il faut inspecter s’il n’y a pas un calembour métrique en
considérant la césure normale du 4-6, et ensuite il faut étudier si la mesure
5-5 prend clairement le relais, parce que si elle ne prend pas le relais, que
devient la thèse de Cornulier sur la pression d’ensemble qui fait la
césure ? Ces mêmes questions vont se poser pour le troisième quatrain,
dans l’idée d’un passage de 5-5 à 6-4, mais comme l’idée d’un second quatrain
en 5-5 n’est pas avérée, on va devoir confronter aussi l’hypothèse du 6-4 à
celle du 4-6 dans le troisième quatrain. Il faut étudier les trois cas de
figure, pas seulement l’opposition du 5-5 au 6-4. Tout au long du poème, il ne
faut cesser d’interroger la pertinence du 4-6.
Le 4-6
pourrait être dominant sur les trois quatrains, ce qu’une étude quatrain par
quatrain aurait fait perdre de vue. On va voir que c’est bien cela qui s’est
passé. Les métriciens ont négligé la stabilité de la lecture en 4-6 face à une
lecture où le déplacement de la césure n’aboutit à pas à ce qu’on lui
demande : une plus grande stabilité des césures. Il leur a manqué aussi
une plus grande attention aux calembours métriques.
Il existe
deux versions connues de « Tête de faune ». Il existe la version des Poètes maudits du chapitre « Pauvre
Lélian » avec une publication initiale par Charles Morice dans la Revue critique. Morice avait commis une
coquille « en rire » au lieu de « en rires ». Pour la
ponctuation, il y a des divergences entre la transcription de Morice et celle
du prote de Vanier pour Les Poètes
maudits (il faudrait consulter les épreuves corrigées par Verlaine quant à
la transcription du poème). Mais les différences de ponctuation n’altèrent pas
l’étude métrique du morceau. En revanche, il existe une deuxième version du
poème, celle recopiée par Verlaine dans la suite paginée passée de Forain à
Millanvoye. Et la version manuscrite connue est moins régulière que la version
des Poètes maudits.
Mais
justement que nous fassions l’étude de la version la plus régulière ou celle de
la version la moins régulière, à chaque fois la thèse d’un déplacement de la
césure ne tient pas face à un examen minutieux.
Commençons
par la version Morice / « Pauvre Lélian ». Je vais donner la transcription
de Morice telle quelle, ne corrigeant que la coquille « en
rires » :
Dans la feuillée,
écrin vert taché d’or,
Dans la feuillée
incertaine et fleurie
D’énormes fleurs
où l’âcre baiser dort,
Vif et devant
l’exquise broderie
Le Faune affolé
montre ses grands yeux
Et mord la fleur
rouge avec ses dents blanches ;
Brunie et sanglante
ainsi qu’un vin vieux
Sa lèvre éclate
en rires par les branches :
Et quand il a
fui – tel un écureuil,
Son rire perle
encore à chaque feuille,
Et l’on croit épeuré
par un bouvreuil
Le baiser d’or
du bois qui se recueille.
J’ai
souligné en rouge une lecture en décasyllabes littéraires traditionnels. Le
premier quatrain est exclusivement en hémistiches de quatre puis six syllabes.
Il n’y a pas à pousser l’enquête plus loin. Il faut plutôt dire que Rimbaud
accentue même son évidence. Nous avons une répétition du même hémistiche
« Dans la feuillée » pour les deux premiers vers, ce qui revient à
exhiber la mesure du vers. Cette simple répétition signifie clairement que nous
avons affaire à du 4-6. Le vers 3 conforte la mesure avec une autre répétition
« fleurie » à la rime du vers 2, fin d’un second hémistiche si vous
préférez. Cette fin d’hémistiche est suivie par la mention « fleurs »
à la première borne métrique qui suit, la fin du premier hémistiche du vers 3.
On a bien un caractère successif : fin d’un hémistiche et fin du suivant.
Le quatrième vers n’est pas le plus classique avec la préposition
« devant » qui précède la césure, mais notez l’esquisse de calembour
métrique que cela suppose en même temps : « devant l’exquise
broderie » du vers ou devant la césure qui brode le texte en fait une
poésie en vers.
Pour le
second quatrain, le prétendu basculement dans le 5-5 n’est pas si évident. La
mesure 5-5 n’est certainement pas exclusive et elle n’est pas naturelle pour le
vers 8 : « Sa lèvre éclate en / rires par les branches. » Je
précise que grâce à mon emploi de la couleur rouge il vous suffit de lire une
syllabe au-delà pour identifier l’éventuelle césure à la cinquième syllabe.
