vendredi 18 septembre 2026

"Que tu sais" : encore une nouvelle glane Coppée/Rimbaud (et son supplément à 15h30)

 Vous croyez que c'est fini. Non, pas encore !
Dire que quand j'étais enfant j'allais chercher le pain, de format belge, un peu comme du pain de mie, chez le boulanger François Coppet dans le village de Sivry où habitaient mes grands-parents maternels qui étaient fermiers, cela a un kilomètre de la frontière française, ce qui accentuant le côté paisible de ce coin de campagne à la limite du territoire.
Mais bref je m'égare.
Je montre facilement qu'en lisant consciencieusement les poésies de Coppée on fait des pêches miraculeuses.
J'ai déjà mentionné sur internet et aussi dans un article du collectif La Poésie jubilation que l'hemistiche "Les tilleuls sentent bon" était la reprise d'un hemistiche des Intimites, sauf que Rimbaud faisait passer sa reprise d'un second hemistichecd'alexandrin à un premier hemistichecd'alexandrin.
J'ai déjà signalé il y a toujours aussi longtemps, bientôt vingt ans, que "Première soirée" ou "Trous baisers" s'inspirant non seulement de Victor Hugo mais de l'ambiance exotique de maints poèmes des débuts de Coppée,  Reliquaire et Intimités,  certains poèmes de volupté étant d'ailleurs en octosyllabes chez ce modèle.
J'ai publié il y a plus de quinze ans sur le blog Rimbaud 8vre que ce qui retient Nina est une parodie de deux poèmes consécutifs des Poésies de Musset : Chanson de Fortunio et A Ninon, et que le quatrain de Ce qui retient Nina et Mes petites amoureuses était celui de la Chanson de Fortunio qui se trouve être d'un emploi rare parmi les poètes reconnus. Alain Vaillant et Adrien Cavallaro ne me citent pas et sans aller dans tous mes développements font semblant de savoir que la strophe de Ce qui retient Nina est prise à Musset. Depuis, sur ce blog, j'ai souligné l'importance de la préface de Glatigny à son volume reeditant trois de ses œuvres en 1870 dont Le Bois que j'ai signalé comme source à Tête se faune, ce dont Chevrier et Cavallaro veulent la encore s'emparer.
Mais, il y a dans le poème Ce qui retient Nina une autre subtilité le tour "que tu sais". Le poète dit à Nina " tu me parlerais la langue franche que tu sais. Ce "que tu sais' est pratiqué par Coppée dans Intimités.  A la fin d'un poème il dit à sa belle je te ferais le baisers que tu sais sur le front.
Et notez que puisque je parle de Ce qui retient Nina daté du mois d'août 1870, quand Rimbaud a pu lire la recension des Glaneuses ou était épinglé le barbarie du féminin "effluves mysterieuses" j'en profite pour dire qu'à côté de Musset, Demeny, Isidore Ducasse, Léonard en soutane, il y a aussi Coppée qui emploie ce nom au féminin, il est même à la rime je crois, et cela dans un poème des Intimités. 
Et je n'en ai toujours pas fini 1vec ce recueil d,'Intimités qui contient encore des sources pour Les Remembrances du vieillard idiot et pour divers dizains.
J'ai du mal à passer d'une page internet à l'autre sur un portable, mais préparez-vous à de nouvelles citations évidentes.
Ce que je vous montre, c'est que personne ne prend au sérieux Rimbaud puisque personne n'a creusé à fond en essorant le sujet la question des sources parodiques qui est nécessaire à la pleine compréhension des visées satiriques des morceaux rimbaldiens.
Je pense qu'il faudra aussi bientôt un travail de mise au point sur ce qui reste hermétique ou est déjà élucidé dans les œuvres de Rimbaud, et grâce à qui les lectures ont été établies.
Je persillé les universitaires par rapport à ce qu'ils me font, mais les meilleurs lecteurs sont à part moi qui en ai été en partie un des universitaires. L'amateur ne comprend rien à Rimbaud et se réfugie derrière sa relation intime aux textes sur laquelle il ne dit rien de précis qui l'exposerait.
Les artistes et écrivains ne comprenaient et ne comprennent rien à Rimbaud, de Patti Smith à Yves Bonnefoy en passant par Breton, Char, Jaccottet, etc.
Parmi les universitaires, le tri doit être sévère. Quasi aucun ne comprend Rimbaud et il est inutile de les citer pour contester la voie de recherche universitaire.
Les rimbaldiens de référence c'est moi, Murphy, Reboul, Cornulier, Claisse, puis quelque peu Ascione, Chambon, Murat, j'en oublie un peu. Bataillé et Rocher font des articles sympathiques qui fouillent le texte, même s'ils ne créent pas un discours personnel d'envergure.
Bienvenu est un cas particulier, il fait des apports conséquents et importants, même s'il n'a pas le profil du lecteur qui commente tous les détails de textes.
Il y a des choses à prendre chez d'autres rimbaldiens, même si je ne les considère pas dexreference : Vaillant, Chevrier ou Brunel ont parfois du bon  quelques autres.
Bref, lire Rimbaud, ce n'est vécu que par un tout petit nombre de personnes et pour ces gens informés les poésies de Rimbaud ne sont pas un massif hermétique si epais que c1. Vous seriez surpris.
 
***
 
J'ai proposé hier un article à partir d'une recension dans les poésies de Coppée de deux mots de la même famille, le nom "pardon", le verbe "pardonner" aux formes conjuguées variées. Je précise que je n'ai pas encore effectué de relevés dans les vers du théâtre de Coppée dans mes derniers articles.
Je prévois un article de recension des mentions du "souvenir", recension qui pourra se concentrer sur les occurrences de mots de la famille du nom "souvenir", mais qui pourra ne pas se limiter. La recension sera peut-être plutôt d'ordre thématique.
Mais, déjà, je vous sélectionne le tout début du premier poème des Intimités :
 
Afin de louer mieux vos charmes endormeurs,
Souvenirs que j'adore, hélas ! et dont je meurs,
J'évoquerai, dans une ineffable ballade,
Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,
Un page douze ans aux traits déjà pâlis,
Qui dans les coussins bleus brodés de fleurs de lys,
Soupirera des airs sur une mandoline,
Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline,
La reine soulever son beau front douloureux,
Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux,
Dans ses lourds cheveux blonds, où le hasard la laisse,
Une fiévreuse main jouer avec mollesse.
[...]
 
Cet extrait ne peut pas être présenté comme LA source d'une quelconque parodie de Coppée par Rimbaud. Pourtant, c'est le début du recueil Intimités, son introduction pour le dire prosaïquement. Le premier hémistiche du second vers : "Souvenirs que j'adore", accouple le nom "Souvenirs" qu'on ne peut manquer de rapprocher des mots "Remembrances" et "Ressouvenir" de deux contributions rimbaldiennes à l'Album zutique, et une forme conjuguée du verbe "adorer", verbe qu'on retrouve ailleurs aussi dans les vers de Coppée et que Rimbaud sélectionne dans "Le Balai" : "J'aime de cet objet la saveur désolée". Les souvenirs adorés sont mortels au poète Coppée, qui plus est. Rimbaud a retenu dans une parodie l'expression "aux traits déjà pâlis", mais ne vous dites-vous pas qu'il y a de quoi faire un parallèle entre "pâle parmi la pâle mousseline" et "parmi la verte ouate" ? Ou entre "la chancelière bleue" et les "coussins bleus" ? Je ne m'étendrai pas ensuite sur "lourds cheveux blonds" et "Soupirera des airs" qui font penser à l'enfant des "Chercheuses de poux" ni à une occurrence peu après le passage que je cite de l'adjectif "salubre". On peut garder tout ça pour une prochaine occasion... Remarquons que le verbe "troubler" a une occurrence dans le poème II et une autre dans le poème VI, et je garde pour plus tard de comparer éventuellement "tiède après-midi d'automne" du poème V avec "après-midi tiède et vert" de "Larme". Je relève aussi dans Intimités pas mal d'emploi de l'adjectif "étroit" pour qualifier des lieux, dont la chambre étouffante, ce que Rimbaud exploite dans "Les soirs d'été..." : "Le Kiosque mi-pierre étroit où je m'égare[.]"
Il va de soi qu'il conviendrait de faire un grand relevé des descriptions du ciel, notamment du couchant, dans les poèmes de Coppée, en soulignant les interférences symboliques érotiques. Rimbaud a médité cela quand il compose les vers de "Etat de siège" où l'honnête intérieur regarde la Lune parmi la verte ouate. Et cela engage des rêveries d'ordre sexuel précisément.
Il y a quelques jours à propos du poème XIII des Intimités, source pour le dizain "Etat de siège", je faisais remarquer que Rimbaud avait repris "gants" à la rime et la répétition de la préposition "sous", puis étant donné que Coppée commesouvent enchaînait avec un vers où "parmi" est devant la césure, Rimbaud avait composé à peu de distance deux vers où "parmi" est après la césure. Je relève que le poème XIV des Intimités a ceci de frappant que les vers 2 et 4 ont tous deux la tête de locution prépositionnelle "le long" placée devant la césure. Rimbaud pour l'idée de répétition formulaire à peu de vers d'écart a donc eu conscience du procédé pratiqué par Coppée lui-même : "le long des verts épis de seigle", "le long des aubépins neigeux". Ce poème XIV formule aussi l'idée d'un bonheur que le poète cache comme une honte, ce qui est à rapprocher de la honte sans repentir du poète qui avoue ses crimes infects dans "Les Remembrances du vieillard idiot". Il faut bien comprendre que le personnage créé par Rimbaud découle d'éléments explicites des poésies coppéennes.
D'autres rapprochements vont être mentionnés dans les jours qui vont suivre. Je vais y aller à fond.

jeudi 17 septembre 2026

Le pardon des poésies de Coppée aux Remembrances du vieillard idiot !

