dimanche 20 septembre 2026

Sur les deux premiers dizains zutiques de Rimbaud ! Partie 1 : un wagon à trois Rimbaud, Verlaine et Coppée !

Dans son édition en Folio Classique des Œuvres complètes de Rimbi-Rimbo, Adrien Cavallaro dit ceci à propos des deux premiers dizains zutiques de l'Album :
 
   "J'occupais un wagon..." est le premier "coppée" de l'Album zutique [...]
   "J'occupais un wagon..." présente un scénario à la manière de, plutôt qu'il n'emprunte directement au modèle qu'il tourne en dérision [...]
   A la suite de "J'occupais un wagon...", ce nouveau "coppée", l'un des modèles du genre, détourne, suivant une pente licencieuse, une série d'éléments typiques de la poésie des Promenades et Intérieurs, en puisant sans réserve à la source de plusieurs dizains [des deux séries déjà publiées par Coppée].
Il sépare nettement les deux dizains, il commente l'un puis l'autre et le statut de premier dizain ne profite forcément qu'au seul "J'occupais un wagon..." Or, il manque là un aspect essentiel de la mise en page du feuillet zutique, les deux dizains sont soudés l'un à l'autre. Alors que, dans l'Album zutique, tous les autres dizains sont isolés, nous commençons par deux dizains enchaînés, ce qui est un rappel évident du principe de série : 18 dizains dans le second Parnasse contemporain, 23 dans Le Moniteur universel le 19 juin repris ensuite dans Le Monde illustré le 8 juillet. Le second Parnasse contemporain a été publié initialement en livraisons, mais sa publication en un seul volume coïncide avec le mois de juillet 1871. Donc, Rimbaud publie deux dizains enchaînés pour parodier le principe de série. Mais, s'il le fait, c'est que quelqu'un l'a devancé, à savoir Paul Verlaine. Celui-ci, dans sa lettre du 14 juillet 1871 à Léon Valade, a publié deux dizains enchaînés à la manière de Coppée. Verlaine a poussé le jeu plus loin que Rimbaud en reportant une numérotation fictive : LXII et LXIII, un LXIV étant annoncé. Ces deux dizains LXII et LXIII envoyés à Valade le 14 juillet figurent dans l'Album zutique, mais sans être enchaînés et sans numérotation, ils sont même séparés en étant transcrits sur deux feuillets éloignés l'un de l'autre. Il va de soi que Rimbaud a lu un état manuscrit initial où les deux manuscrits étaient enchaînés, peut-être la lettre même de Valade que nous connaissons. Pourquoi pas ? Donc non seulement Cavallaro sous-estime l'effet d'enchaînement des deux premiers dizains de Rimbaud, mais, fût-ce involontairement, il crée l'illusion que Rimbaud a initié le principe du dizain à la manière de Coppée, alors que la lettre du 14 juillet à Valade prouve l'antécédent verlainien. Et cet antécédent permet de constater une troisième erreur de Cavallaro, puisque pour le premier dizain "J'occupais un wagon..." Cavallaro minimise la question des sources. Or, il y a une double source aux deux premiers dizains de Rimbaud : il y a les dizains de Coppée bien sûr, mais il y a aussi les deux dizains de Verlaine. J'ai déjà détaillé tout ceci, mais il faut y revenir. Précisons un autre point. Verlaine a pratiqué le dizain de rimes plates dans deux poèmes de La Bonne chanson. Il ne s'agit pas alors de parodie, mais on relève l'intérêt immédiat de Verlaine pour les expérimentations de Coppée.
Commençons par citer les deux dizains enchaînés de la lettre à Valade. N'ayant pas sous la main d'édition de Pakenham (car il y a des différences de ponctuation), je recopie à partir de la correspondance de van Bever.
 
          Promenades et Intérieurs
 
LXII
 
Bien souvent dédaigneux des plaisirs de mon âge,
J'évoque le bonheur des femmes de ménage.
Ayant changé de sexe en esprit bien souvent,
Un cabas à mon bras et mon nez digne au vent,
J'ai débattu les prix avec les revendeuses.
Bien souvent, j'ai, sous l’œil des bourgeoises grondeuses,
Et non sans quelque aplomb qu'on ne saurait nier,
Dirigé cette danse exquise du panier
Dont Paul de Kock nous parle en mainte parabole.
La nuit vient : je m'endors et j'aime Rocambole.
 
LXIII
 
Le sous-chef est absent du bureau, j'en profite
Pour aller au café le plus proche au plus vite,
J'y bois à petits coups, en clignottant les yeux,
Un mazagran avec un doigt de cognac vieux
Puis je lis - (et quel sage à ces excès résiste ?) -
Le Journal des Débats, étant orléaniste.
Quand j'ai lu mon journal et bu mon mazagran,
Je rentre à pas de loups au bureau. Mon tyran
N'est pas là, par bonheur, sans quoi mon escapade
M'eût valu les brocarts de plus d'un camarade.

LXIV
..................................................................
Le premier dizain de Rimbaud : "J'occupais un wagon s'inspire directement du second dizain de la lettre de Verlaine du 14 juillet.
Comparez les premiers vers, ponctuation (je rétablis celle dont j'ai le souvenir dans l'édition de Pakenham, le double point) et césure, plus les mots classifiants : "sous-chef" ou "troisième" ou les mots qui font contraster la présence (occupais) à son contraire "absent" :

Le sous-chef est absent du bureau : j'en profite
 
J'occupais un wagon de troisième : un vieux prêtre
Pour la césure, il faut comparer les rejets "de bureau" et " de "troisième", deux segments de trois syllabes métriques, ce qui veut dire que les doubles points sont symétriques dans ces deux vers, tous deux après la neuvième syllabe d'alexandrin.
Verlaine a attaqué son cinquième vers par l'adverbe "Puis", Rimbaud reprend l'idée pour l'amorce de son quatrième vers, et dans la foulée, même s'il y a une corruption orthographique qui surprend, Rimbaud le mot "brocarts" du dernier vers dans ce même quatrième vers :
 
Puis je lis - (et quel sage à ces excès résiste ? -
Le Journal des Débats, étant orléaniste.
M'eût valu les brocarts de plus d'un camarade. 
Puis ce chrétien, bravant les brocards impolis
 La comparaison peut aller plus loin, puisque "chrétien" peut reprendre "sage" en idée et aussi au plan de la couleur politique donnée à un personnage "orléaniste".
Le dizain de Verlaine parle du plaisir de boire, ce qui sera repris par Rimbaud dans son second dizain, mais ici nous pouvons faire le parallèle entre deux plaisir, celui de déguster un bon verre face au plaisir de la chique de caporal ou du brûle-gueule, boisson contre tabagie. Et Rimbaud garde une idée de l'expression de la sensation de plaisir avec ce front qui se met à la fenêtre pour savourer l'instant. Rimbaud peut s'inspirer en même temps du "nez au vent" du précédent dizain de Verlaine. La fin du dizain de Rimbaud semble passer du coq-à-l'âne précisément sur le modèle du premier des deux dizains de Verlaine. On passe à un souvenir, puis à la cause du désir de la chique de caporal et le poème s'arrête là mentionnant une ville "Soissons" qui nous suspend à l'odeur fétide du fion en pleine figure.
Rimbaud s'est sans doute aussi inspiré de ce vers du premier dizain de Verlaine : "Bien souvent, sous l’œil des bourgeoises grondeuses," pour créer cette idée du prêtre qui brave les brocarts impolis, et comme il sait que Verlaine s'est inspiré directement de vers de Coppée, Rimbaud donnera lui-même son imitation dans un autre dizain.
Mais, je voudrais maintenant attirer votre attention sur un fait remarquable.
A la mi-octobre 1871, Rimbaud a pu lire la pré-originale du poème "La Nourrice" dans un numéro du Monde illustré, ce qui n'était pas le cas de Verlaine quand il envoie ses deux dizains à Valade le 14 juillet. Le poème "La Nourrice" a été publié en septembre 1871 dans Le Monde illustré. Rimbaud s'est inspiré de vers de "La Nourrice" pour sa composition. Le poème "La Nourrice" est certainement une des pièces les mieux écrites et les plus savoureuses du recueil Les Humbles. C'en sera le poème d'ouverture. Le récit est atroce à souhait. Je vais revenir sur le récit dans son ensemble, mais la partie "II" évoque un voyage en train. La femme passe la nuit dans un train bondé. Le premier vers de cette partie "II" contient le mot "wagon" repris par Rimbaud, mais cette partie II est composé de séquences de vers séparées par des blancs et cette première séquence se termine par une coordination : "Le rhum et le cigare" qui coïncide avec le basculement du dizain de Verlaine à celui de Rimbaud, du mazagran et cognac au brûle-gueule avec la chique de caporal. Et à l'intérieur de cette séquence, il y a des détails qui contredisent le discours de Cavallaro selon lequel Rimbaud n'emprutnerait pas à son modèle et inventerait librement son scénario. En effet, cette femme va devoir effectuer un travail de nourrice à Paris. Elle vient de mettre un enfant au monde, mais à cause des dettes et surtout d'un plan odieux du mari elle doit vendre son lait à de riches parisiens pour ramener de l'argent au foyer, le mari étant supposé s'occuper de l'enfant pendant ce temps au moyen de biberons. Donc la nourrice passe une nuit atroce dans le train parce que les seins pleins de lait elle songe à son enfant. Le parallèle avec le métier de nourrice est entretenu par Rimbaud qui parle d'un "prêtre" qui a été "aumônier-chef / D'un rejeton royal condamné derechef". L'horrible nuit est pour sa part transformée en "tunnel" avec toute la dérive pétomane que suppose la chute : "près Soissons, ville d'Aisne". En larmes en pensant à son enfant, la mère essaie de se cacher de ses voisins, un "groupe de soldats" qui la trouvant "honnête" d'allure sont "mis en train" (jeu de mots de Coppée) et "Vocifèr[en] en choeur un immonde refrain". On retrouve une idée de cette source quand le chrétien brave les brocarts impolis... Mais Rimbaud reprend aussi le fait que la nourrice se mettre à la fenêtre :
 
