mardi 1 septembre 2026

Esprit boutiquier en rimbaldie : l'édition Folio Classique, site de Bardel, rencontres et radio... (Partie 2 ajoutée le 02/09 avant 13h30)

 Prenons la page d'accueil du site Arthur Rimbaud d'Alain Bardel. A l'origine, le site signalait les mises à jour concernant le site. Il était question de signaler que le site s'était enrichi de telle étude, de tel dossier, il était question aussi d'une actualité plus diversifiée.
Ici, le premier septembre 2026, la page d'accueil nous impose une photo d'Adrien Cavallaro pour un lien vers une vidéo déjà ancienne liée à l'inscription au programme du baccalauréat de français au lycée des poésies de 1870 d'Arthur Rimbaud. On a ensuite quatre colonnes sur des publications rimbaldiennes récentes : deux colonnes à gauche d'autopromotion de Bardel pour ses propres livres, puis deux colonnes à droite autour de l'édition des oeuvres complètes en Folio Classique par Cavallaro. La colonne tout à droite fournit les photographies des premières de couverture des deux tomes avec des liens qui renvoient à revue de presse et table des matières. La troisième colonne annonce une rencontre entre précisément Bardel et Cavallaro eux-mêmes le 9 septembre 2026 à 18 heures dans un bâtiment annexe de la librairie Ombres blanches à Toulouse.
En-dessous, une colonne de gauche montre que d'autres publications récentes ont été refoulées dans un répertoire moins en vue (livres de Saint-Amand, de Pierre Brunel et livres universitaires). La colonne de droite Autres infos contient une nouvelle photographie de Cavallaro et fournit le lien d'un entretien du tout début juillet sur Radio France que Bardel signale à l'attention en toute fin du mois d'août. Les liens au sujet d'Adrien Cavallaro sont abondants dans la suite de cette colonne si on la fait défiler. Pour la colonne centrale qui recense les dernières publications du site lui-même, nous avons une recension de l'édition de Cavallaro avec appel du pied puisque la recension de Wagneur pour le journal Libération est mentionnée, puis divers articles où Bardel ne fait pratiquement que voler à la défense des thèses murphyennes sur les manuscrits des Illuminations interprétés comme une mise au point de recueil.
De cet ensemble, il se dégage l'impression d'une toile, c'est le mot !, publicitaire  en faveur d'une littérature rimbaldienne plutôt sectaire. On est dans une immense mercerie ou charcuterie. Il ne manque plus que d'y faire la publicité de produits estampillés Rimbaud : le saucisson ardennais Rimbaud, la terrine Murphy à la truffe de détective, le pastisomètre marseillais qui sert officiellement la maison du prince de (biffé : Cornouailles) Cornulier, le chocolat Bardel avec le slogan pas de contrefaçon, etc.
J'ai cliqué sur le lien "recension de Libération", je tombe seulement sur la page du site Revue de presse où un maigre article de Wagneur est en illustration photographique, avec bien sûr le slogan "Une Pléiade au format de poche" que reprend Bardel.
J'ai déjà critiqué la recension de Bardel dans un article antérieur sur ce blog. Je rappelle un fait majeur ! Bardel polémique en comparant une liste de transcriptions erronées de l'édition de Guyaux et la liste corrigée fournie par Cavallaro. Mais, en réalité, sur les dix-sept exemples fournis, pour les quatorze exemples portant sur des vers, Cavallaro n'a fait que reprendre les transcriptions de Murphy dans ses éditions chez Honoré Champion des oeuvres complètes de Rimbaud, tome I Poésies.  Pour Un coeur sous une soutane, il n'a fait que reprendre la transcription de Murphy du tome II. L'exception concerne "ou daines", mais là Bardel a tort de féliciter Cavallaro de supprimer la virgule et le crochet en conservant la leçon erronée "de daines" dont il est redevable justement au texte épinglé au culot par Bardel !!! Pour "bombillent" dans la revue Lutèce, je n'ai pas vérifié sur la première édition, mais Bardel félicite à tort Cavallaro de corriger la coquille "bombillent" puisque c'est contraire à son principe de reproduire telle quelle l'orthographe et la ponctuation des manuscrits par exemple. Quant aux deux cas des Illuminations, un est connu et il y a plein d'éditions que Cavallaro n'a eu qu'à reprendre, l'autre est une correction de dernière minute qui est de mon fait, puisque Bardel l'année passée encore éditait erronément la ponctuation du passage qu'il cite, et c'est moi qui ai prévenu Bardel et Cavallaro de l'erreur commise. J'ajoute que la bonne lecture était ancienne.
Guyaux aurait pu corriger toutes ces lignes qu'on lui reproche, mais notons que Bardel charge un homme isolé, alors qu'il participe d'un vaste réseau qui inclut Cavallaro, Bardel, Murphy et beaucoup de gens encore.
Et ce que je veux souligner, c'est ce phénomène curieux où on nous annonce l'édition de Cavallaro comme un événement, comme la première édition des oeuvres complètes de Rimbaud. Et Bardel fournit donc le lien pour écouter un podcast d'un entretien radiophonique de 59 minutes du 2 juillet où l'animatrice avec une voix un peu vulgaire, un vocabulaire riche en mots comme "hit", "punk" et j'en passe, applaudit Cavallaro de lui avoir appris que l'édition des poésies de Rimbaud ne tenait qu'à une laborieuse récolte de manuscrits épars qu'il fallait méditer au plan éditorial, et dans la foulée Cavallaro nous vend une édition intégralement complète comme il dit car contenant tous les textes et toutes les versions, et pour illustrer son propos on a droit aux poèmes latins en début d'édition, le public semblant ignorer que Rimbaud a d'abord composé des vers en latin.
Plaît-il ?
Les vers latins sont recensés dans l'édition du centenaire d'Alain Borer en 1991, et auparavant encore dans l'édition en trois tomes chez Garnier-Flammarion par Jean-Luc Steinmetz, et on les retrouve également dans les différentes versions au Livre de poche de Pierre Brunel en 1998 et 1999, et bien sûr ces poèmes sont présents dans les éditions de La Pléiade. L'approche où on cite toutes les versions connues des textes vient de l'édition en trois volumes chez Garnier-Flammarion par Steinmetz, ce qui remonte à 1989, et ce principe est suivi par Brunel en 1998-1999. L'édition de la Pléiade ne réserve plus non plus les autres versions à une mention en fin d'ouvrage.
Cavallaro peut être plus complet dans la seule mesure où en 2026 il peut citer ce qui n'était pas connu, ou trop peu connu, et encore une fois il se sert opportunément de l'édition de Murphy des Poésies en 1999.
L'animatrice découvre peut-être cela avec l'édition de Cavallaro, mais c'est son histoire personnelle. Cavallaro n'est pour rien là-dedans, sauf que les revues de presse attribuent à Cavallaro ce mérite, et Bardel dans la foulée.
Or, il manque "Poison perdu", précisément le poème que certains ont reproché à Murphy de ne pas avoir inclus dans son édition de 1999, poème également absent de la section "Tous les textes" du site d'Alain Bardel.
A la fin de l'entretien radiophonique de 59 minutes, l'animatrice demande à Cavallaro comment il se sent après avoir fini ce travail d'édition, et Cavallaro se dit fatigué en poussant un soupir.
Mais il a fait quoi comme travail ?
Il suit des ordres établis avant lui la plupart du temps. Il reprend notamment l'ordre du site de Bardel lui-même pour le début de son tome I, avec les anomalies de positionnement qui en découlent pour le devoir scolaire (il devait être à la suite des poèmes latins en tant que travail scolaire) et surtout Un coeur sous une soutane. Notons qu'on ne met pas en tête des oeuvres complètes de Victor Hugo et Charles Baudelaire leurs poèmes latins.
Au plan éditorial, Cavallaro n'a fait que recopier les textes à partir d'une discrimination des éditions en lesquelles il avait le plus confiance, essentiellement les livres de Murphy chez Honoré Champion. Il a pris une initiative personnelle sur un vers de "L'Homme juste" et il doit désormais le regretter amèrement, ainsi que Murphy et Cornulier qui ont trouvé malin de se laisser associer dans la "solution" apporté au déchiffrement du vers manuscrit. Maintenant, on va se trimballer cette ânerie parce qu'ils n'auront pas le courage de se dédire. Ils engagé leur autorité... Super !
Cavallaro a aussi daubé par esprit de clan l'évidence de la coquille "autels" pour "outils" dans Une saison en enfer.
Pour les commentaires des poèmes, Cavallaro fait essentiellement la synthèse de travaux antérieurs, en endormant des découvertes qui ne sont ni de lui, ni de ses copains. Les larcins qui me concernent, il y en a un bon paquet. Je peux faire un article avec une liste.
Je rappelle aussi que cette édition grand public est la première à nous vendre des lignes qui n'ont aucune signification éditoriale dans Les Illuminations. Ah ! c'est ça les étoiles dans les yeux au format de poche! Les lignes autour de "Après le Déluge", "Marine", "Nocturne vulgaire" et "Angoisse" et j'ajoute la solution de continuité très problématique pour les feuillets paginés 11 et 12, pûisque Cavallaroi laisse un blanc sous les textes du manuscrit paginé 11 et fait commencer les textes du feuillet paginé 12 à la page suivante, ce qui est une preuve manifeste qu'il n'a pas su penser comment éditer le recueil des Illuminations. C'est un moment d'indécision matérialisée.
Remarquons que Bardel n'a pas confiance dans le déchiffrement "ou daines", puisque dans sa recension il se dérobe à l'affirmation que la solution prétendue pour interroger son lecteur sur l'alternative :" de daines" face à "ou daines". La réponse est de transcrite ce qu'il y a sur le manuscrit, à savoir "ou daines". Point barre !
Mais j'observe que Cavallaro de son côté se dérobe significativement à la thèse de la pagination autographe de 24 pages manuscrites des Illuminations. Il fait comme Michel Murat qui se rétractant progressivement en plusieurs épisodes dit que le problème est insoluble. Non, il n'est pas insoluble, la pagination est allographe et c'est prouvé, mais Murat a eu du mal à se rétracter et Cavallaro ne doit pas s'aliéner Bardel et Murphy en gros. Notons tout de même qu'il refuse de prendre la pagination autographe pour acquise, c'est le maximum de courage qu'on peut attendre de lui se dira-t-on, sauf que par ailleurs il louvoie et prône le recueil presque achevé à d'autres égards. On ne rappellera jamais assez qu'il édite des filets de séparation farfelus. Il faut imaginer le lecteur face à la ligne en-dessous de "Après le Déluge" ou face aux pages sur Marine et Nocturne vulgaire et Angoisse. On est dans l'édition d'éléments qui n'ont aucun sens, ça fait même moche. Ajoutons le cas des minuscules en tête de vers et des alinéas de "Marine". J'observe que dans sa recension, Bardel qui sait que j'ai réagi se garde de vanter la date historique des filets de séparation édités dans l'ensemble des poèmes en prose...
Enfin, passons !
J'ai trouvé très légères les interventions dans l'émission radiophonique. Je vais les épingler et revenir avec mes propres commentaires prochainement. On verra la différence de profondeur dans l'analyse.
Moi, hier, j'ai mis en ligne un article sur le "désir de mort" dans les poésies de Rimbaud où j'ai fixé de manière plus contraignante mes lectures d'Une saison en enfer et de "Voyelles". Il se trouve que je médite un article sur le désir de "vies" au pluriel et il y avait des passages au centre de l'entretien radiophonique qui croisaient quelque peu ma réflexion. Donc, déjà, je vais rebondir en effet sur le contenu de cet entretien.
Je dois aller travailler, mais en gros moi qui sais ce que c'est que de passer du temps à se confronter aux textes et manuscrits de Rimbaud, je peux vous garantir que le travail éditorial de Cavallaro, pour l'organisation des textes les uns par rapport aux autres, ça ne lui a pas pris deux heures de temps. Au passage, l'idée d'un texte de référence, plutôt que de mettre toutes les versions sur le même plan, c'est une critique que j'ai maintes fois faite sur le net et sur ce blog. Mais il y a un autre aspect qui ne va pas et dont il faudrait parler. En plaçant de force dans une simili chronologie les contributions zutiques et en séparant "Les Mains de Jeanne-Marie" parce que daté de 1872, en le renvoyant au début du second tome, Cavallaro a commis une énorme erreur de méthode. Il a fait ce qu'il ne fallait surtout pas faire. J'en reparlerai sans doute.
 
