mercredi 4 février 2026

Les Poètes de sept ans et Hugo, la figure de la Mère !

Il y a un fait qui m'a toujours frappé à la lecture du poème "Les Poètes de sept ans" qui est placé au début de la lettre à Demeny du 10 juin 1871, c'est son apparence de poème grandiloquent à la manière de Victor Hugo.
L'ouverture du poème est fortement rhétorique :
 
Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
 
On pense inévitablement aux Fleurs du Mal de Baudelaire avec la préposition "sous" suspendue à la césure au troisième vers et cette grandiloquence satirique en vers qui rappelle le poème "Bénédiction", puisque la Mère ne comprend pas son enfant et s'enferme dans une fierté dérisoire, fierté qui est réécrite par l'enfant : entrevers "Très / Intelligent" qui suit. Et une bascule effraie la mère quand le poète s'intéresse aux "idiots". Mais, au-delà de la référence baudelairienne, la référence hugolienne est encore une fois bien envisageable. En général, quand il est question de sources, on s'intéresse à une configuration rare de mots, de rimes, ou bien à un mot plutôt rare lui-même en tant que tel. Ici, l'attaque du poème : "Et la Mère" peut être sujet d'une recherche des sources malgré sa banalité, il y a l'emphase singulière à cette entame qui joue, et puis au plan de la mise en scène du récit il y a autre chose de plus discret, mais de non moins présent et articulé.
Rimbaud a fait le choix de partir d'une description d'une relation entre une mère et son fils pour ensuite s'en éloigner et affirmer ce qu'il est au contraire devenu, et il s'agit donc d'un poème qui confronte le passé à un présent. Le paradoxe, c'est que Rimbaud, étant encore particulièrement jeune quand il écrit à Demeny, seize ans et demi, il va se référer à un passé d'enfant de sept ans.
Hugo était coutumier de poèmes lyriques où il rappelait son enfance et faisait le point sur ce qu'il était devenu par la suite, et il mettait inévitablement en scène sa mère en tant que bienveillante et scrupuleuse éducatrice. Pour moi, le poème de Rimbaud est en partie pensé comme le contrepoint à de tels poèmes de Victor Hugo. Certains poèmes de ce genre figurent dans le recueil Les Contemplations et je voudrais citer ici le poème "Aux feuillantines" qui est la dixième pièce du cinquième livre du recueil intitulé "En marche". Ce cinquième livre contient aussi les pièces enchaînées "Ecrit en 1846" et "Ecrit en 1855".
Le poème "Aux feuillantines" est transcrit en faux-tercets, alors qu'il s'agit en réalité de sizains. C'est le principe repris par Rimbaud dans la composition de son poème "Les Effarés", principe repris aussi auparavant par Verlaine, et principe que conspuait Banville dans son Petit traité de versification. Mais le premier faux-tercet est intéressant à comparer avec l'attaque des "Poètes de sept ans" :
 
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait : Jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.
Les propos de la mère ont quelque chose de la promulgation du devoir, mais cela contraste plus que sensiblement avec les exigences pour lesquelles le poète de sept ans se retrouve à suer d'obéissance. Plus discrètement, on constate un symétrique mouvement de retrait. La Mère a donné ses ordres et laisse jouer les enfants, tandis que dans l'autre la Mère s'en va, satisfaite, d'une mission accomplie, mais elle n'a pas donné de consigne aux instants libres de l'enfant qu'elle asservit au "livre du devoir". La première mère ne voit pas, mais fait confiance, la deuxième ne voit pas ce qui échappe à l'éducation qu'elle prétend exercer.
Le poète de sept ans a pour refuge sa chambre, les latrines et un coin où il rencontre la fille des ouvriers d'à côté, les trois enfants Hugo ont pour retrait le "grenier du couvent" avec ceci de paradoxal qu'ils y montent, le verbe "monter" étant choisi par la mère pour fixer un des interdits : "monter aux échelles". Il va se soi que la montée au "grenier du couvent" n'est pas interdite en soi, ce sera la montée bénie, et justement par cette opération les enfants découvrent un livre noir qui n'est autre que la Bible et ce livre avec ses récits va les fasciner. C'est l'exact contrepoint du poète de sept ans qui après la répugnance du "livre du devoir" qui semble bien désigner déjà la Bible elle-même déclare plus loin qu'il déteste la lecture de sa Bible à la tranche vert-chou. On peut aussi comparer l'odeur de ce vieux livre qui sent l'encensoir aux odeurs que chérit le poète de sept ans, et qui sont moins châtiées.
Notons aussi dans la logique narrative du poème hugolien que la Bible amène à oublier le jeu au profit de la lecture. Evidemment, Rimbaud fournit le modèle inverse de répugnance envers la Bible.
Il y a un autre passage de Victor Hugo, célèbre aussi car souvent cité dans des chroniques ou biographies sur Victor Hugo, c'est les derniers vers du poème "Mon enfance" du recueil Odes et ballades :
 
[...]
Et ma mère, en secret observant tous mes pas,
Pleurait et souriait, disant : C'est une fée
   Qui lui parle et qu'on ne voit pas !
Nous retrouvons la séquence équivalente en attaque de phrase : "Et ma mère", pour "Et la Mère". Nous avons l'opposition entre la Mère qui part sans rien voir, et celle de Victor Hugo qui surveille discrètement son fils. Elle ne voit pas directement cette fée qu'elle imagine, mais elle identifie une évolution guidée de son enfant. Nous retrouvons la bienveillance de l'amour maternel : "Pleurait et souriait" ce qui manque au poète de sept ans, et nous avons enfin à nouveau le verbe de parole "dire" comme dans "Aux feuillantines". Dans "Aux feuillantines", ce verbe introduisait les paroles du devoir à suivre. Ici, la mère ne s'adresse qu'à elle-même et apprécie la valeur positive de la voie suivie par son enfant, quand dans "Les Poètes de sept ans" la Mère a moins parlé que fait lire "le livre du devoir" et se retire sans aucune conscience de ce qui peut germer en l'esprit de son enfant.
Je n'ai pas conduit d'investigations systématiques. Je ne parle que de deux poèmes de Victor Hugo que je songe spontanément à rapprocher du cas des "Poètes de sept ans".
Maintenant, il y a aussi la question de la prairie amoureuse au sein des "Poètes de sept ans". Je pense que là encore il y a une profusion de sources hugoliennes à explorer. J'y pense quand je lis les poèmes de Victor Hugo, mais comme cela reste suggestif et demanderait une étude appliquée je ne rapporte jamais rien à ce sujet, mais ça viendra. Je prends un exemple. Un des poèmes les plus célèbres des Odes et ballades n'est autre que "Au vallon de Chérizy", pièce saturée d'influences de Lamartine et de petits traits traditionnels des grands poèmes de l'histoire de la poésie française, mais je ne vais pas entrer dans ce type d'analyse, même si cela invite à considérer que le motif de la "praire amoureuse" chez Rimbaud renvoie à un motif qui va au-delà du seul Victor Hugo, impliquant Lamartine et d'autres poètes.
Le poète se réfugie en solitaire dans la Nature et il lui confie son déploiement existentiel :
 
[...]
 
Son sort est l'abandon ; et sa vie isolée
Ressemble au noir cyprès qui croît dans la vallée.
Loin de lui, le lys vierge ouvre au jour son bouton ;
Et jamais, égayant son ombre malheureuse,
             Une jeune vigne amoureuse
A ses sombres rameaux n'enlace un vert feston.
 
[...]
 
Isolés comme lui, mais plus que lui tranquilles,
              Arbres, gazons, riants asiles,
Sauvez ce malheureux du regard des humains !
Ruisseaux, livrez vos bords, ouvrez vos flots dociles
A ses pieds qu'a souillés la fange de leurs villes,
              Et la poudre de leurs chemins !
 
Ah ! laissez-lui chanter, consolé sous vos ombres,
Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres,
La vierge au front si pur,  au sourire si beau !
Si pour l'hymen d'un jour c'est en vain qu'il appelle,
Laissez du moins rêver à son âme immortelle
             L'éternel hymen du tombeau !
 
[...]
Beau vallon où l'on trouve un écho pour sa plainte,
             Bois heureux où l'on souffre en paix !
Heureux qui peut, au sein du vallon solitaire,
Naître, vivre et mourir dans le champ paternel !
             Il ne connaît rien de la terre,
             Et ne voit jamais que le ciel !
 Je ne parle pas ici d'une source où on peut identifier des éléments repris par Rimbaud ou auxquels il semblerait directement répondre. Je parle de ce romantisme d'exaltation de soi se confiant à une Nature pourvoyeuse d'amour et menant à une idée d'au-delà idéal. Le poème "Les Poètes de sept ans" n'est pas une pièce parnassienne, mais une pièce romantique dans la lignée de Lamartine, Hugo et Baudelaire, avec bien sûr une certaine rupture de filiation avec le christianisme de Lamartine et Hugo.
Il me faudrait bien sûr approfondir mon enquête, d'autant que je me suis gardé ici de préciser le sens que spontanément je donne aux vers des "Poètes de sept ans"...
 
***
 
EDITE 15h30 :
 
 Dans Les Feuilles d'automne, le poème "Souvenir d'enfance" offre une image de mère aux doux yeux qui s'effaire de l'intérêt de son fils pour la légende napoléonienne et aussi de la menace physique de la foule sur son petit enfant. Dans "Les Poètes de sept ans", la mère liée au "bleu regard" s'effraie de l'intérêt de son fils pour la lie de la société.
 
Mais ma mère aux doux yeux, qui souvent s'effrayait
En m'entendant parler guerre, assauts et batailles,
Craignait pour moi la foule, à cause de ma taille. 
Notons qu'on peut aussi comparer un autre passage des "Poètes de sept ans" avec un autre passage de "Souvenir d'enfance", puisque Victor Hugo parmi la foule voit passer "un homme souverain" et en parle "le soir, curieux," à son père, tandis que le poète de sept ans admire les émeutiers le soir. Il y a un véritable contrepoint esquissé entre les deux poèmes.

Le 14 septembre 1872, la revue La Renaissance littéraire et artistique commémorait perfidement le premier anniversaire de la révélation Rimbaud !

