vendredi 6 novembre 2026

Illustration de l'importance d'une étude chronologique sur l'émergence du trimètre dans le corpus hugolien !

  Pour un lecteur qui ne se tient pas informé et même pour la quasi totalité des professeurs d'université avant le troisième millénaire, l'alexandrin suivant du sonnet "Ma Bohême" passait pour un trimètre :
Comme des lyres, je tirais les élastiques
  Spontanément, le lecteur n'identifie pas deux hémistiches comme il pourra pourtant à nouveau le faire au vers suivant : "De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur." Il ressent que l'allure est ternaire, ce qui n'est pas étonnant quand un équilibre binaire est rompu (glisser du binaire au ternaire, c'est un peu une lapalissade) : Comme des lyres / je tirais / les élastiques. Il sait que si ce n'est pas en deux hémistiches ça doit être un trimètre et que le trimètre se lit rythmiquement en trois groupes de quatre syllabes. Il applique ça sur le vers en question de Rimbaud et identifie donc un trimètre : "Comme des ly/res, je tirais / les élastiques". Il y a bien une singularité, le "e" de "lyres" compte pour le second segment, il est séparé de la partie du discours qui le contenait. Le lecteur sait vaguement que c'est un procédé de récupération rythmique, il s'y fie passivement.
En 2006, Benoît de Cornulier a publié un article sur le poème "Ma Bohême" où il revient en particulier sur ce vers. Il en profite pour fixer un enseignement d'un vers de Rimbaud qui a été corrigé par la consultation des manuscrits. Dans "Les Poètes de sept ans", Rimbaud n'a pas écrit "rives", mais "rios" : "Forêts, soleils, rios, savanes. Il s'aidait". On éditait "rives" comme si Rimbaud avait commis une césure à la Villon : "Forêts, soleils, rives, savanes. Il s'aidait". Cela semblait signifier que Rimbaud croyait autorisées des césures faibles dans un alexandrins, la correction "rios" prouve que ce n'était pas le cas. La césure à la Villon est distincte de la récupération rythmique supposée pour "lyres", mais sans entrer dans les détails il faut comprendre que pour créer les césures les poètes évitent de mal positionner un "e" de fin de mot, soit devant la césure, soit après la césure, et si les poètes s'interdisent cet effet à la césure, David Ducoffre a émis une remarque importante, c'est qu'ils s'interdisent aussi cela dans les découpes du trimètre, puisque le trimètre est moins évident à lire que l'alexandrin en deux hémistiches par principe. Il est une rareté, il est second par rapport à l'alexandrin normal, il est isolé dans des alexandrins normaux et, surtout, Ducoffre fait observer que ce ne serait pas logique que parce que la césure normale a un "e" anormal on préfère se reporter à une mesure ternaire où l'anomalie des "e" est acceptée. Dans le vers plus haut, le "e" de "Je" n'est pas un "e" de fin de mot, mais on ne voit pas pourquoi si le "Je" gêne la césure il faudrait se rabattre sur un découpage où le mot "lyres" est coupé en deux, puisque cette configuration est elle-même proscrite.
Par ailleurs, Ducoffre a fait observer que dans l'espace de six syllabes d'un hémistiche, il y a plein de blancs qui séparent des mots, donc il est normal d'identifier des trimètres et surtout des semi-ternaires partout dans les poèmes en alexandrins. Une des grandes erreurs de Cornulier, Gouvard eux-mêmes, étant d'identifier des semi-ternaires un peu partout dans les alexandrins du dix-neuvième siècle.
On peut prendre notre vers de "Ma Bohême" et identifier un semi-ternaire avec un hémistiche de huit syllabes et un autre de quatre : "Comme des lyres, je tirais / les élastiques", encore que la virgule refroidit ici la tentation.
Qu'est-ce qu'un trimètre ?
Un trimètre chez les poètes classiques (de milieu de XVIe siècle à 1820 en gros), c'est effectivement un alexandrin qui peut se découper en trois parts plutôt égales de quatre syllabes métriques.
En 2017, Cornulier a cité dans un article l'ensemble des trimètres classiques admis comme tels auxquels il a ajouté un vers de Scarron oublié et il a fait une importante mise au point sur la logique de fabrication de ces vers. Ces alexandrins sont normaux, il y a toujours la césure normale, mais ils ont une lecture rythmique ternaire, sauf que cette lecture est tributaire d'une symétrie qui vient soit des répétitions, soit d'une symétrie grammaticale (ce que David Ducoffre avait déjà dit). Cornulier n'a pas cité un alexandrin d'un intermède du Bourgeois gentilhomme, ce qui montre que sa mise au point doit encore être corrigée, parce qu'il se trompe très clairement en écartant cet alexandrin. Puis, dans son article de 2017, il traite aussi exclusivement des trimètres fondés sur une répétition de mot, et ne cite qu'en passant un exemple initiale d'Agrippa d'Aubigné de symétrie grammaticale.
On va reprendre la liste.
 
Le trimètre initial admis par les métriciens depuis le dix-neuvième siècle vient des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné :
 
Jamais le bien, jamais rançon, jamais la vie."
 Comme il y a eu plusieurs éditions des Tragiques, on sait que ce trimètre a été construit progressivement, puisque les éditions fournissent des variantes de ce vers qui aboutit au trimètre qu'on connaît :
 
Jamais nulle rançon et jamais nulle vie
 
Jamais le bien, jamais nulle rançon nie vie
 
Jamais le bien, jamais rançon, jamais la vie."
Cette progression prouve que le trimètre est créé à partir de la référence aux deux hémistiches et il est sensible par cette progression que le résultat final ne s'en émancipe pas complètement.
Cornulier cite et commente cette progression en note de bas de page dans son article.
 
 
Dans ses notes de bas de page, Cornulier cite alors l'autre trimètre clairement attribué à Agrippa d'Aubigné. Je rappelle que Cornulier n'a pas lui-même identifié ces deux trimètres. Je les connaissais et citais moi-même auparavant (je pense qu'ils le sont dans mon article "Ecarts métriques d'un Bateau ivre" paru en 2007). Ils sont cités à l'occasion depuis longtemps par des métriciens, même s'ils ne sont pas aussi célèbres que le trimètre de Suréna de Corneille qu'on mentionnera plus loin.
Intéressons-nous à cet autre trimètre des Tragiques. Il est beaucoup moins connu pour deux raisons. D'abord, parce qu'il n'est pas construit sur trois répétitions d'un mot, ensuite, parce que les éditions courantes des Tragiques privilégient une version avec une variante à ce vers qui n'est pas un trimètre :
 
Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête,
mais Cornulier ne cite pas la variante, à ce vers que je n'ai pas l'énergie de rechercher à l'instant.
Or, l'article de Cornulier va se détourner des trimètres classiques fondés sur une symétrie grammaticale. J'en profite pour préciser que, du coup, le vers d'Aubigné est pour l'instant l'unique alexandrin à symétrie grammaticale admis comme trimètre de l'époque de la versification classique par les métriciens. Et je tiens à attirer l'attention sur deux vers des Satires de Mathurin Régnier qui ont une allure de trimètre par la scansion et qui sont pour l'instant écartés de la réflexion sur le trimètre, alors que ces deux vers, même s'ils n'étaient pas identifiés comme des trimètres, étaient cités dans les traités classiques comme des mauvais exemples d'alexandrins !
Mais passons !
Cornulier a aussi écarté un vers du Bourgeois gentilhomme.
 
A moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur :
La comédie Le Bourgeois gentilhomme est en prose, mais elle contient des intermèdes en vers, et ce vers est répété deux fois dans un ballet vers la fin de la pièce. J'imagine que Cornulier écarte ce vers de Molière parce qu'il n'offre pas une tension rythmique qui fragiliserait réellement la césure normale, mais je ne suis pas d'accord pour faire de l'absence de tension un argument discriminant. Je considère que la répétition impose une apparence de trimètre.
 En revanche, dans son article de 2017, Cornulier va citer un trimètre de Scarron que je ne connaissais pas et il va en faire le point d'appui pour démontrer que les trimètres de Corneille et de la comédie Ragotin sont inspirés par l'exemple initial d'Agrippa d'Aubigné avec le mot "jamais" :
 
Jamais le bien, jamais rançon, jamais la vie." (Aubigné, publication posthume de 1630 référencée par Cornulier)
Maudit Amour, maudit Orgas, maudit voyage, (Scarron, Japhet d'Arménie, 1654, bien lire "Orgas" et non pas "orgasme"...)
Voyez le roi, voyez Cotys, voyez mon père, (Corneille, Agésilas, 1666)
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. (Corneille, Suréna, 1674)
Maudit château, maudit amour, maudit voyage (La Champmeslé ou La Fontaine, Ragotin ou le roman comique (d'après le roman de Scarron, 1684).
 
Je n'ai pas compris pourquoi Cornulier parle de sixième exemple de cette collection, alors que je n'en dénombre que cinq. Cornulier ne cite pas mon sixième cas, le vers du Bourgeois gentilhomme.
Comme le rappelle Cornulier, Scarron a épousé la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné et la pièce Ragotin s'inspire d'un roman du même Scarron. Par ailleurs, rappelons que Les Tragiques sont un livre polémique de propagande protestante, ce qui signifie que les grands écrivains pouvaient le lire avec intérêt, mais en évitant de le citer publiquement sous Louis XIV. Les métriciens citaient le vers de Ragotin, mais pas celui de Scarron, dont il est pourtant la réécriture évidente. Quant au célèbre trimètre de Suréna, il se fonde sur la répétition de l'adverbe "toujours" qui est, comme par hasard, l'inverse de l'adverbe "jamais" du modèle d'Aubigné et il commence par une mention du verbe "aimer" qui est, comme par hasard, de la famille du mot "Amour" qui se trouve dans le premier membre du trimètre de Scarron. Je peux ajouter que le trimètre de Suréna implique l'idée de malédition, reprise donc du sens du mot "maudit" de Scarron dans "toujours souffrir, toujours mourir". J'ajoute que dans le trimètre d'Agésilas, Corneille place après la césure un nom propre "Cotys" qui fait écho au Orgas du vers de Scarron. Je ne m'étends pas sur la reprise "maudit amour" et "maudit voyage" dans le trimètre de Ragotin.
Au dix-neuvième siècle, le trimètre de Suréna est bien connu, il est en épigraphe à un recueil de Louisa Siefert par exemple, Gautier l'imite dans la décennie 1830, etc. Le trimètre d'Agésilas est bien sûr moins connu, mais il est cité dans des articles du dix-neuvième siècle.
J'en arrive maintenant à l'émergence du trimètre parmi les poètes romantiques.