Trois vers du second quatrain pourraient être 5-5, les vers 5 à 7, mais ça ne
s’impose pas pour le vers 8, ce dont Cavallaro fait l’aveu dans l’extrait cité
plus haut de sa notice. Dire que le vers 8 fait transition, c’est essayer de
faire dire aux faits ce qu’ils ne disent pas, car pour le vers 8 entre les
trois césures éventuelles en compétition, c’est la césure 4-6 qui est la plus
naturelle ! Et cette césure 4-6 peut facilement s’imposer pour le vers 6
quand on sait l’abondant recours que fait Rimbaud aux rejets d’adjectifs de
couleur d’une syllabe dans ses vers dès 1870, soit à la césure :
« Tranquille. Il a deux trous / rouges au côté droit », soit à
l’entrevers : « table / Verte ». Cornulier, Cavallaro et les
métriciens devraient plutôt considérer que si on prend le quatrain à part nous
avons une alternance 5-5 pour les vers impairs et 4-6 pour les vers pairs. On
va garder de côté la recherche de calembours métriques en 4-6. Notons aussi que
la perturbation ne s’étendrait que sur trois vers consécutifs 5 à 7, ce qui est
l’étape provocatrice suivante après les cas cités plus haut de
« Voyage » ou du « Bateau ivre ». Pour l’instant, la thèse
de Cornulier est fausse en ce qui concerne le second quatrain, voilà qui est
déjà acté. Dans le meilleur des cas, nous avons affaire à une alternance des
deux mesures. Je ne perds pas mon temps à montrer que la mesure 6-4 nous
vaudrait une lecture acrobatique impertinente si on s’y amusait au plan des
deux premiers quatrains.
Passons
au troisième quatrain. La lecture en 6-4 n’est pas exclusive, elle n’est pas
naturelle au vers 9 qui a d’ailleurs une apparence rythmique de 5-5, le modèle
prétendu et du moins apparent du second quatrain. La lecture en 6-4 n’est
possible que pour les trois derniers vers, mais elle ne s’impose pas pour
autant. Elle peut s’imposer à l’esprit de celui qui ne l’oppose qu’au 5-5,
puisque le 5-5 est impertinent sur les trois derniers vers, mais elle ne
s’impose pas si on prend en considération la mesure normale 4-6 recherchée par
le lecteur qui n’a pas oublié la scansion de la répétition initiale « Dans
la feuillée », les feuilles bougeant dans un axe qui ne se perd pas. Les
vers 10 et 12 se lisent sans problème comme du 4-6, et cette lecture peut aussi
se faire aisément avec en prime un calembour métrique pour le vers 9 :
« Et quand il a / fui – tel un écureuil, » alors que la lecture en
6-4 est gratuite et artificielle pour ce vers : « Et quand il a fui,
- tel / un écureuil[.] » Sur l’ensemble du poème, il n’y a que trois vers
qui à cause d’un enjambement de mot pose une difficulté à la mesure 4-6 :
les vers 5, 7 et 11. Sur l’ensemble du poème, on ne peut en dire autant pour
les mesures 5-5 et 6-4. Le 4-6 domine le dernier quatrain et non le 6-4, ce que
renforce le fait qu’il soit la mesure déclarée et attendue depuis le premier
quatrain, e que renforce aussi le fait que le premier vers du dernier quatrain
fasse du 6-4 la lecture métrique la moins envisageable sur les trois en
compétition. Le 4-6 fait jeu égal avec le 5-5 apparent dans le second quatrain.
Etudions
les possibles effets de sens d’une configuration 4-6 appliquées aux vers du
second quatrain puis du troisième quatrain. Partons de constats
imparables ! Il y a une symétrie évidente entre le vers 6 et le vers
8 : « Et mord la fleur rouge… », « Sa lèvre éclate en
rires… » La bouche mord une fleur et impose son rire aux branches, un rire
qui est présenté comme l’équivalent d’éclats de sang : « Sa lèvre
éclate en rires par les branches ». La lèvre est une partie rouge du
corps, une fleur sur un visage même faunesque si on peut dire. Il y a une idée
de sang dans la morsure d’une fleur rouge puisque se superpose l’idée qu’elle
est désormais rouge d’avoir été mordue, et cela peut passer par plusieurs jeux
de connotations : la rougeur de l’émotion érotique comme le sang provoqué
par la morsure comme si la fleur n’était pas un végétal. Il y a un rejet à la
césure 4-6 pour le vers 8 : « Sa lèvre éclate / en rires… » Le
rejet, classique chez Rimbaud, du « rouge » est identifiable au vers
6. Partant de tels constats, reportons-nous au vers 7 : « Brunie et
sanglante ainsi qu’un vin vieux[.] » C’est l’adjectif
« sanglante » qui chevauche la césure dans une configuration 4-6.