Quelqu'un qui prétend lire Rimbaud sans s'intéresser aux sources de son inspiration, ça s'appelle un crétin, c'est évidemment plus vrai encore quand la visée de Rimbaud est parodique et c'est une évidence avec les contributions zutiques où la plupart du temps Rimbaud précise le nom de ses cibles. Les meilleurs lecteurs de Rimbaud sont ceux qui s'intéressent aux sources et à l'analyse des détails du texte.
Reprenons le cas des "Remembrances du vieillard idiot". Le poème est une scène de confession du poète auprès d'un curé. Le nom "père" du curé est l'occasion d'une double confusion avec la famille du poète. L'attaque du premier vers "Pardon, mon père !" a un écho dans "Et puis ma mère" et un suivant dans "Je songeais à mon père" et enfin cet autre avec le vers "qu'il me soit permis de parler au Seigneur". Dieu et le curé deviennent la famille du poète, famille où tout le monde semble prêt à coucher avec tout le monde. La confession se termine justement sur une contradiction, puisqu'au lieu du repentir en fin de course le curé et le poète jouent ensemble avec leurs engins. Le "pardon" est donc clairement vidé de son sens. Il est pourtant réclamé à trois reprises. C'est significativement le premier mot du poème. après trois premiers récits scabreux où le poète a confessé son intérêt pour les membres des ânes, pour les chaleurs au lit de sa mère et pour les lèvres du bas de sa soeur dans une situation scatologique, le poète réclame à nouveau "Ô pardon" au début du vers 17, juste quand il commence à raconter son intérêt pour le membre de son père. Le poète passe en revue quelques dérivatifs sexuels en finissant par mentionner le "crucifix" à la suite de "La Sainte-Vierge", on monte en gamme dans les outrages tout en réitérant une demande de pardon qui arrive à sa troisième occurrence : "Et maintenant, que le pardon me soit donné". Le pardon, c'est un peu la parole magique qui permet de faire table rase des péchés commis. Le "vieillard idiot" se "confesse de l'aveu des jeunes crimes", et dans les questions au Seigneur il y a une façon de rejeter la faute sur la puberté tardive ou l'irrépressible besoin de masturbation, c'est la faute du Seigneur après tout. Ignorant s'il est pardonné, le poète remet un sacrilège sexuel en chute du poème avec la participation du confesseur lui-même, avec la collaboration du représentant du Seigneur.
Et après trois mentions du nom "pardon", nous avons donc une mention du participe passé "Pardonné" sous forme de proposition interrogative.
Ce pardon qui revient à plusieurs reprises peut faire penser au discours de la "Vierge folle", mais la cible parodique est ici François Coppée et les poèmes où le pardon est mentionné ne sont pas tellement nombreux chez celui-ci.
Si je prends le Reliquaire en écartant les "Poèmes divers", il y a une seule occurrence du nom "pardon" ou du verbe "pardonner", et c'est précisément dans le poème "Une sainte" qu'accompagne la mention "A ma mère". Ce poème "Une sainte" est très bien connu de Rimbaud, il contient une rime "automne"/"détone" qu'il faut rapprocher de la célèbre rime de "Nevermore" de Verlaine qui pose un doute pour sa correcte orthographe. Rimbaud s'est inspiré de quelques éléments du poème "Une sainte" pour composer ses "Etrennes des orphelins" et il en a repris directement le "globe de verre". Il est aussi question d'une sourire navrant qui peut compléter en guise de source le cas du vers du "Balai" : "L'usage en est navrant et ne vaut pas qu'on rie". Le poème est du mélodrame chrétien à la Victor Hugo. Mais sa fin offre un parallèle intéressant avec celle des "Remembrances du vieillard idiot". A la manière hugolienne, la vieille interroge le Seigneur sur la pertinence d'envoyer un enfant au ciel pour que les anges s'occupent bien ou non de lui, puis elle demande pardon pour son regret. Et à défaut de queue, elle joue avec son chapelet. Le parallèle est plus pertinent encore si on cite le premier vers : "C'est une vieille fille en cheveux blancs [...]". C'est décapant de se dire que Rimbaud s'est inspiré de cette vieille pour composer son vieillard idiot :
 
"[...]
Les anges, on se fait parfois de ces chimères,
Ont-ils soin des enfants aussi bien que les mères ?
Je doute. Pardonnez, Seigneur, à mon regret !"
 Le verbe pardonner est employé dans un seul des "Poèmes divers" et il concerne à nouveau la vieillesse, avec le poème "Les Aïeules" :
 
[...] il semble
[...]
Qu'elles pardonnent tout, [...]
 Il y a deux occurrences dans le poème III du recueil suivant Intimités, et elles illustrent le même ressort pervers que celui mis en branle dans le poème zutique, surtout la première, encore que la deuxième pourrait être lue comme un sarcasme subtil implicite à la parodie zutique :
 
C'est lâche ! J'aurais dû me faire supplier,
Avoir à pardonner la faute qu'on avoue
Et boire en un baiser ses larmes sur sa joue.
Et, vil esclave, heureux de reprendre ses fers,
J'ai demandé pardon des maux que j'ai soufferts.
Ce poème qui laisse penser que la femme est allée en voir un autre pendant que son poète l'attendait pour lui contient la mention du mot "aveux" ou ce vers : "J'ai savouré longtemps la douceur d'être dupe."
Sauf oubli, il n'y a pas de mention de "pardon" ou "pardonner" dans les deux premières séries de dizains de "Promenades et intérieurs", ni dans les poèmes rassemblés sous le titre "Ecrits pendant le siège", l'exception concernant le poème "Plus de sang" et précisément c'est le pardon que Coppée veut voir exécuter par les communards causes selon lui d'une guerre civile inutile :
 
La paix ! faites la paix ! Et puis, pardon, clémence !
 On peut se dire que ça n'a rien à voir avec le poème zutique, mais on a tout de même l'illustration de l'absurdité et hypocrisie du pardon chrétien. Demander pardon, c'est capituler et obtenir qu'on passe l'éponge sur ce qui s'est passé sans sévir, punir, juger. Le pardon, c'est dire "le passé, c'est le passé, et passer à autre chose !" Rimbaud était certainement sensible à cette vacuité du pardon, les emplois intéressés de Coppée ne pouvaient que bien lui ouvrir les yeux sur sa réalité de fonctionnement.
Mais, il y a un autre poème politique paru en plaquette un peu auparavant où Coppée a mentionné le pardon, "La Grève des forgerons" que, auteur du "Forgeron" et lecteur de Vermersch, Rimbaud connaît nécessairement bien lui aussi.
Le poème "La Grève des forgerons" est un récit de délire instable de la part de Coppée. L'ouvrier modèle oppose dans la balance la légitimité de la grève et le besoin de nourrir femme et enfants. Il sacrifie femme et enfants pour la grève contre son gré, ce qui semble une sorte d'argument par le récit contre la pertinence de la grève. Puis, après cet argument sorti de nulle part, Coppée accable les mauvais ouvriers qui ayant plus d'économies que les autres boivent du vin pour tuer le temps de la grève. Furieux, l'ouvrier modèle entre dans une dispute avec un ouvrier ivre qui le nargue, et non pas pour la morale mais pour se montrer viril l'ouvrier modèle décide de se battre contre celui qui l'insulte et comme il est le plus fort, le plus déterminé face à un lâche il le tue d'un coup, et la fin du poème c'est un condamné à mort qui décrit ainsi son indifférence, le mot "pardon" étant à l'avant-dernier vers du poème :
 
Donc, que pour moi ce soit la prison ou le bagne,
Ou même le pardon, je n'en ai plus souci ;
Et si vous m'envoyez à l'échafaud, merci !
 Le récit n'a pas une progression logique vers une morale. Tout ce qu'il importait à Coppée, c'était de présenter les grévistes sous un mauvais jour en faisant valoir un ouvrier modèle, mais son geste d'assassin, même involontaire, passe mal, et les paroles de défi du mot de la fin semblent assez creuses en bout d'un tel parcours. Mais, justement, on peut comparer ce flottement avec la fin des "Remembrances du vieillard idiot" où rien ne porte à conséquence. L'interrogation "Pardonné ?" reste en suspens et les fautes sexuelles reprennent de plus belle avec un "et tirons-nous la queue !" qui peut faire penser à la désinvolture du dernier vers de "La Grève des forgerons".
Il y a une seule mention du pardon dans le recueil Les Humbles et donc dans la portion de poèmes connues de Rimbaud en novembre 1871, une forme conjuguée "pardonne" à l'avant-dernier vers du poème "Le petit épicier".
Et j'ai gardé pour la fin le recueil des Poëmes modernes. Il y a trois mentions dans "Angélus". La plus intéressant étant celle entre guillemets "Il faut leur pardonner." Car la raison pour laquelle pardonner aux deux hommes, c'est qu'ils sont vieux et de vrais chrétiens. Ils étaient jaloux de ceux qui ont des enfants pour préciser leur faute. Il ya enfin la mention "Le signe du pardon" dans le poème "Bénédiction" qui a l'intérêt de contraster avec "Les Remembrances du vieillard idiot", un curé en Espagne continue de dire la messe et de bénir une assistance militaire qui lui tire dessus.
Rimbaud a observé de près toute cette palette de dérision coppéenne, souvent involontaire, autour du pardon.

Pourquoi les rimbaldiens échouent-ils à identifier les sources coppéennes aux contributions zutiques ?

