mardi 10 février 2026

Le problème d'Alexandre Dumas fils

Je reviens ici sur un sujet que la critique rimbaldienne ne prend pas au sérieux, alors que les historiens si !
Rimbaud a adhéré à la cause de la Commune en 1871. Celle-ci a été réprimée violemment lors de la Semaine sanglante, et les vainqueurs ont dit les pires horreurs sur les communards, ont montré une absence totale d'émotion pour les massacres des Versaillais. Or, la plupart des écrivains reconnus de l'époque ont exprimé publiquement leur haine de la Commune, avec des cas paradoxaux comme George Sand. Les rimbaldiens connaissent ces éléments, mais ils ne les prennent pas tellement en compte. Dans le cas du poème "Les Corbeaux", j'ai insisté sur la valeur stratégique des rimes. Il y a un lien évident avec la composition sans doute quasi contemporaine du "Bateau ivre" entre le couple rimant ; "Mât perdu dans le soir charmé" / "fauvettes de mai" et le couple "crépuscule embaumé" / "papillon de mai". Pour Yves Reboul, ce lien n'a aucun intérêt, tandis que Murphy l'exploite du côté d'une lecture farfelue où les corbeaux seraient une métaphore des curés, lecture qui ne convient ni au déroulé du poème ni à l'interprétation livrée par Verlaine, mais qui est soutenue par d'autres rimbaldiens comme Christophe Bataillé et Alain Vaillant, alors que la lecture de bon sens a été fournie par Verlaine d'un "poème patriotique, mais patriotique bien", le "mais" de la lecture verlainienne reprend bien sûr le "Mais" qui structure le poème de Rimbaud : "Mais, saints du ciel, en haut du chêne[...]" Il est clair que le vers "Pour que chaque passant repense" a un aspect bouffon au plan des assonances nasales couplées à des allitérations en "s" : "PassANt repENse". Le vers prend la forme ampoulée satirique d'un discours officiel. Et le patriotisme bien est dans le dernier sizain avec la mise en avant des morts de la Commune. La lecture d'Yves Reboul identifie toutefois plutôt dans le dernier sizain le groupe de ceux qui, considérant leur défaite, préfèrent se réfugier dans la poésie inoffensive des idylles : "ceux qu'au fond du bois enchaîne / La défaite sans avenir." Mais cela n'en réduit pas à néant le lien par les rimes au "Bateau ivre" et surtout, dans la foulée, j'ai fait remarquer que la rime "chaîne" / "enchaîne" du sizain final reprenait exactement une rime du sizain final du poème "Plus de sang" de Coppée daté d'avril 1871 et paru en plaquette à l'époque.
Je cite ce dernier sizain :
 
Dis-leur cela, ma mère, et, messagère ailée,
Mon ode ira porter jusque dans la mêlée
          Le rameau providentiel,
Sachant bien que l'orage affreux qui se déchaîne
Et qui peut d'un seul coup déraciner un chêne,
           Epargne un oiseau dans le ciel.
 