Nous avons donc une unité de calembour métrique 4-6 pour l’ensemble des vers 6
à 8.
Passons
au vers 5. Il y a dans cette version un jeu phonétique possible entre les fins
d’hémistiche de quatre syllabes : « Le Faune affol…é »,
« Et mord la fleur… rouge », dans la mesure où phonétiquement
« fol » se rapproche un peu de « fleur » et plus encore de
« feuillée ». Cela est incertain de prime abord, mais pensons aux
langues étrangères ou au mot « folio ». L’affolement est aussi
l’expression d’un déséquilibre et l’affolement doit gagner la fleur rouge
mordue. Il y a aussi un jeu interne au premier hémistiche du vers 5 :
« Fau… » et « fo… » L’affolement est très clairement
l’équivalent d’une feuillée agitée qui brouille la césure qui permet le
franchissement de la limite, puisque le faune n’est plus seulement devant la
broderie, mais il la pénètre du regard et y mord.
Si vous
n’admettez pas cette lecture pour le vers 5, malheureusement pour vous, le seul
autre vers qui fait difficulté à la mesure 4-6 se prête à une analyse
similaire : « affolé » contre « épeuré », nous sommes
dans le même champ lexical et dans une configuration 4-6 nous avons d’un côté
le rejet du « é » de « affolé » après la césure et de
l’autre l’isolement du premier de « épeuré en contre-rejet ». Dans
les deux cas, le radical expressif « fol » ou « peur » est
mis en relief à la césure, soit devant la césure, soit juste après.
A propos
de l’alexandrin, Cornulier et Gouvard dénoncent les lectures métriques qui
identifient des trimètres purs au nom d’une confusion de la mesure avec le
rythme. Or, le 5-5 et le 6-4 ne sont-ils pas des rythmes qui cachent la réalité
de la mesure dans « Tête de faune ».
Reprenons
l’analyse sous l’angle rythmique. Rimbaud en a joué pour effectivement
déconcerter son lecteur et c’est ce qui fait qu’en surface le discours de
Cavallaro soit assez vrai et ait l’apparence de sonner juste.
Le
premier quatrain est non seulement clairement 4-6 par son rythme, mais les vers
ont un rythme ternaire qui n’est pas sans faire songer aux expérimentations du
vers de onze syllabes dans « Larme ». Le rythme 4-3-3 est identique
pour les deux premiers vers, il est faussé dans les deux suivants par la place
du « e » de fin de mot et par l’emploi d’épithètes antéposées à un
nom, mais l’allure ternaire reste perceptible.
Dans la feuillée,
écrin vert taché d’or,
Dans la feuillée
incertaine et fleurie
D’énormes fleurs
où l’âcre baiser dort,
Vif et devant
l’exquise broderie,
[…]
Les trois
premiers vers du second quatrain imposent le contraste d’un moule rythme
binaire 5-5 dont il ne faut pas préjuger trop vite qu’il coïncide avec la
mesure du vers, mais le rire métrique du vers 8 est plutôt de retour au rythme
initiale du premier quatrain avec le même bémol du « e » de fin de
mot que pour les vers 3 et 4 :
Le Faune affolé montre ses
grands yeux
Et mord la fleur rouge avec ses
dents blanches ;
Brunie et sanglante ainsi qu’un
vin vieux
Sa lèvre éclate
en rires par les branches :
Cette
lecture peut être brouillée par l’idée d’une séquence indissociable
« éclate en rires », mais la lecture « Sa lèvre éclate… en rires
par les branches » est tout à fait acceptable, et surtout « éclate en
rires » offre le même champ lexical des effets de sens à la césure que
« mord la fleur… rouge » et que « sang…lante », adjectif
qui qualifie précisément cette lèvre qui éclate en rires ! L’hémistiche
« Et mord la fleur » est aussi un clair rappel de « fleurie /
D’énormes fleurs ». En anticipant sur la lecture de la deuxième version du
poème, je fais remarquer que la variante du vers 4 : « Vif et crevant
l’exquise broderie » renforce l’évidence d’un recours exprès à un effet de
sens à la césure normale, le participe présent « crevant » rejoint
les effets de sens : « mord la fleur rouge » ou
« mord les fleurs rouges », « sanglante » et « Sa
lèvre éclate en rires ». Et cela concerne un noyau de vers quasi
