Arthur
Rimbaud et François Coppée
Partie
I :
François
Coppée a appelé Arthur Rimbaud un « fumiste réussi » en persiflant
son projet affiché du sonnet « Voyelles ». Nul doute que Coppée
avait eu des échos des contributions zutiques où Rimbaud le parodiait
massivement en reprenant à l’envi sa forme de prédilection du dizain de rimes
plates. On peut en particulier se demander si quand Coppée déplore que les
voyelles O E et I forment le drapeau tricolore dans le sonnet
« Voyelles » il ne manifeste pas qu’il a lu le vers « Eclatent
tricolorement enrubannés » du dizain zutique « Ressouvenir ».
Mais Coppée a-t-il pu avoir une influence que lui-même n’aurait pas soupçonnée
sur l’élaboration du « Bateau ivre » et de
« Voyelles » même ? Poser cette question est provocateur, et j’ai
renoncé il est vrai à un titre aussi audacieux que celui-ci :
« Comprendre François Coppée, c’est comprendre Arthur Rimbaud ». En
réalité, c’est plus nuancé : comprendre les vers de Coppée permet de mieux
comprendre ceux de Rimbaud, puisqu’il y a eu une relative influence du premier
sur le second.
Coppée
serait purement et simplement un repoussoir. Rimbaud ne semble lui emprunter
que pour le tourner en dérision. Il est la tête de turc des membres du Zutisme.
Toutefois, Coppée a fortement inspiré la poésie de Rimbaud, puisque ce dernier le
cite ou le reprend textutellement dès ses débuts dans « Les Etrennes des
orphelins ». Il y aura une véritable floraison de parodies de Coppée dans
l’Album zutique durant les deux mois
d’octobre et novembre 1871, mais Coppée est souvent ciblé par Rimbaud. En mai
1871, le « Chant de guerre Parisien » démarque le « Chant de
guerre circassien ». Le poème « Les Corbeaux » peut supposer
encore des allusions aux vers de Coppée en 1872 et le poème en prose
« Aube », l’un des plus appréciés des Illuminations, offre une ressemblance formelle frappante avec un
dizain des Promenades et intérieurs,
la reprise « Rien ne bouge » et « Il est midi » qui devient
à l’imparfait « Rien ne bougeait » et « Il était midi ». A
peu près pour moitié, les contributions zutiques de Rimbaud sont des parodies
de Coppée, ce qui permet d’envisager que Rimbaud prête bien une attention
accrue à ce poète pourtant dénigré. Et à la lecture de deux autres parodies
zutiques dont les cibles sont Armand Silvestre et Léon Dierx, on se surprend à
identifier d’autres allusions à Coppée. J’ai déjà fait remarquer que les vers
du quatrain « Lys » de Rimbaud, en même temps qu’ils parodient un
sonnet païen bien précis d’Armand Silvestre, semble faire écho à deux poèmes du
Reliquaire, plus précisément à deux
poèmes de la section « Poèmes divers », celle même qui contient
d’ailleurs le « Chant de guerre circassien » : d’un côté, nous
avons la description dans le sonnet « Le Lys » d’un spécimen « dédaigneux »,
de l’autre, nous avons deux vers successifs dans une série négative mentionnant
la « famine » et les travaux » dans le poème « Les
Aïeules ». Précisons que dans son ensemble le sonnet « Le Lys »
peut être comparé à la façon de poser un cadre dans « Vu à Rome »,
tandis que les deux vers que je dégage du poème « Les Aïeules »
mentionnent le fait que rien n’arrive à troubler ces femmes, pas même les
travaux ou la famine, et ce verbe « troubler » est significatif pour
la lecture des « Remembrances du vieillard idiot ».
[…]
Et, comme
dédaigneux du contraste et du groupe,
Plus loin,
et sous la pourpre ombreuse du rideau,
Noble et
pur, un grand lys se meurt dans une coupe.
(dernier tercet du sonnet
« Le Lys »)
[…]
Mais ni la
pauvreté constante, ni la mort
Des
troupeaux, ni le fils aîné tombant au sort,
Ni la
famine après les mauvaises récoltes,
Ni les
travaux subis sans cris et sans révoltes,
Ni la
fille, servante au loin, qui n’écrit pas,
Ni les
mille tourments qui font pleurer tout bas,
En
cachette, la nuit, les craintives aïeules,
Ni la
foudre du ciel incendiant les meules,
Ni tout ce
qui leur parle encore du passé
Dans
l’étroit cimetière à l’église adossé
Où vont
jouer les blonds enfants après l’école,
Et qui
cache, parmi l’herbe et la vigne folle,
Plus d’une
croix de bois qu’elles connaissent bien,
Rien n’a
troublé leur cœur héroïque et chrétien.
