lundi 2 mars 2026

Calendrier de l'avant J-23 : les répétitions de mots dans 'Les Illuminations', partie 1 sur 4 !

 Les répétitions de mots dans Les Illuminations : (partie 1/4)

 

                               A une Raison


     Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.

     Un pas de toi c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.

     Ta tête se tourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, — le nouvel amour !
     « Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps », te chantent ces enfants. « Élève n'importe où la substance de nos fortunes et de nos vœux » on t'en prie.

     Arrivée de toujours, qui t'en iras partout.

Remarques : L’unique adjectif du poème, « nouveau », a quatre occurrences. Une dans chacun des deux premiers alinéas, puis deux autres dans le schéma répétitif de l’alinéa central. Ce fait n’a jamais été relevé à ma connaissance par un autre rimbaldien. Deux couples sont à mettre en relief de part et d’autre de l’alinéa central: « commence » et « levée » repris dans le quatrième alinéa. Ce fait n’a jamais été remarqué par un autre rimbaldien. Les échos prosodiques permettent de repérer bien d’autres échos ou symétries, dont « décharge », « change », « chantent », « Un coup de ton doigt », « Un pas de toi », « Arrivée », « iras », « toujours », « partout », « lots », « fléaux ».

 

**

 

                                Mystique


     Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude.
     Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. À gauche le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête de droite la ligne des orients, des progrès.
     Et tandis que la bande en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines,
     La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus comme un panier, — contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous.

 

Remarques : « tournent » et « bondissent » du premier et du deuxième alinéa sont repris couplés au troisième alinéa, tandis que « talus » participe d’un quasi bouclage du poème du début du premier alinéa au milieu du quatrième alinéa, « arête » est repris du deuxième au troisième alinéa et on peut penser à un chiasme sur quatre alinéas « talus », « l’arête », « l’arête », « talus ». Le quatrième alinéa concentre deux reprises internes : « fleurie » et « fleurant » à rapprocher de « tournante et bondissante », puis le polyptote « face » contre « face ». Le deuxième alinéa contient des couples de termes opposables « gauche » et « droite », mais aussi « courbe » et « ligne », j’hésite à y adjoindre les couples « orients » et « progrès ». On pourrait opposer aussi le premier et le dernier mot du poème : « Sur », « là-dessous ». Vu la rareté des adjectifs dans le poème (tournante et bondissante, fleurie, bleu) je relève l’écho lié par l’assonance « ui » des noms qualifiés entre « bruits désastreux » et « nuits humaines ».

A part pour « tournante et bondissante », ces répétitions et surtout leurs positions structurantes n’ont jamais été remarquées par d’autres rimbaldiens.

 

 

**

 

                                         Démocratie


     « Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

     « Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
     « Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.

     « Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route ! »

 

Remarques : si on écarte les échos de prépositions « au »/ « aux », la structure de répétitions est minimale, mais tout de même réelle : opposition « immonde » et « monde » à proximité de la forme conjuguée « va » reprise en quasi bouclage du début du premier alinéa à la quasi fin du quatrième alinéa. Il faut y ajouter la parenté lexicale de « paysage » à « pays » du premier au troisième alinéa. Rimbaud joue aussi sur des échos rimiques simples : « poivrés et détrempés » ou l’écho de « au revoir » à « bon vouloir ». Le discours se veut un contrepoint évident au poème « A une Raison » avec les mentions clefs « tambour », « n’importe où » et « vraie marche » qui sont, dans une logique de recueil, les supports garantissant la pertinence de la comparaison. Les répétitions que je souligne n’ont jamais été relevées par d’autres rimbaldiens.

 

**

 

                                      Fairy


     Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums affaissés.

     — Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et des cris des steppes. —

     Pour l'enfance d'Hélène frissonnèrent les fourrures et les ombres, — et le sein des pauvres, et les légendes du ciel.

     Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux influences froides, au plaisir du décor et de l'heure uniques.

 

Remarques : structure de répétitions minimale, mais réelle, sauf qu’aucun rimbaldien ne l’a jamais mentionnée à part moi.

 

**

 

                           Antique

 

 

     Gracieux fils de Pan ! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lies brunes, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton cœur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.

 

Remarques : Répétition minimale de « cuisse », mais précisément en fonction du dernier des trois couples bien successifs des seuls adjectifs du poème : « Gracieux » et « précieuses », « brunes » et « blonds », « double » et « seconde ». A noter que le premier et le dernier ont la même initiale et en même s’opposent quelque peu au plan du sens : « Gracieux »/ « gauche ». On peut souligner aussi l’écho rapproché des syllabes d’attaque pour des mots dont les sens se font écho : « cithare » et « circulent » sur fond de « tintements » en « t » bien relayé par les déterminants possessifs : « ton », « tes », « tes », « tes », « ta », « tes », « ton » et le pronom « toi ». L’assonance interne quasi rimique entre propositions « creusent », « luisent », est amenée par le couple « Gracieux »/ « précieuses » La structure des trois couples d’adjectifs n’a à ma connaissance jamais été relevée par un autre rimbaldien.

 

**

 

                                              Being Beauteous

 

 

     Devant une neige un Être de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles de musique sourde font monter, s'élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes. Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision, sur le chantier. Et les frissons s'élèvent et grondent et la saveur forcenée de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les rauques musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de beauté, — elle recule, elle se dresse. Oh ! nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux.

 

Remarques : la structure pourtant très élaborée des répétitions qui varient légèrement n’a jamais été précisée par un autre rimbaldien. J’y adjoins deux couples de mots en bleu. De « corps adoré » à « nouveau corps amoureux », nous identifions une « Matinée d’ivresse », le passage du « nouvel amour » de « A une Raison » ! Rappelons que certains rimbaldiens soutiennent qu’il faut considérer que le poème sans titre « Ô la face cendrée… » est le deuxième alinéa de « Being Beauteous », ce qui est risible au vu du jeu des répétitions, nouveau démenti que fixait déjà le fait que Rimbaud ait mis un point de fin de titre après les trois croix qui sont en guise de titre sur le manuscrit !

 

**

 

                           Départ

 

             Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.

             Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

             Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions !

             Départ dans l'affection et le bruit neufs !