En juin 1871, Rimbaud envoie au poète douaisien Paul Demeny une lettre qui est un peu dans le prolongement de la grande lettre "du voyant" qu'il lui a adressée le 15 mai. Ce prolongement est facile à confirmer, puisque non seulement la lettre contient à nouveau trois poèmes mais elle inclut une nouvelle version du "Cœur supplicié", intitulée "Le Cœur du pitre", poème exclusif de l'autre lettre "du voyant" envoyée au professeur Izambard le 13 mai. Et cette lettre du 10 juin 1871 envoyée à Paul Demeny contient deux poèmes qui seraient demeurés inconnus du public autrement : "Les Poètes de sept ans" et  "Les Pauvres à l'Eglise", deux poèmes dont nous ne connaissons aucun autre état manuscrit. Le poème "Les Poètes de sept ans" ouvre la lettre, ce qui lui confère un relief plutôt saisissant, mais, avant d'en parler dans un prochain article, je me permets ici un petit développement conjectural à propos de cette lettre à Demeny et de la publication du poème "Les Corbeaux" dans la revue La Renaissance littéraire et artistique.
Je ne vais pas revenir sur le fait que la critique rimbaldienne ait commis l'erreur immense de considérer que Rimbaud avait une relation privilégiée à Demeny à cause de l'important dossier de lettres et poèmes qui nous est parvenu grâce à lui. Il est évident qu'Izambard a pratiqué la rétention d'informations, n'a pas divulgué toutes ses lettres, alors même que nous savons qu'il en a reçu d'autres, Izambard nous en faisant explicitement part de toute façon. Il est évident que la grande lettre du 15 mai reprend tout ce que Rimbaud avait pu écrire auparavant à Izambard, le seul destinataire qui avait une vraie importance de confident jusque-là, et que, par défaut, nous ne pouvons faire de rapprochements qu'avec un court extrait de ces échanges, en l'occurrence avec la lettre du 13 mai 1871. Izambard a revendiqué l'envoi du poème "Mes Petites amoureuses" dans une autre version, l'envoi d'un panorama désinvolte de la littérature française. Enfin, par les articles d'Izambard réunis dans le livre Rimbaud tel que je l'ai connu, nous comprenons qu'il critiquait la part provocatrice obscènes des poèmes de Rimbaud dès 1870 et qu'à Douai en octobre 1870 il avait le rôle de ramener Rimbaud chez sa mère, ce qui mettait une barrière à une complicité littéraire où Izambard aurait joui du même dossier de copies au propre de poèmes que Demeny. Cette fois, la digression part sur une idée nouvelle de ma part. Au-delà de mai, les échanges avec Izambard se raréfient, ils cesseront visiblement peu de temps après. Les lettres envoyées à Verlaine ne nous sont pas parvenues, n'ont sans doute pas été conservées, on pense à la belle-famille Mauté de Fleurville... Il nous manque évidemment les échanges épistolaires à Charleville même, avec sans doute Deverrière, ou bien avec les journaux locaux. Mais Rimbaud aborde une nouvelle étape épistolaire dont Verlaine était l'élément clef, puisque c'est par cette relation que tout va basculer et que Rimbaud va se retrouver à Paris en septembre 1871.
Mais, en juin 1871, Rimbaud a écrit au poète provençal, Jean Aicard, en lui envoyant une version du poème de 1870, "Les Effarés". Il s'agit visiblement d'une prise de contact littéraire. Il n'est pas question d'Aicard dans la lettre à Demeny, ni d'un essai de mise en relation. En août 1871, Rimbaud écrira à nouveau à Banville. Rimbaud essaie de tisser un réseau de relations littéraires. Or, un fait m'a frappé en ce qui concerne cet envoi à Jean Aicard. Il y a une personne précise qui fait le lien entre Aicard et Verlaine, c'est Léon Valade. Léon Valade et Jean Aicard seront tous deux des piliers de La Renaissance littéraire et artistique, Valade était un collègue de Verlaine et de Mérat à l'Hôtel de Ville à Paris comme il sera avec Verlaine et Rimbaud l'un des membres les plus actifs du Zutisme en octobre et novembre 1871. D'ailleurs, Léon Valade conservait avec lui l'Album zutique et non pas Charles Cros comme le prétendent à tort les rimbaldiens, puisque sur l'Album zutique nous avons des contributions à des dates où Cros est en Italie, et des contributions dédiées à Léon Valade. Comme Rimbaud a écrit à Jean Aicard et comme il a associé Mérat et Verlaine comme les deux voyants de la nouvelle école, j'imagine que Rimbaud a rencontré non seulement André Gill à Paris en février-mars 1871, mais aussi Léon Valade. Cependant, un fait aussi me paraît curieux et est la raison de ma digression. Rimbaud a écrit au même mois de juin 1871 à Demeny et à Aicard. Dans le cas de Demeny, les échanges ne vont guère se poursuivre, mais il s'agit d'une dernière flamme d'entretien de cette relation littéraire clef, et pour Aicard c'est une tentative de début de relation avec une personne susceptible de le publier un jour. Aicard sera le directeur-gérant de La Renaissance littéraire et artistique et il faut ajouter que Jean Aicard fait partie du groupe du Coin de table peint par Fantin-Latour avec Verlaine, Rimbaud, Valade et Blémont. Il faut même préciser qu'initialement Albert Mérat devait figurer sur ce tableau, et qu'un portrait de lui avait été peint à cet effet, sauf qu'il fut reporté sur un autre tableau exposé au Salon de 1872 et objet de moqueries dans des contributions disons "tardives" de l'Album zutique, contributions de mai 1872, quand les contributions rimbaldiennes cessèrent en novembre 1871. Rimbaud écrit à Jean Aicard et à Paul Verlaine, il mentionné Mérat comme du seul nouveau voyant avec Verlaine. Il a rencontré André Gill et recherché l'adresse de Vermersch, l'inventeur du mot "Zutisme" (article du  blog de Bienvenu à consulter à ce sujet). Donc, il ne faut pas croire que l'aventure du Zutisme et de la revue ont pour Rimbaud une genèse qui ne date que de son arrivée à Paris ! Il y a une genèse dont nous possédons que de rares indices pour les mois de février à juin 1871.
Toutefois, Demeny vient mettre son grain de sel dans cette affaire, puisqu'il a lui aussi un rôle dans une petite librairie qui désespère d'être concurrente de l'éditeur Lemerre et surtout parce que Demeny a publié un poème dans La Renaissance littéraire et artistique à peu près au même moment que le poème "Les Corbeaux" de Rimbaud a été publié. Le poème "Les Corbeaux" de Rimbaud a été publié dans le numéro du 14 septembre 1872, à l'insu de Rimbaud qui est en Angleterre à ce moment-là. C'est Verlaine qui a précisé que cela s'est déroulé à l'insu de Rimbaud et cela tombe tellement sous le sens qu'on ne comprend pas comment les rimbaldiens peuvent s'autoriser consensuellement de prétendre que Rimbaud a composé le poème en Angleterre, en moins de sept jours, ou en Belgique les sept jours précédant son départ pour... l'Angleterre (et non Paris), afin de faire publier une composition toute fraîche dans la revue. Il aurait envoyé le poème par la poste. Non, le poème est de toute évidence assez ancien, il fournit des vers à la versification traditionnelle, mentionne l'actualité de l'hiver, et doit avoir été composé selon ces indices en février ou mars 1872, période à laquelle, de fait, Rimbaud n'a pas encore tourné le dos aux gens qui animeront la revue.
Mais il n'y a pas que le débat sur le contenu des "Corbeaux" et sa datation qui peuvent retenir l'attention. Le numéro du 14 septembre 1872 offre un cas curieux. La section "Poésie" est comme toujours assez brève. Elle rassemble de courts poèmes de quatre auteurs, ce qui est déjà d'une certaine extension. Ces poèmes tiennent en un peu moins de trois colonnes à cheval sur deux pages de la revue. Et ce qui est impressionnant, c'est que des contributions d'Albert Mérat et d'Arthur Rimbaud s'y côtoient. Le sonnet en vers de sept syllabes de J. Lazare clôt la série, il s'intitule "Le Pitre", titre qui fait un peu songer au "Coeur du pitre" de Rimbaud et aussi à un sonnet de Verlaine, précisément celui qui figure dans le volume collectif de 1869 Sonnets et eaux-fortes. Je ne sais même pas qui est ce "J. Lazare", soupçonnant l'emploi d'un pseudonyme. Le poème "Les Corbeaux" vient en avant-dernier, tandis que deux contributions de Mérat ouvre cette série : "Venise" et "L'Arno". Mérat a effectué un voyage en Italie qui nous a valu un recueil Les Villes de marbre  paru en 1869, et il existe des poèmes non repris dans ce recueil qui ont été publiés en revue, mais je ne sais plus laquelle.
Les trois contributions de Valéry Vernier séparent les poèmes de Mérat et le poème de Rimbaud du parfait vis-à-vis. Et c'est assez étonnant, parce que Mérat a protesté pour ne pas figurer sur le tableau du Coin de table en présence d'Arthur Rimbaud. On dirait qu'une sorte de perfidie a été orchestrée dans l'élaboration de cette rubrique "Poésie" dans le numéro du 14 septembre 1872. Et il se trouve que les trois poèmes de Valéry Vernier sont tout comme la contribution signée "J. Lazare", Lazare étant un symbole de résurrection, des sonnets en vers courts : "Le Chocolat", "Le Café" et "Le Thé". Il y a une petite nuance, nous avons trois sonnets en vers de huit syllabes pour Vernier, schéma courant, tandis que J. Lazare fournit un cas plus rare de sonnet en vers de sept syllabes, modèle qui était celui de Camille Pelletant face au "Sonnet du Trou du Cul" dans l'Album zutique. Pour rappel, le poème "Les Corbeaux" est en sizain d'octosyllabes et les deux poèmes de Mérat sont en alexandrins et en discours de rimes plates (18 et 32 vers). Né en 1828, Valéry Vernier est un poète mineur bien antérieure à la génération parnassienne dont plusieurs poètes sont nés vers 1842, 1844 pour Verlaine.
Le sonnet de Lazare concilie trois faits étonnants : le sonnet en vers de sept syllabes, la mention du mot "pitre" et le nom de plume symbolique "Lazare". Le poème est clairement d'allure zutique par ailleurs et ressemble un peu au persiflage et au mouvement du sonnet "Le Pitre" de Verlaine, mais sur un mode plus caricatural et comique.
Le numéro du 14 septembre 1872 offre d'autres faits étonnants. L'unique poème, ou pour être plus précis en contexte, le premier poème de Rimbaud publié dans la revue l'est à un an de distance de son arrivée à Paris ! On dirait presque une blague. Finalement, il aura fallu moins d'un an, à quelques jours près tout de même, pour qu'on daigne publier une pièce de l'enfant terrible. Je ne sais pas le jour précis de l'arrivée de Rimbaud à Paris, mais c'était à la mi-septembre selon les documents et biographies.
Le numéro du 14 septembre 1872 contient un autre document étonnant. Il poursuit une rubrique intitulée "Têtes d'artistes", ce qui me fait penser à la tête de Mérat "décapitée" en peinture si on peut dire et objet à ce titre de blagues dans l'Album zutique. J'ai l'air de créer du lien gratuit, mais il se trouve que dans cette rubrique nous avons un chapitre II sur Jules Simon et surtout un chapitre III sur André Gill, un membre du Zutisme à l'époque de présence rimbaldienne, et précisément celui qui a hébergé Rimbaud à Paris en février-mars 1871. Et comme si cela ne suffisait pas, la première rubrique "Choses de la semaine" est signée "Ludovic Hans", le pseudonyme anticommnuard d'Armand Silvestre, la cible zutique du quatrain "Lys" de Rimbaud.
J'hésite à citer les "Veuillotades" de Silvius à la fin de ce numéro, mais il reste peu d'autres éléments dans ce numéro, et on sent comme une concentration de personnes qui ont du sens pour la vie littéraire de Rimbaud à Paris. On dirait une provocation à voir rassembler ainsi Rimbaud à côté d'Armand Silvestre, d'Albert Mérat surtout, avec une rubrique sur André Gill et ce sonnet "Le Pitre" de J. Lazare. On dirait que ce rassemblement a amusé son chef d'orchestre. Et cette date du 14 septembre 1872 pour la publication est la cerise sur le gâteau, on fête l'anniversaire de la révélation Rimbaud.
Et comme si cela ne suffisait pas, deux numéros auparavant, dans la livraison du 31 août 1871, Paul Demeny a l'honneur de paraître avant Rimbaud dans la revue avec la pièce "Brouillards du matin". Notez que cela virant au délire le sonnet en vers de dix syllabes de chanson (deux hémistiches de cinq syllabes) de Demeny est suivi par un poème d'Auguste Baluffe qui s'intitule "La Mère des orphelins"... Décidément ! Il faut évidemment faire la part des coïncidences et du fait exprès. On dirait tout de même qu'il y a un sujet à creuser.

lundi 2 février 2026

Les épreuves de Vanier à son édition des Poésies complètes de 1895 (fac-similé en ligne)