 L'orage joue le rôle des corbeaux, sachant que "corbeaux délicieux" de Rimbaud vient d'un quatrain aux "éclairs délicieux" de Marceline Desbordes-Valmore, et il "épargne un oiseau dans le ciel" comme Rimbaud invite les corbeaux à ménager les "fauvettes de mai".
La mère est la France elle-même, le poème de Coppée s'ouvre sur cette adresse : "Ô France !" La première rime du poème de Coppée est "tuerie"/"patrie", et ce dernier mot renvoie à l'idée du "patriotique" du commentaire verlainien du poème. Le poème "Plus de sang" comme son titre l'indique est une invitation à faire la paix qui s'adresse à la fois aux communards et aux versaillais, le mot "paix" ayant plusieurs occurrences dans le poème lui-même.
La situation est celle d'un "massacre aux cent voix furieuses" ce qui témoigne d'un contexte différent mais visuellement comparable à celui du poème "Les Corbeaux" avec les corbeaux qui s'abattent sur les hameaux désolés, et on retrouve le même nombre "cent" dans le poème "La Rivière de Cassis" qui est lui aussi en sizains : "la voix de cent corbeaux..."
Coppée se plaint que le "crachement hideux des mitrailleuses" couvrira ses "cris haletants", tandis que les corbeaux, "bonne voix d'anges" pour citer à nouveau "La Rivière de Cassis", sont célébrés par le poète comme le "crieur du devoir" ou une "Armée étrange aux cris sévères". Dans "Plus de sang", Coppée joue justement sur la formule si présente dans l'hebdomadaire Le Monde illustré : "Fais ce que dois" en la plaçant à la rime : "On va me désigner du doigt" mais le poète "Aura du moins fait ce qu'il doit." On retrouve cela avec l'expression "crieur du devoir" dans "Les Corbeaux", sachant que l'expression Fais ce que dois sert de titre à la pièce en un acte de Coppée qui a été publié à la mi-octobre 1871 dans le journal Le Moniteur illustré ou officiel, qui a été jouée à la mi-octobre à Paris, à l'Odéon je crois, et qui a été d'emblée la cible de railleries dans l'Album zutique. Coppée dans "Plus de sang" s'identifie à un oiseau et il commence par faire la morale aux communards. Coppée "raille" le "drapeau rouge" dit-il en toutes lettres. Quand on suit le déroulé du discours sur plusieurs sizains, Coppée dénonce exclusivement les communards comme fauteurs de la guerre civile, il ne fait pas de discours à part pour les versaillais et plaint les gens non communards prisonniers dans la ville. Le discours de paix général entre les antagonistes est finalement de pure forme. L'auteur a choisi son camp. L'antépénultième sizain est significatif et rappelle le poème "La Grève des forgerons" avec son appel à reprendre les marteaux pour travailler. Et l'avant-dernier sizain a lui-même un propos significatif, puisqu'il invite le peuple renonçant à la guerre civile à devenir un "flot qui monte" pour "furieux" faire une guerre "fratricide" à un niveau supérieur en allant prendre une bonne revanche sur les Prussiens au-delà du Rhin, prétexte de guerre assez gratuit puisqu'il n'est rien dit des territoires de l'Alsace-Moselle dont la perte allait bientôt être officialisée.
J'ai un peu de mal à comprendre pourquoi les rimbaldiens ne font aucun cas des échos évidents entre "Plus de sang" et "Les Corbeaux", puisque ce dédain concerne à la fois la lecture d'Yves Reboul et la lecture de Steve Murphy et d'autres contributeurs de la revue Parade sauvage.
Tout se passe comme si la plaquette de Coppée ou sa pièce de théâtre Fais ce que dois n'avaient pas été d'une grande actualité littéraire au moment où Rimbaud composait "Les Mains de Jeanne-Marie", "Le Bateau ivre", "Les Corbeaux", etc. Il y a la même rime "enchaîne"/"chêne" entre des poèmes tout en sizains, oui bon et alors ? se disent les rimbaldiens. Je trouve ça étrange. Un problème similaire se pose avec "Les Mains de Jeanne-Marie". Le poème parodie "Etudes de mains" de Théophile Gautier, mais aucun rimbaldien ne relie cela à la publication au même moment par Gautier du livre Tableaux du siège qui contient en son début quelques remarques cinglantes contre les communards et qui commence par une célébration éplorée de la Madone de Strasbourg. Rimbaud n'a parodié un poème du recueil Emaux et camées que parce que c'est un modèle de poème typiquement parnassien de l'un des poètes les plus en vue du siècle. Le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" est daté de "février 1872", ce qui nous rapproche de l'actualité du procès des femmes de la Commune, et notamment de Louise Michel. On en parle dans la presse entre décembre 1871 et février 1872 si je ne m'abuse. Quant à la rime "usine"/"cousine", il y a là encore une coïncidence de date, puisque, même si la pièce est plus ancienne, Glatigny fait jouer sa comédie Vers les saules sur les planches d'un théâtre parisien en mars 1872 même. Rimbaud a pu lire la pièce avant sa représentation en mars, mais le quatrain qui contient la rime "usine"/"cousine" a été ajouté par Verlaine au manuscrit autographe initial, en même temps que la mention de date : "Fev. 72", ce qui fait que le poème initial peut dater de février sous sa forme autographe donc, tandis que les quatrains ajoutés pourraient venir de mars. Ceci dit, la pièce n'était pas inédite, il suffisait que Rimbaud sache qu'elle était annoncée sur les planches en février pour penser à la relire. Or, là encore, les rimbaldiens sont d'une radicale indifférence à cette coïncidence de rime entre "Les Mains de Jeanne-Marie" et la comédie Vers les saules, coïncidence qui ici se précise en contexte daté. 
Un problème similaire se pose avec Alexandre Dumas fils.
Dans "Alchimie du verbe",  Rimbaud cite de manière fragmentée le héros masculine du roman d'Alexandre Dumas fils La Dame aux camélias et cela s'accompagne d'une description de son intrigue. Là encore, les rimbaldiens agissent avec une indifférence qui défie la raison. Ils réagissent passivement à partir du patrimoine littéraire parvenu jusqu'à eux et non en fonction de l'actualité littéraire de 1873.
Alexandre Dumas fils est un écrivain inférieur à son célèbre père qui a eu un succès tout de même important à ses débuts avec le roman La Dame aux camélias. Mais ce roman date de 1848 et son adaptation théâtrale de 1852. Cela est loin de 1873. Or, il faut aller plus loin. Alexandre Dumas fils est un auteur d'une certaine notoriété malgré tout en 1873, et son père décédé ne le renvoie plus au second plan si on peut dire. Le roman La Dame aux camélias s'inspire de faits vécus par Dumas fils, et là les rimbaldiens savent le prendre en considération pour envisager la perfidie de la mention du héros masculin du roman dans "Alchimie du verbe", mais tout s'arrête là. Or, Rimbaud et Verlaine en juin 1873, époque probable sinon approximative de la rédaction de "Vierge folle", vivent à Londres et se rendent régulièrement au théâtre, et il y avait une actualité de représentations de pièces de Dumas fils à ce moment-là dans la capitale anglaise. Mais ce n'est pas tout. Même si aujourd'hui le seul titre de gloire de Dumas fils dont nous avons conservé la mémoire c'est son roman La Dame aux camélias, à l'époque Alexandre Dumas fils est un auteur de théâtre à succès, et il arrive à faire parler de lui par les aspects polémiques de son théâtre. Dumas fils s'intéresse à la condition féminine et aux enfants illégitimes, suite à ce qu'il a vécu lui-même dans son enfance. Il y a deux pièces connues de Dumas fils qui sont Le Fils naturel et Un père prodigue, mais il y a ensuite plusieurs pièces sur les femmes, et en 1872 une association féministe publie un recueil de citations militantes d'Alexandre Dumas fils, citations prises dans son théâtre notamment, qui s'intitule La Question de la femme, et justement le nom Dufour employé à côté des mentions "Armand" et "Duval" dans "Alchimie du verbe" fait partie du nom composé Arlès-Dufour de l'un des deux membres fondateurs de cette association. Croyez-vous que cela intéresse un instant les rimbaldiens ?
Enfin, j'en arrive au fait macroscopique. Alexandre Dumas fils a écrit des torrents d'injures contre les communards et notamment sur les femelles de la Commune auxquelles il refuse le titre de femmes. Ce point est très bien connu des historiens. Vers 1970 ou 1972, Paul Lidsky a publié un livre Les Ecrivains contre la Commune où il cite les nombreux propos infamants des écrivains reconnus de l'époque, et il citait en particulier les textes d'Alexandre Dumas fils. Actuellement, sur les présentoirs de libraires, nous avons un nouveau livre de Michel Wynock sur la Commune où il évoque lui aussi les écrits de Dumas fils en rappelant que sa lettre fut publiée dans le journal Le Figaro. C'est au moins le deuxième livre de Wynock sur la Commune, puisque je possède son livre Les Communards écrit avec Jean-Pierre Azéma. Ce n'est pas l'historien de référence sur la Commune, mais Wynock fait partie un peu de l'équipe consensuel d'historiens avec Berstein, Milza, etc., qui publiaient des histoires de la France en plusieurs tomes au Seuil dans les années 80. Il s'agit donc d'une acclimatation auprès du grand public d'une lecture de la Commune où les écrits de Dumas fils ont désormais un relief. En réalité, la lettre initiale a été publiée sous forme de plaquette, mais à partir du 17 ou du 18 août 1871 le journal Le Figaro a annoncé une rubrique "L'Autographe" qui commencerait en septembre qui contiendrait plein de fac-similés autographes et des transcriptions de plusieurs lettres de 1871 à valeur historique, et la lettre qui fit tant de bruit de Dumas fils était mentionnée comme l'un de ces documents à venir.
Cette lettre a été suivie d'une autre de la part de Dumas fils, et ces lettres ont cristallisé l'attention à l'époque. Et il y a eu des lettres en réponse de gens indignés par les propos de Dumas fils. Et quand on les lit, on se rend compte que, non seulement "Vierge folle" peut répondre à Dumas fils sur La Question de la Femme, mais que l'alinéa bref "Il faut être absolument moderne" est l'exact équivalent d'un alinéa : "Il faut être de son temps" de cette dispute, que la phrase : "La vision de la justice est le plaisir de Dieu seul" fait écho aux railleries à l'encontre de Dumas fils qui osait écrire qu'il n'allait pas rappeler son devoir de justice à Dieu lui-même.
 Dumas fils est explicitement convoqué dans "Alchimie du verbe", mais les rimbaldiens s'en tiennent à Dumas fils, le fils d'un père célèbre uniquement célèbre pour son roman La Dame aux camélias. Circulez, il n'y a rien à voir...