 

Remarque : structure de répétitions sans appel ! On pourrait souligner l’écho « villes » et « vie », sinon l’écho « airs » et « arrêts ».

 

**

 

                                   Royauté

 

     Un beau matin, chez un peuple fort doux, un homme et une femme superbes criaient sur la place publique. « Mes amis, je veux qu'elle soit reine ! » « Je veux être reine ! » Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de révélation, d'épreuve terminée. Ils se pâmaient l'un contre l'autre.

     En effet ils furent rois toute une matinée où les tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et toute l'après-midi, où ils s'avancèrent du côté des jardins de palmes.

 

Remarques : les répétitions structurantes pour le poème sont là encore une évidence. Elles sont par couples, j’ai souligné aussi l’écho par l’étymologie « peuple »/ « publique », et j’ai souligné le groupe ternaire : « qu’elle soit reine », « être reine » et « furent rois ». On peut aussi noter l’écho « pâmaient » et « palmes ». En écho à l’atttaque « Un beau matin, » la fin du poème fait un peu songer à « Antique » pour la fragmentation « toute une matinée où », « et toute l’après-midi, où… ».

 

**

 

           Vagabonds

 

 

     Pitoyable frère ! Que d'atroces veillées je lui dus ! « Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m'étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage. » Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.

     Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par-delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.

     Après cette distraction vaguement hygiénique, je m'étendais sur une paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, — tel qu'il se rêvait ! — et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.

     J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du Soleil, — et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

 

 

Remarques : « Pitoyable frère » et « pauvre frère », minimaliste, mais appuyé par l’initiale « p » des adjectifs antéposés ! j’ajoute l’écho « nocturne » / « nuit ».

 

**

 

                          Fleurs

 

 

     D'un gradin d'or, — parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, — je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures.

     Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.

     Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

 

Remarques : la symétrie des trois couples est évidente : « d’or » réunit le premier et le deuxième alinéa avec des positions similaires en début de phrase, « rose » et « roses » réunissent le deuxième et le troisième alinéa avec des positions conclusives, tandis que « yeux » réunit le premier alinéa au troisième. Vous commencez à ne plus pouvoir nier le caractère volontaire du procédé de la part de Rimbaud.

 

**

 

                               Bottom

 

 

   La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère, — je me trouvai néanmoins chez ma dame, en gros oiseau gris bleu s'essorant vers les moulures du plafond et traînant l'aile dans les ombres de la soirée.

   Je fus, au pied du baldaquin supportant ses bijoux adorés et ses chefs-d'œuvre physiques, un gros ours aux gencives violettes et au poil chenu de chagrin, les yeux aux cristaux et aux argents des consoles.

   Tout se fit ombre et aquarium ardent. Au matin, — aube de juin batailleuse, — je courus aux champs, âne, claironnant et brandissant mon grief, jusqu'à ce que les Sabines de la banlieue vinrent se jeter à mon poitrail.

 

**

 

                                          H

 

 

     Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d'Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d'une enfance elle a été, à des époques nombreuses, l'ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. — Ô terrible frisson des amours novices, sur le sol sanglant et par l'hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.

 

**

 

                              Guerre

 

 

     Enfant, certains ciels ont affiné mon optique : tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les Phénomènes s'émurent. — À présent, l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l'enfance étrange et des affections énormes. — Je songe à une Guerre de droit ou de force, de logique bien imprévue.

     C'est aussi simple qu'une phrase musicale.

 

**

 

                                     Ornières

 

 

     À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet : des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; — vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; — Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

 

**

 

                                     Aube

 

 

     J'ai embrassé l'aube d'été.

     Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

     La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

     Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

     Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

     En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

     Au réveil il était midi.

 

**

 

                        Fête d'hiver

 

 

     La cascade sonne derrière les huttes d'opéra-comique. Des girandoles prolongent, dans les vergers et les allées voisins du Méandre, — les verts et les rouges du couchant. Nymphes d'Horace coiffées au Premier Empire, — Rondes Sibériennes, Chinoises de Boucher.

 

Un cas exceptionnel.

 

**

 

                       Angoisse

 

 

   Se peut-il qu'Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement écrasées, — qu'une fin aisée répare les âges d'indigence, — qu'un jour de succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale.

   (Ô palmes ! diamant ! — Amour ! force ! — plus haut que toutes joies et gloires ! — de toutes façons, partout, — Démon, dieu, — Jeunesse de cet être-ci, moi !)

   Que des accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchise première ?...

   Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu'elle nous laisse, ou qu'autrement nous soyons plus drôles.

   Rouler aux blessures, par l'air lassant et la mer ; aux supplices, par le silence des eaux et de l'air meurtriers ; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux.

 

Remarque : significative concentration des répétitions dans le dernier des cinq alinéas du poème !

 

**

 

J’annonce que dans le prochain article, je traiterai des répétitions dans les poèmes suivants : « Après le Déluge », « Conte », « Parade », « Matinée d’ivresse », « Ouvriers », « Les Ponts », « Nocturne vulgaire », « Marine », « Mouvement », « Scènes », « Métropolitain », « Soir historique », « Promontoire », « Dévotion » et « Solde ». Puis, je ferai un article sur « Génie », les séries « Veillées », « Enfance » et « Jeunesse » et les poèmes courts « Phrases » et autres « Ô la face cendrée… ». Je finirai par un article sur « Ville », les deux « Villes » et « Vies ». Je prévois un point sur les poèmes en vers et Une saison en enfer, mais en avril seulement. A partir du 7 mars, je reprendrai des articles de réflexion sur le sens à propos de poèmes du recueil Les Illuminations. Cette série de quelques jours sur les répétitions de mots et leurs distributions structurantes est un point complètement absent du livre L’Art de Rimbaud de Michel Murat, voire du livre Poétique du fragment d’André Guyaux, alors qu’il s’agit d’un moyen factuel d’approche du formalisme des poèmes en prose rimbaldien et d’un moyen factuel pour contredire que les poèmes appartiennent au genre du « fragment ». Il y aura quelques subtilités dans les articles à venir sur ce sujet. Je ne m’appesantirai pas en discours, je me doute que ce sujet fait fuir la plupart de mes lecteurs, mais à un moment donné il faut bien vous faire promener les yeux sur un tel constat formel ! Je vous ai forcé, mais je l’ai fait avec la meilleure approche ASMR du monde… Vous ne pouvez pas vous plaindre.

