lundi 23 février 2026

Essai d'analyse prosodique de "Fairy"

Soit le poème "Fairy" : cette pièce est composée de quatre alinéas assez courts. Les deux premiers alinéas sont plus longs que les deux derniers, ce qui peut favoriser la comparaison avec les quatrains et tercets d'un sonnet. Notons que si, à l'oreille, on peut faire la différence entre la récitation de vers et une récitation d'un texte en prose, l'oreille n'est pas nécessairement sensible à la disposition en quatrains et tercets, malgré la distribution éventuellement bien régulière des rimes.
La symétrie d'attaque du premier et du troisième alinéa : "Pour Hélène...", "Pour l'enfance d'Hélène..." favorise aussi la référence au sonnet, puisque cela crée deux couples d'alinéas ce qui correspond à un équivalent de couple de quatrains contre couple de tercets.
Et si le sonnet est souvent défini par sa chute, le poème "Fairy" fournit une clausule qui correspond quelque peu à cette attente : "supérieurs encore ... au plaisir du décor et de l'heure uniques."
Au plan de l'organisation structurelle par les échos, le poème "Fairy" n'offre pas que le parallèle des attaques des premier et troisième alinéas. Quelques mots sont répétés par couples, et si nous écartons les mots-outils peu intéressants à dénombrer sous ce jour, nous avons outre la mention "Hélène" et la préposition "Pour", une reprise du nom "ombres" au pluriel du premier au troisième alinéa toujours.
Au plan de l'organisation grammaticale, plusieurs symétries binaires sont à relever. Dans le premier alinéa, nous avons une conjonction de coordination qui crée une distribution parallèle de deux groupes suivant un moule grammatical identique : "les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral." La symétrie invite à comparer les noms brefs égaux en nombre de syllabes "sèves" et "clartés", les adjectifs semi-longs n'ayant qu'une syllabe d'écart "ornamentales" et "impassibles", les noms dissyllabiques en contexte "ombres" et "silence", puis les adjectifs courts "vierges" et "astral". Les coordinations de deux éléments se poursuivent à deux endroits de la seconde phrase du premier alinéa : nous pouvons citer "L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une barque de deuils sans prix" pour le premier cas où relever un brouillage de la symétrie par la non reprise du verbe dans le second cas, puis nous avons le couple régi de compléments du nom "anses" : "d'amours morts et de parfums affaissés" qui invite à comparer "amours" et "parfums" puis "morts" et "affaissés".
Les symétries du premier et du troisième alinéa nous invitent à nous pencher directement sur le cas de ce dernier. Le mot "ombres" est de nouveau pris dans une coordination binaire : "les fourrures et les ombres", un second effet binaire avec emploi anaphorique de la conjonction "et" caractérise la suite immédiate et fin du troisième alinéa : "- et le sein des pauvres, et les légendes du ciel." Au plan du sens, on peut évidemment comparer "légendes du ciel" à "silence astral". A cause de la reprise "ombres", les "fourrures" peuvent faire écho aux "sèves ornamentales", tandis que le "sein des pauvres" lié à des frissons contraste inévitablement avec "clartés impassibles".
Le dispositif binaire dans le quatrième alinéa est pour sa part contrarié par des effets ternaires : "Et ses yeux et sa danse", ou plus rigoureusement le couple "ses yeux et sa danse" semble suivi du couple binaire préposition aux plus nom plus adjectif : "aux éclats précieux", "aux influences froides", mais il est expansé en groupe ternaire irrégulier avec la fin du poème : "au plaisir du décor et de l'heure uniques[,]" lequel pourtant réintroduit à son bord un couple binaire : "du décor et de l'heure", perturbé cette fois par une expansion d'un unique adjectif, c'est le cas de le dire, coordonné aux deux noms "décor" et "heure". Je vais reparler de cet adjectif de fin "uniques", mais j'ai écarté le cas du second alinéa.
Le second alinéa suppose lui-même des symétries entre groupes de mots fondés sur un moule grammatical identique ou quasi identique, puisque progressivement abrégé : "de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois" et "de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals", sauf que cela est expansé par un troisième groupe sur un moule similaire mais encore plus abrégé : "et du cri des steppes."
La longueur des énoncés, et plus précisément le fait que le premier alinéa correspond à peu près à la longueur des deux derniers alinéas crée un effet perturbateur quant à la distribution en quatre alinéas, puisque le second alinéa peut être perçu comme le milieu du poème, de part et d'autre duquel nous avons deux groupes de longueur équivalente régir par une quasi anaphore : "Pour Hélène..."/"Pour l'enfance d'Hélène...", même si le premier groupe est en un seul alinéa de deux phrases, et le groupe final en deux alinéas d'une seule phrase chacun.
La référence au sonnet est perturbée par l'idée d'une opposition entre le début et la fin du poème à partir de la coupe que constitue au centre le deuxième alinéa, mais ce découpage est lui-même perturbé par un autre constat. Le poème n'offre que trois formes verbales conjuguées, mais deux des verbes conjugués figurent dans le seul premier alinéa. Il n'y a qu'un seul verbe conjugué à se partager pour les trois derniers alinéas et il figure dans le troisième. Le deuxième et le quatrième alinéa correspondent donc à des phrases sans verbe. Les trois verbes sont très proches au plan prosodique : "se conjurèrent", fut confiée" et "frissonnèrent". Le préfixe "con-" est commun aux deux premiers verbes, la terminaison de troisième personne du pluriel de l'indicatif passé simple est commune au premier et au troisième verbe, et enfin une assonance en "f" peut être envisagée entre "fut confiée" qui en offre deux occurrences et le verbe "frissonnèrent" qui fournit le "f" en position initiale de relief. Le verbe "frissonnèrent" favorise par son sens l'identification d'une assonance en "f" à quoi joindre le roulement des "r". Le mot "frisson" est une clef d'expression romantique que met en exergue le "E blanc" du sonnet "Voyelles". Son importance chez Hugo, Rimbaud et d'autres est relayée par Verlaine avec, par exemple, le vers : "C'est tous les frissons des bois" de la première des "Ariettes oubliées".
Au deuxième alinéa, les symétries sont appuyées par des échos phonétiques également ou par des accouplements lexicaux qui ont du sens "bois" et vals", "ruine" et "rumeur", "sonnerie" et "échos". "bestiaux" et "échos", mais les exemples évidents que j'énumère ne forme pas un système régulier où tout est ordonné. Le deuxième alinéa suppose aussi une coordination générale ternaire et non pas binaire : "de l'air", "de la sonnerie" et selon le déchiffrement du manuscrit "du cri" ou "des cris". J'hésite encore un peu, mais spontanément, malgré le maintien au singulier de "cri", j'ai du mal à croire que le "u" soit si mal superposé à un "des" originel, je penche pour une correction de "du" à "des", mais sans complète certitude pour l'instant, faute d'y avoir suffisamment réfléchi.
Il est temps pour moi de m'intéresser maintenant à la syllabation éventuelle de ces énoncés, je me servirai de cette analyse dont je ne cache pas le caractère aléatoire pour rebondir sur une considération particulière ensuite...
Voici le découpage syllabique que je propose en le commentant au fur et à mesure :
 
Pour Hélène (3, élision du "e" par la force de mon découpage que j'appellerai une scansion subjective de lecteur)
se conjurèrent (4, élision du "e" du fait de ma scansion
les sèves ornamentales (7).
Attention ! Par recoupement : "Pour Hélène se conjurèrent", nous aurions huit et non pas un premier groupe de sept syllabes.
Le décompte syllabique n'a donc pas l'air d'avoir une pertinence, mais vous pouvez observer que ma scansion qui s'appuie sur des groupes syntaxiques faciles à détacher coïncide avec le placement du phonème "e grave", le "è" termine chacun des deux premiers groupes et il a une sorte de valeur de contre-accent rythmique en deuxième syllabe du troisième groupe, lequel balance les "a" en interne.
Poursuivons sur cette scansion admise comme aléatoire ou subjective :
dans les ombres vierges (5 avec élision)
et les clartés impassibles (7 avec élision)
dans le silence astral (6).
Pas question de monter des alexandrins, vous voyez une tendance naturelle à scander en-dessous de douze syllabes, et même en-dessous de neuf syllabes, et cela dégage une tendance à des groupes de six ou sept syllabes mêlés de segments encore plus courts.
Passons à la deuxième phrase :
L'ardeur de l'été (5) fut confiée (3) avec recoupement possible (8)
à des oiseaux muets (6)
et l'indolence requise (7)
à une barque de deuils sans prix (7+2 : 9)
Le passage que je viens de citer est intéressant, nous aurions un groupe de neuf syllabes d'une seule traite, ce qui est incompatible avec la loi de la versification, puisque dans la poésie en vers tout segment de plus de huit syllabes a une césure, mais vous remarquerez que je suis tenté de subdiviser ce groupe en un élément de sept syllabes qui pour le coup participe d'une récurrence et un autre élément de deux syllabes qui pourrait s'interpréter comme une rallonge par à-coups. Cela coïncide avec le problème d'une analyse d'un pur segment en prose de neuf syllabes, et si on ne tient aucun compte de la syllabation, à la lecture n'est-il pas sensible que ce "sans prix" a bien l'air d'une rallonge sensible dans l'énoncé. Pourquoi ai-je l'impression que "sans prix" alourdit (pardon du jeu de mots) "à une barque de deuils" ? Pourquoi ai-je ce sentiment de relief par à-coup ? L'analyse en passant par une syllabation n'a peut-être aucune valeur, mais comment négocier cette difficulté pour rendre l'impression d'un à-coup prosodique ?
par des anses d'amours morts (7)
et de parfums affaissés. (7)
On constate une dominante des groupes de sept syllabes dans ce premier alinéa.
 