[…]
J’envisage
les deux extraits que je viens de citer comme la source probable du vers 2 du
quatrain « Lys » de Rimbaud :
Dédaigneux
des travaux, dédaigneux des famines !
Les
aïeules pouvaient pleurer en cachette, mais ne se laissaient pas troubler par
la famine et la rigueur des travaux, à cause de leur héroïsme chrétien. Les lys
zutiques de Rimbaud, à l’image de celui de Coppée qui fait le fier en se
laissant mourir dans un vase, sont eux carrément dédaigneux des famines et des
travaux, ce qui fait écho à l’hostilité d’Armand Silvestre, Catulle Mendès et
François Coppée à l’insurrection populaire que manifestait la Commune. Je
précise que si Rimbaud parodie un poème précis d’Armand Silvestre dans le
quatrain « Lys », il le fait en reprenant des éléments de son poème
« Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs » où il n’était pas
question cette fois d’une influence directe d’Armand Silvestre que Rimbaud a rencontré
le 30 septembre au dîner des Vilains Bonshommes. Ce que je veux dire, c’est que
quand Rimbaud compose le quatrain « Lys » en ciblant Silvestre, il a
déjà une longue méditation faite quelques mois auparavant sur le problème de
l’abondance des lys en poésie. Il est évident que le sonnet « Le
Lys » de Coppée avait une valeur de repère dans les lectures de Rimbaud
et, je le répète, le poème « Les Aïeules » est à peu de distance du
poème « Lys » dans la section « Poèmes divers » du Reliquaire : trois poèmes les
séparent, à savoir « Chant de guerre circassien »,
« Vitrail » et « Le Fils des armures », et cerise sur le
gâteau, « Vitrail » est dédicacé « à Paul Verlaine » et
semble une des sources au morceau « Les Pauvres à l’Eglise ». A
l’article défini près, le quatrain de Rimbaud « Lys » a le même titre
que le sonnet « Le Lys » de Coppée… La parodie de Silvestre a très
bien pu se ressentir de la longue méditation des vers de Coppée par Rimbaud,
méditation qui reprenait de plus belle en octobre et novembre 1871 avec
précisément les autres contributions zutiques.
Proche
de « Lys » dans les pages de l’Album
zutique, le poème en trois quatrains « Vu à Rome » parodie bien
des poèmes et vers précis des Lèvres
closes de Léon Dierx, ainsi que probablement quelques poèmes de Dierx
encore inédits en octobre 1871, mais il a une allure d’ensemble qui me fait
penser à Coppée et tout particulièrement au poème liminaire du Reliquaire, poème intitulé
« Prologue » qui se trouve être rédigé en octosyllabes, ce qui rend
le rapprochement d’autant plus saisissant. Ce n’est pas tout, ce
« Prologue » est en tierce rime ou terza rima, ce qui rappelle l’exemple de La Divine Comédie de Dante, et pour un parnassien les exemples de
Théophile Gautier et aussi Catulle Mendès. N’oublions pas que « Vu à
Rome » fournit une reprise d’un mot rare à la rime dans Philoméla, l’adjectif écarlatine. Le
poème « Vu à Rome » décrit précisément un reliquaire et des reliques,
et nous basculons des parfums qui entretiennent la mélancolie chez Coppée à une
« immondice schismatique » fourrée dans des narines du côté zutique.
Citons
ce « Prologue » en terza rima.
Comme les
prêtres catholiques,
Sous les
rideaux de pourpre, autour
De la
châsse où sont les reliques,
Brûlent,
dans leur mystique amour,
Les longs
cierges aux flammes pures,
Fauves la
nuit, pâles le jour,
Qui jettent
des lueurs obscures
Sur les
bijoux tristes et noirs
Perdus dans
l’or des ciselures ;
Et de même
que, tous les soirs,
Ils font
autour du reliquaire
Fumer les
légers encensoirs ;
Dédaignant
la douleur vulgaire
Qui pousse
des cris importuns,
Dans ces
poèmes je veux faire
A tous mes
beaux rêves défunts,
A toutes
mes chères reliques,
Une
chapelle de parfums
Et de
cierges mélancoliques.