C'est ainsi qu'elle dut passer la nuit entière,
Tout en larmes, mettant la tête à la portière
Et buvant à longs traits l'air glacé du ciel noir,
[...]
 
 Il est évident que nous avons la source des vers 2 et 3 du dizain de Rimbaud :

                                [...] un vieux prêtre
Sortit un brûle-gueule et mit à la fenêtre,
Vers les brises, son front très calme aux poils pâlis.
[...]
 Mais ce "Vers les brises" nous amène à considérer que ça implique aussi les deux derniers vers où l'ennui du prêtre prend le relais de celui de la nourrice et surtout où on a la superposition cruelle entre "buvant à longs traits l'air glacé du ciel noir" et "Vers les brises, [...] près Soissons, ville d'Aisne". On savoure à longs traits les flatulences, les haricots de Soissons.
Et là, vous devez remarquer que Rimbaud s'inspire de cette séquence de "La Nourrice" en ayant constaté que dans le dizain de Verlaine : "boit à petits coups" est l'inversion même de "buvant à longs traits". Notez que "buvant à longs traits" semble aussi réécrit par Rimbaud en "bravant les brocarts impolis", "buvant" et "bravant" sont proches phonétiquement, tandis qu'un calembour sur "traits" donne "brocarts impolis".
Je disais que Rimbaud s'était aussi inspiré du premier dizain et notamment du "nez au vent". Or, dans le premier dizain de Verlaine, nous avons une description de servante qui rappelle les premiers vers de "La Nourrice" quand elle était embauchée pour les marchés rustiques de la Saint-Martin et de la Saint-Jean, passage où je me demande si "Exacte comme un coq" n'a pas fait penser Verlaine à Paul de Kock, mais en tout cas Verlaine aussi s'inspire de "La Nourrice" dans son second dizain. La mention "au plus vite" à la rime est reprise à un rejet à la césure au vers 7 de "La Nourrice" :

A peine arrivait-elle sur ces marchés rustiques,
Qu'un fermier embauchait au plus vite, enchanté
Par se figure franche et sa belle santé ;
[...]
 Et la parenthèse "(quel sage à ces excès résiste ?)"  s'inspire d'un vers à peine un plus loin qui s'interroge sur la sagesse de "La Nourrice" encore jeune fille en début de récit :
 
Sage ? Qui sait ? Mais nul n'en médisait du moins.
 Et "brocarts" dérive de la mention verbale "médisait". En clair, Rimbaud s'est inspiré de "La Nourrice" parce qu'il savait que c'était une source au second dizain enchaîne de la lettre de Verlaine à Valade.
Maintenant, cela introduit une idée importante : Verlaine avait accès à une lecture inédite du poème "La Nourrice" sous forme de manuscrit ! 
 
Bonus : A noter que les frères Margueritte, apparentés à Mallarmé, ont écrit un livre sur la Commune à laquelle ils adhéraient, mais aussi un livre sur la défaite de Sedan où une phrase m'a impressionné : Napoléon III et son fils auraient voyagé dans un "wagon de troisième", l'expression même de Rimbaud, mais l'écrit des frères Margueritte est postérieur. Je n'ai pas réussi à progresser sur cette piste étrange.
Je la mentionne à tout hasard. Je n'ai d'ailleurs pas parlé du rejeton royal du dizain de Rimbaud. Ce n'était pas le sujet.
Un des frères Margueritte a eu un succès, en partie de scandale, avec le roman La Garçonnière

vendredi 18 septembre 2026

"Que tu sais" : encore une nouvelle glane Coppée/Rimbaud (et son supplément à 15h30)

 Vous croyez que c'est fini. Non, pas encore !
Dire que quand j'étais enfant j'allais chercher le pain, de format belge, un peu comme du pain de mie, chez le boulanger François Coppet dans le village de Sivry où habitaient mes grands-parents maternels qui étaient fermiers, cela a un kilomètre de la frontière française, ce qui accentuant le côté paisible de ce coin de campagne à la limite du territoire.
Mais bref je m'égare.
Je montre facilement qu'en lisant consciencieusement les poésies de Coppée on fait des pêches miraculeuses.
J'ai déjà mentionné sur internet et aussi dans un article du collectif La Poésie jubilation que l'hemistiche "Les tilleuls sentent bon" était la reprise d'un hemistiche des Intimites, sauf que Rimbaud faisait passer sa reprise d'un second hemistichecd'alexandrin à un premier hemistichecd'alexandrin.
J'ai déjà signalé il y a toujours aussi longtemps, bientôt vingt ans, que "Première soirée" ou "Trous baisers" s'inspirant non seulement de Victor Hugo mais de l'ambiance exotique de maints poèmes des débuts de Coppée,  Reliquaire et Intimités,  certains poèmes de volupté étant d'ailleurs en octosyllabes chez ce modèle.
J'ai publié il y a plus de quinze ans sur le blog Rimbaud 8vre que ce qui retient Nina est une parodie de deux poèmes consécutifs des Poésies de Musset : Chanson de Fortunio et A Ninon, et que le quatrain de Ce qui retient Nina et Mes petites amoureuses était celui de la Chanson de Fortunio qui se trouve être d'un emploi rare parmi les poètes reconnus. Alain Vaillant et Adrien Cavallaro ne me citent pas et sans aller dans tous mes développements font semblant de savoir que la strophe de Ce qui retient Nina est prise à Musset. Depuis, sur ce blog, j'ai souligné l'importance de la préface de Glatigny à son volume reeditant trois de ses œuvres en 1870 dont Le Bois que j'ai signalé comme source à Tête se faune, ce dont Chevrier et Cavallaro veulent la encore s'emparer.
Mais, il y a dans le poème Ce qui retient Nina une autre subtilité le tour "que tu sais". Le poète dit à Nina " tu me parlerais la langue franche que tu sais. Ce "que tu sais' est pratiqué par Coppée dans Intimités.  A la fin d'un poème il dit à sa belle je te ferais le baisers que tu sais sur le front.
Et notez que puisque je parle de Ce qui retient Nina daté du mois d'août 1870, quand Rimbaud a pu lire la recension des Glaneuses ou était épinglé le barbarie du féminin "effluves mysterieuses" j'en profite pour dire qu'à côté de Musset, Demeny, Isidore Ducasse, Léonard en soutane, il y a aussi Coppée qui emploie ce nom au féminin, il est même à la rime je crois, et cela dans un poème des Intimités. 
Et je n'en ai toujours pas fini 1vec ce recueil d,'Intimités qui contient encore des sources pour Les Remembrances du vieillard idiot et pour divers dizains.
J'ai du mal à passer d'une page internet à l'autre sur un portable, mais préparez-vous à de nouvelles citations évidentes.
Ce que je vous montre, c'est que personne ne prend au sérieux Rimbaud puisque personne n'a creusé à fond en essorant le sujet la question des sources parodiques qui est nécessaire à la pleine compréhension des visées satiriques des morceaux rimbaldiens.
Je pense qu'il faudra aussi bientôt un travail de mise au point sur ce qui reste hermétique ou est déjà élucidé dans les œuvres de Rimbaud, et grâce à qui les lectures ont été établies.
Je persillé les universitaires par rapport à ce qu'ils me font, mais les meilleurs lecteurs sont à part moi qui en ai été en partie un des universitaires. L'amateur ne comprend rien à Rimbaud et se réfugie derrière sa relation intime aux textes sur laquelle il ne dit rien de précis qui l'exposerait.
Les artistes et écrivains ne comprenaient et ne comprennent rien à Rimbaud, de Patti Smith à Yves Bonnefoy en passant par Breton, Char, Jaccottet, etc.
Parmi les universitaires, le tri doit être sévère. Quasi aucun ne comprend Rimbaud et il est inutile de les citer pour contester la voie de recherche universitaire.
Les rimbaldiens de référence c'est moi, Murphy, Reboul, Cornulier, Claisse, puis quelque peu Ascione, Chambon, Murat, j'en oublie un peu. Bataillé et Rocher font des articles sympathiques qui fouillent le texte, même s'ils ne créent pas un discours personnel d'envergure.
Bienvenu est un cas particulier, il fait des apports conséquents et importants, même s'il n'a pas le profil du lecteur qui commente tous les détails de textes.
Il y a des choses à prendre chez d'autres rimbaldiens, même si je ne les considère pas dexreference : Vaillant, Chevrier ou Brunel ont parfois du bon  quelques autres.
Bref, lire Rimbaud, ce n'est vécu que par un tout petit nombre de personnes et pour ces gens informés les poésies de Rimbaud ne sont pas un massif hermétique si epais que c1. Vous seriez surpris.
 