Après le moment (5)
de l'air des bûcheronnes (6, avec élision)
à la rumeur du torrent (7)
sous la rumeur des bois (6),
de la sonnerie des bestiaux (8, mais avec une élision problématique interne pour le "e" final de "sonnerie", le parallélisme avec "de l'air des bûcheronnes" favorise pourtant de lire ce segment tout uniment).
à l'écho des vals (5)
et du cri des steppes (5)
Dans son livre Eclts de la violence de 2004, Pierre Brunel ne ponctue pas le deuxième alinéa dans sa transcription, j'irai éprouver ultérieurement le manuscrit à ce sujet. Je remarque qu'après une fin en deux segments de sept syllabes pour le premier alinéa, nous avons une fin de deuxième alinéa par un couple de deux groupes de cinq syllabes. Toutefois, la syllabation semble involontaire et non calculée par Rimbaud à cause du problème du "e" de "sonnerie" dans "de la sonnerie des bestiaux" qui correspondrait à un cas de "e" languissant non pris en compte pour la mesure, ce qui laisse penser que Rimbaud ne joue pas ici dans ce poème avec les décomptes syllabiques. Il y a un autre argument contre une syllabation calculée de la part de Rimbaud, c'est que celui-ci semble avoir corrigé une leçon antérieure par "steppes" et cette leçon antérieure commencerait par la suite d'une syllabe "cav..." qui ne fait sûrement pas attendre le mot "caves" en nombre de syllabes comparable à "steppes" jusqu'au traitement du "e" instable final, mais un mot plus long, peut-être "cavernes", ce qui ferait un glissement de cinq à six syllabes pour le segment que nous avons scandé.
 
Pour l'enfance d'Hélène (6, avec élision)
frissonnèrent (3, avec élision)
les fourrures et les ombres (7) Notez aussi le parallèle prosodique latent : "frissonnèrent" (3 avec élision) les fourrures (3 avec élision) et les ombres (3) sachant que nous avons une initiale "f" pour deux mots et nous avons une sacrée assonance en [R] "frissonnèrent" fin de mot, "fourures" doublé et fin de mot, "ombres" fin de mot.
et le sein des pauvres (5, avec élision, avec prolongement de l'assonance en [R])
et les légendes du ciel (7, avec un "l" final qui est une correspondante liquide du [R]).
Et ses yeux et sa danse (6 avec balancement interne 33 prosodiquement appuyé par les "et" et les deux possessifs)
supérieurs encore (5, élision forcée en contexte)
aux éclats précieux (5, on évite la diérèse de la langue des vers sur "précieux").
aux influences froides (6, avec élision)
au plaisir du décor (6, et sorte de quasi rime interne avec "encore")
et de l'heure uniques (5).
Ce découpage montre que nous passons d'une dominante de segments de sept syllabes à un équilibre vers la fin entre segments de cinq ou six syllabes. L'écart est peu important entre les segments moyennant l'inclusion de quelques segments brefs de deux (sans prix) ou trois syllabes.
Toutefois, pour la fin du poème, un autre parallélisme est envisageable dans la scansion syllabique à cause de la construction grammaticale : "au plaisir (3) du décor (3) et de l'heure (3) uniques. (2) Nous retrouvons l'idée d'une rallonge de deux syllabes par à-coups, et le découpage 333 peut se justifier par une convergence entre la syntaxe et une assonance en [R]sur les trois noms "plaisir", "décor" et "heure", assonance en [R] déjà illustrée comme nous l'avons vu à l'alinéa précédent, voire sensible déjà dans certains échos du deuxième alinéa : "rumeur" et cette assonance est présente ailleurs dans le deuxième alinéa, mais ailleurs que dans les positions qui nous semblent les plus propices à une scansion : "air" et fatalement les "r" au début ou au milieu d'un mot : "Après", "bûcheronnes", le premier "r" de "rumeur", "torrent", "ruine", "sonnerie" et "cri". Nous pourrions aller plus loin dans le relevé des "r", mais voici pour la base du repérage de cette assonance marquée.
De manière transversale, mais cela est plus sensible à la lecture analytique qu'à la lecture immédiate, on peut rapprocher "silence astral", "clartés" et "éclats précieux". Nous pourrions entrer dans le jeu des comparaisons au plan sémantique, par exemple entre "influences froides" et "clartés impassibles", mais nous avons voulu nous en tenir à une étude prosodique.
Le poème ne se fonde pas sur une symétrie dans les nombres de syllabes. Notre relevé est trop irrégulier et aléatoire, mais cette scansion artificielle souligne des jeux d'assonances (j'emploie cet unique mot et pas tantôt assonances, tantôt allitérations pour les consonnes), avec le cas du [R], mais aussi le placement bien en relief de certains [è] dont l'effet favorise pas mal des scansions courtes que nous proposons. La symétrie grammaticale avec notamment la distribution des prépositions et conjonctions favorise également les scansions brèves. Cela peut amener à une analyse plus objective du rythme de cette prose rimbaldienne. Nous remarquons que les contractions des scansions favorisent le relief de séquences courtes qui ont l'air d'à-coups dans la formulation des énoncés : "sans prix" et "uniques", ou bien qui correspondent à des verbes de valeur clef dans le développement du propos, verbes peu nombreux d'où une prise en considération plus intéressante encore : "se conjurèrent", "fut confiée" et "frissonnèrent".
La note finale de l'adjectif "uniques" participe plutôt d'une perception positive du spectacle.
L'analyse prosodique appelle encore des compléments : "steppes" entre dans la série des assonances en [è] avec Hélène, "frissonnèrent" et "se conjurèrent" notamment et les noms "bûcheronnes" et "sonnerie" anticipent significativement "frissonnèrent".
 
Scandons le poème en huit alinéas "Scènes" la prochaine fois et étudions-en l'organisation grammaticale et la prosodie des consonnes et des voyelles, puisque nous tendons à le percevoir comme lié par un jeu de miroir au poème "Fairy". 

La supra importance de Théophile Gautier pour lire "Voyelles" et "Mémoire" ?

