jeudi 28 mai 2026

Que pourrait être une bonne édition des oeuvres de Rimbaud ?

En laissant de côté le sujet des illustrations, que pourrait bien être une bonne édition des oeuvres de Rimbaud ?
On nous annonce à paraître une édition en deux tomes avec les Titres Oeuvres complètes I et Oeuvres complètes II. Je pense que ce n'est pas accrocheur. Je préfère un tome pour la poésie en vers et un tome pour les textes plutôt en prose, même si des vers sont inclus "Mouvement", les poèmes dans "Alchimie du verbe" et Un coeur sous une soutane. Et du coup, je renonce à une chronologie où le tome I contient des textes tous antérieurs au tome II. D'ailleurs, l'édition annoncée à paraître pose d'emblée un problème de percption chronologique. Le tome I est flanqué de la mention 1868-1871 alors qu'il va contenir des poèmes du début de l'année 1872 : une évidence pour "Les Mains de Jeanne-Marie", un très haut degré de probabilité pour "Voyelles", "Tête de faune" et même "Le Bateau ivre".
Sur les quatrièmes de couverture des deux tomes annoncés, je ne suis pas très fan de cette énumération pesante de petits titres jusqu'au mention "et autres textes" pour chaque tome. Je n'aime pas du tout cette présentation. Puis, je n'aime pas du tout l'appellation "Poèmes de 1872", ni même celle de "Poèmes de 1871". Je déplore que les tomes commencent par les compositions latines et leurs traductions. Je déplore aussi que les poèmes "nouvelle manière" soient isolés des autres vers au début du second tome, avec en prime les doublons immédiats à la lecture que causera l'enchaînement avec Une saison en enfer. Franchement, je trouve plus pertinent de faire un volume sur les poèmes en vers et un autre sur les textes plutôt en prose. Et je ne mettrais pas en tête les créations scolaires. Il y a évidemment un problème particulier à traiter celui de l'Album zutique. A quelle place met-on ses poèmes dans le tome consacré aux vers ?
J'adopterais aussi un autre principe, celui de mettre en avant une seule version des poèmes dans le corps principal de l'ouvrage. Je mettrais les différentes versions dans des parties dédiées à cela en fin de tome.
Cela suppose que certains choix soient faits entre les versions.
Pour les titres, il va de soi que "Recueil Demeny" et à plus forte raison "Cahiers de Douai" sont à proscrire. Le mieux est en principe de n'éditer que les poèmes sans créer de distribution en sous-groupes, et cela implique aussi de séparer les poèmes compris dans des lettres des lettres elles-mêmes.
Les éditions actuelles ont une prétention absurde à rendre témoignage au plan philologique, ce que de toute façon elles font assez mal avec leurs partis pris subjectifs, voire erronés.
Un soin particulier doit être apporté à l'établissement des textes, en fonction des manuscrits ou en fonction de ce que nous pouvons déterminer quant aux textes imprimés. Pour Une saison en enfer, il y a plusieurs arbitrages auxquels il convient de procéder. Une édition qui se veut sérieuse doit rendre compte de l'édition critique de Bouillane de Lacoste, puis bien réunir tous les points de débat qui transparaissent à la lecture cumulée de l'édition de La Pléiade, de l'édition critique de Brunel en 1987 et dans une moindre mesure du très dispensable volume de 2023, et il faut aussi tenir compte du présent blog et de mes travaux à cause de la coquille "outils" pour "autels", de la coquille réanalysée : "Après, la domesticité même trop loin" où rétablir un "est" et certainement pas adopté un "mène".
Une bonne édition devra écarter en annexe "L'Enfant qui ramassa les balles..." où en toute rigueur le poème sera cité avec celui de Verlaine avec lequel il forme un diptyque, et on expliquera que recopier par Rimbaud le poème est signé "PV" et doit donc faire partie des poésies de Verlaine, non de Rimbaud. Je n'ai pas encore vérifié ce que faisait Olivier Bivort à ce sujet dans sa récente édition des textes de Verlaine dans la collection de La Pléiade.
Pour l'établissement du texte des Illuminations, j'ai des doutes sur la légitimité de l'article "les", même s'il est vrai que l'édition originale comportait cette mention. Mais je pense que la perte du sous-titre "painted plates" est sensible. La disparition de ce sous-titre ne vient pas de Rimbaud. En 1878, Verlaine exhibe ce sous-titre et dans la première préface il le mentionne en le corrompant "coloured plates" et on comprend que la corruption de la mémoire a fait que Verlaine ne se soit pas battu pour ce sous-titre. Il le mentionne tout de même avec importance dans la préface. Le problème est tout de même plus important qu'on ne veut bien le dire.
Ensuite, il y a le problème des alinéas pour "Marine". Les rimbaldiens ont fait n'importe quoi à ce sujet.
On le voit sur le site d'Alain Bardel, il y a énormément d'appels du pied solidaires entre Bardel, Murphy et Cavallaro. Le titre Les Illuminations, la prétention à un respect des manuscrits par Cavallaro qui va de pair avec les éditions fac-similaires de Bardel, le fait que Bardel cite scrupuleusement des conférences, articles et publications à venir de Cavallaro dans les Actualités de son blog, la relation à la revue Parade sauvage, etc., la date du 16 février pour une publication de chacun des deux, le fait que les dernières publications de Cavallaro préparaient le terrain à une publication, tout cela fait qu'on va s'empresser de vérifier l'établissement du texte des Illuminations. J'attends au tournant la disposition alinéaire de "Marine", le traitement de la ponctuation au deuxième alinéa de "Angoisse", l'établissement de "Jeunesse II Sonnet". J'attends aussi de voir le discours tenu sur la pagination et l'ordre du recueil. Je verrai si on a droit à une bonne ou mauvaise édition des Illuminations, je ne suis pas confiant. Je me dis que ce sera sans doute une édition qui restera quelques décennies vu les cas précédents, mais que ce sera peut-être la dernière édition imbuvable des oeuvres complètes de Rimbaud. C'est maintenant qu'un éditeur peut tout gagner en contre-battant les erreurs d'établissement des textes de Murphy-Bardel-Cavallaro-Guyaux. Il y a un boulevard magnifique à prendre pour un éditeur.
Evidemment, il y aura une tache flagrante dans l'édition de "L'Homme juste". Une bonne édition doit éditer "ou daines" sans crochets de mise en doute et "Nuit qui chante" sans crochets de mise en doute. Et évitez d'attribuer au seul Murphy le déchiffrement de "Nuit qui chante" puisque lui disait ne pas être sûr, alors que moi j'ai dit que c'était ça la solution, que c'était évident, du pur bon sens et j'expliquais techniquement pourquoi.
Ici, Cavallaro a fait une énorme erreur d'appréciation. Il a publié un article sur "ou daines" où il conteste l'évidente lecture correcte pour s'aligner sur le problème de blocage psychologique de rimbaldiens qui n'admettent pas, Guyaux et Murphy, ne pas avoir trouvé eux-mêmes la leçon exacte en se confrontant au manuscrit. Cavallaro a félicité Murphy et Cornulier pour leur contribution, il parle d'une élucidation qui d'ailleurs n'en est pas une de sa part puisqu'il reprend passivement la lecture à laquelle il est erronément habitué avec l'édition de 2009 dans la Pléiade, et l'article précède de peu l'édition qu'il dirige. En clair, il ne s'est pas donné le temps d'évaluer les réactions à son article. Il s'est piégé tout seul, il va devoir affirmer que "de daines" est la leçon du manuscrit et ajouter une virgule entre crochets pour faire passer la pseudo-lecture. Il aurait dû éviter d'affirmer sa lecture dans son article, il aurait dû éviter d'impliquer des autorités rimbaldiennes, il aurait dû bien évidemment se confronter aux"o" manuscrits comme y invitait clairement mon article initial. Il aurait dû profiter de mes réactions à son article pour évaluer ce qu'il devait faire quand à son édition.
Le pire est donc peut-être à venir, il va faire passer "de daines" la leçon manuscrite authentique en l'imprimant sans crochet et en renvoyant à son article en note. Ou alors, il va mettre "de daines" entre crochets signalant qu'il y a un conflit même si la lecture erronée a sa préférence.
C'est vraiment moche ce qui est en train d'arriver.
Vous imaginez que moi en 2009 j'étais tellement content et je voulais tellement que le public en profite du bon établissement du texte que j'ai contacté Guyaux que je ne connaissais pas. Et le résultat, ç'a été la corruption de la solution "ou daines" en "de daines". Pendant quinze ans, les rimbaldiens ont boudé. Murphy, il était tellement vexé de ne pas avoir trouvé cela lui-même qu'il m'attribuait des lectures "d'aines", etc.Il faisait un blocage complet. Puis il y a eu l'article hallucinant de Marc Dominciy qui prétendait lire "et de naines", et maintenant on a le retour à "de daines". Et ça va rester. On a des rimbaldiens qui ont décrété que soit ce sera "de daines" soit le manuscrit offre une incertitude de déchiffrement à jamais. C'est tellement honteux comme histoire.
Enfin, une bonne édition doit aussi avoir un discours qui se défend, et c'est pour ça aussi que je suis très inquiet des accroches de quatrième de couverture. On ne peut pas dire quelque chose d'aussi scolairement banal que "Rimbaud se proclame voyant", "les Illuminations hantent la poésie mondiale", etc. Ce n'est pas tenable. Forestier, Steinmetz, Brunel ne tenaient pas des discours solides, mais c'était au moins alimenté. Là, les quatrièmes de couverture des deux tomes à paraître, n'importe quel lycéen a ce niveau de réflexion à la lecture immédiate des poèmes de Rimbaud, ça sent le vide. Il n'y a pas de contenu. Il en faut un, il faut que le discours sur Rimbaud soit alimenté. Là, il ne l'est pas, et c'est pour ça que j'ironise sur le fait que Verlaine quand il parle des poésies de Rimbaud il ne sort pas le slogan du "Je est un autre" et du "voyant". C'est l'indice très fort qu'on n'a rien à dire quand on se rabat sur ces slogans. C'est l'indice aussi qu'ils sont problématiques et que l'équation "voyant"="Je est un autre"="nouveauté radicale" n'est pas pertinente pour poser un discours critique sur Rimbaud, pour inviter à le lire.