consécutifs : vers 4 à 8, un groupe de cinq vers où seul le vers 5 n’entre
pas dans la même thématique d’effet de sens à la césure. Je reviens à la
version Morice de 1884 en traitant du rythme du dernier quatrain. Le vers 9
relance le moule binaire des vers 5 à 7. Le vers 10 relance le rythme ternaire
initiale, mais en le corrompant un peu plus avec une courbe 4-2-4. Le rejet
d’un adverbe dissyllabique tel que « encore » à la césure est un jeu
d’écriture marquant des tragédies classiques de Corneille et Racine, ce qui
fait que la lecture 4-6 s’impose naturellement dans le cas de ce vers, alors
même que dans l’absolu la lecture 6-4 est possible. En clair, le vers 6-4 ne peut
plus plus être dominant dans le cas du dernier quatrain. Il ne s’impose pas à
plus de la moitié du quatrain, mais pire encore il ne s’impose pas sur l’un
quelconque des deux premiers vers, ce qui est pourtant capital pour imposer sa
mesure. Si on joue à filtrer une mesure prédominante, on le fait au début, pas
à la fin, surtout quand sur l’espace concis de douze vers le lecteur est
toujours marqué par la cadence de la répétition initiale « Dans la
feuillée ». Le vers 11 peut, il est vrai, se lire en 6-4, il s’agit enfin du
vers où sa lecture est la plus naturelle, mais ça vient un peu tard, et surtout
on en restera là puisque pour le dernier vers nous avons de nouveau le rythme
ternaire 424 qui fatalement permet la lecture 4-6 comme la lecture 6-4, sauf que
la lecture 6-4 n’est censée s’imposer que dans deux cas de figure, soit il
s’agit de la mesure dominante avant la lecture du vers en question, ce que nous
avons vu ne pas être le cas, soit la lecture 4-6 est entravée et justifie une
licence à l’italienne, mais je viens de dire que le rythme apparent 424
autorisait de toute façon la lecture 4-6 qui se trouve être la mesure dominante
des onze premiers vers du poème avec même des exhibitions ostentatoires :
répétition « Dans la feuillée », allure globale du premier quatrain,
calembours métriques, et aussi l’écho « fleurs » en fin de premier
hémistiche pour les vers 3 et 6. Il faut ajouter que la lecture avec césure
permet de créer une pulsation émotionnelle, de créer si vous préférez des
suspens à la lecture du vers final qui est la chute du morceau : « Le
baiser d’or / du bois / qui se recueille. » Et justement, dans la version
manuscrite connue, cette réalité est soulignée par l’adjonction d’une virgule
devant la relative : « Le Baiser d’or / du Bois, / qui se recueille. »
Certains penseront que la virgule renforce le 6-4, mais non elle renforce la
lecture rythmée ternaire expressive. Et maintenant que j’ai traité de l’ensemble
du dernier quatrain et de la construction rythmique 424 des vers 12 et 14 qui
entourent le vers 13, je me permets de faire remarquer que le mot « épeuré »
de trois syllabes comporte à ses extrémités deux voyelles aiguës « é »,
le premier « é » préfixe qui fait syllabe à lui tout seul est
précisément à la quatrième syllabe, le second « é » de terminaison
est précisément à la sixième syllabe, ce qui suggère en douce une nouvelle
référence à un rythme 4-2-4, et pour le lire, il faut inclure le premier « é »
de « épeuré » dans le premier membre de quatre syllabes qui
correspond comme par hasard au premier hémistiche de la configuration canonique
4-6 : « Et l’on croit é/peuré/ par un bouvreuil ».
Et quand il a fui – tel un
écureuil,
Son rire perle
encore à chaque feuille,
Et l’on croit épeuré par un bouvreuil
Le baiser d’or du bois qui se
recueille.
Vous
allez, malgré tout, me dire que les césure sur « affol-é » et « é-peuré »
sont des cas trop extrêmes pour être vraisemblables. Vous osez peut-être penser
la même chose pour « sanglante » malgré l’environnement d’effets
métriques aux mêmes visées de sens. Je vais revenir sur cette réticence que vous
pouvez avoir plus loin. Je passe maintenant à la version Forain-Millanvoye.