Les rimbaldiens échouent à identifier les sources des parodies de Coppée par Rimbaud. Ils n'en découvrent qu'une petite partie et cela alors que nous connaissons les poèmes de l'Album zutique, du moins ceux attribués à Rimbaud, depuis environ 80 ans.
Pascal Pia, éditeur de l'Album zutique admiré de Jean-Jacques Lefrère, rédigeait des notices où il se plaignait de ne pas identifier le style de Coppée dans les parodies de Rimbaud. Il n'identifiait pratiquement aucune source. Et d'autres se plaignaient de poèmes qui n'étaient que des blagues obscènes. Murphy épingle tout cela dans son livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion en 1990. Mais trente-six ans plus tard, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés. Murphy énumérait l'évidente reprise de la forme du dizain de rimes plates et  il se contentait de faire remarquer qu'une poignée de mots était représentatif de la poésie de Coppée : humble, doux, intérieur, etc. A l'époque, les études métriques des césures étaient encore inexistantes parmi les rimbaldiens malgré les premières publications de Cornulier dans la revue Parade sauvage, mais même les études métriques n'ont jamais jusqu'à présent profiter à une étude serrée des parodies de Coppée par Rimbaud.
Murphy a bien identifié quelques sources ou plus précisément certaines sources lui ont été communiquées. Pour "Etat de siège ?" Murphy relève bien en passant que "honnête intérieur" est la reprise du syntagme "intérieur honnête" d'un dizain, mais il précise que cette découverte a été faite par Marc Ascione et passe outre. Pour "Les Remembrances du vieillard idiot", Murphy déploie un article inhabituel où il dénonce les lectures psychanalytiques du poème qui ne tiennent pas compte de la signature "François Coppée" qui suppose que le "Je" du poème n'est pas Rimbaud, mais Coppée lui-même. Cela nous vaut quelques pages d'articles qui enfoncent des portes ouvertes comme dirait Yves Reboul, puisqu'à côté de ceux qui identifiaient Rimbaud sans autre forme de procès à la voix du poème il y avait tous ceux qui comprenaient déjà d'évidence que c'était une parodie contre Coppée. L'article donne une illusion de progrès dans l'approche du poème, alors qu'il ne fait qu'enfoncer les psychanalystes de pacotille. Par ailleurs, cet article se perd aussi dans des considérations qui avaient encore cours à l'époque : les théories farfelues de Freud (lapsus, sexualité infantile, symbolique du refoulé des rêves, autant de théories démenties par la science) avaient déjà des ébauches intellectuelles avancées avant que Freud ne s'en empare. Certes, mais ces théories sont fausses et en même temps inutiles à la lecture des parodies de Rimbaud. Il ne suffit pas de déplacer la lecture psychanalytique en replaçant Coppée au milieu du poème à la place de Rimbaud, non plus ! Et enfin, l'article posait qu'il fallait voir le poème comme maîtrisé et parodique et non comme des aveux inconscients de Rimbaud, mais Murphy ne citait pas de vers de Coppée. Il ne fait qu'évoquer une étude alors inédite de Michael Pakenham qui envisage des liens avec des vers de "Angelus" et "Une sainte", mais sans rien citer.
Puis, sur le dizain "Je préfère sans doute...", Murphy déploie plutôt une méthode de déchiffrement ou décryptage en supposant qu'il suffit pour les mots du poème de Rimbaud de se reporter à des sens obscènes qui résulteraient d'une composition faite à partir du Dictionnaire érotique moderne de Delvau, l'un des auteurs du Parnassiculet contemporain, sachant qu'à un moment donné on a moins affaire à des définitions de mots obscènes qu'à un recensement de métaphores obscènes qu'il est possible de faire et que parfois on pratique dans la vie courante. Mais le résultat systématique appliqué à un dizain est assez étrange, même si fatalement une partie de la composition volontairement obscène est ainsi débusquée.
Mais le déchiffrement obscène permet de comprendre le sens du poème de Rimbaud en nous détournant de la logique parodique qui a une contrainte : il faut que la création parodique distorde quelque chose de sa cible de départ.
Je n'ai pas le volume Rimbaud et la ménagerie impériale sous la main. Je sais que Murphy connaît la rime "redingote"/"gargote" reprise à Coppée, mais en gros il s'agit d'une clef et je ne pense pas que Murphy ait poussé cette clef à fond pour mettre à jour tous les rapprochements à faire entre le dizain "Croquis de banlieue" et "Ressouvenir" de Rimbaud. Je remarque que Cavallaro ne cite pas même cette rime dans son édition de 2026. Il y a quelques jours j'ai produit un article où j'ai exploité maximalement la clef. Pour "Etat de siège ?", il en va différemment, j'ai relu l'article de Murphy, il a la clef fournie par Ascione comme dit plus haut, et Cavallaro cite cette clef, mais ni Murphy ni Cavallaro ne disent rien de ce qui dans l'ensemble du dizain identifié par Ascione a nourri la composition du dizain de Rimbaud. Qui plus est, j'ai découvert plusieurs sources dans quelques poèmes du recueil Intimités.
En clair, on comprend que à part moi, Murphy et quelque peu Pakenham ou Ascione, personne ne lit les poésies de Coppée. Quand un rimbaldien parle des sources, il ne fait que reprendre ce que les rimbaldiens ont dit avant eux, ils font confiance à ces résultats et s'en contentent. Parfois même, ils laissent de côté ces résultats parce qu'ils ne voient qu'une coïncidence. Donc, non seulement ils ne trouvent rien parce qu'ils ne lisent pas les poésies de Coppée, déguisant habilement cette lacune dans leurs dictionnaires, éditions, articles et notices, mais ils ne cherchent que des reprises voyantes et du coup ils ne savent pas les exploiter.
Ils ont un problème de méthode. Il est évident que Rimbaud ne reprend pas les imaginations de Coppée telles quelles et qu'il invente les siennes. La recherche ne doit pas être d'identifier telle quelle tout un pan d'un poème de Coppée, il faut faire des rapprochements quant aux arrière-plans et ça les rimbaldiens ne savent pas faire.
Le lien que je fais entre "Les Remembrances du vieillard idiot" et "Le Banc" part de l'identification du mot "jeune" qui dans les deux cas est mis en relief par une suspension métrique. Les rimbaldiens ne font déjà pas attention à la métrique pour la plupart, et ils ne s'appuient pas dessus pour justifier des rapprochements, comme si elle n'était pas un acte de langage. Ils ne voient que l'emploi d'un même mot "jeune" et ils ne vont rien supposer comme rapprochement, c'est le même mot qui est employé, c'est inévitable de rencontrer le mot "jeune" dans des textes. Or, dans les deux poèmes, le mot "jeune" est mis en relief par la césure. Peu importe que dans un cas "jeune" est devant, dans l'autre après la césure, le point commun est la mise en relief métrique d'un motif clef, la jeunesse. Dans les deux cas, l'idée d'être "jeune" est soulignée de manière ostentatoire. C'est ça qui est important. Et je rappelle que "Les Remembrances du vieillard idiot" fait témoigner un vieux sur sa vie qui commence par se voir "jeune", tandis que dans "Le Banc", le poète en identifiant une attitude "jeune" pose en personne plus vieille qui observe.
Pour "Le Balai", au lieu de chercher des rapprochements en masse dans un dizain, il suffit d'une amorce, puis on explore plus en détail et on s'aperçoit que des liens discrets s'établissent. Le mot "pissenlits" n'est pas une répétition de "chiendent", mais un cerveau attentif voit le lien : "pisse-en-lits" et "chie-en-dents". Pour rappel, le dizain "Le Balai" suppose une diérèse à "chiendents" comme l'a bien vu Chambon et il va de soi qu'il faut prononce "en" et non "in" le "en" pour que ce soit comique.
Les rimbaldiens ont aussi négligé d'étudier la posture du poète Coppée dans ses recueils. Il se définit comme impur à jamais pour avoir cédé aux plaisirs indignes. Il se considère comme dépravé moralement et cela au plan sexuel. Il joue au libertin repentant. Plusieurs poèmes des Intimités sont des confessions érotiques troubles, et plusieurs de ses poèmes où il se met en observateur s'interprètent facilement comme du voyeurisme avec un émoi pour des scènes érotiques peu excessives, le baiser notamment dans "Le Banc". Il est alors très facile de tourner ces aspects de sa poétique en dérision et de supposer que si un simple baiser excite son voyeurisme c'est qu'en voir beaucoup plus le comblerait intensément.
Et Coppée parlant de son amour pour les pissenlits dans les coins, cela devient une ode au balai de chiottes. Rimbaud n'est pas parti de rien pour écrire que Coppée aime la saveur désolée du balai de chiottes. Il a fait parler un dizain précis de Coppée.
Il y a une méconnaissance des poésies de Coppée qui fait que les rimbaldiens voient le détail obscène des parodies, mais pas la motivation qui justifie que Coppée précisément soit la cible du discours obscène. Et ça n'a rien à voir avec une lecture psychanalytique.
Pour "Les Remembrances du vieillard idiot", je vous donne une nouvelle source hautement probable. Après la scène des ânes, le poème décrit une scène concernant le père, une autre concernant la mère et un autre concernant la soeur, et enfin on a une revue d'objets que le poète affectionnait dans la maison parce qu'il lui permettait d'assouvir ses désirs d'exploration sexuelle, ce qui implique qu'il s'introduisait le crucifix dans l'ourlet...
Or, prenez les premiers vers de la "Lettre d'un mobile breton" paru en plaquette pendant le siège :
 
Maman, et toi, vieux père, et toi, ma soeur mignonne,
Ce soir, en attendant que le couvre-feu sonne,
Je mets la plume en main pour vous dire comment
Je pense tous les jours à vous très-tendrement,
Très-tristement aussi, malgré toute espérance :
[...]
Je ne puis pas songer au pays sans revoir
La maison, le buffet et ses vaisselles peintes,
La table, le poiré qui mousse dans les pintes,
La soupière de choux qui fume et qui sent bon,
[...]
Et papa [...]
Fait sa croix sur le pain avant de le couper.
 Le premier vers nomme mère, père et soeur mignonne, le troisième de plume en main, le quatrième d'une pensée quotidienne des plus tendres. La liste des éléments de la maison se termine comme chez Rimbaud par une image de la croix.
Dès qu'on cherche un peu avec de la méthode, on s'en rend vite compte que les parodies ciblent des passages précis. Evidemment, la déformation va assez loin.
Une autre lacune des rimbaldiens, c'est de négliger les dizains des autres contributeurs, notamment les deux enchaînés de Verlaine de sa lettre à Valade de juillet qui sont une source aux deux dizains enchaînés de Rimbaud. Par exception, Teyssèdre fait une remarque pertinente quand il lie les "soeurs mortes" du balai" aux deux vers de "La Mort des cochons" où "en balayant" disparaissent les spermes éteints et les règles mortes qui peuvent trôner sur une Lune arrière-train de corps humain.
Je dois aller travailler, qu'est-ce que vous feriez sans moi ? Je fais gagner mille ans aux études rimbaldiennes. 

mercredi 16 septembre 2026

Glane de vers de Coppée sources de vers rimbaldiens !