Voici un document rimbaldien peu connu, bien que je l'aie déjà cité dans mon article "Mais que sont devenus les manuscrits de 'Paris se repeuple' ?" Et cela intéresse les études des manuscrits autographes de "Fairy" et de "Promontoire" dont je parlais encore dans le précédent article !
Sur le site Gallica de la BNF, il est possible de consulter une édition fac-similaire des Poésies complètes d'Arthur Rimbaud préfacée par Verlaine de 1895. Vanier a publié une première édition de textes de Rimbaud en 1892 : Poèmes. Les Illuminations et Une saison en enfer. En 1895, hélas fort peu de temps avant le décès de Verlaine, il publie un volume complémentaire qui s'intitule Poésies complètes qui reprend en gros les poésies en vers, tout le dossier de poèmes en vers publiés dans le Reliquaire de Darzens et Genonceaux, et il allonge cela de quelques inédits, la fameuse suite de poèmes en prose qui clôt Les Illuminations du côté des seuls poèmes en prose : "Fairy", "Guerre", "Génie", "Jeunesse" et "Solde". L'expression "Poésies complètes" n'a de sens que si on exclut les poèmes en vers "nouvelle manière", cas à part de "Tête de faune" et si on s'en tient à l'association traditionnelle entre les vers et la poésie, mais il y a une sorte d'annexe avec nos quelques poèmes en prose.
Pour créer cette édition de 1895, Vanier a récupéré plusieurs exemplaires du Reliquaire de Darzens. Il les annotés pour les transformer en son propre produit. Il y a un premier exemplaire annoté et toujours relié du Reliquaire dont le fac-similé n'est pas disponible en ligne et qui est conservé à la Bibliothèque royale de Belgique à Bruxelles et qu'on appelle familièrement l'Albertine. J'ai déjà parlé de ce précieux exemplaire annoté dans mon article : "Mais que sont devenus les manuscrits de 'Paris se repeuple' " et j'ai un appareil photographique numérique qui contient plusieurs photographies que je voudrais mettre en ligne, mais il me manque un câble adapté et une batterie pour le faire. Ce volume conservé à Bruxelles contient par exemple des quatrains manuscrits de la seconde version connue de "Paris se repeuple", celle qui s'intitule "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple". Comme aucun manuscrit de "Paris se repeuple" n'est parvenu jusqu'à nous, en principe Steve Murphy aurait dû fournir le manuscrit de ces quatrains manuscrits dans son tome IV des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud chez Honoré Champion qui contient les fac-similés des écrits de Rimbaud, en incluant bien évidemment des éléments allographes comme les copies faites par Verlaine. On sait qu'il y a des variantes en conflit entre les deux versions imprimées connues de "Paris se repeuple", sans parler des vers cités dans Les Poètes maudits, et par conséquent il nous faut traiter l'information à la source pour ce qui est de la version intitulée "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", lequel poème est une création hybride à partir de l'exemplaire annoté conservé à Bruxelles, et évidemment il faut confronter aussi ce document aux épreuves de Vanier en juillet et août 1895, comme à l'édition finale de cette seconde version imprimée connue du poème.
A défaut, je vais parler ici des épreuves dont le fac-similé est en ligne et vous pourrez vous-même procéder aux vérifications à partir d'internet, puisque je vais vous donner les liens.
 
Commençons !
Sur le site Gallica, il y a si je ne m'abuse deux entrées pour l'édition de 1895, mais si vous faites bien attention vous constatez que l'une renvoie à l'édition elle-même et que l'autre vous faire découvrir les épreuves. En réalité, il y en a une troisième au moins, puisque je suis encore tombé sur un fac-similé d'une photocopie d'une partie des épreuves du document que je vais étudier ci-dessous !
 
 
Il s'agit d'un document numérique de 359 pages, je parle bien des pages en tant que photographies numériques.
Sur le contreplat supérieur, vous avez un petit autocollant informatif : "Pierre Bérès Paris", ce collectionneur est donc impliqué dans le cheminement du document. Dans les premières photographies, vous avez un document dactylographié un peu vieillot. il vous livre des informations sur ce document en maroquin janséniste bleu, précise que Vanier reprend l'édition du Reliquaire expurgée de trois poèmes apocryphes et parmi d'autres informations vous avez ceci qui est souligné : "Exemplaire d'épreuves, en double jeu, portant de nombreuses corrections autographes de Verlaine et de Vanier."
Cette fiche précise que le premier jeu d'épreuves de juillet 1895 portait toujours le titre "Reliquaire", le titre n'a été changé que sur le second jeu d'épreuves de septembre 1895. On le verra plus loin, mais il y a aussi un cachet d'août 1895. Le premier jeu d'épreuves contenait toujours la préface initiale du Reliquaire, elle est remplacée par celle de Verlaine sur le second jeu.
Pour ces jeux d'épreuves, je pense que deux exemplaires du Reliquaire ont été utilisés. Vanier en aurait arraché les pages systématiquement, mais certaines pages sont modifiées par rapport au Reliquaire, en tout cas la page de faux-titre où figure le nom de l'éditeur "Léon Vanier". Ainsi, je préfère ne rien affirmer. J'ai un doute sur le fait que toutes les pages d'épreuves aient été imprimées par Vanier, surtout quand je vois l'état de certains bords des feuilles d'épreuves.
Quelques photographies plus loin, nous avons une page avec la mention "Reliquaire" où figure le cachet "1e épreuve 17 juillet 1895 à Evreux" avec cette précision "Imprimerie de Ch. Hérissey". Nous avons ensuite la page de faux-titre plus détaillée où là clairement il s'agit d'une page imprimée par Vanier lui-même qui a remplacé le nom de l'éditeur de 1891 par le sien, et la page est datée de 1895 également.
 
 
Sur le premier jeu d'épreuves, la préface de Darzens ne fait l'objet d'aucune retouche, les corrections ne concernent que les poèmes en vers. Cela commence avec le poème "Les Etrennes des orphelins" qui fait l'objet de pas mal de corrections et la première page est surmontée du cachet "1e épreuve 19 juillet 1895". On voit que le dossier a été communiqué par tranches à l'imprimeur, puisque nous passons du 17 au 19 juillet.
 

 
Sur la page suivante, le titre "Reliquaire" imprimé en majuscule en haut de page est biffé au crayon bleu et remplacé par la mention "Poésies complètes" à l'encre (brune ?). Cette correction va suivre son cours tout le long du premier jeu d'épreuves concernant les poésies en vers de Rimbaud.
En gros, le 17 juillet, un jeu d'épreuves à part pour la préface de Darzens et la page de faux-titre a été communiqué où le titre Reliquaire semblait devoir être adopté, mais dès le 19 juillet les mentions "Reliquaire" sont systématiquement biffées au profit de la mention qui sera définitive "Poésies complètes". A cette aune, même si sur le premier jeu d'épreuves, il y a deux pages disons "de faux-titre" avec la mention Reliquaire, deux jours plus tard, il est manifeste que ce titre n'est pas considéré comme valable. Il faut se garder de croire que le titre "Reliquaire" était considéré comme adopté par Vanier le 17 juillet, il pouvait s'agir d'un titre par défaut. Du moins, la réflexion pour changer le titre était déjà en cours. Objectivement, de 1892 à 1895, Vanier a eu tout le temps de penser à un nouveau titre. Je pense qu'il a effectivement souhaité publié le volume sous le titre qui avait fait scandale, mais qu'il a pris conscience au moment de mettre son livre sous presse que c'était risqué juridiquement ou diplomatiquement. On constate aussi qu'à la mi-juillet 1895 il est toujours question de publier ce livre avec la préface polémique de Rodolphe Darzens. J'effectuerai un contrôle consciencieux une prochaine fois pour déterminer si les pages imprimées des épreuves reproduisant la préface de Darzens sont distinctes de l'édition du Reliquaire.
J'aurai aussi à revenir sur les variantes des épreuves pour "Les Etrennes des orphelins", puisqu'il s'agit de confronter cela non seulement à une édition telle quelle du Reliquaire, mais au texte de la Revue pour tous. Et puis, je ferai un travail de synthèse sur les corrections des épreuves au sujet des divers poèmes en vers.
Sur ces épreuves, sur le haut des pages, quand il s'agit de la suite de transcription d'un poème, nous avons le titre en majuscules "Reliquaire" qui est systématiquement biffé. Il est remplacé par le nouveau titre "Poésies complètes" sur les pages paires, mais par le titre du poème lui-même sur les pages impaires.
Pour le titre "Les Etrennes des orphelins", on retrouve les caractéristiques de celui qui a écrit à l'encre brune sur le manuscrit autographe de "Promontoire" : négligence pour barrer les "t", jambages mal distincts des "m", des "n", tendance à ne pas marquer la présence du "s" final.
 
 
 
Le texte de "Voyelles" n'a fait l'objet d'aucune retouche, il contient la mention "bombillent" et une ponctuation qui n'a plus cours aujourd'hui !
 
 
La seule retouche concernant "Oraison du soir" est intéressante, il s'agit du "R" en majuscule dans "Oraison" qui a été mal imprimé.
 
 
Pour la page 10 d'épreuve concernant "Les Assis", nous avons une mention à l'encre "Poésies complètes" où le "t" est barré, mais il faut savoir à l'avance qu'il est écrit "Poésies" pour déchiffrer le mot, et on observe la négligence dans la formation du "s" de fin de mot.
 
 
Un second cachet du 19 avril apparaît au milieu de la transcription des "Effarés" et dans le cas du "Bateau ivre" on peut apprécier l'écriture du mot "flottaison" dans la marge gauche, ainsi qu'en haut de la même page une mention enchaînée "Poésiescomplètes" sans "t" barré.
 
 
Je vous recommande de consulter les pages 19 à 22 pour les "t" de deux mentions à l'encre "Poésies complètes" et de deux autres "Bateau Ivre".
Pour la première page des "Premières Communions", le mot "furieux" à la rime est correctement corrigé en "fuireux". Je vous laisse admirer la transcription négligée du titre "Les Premières communions" sur la page 25 des épreuves... On y trouve à nouveau le cachet du 19 juillet.
 
 
Je reviendrai sur ces corrections des épreuves et notamment sur le cas de "Paris se repeuple" dans un autre article.
Pour résumer, pour l'instant, le premier jeu d'épreuves se subdivise en deux groupes. Il y a un premier ensemble du 17 juillet, le cachet faisant foi, qui n'est pas retouché et qui affiche le titre "Reliquaire" et la préface de Darzens. Il y a ensuite l'ensemble des poèmes en vers publiés dans l'exemplaire du Reliquaire. Cette fois, il y a plein de cachets du 19 juillet qui les relient entre eux. La continuité de la pagination me fait penser qu'il s'agit bien de textes imprimés par Vanier lui-même finalement et non de pages arrachées au Reliquaire, mais comme je n'ai pas encore de certitude je ne retouche pas ce que j'ai écrit plus haut, je laisse la question en suspens en prévision de la suite à cet article.
Il y a maintenant un troisième sous-groupe avec le cachet du 20 juillet qui commence avec la transcription de "Patience" la version alors connue de "Bannières de mai". Vanier fait donc la part de certains poèmes en vers inédits qui, du coup, n'ont pas réintégrés le corpus du recueil Les Illuminations tel qu'il a été conçu par la revue La Vogue. Vanier ne signale ni pour ces poèmes en vers "nouvelle manière", ni pour les poèmes en prose, qu'ils devraient faire partie des Illuminations, et il conserve "Entends comme brame" dans l'emplacement de Darzens et Genonceaux parmi les poèmes première manière.
 
 
Evreux, ta lèvre d'Eve me communique une exquise fiévreux ! Excusez-moi, la tentation était trop forte ! Je reprends !
Vanier publier des vers "nouvelle manière" partiellement inédits, puisqu'ils ont déjà été publiés dans des revues, tous si je ne m'abuse, avec un traitement particulier pour "Mémoire" publié à moitié dans une revue, à moitié dans une autre.
Il s'agit de cinq poèmes "nouvelle manière", comme il y aura cinq autres poèmes en prose ! Il s'agit de "Patience", "Jeune ménage", "Mémoire", "Est-elle almée ?..." et "Fêtes de la faim".
Pour "Fêtes de la faim", je livre ici une information intéressante à mettre en lien avec le manuscrit autographe de "Promontoire". Au bas de l'épreuve de la première page de transcription du poème, nous avons un ajout à l'encre, une note de bas de page en écriture cursive : "variante de la pièce page 130 (Saison en Enfer)".
On reconnaît ce qui a été fait en écriture oblique au haut du manuscrit de "Promontoire". Cette note apparaît effectivement dans l'édition originale ce qui m'a permis de correctement déchiffre le chiffre de la page. Le texte est identique si ce n'est que le titre "saison en enfer" est tout en minuscules. Je suppose que le nombre "130" a été correctement déchiffré et qu'il suffit de se reporter à la page 130 de l'édition d'Une saison en enfer par Vanier en 1892 pour lire la version "Faim" dans "Alchimie du verbe".
 