lundi 9 février 2026

Voringhen ou Voringhem ?

Dans mon précédent article, j'essayais de circonscrire les problèmes d'onomastique dans le cas du poème "Dévotion". Pour "Circeto", je remets sur le métier l'hypothèse de Fongaro d'une corruption pour le nom de la déesse "Derceto", parce que je ne vois pas l'intérêt littéraire de la création gratuite "Circeto". Pour "Léonie Aubois d'Ashby", j'adhère forcément à l'idée d'un équivalent féminin du Richard Cœur de Lion qui apparaît dans le roman Ivanhoé de Walter Scott, "Léonie" se lie à "Lion", tandis que la mention "Aubois d'Ashby" est une référence transparente, pour qui y songe, au bois à proximité du tournoi raconté dans le roman de Walter Scott. Pour "Lulu", il s'agit d'évidence d'un surnom louche d'époque avec éventuellement une référence au personnage d'époque de la Femme-canon qui en réalité était jouée par un homme. La qualification de "démon" de "Lulu" invite à penser à un surnom d'un personnage familier et non d'un personnage d'une certaine notoriété publique. Le nom "Lulu" est intéressant pour ses connotations en gros. Enfin, il y a le nom "Louise de Vanaen de Voringhem" où deux idées sont sur la table, celle de Claude Zissman relayée par Yves Reboul d'une allusion voilée et travestie à "Louis Forain", celle d'une création sur le modèle de Louise de la Vallière, célèbre maîtresse de Louis XIV qui, rejetée, a fini en religion dans un couvent en Louise de la Miséricorde. Je n'arrive pas à progresser sur le nom "Vanaen" qui n'est pas un nom flamand apparemment. Le nom "Vanaen" a l'air de sortir de nulle part à tel point qu'on peut se demander si le manuscrit a été correctement déchiffré. Enfin, j'en arrive au nom "Voringhen". En flamand, les noms de localité se finissent plutôt par "-nghem" que par "-nghen". J'ai fait une recherche sur le net du nom "Voringhem" et je ne rencontre pas ce nom de lieu dans les résultats. Je dois me contenter d'un résultat approchant avec le nom de ville "Moringhem", commune du Pas-de-Calais. Dans la section "Histoire" de la page Wikipédia consacrée à cette commune, je relève la mention "Baudoin de Moringhem" qui nous rapproche de la formule "Louise... de Voringhen", mais ça reste bien lâche.
Je suis passé ensuite à une recherche du nom "Voringhen" et cette fois je découvre que le nom de lieu existe en tant que tel, mais dans le domaine allemand. Il faut ajouter le tréma sur le "o" et nous avons une ville de Bavière. Nous sommes dans le sud de l'Allemagne, ce qui nous rapproche, mais il faut raison garder, de la localisation de Stuttgart dans le Bade-Wurtemberg. Stuttgart et Vörignhen sont deux lieux plutôt éloignés l'un de l'autre malgré tout, et on ne voit pas bien pourquoi Rimbaud irait cité cette ville qui ne correspond pas aux endroits en Allemagne où nous savons qu'il s'est rendu effectivement. Malgré tout, on a toujours dit que Rimbaud avait créé un nom à consonance flamande "Vanaen de Voringhem", alors qu'en fait malgré l'écho de l'amorce "Van" avec la préposition néerlandaise "Van" qui figure souvent dans les noms "van Beethoven", "Vanderaerden", etc., "Vanaen" ne sonne pas clairement comme un nom néerlandais, alors que "Voringhen" n'a pas un clair suffixe flamand, sous réserve que le manuscrit ne portait pas plutôt un "m" final. Mais "Vanaen" ne fait pas non plus allemand. Pourquoi Rimbaud se serait-il trompé sur le suffixe néerlandais "-nghem" ? Ce serait bien maladroit de sa part.

dimanche 8 février 2026

Problèmes d'onomastique dans "Dévotion"

