jeudi 4 mars 2021

Sur une tentative de réfutation d'Alain Bardel

Au début, je pensais critiquer cet article LES "CHIFFRES NON RIMBALDIENS", LE FOLIO 18 ET LA PAGINATION DES ILLUMINATIONS (qu'Alain Bardel se tient sans doute très heureux d'avoir mis en ligne le 09 janvier 2020 sur son site internet) à la fin de mon compte rendu au sujet du Dictionnaire Rimbaud, mais cela fait déjà quelques jours que j'y ai renoncé, ce ne serait pas à sa place.
Il va de soi que ce n'est pas parce qu'il n'est pas un universitaire que je lui reproche le statut de médiateur qu'on lui confère dans le milieu de la revue Parade sauvage. Il n'a pas le moteur pour être un authentique chercheur rimbaldien. Je vais trahir ici une anecdote révélatrice. Il y a environ quinze ans il est allé consulter pour quelqu'un d'autre le livre des souvenirs de Delahaye, et il devait trouver la citation de Mallarmé que Delahaye disait avoir entendue de la bouche de Rimbaud lors de l'une de leurs promenades. Bardel ne l'a pas trouvée. J'ai été sollicité pour me rendre à la grande bibliothèque municipale de Pinsaguel (c'est pour ceux qui suivent) et, l'ouvrage entre les mains, j'ai consulté le chapitre où l'information devait se trouver, elle n'y était pas, mais j'ai consulté dans la foulée les notes de fin d'ouvrage, et je suis tombé sur le vers de Mallarmé que Delahaye prétend avoir entendu dans la bouche de Rimbaud (nous n'avons aucune confiance en son témoignage évidemment).
Dans le présent Dictionnaire Rimbaud, Bardel fait la notice sur le poème "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", mais il ne se reporte pas à l'article "Mais que sont devenus les manuscrits de 'Paris se repeuple' ?" ce qui est d'autant plus piquant qu'il est en charge en même temps de la notice "manuscrits". Dans sa notice sur les "manuscrits", il ne me semble pas qu'il ait référencé mes articles mis en ligne sur internet "La Légende du Recueil Demeny", un autre sur le dossier Verlaine, etc., alors même qu'il a déjà mentionné comme importante sur son site l'étude "La Légende du Recueil Demeny". Il va de soi que Bardel suit une politique, tacitement établie ou non, et bien suivie par plusieurs collaborateurs du Dictionnaire Rimbaud, de ne pas citer volontiers les articles du blog Rimbaud ivre (je ne parle même pas du mien). Il va de soi aussi qu'il est sous influence, il y a des rimbaldiens installés et des rimbaldiens non installés. Sur "Voyelles", Bardel référence l'article "Consonne" de la revue Parade sauvage, mais il ne fait pas d'efforts de recensement, il passe à côté de l'article publié dans Rimbaud vivant, alors que plus consciencieux Bataillé et Denis Saint-Amand référencent d'autres de mes articles dans la revue Rimbaud vivant. Il faut bien comprendre que Bardel n'a rien d'un chercheur rimbaldien rigoureux et, en plus, il travaille comme un soldat fidèle pour d'autres rimbaldiens qu'il admire.
Or, j'en arrive à la question de la pagination des Illuminations.
Cette réfutation en deux parties a été publiée en 2012. Personne n'a réagi parmi les rimbaldiens, sauf Michel Murat, mais, pour minimiser le problème, et encore Murat dans sa version remaniée du livre L'Art de Rimbaud ne cite qu'en une note de bas de page une seule partie de l'article de Bienvenu, la partie la moins sévère dans la remise en cause.
Dans le Dictionnaire Rimbaud, on sait que la bibliographie finale n'est que la reprise des mini-bibliographies des notices. Murat a fait l'article sur les manuscrits des Illuminations. Il n'y cite pas l'article de 2012 de Bienvenu, et sur un principe appliqué également aux "Déserts de l'amour", pour la bibliographie nous sommes renvoyés plusieurs pages plus loin à la fin de l'article sur l'interprétation des Illuminations conçu par Adrien Cavallaro. Et, évidemment, dans cette bibliographie conséquente, si un article de Bienvenu est référencé, il n'est pas question de l'article "La pagination des 'Illuminations' ".
Il y a un moment où on est en droit de demander des explications, non ?
Et donc, pour réfuter l'article de Bienvenu de 2012, pendant que Murphy et Murat sont bien tranquilles en position retranchée, Bardel en fidèle soldat va au combat. Et il met l'article référencé ci-dessus en ligne le 9 janvier 2020, un an avant le Dictionnaire Rimbaud, et il plie les faits à la thèse qui doit être démontrée. Il est convaincu d'en avoir brillamment montré la possibilité. Il n'envisage aucune réserve logique sur la vraisemblance de son analyse, il passe à la trappe certains détails, et le tour de force est joué. Il ne nous reste plus dès lors qu'à perdre notre temps avec un rimbaldien de second ordre sur lequel la haute-magistrature s'appuie, à s'échiner à expliquer la logique des choses, et si nous y arrivons de toute façon le combat reste intégralement à mener puisque les rimbaldiens autorisés ne se sont toujours pas expliqués.
Je rappelle que Murphy a publié trois des quatre tomes d'une édition philologique des Œuvres complètes de Rimbaud chez Honoré Champion, sauf le deuxième, celui qui précisément doit porter sur les Illuminations, sachant que bien avant 2012 Murphy n'ignorait pas que sa pagination était contestée par Bienvenu. Si c'est facile de réfuter l'article de Bienvenu, pourquoi Murphy ne le fait-il pas ? Pourquoi Murat ne cite-t-il pas l'article à réfuter ? Murphy et Murat penseraient-ils que l'article de Bardel n'est pas si convaincant que ça et qu'il est même plutôt riche en concessions maladroites ?
Tout comme dans le Dictionnaire Rimbaud (à de nombreuses reprises et par plusieurs intervenants), dans cet article, Bardel affirme ce qu'il conviendrait de démontrer (je fais du copier/coller, j'ai référencé le lien et je suis fatigué), tous les soulignements sont nôtres :
3) La cause des exceptions constituées par les f° 12 et 18 est claire : on a voulu construire des séries (PhrasesVeillées) qui n'avaient pas été prévues dans un premier temps. Cette opération s'est donc déroulée après la pagination au crayon. Il y a eu auparavant un autre f°12 et un autre f°18 paginés au crayon. Puis quelqu'un a ôté les deux feuillets précédemment numérotés 12 et 18, dans le style original, pour y substituer ces nouveaux feuillets d'allure atypique.
Je vous cite aussi la note précédente :
2 bis) Les chiffres au crayon 1-9 ont été repassés à l'encre, probablement par les préparateurs de La Vogue pour valider une liste de titres à insérer dans le n°5 (voir ci-après), mais c'est là un phénomène annexe qui n'a pas d'incidence sur le débat général concernant l'auteur de la pagination du manuscrit.
Vous lisez bien : "... mais c'est là un phénomène annexe qui n'a pas d'incidence sur le débat général concernant l'auteur de la pagination du manuscrit."
Bardel ne se dit pas deux secondes qu'il y a peut-être quelque chose qui lui échappe. Il vous somme de le croire sur parole que les choses sont ainsi que lui, Murphy et Murat en ont décidé.
Bardel n'a aucune conscience de ce que signifient les crochets autour des titres, les recours au crayon en-dehors des chiffres de la pagination. Tout cela ne lui parle pas, et donc il a beau jeu de défendre sa thèse, c'est le champion de la cause Murphy. Il ne sait même pas hiérarchiser les informations, évaluer la vraisemblance d'un ensemble. Sur tout cela, il n'existe pas, et je ne vais pas me donner la peine de vous expliquer les choses ici, je me réserve pour un cadre d'explication valable. Je ne considère pas, définitivement pas, Bardel comme un chercheur rimbaldien rigoureux ! Il est professeur tant que vous voulez. Je vais admettre une chose. Au sujet des Illuminations, il est passionné, il a lu la littérature critique assez loin, il a eu raison d'admirer les articles de Claisse, il a eu raison, peut-être pas d'admirer, mais en tout d'apprécier avec intérêt le travail de Fongaro sur les poèmes en prose, et il a raison de s'intéresser aux travaux de Murphy qui sont plutôt sur la poésie en vers. Il ne s'est pas contenté de ça, il a lu des tonnes d'ouvrages, et il ne fait aucun doute que c'est une des rares personnes à pouvoir parler aussi bien des Illuminations, et quand je parle de rareté c'est vraiment de la rareté. Dans ses notices, il passera aussi bien et même beaucoup mieux que pas mal d'autres collaborateurs, parce qu'il est aguerri et peu parmi les autres peuvent s'en prévaloir. Mais, en tant que chercheur, non, mille fois non ! Bardel n'est pas à la pointe, et je déclare qu'il n'a pas la capacité motrice du chercheur, je n'identifie pas en lui les mécanismes du gars qui s'échine à expliquer les choses. Il est beaucoup trop passif pour ça.
Je cite un passage situé beaucoup plus loin maintenant :
Sur un point cependant, les objections de Bienvenu et de Ducoffre à la thèse de Murphy paraissent fondées : leur attribution à La Vogue et non à Rimbaud des chiffres repassés à l'encre des feuillets 1 à 9. Le 7 à hampe barrée du feuillet 7, tracé à l'encre, est en effet, comme l'a dit Bienvenu, assez peu rimbaldien (voir ci-dessus les nombreux "7" à hampe non barrée dans les dates inscrites au bas des poèmes) [10]. C'est un indice convaincant de ce que ce 7 à l'encre surchargeant le 7 précédemment inscrit sur le manuscrit, émane de La Vogue.
   