 
 
 
Il y a après ces cinq poèmes "nouvelle manière" une page vierge de texte imprimé sur laquelle il a été écrit à la main "PROSE" tout en majuscules, peut-être au crayon.
 
 
Nous arrivons alors au fac-similé de la transcription du poème en prose inédit intitulé "Fairy". L'épreuve porte un titre erroné "Flairy" corrigé à l'encre. Le I figure au-dessus du titre "Flairy" lui-même. Le texte du poème lui-même n'a fait l'objet d'aucune retouche, et on relève le choix de la leçon normalisée "ornementales", tandis que Vanier a considéré que la correction n'allait pas de "des cris" à "du cri", mais qu'elle était à prendre en sens inverse, puisqu'il a opté pour la lecture au pluriel "des cris des steppes" !
Ce n'est pas anodin quant à son travail de déchiffreur des manuscrits ! Il a aussi adopté la lecture erronnée "fourrés" au lieu de "fourrures". Je rappelle que nous nous en remettons à Vanier pour le déchiffrement de vers de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple"...
Pour "Génie", Vanier n'a tenu aucun compte des mots soulignés sur le manuscrit, il n'a pas adopté les italiques pour les mots concernés.
Il y a très peu de corrections pour la partie en prose où figure aussi le cachet du 20 juillet comme pour les vers "nouvelle manière".
On a tout de même sur "Dimanche" la mention "desperadyes" corrigée par un "o" reporté dans la marge gauche et "se monte" corrigé en "remonte" sur la marge droite cette fois de la page suivante.
Il y a surtout, et cela ne surprendra personne, beaucoup de corrections pour la transcription de "Jeunesse II Sonnet". Notez au passage que "Homme" est bien transcrit en italique en attaque de poème.
Vanier a purement et simplement ignoré le signe qui ressemble à une croix entre "succès" et "une raison", et il a corrigé le texte initial "est" en "et" pour "est discrète par l'univers", alors que sur le manuscrit le "s" est clairement ajouté entre le "e" et le "t" si je ne m'abuse... Plus heureusement, la leçon erronée" "liaison" est corrigée en "raison", Rimbaud avait commencé par "logique", "log" et un faux air de "e" pour le "i" quand Rimbaud suspend brutalement la transcription du mot, il a finalement préféré un mot de sens voisin, le mot "raison". A cause de la superposition "log" et "raison", la leçon "liaison" avait été initialement établie. 
 

Pour "Jeunesse IV", le titre "Veillée" mentionné au crayon a d'emblée été écarté puisqu'il n'apparaît pas sur le texte imprimé. Il est clairement perçu comme allographe et faux.
 
 
Le texte de "Solde" est flanqué de plusieurs corrections. Le titre est imprimé au pluriel, mais le "S" est biffé. En revanche, le "s" à "vendus" n'a pas été corrigé sur cette épreuve en ce qui concerne la première ligne : "A vendre ce que les Juifs n'ont pas vendus [sic !]".
Les épreuves du sommaire ont été modifiées à la main pour les paginations.
 
Passons au deuxième jeu d'épreuves, il contient la préface de Verlaine qui remplace celle de Darzens et les épreuves de cette préface ont été corrigées par Verlaine lui-même.
Nous avons une nouvelle page de faux-titre avec le titre vraiment définitif "Poésies complètes".
La première page des épreuves de cette préface contient le cachet "1e épreuve 29 août 1895 à Evreux Imprimerie Ch. Hérissey". Pour précison, le cachet contient la mention Epreuve et le nom du mois juillet, août ou septembre, mais "1e", "29" et "95" sont au crayon, ce qui était le cas pour les autres cachets.
Or, c'est important à considérer, puisqu'ici nous avons un nouvel exemple de transcription comparable au manuscrit autographe de "Promontoire". Dans le coin supérieur gauche, nous avons une écriture en oblique abrégée "Nlle épreuve" à l'encre (brune ?) , sachant que Vanier abrégeait en "cop Vne" pour "copie Verlaine" au sujet de sa version du "Cœur volé" sur l'exemplaire annoté du Reliquaire conservé à Bruxelles. Nous avons d'ailleurs sur le premier jeu d'épreuves des exemples d'abréviation "prem com" pour "Premières communions" dont je n'ai pas parlé plus haut. Ensuite, nous avons en oblique une deuxième ligne, cette fois au crayon, avec la mention "corrections de PVerlaine" où nous retrouvons la manière d'écrire de la personne employant l'encre brune sur le manuscrit autographe de "Promontoire" avec cette habitude décidément marquée de ne pas barrer les "t". Rimbaud barre systématiquement ses "t" et quand cela n'est pas évident c'est qu'en écrivant rapidement il forme la barre tout en bas du mot qui s'enchaîne avec la formation de la lettre suivante, principe qui peut concerner aussi celui qui écrit à l'encre brune sur le manuscrit de "Promontoire" et sur ces épreuves, mais Vanier ou son exécutant barre rarement les "t" et souvent ne les barre pas du tout. L'écriture au crayon "corrections" est d'évidence à comparer aux transcriptions à l'encre brune du manuscrit de "Promontoire", encore un mot avec le même suffixe que "Illuminations".
 
 
Enfin, nous avons le 2 jeu d'épreuves pour les poèmes en vers et en prose, avec un cachet daté du 27 août 1895, le nom du mois est effacé, peu lisible, mais ce n'est pas "sept" pour "septembre", j'identifie bien le mot "août".
 
 
Pourtant, bizarrement, la première page des "Etrennes des orphelins" reconduit la date du 19 juillet 1895 pour son cachet !
 Il y a même la mention "1e épreuve" !
 
 
Il n'y a également aucune correction sur le titre "Oraison du soir" où pourtant le "R" est toujours mal imprimé !
 
 
En gros, pour l'instant, seules les nouvelles pages de faux titres font partie d'un 2e jeu d'épreuves à cause de la correction du titre "Poésies complètes".
Sur ces nouvelles épreuves pour les poèmes en vers, les corrections sont moins nombreuses et le titre "Reliquaire" au haut des pages n'est jamais corrigé, tandis que nous retrouvons le tampon complété au crayon 19 juillet 1895 au milieu de la transcription du poème "Les Effarés". On peut penser que le livre en maroquin janséniste bleu nous induit en erreur, il y a eu deux jeux d'épreuves pour les poèmes en vers le 19 juillet et les épreuves qui suivent la préface de Verlaine ont bien l'air d'être les plus anciennes. Pour "Patience", nous passons au "20 juillet", mais c'était déjà le cas du document mentionné plus haut.
Pour la transcription de "Fêtes de la faim", la transcription en note de bas de page n'apparaît plus et le titre "Flairy" n'a pas été corrigé. Il est clair qu'il y a deux jeux de premières épreuves, mais c'est le premier jeu d'épreuves qui seul a fait l'objet de corrections exhaustives.
Il y a ensuite deux tables des matières imprimées, une sans pagination, l'autre avec une pagination imprimée mais non corrigée.
Ensuite, nous avons un cachet "2e Epreuve" du "27 juillet 95" pour une autre "Table des matières" avec une pagination imprimée et quelques corrections à la main.
Enfin, nous arrivons à une page jaunie manuscrite qui doit correspondre à la page de couverture avec la mention de l'auteur, du titre Poésies complètes sur une deuxième ligne centrée. Plus bas, il y a la mention "Epreuves" soulignée. Puis, nous rappelant le cas de la mention "Elzevir" par-dessus le texte autographe de "Après le Déluge", nous avons la transcription au crayon rouge "1e épreuves" puis les informations de l'éditeur en bas de page. En haut à droite, au dessus de "Arthur Rimbaud" nous avons sur deux lignes les mentions "Nlles épreuves" et si j'ai bien lu "S.V.P.". Je me trompe sûrement mais peu m'en chaut. Puis, surtout en haut à gauche, à nouveau un cas similaire au manuscrit autographe de "Promontoire" avec un texte en oblique sur trois lignes souligné que je vous laisse aller déchiffrer vous-même. On retrouve toujours ce même effet de triangle dans un angle supérieur gauche. Et c'est toujours aussi clairement la même écriture que pour les parties à l'encre brune du manuscrit autographe de "Promontoire".
 
 
Suit un fac-similé d'un ex libris obscène qui n'a pas l'air de Vanier lui-même. Il y a une nouvelle page manuscrite qui a l'air d'être non la première de couverture mais la page de faux-titre. Puis une page manuscrite sur les annonces de la quatrième de couverture.
Et ça s'arrête là.
 
Alors, ce n'était pas instructif comme voyage ?
 
A propos du manuscrit autographe, on peut esquisser la thèse suivante : les inscriptions témoigneraient d'une intention avortée de publier cette version de "Promontoire" dans l'ensemble "Prose" de 1895, ce qui expliquerait la mention "(Illuminations)" comme la parenthèse "(Saison en Enfer)" pour "Fêtes de la faim". Et les mentions en haut à gauche auraient été inscrite dans un second temps, en prévision d'une épreuve avec une note de bas de page. Ce n'est qu'une hypothèse, mais elle concorde avec le document que nous venons d'étudier.
Je consulte l'édition originale de 1895. Je constate que "vendu" a bien été corrigé finalement pour "Solde".  

dimanche 1 février 2026

De "ornamentales" à "ornementales" sur le manuscrit de "Fairy"