Calendrier de l'avant J-24 : un sentiment d'absurdité face à la lecture de "Voyelles" par Cornulier

Je triche dès le deuxième article avec un sujet sur le sonnet "Voyelles", mais c'est l'actualité qui prime et aussi cela a son importance dans la perspective d'ensemble sur Les Illuminations, jusqu'au champ lexical de ce titre de recueil !
Commençons !
Benoît de Cornulier publie petit bout par petit bout sa réflexion en cours sur le sonnet "Voyelles", en s'inspirant pas mal de mes propres écrits et notamment de ce blog. Il cite par exemple le poème de Victor Hugo : "Ce siècle avait deux ans...", pour un rapprochement que j'ai fait avec le vers 2 de "Voyelles" : "Je dirai quelque jour..." dans un précédent article, et je pourrais allonger la liste.
Dans ses précédents articles déjà, Cornulier a établi une espèce de fil rouge qu'il interroge. Selon lui, le dernier vers du sonnet "Voyelles" désignerait les yeux transfigurés du poète lui-même. Cette hypothèse a été émise, mais à la marge et sans être retenue, dans l'unique article dont j'ai parrainé la publication dans la revue Parade sauvage, article qui portait sur "Credo in unam". Dans le présent article, Benoît de Cornulier mentionne que l'hypothèse avait déjà été émise par Marie-Paule Béranger dans un livre parascolaire publié dans la collection "Marabout" : Douze poèmes expliqués de Rimbaud dans les années 1990. Cette hypothèse, je n'y adhère pas, ni l'auteur de l'article que j'ai parrainé et qui l'avait relayée, puisqu'elle venait d'une connaissance.
D'abord, il suffit de lire le sonnet lui-même sur le mode de la spontanéité. Personne n'identifie dans le dernier vers un glissement où le poète parlerait de lui-même avec une sorte de distanciation stylisant la révélation du "Je est un autre" ! Ensuite, le poème parle des "voyelles", de lui-même, mais encore de la Nature et enfin il parle dans le dernier vers d'une entité érotisée et féminisée qui a l'air d'être à l'origine de ce fonctionnement universel englobant le poète, les voyelles et la Nature. La féminisation des "yeux violets" peut difficilement passer pour une désignation du poète lui-même. Malgré sa relation avec Verlaine qui les métaphorisait en deux pleureuses, Rimbaud n'écrivait pas selon les codes du "wokisme". Non seulement parce que cette idéologie a peu de chances de correspondre aux lignes directrices de sa pensée, mais parce qu'à l'époque Rimbaud écrivait dans les repères de la société de son temps. Le sonnet s'adresse à un public d'époque, ce n'est pas une "private joke" qu'on a rencontrée dans l'Album zutique.
Le dernier article en date de Cornulier a été publié dans le numéro 36 de la revue Parade sauvage et il est consacré au premier tercet de "Voyelles" : "Remarques sur le tercet d[u] "U vert" dans 'Voyelles' ". Je ne supporte pas d'écrire "d' "U vert" " : pourquoi pas "de daines" tant qu'on y est ! L'article ne fait pas vraiment quatorze pages (pages 67 à 80), mais cela est tout de même conséquent pour l'analyse privilégiée de trois verts seulement.
Cornulier commence par une mise en garde sur l'allusion au sonnet "Voyelles" dans "Alchimie du verbe". Le réglage des couleurs des voyelles n'est pas une étape du processus alchimique, mais la préparation du matériel comme les fourneaux et les cornues qui vont servir aux études alchimiques qui vont suivre. Et comme il est question de créer de l'or : l'idée est que la transmutation est réussie quand le poète vit étincelle d'or de la lumière nature en exhibant la composition du poème intitulé "L'Eternité". L'or étant une forme de couleur jaune, il serait normal que cette couleur ne soit pas citée parmi les cinq retenues pour caractériser les cinq voyelles, puisque l'or ou le jaune sont l'objectif.
Je ne suis pas du tout convaincu par le raisonnement de Cornulier. Outre qu'on pourrait parler de la révélation finale du "violet" et non du jaune dans "Voyelles", outre qu'il est un peu rapide de prétendre que le réglage des couleurs des voyelles n'est pas de l'ordre de l'opération ou révélation alchimique, la base de la compréhension du sonnet "Voyelles", c'est de considérer avoir affaire à un système.
Prenez le premier vers : "A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles," vous avez un tout, le tout des "voyelles" et cela se double d'une énumération scrupuleuse du détail des cinq voyelles de l'alphabet : A, E, I, O et U, le Y étant écarté. On a donc un tout et un soin apporté à l'exhaustivité. Les cinq voyelles sont toutes nommées et chacune est associée à une couleur. Ce que j'essaie depuis des années, mais en vain, de préciser, c'est que les cinq couleurs sont elles-mêmes l'énumération d'un tout de cinq couleurs de base. Le noir et le blanc forment un sous-groupe opposable, et face à eux nous avons le trio du rouge, du bleu et du vert. Les gens sont habitués à la trichromie des peintres rouge, bleu et jaune, cette trichromie est mentionnée encore par Charles Cros dans son étude sur le procédé de la photographie en couleurs. Mais, à l'époque, grâce à un anglais Young et un allemand Helmholtz, la trichromie du rouge, du vert et du bleu est déjà connue, et elle est fondamentale en optique. Dans "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs", Rimbaud a déjà associé ces cinq couleurs, mais l'ensemble était instable, il s'y ajoutait le "rose", le "bleu" étant à part, le "noir" aussi, le "blanc" était mentionné à deux reprises et c'est lui qui formait un trio avec le rouge et le vert pour parler des couleurs "dioptriques" :
 
Quelqu'un dira le grand Amour,
Voleur des sombres Indulgences :
Mais ni Renan, ni le chat Murr
N'ont vu les Bleus Thyrses immenses !
 
Toi, fais jouer dans nos torpeurs,
Par les parfums les hystéries ;
Exalte-nous vers les candeurs
Plus candides que les Maries...
 