mercredi 27 mai 2026

Catastrophe éditoriale : Rimbaud en deux tomes Folio !

Je découvre avec effroi l'annonce d'une édition en deux tomes à paraître des oeuvres complètes d'Arthur Rimbaud en Folio par Adrien Cavallaro.
Les couvertures sont d'une laideur atypique avec des traits psychologiques appuyés par les dessins qui ne sont pas ceux de Rimbaud. Mais bon ça à la limite. Cela suit de peu l'article désastreux contre lequel j'ai réagi, l'article sur le passage "ou daines" de "L'Homme juste". On verra ce qui sera assumé, mais je crains le pire, on va avoir droit à la leçon "de daines" en texte officialisé. C'est une édition en Folio qui part pour trente ou quarante ans vu qu'avant on a eu pour plus longtemps encore les éditions de Louis Forestier en Folio et Poésie Gallimard, en plus d'une édition par Louis Forestier dans la collection Bouquins. Les éditions de Steinmetz en Garnier-Flammarion datent aussi pour ce qui est des notices et notes. On a droit à la vantardise : "pour la première en édition de poche, l'ensemble de la production de Rimbaud". Et ça y va ! Mais ce qui suit est à se rouler par terre quand on connaît l'article du dernier numéro de la revue Parade sauvage : "les versions connues de ses textes y sont reproduites, dans le respect des manuscrits." Oui, "de daines", c'est dans le respect des manuscrits... Mais, bien sûr ! D'ailleurs, j'attends de voir ce qu'il en est du texte des Illuminations : le point-virgule au second alinéa de "Angoisse" ou l'absence d'alinéas différenciés pour "Marine". C'est quoi respecter les manuscrits au sujet des alinéas ? Et "Jeunesse II Sonnet", on va avoir la solution ? Et Une saison en enfer, ce sera dans le respect des manuscrits ? "outils" ou bien "autels" ? "Après, la domesticité mène trop loin" ou "est même trop loin" ? Pour le commentaire, on a droit de la langue de bois : "la nouveauté radicale", ben tiens ? On est loin du Rimbaud dans son temps de Reboul, des multiples articles qui révèlent les sources de Rimbaud et partant ses continuités avec la littérature de son époque. Un poète au "destin fulgurant, qui voulait changer la vie", Yeah man !
Il proclame avec enthousiasme qu'il veut "se faire voyant", Yeah man ! Au fait, pourquoi Verlaine il n'a jamais répété ces idées-là dans les articles qu'il a écrits sur Rimbaud ? Il ne pouvait pas expliquer dans Les Poètes maudits que Rimbaud voulait être voyant, que Rimbaud travaillait sur soi car il avait dans l'idée que "Je est un autre" ? Je ne sais pas ? Verlaine, il n'était pas capable de trouver que c'était important à dire ? Ah ! Rimbaud ! il "invente à mesure qu'il détruit". Et donc on va avoir pour les poèmes de 1870 des titres apocryphes offerts en une jolie alternative : "Recueil Demeny" ou "Cahiers de Douai". Pourtant, en conférence pour les lycéens qui avaient les poésies de 1870 au programme, Cavallaro disait que rien ne prouvait qu'il y avait un recueil. C'est quoi ce virage à 180 degrés ?
Rimbaud n'a pas dix-sept ans quand ceci, n'a pas vingt ans quand ceci. Ah ! Les Illuminations, cet ensemble de poèmes sans équivalent qui hante la littérature mondiale... Et Rimbaud se tait, et entre dans la légende. Oh ! la formule ! Ce génie dans le mouvement de balancier... Je ne parle pas de la plume de Rimbaud, mais de celle de l'éditeur.

Remise en cause des statistiques de Gouvard et Cornulier sur le lien entre vers déviant et trimètre dans la décennie 1850 !