***
 
J'ai proposé hier un article à partir d'une recension dans les poésies de Coppée de deux mots de la même famille, le nom "pardon", le verbe "pardonner" aux formes conjuguées variées. Je précise que je n'ai pas encore effectué de relevés dans les vers du théâtre de Coppée dans mes derniers articles.
Je prévois un article de recension des mentions du "souvenir", recension qui pourra se concentrer sur les occurrences de mots de la famille du nom "souvenir", mais qui pourra ne pas se limiter. La recension sera peut-être plutôt d'ordre thématique.
Mais, déjà, je vous sélectionne le tout début du premier poème des Intimités :
 
Afin de louer mieux vos charmes endormeurs,
Souvenirs que j'adore, hélas ! et dont je meurs,
J'évoquerai, dans une ineffable ballade,
Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,
Un page douze ans aux traits déjà pâlis,
Qui dans les coussins bleus brodés de fleurs de lys,
Soupirera des airs sur une mandoline,
Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline,
La reine soulever son beau front douloureux,
Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux,
Dans ses lourds cheveux blonds, où le hasard la laisse,
Une fiévreuse main jouer avec mollesse.
[...]
 
Cet extrait ne peut pas être présenté comme LA source d'une quelconque parodie de Coppée par Rimbaud. Pourtant, c'est le début du recueil Intimités, son introduction pour le dire prosaïquement. Le premier hémistiche du second vers : "Souvenirs que j'adore", accouple le nom "Souvenirs" qu'on ne peut manquer de rapprocher des mots "Remembrances" et "Ressouvenir" de deux contributions rimbaldiennes à l'Album zutique, et une forme conjuguée du verbe "adorer", verbe qu'on retrouve ailleurs aussi dans les vers de Coppée et que Rimbaud sélectionne dans "Le Balai" : "J'aime de cet objet la saveur désolée". Les souvenirs adorés sont mortels au poète Coppée, qui plus est. Rimbaud a retenu dans une parodie l'expression "aux traits déjà pâlis", mais ne vous dites-vous pas qu'il y a de quoi faire un parallèle entre "pâle parmi la pâle mousseline" et "parmi la verte ouate" ? Ou entre "la chancelière bleue" et les "coussins bleus" ? Je ne m'étendrai pas ensuite sur "lourds cheveux blonds" et "Soupirera des airs" qui font penser à l'enfant des "Chercheuses de poux" ni à une occurrence peu après le passage que je cite de l'adjectif "salubre". On peut garder tout ça pour une prochaine occasion... Remarquons que le verbe "troubler" a une occurrence dans le poème II et une autre dans le poème VI, et je garde pour plus tard de comparer éventuellement "tiède après-midi d'automne" du poème V avec "après-midi tiède et vert" de "Larme". Je relève aussi dans Intimités pas mal d'emploi de l'adjectif "étroit" pour qualifier des lieux, dont la chambre étouffante, ce que Rimbaud exploite dans "Les soirs d'été..." : "Le Kiosque mi-pierre étroit où je m'égare[.]"
Il va de soi qu'il conviendrait de faire un grand relevé des descriptions du ciel, notamment du couchant, dans les poèmes de Coppée, en soulignant les interférences symboliques érotiques. Rimbaud a médité cela quand il compose les vers de "Etat de siège" où l'honnête intérieur regarde la Lune parmi la verte ouate. Et cela engage des rêveries d'ordre sexuel précisément.
Il y a quelques jours à propos du poème XIII des Intimités, source pour le dizain "Etat de siège", je faisais remarquer que Rimbaud avait repris "gants" à la rime et la répétition de la préposition "sous", puis étant donné que Coppée commesouvent enchaînait avec un vers où "parmi" est devant la césure, Rimbaud avait composé à peu de distance deux vers où "parmi" est après la césure. Je relève que le poème XIV des Intimités a ceci de frappant que les vers 2 et 4 ont tous deux la tête de locution prépositionnelle "le long" placée devant la césure. Rimbaud pour l'idée de répétition formulaire à peu de vers d'écart a donc eu conscience du procédé pratiqué par Coppée lui-même : "le long des verts épis de seigle", "le long des aubépins neigeux". Ce poème XIV formule aussi l'idée d'un bonheur que le poète cache comme une honte, ce qui est à rapprocher de la honte sans repentir du poète qui avoue ses crimes infects dans "Les Remembrances du vieillard idiot". Il faut bien comprendre que le personnage créé par Rimbaud découle d'éléments explicites des poésies coppéennes.
D'autres rapprochements vont être mentionnés dans les jours qui vont suivre. Je vais y aller à fond.

jeudi 17 septembre 2026

Le pardon des poésies de Coppée aux Remembrances du vieillard idiot !

Quelqu'un qui prétend lire Rimbaud sans s'intéresser aux sources de son inspiration, ça s'appelle un crétin, c'est évidemment plus vrai encore quand la visée de Rimbaud est parodique et c'est une évidence avec les contributions zutiques où la plupart du temps Rimbaud précise le nom de ses cibles. Les meilleurs lecteurs de Rimbaud sont ceux qui s'intéressent aux sources et à l'analyse des détails du texte.
Reprenons le cas des "Remembrances du vieillard idiot". Le poème est une scène de confession du poète auprès d'un curé. Le nom "père" du curé est l'occasion d'une double confusion avec la famille du poète. L'attaque du premier vers "Pardon, mon père !" a un écho dans "Et puis ma mère" et un suivant dans "Je songeais à mon père" et enfin cet autre avec le vers "qu'il me soit permis de parler au Seigneur". Dieu et le curé deviennent la famille du poète, famille où tout le monde semble prêt à coucher avec tout le monde. La confession se termine justement sur une contradiction, puisqu'au lieu du repentir en fin de course le curé et le poète jouent ensemble avec leurs engins. Le "pardon" est donc clairement vidé de son sens. Il est pourtant réclamé à trois reprises. C'est significativement le premier mot du poème. après trois premiers récits scabreux où le poète a confessé son intérêt pour les membres des ânes, pour les chaleurs au lit de sa mère et pour les lèvres du bas de sa soeur dans une situation scatologique, le poète réclame à nouveau "Ô pardon" au début du vers 17, juste quand il commence à raconter son intérêt pour le membre de son père. Le poète passe en revue quelques dérivatifs sexuels en finissant par mentionner le "crucifix" à la suite de "La Sainte-Vierge", on monte en gamme dans les outrages tout en réitérant une demande de pardon qui arrive à sa troisième occurrence : "Et maintenant, que le pardon me soit donné". Le pardon, c'est un peu la parole magique qui permet de faire table rase des péchés commis. Le "vieillard idiot" se "confesse de l'aveu des jeunes crimes", et dans les questions au Seigneur il y a une façon de rejeter la faute sur la puberté tardive ou l'irrépressible besoin de masturbation, c'est la faute du Seigneur après tout. Ignorant s'il est pardonné, le poète remet un sacrilège sexuel en chute du poème avec la participation du confesseur lui-même, avec la collaboration du représentant du Seigneur.
Et après trois mentions du nom "pardon", nous avons donc une mention du participe passé "Pardonné" sous forme de proposition interrogative.
Ce pardon qui revient à plusieurs reprises peut faire penser au discours de la "Vierge folle", mais la cible parodique est ici François Coppée et les poèmes où le pardon est mentionné ne sont pas tellement nombreux chez celui-ci.
Si je prends le Reliquaire en écartant les "Poèmes divers", il y a une seule occurrence du nom "pardon" ou du verbe "pardonner", et c'est précisément dans le poème "Une sainte" qu'accompagne la mention "A ma mère". Ce poème "Une sainte" est très bien connu de Rimbaud, il contient une rime "automne"/"détone" qu'il faut rapprocher de la célèbre rime de "Nevermore" de Verlaine qui pose un doute pour sa correcte orthographe. Rimbaud s'est inspiré de quelques éléments du poème "Une sainte" pour composer ses "Etrennes des orphelins" et il en a repris directement le "globe de verre". Il est aussi question d'une sourire navrant qui peut compléter en guise de source le cas du vers du "Balai" : "L'usage en est navrant et ne vaut pas qu'on rie". Le poème est du mélodrame chrétien à la Victor Hugo. Mais sa fin offre un parallèle intéressant avec celle des "Remembrances du vieillard idiot". A la manière hugolienne, la vieille interroge le Seigneur sur la pertinence d'envoyer un enfant au ciel pour que les anges s'occupent bien ou non de lui, puis elle demande pardon pour son regret. Et à défaut de queue, elle joue avec son chapelet. Le parallèle est plus pertinent encore si on cite le premier vers : "C'est une vieille fille en cheveux blancs [...]". C'est décapant de se dire que Rimbaud s'est inspiré de cette vieille pour composer son vieillard idiot :
 