Commerçant ! colon ! médium !
Ta Rime sourdra, rose ou blanche,
Comme un rayon de sodium,
Comme un caoutchouc qui s'épanche !
 
De tes noirs Poèmes, - Jongleur !
Blancs, verts et rouges dioptriques,
Que s'évadent d'étranges fleurs
Et des papillons électriques !
 
[...]
Par définition, il n'y a qu'une seule voyelle stable dans une rime. La rime est sur la dernière syllabe à voyelle stable dans un vers, unique voyelle dans le cas des rimes masculines, unique voyelle stable devant un "e" affaibli dans le cas des rimes féminines. A cette aune, "Ta Rime sourdra, rose ou blanche," cela veut dire que la voyelle à la rime sera blanche ou rose si on reporte le principe du sonnet "Voyelles". Notez aussi la flagrante symétrie entre "Quelqu'un dira le grand Amour" et "Je dirai quelque jour vos naissances latentes", parce que vous êtes amenés à comprendre que le sonnet "Voyelles" est donc une célébration du "grand Amour". Et Rimbaud dit que Renan ou le chat des contes fantastiques d'Hoffmann n'ont jamais vu les "Bleus Thyrses immenses", quand dans "Voyelles" le poète, au moment du tercet du "O bleu" qui témoigne d'un regard tourné vers le ciel s'aperçoit de la présence d'un regard au "rayon violet". Il va de soi que les "Bleus thyrses immenses" et le "rayon violet de Ses Yeux" ont un seuil élevé de correspondance !
Je le dis depuis mon article "Consonne" de 2003 que "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" dans sa partie "V" énumère les voyelles du sonnet de ce nom et pose avec plusieurs équivalences une base métaphorique plus limpide dont notre sonnet réputé ésotérique fait la reprise. Et ce que je dis n'a rien à voir avec les élucubration de Jacques Gengoux dans son livre La Pensée poétique de Rimbaud où le rapprochement entre "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" et "Voyelles" part sur des considérations imprécises tout autres.
Moi, je fais des équations : "quelqu'un dira le grand Amour" et "Je dirai quelque jours vos naissances latentes", donc Rimbaud parle du "grand Amour" dans "Voyelles". Mais, dans "Voyelles", les couleurs sont organisées en système. Rimbaud a énuméré cinq voyelles pour former un tout. Il doit donc énumérer cinq couleurs pour créer non seulement des bijections, mais pour consacrer l'idée d'un tout. Le blanc et le noir forment un sous-groupe parmi les cinq couleurs, cela personne n'en doute et c'est même illustré par la transition du "A noir" au "E blanc" au vers 5 de "Voyelles". Il ne s'agit pas de prêter à Rimbaud une pensée théorique finaude dans le prolongement de ce qu'il aurait pu apprendre de Young ou de Helmholtz. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de constater que le poème a une netteté sans bavure. La série des couleurs n'est pas plus ouverte que celle des cinq voyelles. A côté du sous-groupe du blanc et du noir, nous avons le sous-groupe du rouge, du vert et du bleu. Et, cerise sur le gâteau, nous avons la variation du bleu vers le violet dans le tercet final qui coïncide avec l'hésitation formulée par Helmholtz entre le bleu et le violet comme troisième couleur fondamentale de sa trichromie, ce qui a été relevé par Etiemble en passant et Marie-Paule Béranger cite justement ce passage d'Etiemble dans son livre mentionné plus haut.
Après, on peut se faire plaisir à préciser pour l'érudition des rimbaldiens ce qu'est exactement la théorie en optique impliquant la trichromie rouge, vert et bleu, mais cette idée de totalité est fondamentale dans la compréhension du sonnet. L'exactitude théorique, Rimbaud s'en moquait comme écrivait Verlaine. Se contenter de dire que le jaune n'est pas mentionné parce qu'il serait l'objectif à atteindre, sans faire un sort à l'absence du brun, du orange, etc., pour moi, ça n'a pas vraiment d'intérêt. J'ai moi-même évoqué cette absence du "jaune" comme l'or dans mon article "Consonne" de 2003 ou ailleurs, d'autres l'ont fait aussi, mais à la fin des fins je ne suis pas revenu sur cette idée dont je ne faisais rien de spécial.
Je pense qu'il est plus intéressant pour la compréhension de "Voyelles" de s'interroger sur "ivresses pénitentes" et "sombres Indulgences". J'estime aussi que l'expression "naissances latentes" coïncide trop bien avec l'emploi à la rime de l'adjectif "latents" dans un poème du recueil Les Renaissances d'Armand Silvestre pour y soupçonner un sens précis. L'expression : "vos naissances latentes" reprend le titre Les Renaissances de Silvestre et aussi le titre de la revue à venir La Renaissance littéraire et artistique où visiblement le poème remis à Blémont allait avoir une publication initiale. Et la renaissance suppose le printemps et le "grand Amour" métaphorisé en verdeur de la Nature entière, et cela concerne magistralement le tercet du "U vert" avec "vibrements divins des mers virides" et "paix des pâtis semés d'animaux". Le quatrain zutique qui parodie ouvertement Silvestre s'intitule "Lys" et reprend des éléments du poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs". Et dans le mouvement V de "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs", la "Rime" est appelée à sortir du sol ("sourdra") et le terreau des "noirs Poèmes" produira des "fleurs étranges / Et des papillons électriques." Dans "Voyelles", Rimbaud a fini par reprendre sur la copie autographe du moins le nom "candeurs" qui rappelle sa mention plus qu'appuyée dans le poème envoyé à Banville : "des candeurs / Plus candides que..." Le "E blanc" est donc une candeur supérieure au christianisme. Le "pâtis panique" du mouvement III de "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" est bien évidemment repris dans le tercet du "U vert" avec "Paix des pâtis semés d'animaux".