On doit cette émergence non pas à Hugo, mais à Vigny. Et Vigny a d'abord imité, non pas les trimètres à triples répétitions, mais précisément le trimètre d'Agrippa d'Aubigné sur symétrie grammaticale, que Cornulier ne cite qu'en note de bas de page :

Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête, (Aubigné)

Croise les bras, jetant son fer, lève la tête, (Vigny)

La forme participiale "jetant" montre que Vigny est soucieux de s'écarter de la rigueur de la symétrie. Les suspens du participe présent à la césure sont courants chez les classiques, et cela pourrait inviter à croire qu'il n'y a pas ici un trimètre, mais vous voyez bien que Vigny reprend des éléments du vers d'Aubigné, le groupe nominal COD "les bras" et le groupe nominal COD "la tête" qui est d'ailleurs lui aussi à la rime.
C'est le premier trimètre d'un poète romantique, mais il n'est pas connu pour deux raisons. Vigny n'a pas spécifié son rôle dans l'émergence du trimètre et surtout il a éliminé le poème "Héléna" des publications ultérieurs de l'élite de ses oeuvres en recueil, perte considérable pour l'histoire de la versification (rejets d'épithètes, trimètre, versification à la Chénier dès 1819). Vigny sera alors réduit à un imitateur de Chénier qui n'avouait pas sa dette,  alors que son rôle est plus prestigieux que ça. Certes, il s'inspire de Chénier, mais il le fait avant Hugo et, en prime, c'est lui qui a lancé la mode du trimètre chez les romantiques, et mieux encore il est l'inventeur du trimètre sans symétrie ternaire trop appuyée ! Avant Hugo, Vigny et Desbordes-Valmore ont joué un rôle majeur dans l'assouplissement de la versification. Ce n'est certainement pas à Baudelaire, ni même à Hugo que nous devons les césures sur des mots d'une syllabes, mais à Desbordes-Valmore, même si elle n'a pratiqué l'audace qu'une seule fois dans un décasyllabe de son poème "L'Arbrisseau" paru initialement en 1819, vers qui a eu connu des variantes, mais qui a définitivement adopté la forme audacieuse de césure, comme l'atteste le recueil de 1830, césure sur "leur" pour un "impénétrable ombrage".
Vigny a créé quelques autres trimètres passés inaperçus. Seul David Ducoffre, à ce jour, a identifié les trimètres de Vigny dans les vers publiés de son vivant :
 
Croise les bras, jetant son fer, lève la tête, (Héléna, 1819-1822)
Voilà pourquoi, toujours prudents et toujours sages (Eloa, 1824, construction pas pleinement symétrique avec une allusion au trimètre de Suréna)
Frappez le corps, blessez le cœur, versez le sang," (fragment d'un "Satan" connu de Victor Hugo vers 1825, brouillon demeuré inédit et donc non cité par les métriciens, rôle chronologique ignoré à tout le moins par eux. Notez que ce vers est fondé sur le modèle du vers à symétrie grammaticale d'Aubigné, pas sur une triple répétition, notez qu'il s'agit d'une symétrie verbale comme pour le vers "Traîner les pieds..." d'Aubigné, et si Vigny passe de l'infinitif d'Aubigné à l'impératif, cela fait précisément écho à la répétition "voyez" du trimètre de Corneille dans Agésilas !)
Et Vigny a créé un autre trimètre jamais cité par les métriciens dans le poème "La Frégate la Sérieuse" qui date de 1828 :
 
Sa citadelle assise en mer comme un palais.
 
 Il y a quatre trimètres de Vigny de la décennie 1820, tous connus de Victor Hugo (il mentionne le brouillon sur "Satan" dans sa correspondance), que les métriciens n'ont jamais pris en considération, que Cornulier, Bobillot, Gouvard, Murat, etc., ne citent jamais, ni les spécialistes de Vigny, ni les spécialistes et éditeurs de Victor Hugo (Rosa, Millet, Laforgue, Hovasse, etc.), ni un Lestringant pourtant spécialiste d'Aubigné et éditeur des poésies de Musset.
 Et c'est pareil pour le rôle de relais joué par Vigny entre Chénier et Hugo dans l'émergence des rejets d'épithètes à la césure !
Or, maintenant, on en arrive au cas du trimètre hugolien.
Dans Cromwell, drame en vers publié en 1827, Hugo a composé deux trimètres sur des triples répétitions de mots. Ces deux trimètres viennent très tard dans l'économie du drame qui compte un nombre extrêmement élevé d'alexandrins. Il n'y a pas que des alexandrins, mais les deux trimètres en question sont à l'Acte V et correspondent aux vers 5327 et 5746 :
 
Malheur à vous ! Malheur à moi ! Malheur à tous !
 
Il faut qu'il marche ! Il faut qu'il roule ! Il faut qu'il aille !
 J'ai cité ces deux trimètres et leur valeur de commencement pour Hugo dans mon article de 2007 "Ecarts métriques d'un Bateau ivre".
Il faut comprendre les enjeux. D'abord, ce que je n'avais pas cerné en 2007, ces deux trimètres sont postérieurs à quatre trimètres de Vigny, sinon à trois trimètres (poème "La Frégate" de 1828). A l'époque, je n'identifiais comme trimètre que le vers d'Eloa, et je n'osais pas affirmer nettement que c'en était un, mon relevé actuel modifiant complètement la donne.
Si Hugo exhibe ainsi deux trimètres sur répétitions, c'est qu'il associe le trimètre à une forme ostentatoire et qu'il ne pratiquait donc pas le trimètre auparavant. Il n'y aurait aucun trimètre dans les alexandrins de son recueil Odes et ballades dont la forme définitive date de 1828, ni dans les quatre premiers actes de Cromwell, et si on prétend en identifier, à partir du moment où ils ne seront pas ostentatoires, on pourra mettre en doute qu'ils aient été pensés comme des trimètres. Et on pourra même en faire une base pour évaluer les critères d'identification du trimètre authentique.
En réalité, le propos est à nuancer, puisque Vigny a montré à Hugo des trimètres sans symétrie ternaire trop rigoureuse, puisque Victor Hugo connaît au moins celui tranché du "Choeur des réprouvés" du brouillon inédit sur "Satan" depuis 1825 ou 1826. Par ailleurs, Hugo peut avoir glissé un trimètre non ostentatoire dans les quatre premiers actes de Cromwell puisque les vers ne sont pas nécessairement composés dans l'ordre de succession du drame. Puis, il y a d'autres formes ostentatoires ou partiellement ostentatoires de trimètres. A côté de la triple répétition, il y a la répétition binaire qui peut suffire à dégager une allure de trimètre, il y a la symétrie grammaticale, et enfin sans répétition il peut y avoir le recours à la simple scansion, ce dont se rapproche nettement le trimètre d'Eloa que justement les métriciens n'ont jamais identifié comme un trimètre avant moi. Pire, ce que j'ai dit du vers d'Eloa dans un article publié dans une revue de métriciens a été superbement ignoré.
Pour la symétrie grammaticale, je sais que j'avais initialement deux exemples frappants dans les recueils lyriques de Victor Hugo de la décennie 1830. Je cite en particulier le dernier vers du poème "Sur le bal de l'Hôtel de ville" :
 
Les fleurs au front, la boue au pied, la haine au coeur !
Vous remarquerez qu'il se modèle pour partie sur le premier trimètre que je cite du drame Cromwell, "au pied" contre "à moi", etc.
Le poème est daté en épigraphe de "Mai 1832" et il a été publié dans le recueil Les Chants du crépuscule en 1835. Dans mon souvenir, il devrait y avoir un autre vers à symétrie grammaticale aussi patent que celui-là dans Les Feuilles d'automne ou Les Voix intérieures. J'en ai trouvé un dans Les Feuilles d'automne, mais mon cerveau a envie de considérer que c'était encore un autre, sauf que si c'est le cas je ne l'ai pas encore retrouvé.
Mais ce n'est pas grave !
Prenons donc les recueils de poésies lyriques de Victor Hugo postérieurs à la publication de Cromwell et aussi aux quatre trimètres que j'ai pu identifier chez Vigny.
Il faut commencer par le recueil des Orientales qui date de 1829.
A moins d'une surprise de relevé dans les deux poèmes "Fantômes" et "Mazeppa" que j'ai pour l'instant laissés de côté,  il n'y a que trois trimètres éventuels dans ce recueil de 1829, et à ma grande surprise les trois alexandrins ne sont pas fondés sur une symétrie ostentatoire :
 
En Grèce ! En Grèce ! adieu, vous tous ! Il faut partir ! ("Enthousiasme")
 
On pourrait soutenir que ce n'est pas un trimètre, puisque les quatre premières syllabes se décomposent en deux répétitions. Je fais quand même observer qu'on peut réunir la répétition initale en un seul membre mélodique : "En Grèce ! En Grèce !", que sur les quatre points d'exclamation du vers, trois occupent les positions qui intéressent l'identification du trimètre et, cerise sur le gâteau, le troisième membre contient l'attaque "Il faut" qui est en reprise ternaire dans le deuxième trimètre par répétition du drame Cromwell ! Au vu de tels indices, je considère que Victor Hugo a pensé ce vers sur le modèle du trimètre. Bien sûr que la césure suspensive normale après "adieu" est conservée.
 
 "Tous ces chevaux, à l’œil de flamme, aux jambes grêles, ("La Bataille perdue")
 Ce second trimètre du recueil correspond encore une fois à l'idée de Vigny qu'on peut s'écarter de la symétrie trop appuyée. En principe, on peut dire que ce n'est pas un trimètre, mais que le rejet de deux syllabes à la césure a coïncidé de manière involontaire avec la forme du trimètre, sauf que la scansion en trimètre est renforcée par une symétrie grammaticale binaire : "à" et "aux", malgré la différence de phonèmes. Pour moi, on a clairement affaire à un trimètre sur le modèle du trimètre de Vigny dans "Eloa" et surtout dans "La Frégate la Sérieuse".
 
Les drapeaux turcs pendus en foule à ses piliers ; ("Grenade")
Il s'agit d'un trimètre sur exactement le même modèle que celui de "La Frégate La Sérieuse" : "assise en mer".
Il n'y a pas un seul autre candidat trimètre dans Orientales.
Je signale tout de même à l'attention des vers qui ne sauraient en aucun cas être des trimètres, mais dont la construction rythmique fait penser à une évolution ultérieure du vers hugolien. Je cite deux octosyllabes du morceau "Le Feu du ciel" :
 
Ici, les flots, là-bas les ondes ;
 
Laisse-les vivre ; à toi le monde !
Puis, celui-ci du poème "La Sultane favorite" :
 
A toi mon trône, à toi mes jours !
 Je vous cite aussi ces deux alexandrins intrigants :
 
Qu'il glisse, et roule, et tombe, et tombe, et se rattache, (référence manquante du poème, vers mal édité sur "Wikisdource" peut-être, à vérifier !)
 
Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir, (Le Feu du ciel, premier hémistiche à répétition binaire banale chez les classiques, notez que "rouge et splendide" sont tous deux dans le second hémistiche, je ne devrais pas citer ce vers ici, mais c'est un vers qui est plus à méditer qu'il n'y paraît, il n'a bien sûr rien à voir en tant que tel avec la question du trimètre).
Enfin, dans Les Chants du crépuscule, on a une répétition ternaire qui ressemble à un trimètre, sauf que un membre est à lui seul un hémistiche normal et que la symétrie syllabique n'y est pas : "Ô fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte," (Napoléon II, poème que j'ai montré être une source majeure pour "Lez Assis" et je pourrais revenir sur le sujet pour affiner la réflexion).
 
Passons aux Feuilles d'automne, recueil publié en 1831.

Que font les rois ? à qui le trône ? à qui l'exil ? ("Rêverie d'un passant à propos d'un roi", épigraphe "18 mai 1830").
 Hugo pratique une répétition partielle, mais le trimètre demeure ostentatoire.
 
- Où donc ton père ? où donc ton fils ? où donc ta mère ?
 J'ai oublié de relever le nom du poème, mais triple répétition pour un trimètre indéniable.
 