Souvent, quand nous commençons à explorer un champ de mets artistiques : poésie, littérature, peinture, cinéma, musique, nous avons un dédain sectaire et une idolâtrie sélective avant que la familiarisation avec cet univers, le désir d'en découvrir plus et la connaissance plus subtile des dettes de ce que nous prisons le plus nous poussent à réévaluer ce que nous avions méjugé. Il y a tant à lire au départ qu'il faut bien trancher dans le vif et faire des choix, mais avec le temps nous pouvons étendre nos lectures, nos découvertes et le temps du rejet est passé. Nous explorons les choses plus posément. Dans le domaine de la poésie, il y a pas mal de poètes intéressants à lire au dix-neuvième siècle. Pour la première moitié romantique de cette période dorée, sinon pour les soixante-et-une premières années, ces deux tiers pratiquement, le public peut se partager entre les admirateurs de Charles Baudelaire et ceux de Victor Hugo. Oui, mais voilà, ils ne furent pas seuls. Musset a encore ses admirateurs, ceux qui rêvent d'un jeu poétique plus ancien. Et puis, Lamartine a précédé Hugo et quand on compare on se rend compte d'une dette. Hugo a même une dette sur l'assouplissement du vers à l'égard de Vigny, lequel n'écrivait pas de médiocres poèmes non plus. Certains gourmets sont charmés des vers et de la prose de Nerval, même s'il reste un petit peu en-dehors des principaux poètes dans l'histoire littéraire, tant les poètes du dix-neuvième siècle eux-mêmes semblaient peu s'y référer. Du côté de la poésie en prose, le recueil posthume d'Aloysius Bertrand, dont le lancement fut un échec, jouit désormais d'un prestige exceptionnel. Certains vantent à raison les poésies de Marceline Desbordes-Valmore, mais l'intérêt porté peut paraître platonique tant les rimbaldiens et verlainiens n'ont pas identifié l'étendue de son influence sur les "Ariettes oubliées" de Verlaine et des poèmes du printemps 1872 de Rimbaud tels que "Larme" ou "Bannières de mai".
Les parnassiens remontent difficilement en crédit. Heredia n'est certainement pas le poète le plus à la mode, et bien à tort les poésies de Leconte de Lisle ont été classées comme barbantes sur la foi de ses thèmes mythologiques empruntés et du caractère insupportable du personnage en public. Pourtant, ses poésies sont d'une vie et d'une grâce magnifiques. Léon Dierx n'est plus édité, Glatigny charmant passe pour dérisoire. Banville se refait une santé auprès des universitaires qui travaillent notamment sur Rimbaud et Verlaine, plaisir de redécouverte qui se joue sur un billard à trois bandes. Et puis, il y a Théophile Gautier !
Ses recueils sont mal édités, mal mis en avant. Baudelaire lui dédie Les Fleurs du Mal et dans l'un de ses articles sur les poètes il nous prévenait pourtant que plus qu'Emaux et camées il admirait les recueils antérieurs des Premières poésies à España en passant par La Comédie de la mort et du coup Albertus et les Poésies diverses de 1838 auxquels les poèmes en vers de Baudelaire doivent beaucoup.
Je n'ai pas tellement fondu pour Emaux et camées et sa quasi exclusivité des octosyllabes, mais la lecture des Poésies diverses de 1838 et des Premières poésies a été pour moi bouleversantes. Je suis aussi marqué par l'écriture de son roman Le Capitaine Fracasse. Je trouve que Gautier est bien un magicien des lettres. Il n'a pas la pensée profonde des plus grands écrivains, mais c'est la plume d'un maître qui peut pourvoir ses enseignements à tous.
J'imagine qu'au tournant de la Révolution française, sans que ce ne soit lié exclusivement aux effets de l'événement historique, il y a eu un basculement dans la conception du style. Sous l'Ancien Régime, malgré l'évolution de la prose ciselée, satinée ou lyrique du dix-huitième siècle, l'élégance grammaticale et la recherche d'équilibre d'une phrase élaborée dominaient, mais à partir du début du dix-neuvième siècle les phrases peuvent être plus simples, avec des auteurs plus attirés aussi par les juxtapositions de segments d'énoncés, et cela s'accompagnait d'un enrichissement des résonnances lexicales d'un vocabulaire plus gracieux, plus pittoresque, plus profus, et cela se doublait d'un intérêt renouvelé pour les effets prosodiques des consonnes et des voyelles. La pensée descriptive prenait le pas, tandis que la prédominance des verbes de la prose classique refluait quelque peu. L'expression se faisait plus syncopée, appelait plus de suspens. Les écrivains se délectaient d'images concises expressives. Michelet, Balzac et Hugo se ressemblent pour la manière visionnaire d'écrire, même si Balzac est un peu plus éloigné du style de l'historien lyrique Michelet et du poète Hugo. Moins expansif, moins adepte de grandes visions intellectuelles saisissantes, Gautier est l'autre pôle de la prose du dix-neuvième siècle. Flaubert est un héritier de la plume de Gautier, mais devenu un peu trop sec. Gautier est un maître absolu dont aucun disciple en prose n'est devenu l'égal, à l'exception du Rimbaud des Illuminations. C'est un peu ce que je perçois. On admire aujourd'hui Les Contemplations de Victor Hugo en les plaçant dans la continuité des quatre recueils lyriques antérieurs : Les Feuilles d'automneLes Chants du crépusculeLes Voix intérieuresLes Rayons et les ombres, mais il y a une note lyrique particulière du recueil de 1856 que nous n'avions pas tout à fait auparavant, plusieurs notes même puisqu'il y a les trois premiers livres pour "Autrefois" et les trois autres pour "Aujourd'hui". La note lyrique des trois livres pour "Autrefois" est unique, à ceci près que je prétends la retrouver dans les Premières poésies de Gautier dont je suis convaincu que Victor Hugo a tiré le plus grand parti pour son grand recueil de l'exil.
Derrière des apparences de petits riens, les poèmes des premiers recueils de Gautier sont sublimes. La maîtrise prosodique du début des Contemplations s'inspire de ce recueil à n'en pas douter. S'ils n'avaient pas été sacrifié dans le journalisme, Gautier aurait-il été un plus grand poète encore ? N'en soyons pas certain, mais ce qui est sûr c'est que la postérité a méjugé ses premiers recueils, malgré les avertissements d'un Baudelaire.
Pour "Les Mains de Jeanne-Marie", Rimbaud s'est inspiré d'un poème du recueil Emaux et camées qui s'intitule "Etude(s) de mains" et qui est en deux parties, une sur "Impéria", l'autre sur "Lacenaire". Dans son étude de ce poème, Murphy envisage que l'imitation ne serait motivée que par l'émulation envers un brillant confrère, et pour cette fois je proteste. D'abord, il s'agit d'un poème du recueil Emaux et camées, alors que pour un hommage comme le précise Baudelaire il vaut mieux montrer son goût pour les recueils antérieurs. Mais, surtout, le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" est un poème communard d'actualité, et il suffit de regarder l'actualité littéraire d'un Théophile Gautier pour comprendre que Rimbaud cible les propos anticommunards de Théophile Gautier exprimés dans son livre Tableaux du siège qui vient de paraître.
Le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" est daté de février 1872 par la main de Verlaine sur le manuscrit. Nous le savons, tout au long du vingtième siècle, les rimbaldiens passivement considéraient que la plupart des poèmes en vers première manière de Rimbaud dataient exclusivement de 1871. "Le Bateau ivre" passait pour un poème écrit même avant la montée à Paris à la mi-septembre 1871, à cause du témoignage tendancieux de Delahaye, tandis que si "Voyelles", "Oraison du soir", "Les Douaniers" ou "Les Chercheuses de poux" passaient pour des poèmes écrits à Paris, on tendait à les considérer comme des compositions de la fin de l'année 1871, contemporaines des nombreuses contributions à l'Album zutique d'octobre et novembre. Cette perspective a volé en éclats. Les rimbaldiens ont enfin pris en compte la datation manuscrite des "Mains de Jeanne-Marie" et de plus en plus on se dit que "Voyelles" et "Le Bateau ivre" peuvent dater des premiers mois de l'année 1872.
J'ai déjà pas mal insisté sur les convergences entre "Les Mains de Jeanne-Marie" et "Voyelles" avec la reprise de "bombinent", sur les passerelles entre "Voyelles" et "Les Corbeaux" d'un côté et "Entends comme brame..." et "La Rivière de cassis" de l'autre, avec les reprises "corbeaux délicieux" et "viride(s)". J'ai insisté sur l'écho de rime entre "Les Corbeaux" et "Le Bateau ivre" : "crépuscule embaumé"/"papillon de mai" et "soir charmé"/"fauvettes de mai". J'ai insisté sur l'existence dans la presse d'un poème de j'ai oublié le nom, Xavier Marmier ou un autre, dont le titre est "Le Drapeau rouge" qui est écrit en "ïmabes" sur le modèle de Chénier avec son vers final : "Toi, vertu, pleure si je meurs" et qui fait pile deux cent vers, quand "Le Bateau ivre" en fait cent.
Bref, Rimbaud a dû écrire "Voyelles" à peu près au même moment que "Les Mains de Jeanne-Marie" et un indice fort qui va en ce sens c'est que la copie de la main de Verlaine, concoctée selon toute vraisemblance en mars-avril 1872 pendant l'absence de Rimbaud, contient une répétition molle de "frissons" que Rimbaud a éliminée de la version autographe remise à Blémont à une date indéterminée, visiblement à des fins de publication dans la revue La Renaissance littéraire et artistique, même si on se demande pourquoi aucune lettre à Blémont de la part de Rimbaud n'a été retrouvée... Il l'aurait remis en mains propres à son retour en mai, peut-être !
Peu importe ! Ce qui m'intéresse, c'est de souligner que Rimbaud compose "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie", probablement au même moment, autour du mois de février 1872 donc, quand il résidait avec Forain, rue Campagne Première, lieu de résidence particulièrement sale à l'époque qui est peut-être plus fascinant encore avec la composition du "Bateau ivre" et du premier poème en vers nouvelle manière "Tête de faune" !
Et le poème "Mémoire", dont la version la plus ancienne porte le titre "Famille maudite" semble avoir été  écrit à peu de mois d'intervalle et avant le départ pour la Belgique le 7 juillet 1872.
Ce cadre ayant été posé, j'en viens à la raison de mon article.
Pour "Voyelles", j'ai déjà fait des remarques de sourcier importantes. J'ai déterminé les liens entre des poèmes de Rimbaud à partir de mots rares et d'images quasi exclusives à ces poèmes. J'ai relié comme je l'ai dit plus haut "Voyelles" à "Les Mains de Jeanne-Marie" à cause des mouches et des diptères, du verbe "bombinent" qui n'est pas littérairement inédit dans la littérature française du dix-neuvième, à cause de l'avant-dernière rime commune "étranges"/"anges", mais j'ai lié aussi "Voyelles" à "Paris se repeuple" à cause de la reprise à O'Neddy du couplage en un vers "strideur(s)" et "clairon(s)" ce qui s'enrichit du mot "suprême" pour les deux vers concernés de Rimbaud, et j'ai souligné d'autres éléments comme la colère, la postposition de l'adjectif "belle" dans "lèvres belles" et "cité belle", etc. Les poèmes "Les Mains de Jeanne-Marie" et "Paris se repeuple" sont communards, et j'en arrive donc à confirmer que la lecture communarde de "Voyelles" est plus que souhaitable, ce en quoi aucun rimbaldien, à part Murphy, ne m'a suivi...
J'ai souligné aussi que des rimes de "Voyelles" se référaient à des poésies d'Armand Silvestre. C'est à Silvestre que Rimbaud reprend l'emploi de l'adjectif "latentes" à la rime, Silvestre l'employant avec un accord différent dans un poème de son recueil Les Renaissances. C'est au même recueil de Silvestre que Rimbaud doit d'insister sur les "mers virides" à la rime, mais à partir d'une expression aux mots différents. Silvestre est la cible satirique explicite du quatrain "Lys" et j'identifie aussi des références à Silvestre dans le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." Or, on le sait ! sur le corps de l'Album zutique, la suite sonnet et quatrain de la transcription du "Sonnet du Trou du Cul" et du quatrain "Lys" parodiant Armand Silvestre a été imitée sur la marge à gauche par les transcriptions postérieures de Pelletan et de Valade, l'un commettant un sonnet qui fait d'ailleurs songer à "Voyelles" et l'autre un quatrain "Autres propos du cercle" où Rimbaud est cité pour le mot de la fin. Et sur le dossier recopié principalement par Verlaine, nous avons l'enchaînement précisément du sonnet "Voyelles" avec le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." ce qui conforte la pertinence d'une recherche de sources du côté du protégé lyrique de George Sand.
Je ne cache pas que pour l'instant je cherche ce qui m'a jusqu'à présent échappé un équivalent à la rime de "pénitentes" dans un poème qu'on pourrait à bon droit soupçonner comme source pour "Voyelles".
Mais, j'ai relevé aussi la présence du néologisme "vibrements" au vers 9 de "Voyelles". Il s'agit d'une invention de Gautier qui n'a pas employé le mot "vibrations". Le mot "vibrement" apparaît dans le conte fantastique en prose "La Cafetière", mais au même moment il apparaît aussi au vers 9 précisément du premier sonnet, le "Sonnet I", des Premières poésies dans l'édition originale, la place du sonnet qui perd aussi son titre étant modifiée dans la réédition de 1832-1833 avec le long poème "Albertus" alors inédit.
Gautier est à la fois présent dans "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie", semble-t-il apparaître. Et l'allusion à Philothée O'Neddy du couple "strideurs" et "clairon" va dans le même sens, puisque Philothée O'Neddy était un compagnon de la jeunesse littéraire de Gautier et Nerval. Le mot "strideur" est d'ailleurs employé par Gautier dans le livre d'actualité au début de 1872 Tableaux du siège.
Et les renvois à Gautier pourraient ne pas s'arrêter là ! 
Dans l'édition de 1832 avec le poème "Albertus" en tête, Gautier a reconduit les pièces de son premier recueils, mais dans un ordre complètement remanié. La première section s'intitule "Elégies" et le premier poème parle d'une "Virginité du coeur" qui ne tient que l'espace d'un jour avec des images sur la rosée qui à midi n'enrichit plus les fleurs et avec une "anémone" qui, au soir, "n'a plus ses brillantes couleurs". On m'excusera de songer à rapprocher un soir de couleurs perdues à "Voyelles". Cela n'est qu'un détail. J'ai deux autres éléments troublants à mettre en avant.
Je disais que Victor Hugo s'était inspiré des Premières poésies pour écrire les premiers livres enchanteurs des Contemplations. Il se trouve que dans "Voyelles" Rimbaud utilise la rime "ombelles"/"belles" et j'ai pu dire qu'elle provenait du poème IV du premier livre des Contemplations, poème dont je prétends qu'il s'inspire tout particulièrement du charme prosodique des premiers vers publiés par Gautier plus d'un quart de siècle auparavant.
Je rappelle au souvenir de mes lecteurs les vers du poème hugolien : "Le firmament est plein de la vaste clarté [...]" qui a inspiré "Voyelles" :
 