Le poème "Dévotion" est un bon exemple de poème où on désespère d'en contrôler la ligne du sens à partir d'une vérification manuscrite. Pourquoi le ou les manuscrits de "Dévotion" et "Démocratie" n'ont jamais refait surface ?
Le poème "Dévotion" a été définitivement fixé par sa publication initiale, puisque le manuscrit n'est jamais parvenu jusqu'à nous.
Or, ce poème est assez bref, il tient en huit brefs alinéas dont six sont particulièrement concis. Les trois premiers alinéas sont construits autour de noms énigmatiques, et parmi les deux alinéas plus longs il y a une célébration d'un autre personnage mystérieux puisque son nom ne renvoie à aucune référence littéraire précise.
Antoine Fongaro a depuis longtemps proposé de voir dans "Circeto" une erreur de transcription pour la déesse "Derceto" qui est citée par Michelet dans La Bible de l'humanité et elle est citée par Flaubert dans son roman Salammbô : "Derceto, à figure de vierge, rampait sur ses nageoires". Fongaro disait à l'époque sans raison solide que Rimbaud avait forcément lu Salammbô, mais désormais la lettre de Rimbaud à Jules Andrieux de juin 1874 lui donne raison. Le rapprochement est plus frappant avec La Bible de l'humanité à cause, comme le précisait Fongaro, de la mention "grasse comme le poisson". Derceto est appelée le "Poisson-Femme" par Michelet qui la décrit comme une Vénus de Syrie qui symbolise la fécondation, ce qu'accompagne une évocation des "grasses villes aux ports malodorants" où "le Phénicien" "rêve l'infini de la marée". Le seul problème vient de la précision "des hautes glaces" dans le poème de Rimbaud.
Cette hypothèse n'a jamais été prise au sérieux par les autres rimbaldiens, Reboul et Claisse y compris. Bruno Claisse propose de lire "Circeto" comme un mot-valise où il faudrait identifier la référence au cétacé pour "ceto", ce qui peut s'entendre, mais aussi la référence à la Circé de L'Odyssée, ce qui n'arrive pas du tout à s'imposer. Pourquoi songer à "Circé" ? "Circeto", on enlève "to", on lit "Circé", c'est un peu gratuit.
Précisons que l'alinéa de célébration à "Circeto" procède de la parole de défi de l'alinéa qui précède : "Aussi bien à tout culte en telle place de culte mémoriale et parmi tels événements qu'il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux."
C'est immédiatement après cet alinéa que Rimbaud fournit une illustration aléatoire du moment : "Ce soir à Circeto [...]" Derceto correspond bien à un culte quelconque qu'on peut tirer d'une énumération de cultes dans Salammbô ou que Michelet décrit plus précisément. En fait de "vice sérieux", on a droit à une célébration d'une déesse dite de "l'amour inférieur" par Michelet, avec une image farce de "Poisson-Femme" et un sujet gras de la "fécondation". Il va de soi que Rimbaud précise sa divinité avec le complément "des hautes glaces" et bien sûr la mention : "enluminée comme les dix mois de la nuit rouge". Rimbaud semble bien envisager une baleine polaire coiffée du nom d'une divinité syrienne. La parenthèse favorise cette identification à la baleine, parenthèse qui renvoie bien aussi à l'idée de fécondation bien grasse : "(son cœur ambre et spunck)", "spunck"étant un autre mot rare qui mérite toute une attention lexicologique particulière dans ce poème de Rimbaud.
Dans son livre Rimbaud dans son temps (Classiques Garnier, 2009, p.342-360), Yves Reboul a publié un article intitulé "Quatre notes sur Dévotion". La deuxième note félicite Fongaro pour une tout autre intervention sur ce poème et il félicite Bruno Claisse pour une intervention non sur "Circeto", mais sur "Léonie Aubois d'Ashby".
Commençons par "Léonie Aubois d'Ashby". Claisse a identifié une référence explicite au roman Ivanhoé de Walter Scott, mais Reboul fait cruellement remarquer qu'il n'a rien su en faire au plan du sens. Claisse se contente de cette interprétation dérisoire : "Aubois d'Ashby" "dit assez la désuétude". Avec raison, Reboul fait remarquer que le prénom "Léonie" cache la référence au personnage important du roman de Scott, Richard Cœur de Lion. Le "bois d'Ashby" côtoie le lieu du tournoi dans le roman, et dans l'expression de Rimbaud la sorte d'épithète homérique "Aubois d'Ashby" sert à préciser le profil de "Léonie" précisément, donc "Léonie Aubois d'Ashby" est un équivalent féminisé de Richard Cœur de Lion. J'ajoute un lien du mot "Cœur" dans le nom du héros anglo-normand avec la parenthèse "(son cœur ambre et spunck)" qui précise quoi penser de "Circeto". J'effectue ce rapprochement même si le mot a le sens de "courage" dans le cas du personnage historique mentionné par Walter Scott.
Yves Reboul va prétendre identifier "Léonie Aubois d'Ashby" à Paul Verlaine à partir d'une lecture à clefs qui me paraît tout de même problématique, puisqu'elle ferait de "Dévotion" une "private joke" à laquelle les lecteurs ne sont pas conviés...
Reboul suppose que le poème a été composé au moment où Verlaine, libéré de prison, se trouve en Angleterre, ce qui ne va pas du tout de soi. Surtout, si "Dévotion" est censé faire partie des manuscrits remis à Verlaine en février 1875, après une relative mise au net en compagnie de Germain Nouveau en janvier 1875. Richard Cœur de Lion avait une sœur qui s'appelait Mathilde et Verlaine appelle parfois amoureusement sa femme prénommée Mathilde "ma sœur". Là encore, le rapprochement est forcé. Et surtout, le poème ne mentionne pas de Mathilde. Il y a une investigation qui se vit en-dehors du poème et qui n'y ramène pas.