Chœurs de démons, accords divins, chants angéliques, ("Dédain")
 On pourrait ne constater que le rejet d'épithète, mais la scansion et la symétrie grammaticale sont là. Et puis, il y a une coïncidence frappante avec le trimètre inédit de Vigny qui fait partie d'un "Choeur des réprouvés" dans une poème dont le sujet était Satan.
 
Ou de chanter les yeux au ciel, et que la gloire ("C'est une chose grande...", épigraphe "16 juillet 1829")
Notez qu'on retrouve l'idée de chant traitée dans le vers précédent, un rejet "au ciel" proche d'exemples traités plus haut, et si ce vers s'éloigne nettement d'une réelle symétrie, il y a entre le premier et le dernier membre écho symétrique d'attaque des conjonctions de coordination "ou"/"et", et on pense à la manière de dévier la symétrie par un "et" dans le trimètre d'Eloa : "Voilà pourquoi, toujours prudents, et toujours sages,"...
Le vers suivant n'est en principe pas un trimètre :
 
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
 En effet, le découpage binaire montre que le second hémistiche contient la coordination verbale. Pourtant, je ne peux m'empêcher de souligner une symétrie ternaire des verbes par en-dessous : "Quand l'enfant vient, / la joie arrive / et nous éclaire", ce qu'appuie l'écho sémantique de "vient" à "arrive".
Voici un autre trimètre sur rejet d'épithète, avec la conjonction "et" en tête du dernier membre :
 
Je vis trembler, leurs traits confus, et par degrés
 En si bon chemin, il devient difficile de ne pas citer comme des trimètres les deux alexandrins suivants, même si en principe on peut aussi exclure la lecture en trimètre, la lecture en deux hémistiches étant naturelle pour un classique :
 
J'avais sept ans. Je vis passer Napoléon ("Souvenir d'enfance")
 
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs ("Soleils couchants")
 
 Mais, pour vous montrer le problème des relevés, je vous fournis le contrepoint du vers suivant qui ne saurait en aucun cas être analysé comme un trimètre :
 
Les deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre, ("La Pente de la rêverie")
 A cause du relevé plus haut de "En Grèce ! En Grèce !", à cause de l'évidente scansion ternaire conditionnée par les points d'exclamation, j'ai envie de dire que Victor Hugo a pensé ce vers à partir de la référence au trimètre, mais qu'il l'a travaillé pour qu'à l'arrivée ce ne soit pas un trimètre, mais un alexandrin avec seulement un rejet "entier" à la césure. Hugo a volontairement mis un "e" de fin de mot à la fin du premier membre pour éliminer l'identification à un trimètre, mais malgré tout les indices de ce vers amènent à considérer qu'Hugo s'est tout de même servi de la référence au trimètre pour construire ce vers. Et là, vous devez sentir que la discrimination du trimètre dans les vers se fait au cas par cas et confronte le lecteur à des phénomènes instables. Et bien évidemment, cette instabilité peut aller de pair avec des confrontations à des alexandrins où il est délicat de dire si le poète a fait exprès ou non de jouer avec l'allusion à un rythme de trimètre.
Pour l'instant, j'ai l'impression que la pratique du trimètre recule dans Les Chants du crépuscule et dans Les Voix intérieures, malgré le cas remarquable du dernier vers du poème "Sur le bal de l'Hôtel de ville" cité plus haut. Cela coïncide avec le recul des césures acrobatiques qu'on trouve dans Cromwell et Marion de Lorme, mais pas dans Hernani et Le Roi s'amuse, avant leur réapparition dans Ruy Blas. Dans Les Feuilles d'automne, une autre césure frappante a retenu mon attention, césure sur superlatif : "les mieux + attachés", j'en reparlerai prochainement.
Je sais que dans Hernani, même si les césures les plus audacieuses sont absentes, il y a un faux trimètre : "C'est l'Allemagne, c'est l'Espagne, c'est la Flandre", faux trimètre dans la mesure où le gallicisme répété "c'est" est décalé pour les deuxième et troisième membres du vers. Hugo pratiquera souvent par la suite ce genre de faux trimètre.
Dans Marion de Lorme, Hugo pratique une césure particulièrement audacieuse sur une répartition en trimètre de trois répliques : "C'est un + refus ?" J'ai oublié le premier membre, le troisième est "Mais je suis vôtre." Je ne peux pas encore exclure l'existence de trimètres en trois répliques, ou en scansion ternaire nette sans symétrie dans Cromwell.
En tout cas, de 1827 à 1831, avec Cromwell, Marion de Lorme, Hernani, Les Orientales et Les Feuilles d'automne, Hugo commence à distiller des trimètres, encore au compte-gouttes, mais selon des procédés variés qui ne sont pas toujours parfaitement ostentatoires. Malgré un trimètre ostentatoire dans "Sur le bal de l'Hôtel de ville", le recueil Les Chants du crépuscule de 1835 s'inscrit dans une époque où Hugo tendrait à être moins audacieux, ce que confirme Le Roi s'amuse me semble-t-il. Je vais éplucher Les Voix intérieures et Les Rayons et les ombres. Pour l'instant, je dirais que Les Voix intérieures confirme l'idée d'une époque où Hugo modère les audaces. Pour le théâtre, Ruy Blas et Les Burgraves témoignent d'une volonté de recommencer les audaces, sans aller plus loin, mais en se les autorisant. L'abondance des audaces va devenir évidentes avec les recueils de l'exil.
Mes constats pour la période qui va de 1827 à 1831 me font comprendre qu'il va falloir être minutieux quant à la méthode de discrimination qui permet de dire quand un trimètre apparent a été volontaire ou involontaire de la part de Victor Hugo, même si j'ai quand même des éléments restrictifs face aux pêches miraculeuses des lecteurs mal informés du vingtième siècle.
Prenez encore les citations suivantes des Feuilles d'automne :
 
Priez devant ces croix de pierre ou de bois noir ( pièce XVII)
 
Pour moi, il y a un faux air de trimètre, mais pas de trimètre, car je n'admets pas une coupe après la préposition "devant"
 
Souvent les pleurs, après l'erreur et l'abandon (pièce XVII toujours)
 
En principe, il n'y a pas de trimètre. Hugo pratique un contre-rejet rare sur une une préposition de deux syllabes, ce que les classiques évitaient, mais on en trouve au moins un exemple dans Iphigénie de Racine. Or, la rime interne (malgré une tension de pluriel contre singulier) favorise la lecture ternaire déjà sensible au plan de la scansion grammaticale. Le second hémistiche réunit les noms : "l'erreur et l'abandon", ce qui semble suffisant pour exclure la référence au trimètre, mais à partir du moment où, par définition, le trimètre n'exclut pas la lecture binaire, ça devient forcément délicat de cerner les faits exprès du poète dans les apparences ternaires. Je vous en donne cet autre exemple :
 
Que j'étais, moi, vaine ombre obscure et taciturne
 Ce vers s'analyse comme un classique alexandrin en deux hémistiches, il n'y a aucune audace à la césure et le second hémistiche réunit les deux adjectifs épithètes : "obscure et taciturne". Pourtant, subrepticement, le placement d'un écho interne frappant en "ur" crée l'idée que le poète a voulu suggérer le ternaire : "Que j'étais, moi, / vaine ombre obscure / et taciturne".
Personnellement, je considère que ce vers n'a aucun intérêt dans un débat sur le trimètre, c'est un alexandrin binaire non problématique, mais vu que je comprends le jeu de diffraction rythmique que se permet déjà Hugo dans ses vers je ne peux pas exclure l'hypothèse d'un tremblé de facture tout à fait volontaire.
Après, vous avez des gens qui remercient toujours des critiques de leur parler simplement de versification en évitant toutes les minuties des métriciens, sachez que ces gens-là sont des paresseux, des hypocrites, des béotiens, des gens extrêmement nuisibles aux raffinements de la culture. C'est des propos de minables qui ne savent pas lire, ni ressentir quoi que ce soit à la lecture. Les enjeux, ils sont complexes, compliqués, que ça plaise ou non !

mercredi 4 novembre 2026

Le Bateau ivre et Pleine mer de Victor Hugo (partie 2)