A propos des "Remembrances du vieillard idiot", dans son édition 2026 en Folio Classique des Œuvres complètes de Rimbaud, Adrien Cavallaro n'a pas mentionné deux sources que j'ai pourtant signalée à l'attention dans le volume collectif La Poésie jubilatoire. Nous avons une succession à la rime dans le poème zutique "choses vues" et "choses conçues". La mention "choses vues" ne renvoie pas au titre d'un ouvrage posthume de Victor Hugo dans le premier tome est paru seulement en 1887, le titre n'étant pas même un choix d'Hugo. Mais il y a tout de même une enquête à faire sur cette expression. En attendant, puisque le poème parodie Coppée et qu'à proximité nous avons plusieurs dizains parodiant le même Coppée, il semble évident que Rimbaud a repris l'expression à la rime "choses que j'ai vues" au premier dizain qui ouvre la série Promenades et intérieurs dans le numéro du 8 juillet 1871 du illustré. Je rappelle que Coppée a publié une série de dix-huit dizains dans le second Parnasse contemporain et une autre série de vingt-trois dans le numéro en question du Monde illustré. Le premier poème de la série du Monde illustré sert d'introduction pour l'occasion, mais quand Coppée a publié les dizains sous forme de recueil, il a choisi de placer en premier dix-sept des dix-huit dizains du Parnasse contemporain (il en a supprimé un plus osé) et de les faire suivre par la nouvelle série du Monde illustré, et sans doute aussi parce qu'il ne lui conférait pas une réelle importance Coppée a supprimé le dizain d'introduction, puisque cette fonction appartenait au premier dizain de la première série du Parnasse contemporain. On perd un dizain qui nomme les "Prussiens", la "guerre civile", le fait d'être un citoyen, de donner ou non la primauté à la politique, un dizain où Coppée imite la préface des Feuilles d'automne quand Hugo s'excusait d'offrir au public un recueil de poésies lyriques au lendemain de la révolution de juillet. Et le cynisme du dernier vers du dizain était remarquable : "ce n'est pas un mal d'écouter chanter un oiseau" (citation de mémoire). On pense avec ce vers au "Laissez les fauvettes de mai" du poème "Les Corbeaux".
Bref, c'est un dizain important à connaître, sauf qu'il faut savoir aller le rechercher dans sa publication en périodique.
 
 
Précisons que Coppée a publié dans Le Monde illustré et Le Moniteur universel de juin à octobre 1871 l'ensemble de la seconde série des Promenades et intérieurs, plusieurs pré-originales des Humbles, le texte en vers du drame Fais ce que dois et une nouvelle en prose en deux parties intitulée "Ce qu'on prend pour une vocation". Certains textes ont été publiés dans les deux périodiques. La nouvelle "Ce qu'on prend pour une vocation" a été publiée dans les numéros du Monde illustré du 26 août et du 2 septembre 1871.
 
 
 
Je vous cite la fin de la nouvelle, j'ai déjà insisté sur l'évidente ressemblance formelle avec la chute des "Remembrances du vieillard idiot" :
 
[...] - Adieu ! Ne viens pas me voir dans ma retraite ; tu me ferais trop songer peut-être à mes folles idées d'autrefois ; seulement, quand nous nous rencontrerons, donnons-nous une bonne poignée de main, et souhaitons-nous tous deux bon courage.
 
Et la signature est "Francis Coppée", ce que n'ignore pas Rimbaud dans ses transcriptions zutiques !
Pour votre culture, je précise qu'à l'oral j'ai déjà pu entendre "la pogne" pour la masturbation ou "se pogner" pour se masturber. On sait l'orthographe "poignet" et du coup la prononciation viennent d'une anomalie, comme pour "oignon" qui a gardé sa prononciation originelle. Bref, Rimbaud n'a pas pensé à "pogne", mais il est clair que "donnons-nous une bonne poignée de main" est devenu "tirons-nous la queue". Le mot "queue" est mentionné dans la nouvelle. Mais les rimbaldiens ont l'air de considérer que la nouvelle n'a rien à voir avec "Les Remembrances du vieillard idiot", pas plus que le premier dizain de la série du Monde illustré.
On y reviendra.
En revanche, ils affirment que Rimbaud reprend des vers de "Angélus" et "Une sainte", mais sans les citer et sur la foi d'un article de Pakenham que soit ils ne citent pas (Cavallaro), soit ils précisent comme encore inédit (Murphy en 1990). Je possède les actes du colloque Rimbaud maintenant de 1984, mais je n'ai pas le volume sous la main.
En attendant, je vous délivre ceci.
Le poème "Les Remembrances du vieillard idiot" est un récit de confession auprès d'un "père" au sens religieux avec cinq étapes en gros. La première révélation est l'émoi sexuel du confessé qui raconte qu'enfant il était fasciné par les membres en érection des ânes les jours de foire à la campagne. De fait, dans un monde où la sexualité est tabou, la révélation brutale vient des moments où deux chiens s'accouplent, où un taureau veut monter une vache ou un cheval une jument. La deuxième scène raconte une nuit du poète au lit avec sa mère et un incroyable abandon incestueux de l'autorité parentale. La troisième scène décrit la fascination du poète pour les lèvres d'en bas de sa soeur quand il la surprend en train d'uriner. Et la quatrième scène est celle de la fascination pour le membre du père qui peut être perçu anormalement gros et dur sous le pantalon, et nous basculons alors dans le désir homosexuel, autre tabou d'époque. Et enfin, nous avons une revue des retraites érotiques de l'enfant dans la maison où il trouve des substituts à son désir de voyeurisme sexuel qui vont jusqu'au crucifix utilisé pour la sodomie.
Le poète demande une troisième fois pardon pour tout ce qu'il confesse, mais s'autorise une question insolente : pourquoi le monde est-il ainsi avec de telles frustrations sexuelles ? Et sans qu'il soit question de pardon, cela se termine en relation sexuelle avec le prêtre confesseur.
Reprenons maintenant le début du poème. Le premier mot du poème est "Pardon". Le "Pardon, mon père !" témoigne du sérieux de la confession, de la violence autoritaire du repentir, mais tout cela va se déliter au fil des vers quand on comprend que la confession loin d'être une repentance est une occasion perverse de plus.
Avec la mise en page, le premier vers fait passer du "Pardon" brusque initial au récit de la première scène de confession, mais cela s'accompagne d'un changement d'alinéa qui met en relief le mot "Jeune" placé devant la césure.
 
Pardon, mon père !
                                Jeune aux foires de campagne,
[...]
 Vous avez pu remarquer quand j'ai commenté "Etat de siège ?" que Coppée ayant opté pour une mention "parmi" devant la césure dans l'un des poèmes ciblés par la parodie Rimbaud avait placé deux fois la préposition "parmi" après la césure. Je vous dis ceci pour vous mettre en disposition de croire au rapprochement suivant. Dans le poème "Le Banc" qui suit "Angélus" dans les Poèmes modernes et qui a servi de modèle au sulfureux dizain obscène de Cros : "je l'encule / Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule[,]" vous avez une construction où à l'inverse "jeune" est en rejet après la césure :
 
- Attitude où l'amour jeune est reconnaissable. -
 Il va de soi que Rimbaud crée ses propres scènes de culpabilité de jeunesse sans reprendre les histoires de Coppée, mais Rimbaud s'inspire d'éléments plus discrets. Dans "Le Banc", le poète est installé en voyeur, et il est dans l'ombre, ce qui connote le mauvais comportement, et si dans l'ensemble la discussion surprise n'a rien de répréhensible, le poète va assister au baiser échangé entre les deux timides amoureux. Et en les observant, le poète les interprète comme des jeunes inexpérimenté, ce qu'il n'est pas. Je rappelle que dans "Vers le passé", deuxième poème du Reliquaire, le poète a expliqué qu'il s'est adonné à d'indignes plaisirs ce qui fait que la pureté des premiers amours est fermée à jamais pour lui, et il a souillé les saintes blancheurs de son âme. Dans "Rédemption", poème conclusif du grand premier mouvement de quatorze poèmes du Reliquaire et poème qui suit immédiatement "Une sainte" dédicacé à sa mère, Coppée parle pour se purger du mal d'une relation asymétrique où la fille est pure, mais pas lui, mais la relation serait conduite de manière à la purifier, comme si une épée pleine de sang retrouvait sa pureté une fois lavée, une ironie latente laissant entendre que l'âme criminelle ne se lave pas, le spadassin ne fait que cacher son âme. Et le poète se dit alors un "libertin repentant".
Donc, le poète est plus vieux que la servante ou le soldat qui échangent sur un banc. Il n'a plus sa pureté d'âme non plus. Mais Rimbaud juge différemment de la situation : il identifie la perversité du poète à la Coppée et ne voit dans ses considérations non celles d'un "libertin repentant", mais celles d'un vieil idiot. Je ne comprends pas pourquoi ces inférences ne sont pas faites par les rimbaldiens, et ce mot "jeune" devant ou après la césure est un rapprochement intéressant, puisque Coppée célèbre alors la pureté de la jeunesse comme inexpérience, tandis que Rimbaud met en avant l'enfant qui n'a pas conscience du mal et qui, face au tabou de la sexualité, est fasciné par une chose de la vie : le spectacle des ânes qui bandent en public. Rimbaud a tout simplement travaillé à un retournement des valeurs explicatives déployées par Coppée dans l'attaque de son poème "Le Banc". Et précisons que dans la suite du poème qui n'a pas été transformé aléatoirement en obscénité par Cros nous avons une coloration coupable de l'ombre et de la montée de la nuit qui accompagne le voyeurisme du poète et l'acte surpris du baiser.
Il va de soi que le membre de l'âne est plus choquant que le baiser de deux jeunes timides qui effarouche déjà Coppée, mais si un simple baiser l'excite son trouble sera forcément aussi présent face à des ânes qui bandent, face à la bosse du pantalon d'un père, face à une soeur qui urine, et il ne faut pas perdre de vue qu'au dix-neuvième siècle dans des groupes d'enfants en plein air ça arrivait qu'une fille pisse dans la nature et que les garçons puissent l'observer, parce qu'elle était mal cachée et n'accordait pas assez d'importance à la pudeur.
Pour le poème "Le Balai", notons une astuce de Rimbaud qui passe de l'idée du titre Les Humbles appliqué à des humains à l'idée d'un humble objet : "C'est un humble balai de chienlit", balai de chiotte donc, mais composé de mauvaise herbe.
Or, il y a un dizain qui me semble avoir directement inspiré Rimbaud, le dizain "J'adore la banlieue aves ses champs en friche..." Il y est question de "murs lépreux" et ceux-ci portent "quelque ancienne affiche", ce qui me fait penser au fait que le balai ne vaut pas pour la peinture d'un mur et qu'il a été pris à "quelque ancienne prairie". Rimbaud fait autre chose du mot "murs" qui passe chez lui au singulier et il reprend un peu cette formule grammaticale affectée : "quelque ancienne...", mais ensuite dans le dizain de Coppée nous avons deux vers frappants qui suffisent à me convaincre que ce dizain est une source au dizain "Le Balai" :
 