Dans la feuillée
écrin vert taché d’or
Dans la feuillée
incertaine et fleurie
De fleurs splendides
où le baiser dort,
Vif et crevant
l’exquise broderie,
Un faune effaré
montre ses deux yeux
Et mord les fleurs
rouges de ses dents blanches :
Brunie et sanglante
ainsi qu’un vin vieux
Sa lèvre éclate en
rires sous les branches.
Et quand il a fui
– tel qu’un écureuil –
Son rire tremble encore
à chaque feuille
Et l’on voit épeuré
par un bouvreuil
Le Baiser d’or du
Bois, qui se recueille.
L’analyse
métrique ne change en rien malgré les variantes pour onze de ces douze vers.
Notez que, sans préjuger de la chronologie des deux versions, le remplacement
verbal au vers 10 « perle » par « tremble » respecte l’idée
d’une césure normale après la quatrième syllabe. Notez que le remplacement de l’adjectif
« affolé » par « effaré » ne change rien à l’isolément du « é »
derrière la césure normale. Une remarque similaire peut être faite pour le
remplacement de « croit » par « voit » au vers 11, puisque
le « é » de « épeuré » continue d’être isolé devant la
césure normale. J’ai déjà commenté l’effet de sens de la variante « crevant ».
Le passage au pluriel au vers 6 de « fleur rouge » à « fleurs
rouges » ne change rien au caractère acceptable du rejet de l’adjectif de
couleur en fonction d’une lecture du vers en 4-6. Au contraire, la mention au
pluriel atténue l’effet rythmique du 5-5. J’ai déjà commenté l’effet de
scansion augmentée pour le dernier vers avec l’adjonction d’une virgule.
Il ne
reste que le cas du vers 3 où vous me retournerez mon argument de dilution du
5-5 par la présence comptable du « e » final de « rouges au
pluriel. En effet, le vers 3 offre un cas de césure à l’italienne : « De
fleurs splendides où le baiser dort, » type de césure déjà exploitée par
Villiers de l’Isle-Adam et aussi par Leconte de Lisle dans un vers du second Parnasse contemporain, ce que Rimbaud ne
pouvait donc pas ignorer : « Plus haut que ce tumul/te vain, comme il
parla » (Kaïn, vers non maintenu dans les éditions ultérieures au sein de
recueils).
Rimbaud
ne pratiquait pas la césure dans ses poèmes en vers « première manière ».
« Tête de faune » est clairement le premier poème en vers « nouvelle
manière ». La présence dans la suite paginée établie par Verlaine invite à
penser que la version avec la césure à l’italienne « splendides » est
antérieure à l’exil provisoire de Rimbaud à partir des environs du début du
mois de mars 1872. On peut penser aussi que l’autre version Morice qui selon
Raynaud vient soit de Charles Cros, soit de Banville, est la première version à
cause de sa plus grande régularité, et à cause aussi du don à Cros ou à
Banville (l’idée d’un don à Banville prédominant dans les écrits de Bienvenu et
Bivort, ce qui peut se concevoir mais n’a pas pour autant un plein statut d’évidence),
car on imagine mal Rimbaud remanier le poème et en donner une version plus sage
à Banville ou à Cros en mai 1871 quand les tensions ne font que s’aggraver. De
toute façon, la lecture avec césure à l’italienne « splendides »
atténue l’évidence du 4-6, mais sans qu’aucune des deux mesures en compétition
ne vienne ici prendre le dessus. La lecture 6-4 est inenvisageable et la
lecture en 5-5 supposerait une lecture à césure féminine, ce qui serait changé
une proscription classique par une autre. La lecture 4-6 demeure donc exclusive
pour le premier quatrain, malgré le chahut. Enfin, l’adjectif « splendides »
qui apparaît sur cette version coïncide avec ce que je dis pour le morceau en
deux quatrains « Est-elle almée ?... » Nous passons d’une pièce
en trois quatrains à une autre en deux quatrains. Dans « Est-elle almée ?... »,
dans le cas d’une lecture avec une césure après la quatrième syllabe, la seule
difficulté réelle vient de l’enjambement de mot sur l’adjectif « splendide »
au vers 3, et c’est précisément au vers 3 de la version Forain-Millanvoye de « Tête
de faune » que nous avons l’occurrence de l’adjectif « splendides »
au pluriel avec césure à l’italienne. Au vers 3 de « Est-elle almée ?... »,
l’adjectif est au singulier et le « e » est élidé par la suite :
« splendide étendue ». L’expansion des fleurs dans « Tête de
faune » : « fleurie / D’énormes fleurs » ou « fleurie
/ De fleurs splendides… » a son équivalent dans « Est-elle almée ?... » :
« Souffler la ville énormément florissante », vers clairement lisible
en 4-7 amené par le suspens au vers précédent « où l’on sente ». Il
est question de « fleurs feues » ce qui nous amène là encore sur le
terrain des reprises des mots de la famille du mot « fleur » : « fleurs
feues » et « florissante » face à « fleurie », « fleurs »
et « fleur(s) ». Ajoutons que « souffler » fait de la ville
une sorte d’équivalent dans l’expansion du faune dont la lèvre éclate en rires.