Je fais cependant remarquer que le premier "7" tracé au crayon était "non-barré", comme d'ailleurs le "7" du feuillet 17. La présence de ces "7" typiquement rimbaldiens ne suffit certes pas à prouver que la numérotation au crayon soit de Rimbaud, mais elle devrait indiquer à Bienvenu, qui accorde tant d'importance à la forme des chiffres, que Fénéon, s'il est l'auteur du 7 à hampe barrée, ne saurait être tenu simultanément pour l'auteur de la pagination au crayon.
On appréciera la modalisation : "paraissent fondées" et la restriction chiffrée "sur un point". Dans la suite de l'article, le point semble engager plus que le chiffre "un" et Bardel admet que nous avons raisons sur ce "point" d'objections.
Le problème, c'est que Bardel ne tient absolument pas compte de tout ce que l'ensemble d'informations a de contraignant dans le groupe des quatre points que j'ai soulevé. Et, peu amène envers Bienvenu, il adopte l'attitude de reproche, alors que, dans les faits, Bardel admet que Bienvenu a montré qu'un chiffre repassé n'était pas de Rimbaud et a montré que la thèse de Murphy n'était pas concluante au plan scientifique. Il ne faut pas oublier qu'au départ, c'est à Murphy, Murat et leurs soldats de plomb de prouver la validité de leur thèse. On va citer plus loin la fin de l'article de Bardel où il admet que la thèse de Murphy n'est pas établie en un mot !
Citons les deux derniers paragraphes !
Ducoffre a sûrement raison de supposer qu'il y a eu de la part de La Vogue un premier choix de neuf publications suivi d’un changement d'option les ayant amenés à publier quatortze textes dès la première série de leur feuilleton Rimbaud de mai-juin 1886 (cf. la même page du blog Rimbaud ivre6 mars 2012). 
   Dont acte. 
Mais il n'y a rien là qui remette en cause ni l'argument clé de Murphy concernant les feuillets 18 et 12, ni la possibilité que la pagination à l'encre des feuillets 18 et 12 soient de la main de Rimbaud, ni la possibilité que la pagination au crayon des feuillets 1-11, 13-17, 19-24 soit elle aussi de la main de Rimbaud.
L'avant-dernier paragraphe, au plan des concessions, c'est pas rien, déjà ! Evidemment, je ne vais pas me lancer ici dans la réfutation détaillée de la réfutation bardélienne de la réfutation de 2012 de la thèse de Murphy. Les malins qui croiront que je n'en suis pas capable, je pense qu'ils commencent à voir que je sais me donner le temps, que je sors mon jeu quand je veux, et quand je le sors j'ai des arguments auxquels mes opposants ne savent pas répliquer grand-chose.
Entraînez-vous tout seuls à voir pourquoi Bardel ne réfute pas vraiment ce qui est dans l'article de Jacques Bienvenu en deux parties de 2012. C'est un bon exercice !
Avec superbe, Bardel lance son dernier article par un "Dont acte !" et il nous lâche le mot "possibilité". Il nous dit : "Il n'y a rien là qui remette en cause l'argument clé de Murpy", ce qui est faux, mais ce qui n'empêche pas Bardel de modérer son propos : la thèse n'est plus qu'une possibilité ! Nous avons même deux occurrences pour le prix d'une du mot "possibilité" dans cet ultime paragraphe !
Tirons l'échelle !

mercredi 3 mars 2021

Etablissement du texte de "Mauvais sang" ("outils" contre "autels")

Il va falloir patienter jusqu'à la semaine prochaine pour la suite du compte rendu, et, de toute façon, il n'y a aucune raison de faire la course. Il vaut mieux bien rédiger cette suite, et j'ai bien raison d'agir en égoïste et de ne pas me sentir sous pression pour rapidement la mettre en ligne.

Dans la notice qu'il consacre à Une saison en enfer, Yann Frémy fait quelque chose d'étonnant. Il cite dans sa bibliographie un article publié sur un blog auquel j'ai participé. Sur l'ensemble du Dictionnaire Rimbaud, il me semble que seul Benoît de Cornulier a agi de la sorte. C'est d'autant plus étonnant qu'il cite cet article pour un point que j'ai développé dans l'un ou l'autre des articles que j'ai publiés sur Une saison en enfer dans des ouvrages collectifs universitaires, dont un qui était sous sa direction d'ailleurs. En réalité, j'ai dû publier pour la première fois l'idée de coquille "outils" pour "autels" dans l'article "Les ébauches du livre Une saison en enfer" pour le volume Lectures des Poésies et d'Une saison en enfer d'Arthur Rimbaud, sous la direction de Steve Murphy, aux Presses Universitaires de Rennes en 2010. Je pourrais me réjouir de voir citer un de mes articles mis en ligne sur internet, mais c'est déjà un indice inquiétant que la référence dans l'article universitaire n'ait pas été elle-même identifiée, même si l'article mis en ligne doit apporter un minimum d'amélioration dans l'argumentation. Pour un tel dictionnaire, on serait en droit de s'attendre à une relecture attentive des ouvrages de critique littéraire, surtout si la tâche a été répartie entre près de quarante collaborateurs et s'est étalée sur plus de trois ans.
En tout cas, pour la notice générale sur Une saison en enfer par Yann Frémy, seul cet article du blog est référencé (ce qui vaut refus implicite de me considérer comme un rimbaldien de pointe sur cette partie des écrits de Rimbaud, je ris abondamment) :  " 'Le sabre et le goupillon' (une coquille insoupçonnée dans Une saison en enfer)", Rimbaud ivre [mis en ligne le 19 juin 2011 : http:://rimbaudivre.blogspot.com/2011/06/le-sabre-et-le-goupillon.html.]" Telle est la référence livrée à la page 757.
Passons maintenant à son utilisation dans la notice. Je précise que la notice va de la page 732 à 759. La bibliographie s'étale sur sept colonnes, de la page 756 à la page 759, il reste encore 25 pages, quarante-neuf colonnes écrites par Yann Frémy. Merci de saluer mon courage et ma volonté, c'est parti.
Voilà, j'ai trouvé ou plutôt retrouvé (oui, je relirai l'article en entier pour le compte rendu, mais là je lis en oblique) :
   A la fin de "Mauvais sang", "la vie française, le sentier de l'honneur" emporte encore la victoire, dans une alliance toujours renouvelée des "armes" et des "autels" (brouillons de "Mauvais sang"), du sabre et du goupillon (Ducoffre 2011), même si Rimbaud n'a pas retenu cette alliance, sans doute trop explicite à son goût, dans la version imprimée.
Frémy est sans doute quelque peu obligé de parler de ce problème, parce que dans une révision de son édition des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud dans la collection de La Pléiade de 2009, André Guyaux a modifié pour la première fois le texte historique d'Une saison en enfer en adoptant la leçon "autels" et en refoulant "outils" en tant que coquille, et il a eu raison. On m'a déjà dit qu'il ne fallait pas quand on publie un article affirmer sa découverte et que nous devions laisser le public adhérer lui-même. Le problème, c'est que quand vous mettez le conditionnel, on s'en sert contre vous, et, de toute façon, vous voyez bien ci-dessus ce que j'entends pointer du doigt. Frémy admet ce qui est écrit sur le brouillon. D'ailleurs, on n'a pas attendu 2011 pour imprimer correctement la leçon "autels" du brouillon qui correspond à la fin de "Mauvais sang". Le seul petit problème, qui pour moi est tout de même de taille, c'est que personne ne s'est jamais dit avant 2011 qu'il y avait peut-être une coquille passée inaperçue dans le texte imprimé. Eh oui ! Toute leur vie, Claudel, Char, Breton, Aragon, Jaccottet (il vient de décéder, non ?), Bonnefoy, etc., etc., ils ont lu la phrase de Rimbaud avec "outils" sans comprendre bien sûr le sens et ils ne pouvaient mal de lire correctement le sens de cette énumération : "les outils, les armes", puisque c'était une coquille. Il va de soi que les critiques rimbaldiens en ont souffert de la même manière, et il va de soi que moi-même j'en ai été victime. Moi qui suis plus humble que les autres rimbaldiens, je le sais et je l'avoue que je lisais n'importe comment le mot "outils". Je tombais dessus, je me disais : "Qu'est-ce que ça fait là, ce mot ?" Si, si, j'ai quand même un peu d'amour-propre et je tiens à préciser que j'avais quand même un étonnement devant ce mot, je ne comprenais pas sa place. Mais, bon, il suffisait de ne pas en parler et mon problème était inconnu. Après tout, tant que je n'écrivais pas sur "Mauvais sang", je n'avais aucune obligation de faire état de ma difficulté de lecture personnelle.
Donc, j'ai identifié la leçon "autels" sur les brouillons. Je vous avoue que je ne les lisais jamais attentivement avant de me dire que j'allais publier un article sur "Mauvais sang". Je les lisais, mais comme tout le monde, j'allais du haut de la page au bas de la page, je passais à la page suivante, je voyais des variantes, je n'y réfléchissais pas. C'est terriblement humiliant ce manque d'investissement à la lecture des textes difficiles que nous avons à peu près tous.
En tout cas, j'identifie la coquille, je fais publier ça dans un article paru en 2010. En 2011, l'article sur internet, c'est un effet de mon narcissisme aigu. Je me suis dit qu'ils n'avaient pas lu mon article, qu'ils avaient préféré lire les autres à côté, et je me suis dit que ça valait la peine d'une petite piqûre de rappel. Cela a été plus profitable visiblement. Je ne sais pas en quelle année Guyaux a révisé son édition. Elle est collector, elle se vendra cher sur internet dans quarante ans, et il faut savoir la débusquer et ne pas la confondre évidemment avec les tirages de 2009 qui ont encore la leçon "outils". Enfin, bref ! On en arrive au traitement de l'information par Frémy. Et ce que je trouve extraordinaire, c'est que, pour commenter "Mauvais sang", il commente le brouillon avec la variante "autels" en signalant la lecture que je développe dans l'article mis en ligne sur internet, mais "en même temps", comme Macron, il nous explique que ce n'est pas une coquille et que c'est tout-à-fait volontairement que Rimbaud lui-même a remplacé "autels" par "outils". J'ai même envie de dire que Frémy n'exclut pas que Rimbaud ait mis le texte sous presse lui-même, ce qui serait tout à fait cohérent. Il faut bien comprendre que, Poot, il attendait les sous, donc il a dit à Rimbaud : "Pas de problème, t'es prote d'un jour !"
Bon, plus sérieusement, même si le texte de Frémy n'y prête pas, je vous soumets la liste de réflexions qui va au passage vous montrer la différence entre un rimbaldien qui se pose des questions et un rimbaldien qui ne s'en pose pas.
D'abord, Frémy affirme ce qu'il conviendrait de démontrer, problème qui est récurrent dans ce Dictionnaire Rimbaud, et en particulier quand il s'agit de me contester (l'interprétation du poème "Les Corbeaux" est décidée à une majorité dont on ignore les contours, la signature "PV" en bas de "L'Enfant qui ramassa les balles..." il suffit de dire que, par erreur, Félix Régamey a signé (tout tout tout tout tout en bas du manuscrit) à la place tant de Verlaine que de Rimbaud, à une date inconnue, sans qu'on ait étudié l'encre de cette signature par rapport à la transcription du poème, sans qu'on ait essayé de reconstituer visuellement le diptyque qui, en tant que diptyque, gagnerait beaucoup à être dans les œuvres d'un seul auteur, etc., etc., et Murphy a beau nous faire cent pages pour nous expliquer la philologie en tête de son édition des Poésies en 1999, il s'inclut dans un vote à la majorité de rimbaldiens ayant autorité sur les autres pour affirmer par conviction personnelle que le poème est de Rimbaud, avec l'appui des mêmes avis de Lefrère, Guyaux et quelques autres dont Frémy dans ce Dictionnaire Rimbaud.
Ecoutez ! Moi, je propose que vous votiez dans la section "Commentaires du blog", vous votez si "Les Corbeaux" utilise ou non la métaphore du prêtre en corbeaux, vous votez si vous pensez que "outils" n'est pas une coquille, vous votez si vous pensez que c'est Régamey qui a signé "PV" en bas de "L'Enfant qui rassembla les balles..." Et puis on va se boire un p'tit café, ensemble, dans la joie et la bonne humeur.
1) Frémy affirme ce qu'il conviendrait de démontrer. Moi, au moins, j'ai développé mon argumentation, je n'ai pas dit les choses en trois mots.
2) Ce point n'est pas le moins important. Quand quelqu'un écrit, le premier jet correspond à une certaine pensée. Et par l'opposition entre texte manuscrit et texte imprimé, nous sommes d'accord que "autels" est la seule leçon rimbaldienne dont nous soyons sûrs. Soutenir "outils" contre "autels", c'est prendre le risque de refuser de lire Rimbaud, c'est peut-être un refus de lecture rimbaldienne. Il faut en être conscient du risque. Un auteur peut remanier son texte, mais le mot choisi lors d'un premier jet en dit beaucoup sur l'allure générale de ce qui est écrit. L'auteur, dans son premier jet, a rarement plusieurs options qui se présentent à lui en même temps. Donc, pour la critique rimbaldienne, ce mot "autels" est une aubaine pour mieux méditer le texte. Il est heureux que Frémy s'en soit saisi. Mais, ensuite, il l'abandonne sans donner aucune explication. Le mot "outils" était mieux accordé à la pensée de Rimbaud. Mais il ne s'agit pas simplement d'expliquer en quoi le mot "outils" pourrait être pertinent, il va falloir expliquer comment "outils" corrige "autels"...
3) Frémy vient sur le terrain du brouillon pour la lecture, mais, s'il est sûr que Rimbaud a mis le mot "outil", mais, comme dirait Victor Hugo, "donne-nous ta lecture du texte définitif, s'il te plaît !" Et on veut une lecture qui ne soit pas une broderie. Evidemment que si on remplace un mot par un autre, on peut broder une lecture avec le nouveau mot, mais moi je veux une lecture étayée, qui se défende, pas une broderie. Est-ce qu'une telle lecture est possible avec le mot "outils" ?
4) Est-ce qu'il existe une théorie littéraire surpuissante qui pourrait nous dire à l'avance s'il est possible de justifier le passage par le remplacement d'un seul mot de "les autels, les armes" à "les outils, les armes" ? Il y aurait donc une logique thématique qui permettrait de trouver naturelle la substitution de "autels" à "outils" ? A noter toutefois que les lectures du brouillon divergent, au Livre de poche, Brunel écrit "les autels et les armes". J'accorderai la préséance à l'établissement par André Guyaux et Aurélia Cervoni en 2009 (je pourrais faire le travail moi-même, mais c'est très bien de s'appuyer sur le consensus des autres). Personnellement, je n'y crois pas, mais je suis un paresseux, j'aime la facilité, ma lecture "le sabre et le goupillon", et là je me dois d'admirer la détermination de Frémy qui est prêt à vouer sa vie à l'explication d'un mot. Il va avoir du mal à faire ça dans les temps, parce qu'il a déjà voué sa vie à une absence de virgule. Fervent partisan de la thèse de Cosme Olvera développée dans le livre Cosme de Guillaume Meurice, lequel s'est scandaleusement invité à la place de son ami Olvera dans le reportage télévisé de Léa Salamé, mais bref ! Frémy est en extase devant l'oubli qu'il déclare volontaire d'une virgule au premier vers de la copie de "Voyelles" par Verlaine : "U vert" et non "U, vert" that is not the question. "Voyelles", c'est le Chiffre de la bête pour Frémy. Je ne comprends pas où il y a lecture du poème là-dedans, mais je ne ris pas, j'admire ! Frémy voit un absolu au-delà de sa vie, car, quand il s'affaissera, d'autres horribles travailleurs reprendront la démonstration là où il l'aura laissée.
5) Evidemment, je suis jaloux. Au cas où il aurait raison, je ne voudrais pas être exclu. Alors, prenons le poème "Le Cœur supplicié" qui est devenu "Le Cœur volé", déjà on pourrait parler de la variante du titre, mais il y a mieux. Dans la version du 13 mai envoyée à Izambard, nous avons le vers : "A la vesprée, ils font des fresques", et dans la version en trois triolets recopiée par Verlaine le mot "vesprée" est remplacé par "gouvernail" : "Au gouvernail on voit des fresques"[.] Quelque part, c'est bien la preuve qu'on peut remplacer "autels" par "outils". Il y a pas plus d'écart sémantique qu'entre "vesprée" et "gouvernail". Mais bon, dans "Le Cœur volé", le remplacement arrive à se justifier par l'environnement textuel : "poupe", "flots".
Est-ce que nous pouvons nous promettre que le mot "outils" va s'éclairer par l'environnement textuel ? Après tout, les armes sont à côté, certaines armes peuvent se tenir dans la main, et les outils peuvent plus suggérer l'idée de quelque chose qu'on tient dans la main que le mot "autels". Un outil dans une main, une arme dans la main, si jamais c'est des soviétiques dont parle Rimbaud dans le poème (enfin le livre en prose si vous voulez), on aurait la faucille et le marteau. Je pense que ça doit être ça !
Non, mais ne riez pas, les rimbaldiens sont des gens sé-rieux qui font un travail sé-rieux.
Alors, pour l'environnement textuel, citons le brouillon en regard du texte imprimé définitif, citons une partie du brouillon du moins, mais en gros l'équivalent sur le brouillon de la huitième section finale de "Mauvais sang". Je vais exploiter l'établissement du texte du brouillon par André Guyaux et Aurélia Cervoni dans l'édition de la Pléiade, j'essaie de respecter même les émargements tels que je les constate à la lecture :