Je m'attarde. Il n'est rien ici qui ne me plaise,
Même les pissenlits frissonnant dans un coin ;
[...]
 Le mot "pissenlits" me fait penser à "balai de chiendent" où j'identifie bien sûr l'allusion fécale et sa consommation "chie en dents", et on retrouve l'idée deux mauvaises plantes des jardins qui ont des noms scatologiques latents. Le verbe "plaire" est celui qui précisément clôt le dizain "Le Balai" après une mention clef : "J'aime de cet objet la saveur désolée".
J'ai quelques autres idées, mais celles-là ont un relief prononcé. Je précise aussi que je fais des rapprochements entre le poème "L'Attente" des Poëmes modernes et des vers du "Bateau ivre", toujours l'entonnoir des rapprochements... J'y relève en particulier la forme conjuguée "bleuit" à rapprocher de "bleuités". 
 Ah oui ! Pourquoi jeter ça en pot-pourri au lieu de faire des articles élaborés. Ben, pour moi, ce que je fais ne me sert à rien. C'est les rimbaldiens qui brilleront en société en parlant de ces rapprochements dans une soirée privée, dans une salle universitaire, devant des élèves, en étant interciewé, en écrivant un livre, etc., etc. Moi, les retours, je n'en ai pas. Pourquoi je me ferais chier ?
Ce que je trouve marrant, c'est que dans leur for intérieur les rimbaldiens doivent se sentir bêtes de tout ce qu'ils ont fait. C'est sûr que qui tombe sur mon blog ne les trouve pas glorieux.

Les rimbaldiens en PLS : 5 levtures de reference parmi les faux Coppée zutiques vont etre miennes !

 Et voilà nous y sommes. Sur 20 poèmes zutiques de Rimbaud lisibles, puisque deux autres sont déchirés, j'ai fourni à mon seul les lectures de référence des deux tiers des poèmes qui n'étaient pas attribués à Coppee : les deux cantons de Belmontet, le quatrain Lys, Vu à Rome, le monostichevde Ricard, Cocherbivre, Fête galante. Vêla fait sept poèmes, j'ai une contribution importante encore sur Jeune goinfre, L'angélus maudits et dans une moindre mesure Paris. Il n'y a que sur Exil que je n'apporte rien. Sur le Sonnt du Trou du cul, j'ai réussi à apporter des éléments décisifs supplémentaires.
Face à cela, il y avait le massif des faux Coppée.  La claque est en train d'arriver.
Grâce à mes études anciennes sur le fait que les deux premiers dizains de Rimbaud s'inspirent des deux dizains de Verlaine de savlettre à Valade, j'ai déjà les lectures de référence de deux d'entre eux, même si d'autres ont eu des contributions importantes. Je vais préciser ses acquis.

On pourrait croire que des articles décisifs avaient été publiés sur les Coppee et que vu le sens potache il restait peu à dire. Eh non ! Murphy a fait un article sur Les Remembrances du vieillard idiot ou ils ne parlent pas du poème mais de la manière de le lire. La lecture de référence de ce long poème, je vais la mettre en ligne dans les jours qui viennent.
Pour Ressouvenir et État de siège ? Les lectures de référence sont également miennes, je viensvdevles publier sur mon blog. Ces lectures donnent les sources précises jamais identifiées avant ou jamais interrogeesvjusqu'au bout avec des implications inédites sur la signification des deux dizains en question.preparez-vous ! L'étude des Remembrances du vieillard idiot arrive.
Ce sera une étude inter hypo hypertextes. Oui, ce que vous aimez dédaigne pour du blabla intellectuel à contresens, ce que vous aimez affiché comme garantie d'objectivité.

dimanche 13 septembre 2026

Le zutique "Etat de siège", Intimités à la Coppée

Après mon rapprochement serré entre "Croquis de banlieue" dizain de Coppée et "Ressouvenir" dizain zutique de Rimbaud, voici une autre mise à jour d'une source coppéenne importante pour un autre dizain zutique rimbaldien.
Le poème "Etat de siège ?" flanqué d'un point d'interrogation sur le manuscrit offre un deuxième vers que j'ai depuis longtemps rapproché d'un poème des Intimités où figure précisément le nom "gants" et le nom "engelure". Il s'agit du poème XIII des Intimités. Je n'ai ni le livre de Teyssèdre sous la main, ni le collectif dirigé par Seth Whidden, ni Le Foutoir zutique ni La Poésie jubilatoire pour les citer par leurs titres respectifs. Mais j'ai sous la main l'étude de quelques pages que Steve Murphy a consacrée au poème dans son livre de 1990 Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion. Le chapitre de 18 pages est consacré à deux dizains zutiques, et seulement huit pages sont consacrées à "Etat de siège ?" Grâce à la mise en page, je repère rapidement les vers que peut citer le critique : il cite le poème "Etat de siège" à la page 219, le poème "Intérieur (d'omnibus)" de Raoul Ponchon à la page 220, à la page 121 le poème "Station d'omnibus aux Batignolles" de Valade d'après une gravure de J. Héreau que j'avais personnellement identifiée sur internet il y a entre seize et vingt ans, découverte décevante puisque n'apportant rien et enfin à la page 224 le sonnet monosyllabique de Rimbaud "Cocher ivre". Ces citations montrent que le dizain de Rimbaud a inspiré des créations de Raoul Ponchon et Léon Valade, et elles jouent sur l'identification d'idées que Rimbaud traitent à plusieurs reprises. Ce que nous voulons, c'est la raison parodique qui justifie le choix de la cible.
Du côté de Coppée, Murphy identifie bien sûr le recours à la forme du dizain et la fausse signature au-dessus des initiales "A. R." Il identifie ensuite une série de mots-clefs de Coppée, notamment "ses épithètes pathétiques (pauvredoucehonnête)" et Murphy insiste aussi sur le substantif "intérieur" "affectionné aussi par Hugo". Ce subtanstif on le retrouve dans le titre donné à son recueil de dizains par Coppée Promenades et intérieurs. Murphy n'a pas relevé que l'expression "l'intérieur honnête" reprend l'expression "l'honnête intérieur" d'un dizain des Promenades et intérieurs, dizain XXXV dans le recueil tel qu'il a été publié, mais il s'agit d'un dizain que Rimbaud a connu dans la deuxième série de pré-originales du Monde illustré du 8 juillet 1871.
Ce dizain est fatalement une source au dizain zutique de Rimbaud, ce que confirme le début qui parle d'un passage rapide d'un train appelé "cheval de fer", la mention "cheval de fer" ayant fini chez Rimbaud en "dais de ferblanc" :
 
Près du rail où souvent passe comme un éclair
Le convoi furieux et son cheval de fer,
Tranquille, l'aiguilleur vit dans sa maisonnette.
Par la fenêtre on voit l'intérieur honnête,
Tel que le voyageur fiévreux doit l'envier.
C'est la femme parfois qui se tient au levier,
Portant sur un seul bras son enfant qui l'embrasse.
Jetant son sifflement atroce, le train passe
Devant l'humble logis qui tressaille au fracas.
Et le petit enfant ne se dérange pas.
 Rimbaud s'est donc inspiré du dizain ci-dessus pour écrire "Etat de siège ?" et disons déjà que le point d'interrogation du titre mime quelque peu l'idée du "petit enfant [qui] ne se dérange pas" pour le "sifflement atroce" et le "convoi furieux".
 
Etat de siège ?
 
Le pauvre postillon, sous le dais de ferblanc,
Chauffant une engelure énorme sous son gant,
Suit son lourd omnibus parmi la rive gauche,
Et de son aine en flamme écarte la sacoche.
Et, tandis que, douce ombre où des gendarmes sont,
L'honnête intérieur regarde au ciel profond
La lune se bercer parmi sa verte ouate,
Malgré l'édit et l'heure encore délicate,
Et que l'omnibus rentre à l'Odéon, impur
Le débauché glapit au carrefour obscur !
La mention "intérieur honnête" est à la rime du vers 4 chez Coppée, la mention "honnête intérieur", inversion moins spectaculaire "clairon suprême" devenant "Suprême Clairon", figure en premier hémistiche du vers 6. Mais cet "honnête intérieur", c'est l'intérieur bondé du "lourd omnibus" de la rive gauche mentionné au vers 4 justement, alors que chez Coppée il est question de la maisonnette de l'aiguilleur sujette au voyeurisme des passages du train. Dans une scène de foule, les gens ont de fortes chances de proposer un ensemble honnête d'apparence, c'est le postillon qui est lui dans une posture déshonnête. Il y a une inversion entre la maisonnette et le poste du postillon. Les symétries sont évidentes entre les deux poèmes, regard sur les engins de transport bondés et regard sur les isolés, l'aiguilleur dans sa maisonnette ou le postillon isolé des gens qu'ils transportent. Les équivoques obscènes du poème de Rimbaud contamineraient volontiers la lecture du dizain de Coppée. Je vous découpe ce passage sans rien réarranger :
 
[...]
Par la fenêtre on voit l'intérieur honnête,
Tel que le voyageur fiévreux doit l'envier.
C'est la femme parfois qui se tient au levier,
[...]
Chez Rimbaud, le "voyageur fiévreux", c'est le postillon lui-même. Dans son édition en Folio Classique, Cavallaro cite uniquement le vers qui contient la mention "l'intérieur honnête" et il ne fait pas les rapprochements plus poussés pour l'ensemble du dizain coppéen.
Mais, ce n'est pas tout.
Je suis en train de développer dans ma série en cours "François Coppée et Arthur Rimbaud" une analyse où je prévois de parler un peu de deux versants de la poésie coppéenne. Après le cas parnassien particulier du Reliquaire, Coppée a publié un recueil Intimités où on retrouve l'idée des débauches pas trop osées, mais licencieuses du poète, et puis il a publié un recueil Poëmes modernes où l'auteur tend à imaginer la valeur épique de la vie des humbles, ce qui sera continué avec le recueil précisément intitulé Les Humbles. Dans mon souvenir, je rapprochais aussi un peu "Etat de siège ?" de vers de pré-originales de poèmes des Humbles, mais je n'en traiterai pas ici. Le poème "Les Remembrances du vieillard idiot" est un peu la mixtion satirique du poète des deux premiers recueils avec l'auteur des Poëmes modernes, des futurs Humbles. C'est pour cela aussi que le titre "Les Remembrances du vieillard idiot" démarque une référence plus emphatique "Les Contemplations de Victor Hugo". Et la vie des médiocres est rabattue sur le sexuel dans ce long poème des "Remembrances". Mais j'en reviens à "Etat de siège ?" Ce dizain reprend donc des expressions à un dizain de Coppée, mais il reprend aussi le nom "gant" à la rime à la rime du poème III des Intimités, poème auquel il reprend aussi le mot "engelure" qui est à la rime chez Coppée, mais n'y est pas replacé par Rimbaud, sauf que dans "Etat de siège ?" "gant" et "engelure" sont dans le même second vers et si je vous cite les deux premiers vers c'est parce qu'il y a une troisième reprise à cerner dans la foulée, la répétition de la préposition "sous" :
 
Le pauvre postillon, sous le dais de ferblanc,
Chauffant une engelure énorme sous son gant,
[...]
 