A la page 176 de Critique du vers, Jean-Michel Gouvard écrit que la "plupart des études sur l'évolution de l'alexandrin au XIXe siècle" ont "négligé de tenir compte de la culture des hommes et des femmes de la période considérée". Gouvard dit avec raison que nous projetons sur le passé les rythmes "5-7, 7-5, 3-5-4, 4-5-3 et autres" auxquels nous ont accoutumés des poètes un peu postérieurs tels que Laforgue, Apollinaire, Queneau ou Bonnefoy, mesures qui "étaient encore à inventer dans les années 1860."
Cornulier et Gouvard pensent que dans la décennie 1850 les premiers vers déviants à la césure prenaient la forme d'un trimètre en considérant que l'invention vient de Baudelaire. Les poètes auraient suivi le modèle de Baudelaire et s'en seraient émancipés progressivement.
Mais le protocole d'enquête est plein de failles.
Je vais les exposer.
Premièrement, il y a un point de glissement mal expliqué qu'il faut comprendre. Cornulier dans Théorie du vers a opposé rythme et mesure. La mesure est l'égalité d'un nombre de syllabes qui se répète. Seule la construction en deux hémistiches de six syllabes est métrique dans un alexandrin. On peut relever dans un alexandrin, une symétrie de trois fois quatre syllabes, mais ce ne sera qu'un rythme. Je vais améliorer ici l'explication de Cornulier. On peut créer un alexandrin avec six mots de deux syllabes séparés par des virgules, cas d'une énumération, cette suite sera un fait de rythme et non pas un élément de la métrique du poème. On peut créer aussi un alexandrin avec une énumération de douze monosyllabes séparés par des virgules, ce sera un fait rythmique. La particularité du trimètre, c'est que cette symétrie ne va pas recouper la césure normale, mais l'enjamber. Et le cerveau va combiner les deux configurations à la lecture. Maintenant, il n'en reste pas moins que le trimètre est un rythme qui a la forme d'une mesure. C'est une mesure locale. Et si j'étais Cornulier ou Gouvard, je penserais à dire que comme la césure normale de l'alexandrin est entravée il y a une sorte de mesure locale qui donne le change. Le procédé n'est bien sûr pas pleinement satisfaisant à l'ensemble du poème. Jugez-en par ce modèle visuel : 66666644466666666. Toutefois, ce serait une sorte de pansement qui fait qu'on ne bascule pas complètement dans l'absence de mesure.
Cornulier soutient dans Théorie du vers que tout au long du dix-neuvième siècle la prolifération du recours au trimètre, notamment par Hugo, a habitué les lecteurs et à plus forte raisons les poètes à lire un alexandrin selon deux modèles possible : la combinaison de deux hémistiches de six syllabes ou une suite de trois membres de quatre syllabes, et ensuite le trimètre aurait été assoupli jusqu'à donner ce qu'on appelle très improprement les semi-ternaires : 3-5-4, 5-3-4, 4-5-3, 4-3-5. Il n'y aurait que quatre profils de semi-ternaires dans la mesure où une loi complémentaire voudrait que le segment de quatre syllabes soit à une extrémité. On ne pourrait pas avoir 3-4-5 ni 5-4-3. Notez que ces deux derniers modèles seraient combinables en 7-5 et 5-7 et correspondraient à l'écart d'une syllabe avec la césure normale. L'appellation semi-ternaire est problématique et cache la vraie analyse. Le fait qu'il y ait des segments de trois, quatre et cinq syllabes est une simple conséquence du dérèglement du trimètre. Si un élément de quatre syllabes perd une syllabe, il faut nécessairement que la syllabe se reporte sur un un autre membre. On passe inévitablement de 444 à une distribution avec des membres de trois, quatre et cinq syllabes. Et notez qu'on pourrait poursuivre le dérèglement avec des suites du type 363 où le dérèglement du trimètre n'est plus que de la redistribution d'une seule syllabe. Et je suis surpris que les métriciens ne pensent pas à envisager ce point précis de dérèglement à partir du trimètre, parce que le semi-ternaire n'est rien d'autre qu'un trimètre légèrement brouillé ! Le semi-ternaire n'est pas un semi-ternaire, c'est un groupe ternaire qu'une légère altération empêche d'être un trimètre. C'est un rythme ternaire qui fait penser à un trimètre. Et il ne s'agit pas de dire que cela va de soi et que cette considération est implicite dans les études sur le passage du trimètre au semi-ternaire. Parce qu'une fois qu'on dit cela, l'idée d'une mesure d'accompagnement 3-5-4 ou 4-5-3 ou 5-3-4 ou 4-3-5 devient automatiquement plus suspecte. Et je vais même aller plus loin. Pour moi, à partir de la toute fin du dix-neuvième siècle, ce qui est apparu, c'est des alexandrins pensés avec la mesure 48 ou 84 sans qu'il y ait à penser un découpage à l'intérieur du segment de 8 syllabes. Pourquoi Cornulier et Gouvard s'attachent-ils au découpage en cinq et trois syllabes à l'intérieur du segment de huit syllabes ? C'est une conséquence de la stabilité du repérage d'un groupe de quatre syllabes à une extrémité du vers, me dira-t-on. Mais ce n'est pas une vraie réponse. Au plan métrique, ça n'a aucun sens. Les trois membres n'ont pas le même nombre de syllabes, ce n'est qu'un fait rythmique sans mesure. Et d'ailleurs, c'est à cette aune qu'on peut étudier le modèle d'évolution que défendent Gouvard et Cornulier. Le trimètre sert à donner le change avec une autre mesure dans un premier temps et ensuite les poètes s'amusent à ne donner aucun change d'une autre mesure pour rendre l'effet encore plus déconcertant.
Mais, je poursuis mon énumération des failles.
Deuxièmement, les métriciens ont analysé exclusivement les césures des alexandrins. Roubaud faisait de l'alexandrin le sujet de son livre La Vieillesse d'Alexandre et le titre du livre de Bobillot qui n'étudie pas que l'alexandrin est clairement un pastiche du titre de Roubaud Le Meurtre d'Orphée. Dans Théorie du vers, Cornulier privilégie l'étude des alexandrins et Critique du vers n'étudie que des alexandrins. Et, plus grave encore, l'étude ne porte que sur les césures.
Or, les audaces à la césure ont une portée comparable à la rime, autrement dit à l'entrevers. Les audaces sont pratiquées dans d'autres types de vers : à l'entrevers d'octosyllabes ou à la césure de vers de dix, neuf ou onze syllabes.
A force de n'étudier que l'alexandrin et sa césure, les métriciens ont étrangement perdu de vue que les mêmes distorsions à la rime ou dans un vers de dix syllabes n'entraînaient aucune recherche d'une mesure faisant l'effet d'un cataplasme. Quand l'audace est entre deux alexandrins, il n'y a pas un rythme 888 compensatoire par exemple. Et dans le cas de onze syllabes, il n'y a aucune possibilité de compensation. Dans le cas du vers de dix syllabes, le modèle chansonnier 55 n'offre pas d'autre recours. Pour le 46, l'inversion pratiquée en Italie 64 serait une solution, mais on ne la constate pas dans les décasyllabes de Desbordes-Valmore, Baudelaire, ni même chez Verlaine. Pour le vers de neuf syllabes, son modèle classique est 36, et donc un 333 n'aurait rien de compensatoire, mais il est compensatoire dans les poèmes à configuration 45 ou 54, sauf que Verlaine n'a pas pratiqué ce tour à notre connaissance, ni Cros, ni un autre.
Troisièmement, Gouvard et Cornulier ne retiennent que des configurations historiques, mais en réalité il existe des schémas intermédiaires : rejets de compléments, rejets de verbes sans compléments, et bien sûr rejets et contre-rejets d'épithètes. Ces rejets n'ont pas complètement disparu au XVIIe et au XVIIIe siècle, mais ils sont tout de même d'une extrême rareté et disparaissent parfois totalement chez certains poètes classiques. Or, quand ces rejets sont pratiqués, on ne remarque pas la compensation par un trimètre chez Chénier, Malfilâtre, Vigny, Hugo, etc. Et pourtant, ce sont des rejets qui heurtent la sensibilité au début du XIXe siècle comme l'atteste la célébrité des premiers vers du drame Hernani avec son "escalier / Dérobé" où les trois syllabes de "Dérobé" excluent la compensation par un trimètre.
C'est un peu gratuit d'affirmer que la compensation ne se pose pas pour le rejet d'épithète parce que c'est une atteinte moins prononcée que le placement marqué d'une préposition ou d'un déterminant d'une syllabe devant la césure. Je veux bien comprendre le raisonnement, mais qu'est-ce qui le valide en tant qu'argument ?
Dans leurs relevés, les métriciens se privent d'étudier les effets métricométriques CPMFs6 en combinaison avec les rejets à la Chénier-Vigny, sans oublier quelques cas particuliers reconnus comme particulièrement discordants mais non encodés par la métricométrie : mot "que", conjonction de coordination "et", etc. Les métriciens s'interdisent d'étudier chronologiquement tout à la fois ce qu'il se passe à la césure et à l'entrevers, alors que l'influence d'un procédé pratiqué à l'entrevers sur la création d'une césure est plusieurs fois attestée : le "comme une" de Musset à la rime est la source du "comme un" à la césure de Baudelaire, tandis que le "comme" à la césure de Victor Hugo vient d'un "comme" à la rime d'Agrippa d'Aubigné. Les métriciens s'interdisent aussi d'étudier une chronologie fouillée impliquant les vers de dix syllabes.
En même temps qu'il dérègle les césures de l'alexandrin, Baudelaire dérègle les césures du vers de dix syllabes : "Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur". Dans ce vers que je viens de citer, on constate que Baudelaire reprend la forme "comme un" placée devant la césure, et la chronologie de ce vers fait tache dans des études où on vous soutient que pour l'alexandrin le poète ne s'est pas encore émancipé de l'idée d'une mesure de compensation même pas semi-ternaire, mais trimètre. Et de toute façon, même le souci prétendu d'une mesure semi-ternaire est absurde face à ce vers de dix syllabes.
Mais ce n'est pas tout.
Gouvard fait de Baudelaire et partiellement du couple Baudelaire et madame de Blanchecotte les initiateurs du dérèglement des césures à l'alexandrin et il identifie chez ces deux poètes un démarrage au moyen du trimètre. Or, c'est l'occasion de dénoncer trois nouvelles failles dans le raisonnement.
Gouvard a identifié dans la poésie lyrique des vers déviants à la césure antérieurs à ceux de Baudelaire, mais ils étaient trop épars pour changer la perception de la césure.
Gouvard s'est trompé sur la datation des vers de madame de Blanchecotte, il lui attribue des vers déviants en 1855 qui sont en réalité nettement postérieurs faute d'avoir consulté les éditions originales ou plutôt parce qu'il a pratiqué des inférences de datation à partir de recueils d'époque, mais légèrement plus tardifs. Ce problème de datation concerne aussi les vers de Baudelaire, puisque parfois Gouvard date une audace métrique de Baudelaire sur la base d'une rumeur non vérifiée sur l'existence du poème à une date antérieure, et sans tenir compte du fait pourtant clairement attesté que Baudelaire remaniait certains vers.
Et, enfin, Gouvard écarte les vers de théâtre.
Or, si on écarte tout, on se retrouve à attribuer un commencement à un noyau de vers CP6 trimètres de Baudelaire, alors qu'il y a un noyau de six vers CP6 dans les alexandrins du théâtre de Victor Hugo : deux dans Cromwell, deux dans Marion de Lorme et deux dans Ruy Blas, à quoi ajouter les césures déviantes éparses de Desbordes-Valmore dans un décasyllabe, de Borel, O'Neddy, Musset et quelques autres. Gouvard n'a pas identifié les césures déviantes de Desbordes-Valmore, Borel et O'Neddy, mais il a une partie des césures déviantes du théâtre hugolien, des vers de Musset, Barbier et Lapointe notamment. Il faut ajouter un vers de Nerval d'ailleurs qui, tardif, est antérieur aux publications de Baudelaire si je ne m'abuse.
En réalité, en bonne méthode, il faut montrer si Hugo commence par toujours associer le trimètre à ses césures CP6 déviantes. Ce n'est pas le cas. 
 
Je t'approuve. / Il faut pour ne rien faire à demi,

Nous pourrons, puisqu'il nous appelle et nous invite. 