Pour "Lulu", Reboul ne mentionne pas la référence à la femme-acrobate ou femme-canon des cirques qui était en réalité un homme. Il rejette l'idée que la mention avec initiale en majuscule "les Amies" puisse faire référence au recueil de ce titre de Verlaine.
Pour aller dans le sens de l'identification proposée par Reboul, il y a un argument possible. Le nom "Aubois" serait un jeu de mots obscène parallèle au calembour que peut supposer celui de Verlaine" : "vers l'aine". L'initiale du "V" est présente dans "Vanaen" et "Voringhem", et "Vanaen" n'est pas sans ressemblance phonétique avec le nom "Verlaine", si ce n'est que tout cela commencerait à devenir confus. 
Mais, à côté de la découverte de Claisse, Reboul félicite aussi Fongaro d'avoir souligné que les deux premiers alinéas ne s'adressent pas forcément à des religieuses, malgré l'anaphore : "A ma sœur..." Selon Fongaro, on n'emploie le possessif que quand on s'adresse directement à la religieuse, et à ce moment-là on ne commet pas l'impair d'ajouter un prénom. Le point important du raisonnement de Fongaro, c'est d'exclure la mention du prénom quand on emploie le possessif envers une sœur. Ceci dit, Fongaro va trop loin quand il dit qu'on n'emploie le possessif que quand on apostrophe directement une sœur, puisque j'ai trouvé des textes historiques où on trouve l'expression des deux premiers alinéas de Rimbaud "A ma sœur". Certes, je n'en ai pas encore trouvé où le prénom soit mentionné, mais il ne s'agissait pas d'apostrophe, on était bien au-delà de la contrainte que Fongaro prétend imposer. L'odeur religieuse est tout de même perceptible dans les deux premiers alinéas d'un poème qui s'intitule "Dévotion" et prétend se consacrer à des cultes quels qu'ils soient.
Faisons remarquer que "Louise Vanaen de Voringhem" et "Léonie Aubois d'Ashby" font penser à des noms distingués un peu vieillots d'Ancien Régime, par exemple cette citation du livre de 1857 Histoire de la Bastille : "[...] le monastère des Carmélites, où se retira Louise-Françoise de la Baume le Blanc, duchesse de la Vallière, qui y vécut trente-six ans sous le nom de soeur Louise de la Miséricorde." Le nom "de la Baume le Blanc" n'est pas moins risible quelque part que "Aubois d'Ashby", "de Voringhem" fait penser aux noms à particules de nobles qui désignent un lieu, et "Miséricorde" nous renvoie à l'idée de consacrer son "cœur" à un culte.
Il est évident que le nom "Aubois" sent le persiflage de la part de Rimbaud, mais Reboul développe une lecture où il part de l'identification de "Louise Vanaen de Voringhem" à Louis Forain", lecture envisagée par Claude Zissmann, rimbaldien qui n'avait pas toute sa tête en fait de raisonnements, et qui a identifié "Louis" dans le féminin "Louise" et "Forain" dans l'attaque "Voringhem" où le "v" serait lu en "f" à la manière allemande, du genre : "Got verdom".
Et c'est après avoir fixé l'identification à Louis Forain que Reboul assure identifier Verlaine dans "Léonie Aubois d'Ashby", puisque ce serait la réunion des deux personnes comptant le plus pour Rimbaud en 1875, avec à l'arrière-plan l'idée de relations sexuelles possibles tant avec Verlaine qu'avec Forain. Mais Forain n'a pas tout quitté le 7 juillet 1872 pour suivre Rimbaud et Verlaine en Belgique, puis en Angleterre. Les relations de Forain avec Rimbaud n'ont pas l'air d'être très solides au-delà de 1873, on ne sait pas clairement comment elles se terminent. Forain ne semble pas faire partie des membres du Zutisme en octobre-novembre 1871. Et enfin, Germain Nouveau a occupé la place de Verlaine en Angleterre auprès de Rimbaud. Je ne trouve pas ça très clair. Ensuite, le poème "Dévotion" s'allonge au troisième alinéa par la mention d'une troisième personne "Lulu" où l'initiale du "L" confirme la logique de série de trois personnages. Le quatrième alinéa se ramène bien à Rimbaud lui-même et à son vécu : "A l'adolescent que je fus". Le cinquième alinéa procède à un déplacement : "A l'esprit des pauvres. Et à un très haut clergé." Ce cinquième alinéa ne désigne personne, mais il est solidaire de la visée de sens des quatre premiers alinéas. D'ailleurs, le sixième alinéa reprend les cinq alinéas précédents en parlant d'indifférence au choix du culte du moment qu'on s'exalte, et le septième passe à une mystérieuse "Circeto", le huitième alinéa ayant une valeur conclusive générale expliquant ou justifiant l'indifférence exprimée dans le sixième alinéa à la personne célébrée dans le culte.
J'ai un peu de mal à accepter la lecture à clefs. Je remarque aussi le parallèle de construction entre "Vanaen" et "Aubois", puisque "Van" est l'équivalent en néerlandais de la préposition "de". Vérifier le manuscrit permettrait de déterminer si Rimbaud a écrit "Voringhem" ou bien "Voringhen" d'ailleurs, ce qui paraît plus typiquement flamand.
Consulter le manuscrit permettrait d'avoir un jugement moins flottant sur l'onomastique mobilisée dans le poème.

