Hier, je traitais d'un point particulier du poème "Vagabonds". Le poète s'y décrit comme un vagabond en compagnie d'un "pitoyable frère" qu'il accable, mais le mot de la fin serait sa recherche du "lieu" et de la "formule". Cette recherche est en réalité elle-même renvoyée à un passé : "J'avais pris..." Les rimbaldiens qui commentent "Vagabonds" opposent Verlaine, le pitoyable frère, et Rimbaud, le narrateur. En réalité, Rimbaud se dénonce lui aussi comme un vagabond dupé par ses désirs à la fin amère de ce poème. Et je soulignais le paradoxe de vouloir être un vagabond en quête d'un lieu exclusif. Il y a d'autres énigmes dans "Vagabonds". Le passage entre guillemets, s'agit-il des propos du "pitoyable frère" tels quels ou de style indirect libre. Il y a l'emploi du pronom "je" à l'intérieur des guillemets, donc ce "je" est censé désigner le pauvre frère lui-même. Pourtant, en se réclamant d'une mise au point sur le style indirect libre faite par Guyaux mais que je n'ai pu consulter, en 2004, dans son édition critique des Illuminations, Pierre Brunel commente le passage entre guillemets comme les paroles en effet de Verlaine, mais avec la déformation du "Je" qui s'appliquerait à Rimbaud. En clair, que ce soit à l'intérieur des guillemets ou au-delà, le "je" désignerait toujours Rimbaud dans le poème "Vagabonds". Je trouve que ça ne va pas de soi, d'autant qu'il y a un conflit entre les discours : le "je" des guillemets parle de sa "faute" ("par ma faute"), tandis que le "je" en-dehors des guillemets précise que le "pauvre frère" lui attribue une "innocence". Quant à la ferveur de l'entreprise, il est clair que le narrateur n'est pas suspect de ne pas la prendre assez au sérieux puisqu'il parle de rendre son compagnon à un état primitif de fils du Soleil et puisqu'il s'agit au plan biographique de Rimbaud, celui-là même qui a enlevé Verlaine à son train-train quotidien le 7 juillet 1872. J'ai l'impression qu'il y a un contre-sens courant parmi les rimbaldiens sur le passage entre guillemets. Quant à savoir en quoi Verlaine est un satanique docteur, je me posais la question d'une relecture de "Crimen amoris" et de quelques contes diaboliques en vers du projet de recueil Cellulairement. Mais je n'ai pas le temps en ce moment de tout faire. Brunel, comme moi et beaucoup d'autres, relèvent que le poème "Laeti et errabundi" est une réponse à "Vagabonds", mais il ne voit pas les éléments importants à comparer. Il manque complètement la mention "ferveur" à la rime et surtout l'avant-dernier vers qui met en balance "patrie" et "bohème" en réponse à la question du lieu et de la formule. Notons que l'expression "bandes de musique" dans le poème "Kaléidoscope" à rapprocher de sa mention dans "Vagabonds" permet de penser à une autre quête du lieu et de la formule : "Dans une rue, au cœur d'une ville de rêve, / Ce sera comme quand [...]".
Un autre point m'a frappé, c'est la ressemblance grammaticale entre la première phrase de "Vagabonds" et un vers du "Prologue" de Jadis et Naguère : "Ces loisirs vous étaient dus" contre "Que d'atroces veillées je lui dus !"
Mais, en filigrane à ma lecture de "Vagabonds", je formulais que le poème avait l'air d'avoir été écrit après l'incarcération de Verlaine, puisque le récit parlait au passé du compagnonnage, tandis qu'en 1878 Verlaine s'énervait contre ce qu'il identifiait être dit de lui dans ce poème. J'imagine mal que le poème était admis par Verlaine alors qu'il vivait avec Rimbaud si cela le choquait à ce point.