   Assez. Voici [les corrigé en la] punitions ! Plus à parler d'innocence. En marche. Oh ! les reins se déplantent, le cœur [brûle corrigé en gronde], la poitrine brûle, la tête est battue, la nuit roule dans les yeux, au Soleil.
    [Sais-je où je vais corrigé en Où va-t-on], à la bataille ?
    Ah ! mon ami ! ma sale jeunesse ! Va !..., va, les autres avancent [remuent  biffé] les autels, les armes
    Oh ! oh. C'est la faiblesse, c'est la bêtise, moi !
Allons, feu sur moi. Ou je me rends ! [A bas corrigé en Qu'on me] blesse, je me jette à plat ventre, foulé aux pieds des chevaux
    Ah !
    Je m'y habituerai.
    Ah çà, je mènerais la vie française, et je suivrais le Sentier de l'honneur.

On cite maintenant le texte imprimé :
    Assez ! Voici la punition. - En marche !
    Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le coeur... les membres...
    Où va-t-on ? au combat ? Je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes... le temps !...
    Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. - Lâches ! - Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !
    Ah !...
    - Je m'y habituerai.
    Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur !
Quand je lis ça, je constate qu'il faudrait évaluer si le "s" à "sentier" sur le manuscrit est réellement une majuscule ou si simplement un "s" minuscule dont l'agrandissement étonne un peu. Ensuite, les phrases qui disparaissent font sens avec ce qui a précédé dans "Mauvais sang" ou éventuellement sur le brouillon "Plus à parler d'innocence", "C'est la faiblesse, c'est la bêtise", "mon ami, ma sale jeunesse", encore que l'expression "mon ami" interpelle. Pour le reste, le texte est identique, abstraction faite des variantes dans les formulations. Il y a simplement l'ajout "le temps". En clair, je ne vois pas ce que "outils" pourrait être d'autre qu'une coquille pour "autels", avec un prote indifférent au texte poétique qu'il mettait sous presse. Il a lu un manuscrit qu'il a essayé de déchiffrer : il a confondu un "a" avec un "o", un "e" avec un "i", le mot "outils" parlant plus à un prote que le mot "autels", et Rimbaud n'a pas corrigé cette bévue. Je ne vois que ça ! Le texte parle de "vie française", de "sentier de l'honneur", de devoir, d'obligation de marcher avec les autres. Je n'ai pas cet esprit d'endormissement par l'habitude d'avoir toujours lu "outils", je n'ai pas ce côté saint Thomas : "je ne crois qu'en ce que je vois écrit !" Le mérite du cerveau, c'est quand même de pouvoir s'abstraire de ce qui s'impose à l'écrit pour méditer ce qui pourrait bien s'être passé. Là, la leçon "autels" du brouillon, ce n'est pas anodin !
Je n'y crois pas deux secondes à la leçon "outils".
Bon maintenant,
6) Frémy est un expert du texte Une saison en enfer, il le connaît on ne peut plus intimement, il doit avoir une capacité à produire un raisonnement infaillible pour justifier la leçon "outils", et comme on peut dire avec un lourd accent marseillais : "Mais ça va être passionnant !"