**
 
Partie 2 :
Remarques sur l'émision radiophonique, entretien de Cavallaro d'une heure sur RadioFrance, émission "Relire Rimbaud pour 'embrassr l'aube d'été' "
 
 
 
L'accroche : le poème "Le Dormeur du Val" a marqué, il était conservé dans un papier plusieurs fois plié sur lui-même au fond d'une trousse. Ok, d'accord !
Pour l'introduction, on nous annonce que dans une édition de poche économique "l'universitaire" Adrien Cavallaro "se propose de le lire" !? Ah bon ! fournir une édition économique permet à son auteur de lire Rimbaud pour lui-même. Ah bon ! Sent-on véritablement une lecture fouillée de Rimbaud dans les notes, notices et préfaces de cette édition ? Je n'ai pas eu cette impression.
On parle d'écarter un mythe du poète aux cheveux ébouriffés, mais que faut-il comprendre ? Et l'entretien va-t-il porter là-dessus ? Je n'ai pas eu l'impression.
On parle d'une volonté d'une oeuvre aussi complète que possible avec un large commentaire. Le commentaire pointu, ça prend du temps à être critiqué, mais c'est quoi cette histoire de complétude pour une édition qui ne met pas toute la correspondance, qui oublie certains fragments et bien sûr "Poison perdu" ?
Surtout, quels sont les textes nouveaux apportés par Cavallaro si les éditions n'étaient pas complètes avant ? Quel texte décisif jamais publié avant donne un tel statut inédit à l'édition de Cavllaro ? On aimerait comprendre.
J'ajoute avec cruauté que tout au long de cet entretien il ne sera pas une fois question du déchiffrement d'un vers de "L'Homme juste"...
On apprend que l'animatrice avait donné rendez-vous à Cavallaro auparavant parce que cette publication de Cavallaro allait être un événement éditorial... Bref, on est invités à sentir tout ce qu'il va y avoir d'appelé dans les échanges. Mais sinon c'est quoi l'événement, c'est quoi précisément l'événement éditorial vu la quantité infinie d'éditions des textes de Rimbaud qui existent déjà ?
Totaliré des oeuvre, nous dit-on ! Faux ! Il manque Poison perdu, "J'ai mon fémur", les publications de la vie africaine, et dans ce qui est publié quels sont les textes qui font la différence avec les éditions de Steinmetz, Brunel, Guyaux ou Forestier. "Le Rêve de Bismarck" et "Famille maudite" sont déjà édités. Il ne reste qu'à la marge la question de versions inédites de certains poèmes. C'est dérisoire !
Annonce d'un projet simple et révolutionnaire : lire vraiment Rimbaud, c'est gratuit, ça ne mange pas de pain. Comme dire que tous les poèmes sont annotés, commentés. C'est quoi ces annonces ?
Cavallaro répond donc à la question en se défaussant, il bégaie, botte immédiatement en touche : "heu ! c'est une vaste question...c'est heu une invitation vous avez dit à se débarrasser des représentations et blablabla et blablablo". Le portrait blablabli blablablo" Heu ? Où est la réponse, où est le contenu de pensée là-dedans ? Offrir aux lecteurs le complet intégral ! C'est la réponse à la question posée, ah bon !
Donner toutes les versions, ce principe a été initié par Steinmetz en 1989 et il est largement suivi.
Rimbaud commence par écrire des poèmes en latin, on le sait, mais ne nous emballons pas, il le fait par contrainte scolaire et parce que c'est normal pour beaucoup d'élèves à son époque, même s'ils ne se destinaient pas à devenir écrivain... Rimbaud écrit des poèmes en latin à même pas quinze ans s'émerveilel-t-on, mais on en parle du reste de la classe ?
Cavallaro se vante de donner les poèmes latins en premier, mais il ne fait que suivre la tradition éditoriale actuelle au sujet de Rimbaud !
Certes, on voit que certaines préoccupations connues du poète sont dans les vers latins. OK ! d'accord !
Moi, quand j'en parle, je dis quelque chose de précis qui d'aileurs ne se retrouve guère chez les autres rimbaldiens. Je montre comment la maturation de "Soleil et Chair" et des "Etrennes des orphelins" vient d'une passion prise à traiter les sujets dans le cadre des contraintes scolaires, sujets qui choisis par l'école sont aussi des sujets marqués d'une sorte d'importance culturelle ce qui amène Rimbaud à relever le gant. Je prévois aussi de faire un immense parallèle un jour sur le côté Soleil et chair de Rimbaud et celui du romancier Zola plus proche de Verlaine au plan générationnel. Enfin, je fais évidemment le lien entre l'élection du poète chez Ovide et l'idée de l'élection selon Rimbaud en mai 1871. Il faut montrer dans un entretien qu'on va plus loin, surtout si le nom de l'entretien est "lire vraiment Rimbaud". 
Cavallaro revendique donner toutes les versions, il ne fait que suivre la tradition actuelle, et Guyaux donnait une version de référence en Pléiade avec des caractères plus grands. Cavallaro adopte une approche plus inédite, approche que j'avais d'ailleurs formulée sur ce blog seul face à tous, puisque je disais sur ce blog sans aucun écho de qui que ce soit qu'il me semblait plus logique de donner au grand public une version par poème, réservant les autres versions aux appendices. Mais il est délicat de choisir une version de référence, et Cavallaro ne commente pas ici ses choix, ce qui nous aurait fait enfin entrer dans la singularité de son édition. Pour l'année 1870, pour l'essentiel, les versions de référence sont les manuscrits remis à Demeny quand il y a plusieurs versions, ça casse pas trois pattes à un canard, mais il y a déjà un problème avec "Les Effarés", et ça il aurait fallu en parler dans l'entretien ! Moi, pour "Les Effarés", la version de référence aurait été celle du dossier paginé recopié par Verlaine par exemple, pas la dernière connue, mais la dernière dans un axe d'ambition littéraire mûre, puisque "Petits pauvres" publiée en Angleterre pose la question des compromis, mais c'était alors renoncer à la chronologie des compositions !
Pour "Le Coeur volé", Cavallaro choisit en version de référence la version remise à Demeny alors que si elle est postérieure à celle remise à Izambard est précisément remise en cause par la version du dossier recopié par Verlaine !
Il y a déjà deux versions de référence discutables !
 Puis on part sur le fait que Rimbaud n'a pas publié ses textes lui-même et l'animatrice donne du "grâce à vous, j'ai appris", mais Cavallaro n'a joué aucun rôle de chercheur là-dedans, c'est du archi rebattu, et au plan des éditions courantes même.
Sur la Saison ou le silence de Rimbaud, Cavallaro ne dit rien de neuf, c'est du rebattu chez rebattu.
Je passe sur les lectures de l'animatrice que s'empresse d'applaudir Cavallaro à chaque fois. Je suis d'un niveau tellement supérieur à tout ça.
Sur la lecture des "Poètes de sept ans", rien de neuf, rien de senti.
Alors, on a droit à la question "choisie" qui vient à gros sabots sur la place de Baudelaire dans l'oeuvre de Rimbaud. Notons que Cavallaro dit quelque chose de faux sur l'influence de Baudelaire sur les sonnets de 1870. Même si Rimbaud a pu confronter les deux éditions des Cariatides de 1842 et de 1864, il n'a aucune raison de prêter les audaces métriques à la césure qu'il pratique à l'influence initiale de Baudelaire. Il fait cela sur un fonds d'influences parnassiennes avec Banville, Glatigny, Verlaine, Coppée et d'autres. Ensuite, c'est une imposture intellectuelle qu'on doit à Murphy, Cornulier et Gouvard d'attribuer à Baudelaire des audaces qui viennent de marceline Desbordes-Valmore et Victor Hugo. Ces trois universitaires ignorent l'antériorité de la poétesse douaisienne, mais ils manipulent leur lectorat en dissociant vers de théâtre et poésie lyrique au point de faire comme si l'invention pour le théâtre ne valait pas comme modèle pour la poésie lyrique. Faut arrêter le sketch. Verlaine a cru que ces tours venaient de Baudelaire comme il l'écrit dans un article de 1865 parce qu'il n'avait pas fait attention au théâtre d'Hugo, à quelques cas rares de Musset, Barbier, et en plus il méprisait Desbordes-Valmore. Et si Rimbaud trouve la forme tant vantée de Baudelaire mesquine, c'est que clairement il ne pense même pas à associer à Baudelaire l'invention des césures acrobatiques.
Quant à savoir ce que Rimbaud a lu, il y a bien sûr la confrontation aux poèmes pour en découvrir les sources, mais sur les lettres du voyant contrairement à ce que dit Cavallaro Rimbaud ne cite pas tout le monde, loin de là : ni Vigny, ni Mallarmé, ni Desbordes-Valmore, ni Nerval, ni Sainteè-Beuve ! Il y a un autre support, les fausses signatures de l'Album zutique. Puis, il faut parler de ce qu'ont mis à jour les études des sources potentielles aux poèmes. Il faut parler de la méthode pour les débusquer : mots rares, rimes, etc.
Il n'y a aucun contenu dans la réponse générale de Cavallaro.
On a droit qu'à des anecdotes mille fois rebattues, avec des convictions problématiques. Si Rimbaud dit lire tout ce qui lui passe sous la main, est-ce si vrai ? A-t-il lu toute la bibliothèque d'Izambard ? Il résume les volumes intéressants à La Robe de Nessus et à Costal l'Indien ???? Il s'aperçoit tardivement qu'Izambard possède une édition du Don Quichotte, mais pour ne s'intéresser qu'aux gravures de Doré qui l'illustrent... Mouais, pas de quoi prendre trop vite le témoignage pour argent comptant.
Il n'y a même pas la problématisation des lectures au-delà de la poésie avec une réflexion sur l'évolution éventuelle dans le passage du vers à la prose. Il n'y a aucun contenu de pensée original dans la réponse fournie. Ce n'est que de la langue de bois.
Même sur l'influence de Baudelaire ! On sait que, paradoxalement, il est plus facile d'identifier des réécritures d'Hugo que de Baudelaire dans les vers de Rimbaud. Sur "Oraison du soir" et "Accroupissements", j'ai des preuves de réécritures de Baudelaire que ne prennent pas en compte les rimbaldiens, c'est dire qu'ils partent sur des bases peu étayées quant à l'influence de Baudelaire sur Rimbaud.
J'en suis à trente minutes. Je parlerai de la suite plus tard dans la journée en complétant cet article. Il y a quelques formules sur "L'Eternité" et "Génie" de la part de Cavallaro, mais c'est creux par en-dessous, je vais expliquer pourquoi. Je parlerai de la citation de Bonnefoy qui fait une opposition pour une fois subtile de l'amour à la justice, mais Cavallaro passe à côté sans la rendre, puis sur l'idée de la vie dans "Vierge folle", là je vais devoir me lâcher.
Mais j'en reviens au problème de promotion de l'édition de Cavallaro. Son édition fournit les mêmes textes que les autres éditions, à pedu près toutes les versions des poèmes sont dans les autres éditions, et Cavallaro ne se distingue pas de manière significative par les quelques exceptions, exceptions qu'il ne cite d'ailleurs pas clairement pour bien pouvoir s'en prévaloir.
Son oragnistation de la table des matières est catastrophique. Cavallaro veut donner une perspective chronologique et exhiber des versions de référence. Il renonce à donner le dossier paginé de Verlaine tel quel, il recrée l'ordre des poèmes remis à Demeny en 1870 sur des intuitions chronologiques, mais c'est problématique. Donner les dossiers permet d'être neutre sur la chronologie interne aux dossiers. En revanche, quand il commence à intervneir poème par poème Cavallaro commet des imprudences dans les thèses chronologiques. Puisque Cavallaro a réuni les devoirs scolaires en vers latins ou traduits du latin, il devait leur adjoindre "Charles d'Orléans à Louis XI". Il y a un problème de logique éditoriale évident à ce sujet. La place de la nouvelle Un coeur sous une soutane pose problème avec l'inférence chronologique que suppose son placement précoce. Il y a un problème de bâtardise méthodologique de l'édition de Cavallaro à jongler entre des classements qui ne sont pas du même ordre : chronologie des compositions, classement des travaux scolaires, refus de mélanger la nouvelle au milieu des poèmes de 1870, etc. Cavalalro a plaicement repris le modèle du site de Bardel, mais sans bien réfléchir aux conséquences ensuite des remaniements chronologiques poème par poème. La séparation des "Mains de Jeanne-Marie" au début du tome II pose un vrai problème, puisque cela éloigne pour le lecteur l'idée d'une composition contemporaine de "Voyelles", du "Bateau ivre" et de "Tête de faune". L'ensemble des pièces zutiques pose problème et cela s'aggrave du traitement à part des "Mains de Jeanne-Marie" justement, puisque "Tête de faune" devient un poème qui peut avoir été composé avant octobre 1871, et c'est pareil pour "Voyelles", "Le Bateau ivre", "Les Chercheuses de poux" et d'autres pièces encore.
Au plan méthodologique, c'est un véritable désastre. Il y a un impact trompeur sur le lecteur dans la mesure où on ne sait pas clairement dissocier le classement chronologique du classement par dossier. Rappelons aussi que l'isolement des "Mains de Jeanne-Marie" se fonde sur le fait que c'est le seul poème dont nous avons la preuve qu'il date de 1872 parmi ceux du dossier remis à Verlaine, mais Cavallaro trompe son lecteur en classant d'office "Voyelles", "Le Bateau ivre", "Tête de faune" dans l'année 1871. Ce n'est pas parce qu'on n'a pas la preuve formelle qu'ils sont de 1872 qu'ils sont de 1871. Les choix de Cavallaro sont non pas à Beyrouth ou Abbey Road, mais aberrants.
Je reviens à "L'Eternité", sur lequel dans l'échange on a un goulot d'étranglement des remarques critiques du genre "c'est un hit", "il est punk"" de la part de l'animatrice. Moi, je veux bien qu'on utilise le langage relâché, mais il faut que l'ensemble ait du corps, on ne peut pas dire : "Ah ! c'est gore !" ou je ne sais quoi d'autre de manière approximative dans une émission littéraire.
Je remarue un moment de flottement : un quatrain est cité pour illustrer l'exprès trop simple, celui des "communs élans" et "humains suffrages" qui, du coup, ne me paraît bien choisi, et puis on a droit à l'affirmation que ce même quatrain est "dense". Je veux bien que ce soit "très simple" et "dense" à la fois, mais on sent que rien de précis ne se dégage dans les commentaires qui sont faits de ce quatrain. On sent que la mesure n'est pas cernée.
Cavallaro rappelle que le poème est célèbre et qu'effectivement il est récité à la fin du film Pierrot le fou de Godard, avec l'acteur Belmondo. Il y a des ponts brisés artificiels dans le décor si je me rappelle bien les images qui vont avec la lecture du poème. Cavallaro dit plusieurs phrases qui coïncident avec ce que j'ai pu écrire moi-même sur ce blog, on va mettre ça sur le compte de ce qu'inévitablement fait penser ce poème, mais du coup c'est une lecture qu'il a choisie et on peut se demander comment il se démarque de ce qui a déjà été dit. Avouons une belle formule de Cavallaro : "l'éternité devient un refrain !" L'animatrice me fait halluciner pour parler comme les djeûn's quand elle dit que c'est en lisant spécifiquement Cavallaro qu'elle découvre l'importance de la référence conflictuelle à la religion dans les poèmes de Rimbaud. Notons que quand "Génie" sera lu, il n'y aura pas de lien fait entre la mention de l'éternité retrouvée et le "Il est [...] l'éternité" de "Génie", preuve que les deux poèmes sont à lire en miroir, "Génie" étant une reprise de la réflexion du poème "L'Eternité". Il va de soi que le poème "L'Eternité" comme je l'ai déjà dit sur ce blog renvoie à l'immédiateté, il me faudra enquêter pour déterminer à quel point Cavallaro a lu mon blog, pareil pour la phrase où Cavallaro dit que Rimbaud n'est pas un philosophe, mais il fait quelque chose de cet ordre en poésie, vu que ça ressemble encore une fois de très près à des phrases de mon blog que je n'ai pas remarquées chez les autres rimbaldiens. Il y aurait eu à creuser aussi le lien avec "Soleil et Chair" et l'idée de la mer "allée / avec le soleil" car il y a un discours de l'attirance pour le soleil.
On passe ensuite à un extrait enregistré d'Yves Bonnefoy. Il ne comprend bien sûr pas grand-chose à Rimbaud malgré sa grandiloquence, il raconte des riens sur "changer la vie". Ceci dit, sans doute sans le faire exprès, par le fait qu'inévitablement à force de remuer la réflexion on a des intuitions justes, Bonnefoy m'a plus en disant que le mot de Rimbaud ce n'est pas justice, c'est amour. Mais ce seul point fort, l'opposition entre justice et amour où la justice est à côté de l'amour, ne sera pas repris par Cavallaro. C'est l'occasion pour l'animatrice de parler des "formules" qu'on retient souvent de Rimbaud. Je signale tout de même que "changer la vie" est plutôt une expression populaire courante qui ne vient pas de Rimbaud, puisque "changer la vie" se rencontre dans les vers de Desbordes-Valmore.
Cavallaro se dérobe à la sollicitation de faire un historique de la réception de Rimbaud, puis parle de "Vierge folle". Cavallaro a un bon commentaire de "L'amour est à réinventer, on le sait", en mettant l'accès sur la formule cocasse : "on le sait !" Il s'enferme un peu étroitement dans l'identification de la Vierge folle à Verlaine délaissant l'analyse de ce qu'il a pourtant exposé l'enchâssement de la voix de l'Epoux infernal dans les propos rapportés de la Vierge folle qui fait sa confession dans un texte en réalité écrit par Rimbaud. Certes, jusqu'à un certain point, la Vierge folle est Verlaine, mais en stratégie d'écriture, il y a le fait que la Vierge folle est une personne extérieure qui évalue la performance de l'Epoux infernal à réaliser ses projets, à accomplir les prouesses auxquels il prétend. Et il faut mettre ça en relation avec la théorie des vies multiples dans "Alchimie du verbe" où le poète parle des vies qu'il prête à ceux qu'il côtoie, il y a un boulevard pour l'analyse qui n'est pas pris ici.
Finalement, Cavallaro ne dit sur Vierge folle que des choses mille fois dites et des choses qui sont dites spontanément par tous la lecture faite.
On ne va pas loin : il veut changer la vie comme par magie, Verlaine persifle cette absurdité, et voili voilou. OK ! D'accord ! Et c'est l'occasion pour l'animatrice de dire qu'il faut lire Rimbaud vraiment, mais quel est le surplus apporté ici à la lecture spontanée ?
Et c'st là que ça part en cacahuètes : l'animatrice dit que "changer la vie" et "réinventer l'amour" ça peut avoir des résonances aujourd'hui, et tenez-vous bien Cavallaro explique que c'est parce que les formules sont étendues à une très grande généralité. Ah ! ça c'est sûr, hein ! Les pleurs d'Andromaque aussi, ça nous parlera toujours... Je dis ça, je dis rien !
Ce qui fait la force de ces formules c'est leur grande généralité, mais bien sûr !
Le lecteur peut assigner aux formules un contenu qui correspond à ses propres préoccupations ! OK ! Super ! Vive la littérature ! Oh putain !
Je passe sur "Lire Rimbaud, c'est de la dynamite", c'est du André Breton, ça ne mange pas de pain !
Je passe sur les chuintements qui accompagnent la lecture de "Génie" aussi.
Sur "Génie", la lecture reste dans les généralités attendues, avec tout de même une bonne analyse de "renvoyer" opposé à la révélation chrétienne axiale.
Puis, on part dans l'idée de recueil. Cavallaro botte en touche en parlant de projets de recueil qui font débat, qui sont discutés. Heu ? Comment dire ? Il y a deux personnes qui flinguent la légende de ce que Cavallaro rappelle au début de l'entretien : un ensemble qu'on appelle tantôt Cahier de Douai, tantôt Recueil Demeny. Il s'agit de moi, mon article étant par exception cité dans l'édition de Cavallaro d'ailleurs, et de Guyaux. Lefrère aussi exprimait des doutes dans sa biographie, alors que le doigt sur la couture les rimbaldiens n'osent pas critiquer la thèse d'un recueil remis à Demeny qui est article de foi pour Brunel et puis Murphy. L'essentiel de l'invalidation vient de mon article référencé par Cavallaro. Il n'y a déjà plus de recueil pour 1870. Ensuite, il y a le dossier paginé par Verlaine avec essentiellement des copies par Verlaine, cela dans les premiers mois de 1872. Verlaine voulait recopier des poèmes qu'il n'avait pas sous la main dont "Paris se repeuple", "Le Bateau ivre" alors "Bateau extravagant", etc. Donc cette suite paginée ne peut pas être un recueil, c'est un portefeuille de poèmes. C'est moi qui ai fait tomber cette idée d'un deuxième recueil, alors que le doigt sur la couture du pantalon là encore les rimbaldiens n'osent pas contredire Murphy et ceux qui veulent valoriser les dossiers tels qu'ils nous sont parvenus. Enfin, il y a Les Illuminations. Cavallaro parle de copie continue d'une manuscrit à l'autre, ce qui est un constat partiel et lié au fait que Rimbaud n'avait pas de papier, c'est même un constat fragile par moments, puisque Rimbaud a découpé le manuscrit qui réunissait "Génie" et "Dimanche", il a découpé le feuillet qui réunissait "Promontoire" et "Guerre" si je ne m'abuse. Cette histoire de copie continue, c'est la pétition de principe que si les poèmes s'enchaînent c'est que c'est un recueil. Et on fait quoi de l'opportunisme possible de la place restante comme cela semble le cas avec "Départ", "Royauté" ?
Cavallaro louvoie : la copie continue prouve que ces poèmes sont destinés à former un recueil, mais ça c'est le principe intermédiaire du portefeuille de poèmes, alors qu'on joue sur le mot "recueil" qui veut dire que non seulement les poèmes à mettre ensemble sont rassemblés, mais qu'ils sont mis en ordre !
Et c'est là que tombe la formule de Cavallaro : un recueil qui est presque achevé ! Qu'est-ce qu'il en sait ?
Pourquoi Rimbaud n'aurait-il pas achevé d'établir l'ordre du recueil si c'était presque fini et puisqu'il s'en dépossédait ?
Qu'est-ce que c'est que ce cirque ? Cavallaro ne dit rien de la pagination en laquelle visiblement il ne croit pas, et tant mieux. Mais il y a un couac marrant. Il dit qu'on n'est pas sûr que "Génie" soit vers la fin, mais qu'en revanche "Après le Déluge" serait bien le début avant de se rétracter en disant que le poème est sur un papier différent distinct de la suite commençant par "Enfance" et il se contredit en considérant qu'on n'est pas sûr que "Après le Déluge" soit le début du recueil.
Merci, capitaine !
Cette contradiction montre que Cavallaro a voulu soutenir le discours officiel de son clan, mais il y renonce en moins d'une minute.
Je vais arrêter là. C'est la fin de l'entretien. J'ai assez montré les failles du raisonnement rendues évidentes par l'improvisation orale d'un échange radiophonique. J'ai assez montré qu'il y a une publicité du caractère nouveau de l'édition de Cavallaro qui ne repose sur rien de concret. On pourrait dire que l'entretien est pour le grand public, mais c'est un fait que Cavallaro n'amène à aucun moment l'indice d'une singularité de sa propre réflexion. Il ne défend même pas les points réellement inédits de son édition : les lacunes de ponctuation, les lignes débiles dans Les Illuminations ou son déchiffrement farfelu d'un vers. Il n'y a aucun renvoi à un grand livre critique qui poserait Cavallaro et justifierait qu'il édite Rimbaud. Il n'y a pas d'arrière-plan.
 