Cela fait
assez d’éléments en commun entre les douze vers de « Tête de faune »
et les huit vers de « Est-elle almée ?... » Vous me répliquerez
peut-être que dans « Tête de faune » la césure sur « splendides »
est à l’italienne, détachement du « e » final de « splendides »
alors que dans « Est-elle almée ?... » la césure est entre les
syllabes « splen » et « di ». Mais, outre que des
enjambements de mots au milieu de mots ont déjà lieu dans des alexandrins
au-delà d’un Verlaine ou d’un Rimbaud, il faut comprendre que Verlaine a
introduit un nouveau jeu qui consiste sur un même mot ou sur une même
expression de déplacer d’une syllabe la césure. Dans « Colloque
sentimental », poème conclusif des Fêtes
galantes, Verlaine a pratiqué la césure sur un trait d’union en imposant un
contre-rejet à deux monosyllabes étroitement solidaires du verbe à l’impératif
qui les précède :
–
Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
Il ne s’agit
pas d’un 6-4, mais bien d’un 4-6 avec rejet de « -vous donc » après
le verbe « voulez ». Dans sa comédie « Les Uns et les autres »
datée de septembre 1871, rue Nicolet, ce qui nous renvoie précisément à l’arrivée
de Rimbaud dans cette maison de la belle-famille Mauté de Fleurville, Verlaine
a déplacé l’audace à la césure d’une syllabe sur la même expression, cette fois
au plan d’un alexandrin (scène 3) :
ROSALINDE : Parlez-moi.
MYRTIL : De quoi voulez-vous donc que je cause ?
Si vous
écartes les didascalies en majuscules, les noms de Rosalinde et Myrtil, vous
avez un alexcandrin dont la césure ne passe pas après le verbe « voulez »,
mais au milieu de ce verbe en isolant sa terminaison « -ez » : « De
quoi voul…ez-vous donc que je cause ? » Cela suppose une diction
particulièrement affectée dans une mise en scène avec des acteurs ! Il
faut trouver une formule pour faire passer la césure à la diction, tel est le
défi tendu aux acteurs ! Et vous aurez remarqué que ce vers que je cite
pour justifier le glissement de césure sur l’adjectif « splendide(s) »
entre deux poèmes de Rimbaud justifie précisément le détachement des trois « é »
de deux des trois seuls vers de « Tête de faune » où la lecture 4-6
semble fortement entravée : « affol-é » avec variante « effar-é »
et « é-peuré ». J’ajoute que si Rimbaud a pu découvrir cette
invention toute fraîche de Verlaine sitôt arrivé rue Nicolet en septembre 1871,
tout aussi précocement dans les semaines qui ont suivi, Verlaine a composé un
sonnet à deux mains avec Rimbaud où figure une césure au milieu de la forme
particulière « jusqu’à » que Victor Hugo avait employé devant la
césure dans ses Châtiments, ce qu’avait
imité Catulle Mendès dans un vers de son recueil Philoméla : « […] jusqu’à / des juges suppléants »
chez Hugo. Verlaine décale la césure pour cette expression : « « jusqu’/au
cœur de son ourlet », avec un effet de hoquet qui confine au génie. C’est
Rimbaud lui-même qui a recopié ce sonnet et donc ce vers de Verlaine dans l’Album zutique dès la mi-octobre 1871.
Vous avez donc des preuves patentes, et je peux en aligner d’autres, que le
décalage d’une syllabe de la césure sur une expression pour aggraver les
audaces est une pratique consciente de Rimbaud et Verlaine. Le réemploi du même
adjectif « splendide » en juillet 1872. Vous ouvrez un dictionnaire
au hasard, les chances de tomber deux fois de suite sur la page contenant le
mot « splendide » sont faibles, si je peux me permettre de vous
imager la coïncidence de réemploi de l’adjectif. Il n’y a pas des centaines de
vers entre l’invention de « Tête de faune » et celle de « Est-elle
almée ? » où on admire des enjambements de mots à la césure de la
part de Rimbaud. Il est impossible de trouver ce rapprochement anodin,
hasardeux.