Je suis en train de réorganiser mes recherches en cours, mais je livre tout de même la suite de cet article.
Je prévois une troisième partie sur le discours que supposent les réécritures en précisant les significations des poèmes hugoliens objets d'une réécriture et ce que les réécritures impliquent du côté de Rimbaud. Je suis sur un travail de longue haleine malgré tout. Par exemple, je fouille dans l'ensemble des poésies du grand romantique tout ce qui peut être de près ou de loin une source au "Bateau ivre", et ça va inévitablement au-delà des réécritures. Prenons le poème "Le Feu du ciel" qui ouvre le recueil des Orientales qui a fait date dans l'histoire de la littérature et dont Delahaye disait que c'était une lecture favorite de Rimbaud. Le poème "Le Feu du ciel" contient plusieurs fois l'idée d'une humanité naissante qui se baignait dans les flots de la mer, on a l'emploi de formes conjuguées du verbe "baigner", et je me dis qu'une recension large chez Hugo ne serait pas inutile. Indépendamment du poème "Le Feu du ciel", je me suis d'ailleurs donné pour objectif de faire une recension de tout ce qui avec la préposition "sans" a l'allure de "océan sans fond" ou "éther sans oiseau". Automatiquement, je dois relever des vers que je n'anticipe pas complètement, et c'est le cas de cet alexandrin dans "Le Feu du ciel" : "Toujours des flots sans fin par des flots repoussés" qui apparaît dans un sizain qui a probablement inspiré aussi un vers célèbre du "Cimetière marin" de Paul Valéry. J'ai une collecte d'autres vers de la sorte dans d'autres recueils, et je prévois des confrontations à d'autres sondages, notamment dans le recueil Les Poèmes de la mer de Joseph Autran. J'ai décidé de lancer des investigations à partir de relevés massifs, et j'essaie de faire une lecture de l'essentiel des vers de Victor Hugo selon plusieurs axes, en évitant de trop en faire pour ne pas m'écrouler sous la tâche.
Je relève aussi les visions, c'est-à-dire des vers, extraits, strophes, où Hugo emploie le verbe "voir" de manière symbolique, ou bien des passages où Hugo crée une métaphore qui suppose une lecture mystique du monde, du ciel, ou bien je sélectionne des passages qui peuvent être comparés à d'autres de Rimbaud. La rencontre de la mer et du soleil dans "L'Eternité", c'est un élément pour lequel je vais brasser large. Dans "Le Feu du ciel", j'ai un sizain où le soleil se couche à l'horizon sur une mer qui le reflère, et Hugo parle de la rencontre de deux rois. D'office, je relève le sizain et je le range dans un dossier que j'étudierai ultérieurement. Je relève l'octosyllabe qui finit le sizain : "Venir au-devant l'un de l'autre" qui fatalement ressemble à "la mer allée / Avec le soleil". J'ai aussi relevé le sizain où Hugo décrit en passant des "poissons" aux "nageoires d'argent" qui reluisent au soleil, en pensant aux "poissons d'or" du "Bateau ivre". La lecture me demande une concentration maximale.
Je suis tellement à fond que j'ai relevé aussi la présence rapprochée de "golfe" et "tente" dans des octosyllabes de "Feu du ciel". Pour précision, l'étude symbolique rapprochant "Voyelles" et "Le Bateau ivre" est un élément moteur de mon investigation du corpus hugolien.
J'ai aussi des relevés métriques variés et études de moules grammaticaux à conduire.
Prenons le recueil Les Feuilles d'automne. Je m'intéresse aux pleurs du poème XVII, à son vers "Tout miel est amer, tout ciel sombre", et à un enfant qui s'est "saisi" d'un "frêle papillon", source que j'ai déjà envisagée par le passé pour la fin du "Bateau ivre". Je relève aussi les passages où Dieu arrête les flots, etc., image très présente chez Lamartine et qui est exploitée par Hugo avec aussi des variantes qui du coup me demandent une plus grande vigilance.
Pour "Pleine mer", je voulais parler du poème "A ceux qu'on foule aux pieds".
Le 21 avril 2014, Jacues Bienvenu a publié sur son blog un article intitulé "Rimbaud et la Commune. Hypothèses sur la genèse et la datation de conception du 'Bateau ivre' et de 'L'Homme juste' " ( cliquer ici pour le consulter ).
Le début d'article contient un lien qui renvoie à un article antérieur : "Rimbaud ou le père du meurtre Hugo".
Les découvertes exposées dans cet article appartiennent à Bienvenu, mais je précise tout de même que c'est moi qui lui avait fait remarquer auparavant qu'il y avait des textes de Victor Hugo dans le journal Le Rappel en novembre 1871 que les rimbaldiens n'exploitaient pas. Moi-même, j'en étais alors empêché par des dysfonctionnements de mon ordinateur fixe qui ne me permettaient pas de consulter des documents sur le site Gallica dans de bonnes conditions. L'intérêt du Rappel va plus loin, puisque Camille Pelletan y collabore alors même qu'il est un membre du premier cercle zutique dont l'activité est précisément encore en cours au début de novembre 1871. Par exemple, Rimbaud n'avait pas encore écrit "Les Remembrances du vieillard idiot" et "Ressouvenir" quand le journal a repris le premier novembre, et je cite le premier faux Coppée avec la lecture de Roubaud à laquelle j'adhère d'une réécriture de la mention "Les Contemplations de Victor Hugo". C'est Ernest d'Hervilly qui signe "Un passant" dans Le Rappel, celui-là même qui est pour partie à l'origine à la toute fin de septembre de l'image de "Jésus/satan au milieu des docteurs". Il n'y a pas encore de brouille avec Rimbaud, puisqu'au contraire les deux vont bientôt poser pour le même tableau de Fantin-Latour. Rimbaud pouvait espérer atteindre Hugo, se faire connaître de lui via Pelletan et d'Hervilly. Il faut ajouter Glatigbny qui publie des poèmes inédits. Rimbaud a assisté à des représentations de comédies de Glatigny et malgré les maladies de celui-ci on ne peut pas écarter d'un revers de main l'hypothèse d'une rencontre avec Rimbaud à l'époque. Par ailleurs, sur le blog Rimbaud ivre lui-même, j'avais déjà formulé l'hypothèse, mais sans lien avec Hugo, d'une allusion à l'actualité dans la presse du procès de Maroteau dont on riait en disant qu'il s'était jeté dans la révolution en poète enfant. Cela figure dans ma série d'articles sur la chronologie des composition de Rimbaud. Malheureusement, les vers de Maroteau ne valent pas tripette, j'ai eu une lecture assez dépitée de ses "Flocons" d'avoine.
Cela étant dit, je m'attaque maintenant au commentaire de l'article.
Je ne suis pas d'accord sur les réserves exprimées par Bienvenu au sujet de la lecture ou non du poème "Pas de représailles" par Rimbaud entre mai et juillet 1871. Bienvenu lui-même montre, ainsi avec le cas de Siefert, que Rimbaud sait tout mettre en oeuvre pour accéder à certaines lectures et entrer en contact avec des auteurs. Il est évident qu'un poème inédit de Victor Hugo était guetté, et je ne mets pas en doute la datation du poème "L'Homme juste", sauf bien sûr que je considère que les vers ont été remaniés (ce que prouve la comparaison de l'unique quintil que nous possédons en deux exemplaires manuscrits) et que les deux derniers quintils sont un ajout autour de mai 1872 (ce que rend hautement probable le fait qu'ils suivent le quintil final initial).
Par ailleurs, je suis d'autant plus convaincu de l'importance du vers que Reboul n'avait pas manqué de signaler à l'attention : "Pas de colère ; et nul n'est juste s'il n'est doux[,]" qu'au-delà de l'association des adjectifs "juste" et "doux", il y a la mention nue du nom "colère", ce qui doit faire immédiatement penser aux mentions nues au singulier et au pluriel dans "Voyelles" et "Paris se repeuple". J'ajoute qu'il y a un fait remarquable en ce qui concerne l'idée des mots de la famille "douceur" dans "L'Homme juste". Il est évident que, si on admet le poème comme ayant été composé en juillet 1871, Rimbaud fait référence à des textes de Victor Hugo où il a déjà lu l'appel à la douceur, et il y en a, parce que c'est un propos récurrent chez Hugo qu'il développait aussi au lendemain de la révolution de juillet, par exemple. Or, dans la partie du poème qu'on peut considérer initiale, Rimbaud emploie deux fois un mot de cette famille : "ton drap doucement expié", " "croyant très doux". Mais, Rimbaud a repris l'idée dans les deux quintils qu'il a ajoutés ultérieurement et l'ajout accroît cette prégnance, puisque les deux mentions de l'adjectif "doux" se font dans un ajout de seulement dix vers au poème : "doux / Comme le sucre" et "idiots doux". Et il va de soi que pour les deux quintils ajoutés Rimbaud a lu depuis les textes hugoliens publiés dans Le Rappel en novembre 1871, comme d'ailleurs il a pu lire l'édition d'actualité du recueil L'Année terrible, puisque si les deux quintils sont ajoutés à son retour à Paris au début de mai 1872 Rimbaud vient forcément de lire le recueil et les premières recensions dans la presse, et notamment dans le journal La Renaissante littéraire...
J'en profite pour signaler à l'attention que dans le premier quintil du fragment conservé de "L'Homme juste", Rimbaud a écrit "tu veux voir ... les flueurs / D'astres lactés", ce qui est à rapprocher de passages du Bateau ivre et de "Voyelles" : "ce que l'homme a cru voir", "lactescent", enjambement "Poème / De la mer" et mot rare au suffixe en "-eurs" très similaire qu'est "strideurs".  J'ajoute aussi qu'il y a une étude rhétorique à faire autour de la métrique et des répétitions : "Le Juste restait droit", expression qui tient dans l'hémistiche", mention en attaque deux vers plus loin : "Et, debout," avec entre-temps la mention cassée à la césure : "Un rayon lui dorait + l'épaule" qui évoque une décoration militaire, et à tout cela répond l'attaque deux quintils plus loin : "Et le Juste restait + debout..." avec rejet significatif à la césure de l'adverbe "debout", ce qui confirme de renversement, mais si on cite les deux vers on a une ironie amère et en même temps sarcastique : "Et le Juste restait debout dans l'épouvante / Bleuâtre des gazons après le soleil mort". Rimbaud fait clairement allusion à la rhétorique courante d'Hugo bien mise en place dans son recueil Les Chants du crépuscule, qui consiste à interroger le présent angoissant sur sa nature d'aube ou de couchant, et surtout ces vers prouvent que notre lecture symbolique et communard du "Bateau ivre" et de "Voyelles" va de soi. En bonus, je vous révèle, car je ne sais pas si ça a déjà été fait par Murphy, Reboul ou un autre (pas le temps de les relire dans l'immédiat) que pour composer "L'Homme juste" Rimbaud s'est resservi d'idées du poème "Le Forgeron", car évidemment le "Je" est l'équivalent du "Forgeron" et le "Juste" est la figure du roi "debout sur son ventre", et les paroles du "Je" quand il dit "Je suis maudit" renvoie au forgeron qui revendique son appartenance à la crapule.
Assez sur "L'Homme juste" pour cette fois. 
Je suis évidemment preneur de ce que Bienvenu nous apprend sur la défense prise par Hugo de Maroteau, ce qui conforte la thèse que j'avais avancée auparavant d'une allusion au persiflage entourant ce procès : "se laisser emporter par la révolution en poète" (citation de mémoire, peu importe ici).
Enfin, le point le plus important de l'article de Bienvenu, c'est la révélation de la pré-originale du poème "A ceux qu'on foule aux pieds".
Bienvenu cite le passage clef "ces pontons sur qui j'ai pleuré reparaissent". On a l'association "pontons" et "pleuré", donc l'idée n'est pas simplement de constater la présence du mot "pontons", mais d'envisager une source pour le mouvement de fin du "Bateau ivre" de "Mais vrai j'ai trop pleuré" aux "yeux horribles des pontons". Pour rappel, c'est Delahaye qui a identifié l'allusion à la Commune des pontons du "Bateau ivre", et non Murphy ou Reboul.
Bienvenu prend la peine de préciser que les "pontons" au sujet desquels Hugo a pleuré sont ceux des opposants à Napoléon III. Je rappelle que dans mon article "Trajectoire du Bateau ivre" et même ailleurs j'ai précisé que le mot "pontons" figurait dans maints poèmes des Châtiments et qu'il y avait notamment des poèmes clefs précis, dont "Nox" et "Carte d'Europe" où il y avait le couplage de la mention des pontons et d'une forme conjuguée du verbe "laver". Il faut bien comprendre que le poème "A ceux qu'on foule aux pieds" est une source très intéressante à exhiber pour reculer la datation du "Bateau ivre" et en même temps, ce qui n'est pas moins important, ancrer la composition dans une actualité littéraire bien étayée, mais que fondamentalement la composition du "Bateau ivre" est maximalement nourrie des poésies antérieures de Victor Hugo, ce qui inévitablement rend difficile d'affirmer que tel vers du "Bateau ivre" est une réécriture immédiate d'un passage de la préoriginale du 20 novembre 1871.
Tous les rapprochements entre "A ceux qu'on foule aux pieds" et "Le Bateau ivre" proposés par Bienvenu sont intéressants, mais en même temps chacun est difficile à prouver parce qu'il faut passer du temps à éprouver si Hugo n'avait pas déjà écrit un passage similaire qui suffirait à justifier l'écriture d'un pépite du "Bateau ivre". Cela demande à une confrontation aux textes de longue haleine, même si le contexte rend hautement probable que cette pré-originale ait joué un rôle dans le désir de composer "Le Bateau ivre". Pour l'instant, les réécritures sont patentes en ce qui concerne "Pleine mer / Plein ciel" et Les Châtiments".
Je citerai ultérieurement toutes les propositions de Bienvenu en les confrontant à d'autres vers plus anciens de Victor Hugo, mais en l'état le rapprochement le plus troublant, le plus probant que fournit Bienvenu, c'est avec l'alexandrin suivant :
 
En tournant dans un cercle horrible on devient ivre.
 Ce vers fournit la mention à la rime "ivre" qui s'inscrit dans le titre définitif du poème de Rimbaud : "bateau ivre", et en même temps il fournit le rejet d'épithète à la césure de l'adjectif "horrible" au singulier, ce qui coïncide avec son rejet au pluriel à la césure du dernier vers du "Bateau ivre" :
 
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Et dans le rapprochement l'image du cercle éclaire d'un jour formidable le mouvement final du Bateau ivre qui ne peut plus justement suivre une série de destinées qu'il énumère. Il ne peut pas faire comme si les pontons n'existaient pas et il tourne alors en cercle, ne suivant plus aucun sillage.
J'ajoute que par rapport à "L'Homme juste", Bienvenu cite une source également très probable pour les deux quintils ajoutés, puisque dans l'avant-dernier quintil précisément, nous avons à la rime l'adjectif "doux" puis en fin de quintil même la mention "entraille emportée" où entendre un écho de la succession à la rime des mots "doux" et "représailles" dans une citation faite par Bienvenu de deux alexandrins de "A ceux qu'on foule aux pieds" !
 