Dernier ajout conclusif :
 
Je ne voulais pas écrire au-delà de midi, et j'ai brutalement interrompu mon exercice, considérant avoir dit l'essentiel, mais une réflexion a continué de mûrir.
L'entretien radiophonique est, principalement du fait de l'animatrice, très en-dessous de la haute volée de réflexion littéraire d'émissions plus anciennes quand bien même dans le cas de Rimbaud avant les années quatre-vingt-dix, on avait surtout droit à des réflexions personnelles face à une poésie qui n'était pas du tout comprise pour elle-même. Ici, la discussion est trop souvent superficielle, et Cavallaro s'adapte à cette superficialité malgré une poignée de phrases plus senties. Mais, j'en arrive à ma réflexion finale. Comme on vend au grand public une édition en Folio classique qui serait inédite, exceptionnelle, complète comme jamais, savante, alors qu'en réalité les éditions antérieures avaient déjà posé tout ce qui fait l'édition de 2026, on a dans cet entretien l'illustration du problème. De manière appelée, l'animatrice dit plusieurs fois que grâce à l'édition de Cavallaro elle a appris des choses, ce qui suppose qu'elle n'a pas lu les éditions de Steinmetz, Brunel, Guyaux, Murphy, Forestier, Borer, mais dans l'échange il y a donc une personne lambda l'animatrice face à quelqu'un du sérail des études rimbaldiennes, et celui-ci brille de sa capacité à donner un accès quoique timide aux études du sérail, et le paradoxe c'est qu'on met en scène que tout vient de lui et que l'animatrice ne peut être reconnaissante qu'à la seule personne en face d'elle. Cavallaro n'est ici qu'un passeur, mais on fait comme si tout venait de lui.
Je précise aussi que, même si Steinmetz, Brunel, Bonnefoy, Guyaux et d'autres ont des discours sur Rimbaud qui ne me conviennent pas, que je peux contester, quand je les lis, je sens la richesse de leur monde intérieur, je sens leur personnalité, je sens que ce qu'ils disent sur Rimbaud vient d'eux-mêmes, je n'ai pas cette impression-là avec les discours et écrits de Cavallaro qui m'imposent une nette idée de propos rapportés, de synthèse de ce qui s'est dit avant.

dimanche 30 août 2026

Rimbaud et le désir de mort (Saison en enfer, Voyelles, etc.)