mercredi 4 février 2026

Les Poètes de sept ans et Hugo, la figure de la Mère !

Il y a un fait qui m'a toujours frappé à la lecture du poème "Les Poètes de sept ans" qui est placé au début de la lettre à Demeny du 10 juin 1871, c'est son apparence de poème grandiloquent à la manière de Victor Hugo.
L'ouverture du poème est fortement rhétorique :
 
Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
 
On pense inévitablement aux Fleurs du Mal de Baudelaire avec la préposition "sous" suspendue à la césure au troisième vers et cette grandiloquence satirique en vers qui rappelle le poème "Bénédiction", puisque la Mère ne comprend pas son enfant et s'enferme dans une fierté dérisoire, fierté qui est réécrite par l'enfant : entrevers "Très / Intelligent" qui suit. Et une bascule effraie la mère quand le poète s'intéresse aux "idiots". Mais, au-delà de la référence baudelairienne, la référence hugolienne est encore une fois bien envisageable. En général, quand il est question de sources, on s'intéresse à une configuration rare de mots, de rimes, ou bien à un mot plutôt rare lui-même en tant que tel. Ici, l'attaque du poème : "Et la Mère" peut être sujet d'une recherche des sources malgré sa banalité, il y a l'emphase singulière à cette entame qui joue, et puis au plan de la mise en scène du récit il y a autre chose de plus discret, mais de non moins présent et articulé.
Rimbaud a fait le choix de partir d'une description d'une relation entre une mère et son fils pour ensuite s'en éloigner et affirmer ce qu'il est au contraire devenu, et il s'agit donc d'un poème qui confronte le passé à un présent. Le paradoxe, c'est que Rimbaud, étant encore particulièrement jeune quand il écrit à Demeny, seize ans et demi, il va se référer à un passé d'enfant de sept ans.
Hugo était coutumier de poèmes lyriques où il rappelait son enfance et faisait le point sur ce qu'il était devenu par la suite, et il mettait inévitablement en scène sa mère en tant que bienveillante et scrupuleuse éducatrice. Pour moi, le poème de Rimbaud est en partie pensé comme le contrepoint à de tels poèmes de Victor Hugo. Certains poèmes de ce genre figurent dans le recueil Les Contemplations et je voudrais citer ici le poème "Aux feuillantines" qui est la dixième pièce du cinquième livre du recueil intitulé "En marche". Ce cinquième livre contient aussi les pièces enchaînées "Ecrit en 1846" et "Ecrit en 1855".
Le poème "Aux feuillantines" est transcrit en faux-tercets, alors qu'il s'agit en réalité de sizains. C'est le principe repris par Rimbaud dans la composition de son poème "Les Effarés", principe repris aussi auparavant par Verlaine, et principe que conspuait Banville dans son Petit traité de versification. Mais le premier faux-tercet est intéressant à comparer avec l'attaque des "Poètes de sept ans" :
 
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait : Jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.
Les propos de la mère ont quelque chose de la promulgation du devoir, mais cela contraste plus que sensiblement avec les exigences pour lesquelles le poète de sept ans se retrouve à suer d'obéissance. Plus discrètement, on constate un symétrique mouvement de retrait. La Mère a donné ses ordres et laisse jouer les enfants, tandis que dans l'autre la Mère s'en va, satisfaite, d'une mission accomplie, mais elle n'a pas donné de consigne aux instants libres de l'enfant qu'elle asservit au "livre du devoir". La première mère ne voit pas, mais fait confiance, la deuxième ne voit pas ce qui échappe à l'éducation qu'elle prétend exercer.
Le poète de sept ans a pour refuge sa chambre, les latrines et un coin où il rencontre la fille des ouvriers d'à côté, les trois enfants Hugo ont pour retrait le "grenier du couvent" avec ceci de paradoxal qu'ils y montent, le verbe "monter" étant choisi par la mère pour fixer un des interdits : "monter aux échelles". Il va se soi que la montée au "grenier du couvent" n'est pas interdite en soi, ce sera la montée bénie, et justement par cette opération les enfants découvrent un livre noir qui n'est autre que la Bible et ce livre avec ses récits va les fasciner. C'est l'exact contrepoint du poète de sept ans qui après la répugnance du "livre du devoir" qui semble bien désigner déjà la Bible elle-même déclare plus loin qu'il déteste la lecture de sa Bible à la tranche vert-chou. On peut aussi comparer l'odeur de ce vieux livre qui sent l'encensoir aux odeurs que chérit le poète de sept ans, et qui sont moins châtiées.
Notons aussi dans la logique narrative du poème hugolien que la Bible amène à oublier le jeu au profit de la lecture. Evidemment, Rimbaud fournit le modèle inverse de répugnance envers la Bible.
Il y a un autre passage de Victor Hugo, célèbre aussi car souvent cité dans des chroniques ou biographies sur Victor Hugo, c'est les derniers vers du poème "Mon enfance" du recueil Odes et ballades :
 
[...]
Et ma mère, en secret observant tous mes pas,
Pleurait et souriait, disant : C'est une fée
   Qui lui parle et qu'on ne voit pas !
Nous retrouvons la séquence équivalente en attaque de phrase : "Et ma mère", pour "Et la Mère". Nous avons l'opposition entre la Mère qui part sans rien voir, et celle de Victor Hugo qui surveille discrètement son fils. Elle ne voit pas directement cette fée qu'elle imagine, mais elle identifie une évolution guidée de son enfant. Nous retrouvons la bienveillance de l'amour maternel : "Pleurait et souriait" ce qui manque au poète de sept ans, et nous avons enfin à nouveau le verbe de parole "dire" comme dans "Aux feuillantines". Dans "Aux feuillantines", ce verbe introduisait les paroles du devoir à suivre. Ici, la mère ne s'adresse qu'à elle-même et apprécie la valeur positive de la voie suivie par son enfant, quand dans "Les Poètes de sept ans" la Mère a moins parlé que fait lire "le livre du devoir" et se retire sans aucune conscience de ce qui peut germer en l'esprit de son enfant.
Je n'ai pas conduit d'investigations systématiques. Je ne parle que de deux poèmes de Victor Hugo que je songe spontanément à rapprocher du cas des "Poètes de sept ans".
Maintenant, il y a aussi la question de la prairie amoureuse au sein des "Poètes de sept ans". Je pense que là encore il y a une profusion de sources hugoliennes à explorer. J'y pense quand je lis les poèmes de Victor Hugo, mais comme cela reste suggestif et demanderait une étude appliquée je ne rapporte jamais rien à ce sujet, mais ça viendra. Je prends un exemple. Un des poèmes les plus célèbres des Odes et ballades n'est autre que "Au vallon de Chérizy", pièce saturée d'influences de Lamartine et de petits traits traditionnels des grands poèmes de l'histoire de la poésie française, mais je ne vais pas entrer dans ce type d'analyse, même si cela invite à considérer que le motif de la "praire amoureuse" chez Rimbaud renvoie à un motif qui va au-delà du seul Victor Hugo, impliquant Lamartine et d'autres poètes.
Le poète se réfugie en solitaire dans la Nature et il lui confie son déploiement existentiel :
 
[...]
 
Son sort est l'abandon ; et sa vie isolée
Ressemble au noir cyprès qui croît dans la vallée.
Loin de lui, le lys vierge ouvre au jour son bouton ;
Et jamais, égayant son ombre malheureuse,
             Une jeune vigne amoureuse
A ses sombres rameaux n'enlace un vert feston.
 
[...]
 