Voici les vers à mentionner directement pour le poème des Intimités, je cite tout le début du poème qui fixe le cadre hivernal et qui explique le risque d'engelure avec présence à la rime du mot parent "gelée" :
 
Le soleil froid donnait un ton rose au grésil,
Et le ciel de novembre avait des airs d'avril.
Nous voulions profiter de la belle gelée.
Moi, chaudement vêtu, toi bien emmitouflée
Sous le manteau, sous la voilette et sous les gants,
Nous franchissions, parmi les couples élégants,
La porte de la blanche et joyeuse avenue,
Quand soudain jusqu'à nous une enfant presque nue
Et livide, tendant des fleurettes en main,
Accourut, se frayant à la hâte un chemin
Entre les beaux habits et les riches toilettes,
Nous offrir un petit bouquet de violettes.
[...]
Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce,
[...]
Ses pauvres petits doigts étaient pleins d'engelures.
Moi, je sentais le fin parfum de tes fourrures,
Je voyais ton cou rose et blanc sous la fanchon,
Et je touchais ta main chaude sous le manchon.
- Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ;
[...]
 En trois vers à peu près, le poète explique que cela lui a laissé un souvenir amer et qu'il est question pour lui désormais de faire l'aumône.
 Il est évident que Rimbaud joue à recréer différemment les contrastes du poème XIII des Intimités, des riches face à la pauvresse "presque nue" nous passons à l'opposition d'un intérieur d'omnibus où des gendarmes sont et celle de la débauche du postillon qui chauffe son engelure. Le couple chez Coppée franchit une porte d'avenue, et la petite arrive comme le train ou comme l'omnibus avec ce qu'elle a de choquant dans l'apparence.Notez aussi que le dizain de Rimbaud s'abandonne à plusieurs reprises : "sous son dais de ferblanc" et "sous son gant", mais il s'agit d'un écho à la répétition insistante de Coppée. Mais Rimbaud commence deux vers consécutifs par un "Et", et surtout il place deux fois la préposition "parmi" en début d'un second hémistiche, vers 3 et 6, à peu d'écart donc : "parmi la rive gauche", "parmi la verte ouate". Notez que la préposition "parmi" est elle devant la césure du vers qui suit immédiatement la mention "gants", du vers qui fait justement rimer "élégants" avec "gants". Je passe sur la mention commune de la douceur : douce ombre et voix douce. Vous avez relevé l'écho "pauvre postillon" et "pauvres petits doigts", je suppose, à chaque fois dans la proximité du nom "engelure(s)".
Mais vous avez remarqué que si Rimbaud parle d'une lune se berçant "parmi la verte ouate", Coppée parle d'un soleil froid de novembre qui donne un ton rose au grésil. Il est question d'une "belle gelée". Et justement pour composer "Etat de siège ?", Rimbaud s'est inspiré d'un autre poème des Intimités, la pièce VIII. Le poème VIII évoque un crépuscule triste et doux comme un adieu. Le poète décrit un "ciel sombre et bleu" sur lequel la nuit étend ses voiles. La deuxième séquence du poème nous ramène au couple du poète et de sa belle qui cherche un endroit pour échanger des propos tendres et des baisers. Et en parallèle à la mention de l'édit et de "l'heure encore délicate", nous avons droit à l'indignation des oiseaux dans leurs nids qui "Trouveront la musique, à cette heure, indiscrète" et à l'image de l'impur débauché qui glapit au carrefour obscur répond celle du chardonneret assez "débauché" 'Pour faire l'amour quand le soleil s'est couché".
Et, dans la foulée, Rimbaud s'est aussi inspiré du poème suivant, le XI, poème auquel Rimbaud a déjà repris l'hémistiche "les tilleuls sentent bon" qui figure dans "Roman". En voulant s'isoler, le flâneur est tombé sur un croquis obscène qu'il attribue à la "débauche impubère". Nous retrouvons l'idée de débauche, tandis que "impubère" semble une possible origine phonétique au choix de l'adjectif "impur" à la rime du vers 9 du dizain zutique.
Enfin, si "Etat de siège ?" se ponctue par la mention "carrefour obscur", il vaut la peine de relever deux mentions de la chambre obscure dans le recueil Intimités : "La chambre obscure et son étouffante atmopshère," dans le morceau I, et surtout le poème IV : "La chambre était obscure" au premier vers avec un récit de volupté terminé par le vers : "Et j'écoutais rouler les fiacres dans la rue." Juste après le vers d'intumescence : "Et que ma passion s'était encore accrue." Je songe à la chambre des "Poètes de sept ans" à ce sujet.
 Comment ça se fait qu'avec tous les moyens dont ils disposent, avec le nombre qu'ils sont face à moi, les rimbaldiens ne font pas toutes ces découvertes eux-mêmes ? Ils ont le temps, l'argent, les conditions de travail, surtout à Paris. Oui, la critique rimbaldienne a écrit des milliers de pages.

François Coppée et Arthur Rimbaud : Invitation à la promenade...

Arthur Rimbaud et François Coppée

 

Partie I :

 

François Coppée a appelé Arthur Rimbaud un « fumiste réussi » en persiflant son projet affiché du sonnet « Voyelles ». Nul doute que Coppée avait eu des échos des contributions zutiques où Rimbaud le parodiait massivement en reprenant à l’envi sa forme de prédilection du dizain de rimes plates. On peut en particulier se demander si quand Coppée déplore que les voyelles O E et I forment le drapeau tricolore dans le sonnet « Voyelles » il ne manifeste pas qu’il a lu le vers « Eclatent tricolorement enrubannés » du dizain zutique « Ressouvenir ». Mais Coppée a-t-il pu avoir une influence que lui-même n’aurait pas soupçonnée sur l’élaboration du « Bateau ivre » et de « Voyelles » même ? Poser cette question est provocateur, et j’ai renoncé il est vrai à un titre aussi audacieux que celui-ci : « Comprendre François Coppée, c’est comprendre Arthur Rimbaud ». En réalité, c’est plus nuancé : comprendre les vers de Coppée permet de mieux comprendre ceux de Rimbaud, puisqu’il y a eu une relative influence du premier sur le second.

Coppée serait purement et simplement un repoussoir. Rimbaud ne semble lui emprunter que pour le tourner en dérision. Il est la tête de turc des membres du Zutisme. Toutefois, Coppée a fortement inspiré la poésie de Rimbaud, puisque ce dernier le cite ou le reprend textutellement dès ses débuts dans « Les Etrennes des orphelins ». Il y aura une véritable floraison de parodies de Coppée dans l’Album zutique durant les deux mois d’octobre et novembre 1871, mais Coppée est souvent ciblé par Rimbaud. En mai 1871, le « Chant de guerre Parisien » démarque le « Chant de guerre circassien ». Le poème « Les Corbeaux » peut supposer encore des allusions aux vers de Coppée en 1872 et le poème en prose « Aube », l’un des plus appréciés des Illuminations, offre une ressemblance formelle frappante avec un dizain des Promenades et intérieurs, la reprise « Rien ne bouge » et « Il est midi » qui devient à l’imparfait « Rien ne bougeait » et « Il était midi ». A peu près pour moitié, les contributions zutiques de Rimbaud sont des parodies de Coppée, ce qui permet d’envisager que Rimbaud prête bien une attention accrue à ce poète pourtant dénigré. Et à la lecture de deux autres parodies zutiques dont les cibles sont Armand Silvestre et Léon Dierx, on se surprend à identifier d’autres allusions à Coppée. J’ai déjà fait remarquer que les vers du quatrain « Lys » de Rimbaud, en même temps qu’ils parodient un sonnet païen bien précis d’Armand Silvestre, semble faire écho à deux poèmes du Reliquaire, plus précisément à deux poèmes de la section « Poèmes divers », celle même qui contient d’ailleurs le « Chant de guerre circassien » : d’un côté, nous avons la description dans le sonnet « Le Lys » d’un spécimen « dédaigneux », de l’autre, nous avons deux vers successifs dans une série négative mentionnant la « famine » et les travaux » dans le poème « Les Aïeules ». Précisons que dans son ensemble le sonnet « Le Lys » peut être comparé à la façon de poser un cadre dans « Vu à Rome », tandis que les deux vers que je dégage du poème « Les Aïeules » mentionnent le fait que rien n’arrive à troubler ces femmes, pas même les travaux ou la famine, et ce verbe « troubler » est significatif pour la lecture des « Remembrances du vieillard idiot ».

 

[…]

 

Et, comme dédaigneux du contraste et du groupe,

Plus loin, et sous la pourpre ombreuse du rideau,

Noble et pur, un grand lys se meurt dans une coupe.

 

(dernier tercet du sonnet « Le Lys »)

 

[…]

 

Mais ni la pauvreté constante, ni la mort

Des troupeaux, ni le fils aîné tombant au sort,

Ni la famine après les mauvaises récoltes,

Ni les travaux subis sans cris et sans révoltes,

Ni la fille, servante au loin, qui n’écrit pas,

Ni les mille tourments qui font pleurer tout bas,

En cachette, la nuit, les craintives aïeules,

Ni la foudre du ciel incendiant les meules,

Ni tout ce qui leur parle encore du passé

Dans l’étroit cimetière à l’église adossé

Où vont jouer les blonds enfants après l’école,

Et qui cache, parmi l’herbe et la vigne folle,

Plus d’une croix de bois qu’elles connaissent bien,

Rien n’a troublé leur cœur héroïque et chrétien.