Dans Cromwell, les deux césures déviantes (dans les deux vers que nous venons de citer) ne s'appuient pas sur le trimètre, et d'ailleurs il se trouve que dans ce drame Hugo pratique avec parcimonie ses deux premiers trimètres en jouant maximalement sur la symétrie des répétitions de mots, ce qui fait qu'on ne pourrait même pas dire qu'Hugo habitué aux trimètres va compenser naturellement la césure déviante par un trimètre. En revanche, dès Marion de Lorme, Hugo va associer la césure déviante à la compensation par un trimètre, trimètre créé par la segmentation du dialogue en trois répliques et au centre on a la forme : "C'est un refus ?" que Baudelaire va reprendre dans "Semper eadem" avec "C'est un secret", forme avec le déterminant "un" à la césure qui est précisément le mot à la césure du vers déviant du "Voyage à Cythère" avec "Chacun plantant comme un outil son bec impur". En clair, Baudelaire a repris au masculin l'entrevers de Musset "comme une / Aile de papillon" mais en l'appliquant à la césure comme Hugo avait repris le "comme" à la rime d'Agrippa d'Aubigné pour le mettre à la césure, mais Baudelaire en faisant cela reprenait aussi le déterminant "un" à la césure du vers de Marion de Lorme, fait prouvé par la reprise plus nette dans "Semper eadem" et Baudelaire savait aussi qu'à la césure dès ses Odes et ballades Hugo avait pratiqué le "comme si" devant la césure, ce qui était le modèle du "comme une" à la rime de Musset et ce qui mobilisait à nouveau ce fameux mot "comme" source d'une autre adaptation hugolienne. Et Baudelaire a aussi démarqué le caractère de trimètre du vers en question de Marion de Lorme, le trimètre étant par ailleurs un jeu remis à la mode par Victor Hugo.
 
Comme elle y va. / C'est un refus ? / Mais je suis vôtre. 
 Vivre est un mal. C'est un secret de tous connu.
 
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
 
Au lieu d'analyser le vers de Baudelaire comme un jeu culturel, Gouvard l'a analysé comme un commencement, ce qui est une erreur de méthode absolue.
Hugo montre que les audaces ne commencent pas par la compensation, mais que la compensation trimètre est venue dans un second temps, cas comparable à l'évolution de Mérat décrite par Gouvard.
Les césures déviantes sur alexandrins de Borel et O'Neddy ne sauraient être analysées en trimètres, Borel pratiquant un enjambement de mot, et cela est compréhensible à une époque où le trimètre n'est en rien prégnant, l'usage hugolien étant encore des plus parcimonieux.
 
Désordre, je vais vous susciter le tableau (O'Neddy, Nuit première)
Adrien que je redise encore à toi-même, (Borel, Agarite)
  Et moi, sous leur impénétrable ombrage, (Desbordes-Valmore, L'Arbrisseau, 1820
 
Partant de là, si à la suite de Baudelaire, plusieurs poètes ont créé des CP6 trimètres, c'est simplement par choix. Mallarmé est un admirateur de Baudelaire qui pastiche très nettement le maître. Il reste alors madame de Blanchecotte, Villiers de l'Isle-Adam, Leconte de Lisle et Banville. Madame de Blanchecotte n'a publié des vers déviants qu'à partir de 1861. Les formes de trimètres sont ostentatoires, mais ce n'est que l'influence du modèle baudelairien qui explique le choix du trimètre en soutien à l'effet CP6.
Desbordes-Valmore, Borel, Musset, Hugo et O'Neddy suffisent à ruiner toute l'étude statistique de Gouvard sur l'émergence des CP6 et même M6 qui seraient d'abord des trimètres avant d'être des semi-ternaires. Les premiers CP6 et M6 n'étaient pas des trimètres ! Le premier M6 : "Adrien que je redise encore une fois"! n'est pas un trimètre ou un semi-ternaire, il date de 1833. La première césure déviante sur déterminant n'est pas non plus dans une configuration en trimètre ou en semi-ternaire, puisque Desbordes-Valmore l'a pratiqué dans un décasyllabe du poème "L'Arbrisseau" et le premier alexandrin CP6 de Victor Hugo n'est pas non plus un trimètre, il se trouve dans Cromwell qui date de 1827, sept ans après l'audace de Desbordes-Valmore.
 
 
 
Avec la perte de deux vers de madame de Blanchecotte, le relevé de Gouvard pour la décennie 1850 s'amaigrait. Notons que Gouvard a ignoré une première publication de Villiers de l'Isle-Adam passant à côté d'un relevé plus précis des césures déviantes de ce poète. De toute façon, avant 1861, les vers déviants sont dérisoires chez tous les poètes y compris Baudelaire. La plupart des vers déviants de Baudelaire arrivent d'un seul coup en 1861. Et certes, il y a eu des publications en revue, des manuscrits, mais il est tout de même délicat de dater les uns par rapport aux autres les vers déviants du recueil de 1861 !
Il faut ajouter que Gouvard présuppose que Baudelaire lisait certains de ses vers en trimètres ou semi-ternaires en s'autorisant des césures à l'italienne, procédé que Baudelaire n'a jamais pratiqué à la césure normale. Par exemple, Gouvard découpe en semi-ternaire le vers suivant : "Exaspéré comme un ivro/gne qui voit double,", mais c'est un préjugé qui vient de la conviction que Baudelaire a dû s'émanciper de la forme de compensation trimètre. Baudelaire sait que les premiers vers CP6 de Cromwell ne sont pas des trimètres. baudelaire admire Borel, il connaît forcément le vers : "Adiren que je redise encore une fois". Baudelaire s'inspire du "comme une" à la rime de Musset qui ne suppose aucune compensation. Partant de là, c'est une pétition de principe de métricien de prétendre que "Exaspéré comme un ivrogne qui voit double," marque une évolution du trimètre vers le semi-ternaire, alors qu'il n'y a rien d'autre à voir qu'une césure déviante comparable à "Je suis comme un peintre qu'un dieu moqueur". La coupe dans "ivrogne" n'a pas lieu d'être et est même contradictoire avec le fait que jamais Baudelaire ne pratiquerait une telle coupe à la césure normale de l'alexandrin.
Enfin, Gouvard date de 1857 le premier CP6 de Baudelaire non trimètre, il s'agit d'un vers du poème "Le Beau navire" : "Tes nobles jambes, sous les volants qu'elles chassent," où Gouvard fait remarque que "volants" est sur les huitième et neuvième syllabes de l'alexandrin. En toute rigueur, il faut aussi mentionner que "jambes" est sur les quatrième et cinquième syllabes de l'alexandrin, mais Gouvard ne le fait pas puisqu'on l'a vu il accorde à Baudelaire la licence des césures à l'italienne dans les trimètres. En clair, ce vers CP6 de 1857 n'est pas un trimètre, ni même un semi-ternaire. Or, il faudrait une étude rigoureuse de la publication des vers de Baudelaire ou une étude rigoureuse des manuscrits. En tout cas, en 1857, c'est la première édition censurée des Fleurs du Mal qui a eu lieu. Il y a un nombre dérisoire d'alexandrins à césure déviante dans ce recueil: "Chacun plantant, comme un outil, son bec impur" ou "A la très belle, à la très-bonne, à la très-chère," car la plupart des césures déviantes apparaîtront seulement dans l'édition de 1861. Si, après deux trimètres, Baudelaire produit un vers qui n'est ni un trimètre, ni un semi-ternaire en 1857, qui croira à une évolution par la pratique ? ça n'a aucun sens. Il n'y a pas eu le temps pour une première habitude compensatoire.
La thèse évolutive de Gouvard relayée par Cornulier est clairement absurde. CQFD.

mardi 26 mai 2026

Critique du semi-ternaire prôné par Gouvard et Cornulier (il n'existe pas !)