Il n'est pas facile de faire du désir de la mort un thème clef et une aspiration personnelle d'une œuvre littéraire. Si quelqu'un clame qu'il en a marre de vivre et en fait son moyen d'attirer l'oreille d'un public, on ne peut que lui répliquer qu'il n'a qu'à mettre un terme volontaire à sa comédie d'existence. Baudelaire s'est essayé à l'exercice à la fin de son recueil des Fleurs du Mal, notamment avec le poème "Le Voyage" qui à partir de la seconde édition révisée de 1861 occupe la place conclusive du recueil. On connaît tous le quatrain final qu'on rapproche si volontiers de l'appel à l'inconnu et au nouveau de la grande lettre "du voyant" du 15 mai 1871. Mais n'y a-t-il pas un contresens qui fait dérisoirement consensus au sujet de la moralité des 144 alexandrins du poème final des Fleurs du Mal ? Tout au long de ce poème assez conséquent, Baudelaire fait la revue des voyages toujours relancés pour trouver du nouveau, et quand l'appel à la mort vient en terme au poème, les lecteurs perçoivent là une audace : la mort nous est réellement inconnue, c'est un voyage qui reste à tenter. Pourtant, Baudelaire n'a cessé de dire tout au long des récits de voyages précédents que la désillusion avait systématiquement accompagné l'aventure. A chaque fois, le voyage n'a pas été une expérience satisfaisante, cela doit servir d'avertissement quant à l'appel final à la mort. En réalité, le poète vole obsessionnellement au-devant d'une nouvelle déconvenue et finalement le poème exprimerait par en-dessous un réel désir d'en finir avec le désir, autrement dit un réel désir de mort, la fin de tout voyage, puisque tout voyage est décevant et n'enlève pas sa souffrance au poète.
Dans la poésie de Rimbaud, il faut sélectionner les poèmes où le désir de mort se manifeste, mais il faut aussi avoir une idée générale de sa vie. Après la fermeture de tout horizon littéraire, vers 1875, Rimbaud qui n'a pas terminé ses études secondaires, qui a une réputation sulfureuse dans sa région ardennaise natale comme dans les milieux littéraires parisiens, qui doit supporter de vivre dans la censure de toute pensée rebelle communaliste en France et même un peu au-delà, Rimbaud dis-je va courir le monde dans une fuite perpétuelle en avant qui prend acte déjà en quelque façon d'une certaine mort sociale. Dans sa vie africaine, ses échanges épistolaires se resserrent paradoxalement autour de sa famille, et plus étroitement encore autour de la figure maternelle pourtant honnie. Rimbaud y formule la conviction qu'il n'est pas d'autre vie que celle-ci et qu'il vaut mieux s'en réjouir. Cela peut heurter une certaine pensée chrétienne, mais la mère et le fils se retrouvent dans l'intime aveu d'un dégoût profond pour des existences qui n'ont jamais rien obtenu de ce qu'elles rêvaient, espéraient, croyaient pouvoir légitimement mériter. On peut penser que Rimbaud a passé sa vie à souhaiter la mort sans pour autant être suicidaire. Pour preuve, quand Verlaine dans la rue menace à nouveau de tirer avec son pistolet sur un Rimbaud déjà blessé au poignet, celui-ci avise le premier policier à même de le sauver. Rimbaud a clairement peur de la mort quand vient la gangrène, la jambe amputée, en bout de course en 1891. Il n'était certainement pas capable de se suicider, il détestait la vie parce qu'il était au contraire plein d'appétit au fond de lui. Il pouvait souhaiter que le destin le tue, que l'accident mortel se produise pour lui faciliter la tâche. Il avait en gros un rapport tourmenté entre désir de vie et désir de mort. Depuis tout à l'heure, vous avez dû reconnaître mon allusion au vers final du sonnet "Poison perdu", ce sentiment d'être hanté à certaines heures par des désirs de mort. Toutefois, du temps de sa grande floraison poétique, la volonté de mourir semble bien s'être particulièrement accentuée.
Ce qui nous permet d'en parler avec évidence, c'est le discours d'introspection du livre Une saison en enfer.
Dans la prose liminaire, Rimbaud parle d'une révolte initiale contre la Beauté, à entendre comme en phase avec les bienséances, convenances, avec la religion et la morale, contre la justice et contre "l'espérance humaine". Le désespoir est déjà une mort en soi, et le poète se décrit défiant la mort face aux bourreaux, face aux fusils, face aux fléaux. Et puis, il explique que tout récemment sur le point de mourir pour de bon, il a eu un sursaut de vie. Il ne s'agissait pas de revenir à la charité, mais il s'agissait au moins de ne plus se laisser dominer par la pente satanique infernale. Et, finalement, les pages d'Une saison en enfer sont le récit d'un reprise en main où le poète finit par refuser la mort. La révolte contre la mort est affirmée dans la section "L'Eclair" et à partir de ce moment, très rapidement, le poète met un terme à son séjour en enfer qui ne dure plus que le temps de deux sections, l'une brève, l'autre pas si longue : "Matin" et "Adieu".
Le récit d'expérience poétique intitulé "Alchimie du verbe" est inscrit dans les sections où le poète demeure un ami de la mort. Il mentionne au début de l'entreprise alchimique l'invention du premier vers du sonnet "Voyelles" et continue par une recension de poèmes authentiques de Rimbaud qui datent du printemps et de l'été 1872.
Donc avant l'écriture d'Une saison en enfer, une part importante des poèmes serait placé sous le signe d'un désir de mort.
On peut prendre le temps de relire tous les textes de Rimbaud pour identifier la présence ou non du thème, mais il faut prendre garde aussi de ne repérer cette idée que dans les poèmes où le poète nous fait part d'un sentiment profondément personnel. Je préfère ne pas mentionner "Ophélie", car son analyse me demanderait un luxe de nuances, de précisions dressées comme autant d'utiles garde-fou. Je dois tout de même dire un mot du sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." qui dresse une figure idéalisée de la mort, soubassement littéraire symbolique que Rimbaud a très bien pu reprendre à son compte par la suite. Ce symbole se retrouve dans "Le Dormeur du Val", mais comme ce sonnet peut faire débat, la mention de "Morts de Quatre-vingt-douze..." permet de m'en dispenser.
Le thème personnalisé d'un désir de mort apparaît en 1871 avec un poème antérieur à la Semaine sanglante : "Le Cœur supplicié" réintitulé "Le Cœur du pitre", puis "Le Cœur volé". Il y a un appel à la noyade qui anticipe sur le récit du "Bateau ivre", et ce désir de mort est précipité par un sentiment d'humiliation et un refus du monde comme il va, le poète vomissant à l'arrière du navire. Toutefois, une note comique empêche de prendre l'appel à la mort au premier degré.
Il en va différemment dans le poème "Les Sœurs de charité". Le poème s'inspire sans doute de vers du très haï Musset et aussi de Baudelaire. On sent la référence à la section conclusive des Fleurs du Mal intitulée "La Mort". Notons que le poème est d'autant plus à prendre au sérieux que son alexandrin final est visiblement repris dans la section "Adieu" du livre Une saison en enfer, à ceci près que cet "Adieu" met un terme au désir de mort clairement mis en place au plan littéraire dans le poème "Les Sœurs de charité" :
 
                           Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité.
     Suis-je trompé ? la charité serait-elle sœur de la mort, pour moi ?
 La vie est tellement insupportable que la mort est l'expression même de la charité. Tel est le discours final du poème daté de juin 1871, pièce qui semble donc avoir été composée immédiatement après la semaine sanglante, même si ce sujet ne transparaît pas explicitement dans les vers. La lettre à Demeny du 17 avril 1871 nous prévient que l'idée de l'impossible rencontre de l'âme sœur en ce monde pour Rimbaud est clairement antérieur à la répression de la Commune. Il n'en reste pas moins que l'événement vient donner du poids à la pensée mortifère du poète.
Le poète de seize ans avance "sans dégoût du cercueil" et peu importe la croyance aux "vastes fins", quand l'horizon est celui des "nuits de Vérité".
Le désir de mort revient sous la forme symbolique qu'elle revêtait dans "Morts de Quatre-vingt-douze" avec le quatrain : "L'Etoile a pleuré rose", dont le dernier vers est : "Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain", mais aussi dans "L'Orgie parisienne" où Paris reprend le flambeau de la mort héroïque. Et elle revient aussi dans "Voyelles", "Le Bateau ivre" et "Les Mains de Jeanne-Marie".
Dans "Les Mains de Jeanne-Marie", il y a une symbolique très fouillée qu'il convient d'interroger. Symétriques, les vers 2 et 3 mêlent la richesse du soleil à l'impression de mort :
 
Mains sombres que l'été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes[...]
Cette association est réactivée au quatorzième quatrain, celui qui fait penser au cas personnalisé de la Saison : "J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils."
 
Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé
Sur le bronze des mitrailleuses
A travers Paris insurgé ! 
 
Le quatrième quatrain accentue curieusement l'idée de mort. La première image sertie dans une phrase interrogative traite de mains capables d'avoir "fané des fleurs d'or", puis nous avons l'assertion clef du poème :
 
    C'est le sang noir des belladones
    Qui dans leur paume éclate et dort.
Ces vers font l'objet par Yves Reboul d'un rapprochement avec le livre La Sorcière de Michelet et comme la référence est difficile à étayer cela se poursuit en débats, jugements suspendus et estimations probabilistes, mais il n'en reste pas moins que la référence au poison des belladones est assez sensible et il faut être sensible ici à la composition très logique de l'ensemble du poème avec une fin où le poète boit avec ses "Lèvres jamais désenivrées" le sang qui coule des plaies faites par les chaînes aux mains de Jeanne-Marie, et on peut pousser plus loin la représentation en s'imaginant les mains divinisées de Jeanne-Marie portant le poète pour l'élever. Plus précisément, le poète embrasse les mains de Jeanne-Marie et c'est dans cette position si on s'en tient au déroulé du récit en vers que survient le "Soubresaut étrange" causé par ceux qui font saigner les doigts de l'élue du poète. Le "Soubresaut étrange" peut s'expliquer prosaïquement par l'indignation, la révolte, mais on peut aussi comprendre, sur le mode de la lecture poétique sinon symbolique, distincte de la lecture réaliste, que les lèvres étant toujours collées aux mains le saignement des doigts fait passer le poison des belladones dans la bouche du poète. L'expression à la rime de l'avant-dernier vers : "Mains d'ange", doit bien nous faire mesurer que "Les Mains de Jeanne-Marie" est une nouvelle version du poème "Les Sœurs de charité" et le dernier quatrain décrit des épousailles de mort. On retrouve clairement dans "Les Mains de Jeanne-Marie" l'idéal de la mort héroïque pour la cause du genre humain du sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze...", sonnet où il était question d'un baiser équivalent au vers 2 : "pâles du baiser fort de la liberté." Il était aussi question des soubresauts : "les cœurs sautaient d'amour sous les haillons". La mort permettait de vaincre joug pesant sur l'âme et sous forme d'allégorie, la Mort pour équivalent à "Mains d'ange" était nommée "noble Amante", ce qui est aussi l'idée de la symétrie finale des "Sœurs de charité" : "Ô Mort mystérieuse , ô sœur de charité !" Ces soldats chantaient précisément des Marseillaises !
A la fin des "Sœurs de charité",  le poète adoptait une attitude agnostique sur les "vastes fins", mais il les associait aussi au mot minorant "Promenades" et surtout au mot clef "Rêves". Dans "Les Mains de Jeanne-Marie", le mot "Rêve" avec majuscule puis décliné avec un retour à la minuscule initiale est précisément choisi pour exprimer la croyance finaliste des mains de Jeanne-Marie :
 
Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khengavars ou des Sions ?
Notons que les destinations exotiques et mystiques confortent l'idée d'une influence subreptice du poème "Le Voyage" de Baudelaire, tandis que l'association "Rêve" et "pandiculations" rejoint le caractère surprenant de l'expression "ivresses pénitentes" dont nous parlerons plus à propos de "Voyelles".
Le rapprochement avec le sonnet "Voyelles" est essentiel justement. Les deux poèmes ont la même avant-dernière rime, si ce n'est la variation du singulier au pluriel :
 