[…]

 

J’envisage les deux extraits que je viens de citer comme la source probable du vers 2 du quatrain « Lys » de Rimbaud :

 

Dédaigneux des travaux, dédaigneux des famines !

 

Les aïeules pouvaient pleurer en cachette, mais ne se laissaient pas troubler par la famine et la rigueur des travaux, à cause de leur héroïsme chrétien. Les lys zutiques de Rimbaud, à l’image de celui de Coppée qui fait le fier en se laissant mourir dans un vase, sont eux carrément dédaigneux des famines et des travaux, ce qui fait écho à l’hostilité d’Armand Silvestre, Catulle Mendès et François Coppée à l’insurrection populaire que manifestait la Commune. Je précise que si Rimbaud parodie un poème précis d’Armand Silvestre dans le quatrain « Lys », il le fait en reprenant des éléments de son poème « Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs » où il n’était pas question cette fois d’une influence directe d’Armand Silvestre que Rimbaud a rencontré le 30 septembre au dîner des Vilains Bonshommes. Ce que je veux dire, c’est que quand Rimbaud compose le quatrain « Lys » en ciblant Silvestre, il a déjà une longue méditation faite quelques mois auparavant sur le problème de l’abondance des lys en poésie. Il est évident que le sonnet « Le Lys » de Coppée avait une valeur de repère dans les lectures de Rimbaud et, je le répète, le poème « Les Aïeules » est à peu de distance du poème « Lys » dans la section « Poèmes divers » du Reliquaire : trois poèmes les séparent, à savoir « Chant de guerre circassien », « Vitrail » et « Le Fils des armures », et cerise sur le gâteau, « Vitrail » est dédicacé « à Paul Verlaine » et semble une des sources au morceau « Les Pauvres à l’Eglise ». A l’article défini près, le quatrain de Rimbaud « Lys » a le même titre que le sonnet « Le Lys » de Coppée… La parodie de Silvestre a très bien pu se ressentir de la longue méditation des vers de Coppée par Rimbaud, méditation qui reprenait de plus belle en octobre et novembre 1871 avec précisément les autres contributions zutiques.

Proche de « Lys » dans les pages de l’Album zutique, le poème en trois quatrains « Vu à Rome » parodie bien des poèmes et vers précis des Lèvres closes de Léon Dierx, ainsi que probablement quelques poèmes de Dierx encore inédits en octobre 1871, mais il a une allure d’ensemble qui me fait penser à Coppée et tout particulièrement au poème liminaire du Reliquaire, poème intitulé « Prologue » qui se trouve être rédigé en octosyllabes, ce qui rend le rapprochement d’autant plus saisissant. Ce n’est pas tout, ce « Prologue » est en tierce rime ou terza rima, ce qui rappelle l’exemple de La Divine Comédie de Dante, et pour un parnassien les exemples de Théophile Gautier et aussi Catulle Mendès. N’oublions pas que « Vu à Rome » fournit une reprise d’un mot rare à la rime dans Philoméla, l’adjectif écarlatine. Le poème « Vu à Rome » décrit précisément un reliquaire et des reliques, et nous basculons des parfums qui entretiennent la mélancolie chez Coppée à une « immondice schismatique » fourrée dans des narines du côté zutique.

Citons ce « Prologue » en terza rima.

 

Comme les prêtres catholiques,

Sous les rideaux de pourpre, autour

De la châsse où sont les reliques,

 

Brûlent, dans leur mystique amour,

Les longs cierges aux flammes pures,

Fauves la nuit, pâles le jour,

 

Qui jettent des lueurs obscures

Sur les bijoux tristes et noirs

Perdus dans l’or des ciselures ;

 

Et de même que, tous les soirs,

Ils font autour du reliquaire

Fumer les légers encensoirs ;

 

Dédaignant la douleur vulgaire

Qui pousse des cris importuns,

Dans ces poèmes je veux faire

 

A tous mes beaux rêves défunts,

A toutes mes chères reliques,

Une chapelle de parfums

 

Et de cierges mélancoliques.

 

Pour moi, la ressemblance est saisissante avec « Vu à Rome », tandis qu’il est difficile d’imaginer des titres parnassiens plus proches symboliquement que ces deux Reliquaire et Lèvres closes. Et dire que la première édition des vers de Rimbaud reprendra le titre de ce recueil dont « Prologue » est la pièce introductrice. Le discours de la tierce rime de Coppée peut s’appliquer en partie aux aspirations poétiques d’un Léon Dierx et cela doit s’étendre à pas mal de parnassiens. Notez que nous retrouvons le dédain : « Dédaignant » après « Dédaigneux ». Les mots et les rimes de ce « Prologue » ne sont pas ceux de « Vu à Rome », me direz-vous ? Appréciez tout de même les rapprochements saisissants : des « prêtres catholiques » d’un côté et « Rome de l’autre », une relique qu’on entoure, « mystique amour » contre « sécheresse mystique », « légers encensoirs » contre « immondice schismatique » et « poudre fine », « tous les soirs » contre « tous les matins », « Une chapelle de parfums » face à une « Sixtine » où domine une « immondice schismatique », des « rêves défunts » face à des « nez fort anciens », des « rideaux de pourpre » ou des « bijoux tristes et noirs » ou de « chères reliques » face à une « cassette écarlatine », « fumer » contre « sèchent » et « sécheresse ».

 

      Vu à Rome

 

Il est à Rome, à la Sixtine,

Couverte d’emblèmes chrétiens,

Une cassette écarlatine

Où sèchent des nez fort anciens :

 

Nez d’ascètes de Thébaïde,

Nez de chanoines du saint Graal

Où se figea la nuit livide

Et l’ancien plain-chant sépulcral.

 

Dans leur sécheresse mystique,

Tous les matins, on introduit

De l’immondice schismatique

Qu’en poudre fine on a réduit.

 

Les parodies ne portent pas sur les vers de Coppée, mais « Lys » et « Vu à Rome » témoignent d’un arrière-plan mental, celui d’un poète Rimbaud qui a digéré tout le substrat de la poésie de Coppée pour pouvoir le rendre en surface ou le faire crier sous la critique implicite. Dans l’Album zutique, nous pouvons recenser huit dizains à la manière de Coppée imaginés par Rimbaud, à quoi ajouter une parodie de « poème moderne » pour humbles « Les Remembrances du vieillard idiot ». La transcription d’un dizain étant déchirée, il nous reste sept dizains et un poème moderne à la Coppée, mais il faut ajouter une aura coppéenne autour de « Lys » et « Vu à Rome », sans oublier que le monostiche attribué à Ricard est mis à la suite de deux dizains. Cet arrière-plan mental n’est-il pas plus étendu dans le corpus rimbaldien. Ne pourrait-il pas concerner « Voyelles » ou « Le Bateau ivre » ? C’est à cette enquête que je vous convie.

François Coppée est né à Paris en 1842, et l’année 1842 est l’année de naissance d’un bon nombre de poètes parnassiens. Il n’a que douze ans de différence avec Rimbaud, et il était de deux ans seulement l’aîné de Paul Verlaine. Il me semble avoir rappelé une publication précoce de Coppée dans Le Monde illustré en 1863, sinon en 1864, mais je dis ça sous toute réserve. Son premier recueil a été publié en 1866 sous le titre de Reliquaire. Il faut rappeler ici que Lemerre débutait alors en tant qu’éditeur des recueils de poésies parnassiennes en publiant de côté un premier volume collectif, le premier Parnasse contemporain, et de l’autre de premiers recueils pour divers nouveaux venus, parmi lesquels Coppée, mais aussi Verlaine qui apportait ses Poèmes saturniens. Mérat avait publié ses Chimères chez un autre éditeur, Charpentier, et Léon Dierx venait d’éditeurs différents quand il amenait à Lemerre son troisième recueil intitulé Lèvres closes. Le recueil Le Reliquaire de Coppée est donc contemporain de ceux de Dierx et de Verlaine : Poëmes saturniens et Lèvres closes. Coppée est aussi alors un proche de Verlaine. Si j’ai bien compris, le recueil Le Reliquaire est composé de quatorze poèmes principaux qui forment le recueil au sens fort du terme puis d’une section de « Poèmes divers » qui sont eux aussi au nombre de quatorze. Le premier des « Poèmes divers », « Le Jongleur » est dédicacé à Catulle Mendès. Il s’agit d’une imitation du style de Banville avec une nette allusion au « Saut du tremplin » et, d’autant qu’on y trouve le mot « baladins » à la rime ou l’idée de risquer sa tête sur les tréteaux, « Le Jongleur » n’est pas sans faire penser à « Bal des pendus ». Le dernier des « poèmes divers » est justement un poème assez conséquent « Le Justicier » dédicacé à Banville même. « Ritournelle » en décasyllabes de chanson (deux hémistiches de cinq syllabes) fait penser à « La Mort des amants » de Baudelaire, sonnet qui intéresse le Zutisme. Il y a quelques dédicataires que j’imagine de l’entourage d’époque de Catulle Mendès : Judith bien sûr, puis Hotowitz et Emmanuel Glaser. Le poème « La Mort du singe » est dédicacé à Ernest d’Hervilly, figure parnassienne secondaire mais qui a rencontré Rimbaud à son plus grand dam. « Ferrum est quod amant » est dédicacé à Hérédia, puis « Vitrail » est carrément dédicacé à Verlaine. A noter que « Le Fils des armures » a un sujet qui s’inspire d’un poème de La Comédie enfantine de Louis Ratisbonne. Sur les quatorze poèmes qui forment le recueil principal, celui qui justifie du titre, il est peu de dédicaces, trois seulement, mais significativement à côté d’une dédicace « A ma mère » pour le poème « Une sainte », nous avons des dédicaces à Albert Mérat et à Léon Valade, « L’Etape » et « Le Cabaret ». Il n’est pas inutile de faire remarquer que dans le sonnet « L’Etape », au vers 2, Coppée clame que la guinguette et l’amour ne sont plus de saison. Le sonnet « Le Cabaret » fait songer à divers poèmes de Verlaine, notamment à « L’espoir luit… » Il fait aussi penser un peu à Rimbaud, non pour le cabaret vert, mais pour son vers 2 et ses « mouches bourdonnant dans un chaud rayon d’août », ce qui fait penser à « Voyelles », au « moucheron » de « Alchimie du verbe », à la prairie de « Chanson de la plus haute Tour ».