Evidemment, je considère que Bienvenu a bien montré que les manuscrits des Illuminations ont été recopiés au début de l'année 1875. Je n'adhère pas en revanche à l'article récent d'Yves Reboul qui fait parler les lettres et suppose que Nouveau était clairement en charge de trouver un éditeur aux poèmes en prose de Rimbaud. Ce n'est de toute façon pas écrit dans les lettres en question. Ce n'est pas à Nouveau de faire toutes les démarches à la place du velléitaire Rimbaud. Mais, c'est aussi que les rimbaldiens croient que ce recopiage tardif favorise l'idée que les poèmes en prose ont bien été composés après Une saison en enfer. Je ne suis clairement pas de cet avis. Il y a un certain nombre de poèmes en prose qui ont été composés de juillet-août 1872 environ à mai 1873 : "A une Raison", "Nocturne vulgaire, "Vies", "Being Beauteaous", etc. Rimbaud a dû en composer une moitié avant Une saison en enfer, une moitié au-delà. Et c'est là qu'arrive le poème "Génie".
Dans "Génie", Rimbaud compose une pièce en prose qui imite quelque peu les longs poèmes lyriques avec un changement de strophe. Je pense en particulier à Lamartine, le poème "Le Lac" est dans ce cas et bien sûr il y a ses Harmonies poétiques et religieuses. On peut penser aussi à quelques poèmes de Victor Hugo.
En gros, le poème "Génie" a plusieurs alinéas d'une étendue de prose confortable, mais il y a une séquence qui contraste nettement de huit alinéas brefs qui forment une séquence lyrique au sein du poème, et au-delà de la variation de quantité des alinéas nous repérons des anaphores lyriques avec des interjections en "Ô" et une anaphore de quatre alinéas commençant par des déterminants possessifs qui sont enchâssés dans les quatre alinéas commençant par l'interjection "Ô", et il faut y ajouter les effets des phrases nominales. Rimbaud a donc trouvé des moyens formels pour souligner comme poétique un texte en prose.
Dans cette série, Rimbaud a également écrit ceci : "l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues". L'orgueil est un péché capital qui s'oppose à la vertu théologale de la charité, ici déclinée au pluriel. Or, "charités perdues" est clairement un jeu de mots avec l'expression "perdu d'orgueil", d'autant que c'est précisément la mention : "l'orgueil" qui lance cette phrase nominale terminée par la mention "perdues".
Si on ne prête pas à Rimbaud une gratuité dans ses discours, je ne vois pas comment "Génie" pourrait être une composition postérieure à Une saison en enfer. Dans "Nuit de l'enfer", le poète dénonce son "orgueil" explicitement et cela revient dans "Adieu" où il dit qu'il va demander pardon pour s'être nourri de mensonge.
Il est évident que "Génie" est écrit à la manière d'un contre-évangile agressif : "Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel...", "Il nous a connus tous et nous a tous aimés !" Notons que Rimbaud a tendance à se référer à l'alexandrin quand il s'exalte de conviction pour ce contre-évangile : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout !", "Ta tête se détourne ; - le nouvel amour !" "C'est aussi simple qu'une phrase musicale", "Il nous a connus tous et nous a tous aimés !" Et je n'hésite pas à comparer la forme conjuguée "ira(s]" : "Il ne s'en ira pas" et "qui t'en iras partout !"
Le poème "Génie" commence par une série d'équations où nous retrouvons la notion central d'un amour à réinventer. N'en déplaise à Cornulier, Rimbaud joue clairement sur la syllabation dans ce récit en prose : "Il est l'affection (5) et le présent (4)", "Il est l'affection (5) et l'avenir (4)" et si Rimbaud évite de dire "Il est l'affection et le passé", d'un côté il diffracte la référence à la combinaison 5 et 4 syllabes : "Il est l'amour [...] et l'éternité", 4 et 5 avec "amour" en équivalent de "affection" et "éternité" en sublimation du couple présent et avenir, d'un autre côté Rimbaud joue à évoquer malgré tout ce couple dans "la force et l'amour [...] que nous voyons passer [...]".