Et c'est un Soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois
On vous veut déhâler, Mains d'ange,
En vous faisant saigner les doigts !
 O, Suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- Ô l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
 Je parle d'avant-dernière rime en remontant par la fin du poème. Dans le cas de "Voyelles", la rime "étranges"/"Anges" est la dernière rime, puisque "studieux" est une rime ouverte juste avant au vers 11, mais mon raisonnement est juste en partant de la fin des poèmes.  Ce n'est pas tout, car "ange" et "Anges" sont les mots à la rime des avant-deniers vers, tandis que les derniers vers se terminent l'un et l'autre par une mention d'une partie du corps :"doigts" et "Yeux". L'expression "Soubresaut étrange" lancé par une initiale en "S" majuscule est l'équivalent assez sensible de "Suprême Clairon plein de strideurs étranges". Je n'hésiterais même pas à comparer les tours emphatiques : "Et c'est..." face à "O", puis "Ô". Et le rapprochements ne s'arrêtent toujours pas là. Le saignement des doits est l'équivalent de "strideurs" en fait de violence, tandis que le parallèle de "Suprême Clairon" à "rayon violet de Ses Yeux" invite aussi à comparer cette dernière expression à un soubresaut causé par le saignement de doigts je dirais violacés ! Le "rayon violet" accompagne l'idée du "Soubresaut étrange", ou se confond avec lui. Et ce n'est toujours pas tout. La Mort semait les soldats pour les régénérer. Ici, le parallélisme invite à penser que les doigts qui saignent sont un spectacle de Mondes et d'anges par giclées, un sang qui est un principe de vie initialement, mais qui est ici aussi sang noir des belladones et épousaille de mort, et qu'on pense à la fin du quatrain recopié par Verlaine à la suite de "Voyelles" : "Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain" pour se dire qu'il y a tout de même une idée de fécondité qui se glisse dans la vision.
Et ce n'est toujours pas fini. Le "Suprême Clairon" est une citation inversé du "clairon suprême" que Victor Hugo emploie dans "Eviradnus", puis dans le poème final du même recueil de 1859 "La Trompette du jugement". Or, ce clairon suppose une bouche pour émettre des sons, ce qui crée un nouveau parallèle frappant avec "Les Mains de Jeanne-Marie", puisque nous l'avons déjà rappelé le poète applique ses "Lèvres jamais désenivrées" aux mains "quelquefois" ensanglantées de Jeanne-Marie. Il est même question d'une "chaîne aux clairs anneaux" qui "Crie" sur ses "Mains", ce qui double le rapprochement entre "Lèvres jamais désenivrées" et "Suprême Clairon" d'un autre entre "Clairon plein de strideurs étranges" et "Crie une chaîne aux clairs anneaux", et vous êtes priés de mettre non seulement en écho "Crie" et "strideurs", mais "Clairon" et "clairs anneaux".
Depuis 2003, je répète que le lien symbolique communard est évident entre les poèmes "Voyelles", "Paris se repeuple" et "Les Mains de Jeanne-Marie". Ce lien, je viens de l'étayer comme jamais entre les fins de "Voyelles" et des "Mains de Jeanne-Marie", tout en fixant les liens étroits des "Mains de Jeanne-Marie" avec "Morts de Quatre-vingt-douze..." et "Les Sœurs de charité".
Vous croyez que je ne fais que solliciter des coïncidences ? Hé ! réveillez-vous, les gars !
L'autre lien capital entre "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie" est de l'ordre de l'image avec la même reprise du verbe conjugué rare : "bombinent".
Je rappelle l'image du "A noir" qui nous intéresse, à savoir les vers 3 et 4 de "Voyelles" :
 
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles[...]
 L'image du "A noir" permet un rapprochement avec le "sang noir" des mains de "Jeanne-Marie", sa mention figure dans l'assertion citée plus haut, assertion qui précède directement le quatrain qui contient les mentions "diptères" et "bombinent" :
 
[...]
C'est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.
 
Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?
Nous avons dans ces six octosyllabes un raccourci du trajet allant du "A noir" au "O bleu" céleste de "Voyelles". Dans "Les Mains de Jeanne-Marie" ce sont les "bleuisons / Aurorale" qui font l'action de bombiner ou qui sont le sujet du verbe "bombinent". Par un effet de superposition, l'action verbale passe des insectes à la naissance du jour. Moins usuel que pollen, nectaires rappelle nectar et s'oppose à "poisons" qui suit à la rime au vers suivant. Il y a d'évidence une comparaison à faire entre le lever du soleil et la rotondité des nectaires pour les fleurs. Rimbaud n'a pas inventé les emplois en français du verbe "bombiner". Rimbaud devait connaître l'emploi en latin de Rabelais sous la forme "bombinans", mais aussi quelques emplois conjugués rares du dix-neuvième siècle. J'en ai rencontré quelques-uns. Le verbe est utilisé à deux reprises dans des poèmes composés très probablement à très peu de semaines sinon mois d'intevalle : "Les Mains de Jeanne-Marie" et "Voyelles". C'est pour cela que je me demande où a pu être publié un emploi conjugué de ce verbe en janvier ou février 1872, sinon dans les derniers mois de 1871, à moins qu'il n'y ait une référence plus ancienne à la clef, mais il doit bien y avoir quelque idée qui était d'actualité pour Rimbaud vers février 1872 qui l'a amené à utiliser deux fois ce verbe. Si Rimbaud emploie ostentatoirement certains mots, il faut bien qu'il y ait une raison précise.
Ce qui m'étonne, c'est qu'alors qu'on a retrouvé à tous les mots rares employés par Rimbaud dans des écrits antérieurs d'autres auteurs, cela ne semble pas être le cas de "bleuités" et "bleuisons" qui lui sont propres. On pense à "bleuissement", ainsi qu'aux emplois affectés de "bleuâtre" à l'époque. J'essaie de mettre la main sur les sources de Rimbaud. Toutefois, le lien avec "Voyelles" est patent et en citant en groupe les six vers précédents j'ai ajouté le nom "éclat", car il ne vous échappera pas qu'il est de la famille de l'adjectif "éclatantes" à la rime du vers 3 de "Voyelles", et ce mot "éclat" est répété dans "Les Mains de Jeanne-Marie", sachant que deux occurrences d'un même mot dans un poème de peu d'étendue est toujours significatif :
 
L'éclat des ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
 
 Dans les vers 3 et 4 de "Voyelles", l'image de fécondité et d'amour est impliquée par le choix décalé du nom "corset" par rapport à "corselet". Cette fois, la vision que suppose le verbe "bombiner" n'est plus superposée à une naissance du jour, au soleil d'amour, mais à des "puanteurs cruelles". L'adjectif "cruelles" à la rime rappelle l'idée de "viande crue" par étymologie et donc de charnier. Plus directement, elle se veut une référence à une situation tragique qui laisse entendre que ces puanteurs sont autres que scatologiques. Il est impossible vers février 1872 pour un communard de ne pas penser aux morts de la semaine sanglante. Il est écrit au même moment un poème sur les femmes communardes dont les procès sont en cours ou viennent d'avoir lieu et sont rapportés dans la presse, à savoir "Les Mains de Jeanne-Marie" dont nous venons de parler.
Je le dis et répète. Rimbaud décrit des mouches qui comme les êtres humains veulent vivre, se reproduire, goûter les plaisirs de l'existence. Rimbaud ne s'indigne pas qu'elles consomment les corps martyrs de la Commune, car ce n'est pas elle le joug que l'humanité combattait et qui a valu un tel assassinat. Les rimbaldiens répugnent à identifier des allusions à la Commune dans "Voyelles". Que leur faut-il s'ils n'arrivent pas à identifier ce que signifie une invasion de mouches dans un environnement de puanteurs cruelles ?
C'est tout de même évident que Rimbaud joue sur l'idée traditionnel du passage du microcosme au macrocosme de l'A noir alpha à l'O bleu Oméga, des "mouches éclatantes" aux "Silences traversés des Mondes et des Anges".
Et l'idée d'un mélange de la mort et de l'amour est à la fois explicite dans  l'association pâleur et soleil des "Mains de Jeanne-Marie" et dans la mention d'un "corset" pour des mouches. C'est évident que ce qui répugne de prime abord parle le discours universel de la fécondité pour Rimbaud, celui qui écrivant un peu plus tôt "Les Poètes de sept ans" se réfugiait dans la "fraîcheur des latrines" par opposition de son dégoût hyperbolique et "rêvait la prairie amoureuse" avec des "pubescences d'or".
Ah oui, c'est vrai, "Voyelles" et "Les Poètes de sept ans" ne sont pas dans les recueils que vous croyez organisés de A à Z, Recueil Demeny" et "Illuminations" ! Ah oui, c'est vrai, l'un est dans une lettre et l'autre dans un dossier paginé par Verlaine, alors vous vous interdisez les rapprochements ! Ah oui, c'est vrai ! Assez ! je vais éviter les dérapages, je reprends !
Et donc "Voyelles" contient encore à la rime au vers 8 l'expression "ivresses pénitentes". Il s'agit d'une association trouble de l'ivresse et de la souffrance, sinon mortification. Ces "ivresses pénitentes" sont par ailleurs celles de "lèvres belles", ce qui confirme une fois encore que les compositions de "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie" sont à bien considérer comme contemporaines et parallèles, puisque nous retrouvons l'idée des "Lèvres jamais désenivrées" avec la même mention "lèvres" et les mots de la même famille : "désenivrées" et "ivresses", tandis que "pénitentes" ne peut manquer d'entrer en résonance avec le dévouement du poète aux "Mains de Jeanne-Marie".
Comme "Voyelles" est proche à la fois des "Mains de Jeanne-Marie" et de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", je ne peux manquer de rebondir sur l'allégorie de Paris dans ce dernier morceau.
On le sait ! Même si Buffon a une antériorité clef dans l'emploi du mot "strideur" qu'il associe au chant du cygne, comme l'a montré jacques Bienvenu dans un article de son blog Rimbaud ivre, l'association du nom "strideur" au nom "clairon" n'a rien d'anodin, et Rimbaud a repris à Philothée O'Neddy un emploi du poème "Spleen" où dans une description du plaisir à mourir au combat il était question de "La strideur des clairons", avec référence sensible ici au chant du cygne de Buffon. Le mot "strideur" est employé par Gautier dans son livre d'actualité au début de 1872 Tableaux du siège, livre qui avec son début sur la Madone de Strasbourg et ses mots durs sur la Commune éclaire le choix parodique de "Etudes de mains" dans "Les Mains de Jeanne-Marie". Rimbaud emploie le néologisme de Gautier "vibrement(s)" dans "Voyelles". Il y a des recherches à approfondir à ce sujet. Mais Rimbaud emploie à deux reprises dans un même alexandrin le couplage "strideurs" au pluriel et "clairon" au singulier. Très souvent, quand il s'inspire d'un antécédent, Rimbaud pratique une inversion. Il reprend une rime au singulier au pluriel ou l'inverse, ou bien il inverse l'ordre des mots "Suprême Clairon" pour "clairon suprême" ou il inverse l'ordre des mots à la rime, et ici il est clair que l'inversion du singulier et du pluriel relève d'une volonté de ne pas reprendre tel quel l'hémistiche d'O'Neddy. Mais en, même temps, il est clair comme de l'eau de roche que "Voyelles" et "Paris se repeuple" sont à rapprocher étroitement.
 
On gardera la césure épique pour le vers de "L'Orgie parisienne" qui commence le quatrain suivant :
 