Donc, tous les vers de "Tête de faune" peuvent justifier d'une césure traditionnelle 4-6 et d'effets de sens convergents. Par la solidarité des rapprochements entre poèmes, il se dessine l'idée d'une lecture forcée de césures pour tous les poèmes "nouvelle manière" de Rimbaud. Une lecture avec un changement de césure quatrain par quatrain n'offre non seulement pas un profil moins chahuté des césures, mais cela offre un déplacement en soi étrange pour une absence de signification profonde des césures, alors qu'en 4-6 chaque césure a du sens et des effets de sens communs sont partagés par plusieurs césures.
Les
métriciens peuvent répondre à cela par le silence, mais le silence ça se mesure aussi,
surtout quand il est aussi long.
**
Un complément s'impose pour bien expliquer ce qu'il se passe. Michel Murat a lui aussi versé dans la formule d'un changement de césure quatrain par quatrain pour "Tête de faune" dans son livre L'Art de Rimbaud. Cette lecture partagée par les rimbaldiens et les métriciens est fausse comme je l'ai montré ci-dessus, et comme je l'avais déjà montré auparavant.
1) Cette lecture est contradictoire avec les principes de la métricométrie. J'approfondirai ce sujet. "Souvenir des Alpes" de Musset est en vers libres, donc il n'y a pas de pression d'ensemble d'une organisation en strophes comme c'est le cas dans "Tête de faune", et la dispersion des vers différents contribue à dispenser Musset de choisir exclusivement l'un ou l'autre des types de vers de dix syllabes. "Tête de faune" ne correspond pas à ce principe des vers mélangés. Et l'analyse d'un changement de césure quand on change de quatrain ne va pas de soi et pour être établie elle doit se confronter aux principes contraignants de la métricométrie, ce que ne font pas Cornulier, les métriciens et les rimbaldiens dans le cas de "Tête de faune".
2) Cornulier, Murat, Rocher, Cavallaro, Dominicy, etc., formulent que le poète change de césure quand il change de quatrain, mais ils disent en même temps que cela est fait de manière approximative. Cela crée un écran de fumée où si le vers ne semble pas avoir la mesure qu'on associe au quatrain c'est que Rimbaud renchérit dans la provocation, alors que ce caractère approximatif peut être le point de départ à l'inverse d'une contre-argumentation sur le prétendu changement de césure quatrain après quatrain. J'ai pratiqué la contre-argumentation et les résultats sont sans appel.
3) Si on change de césure, il faut une raison. Soit nous observons que la césure s'est déplacée parce que nous pouvons conclure à une plus grande stabilité des hémistiches et des frontières d'hémistiches, soit nous constatons une visée de sens. Or, sur ces deux plans, ça ne marche pas. Sur douze vers, il n'y a que trois vers qui sont vraiment perturbateurs pour la césure traditionnelle : un quart. Le premier quatrain a la césure traditionnelle exclusive 4-6. Seule l'analyse des deux autres quatrains est importante à bien mener. Or, le deuxième quatrain n'arrive à aligner que trois 5-5 consécutif. On reste dans l'échec d'un vers sur quatre, autrement dit un quart résiste, proportion équivalent au cas du 4-6 sur douze vers. Le troisième quatrain ne peut avoir que trois vers 6-4 et celui qui y échappe n'est autre que le premier censé créer la mesure. Nous retrouvons le défaut pour un quatre. Les 4-6 ne sont déviants que pour trois vers sur les huit derniers, le changement de césure quatrain par quatrain ne permet de réduire que d'une unité la déviance pour les deux derniers quatrains : 2 dur 8. On ne peut pas appeler ça un gain significatif. Qui plus est, le déplacement de la césure est pensé pour que les vers soient moins chahutés et donc on perd les effets de sens à la césure, il faudrait un effet de sens lié au déplacement, à la redistribution d'une syllabe d'un hémistiche à l'autre, mais rien de tel n'apparaît, ni n'est proposé.