Et 7) J'allais oublier que Rimbaud compliquait le jeu à plaisir, c'était "trop explicite à son goût" sur le brouillon, alors il a va inventer plus retors. On goûte des épices rares, splendeur de texte auquel ne rien comprendre.

samedi 27 février 2021

« N’oublie pas de chier sur le 'Dictionnaire Rimbaud' si tu le rencontres… » (partie 1 : contextualisation)

 

« N’oublie pas de chier sur le Dictionnaire Rimbaud si tu le rencontres… »

 

En 2014, un Dictionnaire Rimbaud placé « sous la direction de Jean-Baptiste Baronian » a vu le jour dans la collection « Bouquins » de l’éditeur Robert Laffont. Les collaborateurs furent nombreux : trente-six chandelles. Baronian avait composé une « Introduction » sous-titrée « Un état des lieux rimbaldiens » où il soulignait l’importance des conflits entre experts du poète : « […] le rimbaldisme est devenu, au fil des ans, une discipline foisonnante, presque une religion à part entière, pleine de contradictions, de conflits et de chicanes, y compris sur des sujets mineurs ou sur des détails. Et même une discipline périlleuse, où les haines, les détestations et les ukases sont monnaie courante. » Semblant se considérer au-dessus de la mêlée, Baronian finissait par des propos qui ne pouvaient que précipiter une réaction : « Mais ce Dictionnaire Rimbaud n’est pas seulement un ouvrage de synthèse comme il n’y en a encore jamais eu. Il est aussi un outil de référence pour approcher au plus près le poète dans sa vie et dans ses écrits […] » Le dictionnaire revendiquait aussi une certaine originalité dans les sujets abordés : « la chanson française, le rock, la bande dessinée, le merchandising ou la philatélie ». En-dehors du baratin sur le tissage des notices dans un dictionnaire, il était souligné que les études des poèmes seraient volontairement « assez courtes et purement informatives », tandis qu’André Guyaux était finalement « remerci[é] ici plus particulièrement ». L’ouvrage lui était même dédié, ce qui est un peu surprenant quand on envisage la différence de sens entre les verbes dédicacer et dédier.

Un fait remarquable s’imposait à l’esprit : l’absence de l’essentiel de l’équipe de la revue Parade sauvage parmi les collaborateurs. Or, le Dictionnaire Rimbaud sous la direction d’Adrien Cavallaro, de Yann Frémy et d’Alain Vaillant qui paraît maintenant en février 2021 aux éditions Classiques Garnier est à l’évidence une riposte à cet ouvrage de 2014. Le nouveau Dictionnaire Rimbaud recentre les notices sur des aspects plus volontiers littéraires et universitaires, et ses collaborateurs sont pour l’essentiel les personnes qui publient régulièrement dans les revues Parade sauvage et Revue Verlaine. Nous retrouvons plusieurs directeurs de ces deux publications : Steve Murphy au premier chef, mais aussi Yann Frémy, Seth Whidden, Denis Saint-Amand et Solenn Dupas. Quelques collaborateurs se retrouvent, il est vrai, dans les deux dictionnaires : Yoshikazu Nakaji, Yves Reboul, Denis Saint-Amand et Frédéric Thomas. Reboul s’est toujours déclaré en-dehors des clans, Saint-Amand et Thomas étaient de nouveaux venus en 2014, Nakaji est une figure internationale du rimbaldisme pour ne pas expliquer sa situation en plus de mots. Ces quatre exceptions n’empêchent pas de sentir le clivage entre les deux équipes. Dans le cas du nouveau Dictionnaire Rimbaud, d’autres rimbaldiens que Reboul et Nakaji peuvent être considérés en principe comme au-delà des oppositions claniques : Brunel, Murat, à tout le moins.

L’opposition entre les deux clans s’est quelque peu radicalisée à l’époque d’un article de Steve Murphy sur la pagination manuscrite des Illuminations qu’il a publié en 2001 dans la revue Histoires littéraires dirigée par feu Jean-Jacques Lefrère. La thèse défendue par Steve Murphy était très mal étayée au plan scientifique, et elle ne nous empêche pas de soutenir une conclusion inverse comme nous le verrons plus loin, mais cette thèse critiquait encore sévèrement les ouvrages antérieurs d’André Guyaux et elle a fait illusion au point de passer pour une vérité d’évidence auprès de critiques rimbaldiens comme Reboul et Murat, pourtant non pris dans les querelles de clans, et cela jusqu’à la réfutation, très cruelle, immensément cruelle, de Jacques Bienvenu à laquelle j’ai participé avec un argument aux petits oignons. Cette réfutation a eu lieu en deux temps. La première partie de l’article « La pagination des ‘Illuminations’ » par Jacques Bienvenu a été mise en ligne sur son blog Rimbaud ivre le dimanche 12 février 2012 et la « (suite) » est tombée comme un coup de massue dans un ciel serein le mardi 6 mars 2012. Cependant, cela n’a rien arrêté en terme de conflits. Il faut dire qu’entre-temps, André Guyaux a édité une nouvelle version depuis longtemps attendue des Œuvres complètes d’Arthur Rimbaud dans la collection de la Pléiade en 2009. Cela nous a valu une recension acrimonieuse de la part de Jean-Jacques Lefrère avec l’article « Rimbaud dans une Pléiade sans étoiles », qu’il n’a visiblement pas écrit tout seul, dans la revue de La Quinzaine littéraire en mars 2009. Affecté par de nombreuses coquilles, l’article peut être consulté en ligne sur le site La Revue des ressources. Lefrère était indigné par les insuffisances de l’ouvrage, mais il reprochait aussi à Guyaux « un monument de sectarisme et d’ingratitude ». Et, hâtivement, Lefrère reprochait la non-adhésion de Guyaux à des interprétations partisanes :

 

Les précédents éditeurs, les plus récents en tout cas, avaient au moins eu soin de respecter les « projets de recueil » conçus par Rimbaud lui-même, en les coiffant parfois de titres factices comme « Dossier Demeny » ou « Dossier Verlaine ». M. Guyaux a choisi de rejeter toute présentation basée sur ces ensembles. Il doute même, contre l’évidence, qu’il y ait eu chez Rimbaud des intentions de tels recueils et va même jusqu’à poser des questions presque délirantes, du genre : « Les Illuminations étaient-elles destinées à paraître dans son esprit ? »

 

Nous parlerons plus loin de ces prétendus « projets de recueil ». Nous constatons que, même si toutes les critiques ne sont pas infondées, une certaine liberté éditoriale était carrément refusée à Guyaux par Lefrère. Et nous en arrivons à un point important, l’accusation explicite de mauvaise foi au sujet de la pagination des Illuminations :

 

« Sans doute on n’oserait pas affirmer que la pagination est de Rimbaud lui-même, encore que la chose soit possible », écrit M. Guyaux dans un de ces exercices chèvre-chouistes où il montre une certaine virtuosité. Car cette affirmation selon laquelle on ne saurait attester que les paginations du manuscrit sont de Rimbaud est évidemment d’une certaine mauvaise foi. Certes, son édition révèle qu’il a plus ou moins capitulé devant les critiques adressées à ses précédents travaux sur Les Illuminations, mais il lui coûte, à l’évidence, d’admettre publiquement qu’il s’est jadis fourvoyé, et dans les grandes largeurs, sur la théorie du « fragment » dans la thèse qui lui a ouvert les portes de la Sorbonne sous le titre Poétique du fragment. […] Il adopte […] la solution préconisée par M. Murphy, mais ne se range pas pour autant avec franchise à la thèse de ce dernier, qui a établi que la numérotation figurant sur les vingt-quatre premiers feuillets du manuscrit des Illuminations, numérotation suivie par l’édition pré-originale de La Vogue, est de la main de Rimbaud. […Guyaux] essaie de nous tromper, mais n’apparaît pas disposé à reconnaître qu’il faut considérer ces Illuminations comme un projet de recueil assez avancé, préparé par l’auteur pour une éventuelle édition.

 

Un an après, Lefrère lançait la photographie du « Coin de table à Aden » …

Dans l’examen critique qui va suivre, nous évaluerons cette question de la nécessité ou non de s’aligner sur certaines positions déclarées consensuelles par Lefrère. Intéressons-nous maintenant à la liste des collaborateurs au nouveau Dictionnaire Rimbaud. Nous avons un total de trente-huit participants, nombre à peine supérieur à celui du Dictionnaire Rimbaud dirigé par Baronian. Les participations de Pierre Brunel, Yves Reboul et Michel Murat sont de pure prestige, une notice chacun. Steve Murphy a une contribution légèrement plus conséquente qui monte à cinq articles. Cependant, les autres directeurs des périodiques universitaires Parade sauvage et Revue Verlaine sont en général des créations de Steve Murphy, c’est lui qui les a mis en place, et nous relevons donc un certain nombre de contributeurs à placer sous le patronage de Murphy lui-même : Yann Frémy, Seth Whidden, Denis Saint-Amand et Solenn Dupas. Ils peuvent éventuellement s’émanciper, mais reste à voir ce qu’il en est. Notons que Yann Frémy est en outre un codirecteur de l’ouvrage avec Adrien Cavallaro, un nouveau venu dans les études rimbaldiennes, et Alain Vaillant, enseignant à Nanterre. La place prise par Yann Frémy est quelque peu étonnante. Il a été très tôt mis à la tête de la revue Parade sauvage et son titre de reconnaissance doit être sa thèse sur Une saison en enfer qui a été elle-même publiée, mais avec des remaniements tout de même, aux éditions Classiques Garnier, thèse que j’ai lue à la fois dans sa version sur microfiches à l’université de Toulouse le Mirail et dans son format aux éditions Classiques Garnier. La thèse incluait une analyse des proses dites « contre-évangéliques ». J’ai lu aussi des extraits de cette thèse qui furent adaptés sous forme d’articles dans des revues, Parade sauvage toujours, ou bien Studi Francesi. Frémy est devenu codirecteur de la revue Parade sauvage, mais aussi de la Revue Verlaine, et, avec le temps, on ne saurait plus vraiment dire de quel auteur Frémy est plutôt spécialiste, ni sur quelle partie de l’œuvre de Rimbaud il est capable de produire une analyse experte. En tout cas, ses titres de gloire sont visiblement discutés au sujet du livre Une saison en enfer, si nous en croyons Michel Murat dans le texte « Du nouveau sur Rimbaud ? » qui peut être consulté sur le site Rimbaud ivre et qui correspond au discours prononcé à l’ouverture du colloque « Les Saisons de Rimbaud » de 2017. Ce texte a été mis en ligne le dimanche 19 mars 2017 et nous pouvons y lire une opposition entre deux références critiques. Les « travaux » de Yoshikazu Nakaji sur Une saison en enfer « font toujours référence », tandis que :

 

[…] ceux de Yann Frémy, malgré leur intérêt, n’ont apporté aucun renouvellement décisif.