J'ai l'obstination farouche d'être doux,
O vaincus, et je dis : Non, pas de représailles !
Et le mot "entrailles" est lui-même à la rime vers la fin de "A ceux qu'on foule aux pieds" :
 
Je blâme. Est-ce ma faute enfin ? j'ai des entrailles.
 
Un numéro du journal Le Rappel tient en quatre pages, norme bien sûr courante à l'époque. Le poème "A ceux qu'on foule aux pieds" occupe toute la première page du numéro du 20 novembre 1871. On pourrait assimiler l'achat de ce numéro du journal à l'achat d'un poème sur un quasi unique feuillet. En-dessous de la plaquette, le poète peut publier le poème numéro d'un quotidien.
Le poème est transcrit sur trois colonnes avec la mention au bas de la troisième colonne : "(Extrait du livre L'ANNEE TERRIBLE.)" La publication du livre attendra encore six mois. On peut se demander si par l'intermédiaire de Pelletan, d'Hervilly et d'autres Rimbaud n'a pas connu des états manuscrits inédits du projet, mais ce n'est pas le sujet ici.
En tout cas, par cette publication, ce poème entre dans le cercle fermé des poèmes de référence du futur recueil.
J'avoue que le rejet au début "M'attirent" me fait penser au rejet "des sueurs / Me prirent", mais il peut ne s'agir que d'une simple coïncidence. Je relève deux couples de rimes du début du poème qu'une répétition relie entre eux : "défends"/"triomphants" et "enfants"/"défends". Dans "Le Bateau ivre", les "enfants" sont mentionnés de mémoire à à peu près quatre reprises, et nous avons la rime "enfants"/"triomphants" dans un quatrain, mais la rime vient du poème "Le Théâtre d'enfants" de Banville qui inclut le superlatif : "enfants"/"plus triomphants". Tout ça reste à approfondir sans aucun doute.
Le poème rappelle qu'Hugo a combattu la Commune quand elle semblait triomphante et qu'il était insulté pour cela en retour. Il développe aussi un discours très courant tout au long de la carrière de Victor Hugo où il faut pardonner à la foule parce qu'elle est ignorante, et Hugo le fait en évoquant un écroulement du peuple "au fond des noirs événements". Et je relève alors le rejet à la césure de rien moins que "guidés" : "Vous ne les avez pas + guidés", ce qui a sa réplique dans le premier quatrain du "Bateau ivre" : "je ne me sentis plus guidé par les haleurs", et on peut même comparer "Je ne me sentis plus" à "je me sens leur frère" qui chevauche le vers de "A ceux qu'on foule aux pieds" et l'alexandin : "C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité". Ces rapprochements donnent la perspective à l'attaque du "Bateau ivre". Je relève aussi la mention "oublier leur colère" à la rime en second hémistiche d'alexandrin, mais je ne vais pas commenter chaque petit détail. Pareil pour "Ils cherchent des lueurs dans la nuit" qui a à voir avec la série des "J'ai vu" du "Bateau ivre". On peut rapprocher "Pas un phare" de l'absence de regret pour les "falots" bien évidemment.
Et ce passage sur l'aveuglement de la foule non guidée par les justes aboutit précisément au vers : "En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre".
Hugo continue en disant que l'émeute n'éteint pas la haine et ne referme pas... l'ulcère ! Il parle des "canons des noirs vendémiaires", "boulets de juin", "bombes de mai", et on pense aux "cieux ultramarins aux ardents entonnoirs", aux "coups de triques".
On peut inévitablement citer : "et vont / Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond".
Encore un fait amusant : le rejet à la césure "debout" qui fait penser à un vers de "L'Homme juste" : "On ne peut se lever debout", mais écho possible aussi avec "Les Assis" : "Oh ! ne les faites pas + lever".
Sur la deuxième colonne de la page du journal, une attaque de séquence fait clairement allusion à "Oceano Nox" : "Combien d'êtres humains frissonnent à cette heure," et je rappelle que dans mon article "Trajectoire du Bateau ivre", j'ai cité des réécritures de "Oceano Nox" dans "Le Bateau ivre", notamment pour les flots rouleurs de victimes et tout particulièrement pour la mention à la rime du début de deuxième strophe des deux poèmes du mot "équipage", le "J'étais insoucieux de tous les équipages" prenant le contrepoint d'Oceano Nox, mais aussi du "je me sens frère" de "A ceux qu'on foule aux pieds". Hugo offrait explicitement à Rimbaud la liaison entre son poème publié en pré-originale et "Oceano Nox".
Je ne peux manquer de relever en même temps "mer qui sanglotte".
On peut toujours trouver moyen d'opérer des rapprochements, mais pour la deuxième colonne il y a moins de rapprochements sensibles. Notons tout de même la mention du mot "guides" qui rappelle l'importance de guider la foule. Ce "Nous, guides et docteurs" est d'ailleurs à comparer au "Socrates et Jésus" de "L'Homme juste".
Bienvenu a cité le passage sur le "radeau de la Méduse", je n'y reviens pas pour l'instant.
 Il est question d'une aube qui n'a blanchi qu'un moment également, puis de la nuit et du poète comme seuls témoins dans un univers où il faut que reste "une voix", "une parole", ce qui peut faire penser à "Nuit qui chante" des quintils ajoutés à "L'Homme juste", soit dit en passant. C'est même à se demander si "entraille emportée" ne s'inspire pas de la phrase d'Hugo : "Je prends cette part, la meilleure".
Hugo revendique accompagner les condamnés de la Commune dans la tombe : je serai de votre chute, dit-il. Et cela a son correspondant dans le cas du "Bateau ivre" : "Ô que ma quille éclate, ô que j'aille à la mer".
Le poème finit en appel aux affronts, ce qui là encore vaut la peine d'un rapprochement avec "L'Homme juste" et le poème est daté de "juin 1871" à "Vianden" (dois-je y voir une source pour "entraille emportée" ?).
Dans l'hypothèse où Bienvenu aurait soulevé un lièvre sur la datation réelle de "L'Homme juste", on peut dire que "L'Homme juste" serait daté de "juillet" pour répondre à un poème daté de "juin 1871" dans l'économie même du recueil annoncé. Mais je ne veux en aucun cas m'avancer pour l'instant sur le terrain d'une remise en cause de la datation du poème "L'Homme juste". Pour l'instant, ça ne s'impose pas, il faut garder son calme.
Ce qui prend nettement corps, c'est que ce poème a bien l'air d'être une source au "Bateau ivre", mais une source-pivot exploitée un peu pour elle-même, mais Rimbaud ne la prenant que comme point d'appui profitant de réécritures plus précises à partir de poèmes hugoliens plus anciens. Il y a toute une complexité à cerner. Il s'agit aussi d'une source indéniable pour les deux quintils ajoutés à "L'Homme juste" et sur ce point Bienvenu vise juste si on peut dire. 
 Dans son article, Bienvenu développe une thèse enfin sur la destruction de l'alexandrin. Sur ce plan-là, je suis plus réservé. La dislocation contre Hugo est clairement exprimée dans "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." comme l'a bien vu Jacques Roubaud, mais pour "Le Bateau ivre" le processus est encore en cours et la référence évidente à la métrique de Victor Hugo dans "Le Bateau ivre" s'interprète dans la nuance inévitablement. J'en ai traité dans "Trajectoire du Bateau ivre" et "Ecarts métriques d'un Bateau ivre".
On remarque que les rimbaldiens n'ont tenu aucun compte de cet article de 2014 de Bienvenu, ce qui est lié évidemment à l'enterrement volontaire de mon article de 2006. Dans le Dictionnaire Rimbaud, l'entrée "Bateau ivre" a été confiée à Pierre Brunel, mais Vaillant, Frémy et Cavallaro étaient censés vérifier que l'article tenait compte des avancées de la recherche, et ils n'étaient pas obligés de confier la rédaction de cet article à Pierre Brunel, ni de confier l'entrée "Voytelles" à Alain Bardel. Il faut bien comprendre que les entrées "Bateau ivre" et "Voyelles" ont été délibérément sabordées par l'équipe de la revue Parade sauvage. Ils ont volontairement amoché leur propre dictionnaire, ce n'est pas anodin !
Et l'édition en Folio Classique des oeuvres de Rimbaud par Cavallaro montre bien qu'il y a depuis vingt et vingt-trois ans un refoulement strict de la valeur séminale considérable de mes articles "Trajectoire du Bateau ivre" et "Consonne".
Cela fait vingt ans dans le cas du "Bateau ivre" ! Vingt ans de déni ! L'amnistie des déportés de la Commune a été plus rapide, et tant mieux !

lundi 2 novembre 2026

Trimètres en route et lecture du monde.

 Je suis sur la route. Retard d'une heure annonce pour le car Bruxelles-Paris, le bus de remplacement a remis 45 minutes de retard sur le trajet. Plus de bus de nuit dans la compagnie du blabla qui après nous avoir laissé un certain temps à quai propose la solution "flixible". Mais une correspondance de plus et un nouveau retard le matin.

Il faut ajouter une bagarre d'un passager avec le chauffeur puis un autre passager entre Bruxelles à Paris.

A Lyon, la gare routière est dans un désert et n'ouvre pas avant 6h45 avec impossibilité pour les femmes d'accéder à des toilettes. On dirait qu'on réinvente la roue dans les transports.

Avec le téléphone portable, les gens s'habituent à écouter de la musique, parler avec le haut-parleur au milieu de la nuit et des autres endormis.

Beau carton plein.

Je réfléchis aux trimetres.

Hugo pratique deux trimetres ostentatoires fondés sur des répétitions dans le cinquième acte de Cromwell, les deux après déjà 5000 vers de ce drame.

Donc Hugo ne pensait pas le trimetre avant 1827, n'en a pas dans ses Odes et ballades, ni dans quatre actes de Cromwell, constat sous certaines réserves mais c'est déjà éloquent.

Il pratique le faux trimetre sur répétition dans Hernani : c'est l'Allemagne, c'est l'Espagne, c'est la Flandre, il y en aura d'autres.

Il pratique aussi le trimetre par découpage de trois répliques sinon dans Cromwell, dans Marion de Lorme.

Dans ses recueils des années 1830, il pratique le trimetre avec parcimonie,trimetre ostentatoire sur répétitions ou symétries grammaticales. Pour la symétrie, il y a deux vers emblématiques, notamment le dernier vers de Sur le bal de l'hôtel de ville dans Les Chants du crépuscule.

Les trimetres sont quasi inexistants dans ce recueil et les deux suivants.

En revanche, dans Les Feuilles d'automne, il y a des trumetres ostentatoires sur répétitions, triple répétition ou deux répétitions.