Isolés comme lui, mais plus que lui tranquilles,
              Arbres, gazons, riants asiles,
Sauvez ce malheureux du regard des humains !
Ruisseaux, livrez vos bords, ouvrez vos flots dociles
A ses pieds qu'a souillés la fange de leurs villes,
              Et la poudre de leurs chemins !
 
Ah ! laissez-lui chanter, consolé sous vos ombres,
Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres,
La vierge au front si pur,  au sourire si beau !
Si pour l'hymen d'un jour c'est en vain qu'il appelle,
Laissez du moins rêver à son âme immortelle
             L'éternel hymen du tombeau !
 
[...]
Beau vallon où l'on trouve un écho pour sa plainte,
             Bois heureux où l'on souffre en paix !
Heureux qui peut, au sein du vallon solitaire,
Naître, vivre et mourir dans le champ paternel !
             Il ne connaît rien de la terre,
             Et ne voit jamais que le ciel !
 Je ne parle pas ici d'une source où on peut identifier des éléments repris par Rimbaud ou auxquels il semblerait directement répondre. Je parle de ce romantisme d'exaltation de soi se confiant à une Nature pourvoyeuse d'amour et menant à une idée d'au-delà idéal. Le poème "Les Poètes de sept ans" n'est pas une pièce parnassienne, mais une pièce romantique dans la lignée de Lamartine, Hugo et Baudelaire, avec bien sûr une certaine rupture de filiation avec le christianisme de Lamartine et Hugo.
Il me faudrait bien sûr approfondir mon enquête, d'autant que je me suis gardé ici de préciser le sens que spontanément je donne aux vers des "Poètes de sept ans"...
 
***
 
EDITE 15h30 :
 
 Dans Les Feuilles d'automne, le poème "Souvenir d'enfance" offre une image de mère aux doux yeux qui s'effaire de l'intérêt de son fils pour la légende napoléonienne et aussi de la menace physique de la foule sur son petit enfant. Dans "Les Poètes de sept ans", la mère liée au "bleu regard" s'effraie de l'intérêt de son fils pour la lie de la société.
 
Mais ma mère aux doux yeux, qui souvent s'effrayait
En m'entendant parler guerre, assauts et batailles,
Craignait pour moi la foule, à cause de ma taille. 
Notons qu'on peut aussi comparer un autre passage des "Poètes de sept ans" avec un autre passage de "Souvenir d'enfance", puisque Victor Hugo parmi la foule voit passer "un homme souverain" et en parle "le soir, curieux," à son père, tandis que le poète de sept ans admire les émeutiers le soir. Il y a un véritable contrepoint esquissé entre les deux poèmes.

Le 14 septembre 1872, la revue La Renaissance littéraire et artistique commémorait perfidement le premier anniversaire de la révélation Rimbaud !