"[...]
Les anges, on se fait parfois de ces chimères,
Ont-ils soin des enfants aussi bien que les mères ?
Je doute. Pardonnez, Seigneur, à mon regret !"
 Le verbe pardonner est employé dans un seul des "Poèmes divers" et il concerne à nouveau la vieillesse, avec le poème "Les Aïeules" :
 
[...] il semble
[...]
Qu'elles pardonnent tout, [...]
 Il y a deux occurrences dans le poème III du recueil suivant Intimités, et elles illustrent le même ressort pervers que celui mis en branle dans le poème zutique, surtout la première, encore que la deuxième pourrait être lue comme un sarcasme subtil implicite à la parodie zutique :
 
C'est lâche ! J'aurais dû me faire supplier,
Avoir à pardonner la faute qu'on avoue
Et boire en un baiser ses larmes sur sa joue.
Et, vil esclave, heureux de reprendre ses fers,
J'ai demandé pardon des maux que j'ai soufferts.
Ce poème qui laisse penser que la femme est allée en voir un autre pendant que son poète l'attendait pour lui contient la mention du mot "aveux" ou ce vers : "J'ai savouré longtemps la douceur d'être dupe."
Sauf oubli, il n'y a pas de mention de "pardon" ou "pardonner" dans les deux premières séries de dizains de "Promenades et intérieurs", ni dans les poèmes rassemblés sous le titre "Ecrits pendant le siège", l'exception concernant le poème "Plus de sang" et précisément c'est le pardon que Coppée veut voir exécuter par les communards causes selon lui d'une guerre civile inutile :
 
La paix ! faites la paix ! Et puis, pardon, clémence !
 On peut se dire que ça n'a rien à voir avec le poème zutique, mais on a tout de même l'illustration de l'absurdité et hypocrisie du pardon chrétien. Demander pardon, c'est capituler et obtenir qu'on passe l'éponge sur ce qui s'est passé sans sévir, punir, juger. Le pardon, c'est dire "le passé, c'est le passé, et passer à autre chose !" Rimbaud était certainement sensible à cette vacuité du pardon, les emplois intéressés de Coppée ne pouvaient que bien lui ouvrir les yeux sur sa réalité de fonctionnement.
Mais, il y a un autre poème politique paru en plaquette un peu auparavant où Coppée a mentionné le pardon, "La Grève des forgerons" que, auteur du "Forgeron" et lecteur de Vermersch, Rimbaud connaît nécessairement bien lui aussi.
Le poème "La Grève des forgerons" est un récit de délire instable de la part de Coppée. L'ouvrier modèle oppose dans la balance la légitimité de la grève et le besoin de nourrir femme et enfants. Il sacrifie femme et enfants pour la grève contre son gré, ce qui semble une sorte d'argument par le récit contre la pertinence de la grève. Puis, après cet argument sorti de nulle part, Coppée accable les mauvais ouvriers qui ayant plus d'économies que les autres boivent du vin pour tuer le temps de la grève. Furieux, l'ouvrier modèle entre dans une dispute avec un ouvrier ivre qui le nargue, et non pas pour la morale mais pour se montrer viril l'ouvrier modèle décide de se battre contre celui qui l'insulte et comme il est le plus fort, le plus déterminé face à un lâche il le tue d'un coup, et la fin du poème c'est un condamné à mort qui décrit ainsi son indifférence, le mot "pardon" étant à l'avant-dernier vers du poème :
 
Donc, que pour moi ce soit la prison ou le bagne,
Ou même le pardon, je n'en ai plus souci ;
Et si vous m'envoyez à l'échafaud, merci !
 Le récit n'a pas une progression logique vers une morale. Tout ce qu'il importait à Coppée, c'était de présenter les grévistes sous un mauvais jour en faisant valoir un ouvrier modèle, mais son geste d'assassin, même involontaire, passe mal, et les paroles de défi du mot de la fin semblent assez creuses en bout d'un tel parcours. Mais, justement, on peut comparer ce flottement avec la fin des "Remembrances du vieillard idiot" où rien ne porte à conséquence. L'interrogation "Pardonné ?" reste en suspens et les fautes sexuelles reprennent de plus belle avec un "et tirons-nous la queue !" qui peut faire penser à la désinvolture du dernier vers de "La Grève des forgerons".
Il y a une seule mention du pardon dans le recueil Les Humbles et donc dans la portion de poèmes connues de Rimbaud en novembre 1871, une forme conjuguée "pardonne" à l'avant-dernier vers du poème "Le petit épicier".
Et j'ai gardé pour la fin le recueil des Poëmes modernes. Il y a trois mentions dans "Angélus". La plus intéressant étant celle entre guillemets "Il faut leur pardonner." Car la raison pour laquelle pardonner aux deux hommes, c'est qu'ils sont vieux et de vrais chrétiens. Ils étaient jaloux de ceux qui ont des enfants pour préciser leur faute. Il ya enfin la mention "Le signe du pardon" dans le poème "Bénédiction" qui a l'intérêt de contraster avec "Les Remembrances du vieillard idiot", un curé en Espagne continue de dire la messe et de bénir une assistance militaire qui lui tire dessus.
Rimbaud a observé de près toute cette palette de dérision coppéenne, souvent involontaire, autour du pardon.

Pourquoi les rimbaldiens échouent-ils à identifier les sources coppéennes aux contributions zutiques ?