Mais, surprise, il y a au moins trois trimetres non fo des sur les répétitions dans Orientales et même la symétrie grammaticale le cède aux scansions.

Vigny à déjà pratique le trimetre souple auparavant avec Eloa et La Frégate.

Il faut que j'affine le relevé jusqu'en 1843 pour Burgraves, Rayons et ombres, mais en gros les trimetres sont soit abondants à partir de l'exil, le plus probable, soit l'amorce se joue avec Ruy Blas. On verra.

Le relevé des trimetres ostentatoires va permettre de réévaluer les trimetres non ostentatoires : volonté du poète ou non.

L'intelligence artificielle de Google est incapable d'identifier le trimetre du dernier alexandrin de Sur le bal de l'hôtel de ville, ce qui est vertigineux. On a droit à des découpages anormaux d'autres vers.

Enfin, en relisant tous les vers d'Hugo, je prépare aussi un dossier sur les moments où Hugo parle d'une lecture du spectacle du monde.

C'est ce que les universitaires auraient dus'atteler à mener depuis longtemps pour cerner la genèse de Viyelles.

Ah non ils dorment bien et font leurs nuits.

vendredi 30 octobre 2026

A propos des numéros du journal Le Rappel de novembre 1871

Le journal Le Rappel a repris pour une courte période du premier au vingt-cinq novembre 1871. Bernard Teyssèdre dit qu'il s'agit d'un des deux journaux qu'il a systématiquement dépouillés en regard de la période d'activité zutique d'octobre-novembre 1871. J'avais identifié que cette reprise impliquait des lectures par Rimbaud de textes encore inédits de Vicotr Hugo, mais en 2014 je ne parvenais plus à consulter les documents sur le site Gallica à partir de mon ordinateur fixe d'époque. Jacques Bienvenu a publié un article à cette époque où il était question à la fois des textes en prose et du poème inédit "A ceux qu'on foule aux pieds" en première page du numéro du 20 novembre 1871.
Je ne sais plus ce qu'a développé Bernard Teyssèdre, mais le journal Le Rappel était un organe de presse hugolien auquel participaient Camille Pelletan, celui-ci en son nom, et Ernest d'Hervilly, celui-là sous le pseudonyme "Un passant". Camille Pelletan était un membre du Cercle du Zutisme à tout le moins sur une certaine durée de temps de la seconde moitié du mois d'octobre 1871, tandis que l'activité zutique de Rimbaud a duré jusqu'aux environs de la mi-novembre. Quant à Ernest d'Hervilly, il est supposé avoir fait un bon mot sur Rimbaud lors de son introduction au dîner des Vilains Bonshommes de la fin septembre 1871, ce que Valade raconte dans un style qui sera celui même de Blémont dans un hommage paru dans la presse au moment de la mort d'Ernest d'Hervilly, et bien sûr Ernest d'Hervilly fait partie avec Valade, Blémont et Rimbaud du tableau Coin de table de Fantin-Latour pour lequel les plumes ont posé au début de l'année 1872, plutôt individuellement que collectivement certes. Et lors de l'incident Carjat, Rimbaud aurait répliqué un "Ferme ton con, d'Hervilly !", ce qui signifie que les deux se fréquentaient un minimum par la force des rencontres littéraires. Il faut ajouter que Rimbaud est connu pour son intérêt à l'égard d'Albert Glatigny, lequel était d'actualité au théâtre dans la période où Rimbaud était intégré au milieu littéraire parisien de la mi-septembre 1871 aux premiers jours de mars 1872. Notons que le journal Le Rappel a repris en mars 1872, mais que Rimbaud n'a pas dû le suivre au-delà du 7 juillet 1872, mais Rimbaud était déjà persona non grata quand la publication reprenait. Ainsi, Rimbaud pouvait être curieux du Rappel en novembre 1871 plus qu'en 1872.
Albert Glatigny publiait des poèmes inédits qui figureront dans un recueil un peu postérieur dans le journal Le Rappel, tant en novembre 1871 qu'en 1872. Il partageait le rôle du poète avec Hugo dans ce journal avec sa rubrique "Fifres et sifflets".
Le 23 novembre 1871, il publiait un poème en octosyllabes intitulé "La Nouvelle guillotine". Il y est question de la régénération à se promettre de la France, de son navire qui retrouve un mât, Mais ceux que la France "prenai[t] pour cible" s'occupent d'elle et l'ironie perce sous la plume de Glatigny qui écrit ce quatrain :

On a dit : Vite ! et - ma cervelle
En a des éblouissements ! -
Une guillotine nouvelle
Vient de fonctionner au Mans !
Le dernier quatrain contient une apostrophe à la rime, non pas "ô mon dieu", mais "ô misère". Glatigny évoque l'actualité de la commission des Grâces soutenue par Thiers et du désir de vite condamner à mort en masse les prisonniers communalistes (Glatigny met la forme "communistes" à la rime dans ce poème).
La rime "cervelle"/"nouvelle" peut sembler baudelairienne, le poème "Honte" a clairement plusieurs liens avec ce poème de Glatigny, recours au quatrain de vers courts (octosyllabes pour Glatigny et heptasyllabes pour "Honte", rime "cervelle"/"nouvelle", apostrophe à la rime dans le dernier quatrain : "Ô mon Dieu", "ô misère", et il est à chaque fois question d'exécution en public où on découpe le condamné en morceaux. Et dans le quatrain cité, Glatigny s'identifie à un guillotiné quand il parle des éblouissements de sa cervelle.
Les numéros de novembre parlent aussi de l'actualité de l'état de siège. J'ai d'autres idées à développer ultérieurement. Mais vous avez de la chance, le site Gallica est de nouveau en train de planter, je dois arrêter là mon article du jour. Je parlerai du poème de Victor Hugo une prochaine fois.

Mise à jour : supplément à mon avant-dernier article, Rimbaud/Siefert.

 J'ai mis un lien vers un article du blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu dont je n'avais qu'un souvenir vague, je croyais même que ce sujet avait été traité par Mortelette ou un autre. J'ai ajouté quelques réflexions à la suite de ce lien.

jeudi 29 octobre 2026

Maelstöms et ardents entonnoirs !

Depuis 2004, je préparais un article attendu par quelques rimbaldiens qui étaient au courant (en particulier Murphy qui allait le publier, Reboul que je pouvais rencontrer dans les couloirs de l'université toulousaine et aussi Ascione qui a appris mon projet d'article lors du colloque de Charleville-Mézières de 2004). J'interprétais notamment la mention au pluriel "juillets" comme une allusion limpide à un mois lié à l'idée de révolution, 1789 bien sûr et 1830. Et je ne me contentais pas de cela, je lisais "ultra" au sens politique dans "ultramarins" en exploitant aussi l'idée du bleu sombre représentatif de la monarchie comme le plafond de la Sainte-Chapelle à Paris. Dans la version écrite de sa conférence, bien que le sujet n'ait rien eu à voir, Marc Ascione a formulé en passant dans une phrase que "juillets" cela voulait dire la révolution, et cela figure donc dans un article des Actes du colloque paru en 2006 sinon 2005 peu avant mon article. J'avais échangé avec Ascione à cause de la phrase qu'il prétendait avoir trouvé dans la presse d'époque : "Les Parisiens sont des Peaux-Rouges", phrase attribuée à Bismarck. J'ai depuis découvert que c'était faux, il s'agit d'une phrase déformée et anachronique qui vient du livre anticommunard de Maxime du Camp de 1878 intitulé Les Convulsionnaires. Evidemment, je me doute bien qu'il ne faut pas être un grand génie pour penser que "juillets" désigne les révolutions. J'ai affronté pourtant deux levées de boucliers : ceux qui, d'un côté, prétendent que cela ne parlerait de juillet que comme le mois des orages (au passage, juillet est-il plus que août ou septembre un mois à orages ?), ceux qui, de l'autre, disent y avoir eux-mêmes pensés. Et comme Jacques Gengoux avait émis l'idée, il a été fait barrage à ma prétention de dire quoi que ce soir de neuf, je ne faisais aucune découverte, il n'y avait rien à voir. Oui, les rimbaldiens sont malsains et font tout pour que votre tête ne dépasse pas. Mon propos était tout de même articulé dans une lecture d'ensemble étoffée dont Gengoux n'offrait certainement pas l'équivalent.
Sur son site internet Arthur Rimbaud, en 2007, Alain Bardel a rendu compte de l'article de 2006 de Murphy sur le poème "Le Bateau ivre", en minimisant mon propre article auquel pourtant Murphy renvoyait et en taisant l'existence de mon article métrique complémentaire : "Ecarts métriques d'un Bateau ivre". Bardel concédait tout de même une démonstration capitale à mon article : à la fin du poème, le bateau ne revient pas en Europe et il n'y a pas de contradiction comme on le dit parfois. Bardel l'admettait, après l'avoir nié, parce que je lui ai fait remarquer que Murphy me donnait raison dans son article. A l'époque, j'ai dit à Bardel que je ne voulais pas qu'il rende compte de mon article après celui de Murphy, parce que ce qu'il pensait allait m'agacer. En tout cas, le poison bardélien était en place pour les années à venir. Bardel a énormément nui à mes études sur "Voyelles", "Le Bateau ivre" et sur divers sujets. Sur son article de 2007, Bardel met donc à l'actif de Murphy que les rimbaldiens se sont trompés dans les sources en valorisant un poème "Le Vieux solitaire" de Léon Dierx, alors que les sources sont plutôt "Pleine mer" de Victor Hugo, "Le Voyage" de Baudelaire et le roman Vingt mille lieues sous les mers de Victor Hugo, alors que c'était moi et moi seul qui venais de complètement relancer l'idée du poème "Le Bateau ivre" écrit en regard du poème "Pleine mer", puisque pour la première fois on passait d'une ressemblance d'allure à la mention de vers précis indéniablement démarqués par Rimbaud, avec des concentrations significatives notamment au plan quatrains trois à cinq du "Bateau ivre". Je révélais des réécritures pour d'autres quatrains encore. Parallèlement, j'avais opéré une manoeuvre de dégonflement de l'importance accordée à Baudelaire. Dans son livre L'Art de Rimbaud, Michel Murat en 2003 avait écrit que "Voyelles" était la réplique au sonnet "Les Correspondances" comme "Le Bateau ivre" était la version du poème "Le Voyage". Cela est reconduit tel quel dans la version augmentée du livre de Murat en 2014 environ.
Reprenons !
Depuis quand "Les Correspondances" et "Le Voyage" sont-ils les deux poèmes de référence de Baudelaire ? Plusieurs poèmes des Fleurs du Mal sont aussi célèbres que ces deux-là, et à l'époque de Rimbaud il n'y avait pas une critique universitaire qui avait emblématisé de la sorte ces deux poèmes. Je passe sur le fait que le sujet du sonnet "Les Correspondances" n'est pas une invention de Baudelaire, mais une invention allemande déjà exploitée dans la poésie romantique française (Hugo), sans compter les sources du côté de la spiritualité chrétienne (Lamartine, Chateaubriand). Le poème "Le Voyage" est par ailleurs ironique en ce qui concerne le fait de se tuer pour atteindre l'inconnu, ce que les rimbaldiens sous-évaluent complètement quand ils vantent une filiation rimbaldienne qui du coup se fonderait sur un contresens à la lecture de Baudelaire. Le poème "Le Voyage" est d'une certaine étendue et ressasse des désillusions. Il va de soi qu'un lecteur de Baudelaire qui ne comprend pas que le dernier quatrain du "Voyage" ironise sur la prétention à trouver du nouveau en se donnant la mort passe très largement à côté de la signification du poème.
Par ailleurs, la critique universitaire se persuade que "Voyelles" et "Le Bateau ivre" sont deux répliques exprès à deux poèmes clefs de Baudelaire, parce qu'ils lisent en une heure de temps quelques dizaines de poèmes de Rimbaud parvenus jusqu'à eux. Rimbaud a créé chacun de ces deux poèmes à un moment de son existence où il ne sait pas que très vite il va renoncer à la versification régulière et relever de nouveaux défis. En réalité, nous avons affaire à plusieurs réécritures indiscutables du seul poème "Pleine mer / Plein ciel" dans "Le Bateau ivre", alors que les rapprochements avec "Le Voyage" (même si moi-même j'en ai proposé quelques-uns dans mes articles ou sur les forums de discussion à l'époque) sont fragiles et plutôt suggestifs. Je précise en passant que les rimbaldiens ont repris mon idée de comparer les deux uniques césures acrobatiques consécutives de l'ensemble des Fleurs du Mal qui sont dans "Le Voyage" avec les deux césures au milieu d'un mot dans "Le Bateau ivre", sans me citer. J'ai cité cela dans mon article "Ecarts métriques d'un Bateau ivre" paru dans le numéro 5 des Cahiers du centre métrique de Nantes, paru lui aussi je crois en 2006, sans parler des forums de discussion d'époque. Qui a fait ce rapprochement avant moi ? J'attends qu'on me cite un article. Ce ne sera sûrement pas Gengoux cette fois, mais après tout peut-être que quelqu'un l'a fait. Merci de donner une référence, je vous ai donné la mienne, mon article est d'ailleurs facile à consulter, vu qu'il a été mis en ligne sur internet, et même à plusieurs adresses.
On touche là au coeur du problème que me pose le poison bardélien et le refoulement inintelligent des rimbaldiens. En 2006, j'ai publié un article "Trajectoire du Bateau ivre" qui montre que "Le Bateau ivre" est une métaphore de l'expérience de la Commune et un dialogue avec Hugo, et il s'y ajoute une étude de la composition du poème au plan de l'immersion et de l'idée de bain, avec le démenti quant à la prétendue contradiction finale. Cela a été balayé. Bardel ne rappelle pas la structure d'ensemble de la composition comme je le fais, il me reconnaît le démenti d'une contradiction, mais ça s'est perdu ensuite, et surtout on a une noyade de la référence à Hugo. J'ai cité des réécritures de "Conseil" poème des Chants du crépuscule, de "Oceano Nox" morceau célèbre s'il en est, qui fait d'ailleurs l'objet de réécritures par Hugo lui-même dans le poème "A ceux qu'on foule aux pieds" paru en novembre 1871 dans Le Rappel, j'ai cité des extraits clefs des Châtiments, notamment les mentions des "pontons" dans plusieurs poèmes et j'ai souligné le lien entre "pontons" et "lavé" dans "Nox" et "Carte d'Europe" notamment. Brunel avait découvert que "ardents entonnoirs" semblait s'inspirer de "hideux entonnoirs" du poème "Saint-Arnaud" qui a été ajouté au recueil Châtiments dans sa version augmentée de 1870. Or, je ne sais plus quand, mais j'ai aussi souligné que la rime "triques"/"électriques" qui partage le quatrain de la rime "noirs"/"entonnoirs" était une reprise du poème des Châtiments qui s'intitule "Les Grands corps de l'état" :