 

Pourtant, Frémy a une influence considérable. Il a dirigé un nombre conséquent d’ouvrages collectifs sur Verlaine ou sur Une saison en enfer. Il est invité régulièrement pour des émissions radiophoniques, notamment à France Culture. C’est quelqu’un qui diffuse très largement auprès du public une certaine idée critique de Rimbaud, du sens du livre Une saison en enfer, et il opère des choix en tant qu’éditeur. Pour ses contributions au présent Dictionnaire Rimbaud, nous constatons qu’il ne se surimpose pas au sujet du livre Une saison en enfer : il produit essentiellement un article général sur l’ouvrage, une étude de la section « Délires I », une de la phrase : « Il faut être absolument moderne, » et une sur le « brouillon » du poème « Ô saisons ! ô châteaux ! » Pour le reste, il s’éparpille sur un certain nombre d’articles franchement secondaires : « A la Musique », « Le Buffet », le « Cahier des dix ans », Delahaye, Dierx, Labarrière, Le Clézio, Siefert, Vitalie Rimbaud la sœur, « Sensation », « Première soirée », Arras, Dessins de Rimbaud, Homme de lettres, « L’Enfant qui ramassa les balles… » On ne peut pas dire qu’au-delà de son domaine de confort relatif, il se penche sur les principales questions herméneutiques. Les deux exceptions sont les articles sur « Ariettes oubliées » III et « Enfance I-II-III-IV-V ».

Je ne vais pas spéculer sur les autres contributeurs qui ne risquent pas de produire un son de cloche différent du saint évangile murphyen. Tout le monde est capable de consulter les revues d’études rimbaldiennes et verlainiennes et de se faire sa propre idée. En revanche, il convient également de faire un cas à part au sujet d’Alain Bardel. Il ne s’agit pas d’un universitaire, mais d’un enseignant à la retraite qui a développé sur la toile un site rimbaldien. Admiratif à l’origine des articles de Murphy, Claisse et Fongaro, il a fini par intégrer l’équipe de la revue Parade sauvage où il publie de temps en temps. Sur la page de « présentation des auteurs », la ligne consacrée à Bardel est éloquente : il est « l’animateur du site internet ‘Arthur Rimbaud, le poète’ ». Il nous refait le coup de Jean d’Ormesson qui écrit sur ses livres qu’il est agrégé de philosophie, comme si cela était aussi important que d’être académicien. Bardel, lui, est « animateur ». Je ne pense pas que l’expression soit correcte, mais peu importe. La question est la suivante : comment avec un titre de reconnaissance aussi mince Bardel peut-il occuper un tel empire dans la diffusion critique des études rimbaldiennes ? On ne peut pas lui reprocher le succès de son site sur internet qui est au demeurant une vitrine du discours de Murphy et de la revue Parade sauvage. C’est son initiative personnelle, et il est libre de parler de Rimbaud et les gens sont libres de lui accorder un certain crédit. Bardel a aussi le droit de publier des articles dans des revues universitaires. En revanche, il n’est pas normal qu’il soit recouru systématiquement à sa plume dans des publications collectives stratégiques. Bardel s’immisce dans le débat sur le sonnet « Voyelles » lorsqu’une journaliste Lauren Malka veut recueillir des avis d’experts ou supposés experts. Il fait partie des intervenants triés sur le volet pour publier dans Le Magazine littéraire avec Murphy et une poignée de personnes. Et cette fois, il lui est accordé une place prépondérante dans ce nouveau Dictionnaire Rimbaud. Je ne veux pas tout lui contester, il a une érudition réelle par ses vastes lectures de la critique rimbaldienne, et à cette aune il aurait été plus indiqué que pas mal d’autres collaborateurs de ce Dictionnaire Rimbaud pour produire des articles sur les poèmes en prose des Illuminations. Il aurait mieux tenu sa place que quelques-uns, il faut le reconnaître. En revanche, on ne peut pas décemment confier à Bardel des notices sur des sujets aussi décisifs que les manuscrits, sur des poèmes aussi importants et compliqués que « Mémoire » ou « Voyelles ». Et nous remarquons qu’à la différence de Frémy, il en a pas mal à son actif des articles variés sur lesquels s’affronter à des sujets rimbaldiens passionnants : « L’Homme juste », « L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple », « Bonne pensée du matin », plusieurs poèmes en prose et les Proses dites « évangéliques » (je dis « contre-évangéliques », mais passons !). Je rappelle que, dans l’ouvrage dirigé par Baronian, la notice sur « Voyelles » a été confiée à Eddie Breuil, l’auteur d’un ouvrage qu’on peut dire unanimement décrié et qui, nous l’avons vu plus haut, est cité ironiquement par Murat lors du colloque « Les Saisons » : Du Nouveau chez Rimbaud. Quelque part, cela montre aussi que les près de soixante-dix contributeurs des deux dictionnaires ne sont pas prêts à affronter un discours de synthèse sur « Voyelles » auprès du grand public. Le malheur, c’est qu’on accorde à Bardel une autorité critique qui n’est pas légitime et qui prend un tour quasi systématique. Enfin, je ne vais pas me fatiguer à énumérer les passages du site de Bardel où les critiques à l’encontre de Guyaux fusent comme si c’était une de ses connaissances personnelles. Je vous offre quand même un extrait récent pour que vous puissiez vous en faire une idée. Le 10/12/2020, Bardel mettait en ligne, sinon remaniait, une étude sur le poème « Ô la face cendrée… » où il pratique à l’encontre de Guyaux un persiflage sensiblement comparable, si pas aux phrases outrancières de Lefrère, du moins à celles peu amènes de Murphy ou de certains collaborateurs de la revue Parade sauvage :

 

Dans sa récente édition des Œuvres complètes de Rimbaud de la Bibliothèque de la Pléiade, André Guyaux, jadis si partisan de la séparation, ne se montre plus aussi convaincu d’avoir affaire, avec ce court fragment, à un « poème autonome » […]

 

Comme neutralité, on a vu mieux. On sent le désir de mordre. Or, autant je suis plus proche des lectures des poèmes de Rimbaud par Murphy et certains contributeurs de la revue Parade sauvage (Claisse, Cornulier, Reboul,…), autant je sens que cette façon de persiflage est devenue maladive jusqu’à en être hors de tout contrôle lucide de la pensée. Il faut d’ailleurs dire qu’en l’occurrence Bardel est très mal avisé. C’est au contraire Murphy et Reboul qui ont nettement tort d’entretenir l’ancienne lecture selon laquelle « Ô la face cendrée… » serait (Murphy) ou pourrait être (Reboul) le second paragraphe du poème « Being Beauteous », et ce n’est pas faire allégeance à Guyaux de dire qu’il a explicitement raison et qu’il ne doit pas faiblir sur ce point. Sur les manuscrits des poèmes en prose, les titres sont systématiquement flanqués d’un point final à la manière d’Alphonse Lemerre, l’éditeur des parnassiens, et ce point derrière trois croix en position de titre ne vient pas des protes de la revue « La Vogue » qui ont manqué d’identifier certains titres (« Fête d’hiver » et « Les Ponts ») dans les éditions pré-originale et originale (en revue et en plaquette) de 1886 des Illuminations, il vient forcément de Rimbaud lui-même. Il est donc prouvé matériellement que ce paragraphe est un poème autonome. Il n’y a pas à chicaner. Et je remarque qu’en charge des deux articles sur « Being Beauteous » et « Ô la face cendrée… », Adrien Cavallaro a séparé les deux poèmes sans exprimer d’hésitation dans le nouveau Dictionnaire Rimbaud dont il est l’un des codirecteurs.

Ne me demandez pas comment je n’ai pas eu conscience que le Dictionnaire Rimbaud allait mobiliser tant de collaborateurs. J’ai complètement négligé l’annonce de cette publication. Je croyais que ce serait l’ouvrage de trois personnes : Cavallaro, Frémy et Vaillant. Je me rends compte rétrospectivement de mon manque d’attention, puisque dans le texte de Murat cité plus haut il était déjà question en 2017 de la future parution de ce Dictionnaire Rimbaud et il faut même citer ce qui était dit sur sa concurrence prévisible avec celui dirigé par Baronian :

 

La mise en chantier de dictionnaires Rimbaud signifie-t-elle que la recherche n’a plus grand-chose à apporter, et que l’heure de la synthèse est venue ? On peut sans doute regretter qu’il y ait deux dictionnaires concurrents, celui de Bouquins, dirigé par Jean-Baptiste Baronian, et celui qu’Alain Vaillant prépare pour Garnier. Il y aura des doublons ; mais on pourra aussi corriger l’un par l’autre. Les dictionnaires, grâce à leur caractère systématique, permettent de combler des lacunes […]

 

Je pense différemment. Je n’en ai pas fini avec la contextualisation du nouveau Dictionnaire Rimbaud. Depuis quelques années, il est pas mal question de l’intérêt renouvelé de la critique rimbaldienne pour l’Album zutique. Il y a eu une réédition du fac-similé de l’Album zutique aux éditions du Sandre et le volume La Muse parodique de Daniel Grojnowski (que je connais mal, ne le possédant pas et ne l’ayant consulté que fort peu en milieu universitaire). Mais, en 2009, j’ai communiqué certains de mes résultats à André Guyaux dans l’optique du meilleur établissement possible des textes de Rimbaud. C’est dans cette édition des Œuvres complètes dans la Pléiade qu’il a été révélé que les deux poèmes « Vieux de la vieille » et « Hypotyposes saturniennes ex Belmonter » étaient principalement des centons de citations authentiques de Belmontet. Il y était question également d’une réécriture d’un vers de Verlaine dans « L’Angelot maudit » et d’un modèle patent dans les poésies de Louis-Xavier de Ricard à l’alexandrin que lui attribuait Rimbaud dans l’Album zutique. Il était question également, même si c’était plus vague, des mots des poésies de Léon Dierx les plus susceptibles de se rapprocher du poème « Vu à Rome ». J’avais d’autres découvertes zutiques sous le coude, notamment la source au quatrain « Lys », le troisième des « Sonnets païens » du premier recueil publié par Armand Silvestre et j’avais un texte de Verlaine qui permettait de comprendre pourquoi les sonnets en vers d’une syllabe étaient si abondants dans l’Album zutique. Je n’étais pas maître de publier autant que je le désirais en un instant. J’ai publié un article contrôlé en nombre de caractères dans la revue Europe et puis un autre dans la revue Rimbaud vivant où j’ai fort heureusement développé toute mon analyse pour dater au plus près la période des contributions rimbaldiennes à l’Album zutique, ce dont Lefrère et Murphy étaient parfaitement au courant, puisque Murphy pilotait ma publication dans la revue Europe, tandis que Lefrère, avant notre conflit, avait souhaité que je publie un article complet sur Belmontet dans la revue Histoires littéraires. Pour la petite histoire, quand j’ai vu que mon article figurait dans la revue qui prétendait identifier Rimbaud sur la photographie d’Aden, j’ai écrit sur un forum : « Comment je vais m’en remettre », ce à quoi Lefrère m’a répondu par un courriel privé qui commençait par citer cette phrase. Or, pendant le conflit sur cette photographie où pendant longtemps moi et Jacques Bienvenu n’avons reçu le soutien public de pratiquement aucun rimbaldien, je publiais mes articles sur l’Album zutique et je me réjouissais d’en publier deux autres dans un nouveau volume collectif La Poésie jubilatoire, sans savoir que Lefrère, Pakenham et Murphy, qui, tous trois, connaissaient mes recherches inédites pour partie, collaboraient à l’écriture du livre de Bernard Teyssèdre Arthur Rimbaud et le foutoir zutique, celui-ci ayant acté le fait dans ses « Remerciements » par des propos qui se passent de commentaires :