L'orage t'a sacrée suprême poésie :
L'immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, ta mort gronde , Cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.
 Non seulement nous identifions le couplage identique "strideurs" et "clairon", mais nous recueillons la mention de l'adjectif "suprême" qui qualifie rien moins que le nom "poésie" dont je rappelle que c'est un art qui se compose en gros de consonnes et de... voyelles. Le clairon au combat est facile à associer à la mort, et ici celle de Paris "gronde", mais comme "Suprême Clairon" reprend "clairon suprême" au poème "La Trompette du Jugement" de Victor Hugo le lien se renforce d'évidence avec l'idée du "Jugement dernier", et rappelons que Rimbaud crie à qui veut l'entendre que la mort de Paris ne mettra pas un terme à son souffle, autrement dit sa respiration, de progrès.
Il est des "lèvres belles" dans "Voyelles" qui s'expriment dans la colère et ici il est question d'une "Cité belle" qui affronte des "bouches de puanteurs" et dont les "pieds ont dansé si fort dans les colères", et cette ville retient dans ses "prunelles claires" "Un peu de la beauté du fauve renouveau", de quoi faire un rayon violet donc ! C'est une cité morte dont la pâleur a à voir avec les "Mains de Jeanne-Marie". j'ajoute un rapprochement intéressant entre le vers 8, le dernier du second quatrain : "Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila" et les deux mentions "bombinent" de "Voyelles" et des "Mains de Jeanne-Marie", l'une du côté des "puanteurs cruelles", l'autre du côté étoilé des "bleuisons / Aurorales".
"Paris se repeuple", "Les Mains de Jeanne-Marie", "L'Etoile a pleuré rose..." et "Voyelles" célèbrent tous les quatre l'idée d'une mort libératrice dans la continuité symbolique du poème plus accessible "Morts de Quatre-vingt-douze...", et dans la continuité aussi des deux poèmes "Ophélie" et "Le Dormeur du Val" même si j'ai voulu m'épargner de les commenter ici. Des connexions existent aussi avec le poème de désespoir "Les Soeurs de charité", c'est particulièrement criant dans le cas des "Mains de Jeanne-Marie", mais vous voyez aussi se dessiner des figures de "sœurs de charité" compensatoires avec l'allégorie de la cité belle dans "Paris se repeuple" et avec la vision finale d'une Vénus qu'on peut dire communaliste à la fin de "Voyelles".
On voit aussi l'idée de la mort désirée qui est perçue quelque peu comme une ivresse. Cela nous amène au cas du "Bateau ivre", mais l'ivresse et la mort ne sont pas exactement sur le même plan dans ce morceau. L'ivresse est dans l'appel de la Mer, ce qui est à rapprocher des triolets enchaînés du "Coeur volé", mais c'est lors de la scène dramatique du retour aux "immobilités bleues" que le poète désire alors sombrer, ce qu'on peut interpréter comme un voeu d'accompagner le martyre de la semaine sanglante et ce qui rejoint quelque peu le discours des "Soeurs de charité" en tant que pièce datée précisément de juin 1871. Toutefois, il y a la reprise de l'image des noyés, l'idée d'un bateau qui est voué à être détruit par la violence des flots, un bateau qui prend l'eau de toutes parts d'ailleurs. Et ce parcours autodestructeur est interprété comme l'ivresse avec des comparaisons de la mer à la bière sur fond de référence à la naissance de Vénus anadyomène : "rousseurs amères de l'amour"...
Je fais l'impasse sur le récit en prose "Les Déserts de l'amour", et nous arrivons aux vers "nouvelle manière du printemps et de l'été 1872.
Plusieurs poèmes sont à relier à un appel à la mort. La pièce "Comédie de la soif" qui est une compilation de poèmes en un seul corps, la série de quatre poèmes "Fêtes de la patience" et puis au moins quelques poèmes épars : peut-être "Est-elle almée ?..." mais sûrement "Honte" et "Fêtes de la faim". Je n'entre pas dans des remarques sur les particularités d'autres poèmes, par exemple "Qu'est-ce pour nous,..." et "Mémoire".
Le poème "Comédie de la soif" a un titre qui réintroduit le soupçon de distanciation comique du "Coeur du pitre" avec ses "flots abracadabrantesques". La variante du titre "Enfer de la soif" montre tout de même qu'il faut lui maintenir une attention. La première pièce "Les Parents" témoigne clairement d'un désir de mort : "Mourir aux fleuves barbares" et "Ah ! tarir toutes les urnes !" Le poème "III. Les Amis" parle d'une préférence provocatrice pour le fait de pourrir dans un étang, juste après une phrase interrogative qu'il est difficile de ne pas considérer comme clef dans l'ensemble d'un corpus poétique de l'auteur du "Bateau ivre" : "Qu'est l'ivresse, Amis ?" Le poème "V Conclusion" parle d'expirer dans des fleurs dont le nom rappelle "Voyelles", des "violettes", violettes qui sont des fruits de l'aurore qui en "chargent [l]es forêts". Il est question de fondre comme un nuage, image plus jolie que celle du moucheron qui se dissout dans un rayon à la pissotière de l'auberge.
Le titre général "Fêtes de la patience" ressemble beaucoup à "ivresses pénitentes", avec la double équivalence de "fêtes" à "ivresses" et de "patience" à "pénitentes". Il y a le "bourdon farouche / De cent sales mouches" dans "Chanson de la plus haute Tour" qu'on compare automatiquement au "A noir" de "Voyelles" avant de se demander comment rebondir dans l'interprétation parallèle, mais il y a aussi les vers frappants de "Bannières de main" avec le choix libre de l'infortune.
Dans "Alchimie du verbe", la prose prend en charge des discours comparables : "en poire à une lourde fièvre", "Je disais adieu au monde dans d'espèces de romances", "J'étais mûr pour le trépas", "dent, douce à la mort"...
Faisons un petit retour final sur Une saison en enfer. A propos du "dernier couac" et du "lit d'hôpital", les rimbaldiens s'entêtent à faire le rapprochement biographique avec le drame de Bruxelles entre Verlaine et Rimbaud, le "dernier couac" serait le coup de feu blessant le poignet de Rimbaud et le "lit d'hôpital" le passage bref à une clinique Saint-Jean le temps de se faire soigner, autrement dit sans que ce ne soit accompagné de fièvres et de raisons sérieuses et graves de rester cloué au lit.
Prétexte biographique ou pas, la mention du "lit d'hôpital" entre dans une logique de récit qui ne se rapporte pas le moins du monde au plan biographique. Quant à la mention du "dernier couac", y voir une allusion au drame de Bruxelles est carrément un contresens. L'événement de l'achat d'une arme à feu par Verlaine est ponctuel. Rimbaud n'a pas suivi un long cheminement vers la mort en fréquentant Verlaine. Cela s'est joué en peu d'instants. Verlaine a tiré une première fois sur Rimbaud et l'a raté. Rimbaud essaie alors de partir au plus vite, il est sur le chemin de la gare pour repartir à Charleville ! Ensuite, lorsque dans la rue, Rimbaud se sent en danger et pense que Verlaine est repris par l'envie de tirer sur lui il se précipite vers un agent de la sécurité pour sauver sa peau. Il faut être ridicule pour transposer ça au plan du récit de la Saison où la mort est le résultat d'une pente à des comportements sataniques mettant précisément en jeu la vie. Le choix entre vie et mort n'est que de plus ou moins courts moments, deux courts moments successifs dans la journée du drame de Bruxelles. Cela n'a rien à voir avec la mise en récit de la saison où l'affrontement inévitable à la mort par un comportement de haine envers la société est l'objet d'une remise en cause par une longue introspection. Et c'est un fait que très significativement soit à partir du début 1872 avec "Voyelles", soit au lendemain de la semaine sanglante avec "Les Soeurs de charité" un désir de mort déjà présent auparavant s'est radicalisé chez Rimbaud et est devenu un sujet de discours poétique plus particulièrement prégnant.
Être rimbaldien et ne pas soupçonner qu'il en soit question danbs "Voyelles", c'est un peu du gâchis, non ?
Après tout, vous en faites l'expérience : Rimbaud est mort, vive le sonnet "Voyelles" !

samedi 29 août 2026

Petite démonstration rapide de l'importance de la mention "ivresses pénitentes" au centre du sonnet "Voyelles" !

Je le dis depuis quelques années déjà, les rimbaldiens ne commentent jamais l'expression "ivresses pénitentes" de "Voyelles", alors qu'il s'agit d'une formule quelque peu de l'ordre de l'oxymore placée au centre même du sonnet, le point de bascule des quatrains aux tercets, la rime du vers 8.
Il faut aller plus loin. "Voyelles" et "Le Bateau ivre" sont les deux poèmes les plus célèbres et les plus emblématiques de la poésie en vers "première manière" de Rimbaud, voire de sa poésie en vers tout court. L'expression "ivresses pénitentes" entre ainsi en résonance avec le titre "Le Bateau ivre".
Les rimbaldiens peuvent trouver dérisoire mes enquêtes hyper- ou hypo- textuels comme disent certains charlots dans les comptes rendus de la revue Parade sauvage, mais c'est au contraire un principe de rigueur et cela permet aussi de ne pas sombrer dans l'analyse qui déblatère sans support, comme je le montre clairement avec mes mises à jour des sources aux contributions zutiques rimbaldiennes.
Je ne trouve guère le mot à la rime que dans des vers de Barbier pour l'instant. Mais il faut toujours savoir relancer l'enquête. L'expression "ivresses pénitentes" est quelque part un oxymore comparable au titre "Fêtes de la patience", et ce titre "Fêtes de la patience" a été précédé par une "Comédie de soif" où le poète s'écrie : "Qu'est l'ivresse, amis ?"
Je pourrais développer cela plus longuement, mais on s'en tiendra à la mise en place de ce socle.
Vous avez des rimbaldiens qui sont attachés à dire que "Voyelles" parle de la création aléatoire d'idées poétiques à partir d'une libre association d'idées qui s'appuierait sur les voyelles, notamment sur leur forme de lettres. Depuis le début, je vous explique que c'est complètement crétin et que ce n'est pas de ça qu'il est question dans le poème. Je vous explique aussi que Rimbaud n'ironise pas non plus grossièrement sur le principe qu'il illustre dans "Voyelles". Ce "Qu'est l'ivresse, amis ?" c'est la preuve que Rimbaud s'investit dans le message symbolique du sonnet "Voyelles".
J'ajoute que depuis le début je vous explique que les liens avec "Paris se repeuple" et "Les Mains de Jeanne-Marie" prouvent qu'il y a une lecture communarde de "Voyelles" en lien avec une certaine idée de la mort, sujet qui intéresse les "Fêtes de la patience" avec dans "Chanson de la plus haute Tour" une confrontation différente aux sales mouches.
Pauvres rimbaldiens, passer leur vie entière à dédaigner la vérité sur "ou daines", "autels" ou "Voyelles". Sont-ils minables ?

lundi 24 août 2026

Illustration d'une imposture intellectuelle de Cavallaro, Chevrier et des murphyens : l'annotation de "Cocher ivre"

Prenons la notice de Cavallaro à la section "Conneries. 2e série. I. Cocher ivre", page 416 du premier tome des Œuvres presque complètes de Rimbaud contenant un poème et demi de Verlaine (quatrains du Sonnet du Trou du Cul et dizain "L'Enfant qui ramassa les balles..." avec corruption du texte rimbaldien pour un vers de "L'Homme juste" et refus d'une coquille évidente à corriger "outils"), édition 2026 en Folio Classique.
La rubrique bibliographique cite un article de Chevrier de 2011 dans la revue Parade sauvage et puis mon article plus tardif ,paru en 2021, suite à un colloque de 2017 il me semble. Notez que mon article n'a pas été cité dans la bibliographie générale pour l'ensemble de l'Album zutique ! Mais on va se concentrer sur la présente anomalie.
L'article de Chevrier s'intitule "Les sonnets en vers monosyllabiques de l'Album zutique" et il figure donc dans le tome 22 de la revue Parade sauvage paru en 2011. Je possède ce volume, mais je ne l'ai pas sous la main. Et il n'y avait pas à l'époque l'exercice des résumés d'articles. Vous pouvez toutefois vous procurer l'article pour trois euros en mode numérique. Dans cet article, Chevrier fait un historique des sonnets en vers d'une syllabe en reprenant son livre La Syllabe et l'écho, et il en profite pour citer l'article de Verlaine contre Barbey d'Aurevilly où sont épinglés des vers monosyllabiques du poème "Blaise et Rose" d'Amédée Pommier.
Le problème, c'est que Chevrier n'a jamais cité cet article de 1865 de Verlaine dans son livre La Syllabe et l'écho.
En revanche, en 2009, j'ai publié un article intitulé "A propos de l'Album zutique" dans un numéro 966 de la revue Europe spécialement consacré à Rimbaud. Ce numéro contient entre autres des articles de Steve Murphy, Alain Vaillant, Alain Bardel, Yann Frémy. Frémy et Vaillant sont avec Cavallaro les codirecteurs du Dictionnaire Rimbauid sorti aux Editions Classiques Garnier en 2021. Bardel est un peu quelqu'un qui a un rôle éditorial avec son site internet, Murphy est le directeur officieux de tout ce qui concerne Parade sauvage, Frémy était le codirecteur avec Seth Whidden du tome 22 de la revue Parade sauvage où en 2011 Chevrier a publié son article !
J'ajoute que plusieurs collaborateurs réguliers de la revue Parade sauvage dominent dans les contributions à ce numéro de la revue Europe : Daniel Sangsue (moins dans Parade sauvage que coauteur pour un tome de l'édition critique des oeuvres de Rimbaud par Murphy chez Honoré Champion), puis Jean-Pierre Bobillot, Olivier Bivort, Yoshikazu Nakaji, Bruno Claisse, henri Scepi, Benoît de Cornulier, Marc Dominicy, Philippe Rocher, Christophe Bataillé et Pierre Brunel.
Notons que dans le numéro 23 la revu publie une réaction de Pakenham à l'article de Chevrier où Pakenham dit son admiration en relevant deux erreurs, et ce numéro 23 contient avec du retard une recension du numéro collectif de la revue Europe par Bertrand Degott. Vous pouvez lire librement sa recension sur le site des éditions Classiques Garnier et vous constaterez que Degott cite tous les contributeurs sauf un. J'ai volontairement été omis ! Je suis en revanche cité dans la recension suivante de Lhermelier, mais lacunairement, désinvoltement, pour le volume collectif La Poésie jubilatoire, volume collectif qui servait avec le livre de Teyssèdre à diluer mon importance primordiale dans les études sur l'Album zutique. En façade, on me cite, mais on a tout fait pour diluer ma présence.
Je reviens donc à mon article dans la revue Europ où, à partir de la page 126, je citais un extrait de l'article de Verlaine du 2 novembre 1865 dans la revue L'Art, article qui contenait une citation du poème "Blaise et Rose" de Pommier. Verlaine citait cela avec dédain "ces choses" et se moquait des goûts de Barbey d'Aurevilly qui haïssait les acrobaties de Banville et vénérait sottement celles de Pommier. Je développais le sujet en parlant des "médaillonnets" de Barbey d'Aurevilly, puis du Parnassiculet contemporain de 1867, en souligtnant que "Parnassiculet" reprenait "médaillonnets" au plan du suffixe. Et je citais bien évidemment "L Martyre de Saint-Labre" sonnet en vers d'une syllabe tourné contre Verlaine, et donc Daudet volait au soutien de Barbey d'Aurevilly. Je montrais que Verlaine était un personnage central pour expliquer les choix zutiques et je cite cette phrase interrogative qui précise ma pensée, l'article de Verlaine et le sonnet de Daudet sont l'origine de la pratique des sonnets en vers courts et notamment d'une syllabe dans l'Album zutique :
 