Ces hommes passeront comme un ver sur le sable.
Qu'est-ce que tu ferais de leur sang méprisable ?
        Le dégoût rend clément.
Retenons la colère âpre, ardente, électrique.
Peuple, si tu m'en crois, tu prendras une trique
        Au jour du châtiment.
Le poème d'Hugo contient quelques blagues de mauvais goût, mais il parle aussi d'êtres qui se vêtent de peaux d'hommes ou s'asseyent sur des peaux de tigre, ce qui intéresse d'autres passages du "Bateau ivre", et surtout la rime "électrique"/"trique" que Rimbaud inverse et met au pluriel encadre la reprise de la rime du poème "Saint-Arnaud" : "entonnoirs"/"noirs" :

[...]
Les mortiers lourds, volcans aux hideux entonnoirs,
Les grands steamers, dragons dégorgeant des flots noirs,
Tous ces géants tremblaient au sein des flots terribles
Sous ce frémissement d'ailes imperceptibles !
[...]
Hugo parle de l'épidémie de choléra qui a emporté Saint-Arnaud lors de la guerre de Crimée, ce qu'il a ajouté à son recueil initialement paru en 1853.
Le mot "électrique" est présent à la rime également dans "Saint-Arnaud", mais pas accouplé à "trique".
Or, dans le premier sizain des "Grands corps de l'état", l'adjectif "ardente" précède la mention "électrique" à la rime, et dans le quatrain du "Bateau ivre", son correspondant masculin pluriel remplace "hideux" devant le nom "entonnoirs" :

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Il y aurait une recherche à faire sur le glissement des deux premiers vers : même structure grammaticale autour d'une forme de participe passé "taché"/"escorté", mais dans l'un la césure est après la préposition "de" tandis que dans le suivant l'escorte de meilleure qualité sans doute distribue plus naturellement la préposition en tête du second hémistiche. Mais on a cinq mots qui viennent de deux courts extraits des Châtiments et il faut ajouter que "Planche" est un emprunt au même Hugo, puisqu'il renvoie à "Paroles dans l'épreuve", le poème qui précède "Pleine mer" dans la Légende des siècles de 1859. On peut lire que les juillets font basculer les cieux dans les ardents entonnoirs, et c'est la lecture qui est généralement proposée, et comme dans le quatrain suivant Rimbaud cite les "épais Maelströms", on considère que les "ardents entonnoirs" font déjà référence aux "Maleströms". Notons que dans "Pleine mer", le "Maëlstrom" est cité au singulier et est suivi de vers qui parlent de l'énorme incendie à l'intérieur du bateau et à cause du pronom "il" on peut croire à la lecture que c'est le "Maëlstrom" qui est un incendie, ambiguïté qui se dissipe très vite avec les vers qui suivent. Rimbaud aurait-il cru que le Maelstrom est chaud ? Aurait-il mal compris le pronom du poème "Pleine Mer" ? Cette dernière idée est peu probable. Parmi les rimbaldiens qui s'étonnent que Rimbaud parle de "Maëlstroms" comme d' "ardents entonnoirs" nous avons Alain Bardel ou Benoît de Cornulier.
On remarquera tout de même que la source depuis longtemps proposée par Brunel impose une tout autre lecture : "mortiers aux hideux entonnoirs" donc "cieux ultramarins aux ardents entonnoirs".
Dans ma thèse de lecture sur "ultramarins", j'ai également cité un passage de la préface au drame Hernani, mais ici ce qui se dessine au plan symbolique c'est que les juillets, mouvements révolutionnaires, font crouler les cieux d'un bleu outremer des ultras (certes il faut relativiser pour la Commune, mais la menace d'un retour de la monarchie fait partie des préoccupations à l'origine de l'événement) dont les "ardents entonnoirs" sont ceux de leurs canons, mortiers, mitrailleuses Gatling, etc.
La lecture "ardents entonnoirs" appliquée aux maelstroms et à la mer demeure une énigme. Une autre lecture grammaticale en accord avec une source hugolienne permet d'éliminer la contradiction, d'autant que si on lit les deux quatrains successifs du "Bateau ivre" qui mentionnent "entonnoirs" et "Maelstroms" on n'a vraiment pas l'impression que Rimbaud confond l'un et l'autre, il semble bien traiter de deux réalités distinctes :

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
[...]
Les Maelstroms sont "à cinquante lieues" du bateau. Il semble s'agit d'une évocation nettement distincte. La chute des cieux ultramarins est en toile de fond de la course d'un bateau ivre qui a l'air d'être dans une sorte d'action militaire avec l'accompagnement d'hippocampes où reconnaître l'allusion étymologique aux chevaux. Le parallélisme avec "Les Grands corps de l'état" est éloquent. Rimbaud ne renonce pas à la colère électrique, et il ne veut pas être clément, mais il veut bien vaincre l'ennemi en l'humiliant à coups de triques. Faut-il vraiment aligner "entonnoirs" sur le verbe "crouler" ? La chute à coups de triques ne se substitue-t-elle pas à la chute provoquée par les "ardents entonnoirs" dans un acte justement de renversement er retournement politique ?
Ce quatrain, qu'ils suivent ou non Gengoux pour la mention "juillets", n'est pas analysé comme une métaphore politique à bien identifier par les rimbaldiens. Ils méjugent la relation à Hugo. En minimisant la référence aux Châtiments, en minimisant le dialogue très net avec Hugo, en mettant à égalité la référence à "Pleine mer" et la référence au "Voyage", en considérant que les réécritures de "Pleine mer" sont éparses dans "Le Bateau ivre" sans voir que la structure du "Bateau ivre" s'appuie sur cette référence, les rimbaldiens, Murphy y compris (je rappelle que son article de 2006 est une synthèse des travaux antérieurs qui défend quatre lectures divergentes), minimisent la référence symbolique d'ensemble de la Commune dans ce poème et passent à côté d'un enjeu de mises au point de Rimbaud par rapport à Hugo. Murphy a complètement dilué les points forts de mon article. Honte aux rimbaldiens qui pour des raisons de prérogatives ont choisi d'occulter mon article et de ne citer que le sien. Ils sont nombreux et se reconnaîtront.
Pour finir sur une petite note plus légère, l'expression "nuits sans fonds" est un décalque d'un tour qui revient souvent chez Hugo et qui figure dans "Pleine mer" : "mer sans fond", peut-être "océan sans fond", j'ai repéré ce tour dans plus d'un recueil, mais il faudrait que je rassemble la matière, un passage entre autres était intéressant à méditer.