[...]
Le vent lit à quelqu'un d'invisible un passage
Du poëme inouï de la création ;
L'oiseau parle au parfum ; la fleur parle au rayon ;
Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle ;
Les nids ont chaud. L'azur trouve la terre belle ;
[...]
 J'ai déjà dit par le passé sur ce blog que Victor Hugo s'inspirait du recueil Premières poésies de Gautier pour composer ce poème, mais il m'avait échappé une confirmation par le fait que la rime proche "ombrelle"/"belle" figure justement dans "Albertus" :
 
Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombrelle.
- Moi, je la regardais ; - La nature était belle,
    Et riait comme nos amours.
 
De Gautier à Hugo, la rime n'est pas identique, et Rimbaud reprend clairement la rime de Victor Hugo, pas celle de Gautier. Toutefois, dans "Famille maudite" devenu "Mémoire", Rimbaud aligne précisément les deux mots qui nous intéressent : "ombrelle" et "ombelle" en deux vers, le mot "ombrelle" étant à la rime avec "elle" en quasi reprise cette fois de la rime de Gautier (je cite "Mémoire" en rétablissant les majuscules d'attaque des vers) :

Madame se tient trop debout dans la prairie
Prochaine où neigent les fils du travail ; l'ombrelle
Aux doigts ; foulant l'ombelle ; trop fière pour elle
des enfants lisant dans la verdure fleurie
 
[...]
Je vous laisse songer à rapprocher "verdure fleurie" des "mers virides" et je poursuis mon raisonnement du côté de l'influence potentielle de Gautier. Dans "Voyelles", Rimbaud reprenait la rime à Victor Hugo : "ombelle"/"belle". Ici, le mot "ombelle" n'est pas à la rime. Il est vrai que "belle" n'apparaît pas, il cède la place au pronom "elle", mais on a la liaison "ombrelle"/"ombelle" qui semble montrer que Rimbaud a identifié la source de la rime de Victor Hugo dans les poésies de Gautier. La rime étant différente de "ombrelle" avec le pronom "elle" vous pourriez être sceptiques, mais l'expression "foulant l'ombelle" fait toutefois écho à un nombre conséquent de vers des Premières poésies de Gautier où un pas féminin foule le sol plein d'herbes ou de fleurs : "Fouler le sable d'or", "des fleurs / Qu'un pied inattentif froisse" / "fouler l'émail vert du gazon", trois exemples dans deux des trois premiers poèmes de la section "Elégies" du recueil réorganisé en 1832-1833 à la suite du poème "Albertus". Et cela se poursuit avec : "j'allais, foulant des fleurs," dans la onzième des "Eélégies".
Je précise que "Albertus" est une source directe pour des passages de "Bal des pendus". L'expression "larges gouttes" et la description de l'orage dans "Michel et Christine" peut s'inspirer aussi de poèmes des "Premières poésies". En lisant les Premières poésies, j'ai d'autres sources pour "Bal des pendus", "Les Assis", "Roman", "A la Musique", "Les Reparties de Nina" et peut-être quelques autres poèmes. Le début de "Albertus" est une très probable source d'inspiration pour "Oraison du soir". Il faudra que je fasse une revue exhaustive de tout cela.
Bref, quelque chose se construit qui permet d'espérer apprivoiser l'hermétisme en diable de quelques poèmes rimbaldiens parmi lesquels "Voyelles" et "Mémoire".
A suivre...
 
***
Mise à jour 17h.

Deux relevés qui pour l'instant peuvent sembler des rapprochements hasardeux :
L'adjectif "studieux" est à la rime dans "Intérieurs V" (ordre du recueil de 1833 avec "Albertus" et cela implique l'idée de doigts qui ont jauni les livres mêmes, inverse donc du fait d'imprimer sur des fronts studieux des rides :
 
L'originalité, la puissance comique
Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,
Dont la marge a jauni sous les doigts studieux
De vingt commentateurs, nos patients aïeux.
 Je relève aussi pas des images de bourdonnements de mouches, pas mal de mentions du nom "corset" sinon du nom "corselet". Je relève aussi les mentions de la "prairie" puisque je pense que "Les Poètes de sept ans" avec "la prairie amoureuse" est une voie d'accès au symbolisme de "Voyelles". J'ai relevé des mentions "futaie", mais je n'en suis pas encore à progresser sur ce point du côté des Illuminations.
Je précise ne pas croire à la lecture selon laquelle "Ses Yeux" désignerait le poète lui-même, thèse de lecture de Cornulier qui avait une amorce apparemment dans le livre de Berranger et dans un article sur "Credo in unam" de la revue Parade sauvage. Je ne perçois pas à la lecture du sonnet le raccord à soi de la mention "Ses Yeux" et les démonstrations ne s'imposent pas à moi pour l'instant.
Je cherche un mot de la famille de "pénitentes" à la rime ou un accord différent : singulier masculin par exemple, à la rime dans un poème quelconque.
 

dimanche 22 février 2026

"Fairy" de mise en scène : pour résoudre un problème d'hermétisme ! (***mise à jour dans la nuit du 22 au 23 février)