 

Je remercie tout particulièrement Jean-Jacques Lefrère, qui m’a aidé de ses remarques critiques pendant toute la durée de la mise au point de ce livre […]

Je remercie Michael Pakenham et Steve Murphy qui comme lui ont pris la peine d’annoter, de commenter et de corriger mon texte page à page, parfois même ligne à ligne.

 

Le livre La Poésie jubilatoire a permis à divers rimbaldiens de s’exprimer, j’y ai eu ma place, mais petit à petit la musique a été d’attribuer des antériorités à Teyssèdre et de confondre dans la masse des gens qui parlent mes apports propres. D’autres articles sur l’Album zutique ont été publiés dans la revue Parade sauvage. Puis, Denis Saint-Amand a publié un livre Sociologie du Zutisme. Le Dictionnaire Rimbaud de 2014 avait été l’occasion de produire des notices sur les poèmes zutiques sans citer de sources. Prenez l’article « Lys » aux pages 385-386, mes idées sont du domaine public, idées pour lesquelles je n’ai jamais été salué personnellement. Il est vrai que certaines notices étaient accompagnées de courtes indications bibliographiques où il était possible de remonter aux sources de telles et telles affirmations, de telles et telles mises au point. Le nouveau Dictionnaire Rimbaud a lui l’intérêt d’avoir une bibliographie, mais à y regarder de plus près elle fait double emploi avec les petites bibliographies notice par notice. Ce n’est qu’une reprise, et par conséquent la constitution de la bibliographie est tributaire des aléas de la distribution du travail entre les différents intervenants. Ensuite, les notices consacrées aux poèmes sont plus longues que dans l’ouvrage de 2014 et elles sont l’occasion de faire entendre une petite musique sur laquelle je vais passer la loupe. Le problème de l’Album zutique me concerne tout particulièrement, mais je vais passer la loupe aussi sur les sujets soulevés plus haut par Lefrère, les manuscrits, les prétendus « projets de recueil », la pagination. Je vais m’intéresser à différents sujets et dans la seconde partie de mon étude je vais essayer de vous montrer comment on devient musicien… Et je ne perdrai pas de vue que les motifs musicaux se travaillent dans le temps au fil de publications successives.

La deuxième partie de l’étude va éplucher le discours tenu dans l’avant-propos par Alain Vaillant, puis nous ferons une synthèse critique sur les diverses contributions.

vendredi 26 février 2021

Mendès, chevelure, enfant appelant à la pitié et chercheuses de poux (1/2)

