Il y a des profils fugaces parmi les contributeurs aux trois volumes collectifs du Parnasse contemporain. Eugène Lefébure est l'un d'eux. Il ne semble pas avoir publié de recueil, c'est un égyptologue. Il était comme Henry Cazalis un ami proche de Mallarmé et à ce titre l'un de ses précieux correspondants littéraires. Je ne trouve pas de livre de poésies d'Eugène Lefébure sur le site Gallica de la BNF, je me contente alors de relire ses poésies dans les deux premiers volumes du Parnasse contemporain. Il a donné six poèmes au tome de 1866, un seul "La rose malade" à la seconde série de 1869-1871. Il aime le potache lui aussi, en témoigne le premier poème qu'on lit "Le Pingouin". Il a un certain tic de composition au début de ses inventions, voici quelques vers similaires sur notre échantillon de sept poèmes :
Allongeant dans l'air vide un regard hébété (premier vers du "Pingouin")
Accoudé quelquefois derrière ma persienne, (premier vers de "A ma Fenêtre")
Allongé dans mon lit, je savourais l'absence (deuxième vers de "le Retour de l'ennemi")
Une fois j'aperçus, au fond d'un pêle-mêle (premier vers de "La Rose malade")
Plus tardif, le poème "La Rose malade" est paradoxalement celui qui a le renvoi le plus cliché à un romantisme daté : le poète prend en pitié une fleur pâle et mourante dans huit quatrains d'alexandrins à rimes croisées qui amènent à la conclusion du dernier vers sous forme de comparaison : "Et je cherche l'amour comme toi le soleil." Autant dire que les prétentions poétiques n'ont pas dû aller guère au-delà de 1866.
Inspiré de "L'Albatros" de Baudelaire, le sonnet "Le Pingouin" est agréable à lire à cause de son style bouffon, même si le ridicule peut faire rire à ses dépens : "Car leurs pauvres moignons ne peuvent voltgier," "Immobiles témoins de sa mobilité", etc. L'influence de "L'Albatros" est établie aux vers 7 et 8 :
Le ciel les déshérite, et s'ils veulent nager,L'Océan dédaigneux les rejette au rivage.
Notez que Baudelaire a pu influer sur le jeu des rimes de ce deuxième quatrain : "orage", "voltiger", "nager", "rivage", puisqu'il y a un glissement de séquence "age" une des deux rimes de "nager" à "rivage". Mais des références explicites dois-je dire à d'autres "fleurs du mal" se font entendre dans le dernier tercet :
Nager dans l'action ou planer dans le rêve,Fixe, les bras pendants, les yeux perdus au loin.Ah ! l'assommera-t-on bientôt, ce vieux Pingouin ?
Le poète parle de lui-même selon une comparaison bouffonnante qui parodie le "et moi, je suis semblable à la feuille flétrie," comme le montre ce vers du premier tercet : "Et moi, je sais un être abruti qui ne peut[...]"
On remarque que Lefébure n'a aucune grâce pour placer un rejet d'épithète à la césure, ici l'adjectif cassant "abruti". Il a mieux géré le rejet de "calme" deux vers plutôt, moyennant l'emploi d'un nom de plusieurs syllabes qui fait songer aussi à Baudelaire : "D'une imbécillité calme que rien n'émeut[.]"
Le poète tourne aussi en dérision, mais en les exhibant, ses désirs érotiques dans le sonnet "A ma fenêtre". Ironie de soi et sans-gêne érotique permettent de poser un peu en diseur poétique avec une plus grande facilité à s'exprimer qui en résulte, mais ce n'est pas très intéressant pour l'histoire littéraire. Je relève le double sens de l'adverbe au deuxième vers : "Que le soleil discret visite obliquement[.]"
L'influence baudelairienne de "A une passante" est sensible dans le traitement des adjectifs coordonnés par-dessus la césure au vers 4 : "Qui s'éloigne d'un leste et gai sautillement."
Le premier tercet est à comparer à du Verlaine, mais il est clichéique d'époque :
Et coupe d'un éclair mon loisir monotone.Et c'est alors qu'au fond de mon cœur qui s'étonne,Malgré le froid d'enfer que l'étude répand,[...]
Notez le jeu justement de découpage de la phrase qui excède le cadre des quatrains pour occuper le premier vers des tercets, et l'effet de rime qui enrobe le vrai décrochage "Et c'est alors..." atténuant le décalage entre structure du poème et articulation des énoncés.
Le poème "La Noce des serpents" confirme à la fois l'influence des images provocatrices de Baudelaire et le principe du récit d'humeur grivoise. A comparer à "L'Heure du berger" de Verlaine, à d'autres titres de Baudelaire, le sonnet "Couchant" est assez faible dans son propos.