 Le poème "Fairy" est l'un des plus compliqués à cerner de tous les poèmes en prose rimbaldiens. De tous les poèmes, il y a moyen de fixer une lecture un tant soit peu précise ou riche, mais "Fairy" pose un problème accru d'hermétisme. Il en est quelques autres qui sont aussi hermétique, mais "Fairy" c'est un peu le poème qui offre le moins de prise à une quelconque lecture.
Alinéa par alinéa, nous comprenons pas mal de chose, mais la description est vague. Il faut admirer des yeux et une danse en tant que supérieurs, mais on ne sait pas exactement ce qu'ils sont eux-mêmes. Il faut deviner. On se demande qui est cette Hélène et pourquoi ce passage d'Hélène à son enfance du premier au troisième alinéa. Les informations temporelles du deuxième alinéa sont elles-même énigmatiques. Et puis, il y a ce titre en langue anglaise qui nous défie à son tour. Le titre "Being Beauteous" est si pas traduit adapté en français par le poème qu'il introduit : "Être de Beauté". Puis, nous savons qu'il s'agit d'une citation d'un poème en vers de langue anglaise de l'américain Longfellow. Le titre "Bottom" n'est pas non plus incompréhensible avec l'arrière-plan de l'âne du Songe d'une nuit d'été perceptible dans le poème correspondant. Le titre "Fairy" n'a jamais été ramené à une référence littéraire de langue anglaise précise. Son sens même est débattu. Le mot signifie "fée" en tant que nom ou, si j'ai bien compris, "féerique" en tant qu'adjectif, on suppose aussi que Rimbaud aurait mal orthographié le mot "Faery" ce qui est douteux et que je ne crois pas un instant. Mais Underwood faisait déjà remarquer que le mot anglais "fairy" se lisait phonétiquement presque comme le mot "féerie". J'imagine que "fairy" vient justement de l'anglo-normand, mais je n'ai pas vérifié. En tout cas, "féerie" nous maintient dans l'idée des fées et du féerique. En effet, un française de l'époque lisait en anglais "fairy", et pouvait peut-être entendre "féerie" dans sa tête, sauf que l'hypothèse que Rimbaud ait profité de la phonétique pour lire "Fairy" en "féerie" a en l'état quelque chose de gratuit. Et pourtant... Dans le poème "Scènes", nous trouvons le mot "féerie" et j'ai pensé spontanément en réfléchissant au sens "féerie" pour "fairy" à cette mention du nom "féerie" dans "Scènes", et cela s'est accompagné d'une autre intuition de lien entre ces deux poèmes dont je vais parler dans un instant. Comme je travaillais à partir du livre Eclats de la violence de Pierre Brunel que j'avais entre les mains, après avoir lu les pages sur "Fairy", je suis allé consulter directement les pages sur "Scènes" que je n'ai fait cette fois que survoler, parce que je suis assez fatigué par l'usure hebdomadaire de mon travail. Et j'ai eu la surprise de voir que Brunel qui n'en parlais pas dans les pages consacrées à "Fairy", quand il traite du mot "féerie" dans "Scènes" fait lui aussi un rapprochement avec le titre de langue anglaise. Je cite sa note au mot "féerie" page 649 : "le mot invite à un rapprochement avec "Fairy" et en tout cas avec les fairy-plays de l'époque élisabéthaine dont le Songe d'une nuit d'été est la plus remarquable et la mieux connue de Rimbaud."
Or, j'ai un deuxième élément de rapprochement entre "Fairy" et "Scènes".
Dans le premier alinéa de "Fairy", nous avons un groupe des "oiseaux muets" qui sont quelque peu des comédiens puisque c'est à eux que "L'ardeur de l'été a été confiée", et leur partenaire théâtral est une "barque de deuils sans prix" qui exprime toute "l'indolence requise". Je rapproche spontanément cette description de descriptions du poème "Scènes" où nous avons affaire à "Des oiseaux des mystères", expression qui sur le manuscrit corrige la leçon originelle : "oiseaux comédiens", et ces "oiseaux" sont en présence, nous apprend le même alinéa, des "embarcations des spectateurs."
Il est question de "taillis" et de "l'ombre des futaies mouvantes" dans la "féerie" de "Scènes", ce qui permet là encore du recoupement avec "les ombres vierges" ou "les fourrures et les ombres" dans "Fairy". Le poème "Scènes" permet ensuite d'élargir la zone de poèmes à comparer parmi Les Illuminations. Le poème "Scènes" est composé de huit alinéas. Le premier et le dernier se font écho par un mode de reprise : "L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses Idylles : [...]", "L'opéra-comique se divise sur une scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux." Notez que "opéra-comique" reprend "Comédie" et "se divise" répète "divise".
Ce tour est similaire au bouclage d'ensemble du poème "Nocturne vulgaire" où la première phrase assez longue est répétée sous une forme abrégée en clausule : "- Un souffle disperse les limites du foyer."
Il ne s'agit pas d'un foyer de cheminée comme on l'écrit parfois, mais d'un foyer de théâtre avec un système de changement à vue des décors. Notez que dans "brèches opéradiques" nous avons du coup un écho à "opéra-comique".
J'en arrive à la conclusion que pour le sens de "Fairy" les rapprochements avec "Nocturne vulgaire" et "Scènes" ont beaucoup à nous apporter.
Ajoutons aussi que dans "Scènes" l'idée de "l'ancienne Comédie" qui a quelque chose d'une sempiternelle comédie de boulevard fait songer à "l'ancienne inharmonie" dans "Matinée d'ivresse" et par opposition à la "nouvelle harmonie" dans "A une Raison". "Fairy" et "Scènes" ont l'apparence de deux poèmes qui s'opposent, tout comme cela se ressent dans l'affrontement entre "Marine" et "Mouvement" par exemple.
A bien y réfléchir, il ne convient pas de balayer d'un revers de main la lecture "féerie" pour "fairy" elle ouvre... des boulevards. Peut-être de tréteaux pour faire les pitres, mais nous ne le saurons que si nous y allons voir.
 
 
***
 
Je rouvre mon article avec une suite sur le mot "futaie".
Je pars d'un rapprochement entre les poèmes "Fairy" et "Scènes". Je rapproche le titre "Fairy" de la mention "féerie" dans "Scènes" et en même temps je relève le parallélisme entre des oiseaux muets acteurs en présence d'une barque théâtrale et des oiseaux comédiens ou de mystères accompagnant la vision des embarcations des spectateurs.
L'alinéa de "Scènes" qui contient le mot "féerie" parle d'un "amphithéâtre couronné par les taillis", puis la féerie "s'agite ou module pour les Béotiens, dans l'ombre ds futaies mouvantes sur l'arête des cultures." J'ai déjà rapproché cela des "ombres vierges" ou du couple "les fourrures et les ombres" dans "Fairy". L'expression "ombres vierges" n'est pas courante mais fait penser à l'expression du monde végétal "forêt vierge". Je remarque aussi que la forme de passé simple "frissonnèrent" renvoie au cliché romantique du "frisson", les "frissons" étant un mot-clef du sonnet "Voyelles".
Automatiquement, je songe à la présence du mot "futaie" dans "Après le Déluge".
J'ajoute donc les derniers alinéas de "Après le Déluge" à mon ensemble textuel des Illuminations à rapprocher pour les thèmes déployés, ce qui nous fait rencontrer la figure d'Eucharis, nom de nymphe surtout connu à cause du "roman" de Fénelon Les Aventures de Télémaque et celle de la "Sorcière". Nous avons aussi la mention d'un cadre nocturne, et il est fait état de pierres qui se cachent et de fleurs qui s'ouvrent, ainsi que d'églogues à confronter aux idylles de "Scènes" :
 
  Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, - et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.
  - Sourds, étang, [...]
  Car depuis qu'ils se sont dissipés, - oh ! les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes ! - c'est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.
   Si je ne cite pas intégralement l'avant-dernier alinéa de "Après le Déluge", je songe tout de même un rapprochement avec la "ruine des bois" et le "torrent" de "Fairy". Cela peut éventuellement orienter l'interprétation des "bûcheronnes".
   Vu qu'il est question de "l'enfance d'Hélène" dans "Fairy", même si les mots clefs n'apparaissent pas, une comparaison est toujours intéressante avec "Enfance I" et notamment son deuxième alinéa à "la lisière de la forêt". Il est question de "bêtes d'une élégance fabuleuse" dans "Enfance II" et puis, dans "Enfance V" d'un plan où voir lunes et comètes, mers et fables.
 
A part ça, le thème des fées a une effervescence particulière dans l'Angleterre victorienne, à l'époque des séjours londoniens de Rimbaud, cela implique aussi la peinture et bien sûr il est inévitable de rapprocher le poème au titre "Bottom" de "Fairy", car Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare est une source essentielle de ce renouvellement d'intérêt.

Bardel a encore fait une simpsonnerie de la "Nuit qui chante"

Bardel Simpson, ça sonne comme le Fils, mais je pense plutôt au Père !
 