Les rimbaldiens échouent à identifier les sources des parodies de Coppée par Rimbaud. Ils n'en découvrent qu'une petite partie et cela alors que nous connaissons les poèmes de l'Album zutique, du moins ceux attribués à Rimbaud, depuis environ 80 ans.
Pascal Pia, éditeur de l'Album zutique admiré de Jean-Jacques Lefrère, rédigeait des notices où il se plaignait de ne pas identifier le style de Coppée dans les parodies de Rimbaud. Il n'identifiait pratiquement aucune source. Et d'autres se plaignaient de poèmes qui n'étaient que des blagues obscènes. Murphy épingle tout cela dans son livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion en 1990. Mais trente-six ans plus tard, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés. Murphy énumérait l'évidente reprise de la forme du dizain de rimes plates et  il se contentait de faire remarquer qu'une poignée de mots était représentatif de la poésie de Coppée : humble, doux, intérieur, etc. A l'époque, les études métriques des césures étaient encore inexistantes parmi les rimbaldiens malgré les premières publications de Cornulier dans la revue Parade sauvage, mais même les études métriques n'ont jamais jusqu'à présent profiter à une étude serrée des parodies de Coppée par Rimbaud.
Murphy a bien identifié quelques sources ou plus précisément certaines sources lui ont été communiquées. Pour "Etat de siège ?" Murphy relève bien en passant que "honnête intérieur" est la reprise du syntagme "intérieur honnête" d'un dizain, mais il précise que cette découverte a été faite par Marc Ascione et passe outre. Pour "Les Remembrances du vieillard idiot", Murphy déploie un article inhabituel où il dénonce les lectures psychanalytiques du poème qui ne tiennent pas compte de la signature "François Coppée" qui suppose que le "Je" du poème n'est pas Rimbaud, mais Coppée lui-même. Cela nous vaut quelques pages d'articles qui enfoncent des portes ouvertes comme dirait Yves Reboul, puisqu'à côté de ceux qui identifiaient Rimbaud sans autre forme de procès à la voix du poème il y avait tous ceux qui comprenaient déjà d'évidence que c'était une parodie contre Coppée. L'article donne une illusion de progrès dans l'approche du poème, alors qu'il ne fait qu'enfoncer les psychanalystes de pacotille. Par ailleurs, cet article se perd aussi dans des considérations qui avaient encore cours à l'époque : les théories farfelues de Freud (lapsus, sexualité infantile, symbolique du refoulé des rêves, autant de théories démenties par la science) avaient déjà des ébauches intellectuelles avancées avant que Freud ne s'en empare. Certes, mais ces théories sont fausses et en même temps inutiles à la lecture des parodies de Rimbaud. Il ne suffit pas de déplacer la lecture psychanalytique en replaçant Coppée au milieu du poème à la place de Rimbaud, non plus ! Et enfin, l'article posait qu'il fallait voir le poème comme maîtrisé et parodique et non comme des aveux inconscients de Rimbaud, mais Murphy ne citait pas de vers de Coppée. Il ne fait qu'évoquer une étude alors inédite de Michael Pakenham qui envisage des liens avec des vers de "Angelus" et "Une sainte", mais sans rien citer.
Puis, sur le dizain "Je préfère sans doute...", Murphy déploie plutôt une méthode de déchiffrement ou décryptage en supposant qu'il suffit pour les mots du poème de Rimbaud de se reporter à des sens obscènes qui résulteraient d'une composition faite à partir du Dictionnaire érotique moderne de Delvau, l'un des auteurs du Parnassiculet contemporain, sachant qu'à un moment donné on a moins affaire à des définitions de mots obscènes qu'à un recensement de métaphores obscènes qu'il est possible de faire et que parfois on pratique dans la vie courante. Mais le résultat systématique appliqué à un dizain est assez étrange, même si fatalement une partie de la composition volontairement obscène est ainsi débusquée.
Mais le déchiffrement obscène permet de comprendre le sens du poème de Rimbaud en nous détournant de la logique parodique qui a une contrainte : il faut que la création parodique distorde quelque chose de sa cible de départ.
Je n'ai pas le volume Rimbaud et la ménagerie impériale sous la main. Je sais que Murphy connaît la rime "redingote"/"gargote" reprise à Coppée, mais en gros il s'agit d'une clef et je ne pense pas que Murphy ait poussé cette clef à fond pour mettre à jour tous les rapprochements à faire entre le dizain "Croquis de banlieue" et "Ressouvenir" de Rimbaud. Je remarque que Cavallaro ne cite pas même cette rime dans son édition de 2026. Il y a quelques jours j'ai produit un article où j'ai exploité maximalement la clef. Pour "Etat de siège ?", il en va différemment, j'ai relu l'article de Murphy, il a la clef fournie par Ascione comme dit plus haut, et Cavallaro cite cette clef, mais ni Murphy ni Cavallaro ne disent rien de ce qui dans l'ensemble du dizain identifié par Ascione a nourri la composition du dizain de Rimbaud. Qui plus est, j'ai découvert plusieurs sources dans quelques poèmes du recueil Intimités.
En clair, on comprend que à part moi, Murphy et quelque peu Pakenham ou Ascione, personne ne lit les poésies de Coppée. Quand un rimbaldien parle des sources, il ne fait que reprendre ce que les rimbaldiens ont dit avant eux, ils font confiance à ces résultats et s'en contentent. Parfois même, ils laissent de côté ces résultats parce qu'ils ne voient qu'une coïncidence. Donc, non seulement ils ne trouvent rien parce qu'ils ne lisent pas les poésies de Coppée, déguisant habilement cette lacune dans leurs dictionnaires, éditions, articles et notices, mais ils ne cherchent que des reprises voyantes et du coup ils ne savent pas les exploiter.
Ils ont un problème de méthode. Il est évident que Rimbaud ne reprend pas les imaginations de Coppée telles quelles et qu'il invente les siennes. La recherche ne doit pas être d'identifier telle quelle tout un pan d'un poème de Coppée, il faut faire des rapprochements quant aux arrière-plans et ça les rimbaldiens ne savent pas faire.
Le lien que je fais entre "Les Remembrances du vieillard idiot" et "Le Banc" part de l'identification du mot "jeune" qui dans les deux cas est mis en relief par une suspension métrique. Les rimbaldiens ne font déjà pas attention à la métrique pour la plupart, et ils ne s'appuient pas dessus pour justifier des rapprochements, comme si elle n'était pas un acte de langage. Ils ne voient que l'emploi d'un même mot "jeune" et ils ne vont rien supposer comme rapprochement, c'est le même mot qui est employé, c'est inévitable de rencontrer le mot "jeune" dans des textes. Or, dans les deux poèmes, le mot "jeune" est mis en relief par la césure. Peu importe que dans un cas "jeune" est devant, dans l'autre après la césure, le point commun est la mise en relief métrique d'un motif clef, la jeunesse. Dans les deux cas, l'idée d'être "jeune" est soulignée de manière ostentatoire. C'est ça qui est important. Et je rappelle que "Les Remembrances du vieillard idiot" fait témoigner un vieux sur sa vie qui commence par se voir "jeune", tandis que dans "Le Banc", le poète en identifiant une attitude "jeune" pose en personne plus vieille qui observe.
Pour "Le Balai", au lieu de chercher des rapprochements en masse dans un dizain, il suffit d'une amorce, puis on explore plus en détail et on s'aperçoit que des liens discrets s'établissent. Le mot "pissenlits" n'est pas une répétition de "chiendent", mais un cerveau attentif voit le lien : "pisse-en-lits" et "chie-en-dents". Pour rappel, le dizain "Le Balai" suppose une diérèse à "chiendents" comme l'a bien vu Chambon et il va de soi qu'il faut prononce "en" et non "in" le "en" pour que ce soit comique.
Les rimbaldiens ont aussi négligé d'étudier la posture du poète Coppée dans ses recueils. Il se définit comme impur à jamais pour avoir cédé aux plaisirs indignes. Il se considère comme dépravé moralement et cela au plan sexuel. Il joue au libertin repentant. Plusieurs poèmes des Intimités sont des confessions érotiques troubles, et plusieurs de ses poèmes où il se met en observateur s'interprètent facilement comme du voyeurisme avec un émoi pour des scènes érotiques peu excessives, le baiser notamment dans "Le Banc". Il est alors très facile de tourner ces aspects de sa poétique en dérision et de supposer que si un simple baiser excite son voyeurisme c'est qu'en voir beaucoup plus le comblerait intensément.
Et Coppée parlant de son amour pour les pissenlits dans les coins, cela devient une ode au balai de chiottes. Rimbaud n'est pas parti de rien pour écrire que Coppée aime la saveur désolée du balai de chiottes. Il a fait parler un dizain précis de Coppée.
Il y a une méconnaissance des poésies de Coppée qui fait que les rimbaldiens voient le détail obscène des parodies, mais pas la motivation qui justifie que Coppée précisément soit la cible du discours obscène. Et ça n'a rien à voir avec une lecture psychanalytique.
Pour "Les Remembrances du vieillard idiot", je vous donne une nouvelle source hautement probable. Après la scène des ânes, le poème décrit une scène concernant le père, une autre concernant la mère et un autre concernant la soeur, et enfin on a une revue d'objets que le poète affectionnait dans la maison parce qu'il lui permettait d'assouvir ses désirs d'exploration sexuelle, ce qui implique qu'il s'introduisait le crucifix dans l'ourlet...
Or, prenez les premiers vers de la "Lettre d'un mobile breton" paru en plaquette pendant le siège :
 
Maman, et toi, vieux père, et toi, ma soeur mignonne,
Ce soir, en attendant que le couvre-feu sonne,
Je mets la plume en main pour vous dire comment
Je pense tous les jours à vous très-tendrement,
Très-tristement aussi, malgré toute espérance :
[...]
Je ne puis pas songer au pays sans revoir
La maison, le buffet et ses vaisselles peintes,
La table, le poiré qui mousse dans les pintes,
La soupière de choux qui fume et qui sent bon,
[...]
Et papa [...]
Fait sa croix sur le pain avant de le couper.
 Le premier vers nomme mère, père et soeur mignonne, le troisième de plume en main, le quatrième d'une pensée quotidienne des plus tendres. La liste des éléments de la maison se termine comme chez Rimbaud par une image de la croix.
Dès qu'on cherche un peu avec de la méthode, on s'en rend vite compte que les parodies ciblent des passages précis. Evidemment, la déformation va assez loin.
Une autre lacune des rimbaldiens, c'est de négliger les dizains des autres contributeurs, notamment les deux enchaînés de Verlaine de sa lettre à Valade de juillet qui sont une source aux deux dizains enchaînés de Rimbaud. Par exception, Teyssèdre fait une remarque pertinente quand il lie les "soeurs mortes" du balai" aux deux vers de "La Mort des cochons" où "en balayant" disparaissent les spermes éteints et les règles mortes qui peuvent trôner sur une Lune arrière-train de corps humain.
Je dois aller travailler, qu'est-ce que vous feriez sans moi ? Je fais gagner mille ans aux études rimbaldiennes. 

mercredi 16 septembre 2026

Glane de vers de Coppée sources de vers rimbaldiens !