Il n'existe pas d'étude de référence au sujet du poème "Les Chercheuses de poux". Dans son livre de 1990 Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion, Steve Murphy nous a livré ce qui a pu en faire office jusqu'à présent avec son chapitre "VI : Envoûtement : Les Chercheuses de poux", p. 149-161. En écartant les blancs de la mise en page, voire la transcription du poème en tête de chapitre, l'étude tient en dix pages seulement. Elle est subdivisée en quatre parties : "1. Hypothèses biographiques", "2. Rêves, délire, hypnose", "3. Jeux intertextuels : du pou vers l'araignée", "4. Le pou et la révolte". Or, je n'ai jamais retenu et signalé à l'attention qu'une seule chose dans cet article, c'est le poème "Le Jugement de Chérubin" de Catulle Mendès exhibé en tant que source. Le restant de l'article ne me convient pas. En 2009, nous avons eu la surprise de découvrir dans le livre Rimbaud dans son temps d'Yves Reboul un chapitre inédit sur "Les Chercheuses de poux" qui tient en quatorze pages : "Les poux et les reines / A propos des Chercheuses de poux", p. 163-176. Reboul considère que Brunel a été le premier à comprendre que l'enfant ne faisait que rêver la scène, mais cette hypothèse était déjà formulée par Murphy à la fin de son étude de 1990. Ensuite, le meilleur aspect de l'étude de Murphy est rejeté sans façon par une simple note 3 de la page 167 :
Il ne me semble pas pour autant nécessaire d'envisager ici, comme le fait Steve Murphy (Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion, p. 155) un rapport parodique avec le poème de Mendès, Le Jugement de Chérubin (paru dans son recueil Philoméla).
Il est vrai que Murphy, lui-même, ne faisait rien de précis avec la source qu'il exhibait, il semblait plus en être embarrassé qu'autre chose.
En clair, les rimbaldiens semi-récents : Murphy, Brunel, Murat, Reboul, etc., ont rompu en visière avec l'ancienne lecture biographique du poème "Les Chercheuses de poux", mais ils tentent tous d'établir une lecture du poème indépendamment du renvoi parodique à Mendès.
Passons en revue ce rejet du biographique.
Dans son édition au Livre de poche, Brunel rejette dans la notice toute une série de lectures biographiques : les "chercheuses de poux" ne peuvent pas être comme l'avançait Paterne Berrichon Mme Hugo et Mme de Banville, elle ne peuvent pas non plus être les demoiselles Gindre, les "trois" et non "deux" tantes d'Izambard. L'hypothèse d'une allusion aux sœurs Gindre est également mise en doute dans la notice au Dictionnaire Rimbaud dirigé par Jean-Baptiste Baronian, et, dans sa notice pour le Dictionnaire Rimbaud dirigé par Adrien Cavallaro, Yann Frémy et Alain Vaillant, Chevrier qui rend quelque peu compte de la lecture de Murphy, sans jamais citer Mendès, met lui aussi en doute ce renvoi biographique. Il convient de citer l'avertissement ferme de Reboul au début de son chapitre "Les Poux et les reines" :
[...] Les Chercheuses de poux a été livré comme aucun autre [poème] aux pièges de l'anecdote. Tout s'est passé en effet comme si le dernier mot n'en pouvait être trouvé que dans un renvoi au biographique, dans le dévoilement surtout de l'identité des deux grandes sœurs charmantes qui en sont les figures centrales. Sans surprise, on a donc cherché cette identité en se fondant sur des données plus ou moins hasardeuses, jusqu'à tenir pendant longtemps pour à peu près acquis que les sœurs en question n'étaient autres que les tantes de l'ancien professeur de Rimbaud, Georges Izambard, lesquelles avaient hébergé par deux fois le poète adolescent lors de ses fugues de l'automne 1870.
Pourquoi m'attarder sur cette ineptie de lecture biographique du poème ? Cela permet déjà de constater qu'il y a bien un problème béant d'interprétation correcte du poème. Ensuite, je voudrais revenir sur ce qui me satisfait pas dans l'étude de 1990 délivrée par Murphy. Lui aussi rejette les "Hypothèses biographiques" indues dans la première des quatre subdivisions du chapitre consacré au poème. Le dossier livré par Murphy est d'ailleurs plus fourni.
Je ne m'attarderai pas sur l'hypothèse de Berrichon. Rimbaud logeant chez Théodore de Banville, rue de Buci, aurait reçu la visite de Mme de Banville et de Mme Hugo qui l'aurait épouillé. Cela n'offre aucun intérêt. C'est une hypothèse sortie de nulle part. En revanche, il convient de citer l'espèce de source qui a amené tout un temps la critique rimbaldienne à soutenir l'idée d'une allusion aux demoiselles Gindre. Une note manuscrite de Georges Izambard a été publiée et c'est son libellé : "CAROLINE. La chercheuse de poux" qui a précipité l'engouement critique autour du poème de Rimbaud. Ce qui me dérange dans l'article de Murphy, c'est qu'on ne comprend rien à ce qu'il écrit. L'hypothèse d'une identification aux demoiselles Gindre aurait été proposée Pierre Petitfils en 1945, en plein fin de Seconde Guerre Mondiale, mais la note d'Izambard aurait été publiée seulement en 1950 dans une revue rimbaldienne d'époque Le Bateau ivre. Murphy ne cite pas Petitfils en 1945, on ne comprend pas ce que la référence de 1950 apporte de plus, on ne comprend pas ce qu'est cette note. Elle n'est pas contextualisée. Il faut tout de même être conscient qu'Izambard connaissait le poème "Les Chercheuses de poux" tel qu'il avait été publié dans Les Poètes maudits et il peut tout à fait citer rétrospectivement le poème pour désigner sa tante. Tout cela ressemble à de la recherche rimbaldienne hydroponique. Il y a une citation hors-sol d'Izambard, débrouillez-vous avec ! Dans la note 1 de bas de page 163, Reboul est à peine un peu plus clair :
[...] Cette identification fut proposée par P. Petitfils dès 1945 et presque tout le monde la tint pour quasi certaine dès lors qu'il fut révélé (dans la revue Le Bateau ivre, septembre 1950) que, sur la chemise où il avait rangé les lettres des tantes en question (dont l'une s'appelait Caroline), Izambard avait écrit : "Caroline. La chercheuse de poux". Mais Izambard écrit cela bien des années après et ce n'est visiblement de sa part qu'une conjecture tirée du poème.
Il y a à boire et à manger dans cette note. Au moins, l'inscription est rejetée en tant que tardive : "Izambard écrit cela bien des années après", et nous apprenons qu'elle figure sur une chemise. En revanche, je ne comprends pas pourquoi Murphy et Reboul insistent sur une révélation en deux temps, comme si, en 1945, Petitfils s'était prononcé indépendamment de la révélation de cette note en 1950. Cela m'étonnerait, mais Murphy et Reboul auraient dû expliciter. Ensuite, je ne comprends pas non plus pourquoi il est prêté une "conjecture" à Izambard. Il y a une explication autrement naturelle. Izambard a envie de caractériser pour des raisons qui lui sont toutes personnelles sa tante Caroline et il songe à une expression de Rimbaud qui fait sens pour lui, mais qui ne suppose en aucun cas une interprétation du poème.
Personnellement, je n'aurais jamais consacré trois secondes à cette hypothèse de lecture si les rimbaldiens ne cessaient de la rappeler à l'attention comme un fait important de l'histoire de l'étude du poème. Mais ce qui m'oblige à m'y attarder, c'est, je le répète, l'étude de 1990 de Murphy. Celui-ci augmente la perspective d'une approche biographique d'un autre document important. Avant même de citer la dérisoire anecdote du côté d'Izambard, Murphy cite un document autrement percutant, un extrait des Mémoires de Mathilde, l'ancienne épouse de Verlaine :
   Rimbaud, à cette époque [octobre-novembre 1871], était horriblement sale. Après son départ de la maison, étant entrée dans la chambre qu'il avait occupée, je fus surprise de voir marcher sur l'oreiller des petites bêtes que je voyais pour la première fois : c'étaient des poux. Lorsque je le dis à mon mari, il se mit à rire, racontant que Rimbaud aimait à avoir ce genre d'insectes dans sa chevelure, afin de les jeter sur les prêtres qu'il rencontrait.
Murphy a fait de cette citation le support d'une lecture idéologique du poème où "l'enfant" des "Chercheuses de poux" est assimilé à notre rebelle Rimbaud face à deux bourgeoises, et, dans le cheminement d'une telle lecture, il est assez frappant de constater que Murphy se laisse contaminer par l'hypothèse d'un renvoi possible aux demoiselles Gindre, puisqu'à plusieurs reprises Murphy évoque l'expérience, pourtant de peu de durée, de l'incarcération à Mazas qui est antérieure à la rencontre avec les tantes d'Izambard à Douai :
Au moment de son séjour à Mazas, où il a été peuplé de poux, le Second Empire est mort et la Troisième République est née. [...] Ici, les poux deviennent comme un symbole non seulement des pensées cauchemardesques qui habitent la tête de l'enfant, et donc un nouveau synonyme des hannetons et araignées de l'argot, mais aussi l'emblème métonymique de la souffrance de Rimbaud à Mazas, d'une pauvreté qui n'est pas sans orgueil, relevant d'un encrapulement et d'un déclassement prouvant sa participation oblique dans les rouges tourmentes des conflits civils de l'époque. Ainsi voit-on une justification inattendue de l'hypothèse traditionnelle, mais on constate que ce point de départ biographique, peut-être en effet émouvant, subit un travestissement satirique et une interrogation inquiète. A Mazas, malgré son désarroi, Rimbaud avait été, un peu comme Julien Sorel et Fabrice dans leurs prisons respectives, assez libre. Dépouillé de ses poux, il est maintenant propre à se faire renvoyer à Charleville, chez sa mère, où l'attendent sans doute un pot de pommade et une fessée.
L'interprétation est en roue libre et l'article se termine par des phrases tout aussi prises dans le carcan d'une interprétation systématique non appuyée sur la lettre du poème :
[...] Accepter le rêve compensatoire contre l'authenticité des tourmentes aurait été une véritable preuve de régression politique. Ainsi, Rimbaud pleure la mort des petits poux comme un signe de virginité existentielle perdue, comme un symptôme des dangereuses séductions de la bourgeoisie, qui espère toujours récupérer et neutraliser le bohémien.
Puisque Verlaine a soutenu que Rimbaud aimait jeter les poux sur les prêtres, c'est que le poème est un rejet de l'épouillage par les bourgeois, et ce n'est qu'à la lumière de cette thèse que la source parodique de Mendès est mobilisée. Les sœurs charmantes sont des bourgeoises qui ont le tort d'être séduisantes et propres. Malheureusement, ce raisonnement me paraît quelque peu farfelu et surtout il n'exploite pas la construction du poème lui-même.
Quant à la deuxième partie de l'étude de Murphy "2. Rêves, délire, hypnose", elle n'est pas sans intérêt en soi et elle précise ce qu'est l'harmonica pour le poète. Cependant, nous avons un long développement sur le mesmérisme qui se fonde sur deux indices ténus : l'usage thérapeutique supposé de l'harmonica et l'électricité échangée entre les doigts et la chevelure. J'ai plutôt l'impression que le développement nous sort du poème.
Dans son ouvrage L'Art de Rimbaud, Michel Murat mentionne parfois notre poème et fait état d'une lecture quelque peu différente :
[...] Les trois poèmes ["Les Sœurs de charité", "Les Premières communions", "Les Chercheuses de poux"] sont une approche du monde féminin, de son intimité, de sa destinée ; ils sont empreints d'une compréhension douloureuse qui contraste avec la violence misogyne de Mes petites amoureuses. Par une sorte de tension stoïcienne, Les Sœurs de charité évoque le ton de Vigny ; Les Chercheuses de poux est plutôt, à nouveau, un poème valmorien. [...] (p.116)
Alors que Murphy et Reboul développent l'idée que les "poux" sont un emblème provocateur du chemineau, du poète qui revendique fièrement sa bohème, Murat souligne plutôt l'acceptation érotique de ces deux femmes dans le poème.
Que penser d'une telle divergence ?
Avant de la penser, il convient de constater un point commun à toutes ces lectures : elles tendent à assimiler "l'enfant" du poème à une projection de Rimbaud lui-même, lequel était encore un adolescent lorsqu'il a composé ce poème à Paris, soit plus probablement à la toute fin de l'année 1871, sinon dans les premiers mois de l'année 1872.
La lecture de Murat sous-entend que le rapport de "l'enfant" à la féminité des "épouilleuses" dit quelque chose de la pensée du poète lui-même, tandis que Murphy et Reboul envisagent que l'enfant se rebelle contre l'épouillage, ce qui n'est dit nulle part dans le poème pourtant.
Et ce poème ne pourrait-il pas être avant tout parodique ?
Murphy a identifié une source avec le poème "Le Jugement de Chérubin", mais comme cela arrive souvent avec lui l'analyse n'a pas été poussée jusqu'au bout. Plein de choses n'ont pas été explorées à ce sujet.
Murphy ne cite que trois quatrains.
Il cite d'abord les deux quatrains suivants le noyau dur du rapprochement :
Elles firent asseoir sur un divan de moire
Cet enfant décoré du nom de Chérubin,
Eprises de mêler leur chevelure noire
A ses lourds cheveux d'or parfumés comme un bain.