Dans l'article finalement comique d'Adrien Cavallaro : " 'de Chinois de daines" point ", un fait m'a frappé. Il évoque allusivement le problème du déchiffrement du vers 73 qui suit immédiatement le "oudaines" qui donne mal aux yeux aux rimbaldiens, mais il ne le traite pas, il ne rappelle même pas quel il est !
Pour rappel, dans mon article mis en ligne sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu en octobre 2010, je travaille à l'élucidation de deux vers consécutifs du manuscrit de "L'Homme juste". Je résous toutes les difficultés du vers 72 et je déchiffre sans effort la prétendue partie illisible, mais je fais aussi une mise au point sur le vers 73 où j'explique qu'il faut lire "Nuit qui chante". Et sur ce point, Cavallaro ne dit rien du tout. Pourquoi ?
Commençons par renvoyer à notre article de 2010 :
 
 
Sur ce vers 73 précisément, le problème est d'identifier le mot du début. Les éditeurs contournaient la difficulté avec des solutions qui leur paraissaient approximativement s'approcher de la leçon perceptible du manuscrit : "Mais" ou "Puis". Il s'agit, qui plus est, de deux mots grammaticaux, de deux mots-outils, qui ne vont pas apporter une charge considérable de sens parasite comme ce serait le cas avec un nom conjectural du genre "Maïs", "puits" ou que sais-je encore ? C'était une solution de moindre mal pour que les lecteurs ne soient pas trop frustrés à la lecture.
Dans mon article dont le texte effectivement est identique ou à peu près identique à celui que j'ai publié dans la revue Méthode, je précise bien qu'en 1999 Steve Murphy a émis l'hypothèse que ce pourrait être le mot "Nuit". Je citais cette phrase de Steve Murphy : "La dernière lettre pourrait être un t avec la barre détachée de la hampe et non un s. On pourrait éventuellement lire Nuit." J'ai applaudi et confirmé en écrivant à la suite de cette citation : "Tout juste, car la barre est détachée au-dessus du mot suivant et une comparaison avec les N majuscules d'un autre manuscrit, tel Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs, aurait dû emporter tout dernier scrupule." C'est bien écrit : "aurait dû emporter tout dernier scrupule." Quand je dis "c'est bien écrit", c'est non seulement pour me jeter des fleurs en fait de style, mais pour bien vous signifier que j'ai formulé qu'on passait de l'hypothèse à l'évidence.
Dans l'édition des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud dans la collection de la Pléiade en 2009,  c'est informé par mes soins que Guyaux a revu le texte. Il a commis la bourde bien malheureuse de mettre entre crochets ", de daines," en ne reprenant pas fidèlement le déchiffrement pourtant évident du manuscrit, mais il a édité "Nuit qui chante", je crois même sans mettre de crochets.
Le silence a été important sur le déchiffrement du vers 73 et cette fois-ci il n'y avait pourtant pas de risque de heurter les prérogatives rimbaldiennes, puisque la solution a été formulée en toutes lettres par Murphy qui donnait même la raison de la difficulté du déchiffrement. Même le fait de dire qu'il n'avait pas à hésiter pouvait-il lui être insupportable ? C'est ce que je me suis souvent demandé toutes ces années durant. ¨Pourtant, Bardel pour cette résolution n'avait plus qu'à lui dire : "Homerphy beaucoup."
Et c'est ce qu'il n'a pas fait, mais ce qu'il dit, sur son site internet Arthur Rimbaud, du problème de déchiffrement de ce vers 73 est tout de même particulièrement révélateur.
 Sur le site Arthur Rimbaud d'Alain Bardel, vous avez une rubrique "Tous les textes" et sur la page "Dossier Verlaine (1871-1872)", vous avez une transcription du manuscrit de "L'Homme juste" avec un rectangle d'annotations dans la marge gauche.
 
 
Sur la transcription, Bardel récuse ma solution, il maintient ardemment les points entre crochets, tolérant un déchiffrement de "daines", mais même pas du nom "daines", puisque "daines" étant collé au crochet fermant Bardel présuppose que "daines" est la fin d'un mot, sinon il aurait ajouté un espace.
La note 4 à propos de ce vers 72 est laconique : "Manuscrit confus" avec une revue rapide de solutions jadis proposées et je suis mentionné ainsi que l'article du blog Rimbaud ivre en lien ci-dessus avec le désespérant verbe de mise à distance : "Ducoffre propose : 'ou daines' ".
Pourquoi Bardel n'arrive-t-il pas à être convaincu ? La réponse est dans son commentaire au déchiffrement du vers 73.
Pour le vers 73, tout le premier mot est remplacé par des points entre crochets dans la transcription : "[...] qui chante : nana, comme un tas d'enfants près", et dans la note 5 nous avons droit à une perle : "Manuscrit confus. AA [pour Antoine Adam] : "Puis", BB [pour je ne sais pas qui] : "Mais" ; LF [pour Louis Forestier] : [...] ; AG-09 [pour André Guyaux en 2009] : "Nuit", solution précédemment avancée par SM-I [pour Steve Muyrphy dans son édition philologique des Poésies en 1999], à titre d'hypothèse." 
Comme je l'ai dit plus haut, Guyaux a fixé cette leçon sans crochets suite à mon intervention, et comme Bardel citait mon article du blog Rimbaud ivre pour le vers 72 il aurait dû le citer pour ce vers 73. Bardel m'escamote, mais il y a un autre fait intéressant. Bardel refuse d'entériner "Nuit" comme l'a fait Guyaux et comme je conseillais de le faire, mais il formule un reproche. Guyaux a choisi imprudemment d'écrire "Nuit" alors que Murphy n'envisageait cela que comme une hypothèse. En clair, c'est Steve Murphy et lui seul qui décide d'avaliser une lecture, un déchiffrement, une démonstration, dans l'esprit d'Alain Bardel. C'est ça, la rimbaldie, ça rime avec maladie. Vous avez une preuve accablante du blocage de la vérité dans les études rimbaldiennes. On s'en remet à un avis d'autorité auquel on attribue sans aucune base rationnelle  un pouvoir d'extra lucidité. Murphy n'a émis cela que comme hypothèse, il ne faudra pas croire en l'hypothèse de Murphy, le bon murphyen enregistrera comme article de science que c'est n'est là qu'une hypothèse, et donc que la vérité est ailleurs. Le maître l'a dit.
Ne cherchez pas plus loin les difficultés d'une partie des rimbaldiens à lire "ou daines" sur le manuscrit de "L'Homme juste" !
 
Allez une idiotie qui chante "nana" en guise de cadeau pour ceux qui ont lu cet article jusqu'au bout :
 

Contrôle de la vue chez les amis du voyant

 
 
 
Réponse concise à l'article d'Adrien Cavallaro sur le déchiffrement du vers 72 de "L'Homme juste" : je ne vois pas un "d" à la place du "o" et je ne vois pas un "e" à la place du "u". La présence du point sur le "u" ne change rien. Il est bien écrit "ou daines".
 
 
Du moins concis sur le seul cas du "o" :
Certes, le mouvement de la main est un peu le même pour les "d" et les "o" chez Rimbaud, mais outre qu'obnubilés par le "d", les rimbaldiens ont trouvé l'absurde "dudaines" ou ont donné leur langue au chat, ce qui veut dire que penser à un "d" ne les aidait pas, penser à un "o" les aurait dépannés, il y a malgré tout des différences techniques entre les "o" et les "d". 
Le "o" de "ou" daines" est arrondi et on n'a pas la barre du "d" qui monte un peu au-dessus de la ligne des minuscules comme on l'a pour les "d" de "daines" et "soudaines". Arrondissement du "o", pas de montée d'une hampe plus haut que la ligne des minuscules, pas d'à-coups et angles comme pour les "d" de Rimbaud. Trois critères convergents.
 
***
 Les rimbaldiens chez l'opticien :
 
- Vous voyez quoi, là ?
- un "e".
- Vous confondez les "e" et les "u" ?
 
[...]
 
- Et alors, comment ça s'est passé chez l'opticien ?
- Je ne sais pas, j'ai eu un "d/10". Je ne sais pas ce que ça veut dire.

samedi 21 février 2026

Bilan de la situation dans laquelle ils se sont mis avec cet article sur le vers 72 de "L'Homme juste" !

Pour ceux qui trouveraient les deux articles précédents trop longs, on récapitule.
Après dix-sept ans de déni, l'équipe de la revue Parade sauvage choisit de ne pas respecter, continue de ne pas respecter Rimbaud. Ils refusaient d'enfin éditer correctement les vers 72 et 73 de "L'Homme juste" pour ne pas avoir à m'attribuer cette découverte. Après l'article catastrophique de Marc  Dominicy qu'ils infirment complètement tout en le saluant, ils créent un article farfelu où ils attribuent la solution à Guyaux et Cervoni "de Chinois, de daines" en considérant qu'il manquait simplement la virgule sur le manuscrit, mais que c'est une lacune qu'ils peuvent bien rétablir, sauf que Guyaux et Cervoni mettaient une virgule parce qu'ils y croyaient.
On remarque que la note 1 de l'article de Cavallaro remercie Murphyu et Cornulier d'avoir contribué à créer l'article par leurs échanges. Cela explicite clairement une volonté de contrôle autoritaire sur ce qu'il y a à déterminer sur Rimbaud dans le champ critique. Murphy était censé ne pas avoir le temps de s'en occuper à l'époque de cette coquille, il ne publie plus grand-chose sur Rimbaud, mais il fait cet article en sous-main. Avec Cornulier, un des rimbaldiens avec lesquels j'échangeais le plus. Tout ça est de la basse politique manoeuvrière on ne peut plus explicite au vu de cette note. Mais on parle d'élucidation dans cet article par un groupe de trois, sauf que non ils n'élucident rien du tout, puisque leur solution est celle de Guyaux et Cervoni. La présentation est complètement biaisée.
L'important ! Le point du recto qui transperce le manuscrit sur le verso n'a rien à voir avec le déchiffrement du "u". Il n'y a aucun "e" sur le passage à déchiffrer, c'est bien un "u" qui est écrit. Le point, il est à côté.
Quant à l'autre lettre, sur un effet d'aubaine qui vient de ce que la manière de mouvement de la main chez Rimbaud pour transcrire un "d" et un "o" est similaire, ils écartent l'analyse des "o" et notamment du "o" de "soudaines" qu'ils ne mettent même pas en fac-similé alors que j'en parlais comme un fait majeur et que dans "ou daines" il y a un fort contraste du "o" au "d". Ils traitent des "d" qui ressemblent de loin en loin au "o" mal bouclé, mais il suffit de comparer les "o" pour voir que leur évidence s'écroule en un instant. Il y a des angles et des positions clefs dans les "d" de Rimbaud. Ici, on a un "o" mal bouclé et un "u". La liaison du "u" peut d'ailleurs être significativement comparée au "e" du "de" devant "Chinois" et au "a" de "soudaines" pour montrer que ça ne peut pas être un "e" mal formé.
Les rimbaldiens demandent à Murphy et Cornulier l'autorisation de penser, pas moi vu que Murphy et Cornulier n'ont pas mon niveau visiblement.
Ils ne changeront pas d'avis, mais cela est parfaitement tendancieux et manipulatoire, ils prennent le texte de Rimbaud en otage au plan éditorial. Ils reconnaissent toute ma démonstration, mais préfèrent se mentir sur un point pour ne pas lâcher le bout de gras.
Je renvoie à mon article sur le blog Rimbaud ivre où vous avez le fac-similé du mot "soudaines".
Cavalalro, Murphy et Cornulier sont échec et mat.