Ce sujet me passionne et a une réelle importance. Il contribue aussi à consolider ma démonstration majeure qu'il convient de lire avec des césures forcées les vers de douze, dix et même onze syllabes de Rimbaud du printemps et de l'été 1872. Il s'agit de cet ensemble de dix poèmes qui ont mis un terme paradoxal à la tradition de la poésie en vers : "Tête de faune", "Jeune ménage", "Juillet", "Chanson" de "Comédie de la soif", "Larme", "La Rivière de cassis", "Michel et Christine", "Est-elle almée ?...", "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." et "Famille maudite" connu aussi sous le titre "Mémoire". Contre Cornulier et tous, absolument tous les spécialistes du vers, j'ai démontré que "Mémoire" et "Qu'est-ce" étaient composés en alexandrins avec une césure après la sixième syllabe, "Tête de faune", "Juillet" et "Jeune ménage" étaient en décasyllabes avec une césure après la quatrième syllabe. Sur ces cinq poèmes-là, les démonstrations sont faites. J'ai argumenté sur la plausibilité d'une lecture des vers de onze syllabes avec une césure après la quatrième syllabe, tandis que certaines difficultés demeurent pour "Chanson" de "Comédie de la soif" qui est peut-être en hémistiches chansonniers deux fois cinq syllabes, mais ce n'est pas une évidence non plus. Il faut ajouter que j'ai soutenu une lecture des vers de Verlaine avec le même principe des césures forcées, puisque là aussi ni Cornulier, ni Bobillot, ni d'autres n'ont tenu ce discours systématique. Et évidemment, le débat sur le semi-ternaire intéresse la compréhension de l'histoire du vers français, au plan tout particulièrement de la césure et des hémistiches, et j'ai démenti le tableau fourni par Jean-Michel Gouvard dans Critique du vers en apportant une quantité élevée de vers audacieux qui avaient échappé à ce relevé, en remettant en cause le clivage vers de théâtre et vers lyriques au plan de l'analyse interprétative, en faisant remarquer plusieurs erreurs de datation sur certains vers clefs dans l'analyse de Gouvard, Cornulier disant dans ses ouvrages subséquents s'appuyer explicitement sur les conclusions de Gouvard.
Je fonde ma critique sur le livre Théorie du vers de 1982 en faisant remarquer des contradictions internes, sur le livre Critique du vers de Jean-Michel Gouvard et sur le livre sur Rimbaud de Cornulier De la métrique à l'interprétation. Je possède aussi La Vieillesse d'Alexandre de Jacques Roubaud et Les Meurtre d'Orphée de Jean-Pierre Bobillot, je connais aussi divers articles de Cornulier, Verluyten, Murat, etc. J'ai lu par le passé le volume de 1994 L'Art poëtique de Benoît de Cornulier, à l'Université de Toulouse le Mirail qui en possédait même plusieurs exemplaires, mais cet ouvrage est difficile à trouver et hors de prix désormais. C'est dommage, parce que l'ouvrage rebondit directement sur la thèse de Gouvard et commente les vers clefs, mais avec le problème aussi des erreurs de datation. La thèse de Gouvard est antérieur à 1994, mais elle n'a été publiée chez Honoré Champion qu'en 2000 et sans modifications. Il y a des notes de renvoi à des travaux datant de 1999, mais sur la même page 235 le vers des "Poètes de sept ans" n'offre pas la correction "rives" en "rios" malgré la révélation du manuscrit en 1998.
Dans De la métrique à l'interprétation, Essais sur Rimbaud, paru en 2009, Cornulier insiste sur les livres antérieurs Théorie du vers et Critique du vers, et si, dans la partie "Métrique", il parle du semi-ternaire, il le fait avec une certaine discrétion qui peut faire manquer aux lecteurs l'importance du sujet. Cornulier parle d'un "Système 3" où l'alexandrin peut être découpé normalement en deux hémistiches, mais sinon prendre exceptionnellement la forme d'un trimètre pur, sinon d'une forme ternaire de profil 3-5-4). Cornulier parle d'une forme 8-4, avec 8 inscrit en italique pour souligner sa décomposition entre 5-3 ou 3-5.
Cornulier prétend établir la réalité de ce phénomène par la statistique, et je prétends que c'est une illusion d'optique.
Il y a deux façons de combattre cette illusion d'optique. Premièrement, on peut opérer un démenti pur et simple des études statistiques, démenti qui peut lui-même prendre deux formes. Il y a le démenti statistique en tant que tel par un contre-exemple, mais il y a aussi une remise en cause radicale de la méthode à partir du moment où on pratique une étude en isolant chaque poète, parce que la méthode de Gouvard et Cornulier est transversal. Ils sont un peu trop indifférents à la variété des poètes. Je veux dire qu'un poète qui débute dans l'assouplissement du rythme de l'alexandrin n'hérite pas de l'expérience de créateur des prédécesseurs. Il peut en revanche hériter d'habitudes de lecture, mais ce phénomène n'est pas du même ordre, ce dont Gouvard et Cornulier ne font aucun cas critique.
Deuxièmement, on peut opérer un démenti en montrant que les tendances non tout à fait systématiques ne proviennent pas de la logique supposée par Cornulier et Gouvard.
Dans Critique du vers, si on s'appuie sur la "Table des matières", le sujet des mètres de substitution est développé à partir de la page 171, il y est question ensuite d'une "Naissance du ternaire par le rythme" à partir de la page 173, puis la réflexion sur les semi-ternaires commence à partir de la page 189 et s'affirme à partir de la page 194, mais cela ne prend que quelques pages, puisqu'ensuite l'étude va s'intéresser aux configurations à la césure, pas aux mètres de substitution.
Donc il faut se concentrer sur ce qui est dit de la page 171 à la page 202, et surtout sur ce qui est dit de la page 189 à la page 202, les pages contenant souvent des listes de vers qui réduisent la part de réflexions critiques à lire attentivement.
Or, la thèse de Gouvard ne va s'intéresser à souligner l'existence d'un mètre de substitution qu'à partir du moment où la position normale pour la césure est entravée par l'un des éléments encodés par la méthode d'approche mise au point par Cornulier, ce qui laisse de côté plusieurs éléments, ce que Gouvard admet lui-même, celui s'accorde un critère assez flou, mal défini, le ? pour des configurations qui ne sont pas favorables à la reconnaissance d'une césure comme la conjonction de coordination "et". Nul doute que cela reste très insuffisant au plan de la rigueur scientifique, et si c'est intéressant pour les mots d'une syllabe ce critère "?", il manque notamment une réflexion sur le placement des épithètes.
Gouvard n'étudie également que dans le cadre des alexandrins et surtout exclusivement dans le cadre de la confrontation à la césure, alors que les configurations problématiques à la césure sont pratiquées aussi avec le même caractère problématique à peu près à la rime par les poètes et surtout ces configurations problématiques sont pratiquées aux césures d'autres types de vers, deux types de vers de dix syllabes, des types de vers aussi de neuf et onze syllabes, et parfois avec des vers de plus de douze syllabes (Verlaine).
Le fait de pratiquer les mêmes audaces à la rime ou dans d'autres types de vers fragilise l'affirmation qu'il était important pour les poètes d'harmoniser autrement les alexandrins déviants à la césure normale.
Pour l'alexandrin, on passerait de l'égalité binaire 66 à l'égalité rythmique 444, puis à un semi-ternaire qui n'est rien d'autre qu'une perception approximative de trois membres courts de cinq, trois et quatre syllabes où la seule contrainte supplémentaire serait que le groupe de quatre syllabes soit à une extrémité du vers.
Or, un vers de dix syllabes a un nombre pair de syllabes métriques, mais il ne peut offrir l'équivalent d'un trimètre n'étant pas un multiple de trois. La césure traditionnelle est après la quatrième syllabe, ce qui fait que si elle est chahutée on ne voit pas ce qui pourrait créer une harmonie secondaire.
J'ai toujours été impressionné par le fait que Cornulier, Gouvard, Bobillot, aient complètement ignoré cet aspect de la réflexion.
Le besoin d'une harmonie sur laquelle se replier est faux, puisqu'on ne voit pas pourquoi ce serait nécessaire pour un vers de douze syllabes chahuté à la césure, mais pas pour d'autres longueurs de vers, ni pour un vers de douze syllabes chahuté à la rime !