Cela devrait amener à aborder plus calmement la visée littéraire du sonnet "Voyelles". Mais, j'en arrive au point qui reste à soulever quant au fil directeur de l'analyse de Benoît de Cornulier. Celui-ci part de l'idée que l'alchimie transfigure le poète lui-même. Mais, je ne suis pas d'accord ! Rimbaud, dans "Voyelles", il parle de l'univers tel qu'il est, il n'a pas inventé les "cycles" de la Nature, il n'a pas inventé les "vibrements divins des mers virides". Il n'a pas inventé le "Suprême Clairon" non plus, même s'il en fait autre chose qu'un accessoire du christianisme. Rimbaud ne remplace pas la création et si le poème doit révéler des "fleurs étranges / Et des papillons électriques", c'est à partir d'une connaissance de la réalité et il s'agit d'une exaltation du poème en lui-même, pas d'une transfiguration de soi exhibée à la foule pour signifier sa réussite personnelle.
La lecture de Cornulier ne tient tout simplement pas. Je ne comprends pas de quoi ça parle, je trouve ça d'une portée très pauvre et même assez ridicule.
Le sonnet "Voyelles" est d'ailleurs comparable à "A une Raison" et "Matinée d'ivresse" dont je parlais hier. Les trois titres fixent le thème pour le lecteur, mais les poèmes tutoient l'entité du titre : "voyelles... je dirai vos naissances...", "Un coup de ton doigt...", "Ô mon Bien ! ô mon Beau !..."
Dans Les Illuminations, il est question d'une divinité féminine ayant vocation à tout atteindre : "A une Raison", la "voix féminine" dans "Barbare", etc., avec parfois une variante masculine comme dans "Génie", et il est question aussi de trésors s'enfouissant ou jaillissant de terre : "Après le Déluge" et "Barbare", avec l'idée qu'une "Sorcière" va nous refuser son savoir : "ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait et que nous ignorons."
Je n'ai aucun mal à unir tout cela au discours du sonnet "Voyelles". J'ajoute qu'en mai 1830 Rimbaud a envoyé à Banville une lettre où un poème était érigé en "credo des poètes". Dans cette lettre, Rimbaud parlait des "maîtres de 1830". Dans la lettre du 15 mai 1871, Rimbaud qui parle de la réflexion folle qu'on pourrait faire à partir de la lettre A développe une théorie du "voyant" qui est en réalité un lieu commun d'époque et il associe clairement le romantisme à l'émergence de ce principe, puisqu'il écrit : "on n'a jamais bien jugé le romantisme", ce qui suppose qu'il faut réfléchir à nouveaux frais sur ce que la notion implique, et puisqu'il fait commencer les premières expériences de "voyant" avec Lamartine et Hugo. Il est clair comme de l'eau de roche que le sonnet "Voyelles" expose, même si nous peinons à clarifier les rapports, une théorie romantique qui nous est déjà familière par la lecture des prédécesseurs de Rimbaud. Baudelaire et son sonnet "Les Correspondances" sont à interroger, ainsi que le poème "Les Phares" selon l'étude développée à ce sujet par Philippe Rocher, mais il y a aussi le cas de Victor Hugo à qui Rimbaud reprend à tout le moins le "Suprême Clairon" inversion du "clairon suprême" de "La Trompette du jugement", et la rime "ombelles"/"belles". Il y a aussi Armand Silvestre avec "naissances latentes" et fort probablement "mers virides". Il y a Philothée O'Neddy avec le couplage sur un seul vers : "strideurs" et "clairon". Il y a Théophile Gautier à cause du néologisme "vibrements". Il y a Banville, le destinataire du poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" dont il ne fait aucun doute qu'il explicite par anticipation des éléments centraux du sonnet "Voyelles".
Et puis, il y a d'évidence un rapport traumatique à la Semaine sanglante. Les liens de "Voyelles" à "Paris se repeuple" et aux "Mains de Jeanne-Marie" ne sauraient être considérés comme anodins. Il y a le contexte d'une publication prévue visiblement pour la future revue fédératrice La Renaissance littéraire et artistique.
Pour moi, la lecture de Cornulier est déconnectée de ces réalités littéraires fondamentales auxquelles le sonnet "Voyelles" renvoie pourtant assez explicitement. "Credo in unam" est un poème du "grand Amour" avec une Vénus qui est la préfiguration du "rayon violet de Ses Yeux" et de l'Hélène du poème "Fairy" qui minimalement on ne peut en douter symbolise la beauté grecque pour laquelle toute la Grèce part en guerre ("Pour Hélène se conjurèrent..."). Même s'il y a une évolution de "Soleil et Chair" à "Voyelles", "Soleil et Chair" n'en donne pas moins le la fondamental de la foi poétique rimbaldienne. Et dans Les Illuminations, Rimbaud admire une source qui lui est extérieure, et ça revient à de multiples reprises !