[...] Germain Nouveau a-t-il sur le rôle joué par Daudet dans la mode zutique du sonnet monosyllabique ?
Chevrier, Frémy et Cavallaro ignorent volontairement mon antériorité. Ce sont des agissements problématiques. Il s'agit d'une fraude intellectuelle. Et il va de soi qu'il y a ceux qui sont derrière, aux manettes. Derrière Frémy, il y a un comité de lecture de la revue par exemple.
Cavallaro aurait dû citer non l'article de Chevrier, mais son livre de 2002 La Syllabe et l'écho. La seule raison de citer l'article, c'est de mettre en avant la mise au point sur la polémique autour de Pommier entre Verlaine, Barbey et Daudet, le point crucial qui manquait précisément au livre de 2002. Si Cavallaro ne cite pas le livre de 2002, c'est bien parce que l'information inédite que j'apportais dans la revue Europe n'y était pas.
Dans le livre de Chevrier, les sonnets en vers d'une syllabe de l'Album zutique s'inspirent des précédents de Rességuier et de Daudet, mais simplement parce qu'ils les connaissent forcément et que ça s'inscrit dans l'évidence chronologique.
J'ajoute qu'à la page 336 Chevrier cite le poème "Le Pauvre diable" attribué à Baudelaire et paru en 1878 dans Le Figaro, mais sans s'apercevoir que le poème ne peut pas être de Baudelaire et surtout qu'il contient une réécriture de "Cocher ivre" réécrivant un passage de "Blaise et Rose" de Pommier : "- Clame, - Geint, -Brame... - Fin !"
Chevrier s'en tient à l'expectative : "On a attribué à Baudelaire, très tardivement", cela "résulterait d'un défi dans un salon" et il commente de manière : "poème effectivement filiforme, à l'image du pauvre diable qu'il a pris pour thème". Je rappelle que en 1878 nous sommes à l'époque où Champsaur et Mirbeau subtilisaient des manuscrits inédits de Rimbaud, où Rollinat parlait du Sonnet du Trou du Cul à des correspondants. C'est donc un point essentiel de l'histoire du rimbaldisme, qui intéresse en particulier la recherche éventuelle de gens ayant eu accès aux manuscrits de Rimbaud et les citant par malveillance.
Le poème "Blaise et Rose" est cité intégralement avec "Sparte" des pages 343-345, sans mise en relation avec les parodies zutiques. On passe directement ensuite à une sous-partie intitulée "Les sonnets monosyllabiques du XIXe siècle". Automatiquement, Chevrier change de sujet, il ne parle plus de Pommier. Rességuier et Daudet sont les modèles des sonnets zutiques avec quelques autres pièces à rapprocher. Chevrier ne fait pas remarquer que les mots des sonnets zutiques monosyllabiques sont volontiers repris à Pommier et la conclusion s'en tient à dire que les zutistes connaissaient le sonnet de Daudet et celui de Rességuier. Pire encore, il les fait fraterniser "dans le même esprit". Je cite :
 
    On peut penser que les auteurs de l'Album zutique, à la fin de 1871, ont prolongé dans le même esprit satirique le sonnet monosyllabique d'Alphonse Daudet dans Le Parnassiculet contemporain, et qu'ils n'ignoraient pas celui de Paul de Rességuier, ni l'ouvrage de Louis de Veyrières. Ainsi dans l'Album zutique, Rimbaud a écrit à la fois un sonnet monosyllabique et un sonnet dissyllabique.
 C'est un fait que Chevrier est passé à côté de l'argument important : Verlaine querellant Barbey pour son amour stupide des vers monosyllabiques de "Blaise et Rose", ce qui a entraîné Daudet à composer sur le modèle de Rességuier un sonnet monosyllabique contre Verlaine, dans une claire référence à la dispute de celui-ci avec Barbey d'Aurevilly. Et Chevrier a manqué l'identification systématique des citations de vers de Pommiers dans les sonnets de Rimbaud, Valade, Cros et d'autres.
L'édition de Cavallaro participe d'une fraude collective dont je suis la victime.
 
Et pour "de daines", j'attends toujours l'explication du français de l'expression "de chinois de daines", j'attends toujours qu'on m'explique qui a trouvé "de daines" après que Cervoni et Guyaux ait dit à tort que c'est ce que j'avais trouvé dans leur édition de 2009 des textes de Rimbaud. Et j'attends toujours l'étude graphologique discriminant un "d" et un "e", là où il y a un "o" et un "u", comme j'attends toujours l'explication pour laquelle dix-sept ans durant Murphy, Cornulier et Bardel ne lisaient en aucun cas "de daines" sur le manuscrit !
Il ne faut jamais attaquer la bonne foi, le gâtisme ou la bêtise. Ben, je suis désolé pour "outils" et "de daines", c'est bien un mélange de mauvaise foi et de bêtise. Qu'est-ce que vous voulez identifier d'autre ? On ne peut en parler sinon. Ah ! il faut se taire et admirer le coup bas.... Taisons-nous et laissons faire ! Ben non, c'est aussi une imposture intellectuelle, je l'écris ici noir sur blanc.

dimanche 23 août 2026

Le monostiche attribué à Ricard, quelques remarques de sourcier !

Comme pour les "Hypotyposes" et "Lys", les rimbaldiens n'ont pas cherché à identifier la source des parodies de Rimbaud sur une période de temps de cinquante sinon soixante-dix ans, puisque les poèmes de l'Album zutique sont connus du grand public depuis presque la Seconde Guerre Mondiale, depuis plus longtemps pour quelques privilégiés, et l'Album zutique lui-même a été publié sous forme d'un beau livre vers 1962. Il faut bien comprendre qu'il y a eu un véritable affolement des rimbaldiens et en particulier du très susceptible Steve Murphy en 2009 quand j'ai révélé qu'après lecture assez rapide des recueils de Belmontet, Silvestre et Ricard, deux contributions zutiques de Rimbnaud étaient des montages de citations authentiques de Belmontet, que "Lys" démarquait un unique poème très précis de Silvestre et le monostiche attribué à Ricard ressemblait au moins à un vers très précis du premier recueil publié par Louis-Xavier de Ricard. On cite deux vers pour avoir une phrase, mais le vers de Ricard à rapprocher est le suivant : "Croit que l'humanité marche dans le progrès". Il faut écarter l'attaque verbale "croit que", il reste alors les mentions communes "l'humanité" et "progrès", puis deux verbes qu'il est facile de rapprocher au plan du sens : "chaussait" reformulant "marcher dans".
Furieux que je refusais de reconnaître Rimbaud sur la photographie du Coin de table à Aden, Jean-Jacques Lefrère ne supportait pas également que je devienne rapidement un spécialiste de l'Album zutique. Il s'agit d'un ouvrage avec des contributions potaches, d'une entreprise collective qui suppose toute une sociabilité et tout un prestige de relations. Le biographe Lefrère qui n'avait aucun goût connu pour les poésies de Rimbaud était sensible aux expériences du Chat noir, au renouveau d'un groupe zutique autour de Charles Cros, aux Hydropathes, etc. Il a visiblement demandé à Teyssèdre de publier un livre sur le sujet à sa place pour me contrecarrer vu que j'annonçais d'autres publications, et après je ne sais pas comment l'expliquer, mais toujours est-il que Teyssèdre a pondu un livre auquel Pakenham et Murphy ont participé. Il est déjà assez connu, Murphy s'en vantant lui-même, que la biographie de Rimbaud par Lefrère est enrichie de telles juteuses collaborations.
Ceci dit, depuis 2009, tout se passe comme si la messe était dite pour le monostiche de Ricard. Teyssèdre a brodé quelques pages dans son livre, ce qui était une nécessité de son projet, il devait dire un mot sur tout et traiter lourdement de chaque poème. Bruno Claisse s'y est essayé aussi, en mettant cela anachroniquement en relation avec sa lecture de l'Adieu d'Une saison en enfer et des Illuminations. Claisse citait bien quelques autres passages de Ricard, mais sa critique restait essentiellement hors-sol. C'était assez spéculatif. Les éditeurs ou dictionnaires Rimbaud indiquent brièvement ma source et l'état de la question d'après Claisse et Teyssèdre et passent à autre chose, et c'est encore le cas de la notice au poème d'Adrien Cavallaro dans son édition en Folio classique de 2026.
J'ai déjà annoncé à plusieurs reprises que je reviendrais moi-même sur ce sujet qui malgré la source que j'exhibais posait encore certains problèmes de lecture.
J'avais très tôt indiqué que les rimbaldiens se contentaient de cette unique source évidente, alors qu'il était frappant que plusieurs vers justifiaient des rapprochements, tant Ricard assemble les mots humanité, progrès et d'autres parents dans une image de chemin vers l'avenir.
Puis, il y a une difficulté supplémentaire. Dans la décennie 1980, éventuellement au début de la décennie 1990, Jean-Pierre Chambon a publié un article autour des poèmes zutiques de Rimbaud et il a notamment fourni une lecture obscène du monostiche : le verbe "chausser" peut avoir un sens sexuel. Chambon ignorait bien évidemment la source que j'ai fournie en 2009. Or, de prime abord, ma source va dans le sens d'une confirmation de la lecture obscène, puisque dans la transposition "marche dans" correspond à "chaussait". En effet, si l'humanité marche dans le progrès, autrement dit met le pied dans le progrès, c'est que le progrès est un peu la chausse qui recouvre le pied de l'humanité, et c'est ce sens du verbe chausser qui est exploité comme équivoque sexuelle dans la lecture de Chambon.
Mais toutes les difficultés ne sont pas résolues pour autant. Par rapport à l'énoncé de Ricard : "[...] l'humanité marche dans le progrès", Rimbaud a ajouté "vaste" et "enfant". Il y a un saut qualitatif qui pose tout de même problème. Puis, j'ai du mal à cerner les dessous idéologiques d'une injure pareille. L'humanité violerait l'enfant progrès. Ce n'est pas très clair comme sarcasme. Evidemment, Verlaine a dit qu'il y avait plein de zolismes avant l'heure dans les poésies de Rimbaud, et c'est l'angle d'attaque qui a rendu célèbre en 1973 le duo de lycéens et futurs critiques rimbaldiens Marc Ascione et Jean-Pierre Chambon. Il faut ajouter qu'en 1869 à propos de l'Album des Vilains Bonshommes Verlaine avait dit que seules les obscénités seraient admises dans les contributions poétiques à ce modèle de recueil dont l'Album zutique est directement issu. Or, malgré tout, je ne peux m'empêcher de penser que l'équivoque obscène qui reste fort probable dans le passage de "marche dans" à "chaussait" a tout de même un côté validation secondaire de la transcription zutique quand le vrai propos du poème, la vraie logique présidant à l'énoncé serait tout autre et en rien obscène ! En effet, on a plutôt l'impression que l'humanité est comme une mère qui met des chaussures au pied de son enfant Progrès, et que l'équivoque sexuelle se surimpose à tout ça comme un second plan de lecture, plus drôle mais moins intéressant.
Et c'est pour ça que je ne me sentais pas complètement à l'aise avec l'explication univoque du monostiche.
J'avais au moins la présence des mots "vaste" et "enfant" pour justifier d'approfondir les recherches de sourcier. Puis, ma connaissance des vers de Ricard m'avait fait prendre conscience d'un autre problème. La proposition : "l'humanité marche dans le progrès", n'est pas une invention de Ricard lui-même. Il s'agit d'un poncif. Dans l'avertissement "Au lecteur" de sa nouvelle "L'Elixir de longue vie" qui est datée en conclusion d'octobre 1830, Balzac écrivait déjà ceci : "La société humaine, qui marche, à entendre quelques philosophes, dans une voie de progrès, considère-t-elle comme un pas vers le bien l'art d'attendre les trépas ?" On comprend le glissement équivoque quand Ricard réduit "dans une voie de progrès" à "dans le progrès". Mais, justement, avec cette citation de Balzac, on voit le fond du problème. Le sens du poncif est plus précisément que l'humanité marche vers le progrès, en vue du progrès. Le monostiche de Rimbaud exploiterait la maladresse de formulation de Ricard en imaginant une humanité qui piétine le progrès lui-même en quelque sorte. Or, il faut prendre le temps de lire tous les poèmes de Ricard, au moins ceux que Rimbaud pouvait connaître en 1871, celui sur la Pologne et les deux premiers recueils en gros.
Le rapprochement le plus manifeste que j'ai trouvé concerne le premier recueil Les Chants de l'aube et il faut apprécier que l'image de l'aube rejoint clairement la symbolique d'une marche providentiel au progrès. Mais, à la lecture du recueil, on se rend compte que l'humanité n'est pas toujours mise en scène de la même manière : elle peut elle-même marcher dans la voie du progrès, mais parfois elle est décrite comme aidant le progrès à advenir, c'est le progrès lui-même qui marche. Et il faut élargir la perspective avec les termes qui sont des équivalents du progrès : l'aurore, la Liberté, etc.
Le recueil Les Chants de l'aube a été publié en 1862 chez l'éditeur Poulet-Malassis. Le document peut être consulté en fac-similé photographique sur le site Gallica de la BNF, mais il s'agit d'une reproduction de très mauvaise qualité. Les vers cités en épigraphe sont souvent illisibles et les conditions de lecture sont désastreuses dans l'ensemble. Il s'agit pourtant d'un volume conséquent de plus de quatre cent pages avec des parties en prose.
En position liminaire, le sonnet "Amour", qui n'est pas sans lien avec le sonnet "Monsieur Prudhomme" de Verlaine ("Père et mère à la fois"), offre dans son dernier tercet une illustration immédiate de la métaphore providentielle qui est le message du recueil poétique :
 