Le dernier poème de sa série de contributions en 1866 "Le Retour de l'ennemi" est d'évidence la pièce la plus ambitieuse, mais il s'agit d'une imitation encore une fois de Baudelaire pour ne fournir qu'une scène d'épouvante fantastique et morbide, ce qui fait que je n'en ferais même pas un poème plus intéressant que "Le Pingouin" ou "A ma fenêtre". Je relève à nouveau un vers attaqué par une répétition bien scandée : "L'ombre, l'ombre adorée" qui tire vers un lyrisme musical et incantatoire. Le balancement verbal à la césure m'a paru dénoter pour parler de ténèbres : "allaient et venaient". La fin fait penser aux "Métamorphoses du vampire". Le poète a une vision transfigurée de la lune et voit sa persienne comme un squelette. L'élément grotesque fait trop sourire pour défendre la touche qui se veut gracieuse du dernier vers : "Horreur ! et son regard était plein de mes rêves."
Néanmoins, je peux recommander à l'attention le seul poème dont je n'ai pas parlé jusqu'à présent. Il s'intitule "Le Réveil", tout en quatrains d'octosyllabes à rimes croisées. Je trouve que le poème a une énonciation réussie. Le poète se morfond face à un printemps enchanteur, mais l'attaque du premier quatrain est bien conçue : le poète dit que la seule chose qui peut lui faire envie c'est l'insulte de la vie, et passant à dire son "martyrologe" au quatrain suivant le poète se tient dans la ligne métaphorique organisatrice de "l'injure en fleur", puisque le charme du printemps est un affront à sa prétention à la souffrance. Il y a pas mal de couples de vers très bien écrits :
C'est de sentir autour de moiFrémir l'insulte de la vieSalut, cher bourreau qui me livreAu vaste dédain de l'azur.Partout, en poses langoureuses,M'environne l'injure en fleur,Les petites feuilles heureusesTirent la langue à ma douleur.
Et les trois derniers quatrains font penser à "Voyelles", à "Tête de faune" ou à "Poison perdu", ce qui rappelle que Rimbaud est bien un poète issu de son époque :
Le jour me frappe de sa lance,Et je sens jusqu'au fond des osLes coups d'épingle que me lanceLe chant pépiant des oiseaux.Tant mieux, printemps ! qu'une morsureM'atteigne à chacun de mes pas !C'est un réveil qu'une blessure.Est-ce qu'on ne préfère pasCe qui secoue à ce qui tue,Et le coup de couteau qui sortD'une sensation pointue,A l'ennui plat comme la mort ?
Mais c'est d'un autre poète encore que je tiens absolument à vous parler. Il s'agit de Robert Luzarche. Ce poète est mort en août 1870 ! Son recueil Les Excommuniés paru en 1872 est posthume. Luzarche a dirigé la Gazette rimée pour contribuer à la promotion des poètes édités par Lemerre et Verlaine a publié dans cette revue.
Le poème qui m'importe est le premier de sa série de quatre dans le collectif Parnasse contemporain de 1866. Il s'intitule "Les Masques".
On le sait, le poème "Parade" appelle une recheche de sources, mais aussi de modèles littéraires, mode de recherche légèrement différent. Bienvenu a pointé une source de cet ordre qui est intéressante avec deux chapitres consécutifs du Constantinople de Gautier, l'un sur les "derviches tourneurs", l'autre sur les "derviches hurleurs". Il ne faut( pas se concentrer que sur les éléments dont on peut considérer avec plausibilité une réécriture rimbaldienne. Je m'intéresse en même temps au sujet.
Cette fois, il est question donc du poème "Les Masques" de Robert Luzarche paru dans le premier Parnasse contemporain.
Il est question dans ce poème de Luzarche des "illustres Bergamasques", etc. On sent les liens avec Verlaine. Il est question aussi d'une description qu'il est aisé de comparer avec "Parade" de Rimbaud : "Un essaim chamarré d'or faux, couvert de fard", "habillé de noir," "habillé de rose," "Fanfaron de vice ou fanfaron de vertu", "stigmates sans nom", "Plagiaires guindés de types immortels", et on a un quatrain où on après le rejet "le spleen" à la césure le rejet précisément du nom "parade" ce que suit immédiatement une idée que j'ai déjà soumise pour expliquer sans obscénité "prendre du dos" :
Ils sont graves, ils ont le spleen ; on ne peut prendrePlaisir à regarder, entouré de badauds,Leur parade ; il devient monotone d'entendreLes coups de bâton choir tristement sur leur dos.
La rime "paillasses"/"grimaces" suit avec entre ses deux termes un "lambeau / rehaussé de clinquant". Et le poète témoin finit par signaler un masque différent des autres dont "le rire fier" s'accompagne du véritable martyre de "l'immuable douleur". Le dernier quatrain sent l'influence hugolienne : "La raillerie au front, le deuil au coeur, armé / Du rire". Très marqués par l'influence de Baudelaire, les autres poèmes sont moins intéressants. Le poème "Les Masques" est certainement à verser au dossier des sources au poème "Parade" de Rimbaud. Dans le second Parnasse contemporain de 1869, le sonnet "Calme" est un peu mieux tenu que l'autre sonnet qui l'accompagne intitulé "Le Pic". La veine poétique semble bien se tarir déjà. La mort ne nous a pas enlevé un talent prometteur.
Je lirai dès que je le pourrai tout de même le recueil Les Excommuniés. J'avais déjà identifié le rejet du nom "parade" dans "Les Masques", mais je pense que je n'en ai jamais parlé, sinon une fois ne passant.