Pour
moi, la ressemblance est saisissante avec « Vu à Rome », tandis qu’il
est difficile d’imaginer des titres parnassiens plus proches symboliquement que
ces deux Reliquaire et Lèvres closes. Et dire que la première
édition des vers de Rimbaud reprendra le titre de ce recueil dont
« Prologue » est la pièce introductrice. Le discours de la tierce
rime de Coppée peut s’appliquer en partie aux aspirations poétiques d’un Léon
Dierx et cela doit s’étendre à pas mal de parnassiens. Notez que nous
retrouvons le dédain : « Dédaignant » après
« Dédaigneux ». Les mots et les rimes de ce « Prologue » ne
sont pas ceux de « Vu à Rome », me direz-vous ? Appréciez tout
de même les rapprochements saisissants : des « prêtres
catholiques » d’un côté et « Rome de l’autre », une relique
qu’on entoure, « mystique amour » contre « sécheresse
mystique », « légers encensoirs » contre « immondice
schismatique » et « poudre fine », « tous les soirs »
contre « tous les matins », « Une chapelle de parfums »
face à une « Sixtine » où domine une « immondice
schismatique », des « rêves défunts » face à des « nez fort
anciens », des « rideaux de pourpre » ou des « bijoux
tristes et noirs » ou de « chères reliques » face à une
« cassette écarlatine », « fumer » contre
« sèchent » et « sécheresse ».
Vu à
Rome
Il est à
Rome, à la Sixtine,
Couverte
d’emblèmes chrétiens,
Une
cassette écarlatine
Où sèchent
des nez fort anciens :
Nez
d’ascètes de Thébaïde,
Nez de
chanoines du saint Graal
Où se figea
la nuit livide
Et l’ancien
plain-chant sépulcral.
Dans leur
sécheresse mystique,
Tous les
matins, on introduit
De
l’immondice schismatique
Qu’en
poudre fine on a réduit.
Les
parodies ne portent pas sur les vers de Coppée, mais « Lys » et
« Vu à Rome » témoignent d’un arrière-plan mental, celui d’un poète
Rimbaud qui a digéré tout le substrat de la poésie de Coppée pour pouvoir le
rendre en surface ou le faire crier sous la critique implicite. Dans l’Album zutique, nous pouvons recenser
huit dizains à la manière de Coppée imaginés par Rimbaud, à quoi ajouter une
parodie de « poème moderne » pour humbles « Les Remembrances du
vieillard idiot ». La transcription d’un dizain étant déchirée, il nous
reste sept dizains et un poème moderne à la Coppée, mais il faut ajouter une
aura coppéenne autour de « Lys » et « Vu à Rome », sans
oublier que le monostiche attribué à Ricard est mis à la suite de deux
dizains. Cet arrière-plan mental n’est-il pas plus étendu dans le corpus
rimbaldien. Ne pourrait-il pas concerner « Voyelles » ou « Le
Bateau ivre » ? C’est à cette enquête que je vous convie.
François
Coppée est né à Paris en 1842, et l’année 1842 est l’année de naissance d’un
bon nombre de poètes parnassiens. Il n’a que douze ans de différence avec
Rimbaud, et il était de deux ans seulement l’aîné de Paul Verlaine. Il me
semble avoir rappelé une publication précoce de Coppée dans Le Monde illustré en 1863, sinon en
1864, mais je dis ça sous toute réserve. Son premier recueil a été publié en
1866 sous le titre de Reliquaire. Il
faut rappeler ici que Lemerre débutait alors en tant qu’éditeur des recueils de
poésies parnassiennes en publiant de côté un premier volume collectif, le
premier Parnasse contemporain, et de
l’autre de premiers recueils pour divers nouveaux venus, parmi lesquels Coppée,
mais aussi Verlaine qui apportait ses Poèmes
saturniens. Mérat avait publié ses Chimères
chez un autre éditeur, Charpentier, et Léon Dierx venait d’éditeurs différents
quand il amenait à Lemerre son troisième recueil intitulé Lèvres closes. Le recueil Le
Reliquaire de Coppée est donc contemporain de ceux de Dierx et de
Verlaine : Poëmes saturniens et Lèvres closes. Coppée est aussi alors un
proche de Verlaine. Si j’ai bien compris, le recueil Le Reliquaire est composé de quatorze poèmes principaux qui forment
le recueil au sens fort du terme puis d’une section de « Poèmes
divers » qui sont eux aussi au nombre de quatorze. Le premier des
« Poèmes divers », « Le Jongleur » est dédicacé à Catulle
Mendès. Il s’agit d’une imitation du style de Banville avec une nette allusion
au « Saut du tremplin » et, d’autant qu’on y trouve le mot
« baladins » à la rime ou l’idée de risquer sa tête sur les tréteaux,
« Le Jongleur » n’est pas sans faire penser à « Bal des
pendus ». Le dernier des « poèmes divers » est justement un
poème assez conséquent « Le Justicier » dédicacé à Banville même.