On le sait, les interventions au crayon sur les manuscrits des Illuminations proviennent des personnes en charge de leurs diverses publications originelles, soit dans les livraisons de la revue La Vogue, soit au moment des éditions contrôlées par Vanier, en 1892 pour la reprise des textes parus précédemment et en 1895 pour un ensemble de cinq à huit poèmes inédits (selon votre manière de dénombrer "Jeunesse").
La revue La Vogue a paginé une série continue de 24 pages de manuscrits lors de la publication originelle des textes concernés dans les numéros 5 et 6 de la revue La Vogue. L'essentiel de ces nombres sont écrits au crayon, à quelques exception près, notamment le cas des feuillets 12 et 18 qui, vu leur format différent, demandaient une attention particulière. Il va de soi qu'ils ont pu créer eux-même cet ordre. La question se pose tout particulièrement pour le feuillet paginé 1 qui contient la transcription du poème "Après le Déluge", et pour le feuillet paginé 21 et 22 avec des transcriptions au recto et au verso de "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver". Des questions continuent de se poser pour les feuillets 12 et 18. Et il n'est pas exclu que l'ordre des feuillets ait été modifié pour les autres pages, puisque les feuillets n'étaient pas paginés avant le travail de publication par la revue La Vogue. La revue La Vogue a repris le principe de la pagination pour les poèmes publiés dans les livraisons 7, 8 et 9 de la revue, mais sans continuité entre les livraisons. Nous avions des pages 1 à 14 pour la livraison numéro 5, des pages 15 à 24 pour le numéro 6 de la revue, mais nous avons des paginations autonomes impliquant des poèmes en vers nouvelle manière pour les numéros 7, 8 et 9 de la revue. Lors de la publication dans la livraison numéro 5, les chiffres 1 à 9 au crayon ont été repassés à l'encre (il paraît qu'un chiffre serait directement à l'encre, mais peu importe). Cela coïncidait avec une autre mention au crayon sur la page 9, celle de l'auteur "Arthur Rimbaud", mention qui n'a pas été repassée à l'encre, mais qui correspond à une projet des éditeurs de la revue La Vogue de ne publier initialement que les neuf premières pages, puisque le nom "Arthur Rimbaud" est bien reporté en bas du dernier poème paru dans le numéro 5, si ce n'est que nous passons de l'ensemble des neuf premières pages à celui des quatorze premières pages. Il n'y a aucune mention au crayon ou à l'encre "Arthur Rimbaud" au bas de la page 14. Il est( donc évident qu'il y a eu prise en considération de la mention au bas de la page 9 et que celle-ci a été reportée à la suite de l'allonge de publication de cinq pages. Cela indique très clairement que cette mention "Arthur Rimbaud" a été le fait de la revue La Vogue. Ce n'est pas Rimbaud qui a signé au bas de la page 9 par un caprice incongru. On imagine mal les éditeurs de La Vogue prendre en considération une signature et la reporter à un autre endroit selon les aléas de leur propre publication, et on pourrait aussi éplucher comment la revue La Vogue faisait figurer le nom de l'auteur dans d'autres cas que celui des Illuminations. Cette mention au crayon coïncide avec les neuf premiers chiffres au crayon repassés à l'encre et elle coïncide aussi avec le fait que les titres pris en compte par la revue et seulement eux ont été flanqués de la page 1 à 9 de crochets ouverts et parfois refermés "< >", alors qu'il n'y a aucun crochet pour les titres des poèmes des pages 10 à 14. Ces crochets sont obligatoirement le fait de la revue La Vogue, puisque, même si le procédé n'était pas systématique, Rimbaud délimitait souvent les mentions en titre avec un point final, comme pour une fin de phrase. C'est le cas des trois croix du poème autonome "ö les bras de cristal, l'écusson de crin..." en-dessous de "Being Beauteous". On a un résultat très clair. En y ajoutant que d'après Guyaux qui écrivait cela dans Poétique du fragment, le verso du feuillet paginé 9 est particulièrement sale, on comprend que les interventions au crayon : pagination de 1 à 24, mention "Arthur Rimbaud", crochets de signalement des titres à l'attention (pour le travail des protes), sont le fait de la revue La Vogue. Ceux qui veulent soutenir que la pagination est autographe doivent considérer qu'il y a eu des interventions au crayon de Rimbaud et puis d'autres des éditeurs de la revue. Mais la pagination au crayon serait la seule intervention de Rimbaud au crayon sur ses manuscrits ! On entre clairement dans l'exception qui arrange bien les affaires. Toutefois, le fait de repasser les chiffres au crayon à l'encre est nécessairement là encore le fait de la revue La Vogue. Ensuite, les pages 12 et 18 ont été immédiatement paginés à l'encre et d'une manière distincte du procédé formalisé pour les chiffres au crayon, il s'agit clairement d'un acte de mise en garde. Les tenants de la pagination autographe veulent soutenir que Rimbaud a remplacé des manuscrits préexistants par d'autres, ce qui n'a pas de sens. Où sont passés les manuscrits préexistants si les textes différaient ? Pourquoi remplacer par les mêmes textes des copies déjà mises au propre si la pagination au crayon est le modèle autographe originel ? Je rappelle que la pagination étant au crayon elle peut s'effacer, soit avec des boulettes de mie de pain comme on le faisait à l'époque ou jadis, soit avec de la gomme. Rimbaud aurait pu modifier toute la pagination. Il y a un faux air de bon sens quand Steve Murphy affirme que nécessairement les feuillets 12 et 18 remplacent deux feuillets initialement paginés au crayon. Et il y a beaucoup de mauvaise foi à trouver compliqué l'argument d'un traitement à part de ces deux feuillets en guise d'avertissement pour le soin du classement. Le repassage des chiffres 1 à 9 et la pagination reprise pour les livraisons 7, 8 et 9 sont les deux preuves massue que la pagination intéressait la revue, et on peut ajouter à cela deux autres preuves : celle de Bienvenu sur l'absence de pagination du manuscrit autographe de "Promontoire" au profit d'une pagination de deux pages d'une copie allographe utilisée, et la pagination non pas des feuillets, mais des poèmes, par Vanier dans le cas des poèmes inédits de 1895.
Il y a quelques autres mentions au crayon sur les manuscrits, un "I" en chiffre romain sur le manuscrit de "Fairy" par exemple, qui concurrence celui à l'encre, mais cette redondance fait qu'il reste sans suite, sans intérêt. Il y a bien sûr la mention "Illumination(s)" au bas du manuscrit autographe de "Promontoire". Cette mention au crayon a été faite d'évidence parce que le manuscrit autographe de "Promontoire" a été retiré de la publication des Illuminations au profit d'une copie allographe sur deux pages. Et on peut se demander à quel moment cette transcription au crayon a été faite entre 1886 et 1895. La mention a été repassée à l'encre, ce qui offre un cas similaire au repassages des chiffres 1 à 9. La mention "Illumination" au crayon est considérée comme allographe ou n'a jamais déclenché une grande envie de la considérer comme clairement ou nécessairement autographe, même de la part de Murphy pour qui cela serait d'un intérêt précieux dans la thèse d'une pagination autographe de 24 pages des manuscrits !!!!!!!! Il va de soi que c'est cette mention au crayon qui seule importe pour l'attribution d'une transcription du titre par Rimbaud. Moi, ne n'y crois pas une seconde. Le repassage a été fait à l'encre brune, comme les mentions au haut du même manuscrit autographe, et avec un style d'écriture similaire (écriture penchée et petits jambages peu marqués de certaines lettres), comme la signature "AR" qui figure en bas du manuscrit. C'est ainsi en tout cas que cela nous a été présenté, puisque les fac-similés ne permettent pas spécialement d'identifier une encre brune. Comme ces mentions à l'encre brune sont des exceptions dans le dossier manuscrit, et comme celle du haut est facile à dater à cause de son renvoi explicite à une édition du poème, en l'occurrence une page de l'édition par Vanier du poème "Promontoire" en 1892, on comprend que, même si la mention au crayon peut venir de la revue La Vogue, en tout cas toutes les mentions à l'encre brune sont postérieures à l'édition Vanier des Illuminations en 1892, sauf éventuellement Steve Murphy et les partisans d'une pagination autographe et d'un recueil portant mille indices d'une préparation soignée d'un recueil par Rimbaud. Moi, je n'y crois pas une seconde. Evidemment, là encore, on a droit à une fausse apparence d'évidence, quand Murphy prétend que le papier a été découpé de manière à éviter de couper la signature "AR". Ce préjugé se double de celui qui veut que personne ne signe par des initiales un texte qui ne serait pas de lui. Au fait, qui a signé "PV" le manuscrit de "L'Enfant qui ramassa les balles..." ? Rimbaud lui-même dans la continuité de sa transcription ? Murphy, Guyaux, Lefrère et d'autres pensent que le dizain est de Rimbaud et non pas de Verlaine, mais pour soutenir cette théorie ils doivent attribuer à Félix Régamey ou à un quelconque détenteur ultérieur du manuscrit un geste indélicat consistant à signer avec les initiales de l'auteur présumé "Paul Verlaine", mais il ne faudrait surtout pas que ce soit Rimbaud, car il viendrait du coup les contredire en personne. Il reste l'hypothèse que Paul Verlaine ait lui-même signé "PV" le poème en question, mais cette hypothèse ne saurait être envisagée par Guyaux, Lefrère et surtout Murphy lui-même, puisque ce serait avouer que le poème n'est pas de Rimbaud. Donc, on a bien le cas d'une signature "PV" que Murphy n'attribue pas à celui que désignent les initiales. CQFD.
Pourtant, dans le cas de la signature "AR", routinièrement ceux qui se sont penchés sur le manuscrit : Bouillane de Lacoste, Murphy et d'autres, affirment que personne ne signerait ainsi à la place de Rimbaud. Alors, expliquez-moi la contradiction qu'il y a entre ce qu'ils disent de "PV" pour "L'Enfant qui ramassa les balles..." et de "AR" sur le manuscrit autographe de "Promontoire" ? C'est déjà un premier point qui montre que l'évidence autographe n'en est pas une. Ensuite, il y a la question du découpage. Qu'est-ce qu'on en sait que Rimbaud a voulu éviter de découper la mention "AR" ? Le découpage n'est pas droit, mais qu'est-ce que vous connaissez à l'adresse de Rimbaud pour découper des manuscrits avec des ciseaux ou je ne sais quoi à l'époque ? Certes, la mention "AR" vient avant le virage du découpage, mais ça c'est sur le résultat final. Il faudrait croire que ce manuscrit est un cas exceptionnel de bigarrure dans la transcription. Rimbaud aurait écrit "Promontoire", le titre et le poème, à l'encre, il aurait biffé avec la même encre, puis il aurait signé à l'encre brune "AR", puis il aurait mis la mention au crayon "Illumination", et je rappelle que, avec la thèse de l'évitement du découpage de la signature "AR", il faut encore considérer que nous avions ensuite la transcription à l'encre de "Guerre", le titre et son poème. La mention "AR" à l'encre brune à côté de la mention au crayon "Illumination" auraient été comme ça un peu au beau milieu du manuscrit, des isolats. Et par magie des décennies plus tard, dans un saut temporel de janvier 1875 à je ne sais pas décembre 1892, voire décembre 1895, quelqu'un aurait repassé à l'encre brune "Illuminations" pour s'accorder avec la signature "AR", avant d'en remettre une couche au haut du manuscrit. Les deux lettres initiales à l'encre brune auraient précipité un délire, deux simples lettres autographes à l'encre brune ! Ou bien, on aurait une transcription à l'encre par Rimbaud lui-même de la mention "AR" et du repassage du titre "Illumination(s)" initialement au crayon à la suite de "Promontoire", mais alors de qui est la transcription au crayon ? De Germain Nouveau ? Qui, à part lui ? Et face à cela on aurait eu le même souci scrupuleux d'utiliser l'encre brune en haut à gauche du manuscrit ?
Il n'est peut-être pas accessoire de se reporter au manuscrit de "Guerre" pour éprouver s'il y a eu ou non de la part de Rimbaud une volonté significative de contourner d'un côté le titre "Guerre" et de l'autre la signature "AR". Cliquer ici pour consulter le fac-similé de "Guerre" sur le site Gallica de la BNF ! Il est évident que non !
Moi, je n'y crois pas un seul instant.
Reprenons le cas du crayon toutefois.
Depuis longtemps, je sais qu'il y a un cas exceptionnel de correction au crayon dans le cas du poème "Vies" où il est écrit "la main de la campagne" à l'encre, sauf qu'un "a" est repassé au crayon par un "o" pour que nous ayons "la main de la compagne", ce qui éliminait l'effet étrange. Tous les rimbaldiens sont unanimes pour dire que cette correction n'a pas pu être le fait de Rimbaud lui-même. Ils y voient tous une intervention de gens qui refoulent la poésie de l'expression "la main de la campagne" pour une lecture compréhensible par tous, qui rassurer une rationalité peu intéressée par la fantaisie imaginative.
Ce cas de correction au crayon est une singularité et effectivement la revue a publié la leçon "compagne". Notons que toutes les autres corrections sur les manuscrits sont à l'encre ! Et notons que pour le feuillet 19 transformé en suite au feuillet paginé 18 les remaniements sont également à l'encre. Toutefois, il y a une exception au moins qui m'avait échappé et qui nous ramène à "Fairy". Il y a déjà un chiffre "I"' au crayon sur ce manuscrit, mais intellectuellement je ne sais pas trop quoi en faire. Mais, je savais qu'il y avait une correction "des cri des steppes" devenu "du cri des steppes". Ou l'inverse, parce que à force je finis par tout mélanger, sauf que cette correction semble avoir été faite à l'encre. Quand je regarde le manuscrit, il est évident que le mot "cri" a été d'emblée écrit au singulier. Rimbaud aurait initialement écrit "des" avant de le corriger en "du", ce qui a dû être une correction immédiate, puisque le mot suivant "cri" est au singulier. Il faut noter que la transcription devait se faire lentement avec des remords de plume, puisque dans la suite immédiate, le mot "steppes" est transcrit sur une amorce de transcription directement avortée : "et du cri des steppes". Rimbaud aurait écrit : "et des", puis aurait corrigé "des" en "du", et il aurait repris "et du cri des", puis il aurait commencé à écrire un mot autre que "steppes", mais il n'aurait écrit qu'entre deux et trois lettres de ce mot avant de lui préférer "steppes" transcrit par-dessus la leçon avortée. On dit que ce serait "cav" pour le début de "cavernes". Moi, comme ça, en regardant le fac-similé suivant sur le site Gallica de la BNF, je suis incapable de me faire une idée : Cliquer ici pour consulter le fac-similé du manuscrit de "Fairy" sur le site Gallica de la BNF !
J'aimerais tout de même bien savoir si on peut s'assurer que l'amorce était "cav", en principe pour "cavernes", cela me permettrait de méditer à nouveaux frais, et avec moins de risques de partir sur de fausses pistes, à propos de l'emploi de "steppes".
Mais j'avais complètement oublié, car je l'avais déjà lu et su dans le passé, que sur le même manuscrit de "Fairy", il y avait une correction au crayon similaire au cas de "Vies" pour le mot "campagne" devenu "compagne", et surtout on voit bien la différence entre crayon et encre dans ce cas : Rimbaud a écrit "ornamentales", et un "e" au crayon repasse sur le "a".
Le mot "ornamentales" est considéré comme un anglicisme, ce qui est compréhensible dans le cas d'un poème au titre anglais "Fairy", mais les adjectifs en anglais sont invariables, il n'existe que la forme "ornamental". Or, cet adjectif se retrouve en espagnol et en allemand, et dans ces langues on peut retrouver la même orthographe que Rimbaud. J'ajoute qu'il existe des occurrences rares de l'adjectif "ornamentales" en français, et j'observe une autre coïncidence : dans la revue La Renaissance littéraire et artistique, Armand Silvestre a écrit "hibernaux" et non pas "hivernaux" dans une recension au sujet du Salon de 1872. Je ne suis pas contre le fait d'identifier un anglicisme, mais il faudrait pas que ce soit l'arbre qui cache la forêt.
En tout cas, nous avons désormais deux corrections au crayon qui toutes deux se résument à modifier une seule lettre, un "a" devient un "o" au crayon, un autre "a" devient un "e" au crayon. Mais le fait amusant, c'est que "Vies" a été publié par la revue La Vogue et "Fairy" par Vanier neuf ans plus tard ! Qui a corrigé au crayon le manuscrit de "Fairy"  ? Y avait-il eu un début de travail préparatoire autour de "Fairy" par la revue La Vogue ? Si tel n'est pas le cas, nous avons affaire à deux cas rares qui sont du coup chacun de leur côté un cas unique, une unique correction de lettre au crayon en 1886, une unique correction de lettre au crayon en 1895. Je ne sais pas trop quoi penser : j'expose l'alternative, mais de toute façon tous les rimbaldiens sont unanimes à considérer que les deux retouches au crayon furent le fait des éditeurs, La Vogue et Vanier. Personne ne veut croire que Rimbaud ait remanié lui-même son texte pour le rendre moins étrange. Dans le cas de "Fairy", vu les corrections immédiates, on imagine mal Rimbaud revenir plus tard faire une dernière retouche au crayon, comme s'il avait fini par en avoir mal à la tête de son goût affecté pour "ornamentales". Je n'ai pas encore vérifié si Vanier avait édité finalement la leçon corrigée "ornementales", et non la leçon "ornamentales". Il me semble probable qu'il ait choisi "ornementales". Si tel n'était pas le cas, ce serait un désaveu et cela accréditerait la thèse d'un remaniement de l'époque de la revue La Vogue, mais n'allons pas trop vite. Nous pouvons consulter les épreuves du texte "Paris se repeuple" publié par Vanier en 1895 sur le site Gallica de la BNF, et nous pouvons constater qu'il y a eu des hésitations jusqu'au choix décisif. Enfin, il y a le cas de la mention "Veillée", au crayon je crois, à côté de la partie IV de "Jeunesse" qui n'a pas été avalisée par Vanier. Vanier tentait-il des essais sur les manuscrits avant d'y renconcer ? Un peu comme ce que nous avons pour les épreuves de "Paris se repeuple": "putain Paris" / "pudeur Paris", "L'orage t'a sacré suprême poésie"/"L'orage a sacré ta suprême poésie" ?
Cependant, là encore, aucun rimbaldien ne considère comme autographe la mention au crayon "Veillée" à côté du "IV" de "Jeunesse" !
Les rimbaldiens récusent que les interventions au crayon soient de Rimbaud sur les manuscrits des Illuminations, à une exception près pour les tenants de la pagination autographe, les chiffres au crayon valant pagination ! Moi, je pense que Rimbaud n'a pas commis la moindre intervention au crayon sur les manuscrits des Illuminations. Pas une seule n'est de lui. Au plan de la rigueur scientifique, c'est nettement ce qu'il y a de plus plausible.