A propos des "Remembrances du vieillard idiot", dans son édition 2026 en Folio Classique des Œuvres complètes de Rimbaud, Adrien Cavallaro n'a pas mentionné deux sources que j'ai pourtant signalée à l'attention dans le volume collectif La Poésie jubilatoire. Nous avons une succession à la rime dans le poème zutique "choses vues" et "choses conçues". La mention "choses vues" ne renvoie pas au titre d'un ouvrage posthume de Victor Hugo dans le premier tome est paru seulement en 1887, le titre n'étant pas même un choix d'Hugo. Mais il y a tout de même une enquête à faire sur cette expression. En attendant, puisque le poème parodie Coppée et qu'à proximité nous avons plusieurs dizains parodiant le même Coppée, il semble évident que Rimbaud a repris l'expression à la rime "choses que j'ai vues" au premier dizain qui ouvre la série Promenades et intérieurs dans le numéro du 8 juillet 1871 du illustré. Je rappelle que Coppée a publié une série de dix-huit dizains dans le second Parnasse contemporain et une autre série de vingt-trois dans le numéro en question du Monde illustré. Le premier poème de la série du Monde illustré sert d'introduction pour l'occasion, mais quand Coppée a publié les dizains sous forme de recueil, il a choisi de placer en premier dix-sept des dix-huit dizains du Parnasse contemporain (il en a supprimé un plus osé) et de les faire suivre par la nouvelle série du Monde illustré, et sans doute aussi parce qu'il ne lui conférait pas une réelle importance Coppée a supprimé le dizain d'introduction, puisque cette fonction appartenait au premier dizain de la première série du Parnasse contemporain. On perd un dizain qui nomme les "Prussiens", la "guerre civile", le fait d'être un citoyen, de donner ou non la primauté à la politique, un dizain où Coppée imite la préface des Feuilles d'automne quand Hugo s'excusait d'offrir au public un recueil de poésies lyriques au lendemain de la révolution de juillet. Et le cynisme du dernier vers du dizain était remarquable : "ce n'est pas un mal d'écouter chanter un oiseau" (citation de mémoire). On pense avec ce vers au "Laissez les fauvettes de mai" du poème "Les Corbeaux".
Bref, c'est un dizain important à connaître, sauf qu'il faut savoir aller le rechercher dans sa publication en périodique.
 
 
Précisons que Coppée a publié dans Le Monde illustré et Le Moniteur universel de juin à octobre 1871 l'ensemble de la seconde série des Promenades et intérieurs, plusieurs pré-originales des Humbles, le texte en vers du drame Fais ce que dois et une nouvelle en prose en deux parties intitulée "Ce qu'on prend pour une vocation". Certains textes ont été publiés dans les deux périodiques. La nouvelle "Ce qu'on prend pour une vocation" a été publiée dans les numéros du Monde illustré du 26 août et du 2 septembre 1871.
 
 
 
Je vous cite la fin de la nouvelle, j'ai déjà insisté sur l'évidente ressemblance formelle avec la chute des "Remembrances du vieillard idiot" :
 
[...] - Adieu ! Ne viens pas me voir dans ma retraite ; tu me ferais trop songer peut-être à mes folles idées d'autrefois ; seulement, quand nous nous rencontrerons, donnons-nous une bonne poignée de main, et souhaitons-nous tous deux bon courage.
 
Et la signature est "Francis Coppée", ce que n'ignore pas Rimbaud dans ses transcriptions zutiques !
Pour votre culture, je précise qu'à l'oral j'ai déjà pu entendre "la pogne" pour la masturbation ou "se pogner" pour se masturber. On sait l'orthographe "poignet" et du coup la prononciation viennent d'une anomalie, comme pour "oignon" qui a gardé sa prononciation originelle. Bref, Rimbaud n'a pas pensé à "pogne", mais il est clair que "donnons-nous une bonne poignée de main" est devenu "tirons-nous la queue". Le mot "queue" est mentionné dans la nouvelle. Mais les rimbaldiens ont l'air de considérer que la nouvelle n'a rien à voir avec "Les Remembrances du vieillard idiot", pas plus que le premier dizain de la série du Monde illustré.
On y reviendra.
En revanche, ils affirment que Rimbaud reprend des vers de "Angélus" et "Une sainte", mais sans les citer et sur la foi d'un article de Pakenham que soit ils ne citent pas (Cavallaro), soit ils précisent comme encore inédit (Murphy en 1990). Je possède les actes du colloque Rimbaud maintenant de 1984, mais je n'ai pas le volume sous la main.
En attendant, je vous délivre ceci.
Le poème "Les Remembrances du vieillard idiot" est un récit de confession auprès d'un "père" au sens religieux avec cinq étapes en gros. La première révélation est l'émoi sexuel du confessé qui raconte qu'enfant il était fasciné par les membres en érection des ânes les jours de foire à la campagne. De fait, dans un monde où la sexualité est tabou, la révélation brutale vient des moments où deux chiens s'accouplent, où un taureau veut monter une vache ou un cheval une jument. La deuxième scène raconte une nuit du poète au lit avec sa mère et un incroyable abandon incestueux de l'autorité parentale. La troisième scène décrit la fascination du poète pour les lèvres d'en bas de sa soeur quand il la surprend en train d'uriner. Et la quatrième scène est celle de la fascination pour le membre du père qui peut être perçu anormalement gros et dur sous le pantalon, et nous basculons alors dans le désir homosexuel, autre tabou d'époque. Et enfin, nous avons une revue des retraites érotiques de l'enfant dans la maison où il trouve des substituts à son désir de voyeurisme sexuel qui vont jusqu'au crucifix utilisé pour la sodomie.
Le poète demande une troisième fois pardon pour tout ce qu'il confesse, mais s'autorise une question insolente : pourquoi le monde est-il ainsi avec de telles frustrations sexuelles ? Et sans qu'il soit question de pardon, cela se termine en relation sexuelle avec le prêtre confesseur.
Reprenons maintenant le début du poème. Le premier mot du poème est "Pardon". Le "Pardon, mon père !" témoigne du sérieux de la confession, de la violence autoritaire du repentir, mais tout cela va se déliter au fil des vers quand on comprend que la confession loin d'être une repentance est une occasion perverse de plus.
Avec la mise en page, le premier vers fait passer du "Pardon" brusque initial au récit de la première scène de confession, mais cela s'accompagne d'un changement d'alinéa qui met en relief le mot "Jeune" placé devant la césure.
 
Pardon, mon père !
                                Jeune aux foires de campagne,
[...]
 Vous avez pu remarquer quand j'ai commenté "Etat de siège ?" que Coppée ayant opté pour une mention "parmi" devant la césure dans l'un des poèmes ciblés par la parodie Rimbaud avait placé deux fois la préposition "parmi" après la césure. Je vous dis ceci pour vous mettre en disposition de croire au rapprochement suivant. Dans le poème "Le Banc" qui suit "Angélus" dans les Poèmes modernes et qui a servi de modèle au sulfureux dizain obscène de Cros : "je l'encule / Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule[,]" vous avez une construction où à l'inverse "jeune" est en rejet après la césure :
 
- Attitude où l'amour jeune est reconnaissable. -
 Il va de soi que Rimbaud crée ses propres scènes de culpabilité de jeunesse sans reprendre les histoires de Coppée, mais Rimbaud s'inspire d'éléments plus discrets. Dans "Le Banc", le poète est installé en voyeur, et il est dans l'ombre, ce qui connote le mauvais comportement, et si dans l'ensemble la discussion surprise n'a rien de répréhensible, le poète va assister au baiser échangé entre les deux timides amoureux. Et en les observant, le poète les interprète comme des jeunes inexpérimenté, ce qu'il n'est pas. Je rappelle que dans "Vers le passé", deuxième poème du Reliquaire, le poète a expliqué qu'il s'est adonné à d'indignes plaisirs ce qui fait que la pureté des premiers amours est fermée à jamais pour lui, et il a souillé les saintes blancheurs de son âme. Dans "Rédemption", poème conclusif du grand premier mouvement de quatorze poèmes du Reliquaire et poème qui suit immédiatement "Une sainte" dédicacé à sa mère, Coppée parle pour se purger du mal d'une relation asymétrique où la fille est pure, mais pas lui, mais la relation serait conduite de manière à la purifier, comme si une épée pleine de sang retrouvait sa pureté une fois lavée, une ironie latente laissant entendre que l'âme criminelle ne se lave pas, le spadassin ne fait que cacher son âme. Et le poète se dit alors un "libertin repentant".
Donc, le poète est plus vieux que la servante ou le soldat qui échangent sur un banc. Il n'a plus sa pureté d'âme non plus. Mais Rimbaud juge différemment de la situation : il identifie la perversité du poète à la Coppée et ne voit dans ses considérations non celles d'un "libertin repentant", mais celles d'un vieil idiot. Je ne comprends pas pourquoi ces inférences ne sont pas faites par les rimbaldiens, et ce mot "jeune" devant ou après la césure est un rapprochement intéressant, puisque Coppée célèbre alors la pureté de la jeunesse comme inexpérience, tandis que Rimbaud met en avant l'enfant qui n'a pas conscience du mal et qui, face au tabou de la sexualité, est fasciné par une chose de la vie : le spectacle des ânes qui bandent en public. Rimbaud a tout simplement travaillé à un retournement des valeurs explicatives déployées par Coppée dans l'attaque de son poème "Le Banc". Et précisons que dans la suite du poème qui n'a pas été transformé aléatoirement en obscénité par Cros nous avons une coloration coupable de l'ombre et de la montée de la nuit qui accompagne le voyeurisme du poète et l'acte surpris du baiser.
Il va de soi que le membre de l'âne est plus choquant que le baiser de deux jeunes timides qui effarouche déjà Coppée, mais si un simple baiser l'excite son trouble sera forcément aussi présent face à des ânes qui bandent, face à la bosse du pantalon d'un père, face à une soeur qui urine, et il ne faut pas perdre de vue qu'au dix-neuvième siècle dans des groupes d'enfants en plein air ça arrivait qu'une fille pisse dans la nature et que les garçons puissent l'observer, parce qu'elle était mal cachée et n'accordait pas assez d'importance à la pudeur.
Pour le poème "Le Balai", notons une astuce de Rimbaud qui passe de l'idée du titre Les Humbles appliqué à des humains à l'idée d'un humble objet : "C'est un humble balai de chienlit", balai de chiotte donc, mais composé de mauvaise herbe.
Or, il y a un dizain qui me semble avoir directement inspiré Rimbaud, le dizain "J'adore la banlieue aves ses champs en friche..." Il y est question de "murs lépreux" et ceux-ci portent "quelque ancienne affiche", ce qui me fait penser au fait que le balai ne vaut pas pour la peinture d'un mur et qu'il a été pris à "quelque ancienne prairie". Rimbaud fait autre chose du mot "murs" qui passe chez lui au singulier et il reprend un peu cette formule grammaticale affectée : "quelque ancienne...", mais ensuite dans le dizain de Coppée nous avons deux vers frappants qui suffisent à me convaincre que ce dizain est une source au dizain "Le Balai" :
 