« Ritournelle » en décasyllabes de chanson (deux hémistiches de cinq
syllabes) fait penser à « La Mort des amants » de Baudelaire, sonnet
qui intéresse le Zutisme. Il y a quelques dédicataires que j’imagine de
l’entourage d’époque de Catulle Mendès : Judith bien sûr, puis Hotowitz et
Emmanuel Glaser. Le poème « La Mort du singe » est dédicacé à Ernest
d’Hervilly, figure parnassienne secondaire mais qui a rencontré Rimbaud à son
plus grand dam. « Ferrum est quod
amant » est dédicacé à Hérédia, puis « Vitrail » est
carrément dédicacé à Verlaine. A noter que « Le Fils des armures » a
un sujet qui s’inspire d’un poème de La
Comédie enfantine de Louis Ratisbonne. Sur les quatorze poèmes qui forment
le recueil principal, celui qui justifie du titre, il est peu de dédicaces,
trois seulement, mais significativement à côté d’une dédicace « A ma
mère » pour le poème « Une sainte », nous avons des dédicaces à
Albert Mérat et à Léon Valade, « L’Etape » et « Le
Cabaret ». Il n’est pas inutile de faire remarquer que dans le sonnet
« L’Etape », au vers 2, Coppée clame que la guinguette et l’amour ne
sont plus de saison. Le sonnet « Le Cabaret » fait songer à divers
poèmes de Verlaine, notamment à « L’espoir luit… » Il fait aussi
penser un peu à Rimbaud, non pour le cabaret vert, mais pour son vers 2 et ses
« mouches bourdonnant dans un chaud rayon d’août », ce qui fait
penser à « Voyelles », au « moucheron » de « Alchimie
du verbe », à la prairie de « Chanson de la plus haute Tour ».
Coppée
avait un indéniable talent à ses débuts. Le poème « Vers le passé »
auquel Rimbaud a repris l’hémistiche : « Par les beaux soirs
d’été », est une belle réussite. Il est composé de huit sizains à
dominante d’alexandrins avec des octosyllabes contrastifs au troisième et
sixième vers. Il contient la mention du nom anglais « spleen » au
premier vers, même si cette remarque peut sembler anecdotique plus de trente
ans après son emploi par un Philothée O’Neddy par exemple. Le titre « Vers
le passé » implique le souvenir, motif central des parodies zutiques de
Rimbaud et il s’inscrit clairement dans la continuité de l’annonce faite dans
le « Prologue ». L’hémistiche repris par Rimbaud doit inviter à une
confrontation de plus longue haleine entre « Sensation » et
« Vers le passé ». Nous y trouvons une forme conjuguée « dédaigne »
associée à un mépris de l’amour niais des seize ans, un mépris plus précisément
de cette naïveté dans l’amour. Je relève aussi cet hémistiche qui toujours m’a
fait penser à une sorte de cliché poétique populaire : « quitté des
anciens vœux ». Il y a des passages vraiment bien écrits dans « Vers
le passe », notamment le second sizain, surtout ses trois derniers
vers :
Car je
dédaigne enfin les baisers puérils
Et la foi
des seize ans, fleur brève des avrils,
Ephémère duvet des pêches,
Qui fait
qu’on se contente et qu’on est trop heureux,
Si la femme
qu’on aime a les bras amoureux,
L’âme neuve et les lèvres fraîches.
Je
dirais qu’ils ont été inventés après une lecture sentie de Musset. Mais c’est
le troisième sizain qui semble avoir inspiré en partie Rimbaud dans
« Roman » :
Elle est
évanouie à jamais, la candeur
Qui fait
que l’on s’éprend d’un petit air boudeur
Qui n’est bien qu’à travers le
voile,
Et qu’on
n’a pas de mots assez ambitieux
Pour dire à
ses amis qu’elle a de jolis yeux
Couleur de bleuet et d’étoile.