A suivre...

mercredi 28 octobre 2026

Rimbaud et Louisa Siefert

 Le 15 mai 1871, dans sa lettre "du voyant", Rimbaud a écrit ceci à Demeny :

[...] Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, - jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
Les propos de Rimbaud sont tributaires d'une époque et même sans aucun doute une reprise approximative de ce qu'il a pu entendre ou lire. Il pose par exemple une différence par essence entre les mondes d'idées des femmes et des hommes dont on serait bien en peine de définir les contours, puisque les différences entre les esprits des femmes et des hommes sont de l'ordre de tendances et non pas de l'ordre de clivages abrupts. Dans son essai Un lieu bien à soi (A room of one's own), Virginia Woolf formulera encore ce clivage, alors qu'en 2026 la tentation féministe actuelle est de passer à un excès inverse : nier que nous observons des tendances spotnanées différentes entre les sexes. Rimbaud utilise des formules par ailleurs qui sont certainement des échos de ses lectures : "brisé l'infini servage", "vivra pour elle et par elle", "donné son renvoi" ou le calembour étymologique : "nous les prendrons, nous les comprendrons." Notons également une anomalie de raisonnement. Sappho est saluée pour les débuts de la poésie grecque. Marie de France a une présence importante au Moyen Âge avec ses Lais, mais aussi ses Fables qui sont l'équivalent médiéval de celles de La Fontaine. Louise Labé est la nouvelle Sapho pour la poésie française au XVIe siècle. Madame de La Fayette a lancé le roman moderne avec La Princesse de Clèves et malgré la misogynie des collègues George Sand fait partie des dix grands romanciers français du dix-neuvième siècle, avec même une production plutôt abondante, ce qui est contradiction totale avec l''idée de clivage, il suffit de comparer avec la sélection pour une course athlétique sur un cent mètres pour constater qu'une présence d'une femme parmi les dix plus grands romanciers est de facto une négation du clivage. Il n'en reste pas moins qu'elles sont nettement défavorisées au plan de l'accès aux études qui leur permettraient de produire régulièrement de plus grands écrivains, mais notons avec le cas du vingtième siècle, et Woolf pressentait ce problème dans son essai, il faut les études et une émulation sociale autour de la littérature et de la poésie, sans quoi l'accès des femmes à l'instruction va rencontrer une crise majeure de l'intérêt des sociétés pour la création artistique exigeante, ce qui est hélas le cadre de la culture mondiale depuis une centainer d'années.
Enfin, bref !
Après ce paragraphe, Rimbaud poursuit son histoire de la poésie française en citant une partie des noms à retenir de la poésie du dix-neuvième siècle, mais il ne citera ni Desbordes-Valmore, ni Siefert, ni une autre collaboratrice au Parnasse contemporain. Il va uniquement mentionner une catégorie "les femmes" enfermées dans l'insignifiance de l'exercice scolaire comme pour "les bohèmes", les "écoliers", les "fantaisistes", les "journalistes", voire les "talents".
Pourtant, le 25 août 1870, Rimbaud a écrit ceci à Georges Izambard :

Vous aviez l'air de vouloir connaître Louisa Siefert, quand je vous ai prêté ses derniers vers ; je viens de me procurer des parties de son premier volume de poésies, les Rayons perdus, 4e édition. J'ai là une pièce très émue et fort belle, Marguerite ;
[suit la citation de quatre extraits de respectivement cinq, neuf, quatre et un alexandrins.]
- C'est aussi beau que les plaintes d'Antigone, [Antignoe en alphabet grec], dans Sophocle.
Rimbaud passe directement à un commentaire des Fêtes galantes dans la suite de son courrier.
Pour qui consulte le texte de la "4e édition", le commentaire de Rimbaud est suspect, puisqu'il n'a rien de personnel et plagie un passage de la préface de Charles Asselineau qui a été ajouté avec quatre poèmes de Louisa Siefert au recueil à partir de la 2e édition en 1869. Rimbaud dit avoir un accès à des parties de la 4e édition, ce qui n'est pas très clair. Il aurait eu accès à une maquette incomplète, à des épreuves de la 4e édition, on ne sait trop comment ni pourquoi. Rimbaud semble aussi se maintenir à distance, puisqu'il parle de l'intérêt d'Izambard et non du sien.
Reprenons le détail de ce passage rimbaldien.
En réalité, Rimbaud possède vers le 25 août 1870 le dernier recueil de Desbordes-Valmore et c'est lui qui s'y est intéressé, puisque c'est lui qui l'a acquis et qui l'a fait connaître à Izambard : "je vous ai prêté ses derniers vers." A rebours de la lettre, il faut comprendre que Rimbaud connaît plutôt la dernière publication en date de Siefert, il s'agit selon toute vraisemblance du recueil Les Stoïques paru en 1870 et qui est un recueil équivalent aux Rayons perdus. Louisaz Siefert a commencé sa carrière avec le recueil Rayons perdus au titre inspiré de Sainte-Beuve en 1868. Ainsi que précisé par Asselineau dans la préface de la deuxième édition, ce premier recueil d'une inconnue vivant encore chez ses parents a été un succès de librairie parti en quelques semaines. La deuxième édition est ainsi augmentée de quatre poèmes pour la fin sa première partie, puisqu'il y a une section finale non retouchée et bien sûr d'une préface d'un amateur de littératures proche de Baudelaire et Banville. En 1869, Siefert a publié également une plaquette de douze poèmes portant les noms des mois dans le calendrier révolutionnaire, L'Année républicaine, puis en 1870 elle a publié le recueil Les Stoïques qui est plus conséquent. En 1871, elle publiera une autre plaquette intitulée Les Saitnes colères où après un poème dédicace à Joséphin Soulary nous avons six poèmes, la plupart d'août 1870, deux de novembre, qui traitent de l'actualité de la guerre franco-prussienne. Un poème daté du 15 août 1870 fait d'ailleurs étonnamment penser au sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." quand Louisa Siefert parle de se souvenir de l'Argonne et de Quatre-vingt-douze et clôt sa composition sur le mot "République". Au même moment, puisque la lettre à Izambard est daté du 25 août, Rimbaud se procurait des parties de la 4e édition des Rayons perdus, le sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." semblant déjà exister sous une version intitulée "Aux Morts de Valmy" selon le témoignage d'Izambard qui prétend que le morceau a été composé en juillet même au plus près de l'actualité de l'article de Cassagnac auquel il se réfère.
De là à croire que réellement la parente du chanteur Renaud avait conservée des lettres de Rimbaud, il y a un pas osé qui reste à franchir, mais tout cela reste troublant.
En tout cas, Rimbaud possédait un exemplaire des Stoïques, sinon de L'Année républicaine, et il savait que la réputation de Siefert était due à son premier recueil. Ce n'est pas parce qu'Izambard s'y est intéressé qu'il s'est procuré des parties du premier recueil, mais bien parce que lui-même en avait envie. Il a alors découvert la préface de Charles Asselineau qui est assez prolixe et que Rimbaud ramène à un paragraphe concis pour son professeur. Asselineau cite différents passages de "Matguerite", Rimbaud a réuni les passages, a cité aussi quelques autres vers, dans un travail de remaniement de la préface. Asselineau compare "Marguerite" aux plaintes d'Antigone en citant le passage qui justifie la comparaison, le problème de la maternité, et en soulignant que cela est touichant même si la mort ne vient pas dramatiser cette fois le poème de Siefert. Rimbaud ne raille pas cette idée d'émouvoir sans la ficelle de la mort quand il dit que "Marguerite" est une pièce très émue et fort belle, et quand il se répète "fort belle", "aussi beau". Il prend peut-être en revanc he ses distances avec les aspects oratoires de l'éloge, car il ne voudrait pas faire chorus à un effet de mode, conscient qu'il est qu'on peut relativiser le génie de Siefert. La comparaison à Sophocle était forcément d'une grandiloquence exagérée, un effet de manche.
Mais Rimbaud choisit de souligner que la pièce est "très émue", ce qui reprend l'idée clef d'Asselineau, ce qui fait écho aussi à son idée de sincérité, "sincère" ou "sincérité" ont quatre occurrences dans la préface d'Asselineau. Et comme Asselineau n'emploie pas "émue" dans sa préface, il me semble évident que Rimbaud a été frappé par la présence du mot dans les vers mêmes de Louisa Siefert, dans un poème des Stoïques, sinon dans un vers de L'Année républicaine, puisque, de mémoire, j'ai relevé le mot "ému" ou "émue" dans un poème clef de chacun de ces deux recueils, Rimbaud en ayant possédé un qu'il a prêté à Izambard.
Evidemment, Asselineau a longuement parlé du devenir des femmes poètes et il y a des comparaisons à faire avec le passage que je cite de la lettre du 15 mai 1871 en totu début du présent article. Asselineau a aussi fortement mis en avant la femme d'exception qu'était Marceline Desbordes-Valmore, et Rimbaud a dû réserver l'éloge à Desbordes-Valmore plutôt qu'à Siefert au vu de son rapport concis et sans chaleur à Izambard. Et comme Rimbaud a fait connaître Siefert à Izambard, Rimbaud imposera la lecture de tout Desbordes-Valmore à Verlaine.

**

Je prévois un article complémentaire sur les recueils et la versification de Louisa Siefert. Je pourrai citer des passages de la préface d'Asselineau au recueil de Siefert dans une étude ultérieure sur Desbordes-Valmore.

Note :

J'avais en mémoire que quelqu'un avait commenté la possibilité que Rimbaud ait eu accès à des pré-originales, Mortelette ou un autre, mais il s'agit d'un article de Jacques Bienvenu sur son blog Rimbaud ivre, la thèse étant d'un envoi spécifique de la part de Louisa Siefert.


Bienvenu envisage déjà que Rimbaud possédait l'édition des Stoïques. A noter que vérifications faites, Siefert n'utilise pas "ému(e)" dans L'Année républicaine, mais dans deux poèmes des Stoïques et dans un des Saintes colères qui est plus tardif et anachronique dans le débat.
Bienvenu précise que les trois premières éditions se suivirent rapidement à peu de mois d'intervalle, puisque la troisième édition a un achevé d'imprimer d'avril 1869, ce qui est à relier à la préface de Charles Asselineau qui explique que l'édition originale a connu un succès de librairie immédiat imprévu.
Aurélia Cervoni a révélé que la quatrième édition n'a vu le jour qu'en 1873, ce que confirme l'article de Bienvenu. Selon Bienvenu, et c'est assez convaincant, Rimbaud aurait écrit à Louisa Siefert qui lui aurait envoyé une partie des épreuves qu'elle avait reçues elles-mêmes de l'une ou l'autre des deux précédentes éditions, celles avec la préface d'Asselineau. Rimbaud aurait confondu ces épreuves avec l'annonce d'une quatrième édition. Ceci est un peu différent du souvenir que nous avions d'épreuves telles quelles de la quatrième édition. Le seul aspect sur lequel je suis réservé quant à l'article de Bienvenu, c'est le renvoi au témoignage du chanteur Renaud qui prétend avoir eu connaissance d'une correspondance privée entre Rimbaud et sa parente. Je préfère la démonstration du reste de l'article à l'idée d'un témoignage un peu facile a posteriori. Louisa Siefert est morte en 1877, elle n'a probablement fait aucune publicité dans sa famille au sujet de Rimbaud, et si les documents avaient été conservés jusqu'à la naissance de Renaud, aujourd'hui tout le monde les lirait.
Ce qui tend à me convaincre que Bienvenu a raison, c'est que Rimbaud parle de quatrième édition, ce qui n'a aucun sens si Rimbaud a des parties d'une édition plus ancienne  (un exemplaire décousu). Rimbaud a dû avoir en main des épreuves qu'il a traitées comme des épreuves d'une réédition en cours, n'imaginant pas avoir entre les mains des épreuves de 1869. Après trois éditions, Siefert un an plus tard avait sans doute moins de scrupules à se défaire de ses épreuves, elle préférait se lire dans un livre fini j'imagine.
La plupart du temps, on n'a pas conservé les épreuves d'autres poètes, et l'idée d'un contact de Rimbaud donne du sel à sa repartie : "vous aviez l'air de vouloir connaître..." ce qui peut impliquer l'ironie du "eh bien moi, je la connais !"
Dans mon article, le poème de Siefert se finissant par le souvenir de quatere-vingt-douze et le mot République serait inspiré de Rimbaud, ce qui colle parfaitement au plan des dates : 15 août date du poème de Siefert, article de Cassagnac de la mi-juillet, témoignage d'Izambard d'une version au lendemain de l'article ce qui est logique, et lettre de Rimbaud à Izambard où il dit détenir des parties du premier recueil de Siefert.