Ensuite, Gouvard a daté les vers à partir d'éditions qui ne sont pas d'époque. Il a oublié des vers et des éditions de vers de Villiers de L'Isle-Adam, il a daté de 1855 des césures audacieuses de madame de Blanchecotte qui n'ont en réalité publiées que plusieurs années après. Il a daté des audaces de Baudelaire sur la foi vague que le poème avait une existence antérieure avec un état identique des césures. Gouvard a également écarté les exemples antérieurs du théâtre de Victor Hugo, comme si Baudelaire, puis les autres poètes créaient sans l'influence hugolienne. Gouvard, contre les spécialistes de Baudelaire et l'existence d'une preuve en prose, choisit également de considérer que la lecture "sous ton soleil" n'est pas une coquille pour "sous tout soleil", correction faite en 1861, mais trahie par l'édition posthume hâtive de 1868. J'ai cité plus haut la leçon erronée "rives" pour un vers de Rimbaud, partant pour l'une de ses césures.
Pour la création de son corpus, Gouvard fait remarquer que les vers réguliers auraient augmenté en masse s'ils n'avaient pas privilégier des poètes qu'il savait intéressant pour les audaces. Il a ainsi écarté Vigny et Lamartine. Pour Vigny, il manque ainsi son rôle majeur à l'histoire du vers. Mais Gouvard a écarté Marceline Desbordes-Valmore, celle qui a inventé avant Hugo la césure sur un proclitique, et elle l'a fait dans un vers de dix syllabes. Gouvard a écarté Pétrus Borel et Philothée O'Neddy, ce qui est tout de même problématique. Borel et O'Neddy ont publié leurs vers dans la continuité immédiate des provocations du théatre hugolien et du premier recueil de Musset, et ils offrent justement des vers audacieux dont le non référencement pèse considérablement dans les résultats de l'étude historique de Gouvard. Il considère que les audaces existent dans le vers du théâtre, mais ils refusent aussi de faire des liens.
Pour le semi-ternaire, dans Théorie du vers dont je reparlerai dans un prochain article clef, Cornulier l'envisageait comme une réalité sur du temps long et indépendante des seuls cas où la césure normale de l'alexandrin est entravée.
Au lieu de voir l'émergence du semi-ternaire comme une résultante de l'assouplissement des trimètres que doublait ou parfois contrariait la pratique des enjambements à l'entrevers, Gouvard ne voit qu'une chose. Les premiers vers où la césure normale est chahutée seraient des trimètres, ce qui est vrai pour Baudelaire, mais faux dans l'absolu. Et comme Gouvard ne renvoie pas au modèle hugolien, il fait passer la pratique de Baudelaire pour une recherche de compensation, alors que Baudelaire ne fait peut-être qu'imiter certains vers précis d'Hugo, lequel n'a pas systématiquement exhibé une mesure en trimètre en revanche. Et Gouvard devait faire le contraste entre les poètes qui font comme Baudelaire, commençant par le trimètre et puis s'en émancipant, et ceux pour qui la référence au trimètre ne s'impose même pas. Par exception, Gouvard rencontre une fois le phénomène avec Albert Mérat, mais cela nous est tourné en exception qui confirmerait la règle. Mérat fait d'abord des vers bien réguliers dans Avril, mai, juin avec son compère Léon Valade, puis il fait des vers déviants à la césure normale dans ses Chimères, puis il fait des vers déviants qui sont quand même des trimètres dans Les Villes de marbres. Moi, ma conclusion, en observant le seul cas d'Albert Mérat, c'est que appliquer le trimètre à un vers chahuté à la césure normale est un fait culturel conscient qui se surimpose au simple fait de pratiquer ou pas une césure chahutée. Mais si le poète n'a pas la référence au trimètre, il fera une césure déviante sans aucune forme de compensation. Ou s'il a la référence, il peut y être indifférent. Et ça, ça change tout à l'observation des métriciens... Absolument tout !
Ensuite, en ne considérant l'émergence du semi-ternaire que comme dérivant de la pratique des césures déviantes, Gouvard crée un discours argumenté, certes erroné, mais argumenté, sauf que son argumentation crée une chronologie d'émergence qui n'est pas plus tôt que 1861. Et c'est là que le bât blesse. C'est en contradiction complète avec Théorie du vers de Cornulier qui voit le semi-ternaire comme lié à la pratique enjambante d'Hugo, à son habitude du recours au trimètre, habitude toute relative avant l'exil soit dit en passant. Et en même temps, il y a un écrasement de la perspective chronologique qui est très problématique puisque l'assouplissement se jouerait donc entre 1861 et 1869 sinon 1871, sachant qu'il y a eu peu de publication en 1870 et 1871 à cause de l'actualité, sachant que l'effet de 1861 sur les poètes suivants ne commencent à se manifester qu'en 1863, sachant qu'il faut encore prendre la mesure de ce qui se passe au cas par cas, poète par poète. L'habitude du trimètre pour une césure d'alexandrin déviante a lieu en même temps que l'habitude du semi-ternaire pour une césure d'alexandrin déviante qui a lieu en même que des césures déviantes sans compensation qui ont eu lieu longtemps avant dans le passé, mais qui ont lieu aussi en même que les premiers semi-ternaires, le procédé n'étant pas systématique.
Il faut ajouter que Gouvard cherche à dater les poèmes du moment de leur invention, en se trompant, et non du moment de leur publication en revue, sinon en recueil, car il y a tout le problème aussi de la diffusion des vers audacieux. Un manuscrit de Baudelaire n'a pas influencé depuis des années les autres poètes. Quand on étudie de manière transversale les influences, c'est les dates de publication qui ont de l'importance.
Et cerise sur le gâteau, pour un lecteur d'un recueil, il n'y a pas de principe de discrimination pour dire que tel vers trimètre a été composé avant tel vers semi-ternaire, lequel a été composé avant tel vers déviant où il n'y a aucune compensation. Le lecteur, il reçoit tous les profils à la fois.
Alorss, certes, un recours au trimètre semble avoir existé, on en sent la prégnance, mais il ne s'agit que d'un fait culturel par imitation d'un aspect saillant des publications initiales d'Hugo, puis Baudelaire. Ce fait n'est pas systématiquement suivi par tous, donc ça montre que la thèse d'une nécessaire période d'acclimatation aux audaces est un leurre. Et puis, il y l'énumération mathématique des cas des vers où le prétendu relief de la quatrième ou de la huitième syllabe pour le profil d'un semi-ternaire n'est que le résultat de critères trop élargis de la part des métriciens, n'est que le résultat aussi d'un refus mécanique des configurations de plus de huit syllabes sans césure, ce qui fait qu'on a soit l'audace d'un écart d'une syllabe 75 ou 57, soit fatalement l'audace à la césure n'impose guère de recours qu'à deux syllabes de là en aval ou en amont.
Je prévois de bien étudier les vers d'un Paul Demeny. Il montre par l'exemple que le poète inexpert en césure audacieuse ne va pas forcément rechercher la compensation par un trimètre qui fera une harmonie locale compensatoire. On ne verra pas se profiler par la statistique une période de semi-ternaires. Et ça, je peux le faire avec Borel, O'Neddy et plusieurs autres poètes. Même ceux que Gouvard a étudiés, je peux revenir avec une analyse plus poussée des critères, des datations, et renverser complètement la légende d'une évolution trimètre, semi-ternaire et émancipation complète.
L'idée méthodologique va être de s'éloigner de ceux qui imitaient Les Fleurs du Mal : Banville, Mallarmé, Leconte de Lisle, Verlaine.
Remarquez que Gouvard n'affirme pas avoir établi cette réalité statistique. Il modalise son propos "probablement", etc. Il il dit "dégager des observations en faveur d'une structuration complémentaire 8-4 / 4-8" et il dit qu'il "espère convaincre", alors qu'il devrait persuader...
On l'a vu. En 2009, Cornulier continue de se référer au semi-ternaire, mais il le fait encore différemment, puisqu'il n'est plus favorable au 4-8, lui préférant le 8-4.
Pour avoir étudié des tas d'enjambements, je sais par expérience qu'un poète peut commencer par des rejets ou contre-rejets de trois syllabes et non de deux.Le semi-ternaire est une création culturelle lente qui est greffée sur l'assouplissement des alexandrins, mais qui n'est pas une étape nécessaire et précise de l'évolution métrique, pas plus que le recours au trimètre n'était nécessaire. En cassant cette loi illusoire d'une nécessaire compensation, je vais évidemment ramener à la seule étude de la césure normale comme déviante ou non, et à cette autre alternative : faut-il lire avec une césure forcée ou non ?
Et, comme d'habitude, c'est une chose de ne pas être convaincu, mais après un demi-siècle d'étude renouvelée des césures grâce à Roubaud, puis Cornulier, il serait peut-être bon d'au moins essayer la méthode que je propose pour voir si elle donne ou non des résultats.
Le discours sur le semi-ternaire est complètement flou, et il faut bien voir si on a consciencieusement ou non épluché toutes les possibilités d'études statistiques.
Rimbaud, il n'écrivait pas dans l'attente d'un public qui ne verrait le jour que cinq cents ans après sa mort....
Je dis ça, je dis rien ! 