Le
début du cinquième sizain est remarquable également par son attaque et son art
consommé de la répétition :
Et pourtant
j’ai connu tout cela ; j’ai connu
Même ces
doux projets de bonheur ingénu
Dont l’âme si bien s’accommode :
L’hiver, le
coin du feu, la chambre aux sourds tapis,
Et, dans un
frais berceau, deux enfants assoupis
Auprès de leur mère qui brode.
Coppée
répète dans le même vers la cellule « j’ai connu » en la plaçant à la
rime avec un effet de contre-rejet peut-on dire. Au vers suivant l’adverbe « Même »
permet de donner du sens à la fracture causée par l’enjambement, on a un habile
appareil modulatoire qui est installé. L’expression « tout cela » est
en rejet à la césure et la répétition « j’ai connu » rend naturelle
les effets de la lecture suspensive, ce que soutient le choix des pronoms dans « tout
cela » qui ont bien sûr l’intérêt de facilement nous transporter du côté
des habitudes orales. Coppée avait une très grande maîtrise mélodique dès ses
débuts des rejets ou enjambements à la césure. Le rejet « à jamais »
est de l’ordre de l’oralité suspensive rendue dans ce vers : « Elle s’est
évanouie à jamais, la candeur » et on peut parler d’effet similaire à
celui de « tout cela ». Le rejet d’épithète passe bien avec une
poussée toute naturelle dans le vers : « Ne saura plus le charme
infini des aveux ». Il faut bien comprendre que ce n’est pas le tout de
placer des enjambements d’épithètes, il faut aussi qu’ils passent naturellement
dans la mélodie du poème. Coppée a aussi le tour gracieux dans l’idée, l’expression
et le passage de l’alexandrin à l’octosyllabe au plan des vers suivants :
Mais cet
espoir, hélas ! d’un avenir doré,
Ces apparitions,
ces rêves ont duré
Le temps d’une aube boréale,
[…]
Il
est vrai que les vers les plus célèbres de Malherbe ont servi de modèle !
J’avoue
avoir du mal avec la suite immédiate et ce passage au passé simple « partit »
qui jure mes oreilles. On reconnaît
Lamartine inspiré par du Bellay avec la mention « là » et l’idée d’un
pays de l’amour idéale (accord au féminin dans le poème). Le poème qui se
termine par une mention de « blanches cigognes » contient plusieurs
mentions de la « candeur » ou des « saintes blancheurs de [l’]âme ».
Il évoque aussi le retour d’un homme au « front très pâle » honteux
de ses « débauches » car en s’abandonnant à des plaisirs indignes il
a perdu l’aspiration au bonheur pur en amour. Ce sera évidemment un angle d’attaque
important pour notre Rimbaud parodiste. Le poème suivant « Solitude »
est un poème à la manière de Baudelaire où Coppée assimile son âme à une
chapelle diffamée parce qu’un prêtre s’y est pendu. Ce sonnet contient ce vers
remarquable pour la césure qui intéresse une réflexion transversale impliquant
Verlaine en particulier :
Ma
conscience est cette église de scandales ;
La
césure est après le déterminant « cette » et on peut faire un
parallèle conscience et âme avec ce vers des Fêtes galantes : « Votre
âme est un paysage choisi » où Verlaine qui s’inspire de Sainte-Beuve
place la césure après le déterminant « un ».
Plusieurs
poèmes du Reliquaire, et notamment
parmi les quatorze pièces centrales, s’inspirent des Fleurs du Mal.
Avec
des quatrains où alternent alexandrins et octosyllabes, ce qui n’est pas sans
rappeler là encore Baudelaire, le poème qui clôt la série principale de
quatorze pièces du Reliquaire porte
en titre le mot rare « Rédemption », mot que Rimbaud va reconduire,
mais dans un esprit bien différent, dans « Credo in unam » devenu « Soleil et Chair ». Le poème
lui-même fait moins penser à Baudelaire qu’à du Musset avec ce désir de pureté
retrouvé qui se mélange à une pointe finale cynique, puisque purifié par la
femme le « libertin repentant » que se pense Coppée se compare à un
spadassin qui essuie son épée après un crime. Coppée posait alors en pervers à
la Musset dans ses poésies, se dérobant in extremis à cette poussée de retour
coupable à la foi moralisatrice.