lundi 26 janvier 2026

Comment faire de la poésie en prose, les exemples de La Renaissance littéraire et artistique : I. Le contre-exemple d'Ernest d'Hervilly !

Il est délicat de définir ce qu'est la poésie en prose par opposition à un quelconque texte en prose. Face à cela, tout texte en vers est nécessairement assimilé à de la poésie. Une longue épopée en vers sera considérée comme un poème ; une recette de cuisine en vers conservera une aura particulière du côté du poétique. Le vers crée un enrobage immédiat du texte produit, il crée un signe de ralliement social si on peut dire, où tout lecteur communie dans le sentiment de l'octosyllabe, de l'alexandrin ou d'une autre égalité de mesure quelconque. Sur quelle critères parler de poésie en prose, si on se prive de la ressource transcendante du vers ? Il n'y a pas sur un pied d'égalité la langue des vers et la langue en prose : le recours au vers est par définition un plus apporté à la prise de parole. Sans la versification, la prose doit créer une idée du poétique par un supplément autre qu'elle va apporter à l'expression littéraire. Mais le vers était un moyen systématique. Avec la versification, tout le texte est englobé dans la transcendance et n'importe quel extrait du texte le manifeste par le fait qu'on reconnaît sans arrêt que nous sommes en train de lire un vers qui fait partie d'un tout.
C'est pour cela que l'idée de comparer un poème en prose à un fragment est provocatrice. Quand on lit un texte en prose, si aucun substitut n'est trouvé à la langue des vers, nous n'avons aucune conscience d'un tout organique harmonisé. Le texte en prose peut compter un nombre variable de paragraphes, de phrases, de syllabes. On peut évidemment évaluer la structure d'un texte en prose, le déploiement d'un discours qui a une introduction, une conclusion, qui suit un plan organisé, mais il n'y a pas le sentiment que les limites rythmiques du texte en prose sont programmées, il n'y a pas le sentiment que tel passage du développement est contrôlé rythmiquement. L'auteur peut corriger le passage en en modifiant complètement l'allure rythmique, le nombre de syllabes, cela nous indiffère. Nous ressentons une différence bien sûr si nous lisons les deux versions distinctes, mais cela ne choque pas puisque cela ne se reporte à aucun système de calibrage continu du texte. On peut évidemment nuancer en considérant que dans la poésie en vers s'il y a des poèmes aux nombres de strophes déterminés il y a beaucoup de poèmes où nous n'avons qu'une suite de vers rimés deux par deux, ou bien nous avons des poèmes en quatrains, en sizains, en quintils, où il existe aussi une possibilité pour l'auteur d'introduire des quatrains inédits, de créer sans idée préconçue de la fin.
Mais, bref, la poésie en prose doit créer un sentiment de lecture où il y a un rapport avec la forme globale du texte. C'est un point sur lequel l'expression en vers n'est pas toujours parfaite, mais qu'elle peut facilement assumer. Il s'agit d'une double idée : il s'agit à la fois d'avoir une impression que nous sommes pris dans un texte qui a une forme globale harmonisée et en même temps il faut ressentir continuellement que le passage que nous sommes en train de lire porte la marque d'une scansion qui vaut pour tout le poème. C'est cela la force du vers. Même si ce n'est pas un système parfait pour se représenter l'harmonie globale du texte que nous lisons, le vers est un repère immédiat et constant et nous savons que le texte se tiendra dans les limites de l'expression en vers, et que même si le nombre de vers est aléatoire nous allons avoir une délimitation nette de vers rimés, et si jamais ce n'est pas le cas la transgression fera effet en regard du modèle attendu pour lequel nous sommes conditionnés.
Sans le vers, que peut faire la prose ?
L'équilibre quantitatif des paragraphes ou alinéas est une possibilité, mais cet équilibrage existe sur le papier sans être nécessairement perceptible à l'oreille. Il a un autre équivalent avec l'équilibre quantitatif de la longueur des phrases, mais d'une part cela reconduit approximativement l'idée d'une égalité des masses syllabiques et d'autre part alors que le vers permet de varier la longueur des phrases et même de jouir des tensions entre le vers et la longueur variée des phrases le poète en prose se limiterait à un manque de variété s'il contrôlait les masses phrastiques de son écrit en prose.
Le poète en prose doit trouver un supplément qui soit l'équivalent du vers. Il doit alors jouer sur des répétitions accentuées qui ne sont pas le vers, mais des répétitions de mots, de schémas grammaticaux, de schémas prosodiques (combinaison de voyelles et consonnes dont le relief est récurrent, etc.), etc. Il doit  rythmer la prose pour créer en permanence le sentiment équivalent au vers. Il y a des moyens pour cela : on peut créer des suspens, des incises, etc., etc., et tendre à les organiser en séries. Mais ces ressources existent aussi dans des textes en prose qui ne sont pas de la poésie, et on parle alors de prose poétique. Mais la prose poétique, c'est déjà les moyens de la poésie en prose, peut-on aussi répliquer. Ce qui va manquer, c'est le caractère systématique. En-dehors des répétitions, j'ai une idée que peu de gens envisagent et qui n'est peut-être pas très présente dans la poésie en prose, c'est la rupture de la construction des phrases. Faire des phrases interrompues, casser les phrases. C'est un moyen de créer de la poésie en prose, un moyen de créer un système transcendant, ordonnateur, qui ne soit pas de la prose.
Bref, casser les phrases, c'est un moyen peu utilisé, mais pertinent, sinon et cela peut aller de pair avec le fait de rompre les phrases le principe du poète en prose c'est de repenser les moyens de conditionnement du lecteur par les répétitions et les scansions d'éléments concis en cherchant ce qui au-delà du vers peut faire effet.
Enfin, il y a un autre plan à penser. On peut écrire en vers par application, mais à ce jeu tout le monde ne finit pas avec la réputation de poète. D'autres critères entrent en jeu pour déterminer qui est poète, qui ne l'est pas. En clair, malgré l'absence du vers, celui qui veut être poète en prose doit montrer qu'il maîtrise les qualités que les grands poètes apportent depuis toujours de plus à leurs productions versifiés, mais cela est complexe. La poésie n'a pas toujours officiellement favorisé les assonances et les allitérations, la poésie classique notamment, tandis que les romanciers usent eux-mêmes des ressources des poètes, et cela ne vaut pas que pour les productions lyriques que nous appelons de la prose poétique. On arrive à ce constat qu'il n'y a pas vraiment de solution de continuité pour passer de l'écriture stylée en prose à la poésie en vers. Et où situer la poésie en prose dans un tel cadre ?
La poésie en prose a une genèse que je ne peux refaire ici, que je ne maîtrise tout simplement pas, car il s'agit de textes qui n'ont pas marqué l'histoire de la littérature ou de l'univers parallèle de la traduction en prose des vers de la littérature étrangère. La poésie en prose de langue française semble avoir un vrai départ au XIXe siècle avec Gaspard de la nuit d'Aloysius Bertrand, puis Charles Baudelaire a donné un réel envoi avec son Spleen de Paris qui a fait des émules. Toutefois, et c'est un fait connu sur lequel s'appuie notamment Michel Murat dans son livre L'Art de Rimbaud, mais, d'un côté, malgré une prosodie assez faible, Aloysius Bertrand fournit un modèle de poésie en prose où prime le souci de la forme d'ensemble et le sentiment que tout énoncé est stylisé. On peut parfois minimiser l'exemple des poésies d'Aloysius Bertrand : le formalisme des alinéas est relatif, il s'impose à la vue sur le papier, mais aux oreilles ? Je travaillerai ultérieurement sur les exemples de poésies en prose d'Aloysius Bertrand. D'un autre côté, Charles Baudelaire fournit une poésie en prose qui assume paradoxalement son prosaïsme, à tel point qu'on peut souvent se demander en le lisant si c'est de la poésie en prose ou une nouvelle à la manière de Poe ou d'un autre que nous lisons. Je prévois un travail sur la poésie en prose de Baudelaire où j'essaierai de donner une formule équilibrée à partir de l'aspect qui me paraît saillant : la lourdeur psychologisante de sa prose.
Je parlerai bien évidemment aussi de Rimbaud avec "Les Déserts de l'amour", les proses parodiant l'Evangile, Une saison en enfer et Les Illuminations. Mais, pour l'heure, je voudrais interroger les poèmes en prose que mettait en avant la revue La Renaissance littéraire et artistique et qui furent des modèles de référence pour Rimbaud.
La revue d'Emile Blémont a commencé de paraître avec son premier numéro heddomadaire le 27 avril 1872. Elle va durer trois ans, et il existe une réédition Slatkine de 1973 qui réunit les numéros des trois années de publication. J'en possède un exemplaire, mais avec ma malchance légendaire j'ai acheté par la poste un exemplaire défectueux : les pages du premier numéro sont collés entre elles! Je suis obligé de compenser cette lecture par d'autres voies. Je ne peux pas lire les pages 3 et 4 de mon exemplaire. Et les rebords des pages 5 et 6 sont déchirés. Mais peu importe.