lundi 25 mai 2026

L'influence des Glaneuses de Demeny plus profonde qu'il n'y parait sur Rimbaud ?

Je suis en train de recopier et classer des profils d'alexandrins, parfois d'octosyllabes du recueil Les Glaneuses de Paul Demeny. Cela prend du temps et je vais devoir accompagner cela d'un relevé équivalent au moins du côté des poèmes de 1869 et 1870 d'Arthur Rimbaud pour effectuer une comparaison parlante entre les deux poètes. Mais cela fera l'objet d'un article à part assez long et je suis naturellement amené à séparer le relevé de sources potentielles.
Au plan de la versification, je parlerai aussi de la question des sources à cause du "de" à la césure dans un alexandrin de Demeny, et j'envisage une influence en sens inverse de Rimbaud sur Demeny pour la préposition "par" devant la césure qui passe du sonnet "Le Mal" au poème "La Soeur du fédéré", mais tout ça je ne pourrai en parler que dans une grande étude statistique. Qui plus est, il y a des faits très intéressants à commenter dans la métrique de Demeny, que ce soit au plan quantitatif ou au plan de quelques cas particuliers.
Pour cette fois, on va se contenter donc de la question des sources.
 
On le sait, à cause de la mention du thème de la "soeur de charité" dans la lettre de Rimbaud à Demeny du 17 avril 1871, on pense à une influence de Demeny sur la genèse du poème "Les Soeurs de charité", influence qui serait plutôt prosaïque, puisqu'on pressent que c'est ce que disait Demeny à ce sujet, qui nous est inconnu, mais à quoi Rimbaud répond, qui aurait déterminé Rimbaud à créer un poème sur ce motif. Le poème "La Soeur du fédéré" récemment révélé par Jacques Bienvenu sur son blog vient renforcer ce sentiment, même si le poème en lui-même, que dis-je la plaquette ! n'impose pas l'idée d'allusions évidentes de la part de Rimbaud. Toutefois, le syntagme "muse ardente" du poème de Rimbaud semble une reprise du poème quasi liminaire "Les Glaneuses", titre éponyme du recueil de 1870 qui plus est.
Certains passages des Glaneuses peuvent faire songer aux "Etrennes des orphelins" ou bien à certains vers de "Credo in unam", "Ophélie" et même "Par les beaux soirs d'été...", mais il s'agit de coïncidences d'époque. C'est le contexte des habitudes d'époque qui crée le vertige des rapprochements. Il y a un poème des Glaneuses qui est daté de février 1870, ce qui suffit à prouver l'impossibilité d'une influence sur "Les Etrennes des orphelins" et cela rend même improbable l'idée d'une influence sur les poèmes envoyés à Banville en mai 1870. Avec un pareil avertissement, vous serez peut-être réticents à ce que j'ose d'autres rapprochements, mais vous allez voir que ça devient pertinent à un moment donné.
Jacques Bienvenu dans son article "Rimbaud et Paul Demeny (Première partie)" nous a révélé un compte rendu du 16 août 1870 dans le journal Le Constitutionnel par un certain Charnay qui étrille Demeny pour ses mauvaises rimes, faisant semblant de tenir un éloge pour le reste. Charnay réagit en particulier à un poème où Demeny a critiqué Boileau et son goût pour le métier, puisque Charnay montre à Demeny qu'il ne connaît pas le métier. Sur les rimes, Charnay s'aligne sur la tendance d'époque à la rime riche héritée en grande partie de Banville, il dénonce de mauvaises rimes. Mais Charnay a aussi épinglé une faute de français qu'il nomme un "barbarisme" : Demeny a accordé le mot masculin "effluves" au féminin. Il s'agit en réalité d'une faute courante à l'époque. Elle doit se rencontrer dans un passage d'Isidore Ducasse, et dans des vers de Musset ou d'autres poètes. Il faudrait faire une recherche à ce sujet. Et Demeny a accordé le mot avec l'adjectif "mystérieux", ce qui a donné "effluves mystérieuses". Je savais qu'on reprochait à Rimbaud un emploi au féminin du nom "effluves" et j'ai fait une recherche d'abord sur "Soleil et Chair" ensuite sur Un coeur sous une soutane, parce que je ne savais plus où ça se trouvait, et en fait Rimbaud emploie à deux reprises "effluves mystérieuses" dans la prose de la nouvelle Un coeur sous une soutane, et dans un contexte évident de persiflage ironique.
Et les conséquences sont en cascade.
Rimbaud pratique lui aussi de mauvaises rimes dénoncées par Charnay avant et après le 9 août, ce qui veut dire qu'il peut prendre pour lui-même la critique. Et Charnay parlant de rime riche fait écho au discours de Banville, lequel a répondu à Rimbaud pour sa lettre du 24 mai 1870 contenant trois poèmes avec justement des rimes discutables.
Ensuite, en employant "effluves mystérieuses", Rimbaud nous apprend qu'il a lu le compte rendu et que sa nouvelle est postérieure au 9 août 1870. Et le 25 août(, Rimbaud dira bien à Izambard être "descendu" à la lecture des Glaneuses. Cela conforte sinon confirme ce que je dis depuis des années : nous nous trompons à cause des lettres qui nous sont parvenues, le destinataire principal était Izambard et Demeny était un confident secondaire, un moyen de compenser par rapport à la fin de non-recevoir du professeur.
Rimbaud a écrit le 25 août à Izambard son mépris pour les vers des Glaneuses. Izambard était donc informé de la piètre estime de Rimbaud, il savait que c'était une relation hypocrite de la part de Rimbaud.
Mais ce n'est pas tout. Le poème "Ce qui retient Nina" contient pas mal de rimes douteuses, dont celle-ci exceptionnelle : "rosés"/"sais". Demeny est un peu un modèle d'amant de cette Nina du poème, et il est cible aussi dans le Léonard de Un coeur sous une soutane et cela rejoint aussi ce que je dis depuis des années au sujet du poème "Roman" que le consensus présente comme un exemple d'autodérision, alors que moi j'y vois une attaque plus rosse contre un mauvais poète et j'ai souligné que Demeny pouvait très bien être visé. Le poème est écrit avec Douai pour cadre, daté de la fin du premier séjour douaisien et Demeny était alors amoureux d'une femme de dix-sept ans beaucoup plus jeune que lui, qu'il était en train de mettre enceinte et qu'il allait bientôt épouser. Rimbaud quand il écrit au crayon sur ses manuscrits en vers avant de quitter Douai souhaite "Bonne chance" à Demeny, ne le trouve pas chez lui (normal, il fabrique un enfant...) et il le félicite pour sa "soeur de charité" quelques mois plus tard le 17 avril après le mariage. En fait, dans "Roman", Rimbaud décrit le Demeny qu'il a sous les yeux en lui prêtant l'âge de sa belle.
Demeny exprimait son amour pour les femmes plus jeunes dans ses poèmes, et notamment la pièce intitulée "Dix-huit ans" des Glaneuses à laquelle il est fort probable que Rimbaud reprenne l'exclamation "Dix-sept ans" du poème "Roman" :
 
Dix-huit ans  !... Quel trésor vaut ce clair diamant ?
Comme la route à suivre est tout ensoleillée !
Ainsi qu'un point obscur perdu dans la vallée,
La nuit est loin. - On voit fuir les jours en s'aimant.
 
Ce vers ouvre le quatrain final où se loge la rime "ensoleillée"/"vallée" dénoncée par Charnay et qui est sans doute le modèle perfidement suivi par la rime "rosés"/"sais" de "Ce qui retient Nina". Rimbaud reprend en le modifiant "Dix-huit ans", retient l'idée du mot "ensoleillée" et la mention de la nuit avec "Nuit de juin", et il pratique l'inversion où le "point obscur" de la "nuit" est remplacé par la vue lointaine de la femme : "tout petit chiffon / D'azur sombre" qu'on aperçoit.
 
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisser griser.
 Et l'ironie à l'égard de Demeny est extrêmement violente si on compare le vers célèbre qui passe à tort pour un slogan rimbaldien : "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans !" et ce vers olé-olé du poème de Demeny : "Mais qu'est-ce qu'une femme, hélas !, sans la jeunesse ?"
Je vous laisse relire tout le poème de Demeny, quatre quatrains de rimes embrassées.
Je reviens maintenant sur le poème de Léonard qui nous vaut la confidence des "effluves mystérieuses". Il s'intitule "La Brise" et s'inspire en particulier de vers précis de Banville. Ce poème "La Brise" contient le mot "suave" qui sera lui aussi persiflé par les personnages secondaires de la nouvelle rimbaldienne. Ce mot se trouve dans Banville, mais il a aussi plusieurs occurrences dans Les Glaneuses, ce qui n'est tout de même pas si banal que ç (voyez notamment "Sous le charme", "Une apparition" et "Des larmes").
Le poème "Sous le charme" contient aussi l'expression à la rime "sacrer poëtes" qu'on retrouvera dans "Mes petites amoureuses", poème sur le modèle de quatrain de "Ce qui reitent Nina, alternance d'un octosyllabe et d'un quadrisyllabe, le modèle étant la "Chanson de Fortunio" de Musset.
Le poème "Anomalies" malgré sa chute ratée est à lire pour son anaphore "J'ai vu" et ses images, il s'agit d'un modèle parmi d'autres (Lamartine...) pour une suite de quatrains du "Bateau ivre".
Je parlais de "Roman", je rappelle aussi que Rimbaud y reprend un hémistiche des Intimités de François Coppée "Les tilleuls sentent bon" et justement Demeny a dédicacé "A M. François Coppée" un poème intitulé "L'Allée" dans son recueil de 1870.
Mais, le 10 juin 1871, Rimbaud a envoyé trois poèmes à Demeny. Il y a "Le Coeur du pitre" qui est une version différente du "Coeur supplicié" envoyé à Izambard, et ce poème contient l'occurrence du mot qu'on va dire douaisien "abracadabrantesque(s)". Il y a aussi le poème "Les Poètes de sept ans" qui ouvre la lettre, et enfin la pièce intitulée "Les Pauvres à l'Eglise". Ce dernier poème fait penser à un poème de Coppée dédié je crois à Verlaine dans son Reliquaire, mais aussi à plusieurs poèmes des Glaneuses.
Le poème "Les Pauvres à l'Eglise" démarque clairement le poème intitulé "Le Chapelet" qui est au début des Glaneuses. Il s'agit à chaque fois d'une sorte de scène vue à l'église, avec une inversion entre la fille édifiante décrite par Demeny et la scène hypocrite brocardée par Rimbaud. Toutefois, il y a plusieurs poèmes des Glaneuses où Demeny évoque son passage à l'église, et il faut en particulier citer le poème "Une Apparition" qui est l'autre poème source évident des "Pauvres à l'Eglise". Demeny y dénonce alors l'hypocrisie des gens qui vont à la messe en employant précisément ce mot, et le mot "mysticités" sous la plume de Rimbaud fait écho à "mystères" et "impudicité". Comparez "Et les mysticités prennent des tons pressants" avec "Etalant devant Dieu leur impudicité" ! Demeny dénonce alors "le luxe effréné, les toilettes mondaines".
Ce n'est pas tout le poème "Une Apparition" offre une opposition entre un passage à Notre-Dame de Paris et une révélation heureuse dans une église de village, ce qui fait penser aux "Premières communions" où on passe des églises de village à l'église parisienne. Et, le mot "cadence" à la rime semble venir du poème "Le Vieux château" où il est aussi question de l'église.
Bref, Demeny a eu une influence sur "Les Pauvres à l'Eglise" et "Les Premières communions", ainsi que sur "Les Soeurs de charités", mais le poème "Une Apparition" dont l'influence est justement sur à la fois "Les Pauvres à l'Eglise" et "Les Premières communions" contient précisément le mot "indiennes" à la rime et mot qui désigne alors des vêtements comme dans "Les Poètes de sept ans", ce poème qui ouvre la lettre du 10 juin à Demeny et voisine avec "Les Pauvres à l'Eglise", ce poème qui est lancé par la dédicace "A M. Paul Demeny" sur le modèle des dédicaces des Glabneuses : "A M. François Coppée", "A M. Théophile Gautier".
Je ne vous dis pas tout, relisez les poèmes que j'ai cités ci-dessus. C'est du conséquent.