L’écriture
de « Rédemption » peut faire penser à des poètes antérieurs comme
modèle : ici Baudelaire, ici Hugo, ici Musset, mais il est difficile de ne
pas penser à une communion de style avec Verlaine, même si face à « Rédemption »
nous aurons la note bien différente de « Mon rêve familier » :
Quelquefois,
le dimanche, en robe étroite et grise,
Elle sort au bras d’un vieillard,
Laissant
errer la vague extase et la surprise
Innocente de son regard.
Outre
l’hémistiche « en robe étroite et grise, » Coppée a le tour divin d’un
Verlaine dans les deux enjambements successifs : « vague / extase »
et « surprise / Innocente ».
Les
quatrains suivants sont entre Hugo, référence évidente, et Verlaine dans l’épure :
Elle a le
charme exquis de tout ce qui s’ignore,
Elle est blanche, elle a dix-sept ans,
Elle
rayonne, elle a la clarté de l’aurore
Comme elle a l’âge du printemps.
Les heures
des longs jours pour elle passent brèves
Et, s’exhalant comme un parfum,
Elle voit
chaque nuit des blancheurs dans ses rêves,
Et toute sa vie en est un.
Telle elle
est, ou du moins je la devine telle,
Lys candide, cygne ingénu.
Je la
cherche, et bientôt, quand j’aurai dit : « C’est elle ! »
Quand elle m’aura reconnu,
[…]
La
puissance de ces vers étant réelle, on peut remarquer qu’il s’y enchâssait une
nouvelle mention des « blancheurs », ce qui faisait méditer Rimbaud
sardoniquement. On relève le tour synthétique « Lys candide ».
Puisqu’il
est question de Verlaine quelque peu, je vous annonce que je vais dans la suite
de cette grande étude « François Coppée et Arthur Rimbaud » rédiger
une sous-partie où il sera question des rencontres métriques entre Verlaine et
Coppée au plan des césures et des trimètres. Je ne le fais pas immédiatement,
car il y a une contrainte technique de recension qui prend du temps. Je
voudrais maintenant citer un poème inattendu du Reliquaire, il s’agit d’une pièce en alexandrins intitulée « A
tes yeux », ce sonnet me fait à la fois penser au « Bateau ivre »
et à « Voyelles.
A tes yeux
Telle, sur
une mer houleuse, la frégate
Emporte
vers le Nord les marins soucieux,
Telle mon
âme nage, abîmée en tes yeux,
Parmi leur
azur pâle aux tristesses d’agate.
Car j’ai
revu dans leur nuance délicate
Le mirage
lointain des Edens et des cieux
Plus doux,
que ferme à nos désirs audacieux
La figure
voilée et sombre d’une Hécate.
Hélas !
courbons le front sous le poids des exils !
C’est en vain
qu’aux genoux attiédis des amantes
Nous
cherchons l’infini sous l’ombre de leurs cils.
Jamais
rayon d’amour sur ces ondes dormantes
Ne vibrera,
sincère et pur, et les maudits
Ne retrouveront
pas les anciens paradis.
Le
début du poème assimile l’âme du poète à une frégate et le rapprochement subtil
que je fais avec « Le Bateau ivre » est dans le contraste de « marins soucieux »
à « J’étais insoucieux de tous les équipages ». Le poème de Coppée
qui fait partie d’une famille plus vaste de compositions parle de chercher l’infini
dans un regard de femme en y trouvant un « rayon d’amour » qui vibre.
Dans « Voyelles », Rimbaud ne parle pas d’une femme, mais il exploite
la féminisation allégorique pour décrire un accès à un infini qui justement n’est
pas l’ancienne promesse chrétienne…
Certes,
il y a loin de ce sonnet de Coppée à « Voyelles » et au « Bateau
ivre », mais lors de ses lectures les projets propres à Rimbaud
mûrissaient.
Je
vais m’arrêter là pour cette première partie, mais je reviendrai sur les poèmes
du Reliquaire, avant d’explorer les
suivants Intimités et Poëmes modernes. C’est avec les recueils
Intimités et Poëmes modernes que je pourrai rendre une analyse plus précise de
la nature parodique des dizains zutiques rimbaldiens et du poème « Les
Remembrances du vieillard idiot », vous verrez alors se mettre en place un
système de référence très précis.