Coppée avait un indéniable talent à ses débuts. Le poème « Vers le passé » auquel Rimbaud a repris l’hémistiche : « Par les beaux soirs d’été », est une belle réussite. Il est composé de huit sizains à dominante d’alexandrins avec des octosyllabes contrastifs au troisième et sixième vers. Il contient la mention du nom anglais « spleen » au premier vers, même si cette remarque peut sembler anecdotique plus de trente ans après son emploi par un Philothée O’Neddy par exemple. Le titre « Vers le passé » implique le souvenir, motif central des parodies zutiques de Rimbaud et il s’inscrit clairement dans la continuité de l’annonce faite dans le « Prologue ». L’hémistiche repris par Rimbaud doit inviter à une confrontation de plus longue haleine entre « Sensation » et « Vers le passé ». Nous y trouvons une forme conjuguée « dédaigne » associée à un mépris de l’amour niais des seize ans, un mépris plus précisément de cette naïveté dans l’amour. Je relève aussi cet hémistiche qui toujours m’a fait penser à une sorte de cliché poétique populaire : « quitté des anciens vœux ». Il y a des passages vraiment bien écrits dans « Vers le passe », notamment le second sizain, surtout ses trois derniers vers :

 

Car je dédaigne enfin les baisers puérils

Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,

          Ephémère duvet des pêches,

Qui fait qu’on se contente et qu’on est trop heureux,

Si la femme qu’on aime a les bras amoureux,

           L’âme neuve et les lèvres fraîches.

 

Je dirais qu’ils ont été inventés après une lecture sentie de Musset. Mais c’est le troisième sizain qui semble avoir inspiré en partie Rimbaud dans « Roman » :

 

Elle est évanouie à jamais, la candeur

Qui fait que l’on s’éprend d’un petit air boudeur

            Qui n’est bien qu’à travers le voile,

Et qu’on n’a pas de mots assez ambitieux

Pour dire à ses amis qu’elle a de jolis yeux

             Couleur de bleuet et d’étoile.

 

Le début du cinquième sizain est remarquable également par son attaque et son art consommé de la répétition :

 

Et pourtant j’ai connu tout cela ; j’ai connu

Même ces doux projets de bonheur ingénu

        Dont l’âme si bien s’accommode :

L’hiver, le coin du feu, la chambre aux sourds tapis,

Et, dans un frais berceau, deux enfants assoupis

         Auprès de leur mère qui brode.

 

Coppée répète dans le même vers la cellule « j’ai connu » en la plaçant à la rime avec un effet de contre-rejet peut-on dire. Au vers suivant l’adverbe « Même » permet de donner du sens à la fracture causée par l’enjambement, on a un habile appareil modulatoire qui est installé. L’expression « tout cela » est en rejet à la césure et la répétition « j’ai connu » rend naturelle les effets de la lecture suspensive, ce que soutient le choix des pronoms dans « tout cela » qui ont bien sûr l’intérêt de facilement nous transporter du côté des habitudes orales. Coppée avait une très grande maîtrise mélodique dès ses débuts des rejets ou enjambements à la césure. Le rejet « à jamais » est de l’ordre de l’oralité suspensive rendue dans ce vers : « Elle s’est évanouie à jamais, la candeur » et on peut parler d’effet similaire à celui de « tout cela ». Le rejet d’épithète passe bien avec une poussée toute naturelle dans le vers : « Ne saura plus le charme infini des aveux ». Il faut bien comprendre que ce n’est pas le tout de placer des enjambements d’épithètes, il faut aussi qu’ils passent naturellement dans la mélodie du poème. Coppée a aussi le tour gracieux dans l’idée, l’expression et le passage de l’alexandrin à l’octosyllabe au plan des vers suivants :

 

Mais cet espoir, hélas ! d’un avenir doré,

Ces apparitions, ces rêves ont duré

             Le temps d’une aube boréale,

[…]

 

Il est vrai que les vers les plus célèbres de Malherbe ont servi de modèle !

J’avoue avoir du mal avec la suite immédiate et ce passage au passé simple « partit » qui jure  mes oreilles. On reconnaît Lamartine inspiré par du Bellay avec la mention « là » et l’idée d’un pays de l’amour idéale (accord au féminin dans le poème). Le poème qui se termine par une mention de « blanches cigognes » contient plusieurs mentions de la « candeur » ou des « saintes blancheurs de [l’]âme ». Il évoque aussi le retour d’un homme au « front très pâle » honteux de ses « débauches » car en s’abandonnant à des plaisirs indignes il a perdu l’aspiration au bonheur pur en amour. Ce sera évidemment un angle d’attaque important pour notre Rimbaud parodiste. Le poème suivant « Solitude » est un poème à la manière de Baudelaire où Coppée assimile son âme à une chapelle diffamée parce qu’un prêtre s’y est pendu. Ce sonnet contient ce vers remarquable pour la césure qui intéresse une réflexion transversale impliquant Verlaine en particulier :

 

Ma conscience est cette église de scandales ;

 

La césure est après le déterminant « cette » et on peut faire un parallèle conscience et âme avec ce vers des Fêtes galantes : « Votre âme est un paysage choisi » où Verlaine qui s’inspire de Sainte-Beuve place la césure après le déterminant « un ».

Plusieurs poèmes du Reliquaire, et notamment parmi les quatorze pièces centrales, s’inspirent des Fleurs du Mal.

Avec des quatrains où alternent alexandrins et octosyllabes, ce qui n’est pas sans rappeler là encore Baudelaire, le poème qui clôt la série principale de quatorze pièces du Reliquaire porte en titre le mot rare « Rédemption », mot que Rimbaud va reconduire, mais dans un esprit bien différent, dans « Credo in unam » devenu « Soleil et Chair ». Le poème lui-même fait moins penser à Baudelaire qu’à du Musset avec ce désir de pureté retrouvé qui se mélange à une pointe finale cynique, puisque purifié par la femme le « libertin repentant » que se pense Coppée se compare à un spadassin qui essuie son épée après un crime. Coppée posait alors en pervers à la Musset dans ses poésies, se dérobant in extremis à cette poussée de retour coupable à la foi moralisatrice.

L’écriture de « Rédemption » peut faire penser à des poètes antérieurs comme modèle : ici Baudelaire, ici Hugo, ici Musset, mais il est difficile de ne pas penser à une communion de style avec Verlaine, même si face à « Rédemption » nous aurons la note bien différente de « Mon rêve familier » :

 

Quelquefois, le dimanche, en robe étroite et grise,

       Elle sort au bras d’un vieillard,

Laissant errer la vague extase et la surprise

        Innocente de son regard.

 

Outre l’hémistiche « en robe étroite et grise, » Coppée a le tour divin d’un Verlaine dans les deux enjambements successifs : « vague / extase » et « surprise / Innocente ».

Les quatrains suivants sont entre Hugo, référence évidente, et Verlaine dans l’épure :

 

Elle a le charme exquis de tout ce qui s’ignore,

      Elle est blanche, elle a dix-sept ans,

Elle rayonne, elle a la clarté de l’aurore

     Comme elle a l’âge du printemps.

 

Les heures des longs jours pour elle passent brèves

     Et, s’exhalant comme un parfum,

Elle voit chaque nuit des blancheurs dans ses rêves,

    Et toute sa vie en est un.

 

Telle elle est, ou du moins je la devine telle,

        Lys candide, cygne ingénu.

Je la cherche, et bientôt, quand j’aurai dit : « C’est elle ! »

       Quand elle m’aura reconnu,

 

[…]

 

La puissance de ces vers étant réelle, on peut remarquer qu’il s’y enchâssait une nouvelle mention des « blancheurs », ce qui faisait méditer Rimbaud sardoniquement. On relève le tour synthétique « Lys candide ».

Puisqu’il est question de Verlaine quelque peu, je vous annonce que je vais dans la suite de cette grande étude « François Coppée et Arthur Rimbaud » rédiger une sous-partie où il sera question des rencontres métriques entre Verlaine et Coppée au plan des césures et des trimètres. Je ne le fais pas immédiatement, car il y a une contrainte technique de recension qui prend du temps. Je voudrais maintenant citer un poème inattendu du Reliquaire, il s’agit d’une pièce en alexandrins intitulée « A tes yeux », ce sonnet me fait à la fois penser au « Bateau ivre » et à « Voyelles.

 

              A tes yeux

 

Telle, sur une mer houleuse, la frégate

Emporte vers le Nord les marins soucieux,

Telle mon âme nage, abîmée en tes yeux,

Parmi leur azur pâle aux tristesses d’agate.

 

Car j’ai revu dans leur nuance délicate

Le mirage lointain des Edens et des cieux

Plus doux, que ferme à nos désirs audacieux

La figure voilée et sombre d’une Hécate.

 

Hélas ! courbons le front sous le poids des exils !

C’est en vain qu’aux genoux attiédis des amantes

Nous cherchons l’infini sous l’ombre de leurs cils.

 

Jamais rayon d’amour sur ces ondes dormantes

Ne vibrera, sincère et pur, et les maudits

Ne retrouveront pas les anciens paradis.

 

Le début du poème assimile l’âme du poète à une frégate et le rapprochement subtil que je fais avec « Le Bateau ivre » est dans le contraste de « marins soucieux » à « J’étais insoucieux de tous les équipages ». Le poème de Coppée qui fait partie d’une famille plus vaste de compositions parle de chercher l’infini dans un regard de femme en y trouvant un « rayon d’amour » qui vibre. Dans « Voyelles », Rimbaud ne parle pas d’une femme, mais il exploite la féminisation allégorique pour décrire un accès à un infini qui justement n’est pas l’ancienne promesse chrétienne…

Certes, il y a loin de ce sonnet de Coppée à « Voyelles » et au « Bateau ivre », mais lors de ses lectures les projets propres à Rimbaud mûrissaient.

Je vais m’arrêter là pour cette première partie, mais je reviendrai sur les poèmes du Reliquaire, avant d’explorer les suivants Intimités et Poëmes modernes. C’est avec les recueils Intimités et Poëmes modernes que je pourrai rendre une analyse plus précise de la nature parodique des dizains zutiques rimbaldiens et du poème « Les Remembrances du vieillard idiot », vous verrez alors se mettre en place un système de référence très précis.