Je m'attarde. Il n'est rien ici qui ne me plaise,
Même les pissenlits frissonnant dans un coin ;
[...]
 Le mot "pissenlits" me fait penser à "balai de chiendent" où j'identifie bien sûr l'allusion fécale et sa consommation "chie en dents", et on retrouve l'idée deux mauvaises plantes des jardins qui ont des noms scatologiques latents. Le verbe "plaire" est celui qui précisément clôt le dizain "Le Balai" après une mention clef : "J'aime de cet objet la saveur désolée".
J'ai quelques autres idées, mais celles-là ont un relief prononcé. Je précise aussi que je fais des rapprochements entre le poème "L'Attente" des Poëmes modernes et des vers du "Bateau ivre", toujours l'entonnoir des rapprochements... J'y relève en particulier la forme conjuguée "bleuit" à rapprocher de "bleuités". 
 Ah oui ! Pourquoi jeter ça en pot-pourri au lieu de faire des articles élaborés. Ben, pour moi, ce que je fais ne me sert à rien. C'est les rimbaldiens qui brilleront en société en parlant de ces rapprochements dans une soirée privée, dans une salle universitaire, devant des élèves, en étant interciewé, en écrivant un livre, etc., etc. Moi, les retours, je n'en ai pas. Pourquoi je me ferais chier ?
Ce que je trouve marrant, c'est que dans leur for intérieur les rimbaldiens doivent se sentir bêtes de tout ce qu'ils ont fait. C'est sûr que qui tombe sur mon blog ne les trouve pas glorieux.

Les rimbaldiens en PLS : 5 levtures de reference parmi les faux Coppée zutiques vont etre miennes !

 Et voilà nous y sommes. Sur 20 poèmes zutiques de Rimbaud lisibles, puisque deux autres sont déchirés, j'ai fourni à mon seul les lectures de référence des deux tiers des poèmes qui n'étaient pas attribués à Coppee : les deux cantons de Belmontet, le quatrain Lys, Vu à Rome, le monostichevde Ricard, Cocherbivre, Fête galante. Vêla fait sept poèmes, j'ai une contribution importante encore sur Jeune goinfre, L'angélus maudits et dans une moindre mesure Paris. Il n'y a que sur Exil que je n'apporte rien. Sur le Sonnt du Trou du cul, j'ai réussi à apporter des éléments décisifs supplémentaires.
Face à cela, il y avait le massif des faux Coppée.  La claque est en train d'arriver.
Grâce à mes études anciennes sur le fait que les deux premiers dizains de Rimbaud s'inspirent des deux dizains de Verlaine de savlettre à Valade, j'ai déjà les lectures de référence de deux d'entre eux, même si d'autres ont eu des contributions importantes. Je vais préciser ses acquis.

On pourrait croire que des articles décisifs avaient été publiés sur les Coppee et que vu le sens potache il restait peu à dire. Eh non ! Murphy a fait un article sur Les Remembrances du vieillard idiot ou ils ne parlent pas du poème mais de la manière de le lire. La lecture de référence de ce long poème, je vais la mettre en ligne dans les jours qui viennent.
Pour Ressouvenir et État de siège ? Les lectures de référence sont également miennes, je viensvdevles publier sur mon blog. Ces lectures donnent les sources précises jamais identifiées avant ou jamais interrogeesvjusqu'au bout avec des implications inédites sur la signification des deux dizains en question.preparez-vous ! L'étude des Remembrances du vieillard idiot arrive.
Ce sera une étude inter hypo hypertextes. Oui, ce que vous aimez dédaigne pour du blabla intellectuel à contresens, ce que vous aimez affiché comme garantie d'objectivité.

dimanche 13 septembre 2026

Le zutique "Etat de siège", Intimités à la Coppée

Après mon rapprochement serré entre "Croquis de banlieue" dizain de Coppée et "Ressouvenir" dizain zutique de Rimbaud, voici une autre mise à jour d'une source coppéenne importante pour un autre dizain zutique rimbaldien.
Le poème "Etat de siège ?" flanqué d'un point d'interrogation sur le manuscrit offre un deuxième vers que j'ai depuis longtemps rapproché d'un poème des Intimités où figure précisément le nom "gants" et le nom "engelure". Il s'agit du poème XIII des Intimités. Je n'ai ni le livre de Teyssèdre sous la main, ni le collectif dirigé par Seth Whidden, ni Le Foutoir zutique ni La Poésie jubilatoire pour les citer par leurs titres respectifs. Mais j'ai sous la main l'étude de quelques pages que Steve Murphy a consacrée au poème dans son livre de 1990 Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion. Le chapitre de 18 pages est consacré à deux dizains zutiques, et seulement huit pages sont consacrées à "Etat de siège ?" Grâce à la mise en page, je repère rapidement les vers que peut citer le critique : il cite le poème "Etat de siège" à la page 219, le poème "Intérieur (d'omnibus)" de Raoul Ponchon à la page 220, à la page 121 le poème "Station d'omnibus aux Batignolles" de Valade d'après une gravure de J. Héreau que j'avais personnellement identifiée sur internet il y a entre seize et vingt ans, découverte décevante puisque n'apportant rien et enfin à la page 224 le sonnet monosyllabique de Rimbaud "Cocher ivre". Ces citations montrent que le dizain de Rimbaud a inspiré des créations de Raoul Ponchon et Léon Valade, et elles jouent sur l'identification d'idées que Rimbaud traitent à plusieurs reprises. Ce que nous voulons, c'est la raison parodique qui justifie le choix de la cible.
Du côté de Coppée, Murphy identifie bien sûr le recours à la forme du dizain et la fausse signature au-dessus des initiales "A. R." Il identifie ensuite une série de mots-clefs de Coppée, notamment "ses épithètes pathétiques (pauvredoucehonnête)" et Murphy insiste aussi sur le substantif "intérieur" "affectionné aussi par Hugo". Ce subtanstif on le retrouve dans le titre donné à son recueil de dizains par Coppée Promenades et intérieurs. Murphy n'a pas relevé que l'expression "l'intérieur honnête" reprend l'expression "l'honnête intérieur" d'un dizain des Promenades et intérieurs, dizain XXXV dans le recueil tel qu'il a été publié, mais il s'agit d'un dizain que Rimbaud a connu dans la deuxième série de pré-originales du Monde illustré du 8 juillet 1871.
Ce dizain est fatalement une source au dizain zutique de Rimbaud, ce que confirme le début qui parle d'un passage rapide d'un train appelé "cheval de fer", la mention "cheval de fer" ayant fini chez Rimbaud en "dais de ferblanc" :
 
Près du rail où souvent passe comme un éclair
Le convoi furieux et son cheval de fer,
Tranquille, l'aiguilleur vit dans sa maisonnette.
Par la fenêtre on voit l'intérieur honnête,
Tel que le voyageur fiévreux doit l'envier.
C'est la femme parfois qui se tient au levier,
Portant sur un seul bras son enfant qui l'embrasse.
Jetant son sifflement atroce, le train passe
Devant l'humble logis qui tressaille au fracas.
Et le petit enfant ne se dérange pas.
 Rimbaud s'est donc inspiré du dizain ci-dessus pour écrire "Etat de siège ?" et disons déjà que le point d'interrogation du titre mime quelque peu l'idée du "petit enfant [qui] ne se dérange pas" pour le "sifflement atroce" et le "convoi furieux".
 