dimanche 1 mars 2026

Calendrier de l'avant J-25 : "A une Raison" et Lamartine ?

Débutons cette série de 25 jours d'articles sur Les Illuminations par une étude sur les poèmes "A une Raison" et "Matinée d'ivresse". Le poème "A une Raison" qui parle de "nouvel amour" est souvent comparé à "Génie" et comme il parle aussi de "nouvelle harmonie" il est également rapproché du poème qui le suit immédiatement, "Matinée d'ivresse", poème où l'expérience se veut le contrepoint d'une "ancienne inharmonie". Je suis allé plus loin développant l'idée que "Matinée d'ivresse" décrivant une expérience finissante, c'est un peu comme si "A une Raison" était le début ("commence la nouvelle harmonie") et l'expérience racontée dans "Matinée d'ivresse" ("Voici que cela finit..."). Une même expérience serait racontée à cheval sur deux poèmes.
Le poème "A une Raison" est souvent perçu comme une pièce charmante, mais il ne retient guère l'attention. Il a moins de développement que le poème intitulé "Génie" dont la critique peut plus facilement tirer un discours sur la pensée du poète. La pièce "Matinée d'ivresse" est pour sa part plus intrigante. Le poème "A une Raison" est fait de pas mal de mots simples. J'ai tout de même fait remarquer une singularité, l'unique adjectif du poème est l'adjectif "nouveau", employé à quatre reprises : "nouvelle harmonie", "nouveaux hommes", "nouvel amour", "nouvel amour". Il n'y a aucun autre adjectif dans ce poème, et cette singularité appelle des comparaisons avec l'abondance de recours à l'adjectif "nouveau" dans la section "Adieu" d'Une saison en enfer, et aussi avec l'abondance de mentions "vieux" ou "ancien" dans le poème "Barbare" : "vieilles fanfares d'héroïsme", "anciens assassins", "vieilles retraites", "vieilles flammes". D'ailleurs, l'opposition concerne aussi le poème "Matinée d'ivresse" entre "nouvelle harmonie" et "ancienne inharmonie", tandis que les mentions "fanfare" et "assassins" justifient une comparaison entre "Matinée d'ivresse" et "Barbare". L'essentiel des rimbaldiens sont convaincus que dans "Barbare" Rimbaud dénonce son expérience de "Matinée d'ivresse". Nous passerions de l'attente et espoir d'un avènement : "Voici le temps des Assassins" à un rejet final : "loin des anciens assassins". Je ne crois pas un instant à cette opposition. "Barbare" parle de "la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques", ce qui veut dire un avènement de cette "Raison" qu'il célèbre ainsi : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout." Le poème "Barbare" illustre concrètement ce principe de la voix qui finit par atteindre les endroits les plus improbables. Les "anciens assassins" peuvent s'opposer aux "Assassins" de "Matinée d'ivresse", si dans ce dernier poème les "Assassins" sont bien les partisans de la "nouvelle harmonie". L'opposition serait alors des anciens assassins de l'ancienne inharmonie aux nouveaux assassins de la nouvelle harmonie.
Mais nous en arrivons à la difficulté que le lecteur peut avoir à cerner le sens précis du poème "A une Raison". Les mots sont simples, mais ils partent de quel point de vue ? Il est question de "nouveaux hommes", de "nouvelles harmonie" et de "nouvel amour", qu'est-ce à dire ? Et  d'un "en-marche", et d'une élévation de la "substance de nos fortunes et de nos vœux". Le titre du poème déconcerte également avec ce déterminant indéfini qui empêche de reconnaître la célébration au sens premier de la raison.
On peut penser au contexte d'époque avec l'illuminisme social, avec le concept "new harmony" de Robert Owen aux Etats-Unis, hypothèse déjà formulée parmi les rimbaldiens, notamment dans un article de P. S. Hambly dans la revue Parade sauvage. L'expression "nouvel amour" fait pour sa part fortement songer aux écrits de Fourier, et même à un titre d'ouvrage de Fourier, sauf que le livre publié à titre posthume a paru bien des années après la composition du poème par Rimbaud. Né en 1872, Charles Fourier a connu la Révolution française. Il a participé aux affrontements entre Girondins et Montagnards lors du siège de Lyon en 1793. A l'époque du Premier Empire et de la Restauration, il développe sa pensée théorique, celle du "phalanstère" qui est un projet d'harmonie universelle qui prétend à une scientificité dans la continuité de la théorie de la gravitation d'Isaac Newton. Je souhaiterais consulter son livre écrit en 1816 Le Nouveau monde amoureux. Mais celui-ci n'a été publié qu'en 1967. J'en avais vu un exemplaire dans une librairie de la ville de Foix il y a une dizaine d'années, mais je n'avais pas pu l'acheter. Si je cherche des influences potentielles sur Rimbaud, je devrais peut-être plutôt lire des ouvrages qui furent publiés à l'époque et qui pourraient véhiculer les expressions qui m'intéressent. Un autre de ses ouvrages s'intitule Le Nouveau monde industriel et date de 1830. Robert Owen, contemporain de Fourier, vécut plus longtemps et eut une influence conséquente dans le domaine anglo-saxon.
A côté de cette piste de recherches, il y a évidemment la référence possible aux écrits philosophiques du dix-neuvième siècle. Il y a, d'un côté, une nouvelle idée du concept de "raison" et de l'autre dans "Matinée d'ivresse" une nouvelle idée du "Beau" et du "Bien". Ensuite, l'expression "en-marche" était choyée à l'époque et était véhiculée par plusieurs, et signifiait l'idée d'un monde en progrès.
Mais, faute des lectures suffisantes, que penser d'autre ?
Le titre "A une Raison" est particulier non seulement pour son article indéfini "une" appliqué à l'idée en principe fixe du mot "Raison", mais aussi par rapport au poème. Les cinq alinéas tutoient la Raison, alors que le titre s'adresse aux lecteurs. Dans "Matinée d'ivresse", l'écart est comparable entre le titre et le poème. Le titre précise aux lecteurs ce dont il parle, la "Matinée d'ivresse", mais le poème s'adresse à la substance philosophique de cette "matinée" : "O mon bien ! o mon Beau !" Il n'est pas difficile de comprendre que "Being Beauteous" est à son tour un poème à rapprocher de "A une Raison", "Barbare", "Matinée d'ivresse" et "Génie". Il y est question de "nouveau corps amoureux", les deux adjectifs "nouveau" et "amoureux" correspondant à l'expression "nouvel amour" qui vient vêtir le "corps". Et nous retrouvons l'idée de cette communion : "Oh nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux" étant une exclamation forcément parente de "Ô mon Bien ! o mon Beau !" Ainsi, au lieu de chercher à comprendre le sens du poème "A une Raison" en s'en tenant à ses seules limites, nous pouvons penser à étudier le sens de poèmes solidaires entre eux.
Et puis, j'en arrive enfin à ma dernière idée. Lors de mes lectures, et plus particulièrement lors de mes lectures de prédécesseurs de Rimbaud, je peux trouver des similitudes troublantes. Et c'est le cas inattendu avec un poème des Méditations poétiques de Lamartine. Dans ses confidences en prose, Verlaine a expliqué que très longtemps il a méprisé le poète Lamartine avant de se rendre compte qu'il avait un réel talent. Donc, à l'époque du compagnonnage avec Rimbaud, ce n'est certainement pas Verlaine qui a encouragé Rimbaud à lire de près les poèmes de Lamartine, et on peut supposer également que Rimbaud n'a pas signifié à Verlaine qu'il pouvait avoir tort. Sur Marceline Desbordes-Valmore, Verlaine a précisément révélé que Rimbaud lui avait fait changer d'avis, le faisant passer du dédain à l'admiration. Lamartine n'était pas un poète si admiré que ça par Rimbaud et il n'était pas le centre de ses préoccupations. Toutefois, grâce à Marc Ascione, nous savons que la nouvelle en prose Un cœur sous une soutane parodie le récit quelque peu épique Jocelyn. Plus tard, dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871, Rimbaud a cité tout de même Lamartine avec Hugo comme l'un des premiers poètes à pouvoir prétendre au titre de "voyant" à l'aube du mouvement romantique en France. Enfin, une de mes grandes idées sur "Credo in unam", c'est que le discours philosophique suppose des références aux vers mystiques chrétiens de Lamartine face à l'immensité de l'univers. Lamartine a une importance de contre-modèle dans "Soleil et Chair". D'ailleurs, la rime "Endymion"/"rayon" avec une escorte de quelques autres mots a tout l'air de venir de la fin du poème "La Mort de Socrate". J'ajoute, et je ne suis pas le seul à y avoir pensé, c'est le cas par exemple de Jean-Pierre Bobillot également, que dans "Le Bateau ivre", la séquence des "J'ai vu..." fait penser à un procédé que Lamartine exploite dans plusieurs poèmes. Et le vers : "Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir[,]" entre facilement en résonance avec des vers mystiques similaires dans des poèmes de Lamartine.
Le poème en prose "Génie" de Rimbaud joue sur des contrastes d'alinéas disposés en série, et il formule une pensée religieuse personnel avec des moments d'émotion où le poète s'exprime de manière lyrique. Je me dis que "Génie" ressemble quelque peu, en prose et en bien plus court, à de longs poèmes en vers avec des variations strophiques du recueil Harmonies poétiques et religieuses
Rimbaud relisait-il régulièrement les Méditations poétiques de Lamartine ?
Parmi les poèmes les plus importants du recueil initial de Lamartine figure la pièce intitulée "L'Homme", poème qui est à l'origine de vers de Baudelaire et de vers de Musset, notamment de sa "Nuit de mai". Le poème "L'Homme", dédié à Lord Byron, est en seconde position dans le recueil des Méditations poétiques. Il suit immédiatement le célèbre "L'Isolement".
 Il est question dans le poème "L'Homme" d'une révolte d'un "génie" dont on ne sait de prime abord s'il est "bon ou fatal", "ange, ou démon". Il y est question d'une "sauvage harmonie" à la rime du vers 4. Lamartine admire Byron comme image sauvage altière, mais très vite le poème vire à quelque chose d'un peu spécieux, puisque Lamartine invite Byron à se repentir et à revenir à Dieu, ce qui rend pour moi peu compréhensible l'exaltation sauvage dont Lamartine s'est réjoui initialement. Et c'est dans cet écart qu'apparaissent les références à la "raison" :
 