vendredi 20 février 2026

Des singularités qu'il faut voir à la loupe dans le jardin des daines !

Je viens de lire l'article de Cavallaro sur le déchiffrement du vers 72 et tuons le suspense : il se trompe. Cet article vient d'être publié dans le numéro 36 de la revue Parade sauvage daté de 2025 bien que paru le 18 février 2026.
Avant d'en parler, quelques petits rappels !
J'ai trouvé cette solution en 2009, à preuve l'édition de la Pléiade qui est de 2009. Mais on a d'emblée déformé ma solution "ou daine" en "de daines". J'ai publié du coup un article dans la revue Méthode, puis pour une plus grande diffusion sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu. Cela fait seize à dix-sept ans déjà.
A l'époque, Murphy lui-même quand il citait mon élucidation la corrompait en "d'aines" et je ne sais plus quoi, à deux reprises il ne citait pas exactement le vers que j'ai déchiffré. Marc Dominicy a publié une tentative de réfutation des plus cavalières à laquelle j'ai réagi sur ce blog en 2023. Treize à quatoze ans plus tard donc !
L'article de Cavallaro vient seize ans après, et seulement deuxà trois ans seulement après l'article coup dans l'eau de Dominicy.
En clair, les rimbaldiens n'ont pas envie de m'attribuer cette découverte. Ils font systématiquement du déni : attribution de la datation des poèmes zutiques à Teyssèdre alors même que la bibliographie de Teyssèdre référence mes trois articles où constater mon antériorité, refus d'admettre le poids de la signature "PV" pour "L'Enfant qui ramassa les balles...", refus d'admettre la coquille "outils" à corriger par "autels", etc., etc.
Je remarque que dans la note 1 de son article Cavallaro remercie Murphy et Cornulier "pour les échanges qui ont conduit à l'élucidation de ce vers." Il s'agit évidemment d'attitudes hostiles à mon égard. Et surtout, je ne comprends pas ce principe de remercier et d'impliquer les autres dans son propre article, ça crée des réseaux d'autorité malsaine.
Mais passons, on va parler des faits.
Cavallaro rappelle que mon élucidation n'a pas été suivie par Guyaux et Bivort et qu'ils ont placé des crochets signe de la valeur conjecturale des leçons qu'ils proposaient.
Arrêtons-nous un instant là-dessus !
J'ai fourni la solution ! "- Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois ou daines," à partir d'un déchiffrement de la séquence : "- Ô j'exèxre tous ces ces yeux de Chinois oudaines," qui est ce qui apparaît factuellement sur le manuscrit ! Les rimbaldiens considéraient que le "Ô" était biffé par un "J" majuscule", et j'ai fait observer que c'était l'inverse pour deux raisons. Premièrement, le redoublement du démonstratif "ces" qui était lié à un franchissement de la césure selon toute vraisemblance et deuxièmement, la raison la plus forte, la partie illisible ne pouvait certainement pas correspondre à plus d'une syllabe. J'ai corrigé exèxre" en "exècre", mais ça tout le monde le faisait d'évidence, et j'ai supprimé l'un des deux "ces". J'ai compris que Rimbaud qui devait être éméché quand il écrivait a cafouillé, il voulait mettre le déterminant "ces" devant la césure, et il a donc écrit : "- Ô j'exècre tous ces" le premier hémistiche, mais pour le second, au lieu de repartir au nom, il a subi le conditionnement du groupe nominal qu'il a reporté en entier, réécrivant fatalement un deuxième déterminant "ces". Jusqu'au premier "ces" inclus, il fallait six syllabes, donc entre "- J'exècre tous ces" et "- Ô j'exècre tous ces", le choix se porte forcément sur le rétablissement du "Ô". L'élimination d'un des deux "ces" va de soi : "tous ces ces yeux", et donc de "yeux" jusqu'à la fin il faut six syllabes et dans "yeux de Chinois [...d]aines," il ne peut donc manquer qu'une syllabe, ce qui est logique vu que la séquence manuscrite est ultra courte.
Avant 2009, on proposait des solutions "à fredaines", "à bedaines", etc., qui ne tenaient aucun compte de l'effort de déchiffrement à fournir.
J'ai fixé qu'il n'y avait que de petits jambages, un bouclage à déterminer pour la première des deux lettres et puis une lettre que je dis à jambages, des petits sautillements de rien du tout.
J'en viens donc à ceux qui ont déformé ma lecture.
En écrivant : "de Chinois, de daines" Guyaux et Cervoni n'ont pas réellement travaillé le manuscrit, puisqu'ils ajoutent une virgule qui ne figure pas sur celui-ci. Puis, c'est un peu cavalier de m'attribuer une découverte qu'ils ont réarrangée et qui, du coup, n'est pas mon discours.
Ensuite, Murphy a fourni "ou d'aines", ajoutant encore un signe qui ne vient de nulle part, mais là c'était une façon dédaigneuse de traiter ma découverte, puisque c'était ma solution qui n'était même pas citée correctement. Et cela est arrivé une deuxième fois comme je l'ai dit plus haut.
Ensuite, il y a la lecture de Bivort que je ne connaissais pas en 2018 qui est "et de daines", on retrouve le même problème que les lectures anciennes "à bedaines", "à fredaines", on ne prend même pas conscience que la partie illisible sur le manuscrit est particulièrement brève.
Quand Dominicy propose sa solution, il fait exactement la même chose : "ou de naines" que les solutions "à bedaines", "à fredaines" et "et de daines". Il ne tient pas compte de la longueur de la séquence à déchiffrer sur le manuscrit. Et dans tous ces cas de figures, ils ne tiennent aucun compte de l'étude des formes du manuscrit. Ils inventent directement. Et ce problème est déjà un peu celui de Guyaux et Cervoni qui minimalement inventaient une virgule.
Le plus piquant avec l'article de Marc Dominicy, c'est qu'il pérorait en disant qu'il faut être bigleux pour croire identifier une majuscule à "Chinois" alors que l'écart entre sa solution "et de naines" et la maigreur de la forme à déchiffrer sur le manuscrit était autrement criante.
Cavallaro enterre tout ce qu'a développé Dominicy, mais appréciez comment il parle pourtant de l'article en question : "Sa longue démonstration, d'une belle érudition, en soi fort intéressante, fait fi de cette évidence du manuscrit". Aucune ironie de la part de Cavallaro ! Pourtant, il discrédite tous les détails de la lecture de Dominicy, tout ce en quoi Dominicy s'est opposé à mon déchiffrement.
Cavallaro rétablit dans le déchiffrement de ce vers tout ce que j'ai apporté, en-dehors du mot qui précède "daines" : Il rétablit le "Ô" en particulier, mais cela Dominicy ne l'avait pas remis en cause. Mais notez comment Cavallaro anonymise mon apport : "Le redoublement du démonstratif, comme on l'a noté avant moi, provient sans doute du déplacement de la césure, à la suite de la correction du début du vers". Mais ce "on", c'est David Ducoffre, c'est un point important de ma démonstration en 2009. C'est moi et moi seul qui ai compris qu'il fallait rétablir le "Ô" car la césure passait après le déterminant "ces". Avant 2009, on éditait le vers sans le "Ô", donc personne n'y pensait à une césure acrobatique sur "ces".
Cavallaro me reconnaît essentiellement d'avoir compris l'autonomie du mot "daines" et que la partie a déchiffré était un mot séparé. Il manque simplement un espace dans la transcription.
Hostiles à mon égard, Murphy et Cornulier ont échangé avec Cavallaro pour favoriser la solution de Guyaux, lequel n'est pourtant pas non plus dans le cœur de Murphy, mais le plus important est de me minimiser vu l'avenir des études rimbaldiennes.
Et donc, qu'ont-ils trouvé ?
Ils démontrent en effet que le point d'un point d'exclamation du recto du manuscrit transparaît sur le verso et du coup on voit ce point faire partie de la zone à déchiffrer du vers 72. Rimbaud a écrit "Juste !" au vers 45 de "L'Homme juste", ce point se voit au verso, pile à l'endroit à déchiffrer. Et comme ça j'aurais été leurré par un signe parasite. Sauf qu'ils font un procès d'intention. Ils s'imaginent que j'ai assimilé ce point à la forme du "u", sauf que non.
Ecartez ce point ! vous ne voyez toujours pas apparaître un "e", c'est bien un "u" qui apparaît sur le manuscrit. Cavallaro donne des exemples de "de" manuscrit de Rimbaud, page 206 de son article, mais les deux "e" sont lisibles en tant que "e" dans ces deux cas. On voit le mouvement de courbe, genre un col de cravate. Il n'y a pas le trou au coeur de la boucle, mais il y a la boucle. Dans le cas du vers 72, je suis désolé, on n'a pas une boucle de "e", on a un virage brusque anguleux après la première lettre et un demi-cercle. La partie anguleuse n'est clairement pas la boucle d'un "e" !
Moi, j'identifie clairement la lettre "u". Je ne prends même pas en considération le point, je vois un demi-cercle qui descend vers le bas et remonte. Et ce demi-cercle part d'un angle qui n'est en aucun cas une boucle de "e", même mal formée. La boucle est clairement refusée par l'écriture ! J'ajoute que si le point transperce le manuscrit, cela veut dire que Rimbaud devait déjà le négocier au moment où il transcrivait son vers 72, ce qui pourrait aussi expliquer, en prime de son côté éméché "exéxre" qu'il ait mal écrit "ou daines".
Revenons à la lettre qui précède le "u" et non le "e" ! Le point ne changeant rien à l'affaire.
Cavallaro m'attribue d'avoir identifié la rime "soudaines"/"daines" en me reportant à une rime d'Ernest d'Hervilly citée par Banville en mars 1872 dans un compte rendu de la revue L'Artiste. Mais j'ai aussi appuyé sur l'idée de la rime riche "soudaines"/"ou daines" en comparant directement le "ou" manuscrit de "soudaines" au "ou" devant "daines". Il n'y a pas ce jeu dans les vers d'Hervilly, puisque "soudaines" rime avec "et les daines". Une force de ma démonstration est d'avoir montré que le mouvement de la main pour écrire le "o" de "soudaines" est identique au "o" de la conjonction "ou" que j'identifie. Cavallaro n'offre pas le fac-similé pour "soudaines". Mais le mot était inclus dans l'extrait photographique que j'avais donné. Vous pouvez le vérifier sur le lien suivant, l'article que j'ai publié sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu.
 