Il est temps qu'aujourd'hui se lève ton aurore,
Et que l'humanité, comme un Memnon sonore,
Exhale un chant vainqueur aux premiers de tes feux !
C'est l'aurore elle-même qui trace un chemin et non l'humanité pourtant citée. Celle-ci accompagne l'ascension de l'aurore d'un "chant" qui finalement peut correspondre au verbe rimbaldien : "l'humanité chaussait d'un chant vainqueur la vaste aurore de l'amour."
Ricard poursuit par une "Préface dédicatoire aux jeunes filles". Le premier paragraphe, sous le mode interrogatif, se termine par la mention d'une "nouvelle humanité", mais les demoiselles ne sont pas invitées que leur marche arrive à son terme, elles sont invitées à se détournées des futilités du bal, etc., pour comprendre que "nous sommes enfin arrivés à une de ces époques transitoires qui inaugurent, dans l'histoire universelle, une nouvelle civilisation, et pour ainsi dire, une nouvelle humanité". L'expression "nous sommes arrivés" suppose certes qu'elles accompagnent une marche, mais il n'en reste pas moins qu'elles sont invitées à une prise de conscience sans quoi la marche ne serait rien.
La lecture d'ensemble du recueil demande un certain courage, mais reportons-nous à la Table des matières aux pages 421 et 422. Il y a une première partie intitulée "L'ouverture, poème en neuf motifs" avec dix parties, une introduction intitulée "A Elle", puis les neuf motifs. Nous avons une deuxième partie intitulée "Epîtres aux jeunes filles" avec un "Préambule" et deux "épîtres". Ensuite, nous avons une troisième partie intitulée "Nouvelle bibliques" avec deux textes : "La Naissance d'Evah", réintitulé "La Création de la Femme" dans le corps de l'ouvrage, et "La Chute du Premier Homme". Il s'agit cette fois de récits en prose. Je vous avoue manquer de courage dans l'immédiat pour relire la préface, les épîtres et les nouvelles bibliques. Et enfin nous arrivons à la quatrième partie qui est précisément le poème "L'Egoïste ou la leçon de la mort" qui est composé d'un appel "Aux jeunes gens", puis de trois parties appelées "pauses". Ce poème est dédié à Antony Deschamps, le poète romantique et le meilleur poète à mon sens entre les deux frères Deschamps. Le recueil de Ricard datant de 1862, je remarque qu'en 1860 dans son recueil Colifichets Pommier a publié un poème en vers de trois syllabes qui s'étend sur de très nombreuses pages et qui s'intitule "L'Egoïste", et il me semble que quand j'ai lu l'ensemble des poésies de Pommier je suis tombé sur des vers intéressant à confronter à "L'Egoïste" de Ricard, à moins que ma mémoire ne m'ait joué des tours et que je n'avais en main que le rapprochement de deux longs poèmes au même titre et quasi contemporains. Je reprendrai plus tard la lecture des recueils de Pommier, poète dont je vais reparler plus bas de toute façon.
Ricard dénonce le vice, l'orgie. En gros, il défend les valeurs morales tout en étant contre le clergé, l'Eglise et indifférent aux fables des religions monothéistes. Avec maladresse, il se dit prêt à accepter l'homme d'église et sa foi, du moment que celui-ci se plie à l'idéal de vie laïque que prône Ricard, du moment que l'homme d'église n'accorde aucune importance à sa foi en-dehors d'une exigence d'amour du prochain. Il faut avouer que Ricard a une certaine candeur dans le débat. Différent sur la débauche, Ricard célèbre comme Musset le coeur. Anticlérical, il célèbre l'idéal de la charité, il le dit en toutes lettres. Invitant le jouisseur à se ressaisir, Ricard développe une image étonnamment parallèle à celle du monostiche rimbaldien. S'il ne se reprend pas, le jouisseur va glisser sur une pente qui est celle du suicide qui, "Ainsi qu'une nourrice endormant son enfant, / [...] / Soudain balancera la pauvre âme qui souffre[.]" L'humanité n'est pas sadique d'évidence dans le monostiche zutique où l'interprétation demeure flottante.
Il est question de la Liberté qui se lève, de femmes qui demandent l'égalité dans la condition humaine et au "banquet humain". Ricard module alors une variante du poncif : "le genre humain, incertain un moment, / Va prendre vers le bien son acheminement". Face à ce spectacle, les oisifs sont invités à prendre part avec courage au destin.
Nous passons ensuite à la composition "L'Egoïste" même composée de trois séquences appelées "pauses".
Une épigraphe rappelle le patronage primordial de l'écrivain oublié Népomucène Lemercier.
Le genre humain est lui-même une aurore sombre, ce qui justifie que tantôt l'image soit du parcours des valeurs, tantôt de l'humanité même.
Le poète commence par exhorter aux Erreurs de fuir. Et il mentionne alors ceux qui s'opposent au progrès dans des vers qui, encore une fois, sont une variante de notre poncif :
 
Tous ceux, - dont l'intérêt et le timide esprit,
Combattant du progrès la marche triomphante,
Leur opposent en vain leur colère impuissante ; -
S'écriront, arrogants : "Nous vous l'avions bien dit !"
 Je rappelle que le vers source que j'exhibe est un propos tenu non par le poète personnifiant la pensée de Ricard, mais précisément par ces gens combattant le progrès. Je rappelle aussi que le monostiche de Rimbaud est conjugué à l'indicatif imparfait et suppose donc que l'adoption du progrès par l'humanité appartient au passé, ce qui contredit l'optimisme volontaire des poèmes de Ricard.
Ces donneurs de leçons formulent avec ironie le principe qu'a exhibé Ricard dans son poème liminaire "Amour" :
 
Pourquoi prendre en amour cette race éphémère ;
Et la vouloir guider dans la route du bien ?
Je ne commente pas la symétrie grammaticale évidente : "dans la voie du progrès" (philosophes cités par Balzac) "dans le progrès", "dans la route du bien". Je fais tout de même remarquer une astuce. Anticlérical, Ricard met le Seigneur de son côté en décrivant des réactionnaires qui pensent que Dieu dédaigne le genre humain et ne veut pas de l'amour entre les hommes. Ricard s'est senti subtil d'établir un tel dispositif.
L'indifférence de l'égoïste doit être la bonne philosophie pour ces gens. Et Ricard cherche ceux parmi ces gens qui peuvent être sauvés en s'écriant : "Pourquoi donc au progrès refuser vos secours ?" Nous avons ici une mention intéressante du progrès en tant qu'enfant à secourir soit paternellement, soit maternellement. Ces gens répondent ne pas s'intéresser à la "pauvre race humaine", ce qui est paradoxal vu qu'ils en sont une composante, mais on voit ainsi qu'on peut mettre sur le même plan les notions de Liberté, Progrès et Humanité. Pour l'égoïste, ce ne sont que des "mots sonores et vides". Le poète oppose alors l'idée suivante que, si l'indifférence est la clef du bonheur, il y a bien une inquiétude qui travaille les coeurs et les âmes. Et Ricard annonce l'imminence d'un temps nouveau et heureux, l'achèvement de la Révolution française si on lit entre les lignes. Et il affirme : "l'humanité n'en marchera pas moins" avec une variante dans la conjugaison du verbe à l'indicatif futur simple.
Vous voyez qu'on est loin d'un simple rapprochement aux deux vers que tout le monde cite après moi. Et on dirait bien que personne n'a pris la peine de lire les recueils de Ricard, plume en main, depuis 2009.
Ensuite, on peut penser à l'idée de confort du verbe "chausser" avec cette idée d'une "race humaine" qui "dans le bien éten[d] son domaine". Ricard enchaîne alors avec la célébration imagée de la Révolution française en demandant si alors l'humanité n'était pas belle. Le poème est conçu comme un dialogue entre le poète et l'égoïste, et s'ensuite une joute verbale en répliques à base de vers courts qui se termine par un appel du poète à l'avènement de la Raison avec une initiale majuscule. L'Egoïste va contester cette allégorie de la Raison. Cela commence par un long déni des représentations des poètes et cela se poursuit par le passage où figure les deux vers clefs d'un rapprochement avec le monostiche zutique. J'opte pour une citation plus étendue qui remettra nos deux vers en contexte, en précisant l'idée dominante d'un destin déjà écrit auquel il faut se résigner, ce qui est à comparer à plusieurs poèmes de Lamartine et Vigny notamment :
 
Prends en pitié celui qui consacre ses heures
A faire triompher lentement ses pensers
Et, combattant toujours, gaspille les meilleures
Dans les rêves ardents de projets insensés !
 
Prends en pitié ce fou, qui se pensant un sage,
Croit que l'humanité marche dans le progrès ;
Eh ! quoi donc ! dites-vous qu'en tournant dans sa cage,
L'écureuil prisonnier marche dans les forêts ?
 
Ah ! rêveurs ! songe-creux ! dont l'inexpérience
Aspire à réformer les lois du monde entier ;
Sachez que la Raison n'est que l'Indifférence,
Et que l'humanité n'avance pas d'un pied.
 Quand on cite en contexte nos deux vers, on se rend immédiatement compte que Teyssèdre, Claisse ou Cavallaro parlent un peu vite de l'ironie du monostiche de Rimbaud à l'encontre de l'idéalisme niais de Ricard. Cela semble plus compliqué que la présentation qu'on vous en fait.
Ces vers que j'ai cités sont les derniers du premier mouvement appelé paradoxalement "pause".
Prenons la table des matières à nouveau. Après ce long morceau "L'Egoïste", nous avons une section de "Poésies diverses", dont le morceau "Les Deux Prières" adressé à Belmontet. Il y a ensuite une section de quatre épîtres dont une à Théophile Gautier et une autre sur les thèmes de la Liberté et du Progrès. Il y a ensuite la partie "Le Roman d'un poète" composé de plusieurs parties en vers. Puis il y a une nouvelle partie composé d'un poème en trois pauses, "Le Temple de la Poésie", et enfin deux fragments, puis quelques Notes.
Il faut poursuivre l'enquête, mais le vers sur le fait de porter secours au progrès remet sur la table la lecture d'une humanité attentive à mettre de bonnes chaussures au pied de son enfant, tandis que l'imparfait du poème de Rimbaud pourrait plutôt se teinter d'ironie amère que de pur sarcasme. Ricard a adhéré à la Commune et il est revenu à Paris un temps avant 1873, mais je ne maîtrise pas les données sur cette période de sa vie. Au-delà de 1873, il s'éloigne pour Montpellier.
Enfin, je souhaitais aussi revenir sur un point particulier. Ricard a répondu aux mensonges de Barbey d'Aurevilly contre les parnassiens en expliquant que l'envoi de Pommier avait été refusé à cause d'une inconvenance qui passait par la croisée ouverte d'une scène de bal. Le motif de la croisée ouverte a son importance dans "Les Chercheuses de poux" et c'est un motif traité par Dierx dans au moins un poème de son recueil de 1879 Les Amants. J'aimerais bien identifier le poème de Pommier qui a été refusé. Il y a peut-être une piste à creuser.
Dans l'Album zutique, le monostiche vient avant la déferlante de vers courts souvent d'une syllabe à la manière de Pommier. Daudet était une cible zutique clef également. Il me semble assez évident que Rimbaud a dû être mis dans la confidence de polémiques entre parnassiens et opposants tels que Barbey d'Aurevilly, Daudet et donc Pommier. Il y a peut-être des pépites à côté desquelles nous passons.