Le 27 avril 1872, Rimbaud est éloigné de Paris, mais il va prochainement y revenir. La revue a été lancée pendant son absence. Rimbaud a dû rater la sortie des deux premiers numéros du 27 avril et du 4 mai. En revanche, il a assisté à Paris aux sorties des neuf numéros qui ont suivi du 11 mai au 6 juillet. On peut nuancer pour ce qui est du numéro 11 du 6 juillet 1872, veille de son départ précipité avec Verlaine. Dans cet intervalle privilégié, Rimbaud a assisté à la publication du poème "Romance sans paroles" de Verlaine, le 18 mai, la future première des "Ariettes oubliées", et il a assisté aussi à la publication du second poème fourni par Verlaine à cette revue, poème publié sous le titre "Ariette" : "Le piano que baise une main frêle..." et qui deviendra aussi l'une des "Ariettes oubliées". Ce poème a été publié dans le numéro du 29 juin, ce qui ne va pas sans enseignements pour nous. Du 18 mai au 29 juin, entre les deux publications verlainiennes, la revue n'a publié aucun poème de Rimbaud ! Et nous savons par un lettre de Rimbaud datée de "Jumphe" pour "juin" qui est donc antérieure au 29 juin qu'impatienté notre poète invitait Delahaye à "chier" sur ce journal s'il lui passait entre les mains. Rimbaud était déjà excédé d'être mis à l'écart, et n'importe qui d'intelligent comprend que le manuscrit des "Corbeaux", publié par la revue en septembre seulement, était déjà entre leurs mains, ainsi que le manuscrit autographe de "Voyelles" que Blémont a remis plus tard à une Maison de la poésie. Il faut bien comprendre que Rimbaud force Verlaine à tout quitter soudainement dans la semaine où le poème "Le piano que baise une main frêle..." est d'actualité. Pour Verlaine à tout le moins, c'était un virage à 180 degrés. Et ceci nous invite aussi à modérer l'intérêt potentiel de Rimbaud pour la lecture de cette revue. Il devait la lire, mais pas s'en satisfaire. Il lisait attentivement ce qui était aussi perçu comme un repoussoir. Ensuite, on comprend que Rimbaud ne fréquentait plus de très près le personnel dirigeant de cette revue. Il fréquentait bien sûr Verlaine, il pouvait être question de contacts, tout de même assez froids, avec Valade, mais ça s'arrêtait là. Rimbaud, contrairement à Verlaine, n'était pas l'ami de Blémont. Rimbaud avait posé pour le tableau du Coin de table de Fantin-Latour dont la révélation faisait aussi l'actualité en mai 1872, il avait certes posé seul, mais il y avait eu une concertation du choix des personnalités qui allaient paraître sur la toile, et si Mérat avait refusé de poser en présence de Rimbaud, il n'y avait pas eu de refus de Blémont, d'Hervilly, Pelletan, Aicard, ni de Pierre Elzéar (Bonnier) et Valade. La situation s'est clairement dégradée après l'incident Carjat, mais, à tort ou à raison, Rimbaud semble considérer que cela ne suffit pas à justifier l'attitude réprobatrice de la revue à son égard. En tous les cas, on imagine mal Rimbaud en mai 1872 profiter pleinement de rencontres avec Aicard, directeur-gérant de la publication, avec Blémont son rédacteur en chef, ni même avec Léon Valade un des piliers de la revue agissant sous divers pseudonymes pour l'étoffer. Selon certains témoignages, Rimbaud s'en est pris à Ernest d'Hervilly en termes qui plus est injurieux lors de l'incident Carjat du 2 mars, et dans le témoignage de l'ex-femme de Verlaine, Mémoires de ma vie, Ernest d'Hervilly fait partie des gens qui vont apprendre à la belle-famille de Verlaine que Rimbaud est revenu à Paris et ce qu'il fait en compagnie de Verlaine. Rimbaud ne devait pas avoir la primeur des textes à paraître. Il devait avoir la primeur des deux publications de Verlaine, peut-être de textes de Charles Cros, même si les rapports se tendaient, mais c'est tout. L'actualité du salon de 1872 a des échos dans les contributions tardives de l'Album zutique et ce salon est un des principaux sujets des premiers numéros de la revue La Renaissance littéraire et artistique, donc sur ce plan-là Rimbaud devait être informé par le biais des discussions auxquelles il devait fatalement assister. En mai et juin 1872, la revue publie aussi des textes de Banville et de Victor Hugo, elle publie des textes aussi de Catulle Mendès, d'Armand Silvestre. On sent que la ligne n'est pas favorable à Rimbaud, elle est favorable au consensus installé, ce qui n'a rien d'étonnant, mais comme Rimbaud est déjà en délicatesse avec certains comme Mendès, d'Hervilly, Mérat, on comprend qu'il n'est pas le confident de ceux qui alimentent la revue. Il faut d'ailleurs ajouter que, loin de vouloir recoller les morceaux, Rimbaud fait tout pour s'éloigner. Il part dès le 7 juillet, mais il dit déjà en juin à Delahaye de chier sur une revue où Verlaine est en train de chercher à faire paraître un second poème, et cette expression : "N'oublie pas de chier sur la Renaissance..." est à mettre en lien avec le vers final des deux quintils ajoutés en mai 1872 à une version manuscrite rallongée du poème "L'Homme juste" : "Ô justes ! nous chierons dans vos ventres de grès !" Dans ces quintils, Rimbaud cite la rime "daines"/"soudaines" au pluriel qu'il reprend à un extrait de poème du recueil d'Ernest d'Hervilly qui vient de paraître, extrait que cite précisément Banville dans une recension de mars 1872 dans la revue L'Artiste, recension dont Rimbaud a peut-être pris connaissance seulement  à son retour en mai, mais peu importe. Or, chier dans les ventres de grès des justes et chier sur la Renaissance, c'est forcément tout un quand l'auteur de la rime "daine"/"soudaine" occupe une place privilégiée dans les débuts de la revue. Le premier numéro du 27 avril 1872 contient un texte sur le salon de 1872, un texte de Banville sur Baudelaire, deux poèmes en vers de Sully Prudhomme et Pierre Elzéar, une recension de L'Année terrible par Léon Valade et puis diverses recensions "Littérature étrangère" en l'occurrence un texte sur Swinburne, "Théâtres", "Petite gazette", "Poètes morts jeunes", et enfin un texte littéraire en prose qui est donc le principal attrait littéraire de ce premier numéro à côté des deux poèmes en vers, et il s'agit du début d'une série en prose intitulée "Parisiennes" par Ernest d'Hervilly lui-même. Nous avons le texte numéroté I en chiffre romain "Ave Sancta Genovefa !" Avec un léger cafouillage, puisque le titre général est modifié en "Parisiennes et Parisiens", la partie II paraît dans le numéro 3 du 11 mai avec le titre "Dame qui mange".
Dans la mesure où j'ai soutenu que le "chinois" de "L'Homme juste" désignait l'idée du magot chinois, symbole du "Bon bourgeois dans sa maison", relation au poème des Châtiments d'Hugo qui a déjà été mentionné par Marc Ascione, je fais remarquer que la fin du texte "Dame qui mange" revendique à la Coppée un tel espoir de vie : "Qu'est-ce que je demande au ciel ? Un estomac et une chaumière... bourgeoise... à Paris !" C'est peut-être en pensant à cette phrase que Rimbaud écrit : "Ô Justes ! nous chierons dans vos ventres de grès !" Notez que, dans l'idée d'un contrepoint rimbaldien, Ernest d'Hervilly enchaîne par cet alinéa final : "- Me les accorderez-vous, Seigneur ?"
Une telle trouvaille doit faire taire votre rancune pour la digression que je viens d'effectuer, et je n'ai aucun problème de transition, puisque je fais des textes en prose d'Ernest d'Hervilly qui ne sont pas des poèmes le point de départ de ma réflexion sur les poèmes en prose de La Renaissance littéraire et artistique.
Le premier texte "Ave sancta Genovefa! " nous parle d'une femme qui prie à Notre-Dame, "devant la chapelle de Sainte-Geneviève", "un mardi, vers deux heures." Les paragraphes ont un nombre variable de lignes, avec quelques paragraphes de longueur moyenne ou un tant soit peu conséquents, mais Ernest d'Hervilly recourt plus d'une fois à l'alinéa court. On retrouve cette technique moderne, bien illustrée par Hugo, des retours volontiers à la ligne pour dégager un énoncé court. Le procédé est stylisé, mais il ne s'agit pas d'un passage à la poésie en tant que tel. Toutefois, ce procédé même est associé à des jeux de répétitions et à une scansion volontaire de ces répétitions. Le texte s'ouvre par la phrase courte : "Elle priait." Elle forme un premier alinéa brusque, puisque suivie d'un retour à la ligne. Le texte commence par des alinéas assez courts (deux, six, trois ou quatre lignes) et le sixième alinéa est la simple répétition du premier avec une modification du seul signe de ponctuation : "Elle priait !" Dans la suite du texte, la formule "elle priait" est répétée à au moins deux autres reprises, mais désormais ce sera au beau milieu des alinéas. Puis, vers la fin du texte, nous avons un retour en attaque d'alinéa, mais la phrase se poursuit : "Elle priait avec ardeur..." Et nous revenons au principe de l'alinéa à l'antépénultième alinéa : "Elle priait." Nous avons la reconduction de l'alinéa initial jusqu'au signe de ponctuation. Le dernier alinéa cite le titre lui-même. Quant à l'avant-dernier, il confirme un travail de bouclage du texte, puisqu'il est la reprise du second alinéa lui-même avec juste une petite suppression :
 
   Elle priait.
   C'était à Notre-Dame, un mardi, vers deux heures, devant la chapelle de Sainte-Geneviève.
   [...]
   Elle priait.
   C'était à Notre-Dame, un mardi, vers deux heures.
   Ave sancta Genovefa !
On peut penser à "Roman", "Ophélie", "Bal des pendus", etc., de Rimbaud. Il est clair qu'Ernest d'Hervilly a composé son texte sur un modèle proprement poétique, modèle qui est lié quelque peu à la référence à la chanson qui plus est.
Toutefois, cela ne suffit pas à parler de poésie en prose, et sans avoir fait de recherches je suppose qu'Ernest d'Hervilly ne pensait pas lui non plus avoir produit un petit poème en prose.
 Dès le troisième alinéa, je dirais intuitivement que nous avons clairement affaire à une prosodie descriptive qui se pense de la prose :
 