dimanche 24 mai 2026

Propositions ou sujets dans "Promontoire" ? Sur une drôle de mise au point du livre Rimbaud l'Obscur

 Aux pages 307 à 311 de son essai Les Illuminations ou Rimbaud l'Obscur, Alain Bardel revient à la suite du livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat sur la syntaxe de "Promontoire".  Dans l'introduction de sa sous-partie intitulée "La Phrase labyrinthique", Bardel dit que "Rimbaud préfère souvent la phrase nominale", mais il va être question à l'inverse de phrases surchargées (coordination, subordination). Et la seconde phrase de "Promontoire" est la première choisie pour illustrer le procédé. Bardel écarte donc la première phrase du poème et commente la deuxième. Il prétend que nous avons une juxtaposition de dix ou onze groupes nominaux qui sont tous en fonction sujet des trois verbes : "flanquent, creusent, surplombent".
Selon Bardel, et peut-être Murat, les sujets de ces trois verbes sont (si on se permet la réduction logique traditionnelle en grammaire au nom, la linguistique actuelle faisant une fixette sur le groupe nominal complet) "fanums", "vues", "dunes", "canaux", "Embankments", "éruptions", "crevasses", "lavoirs", "talus", "façades" et "railways". Dans cette série, l'impermanence des "éruptions" me paraît incongrue. Qui plus est, spontanément, nous lisons plutôt les seuls "railways" comme sujet des verbes "flanquent, creusent, surplombent".
Notez un cas intéressant. Sur le manuscrit autographe, ce passage est recopié deux fois. Le fac-similé du manuscrit autographe peut être consulté sur le site Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu :
 
 
 
Rimbaud après le mot "Allemagne" a écrit : "et les façades circulaires". Il a visiblement oublié une partie du texte lors du recopiage. Il a alors biffé toute la partie écrite trop tôt et a repris avec "des talus de parcs singuliers...", puis il a repris la séquence biffée "et les façades circulaires..." et la suite. Or, ça ne s'arrête pas là. Sur la partie biffée, Rimbaud avait oublié le "et" devant "leurs railways", il l'a ajouté dans la marge avant de biffer le passage. Ensuite, quand il a recommencé la transcription de ce passage, il n'a oublié ni le "et" devant "les façades", ni celui devant "leurs railways", mais il a fini par biffer le "et" devant "les façades circulaires".
Pourquoi si Rimbaud savait dès le départ que "façades" n'était pas le dernier sujet à énumérer de cette phrase a-t-il connu un pareil flottement ? Il a fini par le biffer, mais sur la deuxième transcription seulement, alors qu'il sait pertinemment avec la partie biffée que "et leurs railways" doit suivre. S'il a supprimé ce "et", ce n'est pas pour des raisons grammaticales, mais pour des raisons rythmiques. Ou peut-être est-ce pour des raisons grammaticales, mais contraires à ce que pense Bardel ? Rimbaud ne voulait pas qu'on pense que "façades" était un sujet des verbes "flanquent, creusent, surplombent", dynamique de lecture que tendait à imposer l'accumulation des deux "et".
On peut hésiter sur l'argument du "et", mais la ponctuation offre un argument plus difficile à contourner. Rimbaud utilise les points-virgules pour séparer la plupart de ces groupes nominaux, ce qui ne me semble pas un choix logique s'il s'agit de juxtaposer dix groupes nominaux en fonction sujet, surtout à partir du moment où il n'y a aucune virgule à l'intérieur d'un quelconque de ces groupes nominaux. Le point-virgule aurait pu créer une hiérarchie entre ce qui délimite les groupes nominaux en fonction sujet et les éléments à l'intérieur des groupes nominaux, mais ce n'est pas le cas. Je vous cite les groupes nominaux, aucun n'a de virgule interne :
 
Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories
d'immenses vues de la défense des côtes modernes
des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales
de grands canaux de Carthage
et des Embankments d'une Venise louche
de molles éruptions d'Etnas
et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers
des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne
des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbres du Japon
(et) les façades circulaires des "Royal" ou des "Grand" de Scarbro ou de Brooklyn
et leurs railways 

J'ai intégré à cette énumération les coordinations "et", même celle initiale devant "les façades" mais en la mettant pour sa part entre parenthèses.
On ne comprend pas bien s'il s'agit d'une énumération de onze sujets des verbes à venir pourquoi il y a cet "et" devant "des Embankments", ni cet autre devant "et des crevasses".
En revanche, si on rétablit la ponctuation, on s'aperçoit qu'il y a bien une virgule, mais elle est entre les deux premiers groupes nominaux avec les noms têtes "fanums" et "vues", les points-virgules séparant tous les autres groupes nominaux sauf dans les couples formés par le recours au "et" : éruptions et crevasses, canaux et Embankments, couples thématiques quelque peu sensibles !
En clair, la réponse est dans l'introduction du texte "La Phrase labyrinthique" de Bardel, nous avons affaire à des propositions nominales successives, avant un retour à une proposition verbale où les trois verbes ont un seul sujet "railways" :
 
Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories, d'immenses vues de la défense des côtes modernes ;
des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ;
de grands canaux de Carthage et des Embankments d'une Venise louche ;
de molles éruptions d'Etnas et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers ;
des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne ;
des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbres du Japon ;
les façades circulaires des "Royal" ou des "Grand" de Scarbro ou de Brooklyn ;
 
Voilà pour la série de sept propositions où noter les constructions souvent binaires, et cela est prolongé par une phrase verbale :
 
et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet Hôtel [...]
 
Ce que dit ensuite Bardel sur le sens du mot "dispositions" et son analyse du reste de la phrase sont plus pertinents, mais son découpage du début en dix ou onze groupes nominaux tous en fonction sujet de trois verbes n'est pas recevable.
 
Nota bene : "proposition" s'emploie à l'intérieur d'une phrase pour éviter de dire "la phrase dans la phrase". 

Prochainement, plus de Demeny et du "Je est un autre" face à Proth et au-delà !

 Je suis impatient, mais fatigué, fatigué mais impatient aussi.
Donc impossible de faire cela tout de suite, mais je vais faire une nouvel article de synthèse sur Demeny. Je vais bien faire un relevé statistique sur les césures, les rimes, les types de vers, les types de strophes. Par exemple, depuis plusieurs articles, je n'en parle jamais, mais j'ai repéré "indienne" à la rime dans un poème des Glaneuses. J'ai d'autres faits très troublants à évoquer au sujet des césures de Demeny. Il est visiblement maladroit, mais du coup il fait dans des cas limites qui devraient sauter aux yeux.
Pour Mario Proth, je maintiens bien évidemment l'importance de la relation de la phrase "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui" au "Je est un autre". Alors, on va tout sortir, je vais vous citer plusieurs phrases du livre Les Vagabonds, on va parle d'Aurélia, on va parler de la préface des Contemplations : "Insensé qui crois que je ne suis pas toi" et "mémoires d'une vie". On va parler d'Alchimie du verbe, on va parler aussi du fait que Verlaine n'ait jamais relayé les idées des lettres du voyant, ni personne, alors qu'il a écrit pour promouvoir la poésie de Rimbaud. On va y aller à fond. Voilà, c'est dit.