Etat de siège ?
 
Le pauvre postillon, sous le dais de ferblanc,
Chauffant une engelure énorme sous son gant,
Suit son lourd omnibus parmi la rive gauche,
Et de son aine en flamme écarte la sacoche.
Et, tandis que, douce ombre où des gendarmes sont,
L'honnête intérieur regarde au ciel profond
La lune se bercer parmi sa verte ouate,
Malgré l'édit et l'heure encore délicate,
Et que l'omnibus rentre à l'Odéon, impur
Le débauché glapit au carrefour obscur !
La mention "intérieur honnête" est à la rime du vers 4 chez Coppée, la mention "honnête intérieur", inversion moins spectaculaire "clairon suprême" devenant "Suprême Clairon", figure en premier hémistiche du vers 6. Mais cet "honnête intérieur", c'est l'intérieur bondé du "lourd omnibus" de la rive gauche mentionné au vers 4 justement, alors que chez Coppée il est question de la maisonnette de l'aiguilleur sujette au voyeurisme des passages du train. Dans une scène de foule, les gens ont de fortes chances de proposer un ensemble honnête d'apparence, c'est le postillon qui est lui dans une posture déshonnête. Il y a une inversion entre la maisonnette et le poste du postillon. Les symétries sont évidentes entre les deux poèmes, regard sur les engins de transport bondés et regard sur les isolés, l'aiguilleur dans sa maisonnette ou le postillon isolé des gens qu'ils transportent. Les équivoques obscènes du poème de Rimbaud contamineraient volontiers la lecture du dizain de Coppée. Je vous découpe ce passage sans rien réarranger :
 
[...]
Par la fenêtre on voit l'intérieur honnête,
Tel que le voyageur fiévreux doit l'envier.
C'est la femme parfois qui se tient au levier,
[...]
Chez Rimbaud, le "voyageur fiévreux", c'est le postillon lui-même. Dans son édition en Folio Classique, Cavallaro cite uniquement le vers qui contient la mention "l'intérieur honnête" et il ne fait pas les rapprochements plus poussés pour l'ensemble du dizain coppéen.
Mais, ce n'est pas tout.
Je suis en train de développer dans ma série en cours "François Coppée et Arthur Rimbaud" une analyse où je prévois de parler un peu de deux versants de la poésie coppéenne. Après le cas parnassien particulier du Reliquaire, Coppée a publié un recueil Intimités où on retrouve l'idée des débauches pas trop osées, mais licencieuses du poète, et puis il a publié un recueil Poëmes modernes où l'auteur tend à imaginer la valeur épique de la vie des humbles, ce qui sera continué avec le recueil précisément intitulé Les Humbles. Dans mon souvenir, je rapprochais aussi un peu "Etat de siège ?" de vers de pré-originales de poèmes des Humbles, mais je n'en traiterai pas ici. Le poème "Les Remembrances du vieillard idiot" est un peu la mixtion satirique du poète des deux premiers recueils avec l'auteur des Poëmes modernes, des futurs Humbles. C'est pour cela aussi que le titre "Les Remembrances du vieillard idiot" démarque une référence plus emphatique "Les Contemplations de Victor Hugo". Et la vie des médiocres est rabattue sur le sexuel dans ce long poème des "Remembrances". Mais j'en reviens à "Etat de siège ?" Ce dizain reprend donc des expressions à un dizain de Coppée, mais il reprend aussi le nom "gant" à la rime à la rime du poème III des Intimités, poème auquel il reprend aussi le mot "engelure" qui est à la rime chez Coppée, mais n'y est pas replacé par Rimbaud, sauf que dans "Etat de siège ?" "gant" et "engelure" sont dans le même second vers et si je vous cite les deux premiers vers c'est parce qu'il y a une troisième reprise à cerner dans la foulée, la répétition de la préposition "sous" :
 
Le pauvre postillon, sous le dais de ferblanc,
Chauffant une engelure énorme sous son gant,
[...]
 
Voici les vers à mentionner directement pour le poème des Intimités, je cite tout le début du poème qui fixe le cadre hivernal et qui explique le risque d'engelure avec présence à la rime du mot parent "gelée" :
 
Le soleil froid donnait un ton rose au grésil,
Et le ciel de novembre avait des airs d'avril.
Nous voulions profiter de la belle gelée.
Moi, chaudement vêtu, toi bien emmitouflée
Sous le manteau, sous la voilette et sous les gants,
Nous franchissions, parmi les couples élégants,
La porte de la blanche et joyeuse avenue,
Quand soudain jusqu'à nous une enfant presque nue
Et livide, tendant des fleurettes en main,
Accourut, se frayant à la hâte un chemin
Entre les beaux habits et les riches toilettes,
Nous offrir un petit bouquet de violettes.
[...]
Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce,
[...]
Ses pauvres petits doigts étaient pleins d'engelures.
Moi, je sentais le fin parfum de tes fourrures,
Je voyais ton cou rose et blanc sous la fanchon,
Et je touchais ta main chaude sous le manchon.
- Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ;
[...]
 En trois vers à peu près, le poète explique que cela lui a laissé un souvenir amer et qu'il est question pour lui désormais de faire l'aumône.
 Il est évident que Rimbaud joue à recréer différemment les contrastes du poème XIII des Intimités, des riches face à la pauvresse "presque nue" nous passons à l'opposition d'un intérieur d'omnibus où des gendarmes sont et celle de la débauche du postillon qui chauffe son engelure. Le couple chez Coppée franchit une porte d'avenue, et la petite arrive comme le train ou comme l'omnibus avec ce qu'elle a de choquant dans l'apparence.Notez aussi que le dizain de Rimbaud s'abandonne à plusieurs reprises : "sous son dais de ferblanc" et "sous son gant", mais il s'agit d'un écho à la répétition insistante de Coppée. Mais Rimbaud commence deux vers consécutifs par un "Et", et surtout il place deux fois la préposition "parmi" en début d'un second hémistiche, vers 3 et 6, à peu d'écart donc : "parmi la rive gauche", "parmi la verte ouate". Notez que la préposition "parmi" est elle devant la césure du vers qui suit immédiatement la mention "gants", du vers qui fait justement rimer "élégants" avec "gants". Je passe sur la mention commune de la douceur : douce ombre et voix douce. Vous avez relevé l'écho "pauvre postillon" et "pauvres petits doigts", je suppose, à chaque fois dans la proximité du nom "engelure(s)".
Mais vous avez remarqué que si Rimbaud parle d'une lune se berçant "parmi la verte ouate", Coppée parle d'un soleil froid de novembre qui donne un ton rose au grésil. Il est question d'une "belle gelée". Et justement pour composer "Etat de siège ?", Rimbaud s'est inspiré d'un autre poème des Intimités, la pièce VIII. Le poème VIII évoque un crépuscule triste et doux comme un adieu. Le poète décrit un "ciel sombre et bleu" sur lequel la nuit étend ses voiles. La deuxième séquence du poème nous ramène au couple du poète et de sa belle qui cherche un endroit pour échanger des propos tendres et des baisers. Et en parallèle à la mention de l'édit et de "l'heure encore délicate", nous avons droit à l'indignation des oiseaux dans leurs nids qui "Trouveront la musique, à cette heure, indiscrète" et à l'image de l'impur débauché qui glapit au carrefour obscur répond celle du chardonneret assez "débauché" 'Pour faire l'amour quand le soleil s'est couché".
Et, dans la foulée, Rimbaud s'est aussi inspiré du poème suivant, le XI, poème auquel Rimbaud a déjà repris l'hémistiche "les tilleuls sentent bon" qui figure dans "Roman". En voulant s'isoler, le flâneur est tombé sur un croquis obscène qu'il attribue à la "débauche impubère". Nous retrouvons l'idée de débauche, tandis que "impubère" semble une possible origine phonétique au choix de l'adjectif "impur" à la rime du vers 9 du dizain zutique.
Enfin, si "Etat de siège ?" se ponctue par la mention "carrefour obscur", il vaut la peine de relever deux mentions de la chambre obscure dans le recueil Intimités : "La chambre obscure et son étouffante atmopshère," dans le morceau I, et surtout le poème IV : "La chambre était obscure" au premier vers avec un récit de volupté terminé par le vers : "Et j'écoutais rouler les fiacres dans la rue." Juste après le vers d'intumescence : "Et que ma passion s'était encore accrue." Je songe à la chambre des "Poètes de sept ans" à ce sujet.
 Comment ça se fait qu'avec tous les moyens dont ils disposent, avec le nombre qu'ils sont face à moi, les rimbaldiens ne font pas toutes ces découvertes eux-mêmes ? Ils ont le temps, l'argent, les conditions de travail, surtout à Paris. Oui, la critique rimbaldienne a écrit des milliers de pages.