Je suis fort tenté de lire une combinaison 5 et alexandrin redoublée dans la séquence suivante :
la force et l'amour (5), que nous debout dans les rages et les ennuis, (12) nous voyons passer (5) dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase. (12)
Cela ne sera jamais admis par les rimbaldiens dans la mesure où ils taxeront automatiquement d'artificiel le rejet de "rages" dans le premier groupe de douze syllabes, puisque la césure passerait après "dans les". Mais je suis bien convaincu de ne pas me tromper, et comme Cornulier et tous les métriciens et tous les rimbaldiens ont échoué à faire le constat mathématique imparable des enjambements de mots réservés au milieu de poème dans "Juillet" et "Mémoire"/."Famille maudite", ils sont de toute façon en-dehors du bon sens, pourtant en principe la chose la mieux partagée du monde selon Descartes.
Je remarque que dans le second alinéa avec l'émiettement 4-5 pour "Il est l'amour [...] et- l'éternité", on a une suite de deux fois cinq syllabes dans "mesure parfaite et réinventée", là où on figure le mot "'mesure", puis nous avons "raison merveilleuse et imprévue" qui casse la symétrie 55, mais en revenant au moule 54 de "Il est l'affection et le présent", "Il est l'affection et l'avenir", cassure qui a lieu au point d'occurrence de l'adjectif "imprévue" qui qualifie le mot "raison". Pour sa part, "machine aimée des qualités fatales" ressemble à un décasyllabe littéraire à césure épique.
Bizarrement, un des rares poèmes en prose où Rimbaud semble jouer avec le décompte des syllabes en début de poème n'est autre que "Conte" : "Un Prince était vexé (6) de ne s'être employé (6) jamais (2) qu'à la perfection (6 si on fait une diérèse) des générosités (6) vulgaires (2)." La distribution marquée des "é" et "è" plaide assez clairement pour un fait exprès qui permet au plan de la prosodie d'accentuer "jamais" et "vulgaires". Il y a un relief de lecture affectée qui s'impose à nous.
Mais, quoi que vous pensiez de ces jeux sur les quantités syllabiques, il y a le propos tenu : "Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée". C'est exactement ce que dit la Vierge folle" de l'Epoux infernal : "L'amour est à réinventer, on le sait." Et on peut aller plus loin. Il est question de chercher à "changer la vie" pour l'Epoux infernal et dans "Génie" d'un être qui nous aime "pour sa vie infinie". Le poème "Vies" parle d'une découverte d'une sorte de "clef de l'amour" et ce pluriel "vies" est déployé dans "Alchimie du verbe". Mais, quel peut être cet amour ? Un principe simple consiste à le confronter à ce que le poète rejette. Dans "Génie", il est dit "arrière" à ces âges et ces "ménages" et on peut alors songer au poème en vers "Jeune ménage", mais dans "Vierge folle", On apprend que l'Epoux infernal rejette lui aussi le ménage, plus précisément l'artificialité du mariage avec "position assurée" qui équivaut à "position gagnée", semblant justifier ensuite de mettre cœur et beauté de côté ensuite. Et l'échec de la Vierge folle fera ensuite s'exclamer ainsi le narrateur de la Saison : "Drôle de ménage !"
Par quel tour de passe-passe, les rimbaldiens ne voient-ils pas que "Génie" souffre de la remise en cause du récit Une saison en enfer ?
Certes, parfois, on peut relativiser. Par exemple, on peut toujours soutenir que dans la clausule : "La musique savante manque à notre désir"[,] l'espoir n'est pas mort. On peut apprécier sur un autre plan d'ironie la phrase à la fin de "Villes" : "Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d'où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?" Mais il y a des limites à ce petit jeu.
Evidemment, "Génie" et "Vies" sont conservés au-delà de la mise sous presse d'Une saison en enfer. Il convient dès lors de méditer sur les jeux de miroir entre poèmes au sein des Illuminations. Rimbaud a tenu à laisser se maintenir ces tensions entre ses différents poèmes...