 
Pourquoi Cavallaro, Cornulier et Murphy en escamotent-ils la prise en considération graphologique ?
Dans mon article de 2010, j'écrivais ceci : "Que l'on compare tout simplement le mouvement de notre "o" mal bouclé avec la boucle du "o" de "soudaines". Tout est là."
Le "o" n'est pas concerné par le point qui transperce le manuscrit que je sache ! Il faut prendre le temps d'éprouver si la première lettre a la forme d'un "o" ou d'un "d". Quant au point, il ne change rien au fait que ce qui n'est pas ce point est un "u" et non un "e".
Le "o" de "Chinois est parfaitement fermé, rond avec un trait qui passe au milieu, mais le "o" de "soudaines" n'est pas fermé et on peut identifier le départ tout à droite d'un demi-cercle qui descend et puis remonte et avant d'avoir fait un tour complet Rimbaud repart trop vite sur la droite faisant une boucle à l'intérieur du haut du "o" sans l'avoir fermé. C'est EXACTEMENT ce que fait Rimbaud avait le "o" du "ou" devant "daines", "ou" qui n'est pas un "de".
Le "o" du "ou" devant "daines", Rimbaud montre trop haut et fait une boucle qui du coup fait un peu dérailler la figure du cercle.
Les "d" de Rimbaud n'ont pas cette forme. Le "d" de "dise" au vers 71 ou le "d" apostrophe pour "d'enfants" témoigne déjà que Rimbaud a tendance à soulever la main à ne pas souvent lier le "d" minuscule à la suite de la transcription. Il y a une boucle vers le bas au démarrage des "d", mais il n'y a pas ce mouvement quasi circulaire comme pour un "o". Le "d" de "daines" est lui-même pareil que celui de "dise" dans le principe. Le même arrêt brusque concerne le "d" de "doux" au vers suivant. Le "d" de la préposition "de" devant "Chinois" est particulier. Là, il n'y a pas d'arrêt brusque, mais la boucle fait plutôt penser au principe du "l" en écriture cursive qu'à la boucle du "o". Pour "daines", il y a un démarrage important de la boucle à gauche, mais il part très à droite pour revenir tout de suite vers la gauche et la logique de ce "d" précis de "daines" c'est que Rimbaud fait juste un "d" brutal, mais il lève la main pour passer à la lettre suivante, le "a". Même remarque pour "dise" et "doux". Pour "de Chinois", l'écriture est cursive, il y a une bonne liaison du "d" au "e", mais comme pour "dise" et "soudaines" l'amorce est basse, alors que la remontée du "d" à droite évacue le côté arrondi. On a un début qui est une pointe, puis le demi-cercle est plutôt le plan vertical à droite. On n'a pas une forme globalement arrondie, ce qui est le cas du "o" de "ou daines", même si c'est flottant. Jusqu'à un certain point, le mouvement de la main est étonnamment similaire pour écrire un "d" et un "o" chez Rimbaud, mais les à-coups de la construction rimbaldienne du "d" ne vont pas avec le "o" de "ou daines". Rimbaud ne lit pas ses "d" en général à la lettre suivante, et les exceptions "de Chinois" notamment ne rejoignent pas la forme du "o" de "ou daines".
Et si vous voulez hésiter entre un "d" et un "o", de toute façon, il n'y a pas de "e", c'est "dudaines" que vous devez adopter comme solution, puisqu'il est clair comme de l'eau de roche qu'il n'y a pas de "e" sur le manuscrit. Dans "soudaines", le "d" est enchaîné à la lettre suivante qui est un "a". Si vous faites cette comparaison en prétendant identifier un "d" dans la partie à déchiffrer devant "daines", vous êtes obligés de constater qu'à l'angle qui suit votre prétendu "d" il n'y a pas la boucle de "e" même mal formée, alors que c'est l'exact emplacement du "a" dans "soudaines". Dans la séquence "de Chinois", vous avez un "d" qui fait la liaison en descendant très bas et vous avez enfin la remontée d'un "e" nettement bouclé.
Où est la boucle du "e" dans la partie à déchiffrer devant "daines" ? Il y a un virage anguleux abrupt et un "u". Il n'y a aucune esquisse fugace d'une boucle d'un "e", strictement aucune. Page 207 de son article, Cavallaro exhibe d'autres "de" manuscrits de Rimbaud, tous témoignent que Rimbaud prend la peine de boucler ses "e", alors qu'il n'y a aucune boucle sur le prétendu "e" de "ou daines" et pour cause !
Cerise sur le gâteau, alors que ma solution sans faille n'amène qu'à conclure à l'absence d'un espace entre "ou" et "daines", Cornulier, Murphy et Cavallaro soutiennent sans rire qu'il faut ajouter un espace et une virgule ! Il n'a pas corrigé "exèxre", ni le redoublement "ces ces", il est vrai qu'après tout la correction va de soi, mais pour ce même vers Murphy, Cornulier et Cavallaro imaginent que Rimbaud n'a pas daigné boucler un "e", ni mettre une virgule, ni mettre un espace. Quel condensé !
Et il faut imaginer la poésie "- Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois, de daines[.]" Vous croyez sérieusement que Rimbaud qui a le sens du rythme s'exprime ainsi, jacasse ainsi. Vous trouvez ça expressif ? Vous rigolez ! Evidemment que ça envoie autrement le feu d'écrire : "- Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois ou daines", c'est ça le style !
C'est tellement évident, et de toute façon c'est ce qui est écrit sur le manuscrit, c'est les formes à voir sur le manuscrit, un "o" et un "u". Vous hésitez à tort sur le "d" et vous mentez quand vous prétendez identifier un "e". Le point d'exclamation ne changer rien à ce qu'il y a à voir, que dalle ! Il n'y a pas de "e", vous pouvez tourner ça dans tous les sens que vous voulez !
Un peu de bon sens, quand même !
"Ô Justes ! nous chierons dans vos ventres de grès !" sans oublier La Renaissance littéraire et aristique !
 
Puis, un mot sur le passage de "Villes" que cite Cavallaro comme problématique : "J'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosse et officiers de construction". Cavallaro en fait l'illustration d'un cas similaire déjà à "yeux de Chinois ou daines", preuve s'il en est que cette syntaxe convient à Rimbaud, mais ce qui me dépasse, c'est que Cavallaro prétende que la phrase du poème "Villes" des Illuminations est problématique au plan grammatical. Mais, moi, je ne le vois pas le problème de syntaxe. Il n'y en a tout simplement pas. Claisse non plus ne le voyait pas, il me l'avait dit en privé.