   Un vaste et rassérénant silence emplissait l'immense basilique, pareil à celui qui doit régner là-haut, pendant la sieste du Bon Dieu, lorsque les chrétiens joufflus devisent à voix basse, les doigts immobiles sur les cordes de leur psaltérion. Les rosaces géantes, aux vitraux coloriés traversés par le jour grisâtre, avaient l'éclat doux et timide des fleurs d'automne.
 Il faut assumer de partir de nos intuitions. Nous pourrons corriger notre discours à l'épreuve du temps et des exemples. Nous verrons si ce que nous disons du caractère prosaïque de ce passage s'applique ou non à un poème de Rimbaud, et si nous ne produisons qu'un commentaire artificiel qui se ment à soi-même à la longue. Il faut se lancer !
Malgré les assonances et allitérations en "s" et en "an", banales en soi de toute façon, ce texte ressemble à un classique extrait de roman, récit en prose, à une description stylisée n'appartenant pas pleinement au registre poétique. On ne sent pas de scansion rythmique particulière, et certains mots peu poétiques au plan prosodique, "rassérénant" et "psaltérion" sont intégrés sans heurt à l'énoncé, mais aussi sans talent, sans grâce particulière : "Un vaste et rassérénant silence" ou "sur les cordes de leur psaltérion", ce n'est pas poétique. Nous rencontrerons des poèmes où l'indicatif imparfait est employé pour conjuguer les verbes, mais on sent là encore un emploi passif qui fait primer l'information sur le plaisir de la lecture : "emplissait l'immense basilique", "avaient l'éclat doux et timide". Il y a bien une volonté de faire joli "des fleurs d'automne", des tics d'écriture pour donner de l'harmonie : "doux et timide", mais c'est dérisoire, on ne mobilise pas vraiment les ressources poétiques de la langue. Il y a des expressions familières : "la sieste du Bon Dieu" ou "chrétiens joufflus", expressions qu'on pourrait rencontrer dans des poèmes en prose, mais elles ne sont pas traitées pour produire un quelconque effet, elles sont introduites bon an mal dans le texte, elles sont laissées en plan. Du moment qu'elles ne heurtent pas à la lecture, ça passe. Il y a un équilibre des masses dans la construction des phrases et du paragraphe, mais il s'agit simplement d'une prose harmonisée, nombreuse, car le souci de l'élégance s'applique aussi à l'écriture en prose. Il manque une dynamique de mise en relief rythmique des énoncés. On sent simplement la correction de l'agencement, on ne ressent pas la poésie de petites scansions. On ne constate pas qu'un élément est en suspens, en relief. Rien de tout ça. Et j'ajouterai qu'on ne sent pas non plus une unité d'impression où tous les moyens convergeraient pour produire un effet.
Par opposition, le quatrième alinéa a le mérite de produire un peu de ces effets que j'attends d'une prose un tant soit peu plus poétique :
 
   Par instants, on entendait, lointaine et répercutée, la toux sourde du donneur d'eau bénite, ce Bernard-l'Ermite humain, enfoui, par droit de conquête, dans une coquille de chêne.
 Ce bref alinéa pourrait être reporté tel quel dans un poème en prose. Il est scandé avec mise en relief simple du début : "Par instants, on entendait," ce que poursuit la suspension des adjectifs : "lointaine et répercutée" où le choix même des mots associés est pertinent au plan de la production poétique, puis l'assonance "toux sourde" sur des monosyllabes est frappante, quoique sans génie particulier. On a une belle finition de l'alinéa : "dans une coquille de chêne" et on retrouve de la scansion, du suspens, avec "enfoui, par droit de conquête". Cet alinéa mobilise des ressources poétiques de la langue, mais il est isolé et s'oppose tant à ce qui précède qu'à ce qui suit.
Prenons l'alinéa suivant, il semble encore quelque peu poétique, mais il l'est dans une mesure banale, il reprend un mode descriptif stylisé très courant en prose :
 
   Des hauteurs de l'église, où des ouvriers piquaient la pierre des murailles, tombait, parfois, un cliquetis sec et cristallin, absolument semblable au bruit tout particulier du sucre remué dans la porcelaine...
Cet alinéa utilise des ressources poétiques, mais elles sont moins accentuées, moins impactantes comme on dit de nos jours. La relative "où des ouvriers piquaient la pierre des murailles" n'est pas ce qu'il y a de plus inventif. On sent que c'est poussif. Le relief de "tombait" est poétique, mais c'est un cliché banal bien trop ressassé. Ce n'est pas suffisant. L'adverbe "parfois" est en suspens, mais c'est un suspens primaire en prose. Il y a une stylisation prosodique de l'expression : "un cliquetis sec et cristallin", mais on reste dans l'écriture en prose stylisée. La comparaison est lancée par un tour adverbial bien prosaïque : "absolument semblable..." Il aurait fallu en soutenir l'emploi par un travail sur l'atmosphère et la psychologie d'ensemble de la phrase. Et la comparaison, même si Isidore Ducasse en fait de semblables justement, est assez décevante. C'est un peu du discours à la va comme je te pousse : "absolument semblable au bruit tout particulier du sucre remué dans la porcelaine..."
Nous arrivons alors au sixième alinéa qui reprend le premier, procédé de formatage poétique par excellence, mais si j'enchaîne, j'ai droit à une phrase à l'impératif désastreuse qui sent la platitude d'un échange oral :
 
   Laissez-moi fermer un moment les yeux, je veux la revoir tout entière.
 Le texte se poursuit alors par une stylisation chargée qui ne peut en aucun cas être considérée comme poétique : "Parisiennement agenouillée..." :
 
   Parisiennement agenouillée, c'est-à-dire avec une foi touchante, mais pleine de grâces mondaines, sur la paille grossière d'une chaise en équilibre sur ses bâtons de devant, elle se tenait, un pied posé à plat sur la dalle, et l'autre, le talon en l'air, touchant seulement le sol de son bout mignon.
 Jugez-vous que les expressions "Parisiennement agenouillée" et "bout mignon" soient heureuses au plan littéraire ? Un Balzac ou autre peut oser "Parisiennement agenouillée" dans un texte qui sent l'ampleur de son sujet. Mais là ? On sent la minutie explicative : "c'est-à-dire avec...", "mais pleine...", et l'accroissement de la phrase est une contorsion technique de détails à apporter aussi clairement qu'on le peut : "sur la paille d'une chaise qui est elle-même en équilibre sur je dirais ses bâtons de devant", et on a "un pied posé je précise  à plat sur la dalle, et l'autre, je suis géomètre, a le talon en l'air, et pour vous faire mieux comprendre le pied touche à peine le sol du bout des orteils."
Vous voyez que je passe à un mode d'analyse où je ne me contente pas de la prosodie, du rythme, de la tournure grammaticale, j'envisage aussi que la manière d'amener un énoncé implique une psychologie, un rapport à la parole... Et je fais aussi la part entre l'énoncé qui fait primer son information et l'énoncé où l'information et le style s'épousent véritablement au plan poétique, et vous avez vu plus haut que je pensais à la question de l'atmosphère d'ensemble qui peut rendre poétique un prosaïsme assumé, tandis qu'ici je parlais de recours qui peu euphoniques peuvent prendre une dimension littéraire par la dynamique d'ensemble du texte. J'essaie de penser la poésie en prose au sens le plus large, je ne me restreins pas dans mon étude.
Et j'ai même dans l'idée qu'on peut opposer la prose littéraire d'un romancier à la prose littéraire d'un remplisseur de pages de journal, d'un écrivain pour la presse, car j'ai même l'impression qu'Ernest d'Hervilly écrit moins avec une prose stylisée de romancier qu'une prose stylisée propre à la presse. Ses descriptions, je ne les imagine pas volontiers dans un roman de Flaubert, de Gautier, j'ai l'impression d'une langue descriptive propre à la production éphémère d'une littérature de journal :
 
   Au bas de sa robe de soie noire, tailladée, courte, passait la bande d'un jupon de couleurs vives, lequel, se relevant comme par hasard, découvrait des bottines aux cambrures ravissantes, posées comme je viens de le dire. Ces deux petits pieds étaient parfaits, nerveux, point maigres. Là, le Malin cherchant pâture se tenait tapi sournoisement ! Il eut la pâle habileté de faire commettre à mon esprit deux ou trois péchés que j'ose qualifier encore à cette heure de véniels. Comme c'était difficile ! - Et d'ailleurs, si le Serpent cherche à mordre la femme au talon, comme il est dit, il me semble bien naturel que l'homme essaye de s'assurer fréquemment de visu si le talon de sa compagne est capable de lui écraser la tête, - à ce serpent pervers !
Ernest d'Hervilly nous explique donc qu'il est un chanceux pervers. Il a l'occasion de mater une belle cheville de femme en prière. Il le fait en feutrant l'information coquine dans un rendu littéraire où il estompe son propre rapport à la situation, tout en avouant explicitement son fait. OK ! Il est difficile apparemment de dire en quoi cette description est plus de l'ordre de l'écrivain pour la presse que de l'ordre du romancier ou nouvelliste. Les procédés littéraires déployés ici sont les mêmes. Toutefois, le texte que je viens de citer est lissé, il n'y a pas dans son déploiement stylistique une identité d'auteur qui s'affiche. On a un ton de la confidence littéraire clichéique et neutre. Tout le calibrage de ce paragraphe montre moins le génie ou talent d'un auteur que sa capacité à rentrer dans le moule. Le grand écrivain recourrait aux mêmes procédés : ajouter des compléments, des adjectifs, déplacer un élément en début de phrase pour fixer l'intérêt, créer un suspens, scander par l'emploi de virgules séparant des mots courts, créer une énumération de trois adjectifs, employer quelques termes modalisateurs, etc. Mais cela s'apprenait sur les bancs de l'école et ici on sent l'exercice scolaire, la dépendance à l'exercice. On ne sent pas le petit plus qui fait que c'est autre chose qu'un exercice scolaire. L'amorce "Au bas de sa robe de soie..." est banale, et l'emploi du verbe "passait" est primaire. Il aurait donc fallu apporter d'autres soins à cette première phrase pour en faire une vraie création littéraire. Elle est allongée, mais il faut voir comme : "lequel, se relevant comme par hasard,..." L'allonge doit avoir sa propre identité ou doit avoir un effet en retour sur l'énoncé qu'elle veut enrichir. Flaubert aurait sans doute eu une attaque d'apoplexie en relevant les nombreux "comme" du paragraphe que je viens de citer : "comme par hasard", "comme je viens de le dire", "Comme c'était difficile !", "comme il est dit". Je ne donne pas raison à Flaubert de proscrire ainsi les répétitions, mais je peux le rejoindre quand, manifestement, l'auteur ne crée pas une dynamique qui les justifie, les rendent naturellement agréables et participant d'un tout uni. Notez le faible écart entre deux d'entre elles : "comme je viens de le dire", "comme il est dit", ce qui témoigne d'un manque de variété dans l'expression. Je me l'accorde sans arrêt sur mon blog, mais si je produisais un texte littéraire voulu comme tel j'y regarderais à deux fois.
Certes, le passage "se tenait tapi sournoisement" est charmant, mais le reste du paragraphe c'est de l'ajustement, c'est du bricolage littéraire. La conclusion "à ce Serpent pervers" est elle-même amenée sans grâce rythmique. Ernest d'Hervilly ne me semble pas avoir de magie du rythme.
J'ai envie de m'arrêter là. La prochaine fois, nous étudierons les poèmes en prose de Charles Cros contenus dans les numéros de la revue, puis je traiterai des poèmes en prose de Judith Mendès. Nous aurons ensuite à étudier les traductions de Poe par Mallarmé, les études antiques d'Emmanuel des Essarts, puis il me reste à faire des sondages pour voir par quoi d'autre compléter cette enquête.
Quand cela sera terminé, je me pencherai sur Aloyisus Bertrand, Charles Baudelaire, Isidore Ducasse, voire sur Maurice de Guérin, Aplphonse Rabbe et d'autre dont on prétend qu'ils écrivaient de la poésie en prose, puis il y aura aussi des études sur la prose de Lamennais, Hugo, Chateubriand et quelques autres. Ce travail me tenait déjà à coeur quand j'ai annoncé l'ouverture de ce blog, ce qui m'avait d'ailleurs valu des remarques ironiques des auteurs de la photographie du Coin de table à Aden.
Je travaillerai bien sûr sur la prose de Rimbaud, et puis j'ai tout une collection de recueils de poèmes en prose du vingtième siècle à traiter, et je prévois aussi d'étudier des chapitres de romans de différents auteurs du vingtième siècle jusqu'à certains récents.
Je pense que ci-dessus j'aborde la question de la poésie en prose avec une amplitude conceptuelle qui n'a jamais été envisagée.