[...]
Que peut contre le sort la raison mutinée ?
Elle n'a comme l’œil qu'un étroit horizon.
Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta raison :
[...]
Dans ce cercle borné Dieu t'a marqué ta place?
[...]
 Le rapprochement peut sembler dérisoire, mais notez que si la "Raison" a vocation à se rendre "partout", ici Lamartine nous parle de "notre pâle raison", citation volontaire de ma part de "Soleil et Chair", face à un Dieu dont on peut dire : "l'univers est à lui". Et, évidemment, le poème "A une Raison" a beaucoup d'intérêt à être lu comme du contre-christianisme.
Les vers du poème "L'Homme" sont déjà selon moi ciblés dans "Soleil et Chair", notamment celui-ci : "Notre crime est d'être homme et de vouloir connaître". Ou ceux-ci : "L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux[.]" Et les rapprochements avec "A une Raison" peuvent se doubler avec des passages de "Matinée d'ivresse" avec sa "Fanfare atroce où [le poète] ne trébuche point." Lamartine flatte ici l'esprit rebelle de lord Byron :
 
Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice ;
Elle n'est à tes yeux qu'un bizarre caprice,
Un piège où la raison trébuche à chaque pas.
Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas !
 Il va de soi que le "nouvel amour" et la "nouvelle harmonie" vont de pair avec une révolte contre la "justice" établie, celle que fuit le poète dans la prose liminaire d'Une saison en enfer, et il est précisément question de la promesse "d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal" dans "Matinée d'ivresse". Vu la relation de "nouvelle harmonie" à crainte de retour à "l'ancienne inharmonie" de "A une Raison" à "Matinée d'ivresse", nous comprenons que la Raison célébrée est "ivresse" et "Fanfare atroce". Rimbaud dénonce l'ancienne fanfare de la raison chrétienne qui le faisait trébucher. Et nous avons dans "A une Raison" le contre-modèle explicite au trébuchement avec l'alinéa ou verset : "Un pas de toi ! c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche !"
Et j'en arrive du coup à cet autre passage qui, mine de rien, peut faire songer à la suite des poèmes en prose : "A une Raison" et "Matinée d'ivresse" :
 
Malheur à qui du fond de l'exil de la vie
Entendit ces concerts d'un monde qu'il envie !
Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté,
La nature répugne à la réalité :
Dans le sein du possible en songe elle s'élance ;
Le réel est étroit, le possible est immense ;
L'âme avec ses désirs s'y bâtit un séjour,
Où l'on puise à jamais la science et l'amour ;
Où, dans des océans de beauté, de lumière,
L'homme, altéré toujours, toujours se désaltère ;
Et de songes si beaux enivrant son sommeil,
Ne se reconnaît plus au moment du réveil.
 Lamartine parle des "concerts des anges", ce qui est différent du cas des poèmes rimbaldiens, mais l'idée des concerts sera traitée dans Une saison en enfer et dans le décalage il reste une symétrie : "songes si beaux enivrant son sommeil", "moment du réveil". On peut transposer cela sans peine à l'expérience qui chevauche nos deux poèmes des Illuminations étudiés ici. Il est question de la science et de l'amour, et d'une répugnance à se contenter de la réalité telle qu'elle est. C'est juste après de tels vers que nous rencontrons un passage lamartinien facile à comparer au vers du "Bateau ivre" : "Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !"


Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts ; 
J'ai cherché vainement le mot de l'univers.
J'ai demandé sa cause à toute la nature,
J'ai demandé sa fin à toute créature ;
Dans l'abîme sans fond mon regard a plongé ;
De l'atome au soleil, j'ai tout interrogé ; 
 J'ai devancé les temps, j'ai remonté les âges,
Tantôt passant les mers pour écouter les sages,
Mais le monde à l'orgueil est un livre fermé !
Tantôt, pour deviner le monde inanimé,
Fuyant avec mon âme au sein de la nature,
J'ai cru trouver un sens à cette langue obscure.
J'étudiai la loi par qui roulent les cieux ;
Dans leurs brillants déserts Newton guida mes yeux,
[...]
J'ai cru que la nature en ces rares spectacles
Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles ;
J'aimais à m'enfoncer dans ces sombres horreurs.
Mais en vain dans son calme, en vain dans ses fureurs,
Cherchant ce grand secret sans pouvoir le surprendre,
J'ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre !
J'ai vu le bien, le mal, sans choix et sans dessein,
Tomber comme au hasard, échappés de son sein ;
Mes yeux dans l'univers n'ont vu qu'un grand peut-être,
J'ai blasphémé ce Dieu, ne pouvant le connaître ;
[...]
 Je pense que le poème "L'Homme" a une valeur séminale considérable dans le domaine de la poésie française avec des influences prépondérantes sur trois poètes : Musset avec sa "Nuit de mai" qui s'en inspire directement, Baudelaire, lequel s'inspire toutefois plus précisément d'autres poèmes des Méditations poétiques et Rimbaud avec des traces sensibles dans "Soleil et Chair", "Le Bateau ivre", Une saison en enfer et comme j'essaie de le montrer ici dans "A une Raison" et "Matinée d'ivresse". Le titre "A une Raison" est clairement contre-chrétien si on admet le rapprochement avec "Génie" où il est écrit : "Il ne redescendra pas d'un ciel..." et donc les vers suivants du poème "L'Homme" illustre une raison dont le poème de Rimbaud est la contre-définition :
 
Une clarté d'en haut dans mon sein descendit,
Me tenta de bénir ce que j'avais maudit,
Et cédant sans combattre au souffle qui m'inspire,
L'hymne de la raison s'élança de ma lyre.
 Or, dans "A une Raison", il est aussi question d'une étrange abolition du temps : "crible les fléaux, à commencer par le temps". Le temps est moins aboli que pensé comme un fléau qu'il est nécessaire de cribler, mais si on s'en tient à une approche minimale abstraite il est difficile de donner du sens à ce cri des enfants. Rimbaud s'oppose sans doute à un temps pensé comme force permanente de l'ordre chrétien, et je relève du coup dans la suite du poème "L'Homme" de Lamartine l'expression significative "dans les temps" :
 
- "Gloire à toi, dans les temps et dans l'éternité !
Eternelle raison, suprême volonté !
Toi, dont l'immensité reconnaît la présence !
Toi, dont chaque matin annonce l'existence !
Ton souffle créateur s'est abaissé sur moi ;
Celui qui n'était pas a paru devant toi !
J'ai reconnu ta voix avant de me connaître,
Je me suis élancé jusqu'aux portes de l'être :
[...]
 Cette séquence d'exaltation lyrique pour l'éternelle raison chrétienne a son équivalent dans "A une Raison" où nous avons l'élévation, l'effet d'une divinité qui fait être immédiatement les "nouveaux hommes", autrement dit ces "nouveaux hommes" reconnaissent la déesse avant de se connaître eux-mêmes. Le "Toi" tonique apparaît dans le second alinéa de la pièce rimbaldienne : "Un pas de toi", tandis que l'anaphore "Toi" sur deux vers très symétriques de Lamartine le cède à la répétition phrastique du troisième alinéa : "Ta tête se détourne..." L'importance du "matin" dans les vers de Lamartine pour annoncer une existence a son pendant dans "Matinée d'ivresse" et le "temps des Assassins". Le vers sur le "souffle créateur" a son pendant dans la clausule : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout !" Ce dernier alinéa très balancé du poème rimbaldien a des équivalents rythmiques dans les alexandrins du poème "L'Homme" : "A l'insu de moi-même à ton gré façonné," ou "Ignorant d'où je viens, incertain où je vais," car il ne fait aucun doute que le fort balancement de la clausule de "A une Raison" vient d'une rhétorique classique et accentuée d'alexandrin.
Il est question du "pas", mais aussi du "doigt" de la divinité comme moteur des actions des "nouveaux hommes", des "enfants" et du poète lui-même. D'ailleurs, le premier alinéa de "A une Raison" appelle dans le domaine auditif une comparaison avec le sonnet "Voyelles" : "Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons..." au lieu de "toutes les couleurs", "et commence la nouvelle harmonie". Et dans le poème "L'Homme" toujours, Lamartine écrit ceci sur sa soumission à Dieu, se comparant aux "globes d'or" épars dans l'univers :

Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit[.]
Il parle ensuite de "franchi[r] d'un pas tout l'abîme des cieux". La formule hémistiche à la rime "où ton doigt me conduit" est ramenée quasi telle quelle quelques vers plus loin :
 
Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit,
Qui, dans la route obscure où ton doigt le conduit,
Réfléchit d'un côté les clartés éternelles,
Et de l'autre est plongé dans les ombres mortelles.
[...]
 Lamartine poursuit ensuite un développement qui n'a pas de correspondant dans le poème rimbaldien. Lamartine avait une personne dont il était amoureux et qui est morte, et malgré cette épreuve il se soumet à cette volonté de Dieu qu'il professe aimer. L'amour de Dieu l'emporte sur l'amour de cette défunte femme. Et Lamartine invite alors le destinataire du poème, Byron, à assister au spectacle de la soumission lamartinienne pour "en tirer des torrents d'harmonie".
Il va de soi que nous ne sommes pas dans le cas classique d'une source à une autre composition. L'écart est important entre le poème "L'Homme" et la poésie en prose "A une Raison", Rimbaud ne démarque pas la méditation de Lamartine, mais il y a tout de même un plan du poème du recueil de 1820 qui se retrouve tout entier en contrepoint aux fausses allures de pastiche dans le poème des Illuminations, ce qui s'étend partiellement à "Matinée d'ivresse".
Au-delà de l'enquête sur les sources de Rimbaud, les rapprochements ont un sens très fort qui en dit long sur l'articulation contre-chrétienne des poèmes de Rimbaud...