Leurs yeux enveloppaient d'une caresse humide
Son front rougissant comme un front de jeune Miss :
Alphéos n'était pas plus beau sous la chlamyde,
Pâtre ingénu suivant la chasse d'Artémis !
Plus loin, Murphy nous gratifie d'une citation d'un autre quatrain, mais moins en tant qu'objet d'une réécriture, malgré le mot "reprise" à la rime, qu'en tant que témoin de la condition sociale bourgeoise des deux sœurs :
Les deux femmes étaient de celles-là qu'on prise
Pour le rayonnement liliaque des chairs,
Et tel dont l'habit porte au coude une reprise
N'a jamais becqueté leurs sourires trop chers.
Il est vrai que le mot "Reprises" chez Rimbaud est au pluriel, n'est pas à la rime et n'a le même sens, mais faites-moi confiance pour vous montrer dans la suite de cette étude à quel point "Les Chercheuses de poux" réécrit des passages des poésies en vers de Mendès et je vais mobiliser aussi une source en prose jamais ciblée par la critique jusqu'à présent. Je parle d'un récit en prose de Catulle Mendès lui-même.
Il faut d'ailleurs apprécier un autre fait original en ce qui concerne ce poème. Aucun manuscrit ne nous en est parvenu. Verlaine en possédait un à partir duquel il a publié la pièce dans Les Poètes maudits et c'est cette version imprimée qui est la base de toutes les éditions du poème. C'est notre seule référence. Le poème aurait dû figurer dans la suite paginée remise à Forain, puis Millanvoye, mais il en a été subtilisé dans la période 1878-1885. Des personnages malveillants, peut-être Rollinat, en tout cas Champsaur et Mirbeau ont eu accès aux manuscrits détenus par Millanvoye. Champsaur a visiblement subtilisé le manuscrit des "Chercheuses de poux" avec les vingt premiers vers de "L'Homme juste" au verso pour en extraire deux quatrains qu'il a cité dans son roman à clefs Dinah Samuel. De son côté, Octave Mirbeau, dans un but tout aussi malveillant, est lié à la disparition du manuscrit des "Veilleurs" dont il n'a cité qu'un seul vers dans un texte en prose qui doit sans doute camoufler pas mal d'allusions vachardes au poème lui-même et à ce qu'il savait de la relation de Verlaine à Rimbaud. Mirbeau a également cité un vers inédit à l'époque des "Sœurs de charité" sans subtiliser le manuscrit cette fois.
Félicien Champsaur a publié deux états distincts de son texte. Félicien Champsaur, auteur extrêmement hostile aux communards ou même ne fût-ce qu'à Rochefort, était très proche des Hydropathes, tous auteurs qu'on voit en continuateurs de l'esprit du Zutisme, sauf qu'ils n'avaient aucun goût pour les poèmes de Verlaine et Rimbaud. Il faut même concevoir un début de haine. Rollinat, qui a participé au volume des Dixains réalistes, est de toute évidence un lecteur précoce de l'Album zutique. il citait le texte inédit du "Sonnet du Trou du cul" dans son courrier à son ami ariégeois Lafagette. En 1878, un long poème faussement attribué à Baudelaire, tout en vers d'une syllabe, a été cité dans Le Figaro, et il témoigne d'une allusion directe au poème rimbaldien "Cocher ivre" de l'Album zutique. De 1880 à 1885, nous avons une convergence d'événements : amnistie des communards, ce qui irrite des gens comme Champsaur, recherche des manuscrits de Rimbaud par Verlaine qui, dans la foulée, publie Les Poètes maudits, développement d'une tendance à des lectures publiques de poésies dans la ville de Paris, puis développement des cercles potaches avec les Hydropathes, le Chat noir, les nouveaux zutistes, etc., mais des nouveaux cercles très mondains et très peu portés sur la qualité poétique, Verlaine n'y sera convié qu'à la marge. Cros a l'air de faire lien, mais les mouvements des années 1880, qui impliquent d'ailleurs aussi Charles de Sivry, peu suspect de sympathie pour Rimbaud, ont une différence profonde de nature avec le Cercle du Zutisme d'octobre-novembre 1871. Dans le Dictionnaire Rimbaud dirigé par Cavallaro, Frémy et Vaillant, une confusion importante est déjà faite entre le Parnassiculet contemporain et l'Album zutique, au point qu'il est soutenu que les sonnets en vers d'une syllabe des derniers sont une reprise hommage du sonnet "Le Martyre de saint Labre" de Daudet. Non, ce n'est pas de la critique rimbaldienne sérieuse de dire cela. Daudet et les auteurs du Parnassiculet contemporain détestent Verlaine et se moquent des parnassiens, et Verlaine avec les zutistes s'avisent de leur rendre la monnaie de retour. Il ne faut pas mettre tous les mouvements débauchés à la même enseigne. Les Hydropathes, c'est le public de Champsaur, voire de Mendès, c'est pas le public de Rimbaud et Verlaine. On peut évaluer de manière plus nuancée le nouveau cercle zutique de Charles Cros ou le succès du Chat noir, mais l'âme de ses mouvements ne tient pas dans une admiration possible pour les poèmes de Rimbaud et de Verlaine. Et il est au contraire fort à craindre que ces mouvements ne soient pas étrangers à la perte des "Veilleurs", du début de "L'Homme juste" et d'un manuscrit des "Chercheuses de poux".
En tout cas, en 1980, Champsaur a eu accès au poème "Les Chercheuses de poux" et imagine dans une chronique "Le Rat mort" publiée dans L'Etoile française, le 21 décembre 1880, une lecture publique d'un poème de Rimbaud en présence d'un public identifiable où nous reconnaissons Catulle Mendès, un mélange d'écrivains et de peintres de l'époque. La mode de telles lectures publiques battait son plein au moment même de la publication de la chronique de Champsaur. Deux ans plus tard, Champsaur a intégré en le remaniant quelque peu le texte de cette chronique dans son roman à clefs Dinah Samuel. Dans son livre de 2009 Rimbaud dans son temps, Reboul cite la chronique publiée en 1880, tandis que dans son livre de 1990, Murphy cite l'extrait du roman Dinah Samuel. Dans les deux versions, celui qui lit le poème de Rimbaud est nommé "Paul Albreux". Murphy l'identifie à Cézanne, et Reboul à Renoir. Personnellement, j'y lis une allusion limpide à Paul Verlaine. La mention "peintre impressionniste" sert à donner le change. Champsaur connaissait-il le mot de Gautier à l'égard de son gendre : "Crapule m'embête" ? En tout cas, il corrompt superficiellement son nom en "Catulle Tendrès", ce qui en fait le personnage le plus nettement identifiable du récit. Ceci se prolonge d'une saillie qui devait tenir à la peau de Mendès : "parnassien, toujours jeune, depuis très longtemps," puisqu'en 1904 un article de journal écrit encore :
Il y a soixante ans, disent ses biographies, et en le voyant toujours si jeune, si actif, si plein d'ardeur et d'enthousiasme, on comprend une fois de plus l'innocente vanité des dates.

Champsaur insiste aussi sur la chevelure blonde de Mendès dont celui-ci devait être très fier : "cheveux toujours blonds" et "barbe d'or". Les photographies de Catulle Mendès ne sont pas très avantageuses physiquement, mais il devait mettre en avant leur éclat lumineux, coloré.
Catulle Mendès a eu un certain rôle littéraire, mais c'est aussi un manipulateur et un coureur de femmes. Avant d'épouser la fille de Théophile Gautier, il avait déjà quelques enfants naturels, et son mariage avec Judith Walter a été rapidement suivi de nouvelles tromperies, notamment avec Augusta Holmès. Or, Champsaur lui fait la lecture d'un poème qui ne peut être qu'à son goût : un enfant précoce se trouve dans une situation équivoque avec des attouchements féminins.
La situation est scabreuse, mais une comparaison érotique est faite avec les "rimes raciniennes". Cette comparaison est mise dans la bouche de "Paul Albreux", qui, pour moi, est Verlaine, et il se trouve que Verlaine a lui-même fait cette comparaison avec des "rimes raciniennes" dans son étude des Poètes maudits, sauf que celle-ci est postérieur à la chronique de Champsaur. Verlaine fait-il entendre à demi-mots qu'il a repéré l'article malveillant de Champsaur ? Ou bien Champsaur citait-il une remarque que Verlaine avait déjà faite et qui aurait frappé les esprits ? Spontanément, les "Chercheuses de poux" étant une parodie de Catulle Mendès, je songe à Bérénice de Racine. Il y a peut-être un élément à découvrir dans la relecture de cette tragédie élégiaque.

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Interlude : un mot rapide sur les variantes de l'extrait cité par Champsaur. Les différences de ponctuation sont dérisoires et elles peuvent autant venir du manuscrit que des initiatives de Champsaur lui-même. Dans de telles conditions, les variantes ne sont pas si importantes qu'il y paraît. Sur huit vers, seuls les deux premiers sont concernés, et plus précisément seuls deux mots sont concernés : "craintives" des Poètes maudits et "fleurent" cèdent la place à "plaintives" et "pleurent".
Il n'est pas impossible que Champsaur ou le prote de la revue Lutèce aient mal déchiffré le manuscrit. Cependant, aucun des deux manuscrits ne nous est parvenu. Dans le cas de la transcription faite par Champsaur, un couple apparaît avec les attaques consonantiques de mot "pl-" pour "plaintives" et "pleurent". Rimbaud a-t-il recherché un tel effet ? Il s'agit d'un procédé typiquement baudelairien, mais on sait que Rimbaud qualifiait la forme tant vantée chez Baudelaire de mesquine. Rimbaud a une écriture beaucoup plus déliée, plus proche d'Hugo et Banville. Baudelaire a une écriture alanguie plus de l'ordre du ruminement qui ne doit pas dérailler, avec une emphase qui est plus engagée dans des moyens un peu primaires, un peu sommaires : les énumérations "La sottise, l'erreur, le péché, la lésine," ou "Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, / Les monstres glapissant, hurlant, grognant, rampant," les ralentis de la construction grammaticale et justement une caractéristique prosodique de l'écriture baudelairienne c'est l'envoûtement par les échos dans les attaques de mots, mais au détriment de la magie verbale d'un Hugo ou d'un Banville, même si inévitablement le procédé baudelairien a son efficacité propre. Cependant, c'est une vraie différence de nature dans l'approche poétique, car Baudelaire conditionne l'élan de sa parole en étant aussi sensible aux reprises de phonèmes : "miasmes morbides", "crimes maternels", "pieds dans ses pas", etc., etc. Il faudrait passer du temps à étudier les poèmes de Rimbaud sous cet angle prosodique, car Rimbaud est un poète de la réécriture, et même s'il est plus proche de Banville et d'Hugo il a une tendance baudelairienne qui existe au plan de la distribution des phonèmes.
Les leçons de la version citée par Champsaur ont l'inconvénient de ne correspondre qu'à un extrait du poème, car autrement il s'imposerait immédiatement à l'esprit des lecteurs la fusion d'état d'âme entre les sœurs ("plaintives", "pleurent") et l'enfant ("désir de pleurer"). Les variantes ont des chances d'être authentiques, mais cette authenticité ne plaide pas franchement pour une lecture où l'enfant se rebellerait contre l'assistance maternelle des deux bourgeoises.
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Visiblement, Catulle Mendès n'ignorait pas que le poème "Les Chercheuses de poux" était une charge contre lui et cela ne semblait pas l'affecter, ou mieux il répondait par le mépris, la condescendance, accordant par exception à ce poème de Rimbaud d'être une réussite dans sa Légende du Parnasse contemporain. Remarquons que c'est très certainement la chronique de Champsaur qui a permis à Murphy d'identifier la source de réécritures dans "Le Jugement de Chérubin".
Toutefois, le relevé a été insuffisant. Murphy cite les trois premiers quatrains du poème "Le Jugement de Chérubin". Il faut étoffer la citation et même mentionner d'autres poèmes. Rimbaud a repris la rime "tourmente(s)"::"charmante(s)" à Mendès également, il il a repris la rime "croisée"::"rosée" et la mention adjectivale "rosés" à un autre poème de Philoméla. La distribution en deux quatrains : "Il écoute...", "Il entend..." reprend en raccourci la partie dialoguée ou dramatique du poème "Le Jugement de Chérubin". D'autres éléments encore sont repris. Le motif de la chevelure cible quelque peu la personne même de Catulle Mendès, tandis que l'homosexualité latente entre les deux "sœurs" cible d'évidence l'hostilité de Mendès qui se moquait de Rimbaud au bras de Verlaine à l'Odéon en se mettant au bras de Mérat, selon la chronique d'Edmond Lepelletier à la première de L'Abandonnée de Coppée en novembre 1871. Quelque part, Catulle Mendès a un patronage latin qui devait parler à Rimbaud et Verlaine. Catulle se disait amoureux d'une femme nommée "Lesbie" par référence à Sapho et il était amoureux à la fois d'hommes et de femmes. Enfin, en 1868, Mendès a publié un recueil de Contes érotiques dont le premier intitulé "Elias" développe en long et en large l'idée de l'enfant malade dont il faut s'occuper avec la femme qui vient à son chevet, le motif de la croisée à partir de laquelle l'enfant voit apparaître une femme et a la révélation de l'amour. Dans cette nouvelle, il est question de séduire par l'appel à la pitié et le motif érotique de la chevelure est bien mis en avant. On y trouve suffisamment d'ingrédients pour éclairer le sens parodique des "Chercheuses de poux" sous un nouveau jour.

A suivre...