4) En revanche, la lecture en césures forcées révèle des effets de sens organisés en série : "crevant / l'exquise broderie", "mord la fleur rouge ou les fleurs rouges", "Brunie et sanglante", "Sa lèvre éclate en rires", trois ou quatre vers selon les versions où la césure a un effet de sens convergent. Et ça vaut aussi pour "affolé montre ses grands yeux", "devant l'exquise broderie" et "a fui" où les effets de sens jouent sur la manifestation du faune au seuil de la feuillée.
5) Cornulier, suivi par tous les métriciens et rimbaldiens, fait de "Tête de faune" un poème unique au plan métrique, ce qui devrait lui conférer un prestige exceptionnel, il n'est ni classique, ni "nouvelle manière", il a son système à lui seul qu'il ne partage avec aucun poème. Ce raisonnement est parfaitement suspect, laisse songeur quant à un Rimbaud qui n'aurait pas exploité le filon, laisse perplexe quant à l'absence d'étude approfondie de ce poème unique depuis 1979 par Cornulier lui-même. Si ce poème est d'une telle importance, il ne faut pas le négliger, il aurait le prestige du cas unique.
6) En réalité, "Tête de faune" devrait être envisagé comme le premier poème en vers "nouvelle manière". S'il est isolé parmi les vers première manière, c'est pour une raison contextuelle toute bête. Il s'agit du premier poème de ce profil-là et Rimbaud l'a composé avant d'être éloigné de Paris. A son retour à Paris, en mai 1872, Rimbaud ne compose plus que des poèmes "nouvelle manière" et les aléas ont fait que le poème est définitivement associé aux vers "première manière" à cause d'une suite paginée, à cause aussi de la mention dans Les poètes maudits d'un poème que Verlaine a récupéré auprès de Cros ou de Banville. C'est pour des raisons contingentes que "Tête de faune" est isolé, pas parce qu'il témoignerait d'un système unique.
7) Je lis "Tête de faune" et tous les poèmes "nouvelle manière" en cherchant à y lire des césures forcées. Cette hypothèse mienne (qui n'en est plus une, j'ai démontré que j'avais raison) a été mentionnée par Philippe Rocher il y a environ une dizaine d'années dans la revue Parade sauvage, mais depuis plus un mot. Cornulier n'en parle jamais et il faut noter que ça l'embête forcément, puisque depuis 1979 il n'a jamais envisagé de lire les poèmes "nouvelle manière" avec des césures forcées. Les études récentes de Cornulier montrent qu'il commente l'éventualité de césures pour certains vers dans "Mémoire" et "Juillet", mais il le fait parce qu'il sait que j'ai la thèse de la césure forcée, il reprend mes propres idées sur les césures de "Juillet", mais il n'y donne jamais un tour systématique. Il y a une dizaine de poèmes à étudier, il freine des quatre fers. Pendant ce temps-là, j'ai prouvé la réalité de la césure forcée pour "Qu'est-ce", "Mémoire", "Juillet", "Jeune ménage", "Est-elle almée ?...", "Tête de faune". J'ai plaidé sa haute probabilité pour "Larme". J'ai des arguments pour "Michel et Christine" ou "La Rivière de Cassis", et il y a un petite résistance à la preuve de la "Conclusion" de "Comédie de la soif". Les preuves ne sont pas toujours du même ordre.
8) Dans le Dictionnaire Rimbaud, Cornulier m'a cité abondamment pour les vers d'une syllabe dans l'Album zutique, contre-balançant le travail de captation du sujet au profit de Chevrier. Ignorant qu'il était question de ce dictionnaire-là, j'avais répondu à une sollicitation antérieure de Cornulier qui me demandait mes principaux articles à citer dans un dictionnaire que je ne voulais pas être cité sur commande. Je croyais que c'était pour un dictionnaire non rimbaldien, etc. Bref, je ne suis pas tellement cité par Cornulier pour mes autres travaux métriques, mais je viens de vous en donner l'explication. Cependant, il n'en reste pas moins que partout ailleurs il n'est jamais question de ne fût-ce qu'effleurer l'hypothèse d'une lecture à césure forcée dans vers de 1872, alors même que l'absence de césure qu'on leur prête ne demande aucun effort créateur particulier. Ce n'est pas une difficulté d'écrire sans césure, mais la masque, ça oui, c'est de la prouesse sportive.
9) Oui, vous aurez reconnu un jeu de mots avec le titre de Roubaud "La Vieillesse d'Alexandre", mais c'est particulièrement pertinent dans le cas de cet article de remise en cause, ça tape on ne peut plus juste, "littéralement et dans tous les sens" comme dirait l'Autre.