En juin 1871, Rimbaud envoie au poète douaisien Paul Demeny une lettre qui est un peu dans le prolongement de la grande lettre "du voyant" qu'il lui a adressée le 15 mai. Ce prolongement est facile à confirmer, puisque non seulement la lettre contient à nouveau trois poèmes mais elle inclut une nouvelle version du "Cœur supplicié", intitulée "Le Cœur du pitre", poème exclusif de l'autre lettre "du voyant" envoyée au professeur Izambard le 13 mai. Et cette lettre du 10 juin 1871 envoyée à Paul Demeny contient deux poèmes qui seraient demeurés inconnus du public autrement : "Les Poètes de sept ans" et  "Les Pauvres à l'Eglise", deux poèmes dont nous ne connaissons aucun autre état manuscrit. Le poème "Les Poètes de sept ans" ouvre la lettre, ce qui lui confère un relief plutôt saisissant, mais, avant d'en parler dans un prochain article, je me permets ici un petit développement conjectural à propos de cette lettre à Demeny et de la publication du poème "Les Corbeaux" dans la revue La Renaissance littéraire et artistique.
Je ne vais pas revenir sur le fait que la critique rimbaldienne ait commis l'erreur immense de considérer que Rimbaud avait une relation privilégiée à Demeny à cause de l'important dossier de lettres et poèmes qui nous est parvenu grâce à lui. Il est évident qu'Izambard a pratiqué la rétention d'informations, n'a pas divulgué toutes ses lettres, alors même que nous savons qu'il en a reçu d'autres, Izambard nous en faisant explicitement part de toute façon. Il est évident que la grande lettre du 15 mai reprend tout ce que Rimbaud avait pu écrire auparavant à Izambard, le seul destinataire qui avait une vraie importance de confident jusque-là, et que, par défaut, nous ne pouvons faire de rapprochements qu'avec un court extrait de ces échanges, en l'occurrence avec la lettre du 13 mai 1871. Izambard a revendiqué l'envoi du poème "Mes Petites amoureuses" dans une autre version, l'envoi d'un panorama désinvolte de la littérature française. Enfin, par les articles d'Izambard réunis dans le livre Rimbaud tel que je l'ai connu, nous comprenons qu'il critiquait la part provocatrice obscènes des poèmes de Rimbaud dès 1870 et qu'à Douai en octobre 1870 il avait le rôle de ramener Rimbaud chez sa mère, ce qui mettait une barrière à une complicité littéraire où Izambard aurait joui du même dossier de copies au propre de poèmes que Demeny. Cette fois, la digression part sur une idée nouvelle de ma part. Au-delà de mai, les échanges avec Izambard se raréfient, ils cesseront visiblement peu de temps après. Les lettres envoyées à Verlaine ne nous sont pas parvenues, n'ont sans doute pas été conservées, on pense à la belle-famille Mauté de Fleurville... Il nous manque évidemment les échanges épistolaires à Charleville même, avec sans doute Deverrière, ou bien avec les journaux locaux. Mais Rimbaud aborde une nouvelle étape épistolaire dont Verlaine était l'élément clef, puisque c'est par cette relation que tout va basculer et que Rimbaud va se retrouver à Paris en septembre 1871.
Mais, en juin 1871, Rimbaud a écrit au poète provençal, Jean Aicard, en lui envoyant une version du poème de 1870, "Les Effarés". Il s'agit visiblement d'une prise de contact littéraire. Il n'est pas question d'Aicard dans la lettre à Demeny, ni d'un essai de mise en relation. En août 1871, Rimbaud écrira à nouveau à Banville. Rimbaud essaie de tisser un réseau de relations littéraires. Or, un fait m'a frappé en ce qui concerne cet envoi à Jean Aicard. Il y a une personne précise qui fait le lien entre Aicard et Verlaine, c'est Léon Valade. Léon Valade et Jean Aicard seront tous deux des piliers de La Renaissance littéraire et artistique, Valade était un collègue de Verlaine et de Mérat à l'Hôtel de Ville à Paris comme il sera avec Verlaine et Rimbaud l'un des membres les plus actifs du Zutisme en octobre et novembre 1871. D'ailleurs, Léon Valade conservait avec lui l'Album zutique et non pas Charles Cros comme le prétendent à tort les rimbaldiens, puisque sur l'Album zutique nous avons des contributions à des dates où Cros est en Italie, et des contributions dédiées à Léon Valade. Comme Rimbaud a écrit à Jean Aicard et comme il a associé Mérat et Verlaine comme les deux voyants de la nouvelle école, j'imagine que Rimbaud a rencontré non seulement André Gill à Paris en février-mars 1871, mais aussi Léon Valade. Cependant, un fait aussi me paraît curieux et est la raison de ma digression. Rimbaud a écrit au même mois de juin 1871 à Demeny et à Aicard. Dans le cas de Demeny, les échanges ne vont guère se poursuivre, mais il s'agit d'une dernière flamme d'entretien de cette relation littéraire clef, et pour Aicard c'est une tentative de début de relation avec une personne susceptible de le publier un jour. Aicard sera le directeur-gérant de La Renaissance littéraire et artistique et il faut ajouter que Jean Aicard fait partie du groupe du Coin de table peint par Fantin-Latour avec Verlaine, Rimbaud, Valade et Blémont. Il faut même préciser qu'initialement Albert Mérat devait figurer sur ce tableau, et qu'un portrait de lui avait été peint à cet effet, sauf qu'il fut reporté sur un autre tableau exposé au Salon de 1872 et objet de moqueries dans des contributions disons "tardives" de l'Album zutique, contributions de mai 1872, quand les contributions rimbaldiennes cessèrent en novembre 1871. Rimbaud écrit à Jean Aicard et à Paul Verlaine, il mentionné Mérat comme du seul nouveau voyant avec Verlaine. Il a rencontré André Gill et recherché l'adresse de Vermersch, l'inventeur du mot "Zutisme" (article du  blog de Bienvenu à consulter à ce sujet). Donc, il ne faut pas croire que l'aventure du Zutisme et de la revue ont pour Rimbaud une genèse qui ne date que de son arrivée à Paris ! Il y a une genèse dont nous possédons que de rares indices pour les mois de février à juin 1871.
Toutefois, Demeny vient mettre son grain de sel dans cette affaire, puisqu'il a lui aussi un rôle dans une petite librairie qui désespère d'être concurrente de l'éditeur Lemerre et surtout parce que Demeny a publié un poème dans La Renaissance littéraire et artistique à peu près au même moment que le poème "Les Corbeaux" de Rimbaud a été publié. Le poème "Les Corbeaux" de Rimbaud a été publié dans le numéro du 14 septembre 1872, à l'insu de Rimbaud qui est en Angleterre à ce moment-là. C'est Verlaine qui a précisé que cela s'est déroulé à l'insu de Rimbaud et cela tombe tellement sous le sens qu'on ne comprend pas comment les rimbaldiens peuvent s'autoriser consensuellement de prétendre que Rimbaud a composé le poème en Angleterre, en moins de sept jours, ou en Belgique les sept jours précédant son départ pour... l'Angleterre (et non Paris), afin de faire publier une composition toute fraîche dans la revue. Il aurait envoyé le poème par la poste. Non, le poème est de toute évidence assez ancien, il fournit des vers à la versification traditionnelle, mentionne l'actualité de l'hiver, et doit avoir été composé selon ces indices en février ou mars 1872, période à laquelle, de fait, Rimbaud n'a pas encore tourné le dos aux gens qui animeront la revue.
Mais il n'y a pas que le débat sur le contenu des "Corbeaux" et sa datation qui peuvent retenir l'attention. Le numéro du 14 septembre 1872 offre un cas curieux. La section "Poésie" est comme toujours assez brève. Elle rassemble de courts poèmes de quatre auteurs, ce qui est déjà d'une certaine extension. Ces poèmes tiennent en un peu moins de trois colonnes à cheval sur deux pages de la revue. Et ce qui est impressionnant, c'est que des contributions d'Albert Mérat et d'Arthur Rimbaud s'y côtoient. Le sonnet en vers de sept syllabes de J. Lazare clôt la série, il s'intitule "Le Pitre", titre qui fait un peu songer au "Coeur du pitre" de Rimbaud et aussi à un sonnet de Verlaine, précisément celui qui figure dans le volume collectif de 1869 Sonnets et eaux-fortes. Je ne sais même pas qui est ce "J. Lazare", soupçonnant l'emploi d'un pseudonyme. Le poème "Les Corbeaux" vient en avant-dernier, tandis que deux contributions de Mérat ouvre cette série : "Venise" et "L'Arno". Mérat a effectué un voyage en Italie qui nous a valu un recueil Les Villes de marbre  paru en 1869, et il existe des poèmes non repris dans ce recueil qui ont été publiés en revue, mais je ne sais plus laquelle.
Les trois contributions de Valéry Vernier séparent les poèmes de Mérat et le poème de Rimbaud du parfait vis-à-vis. Et c'est assez étonnant, parce que Mérat a protesté pour ne pas figurer sur le tableau du Coin de table en présence d'Arthur Rimbaud. On dirait qu'une sorte de perfidie a été orchestrée dans l'élaboration de cette rubrique "Poésie" dans le numéro du 14 septembre 1872. Et il se trouve que les trois poèmes de Valéry Vernier sont tout comme la contribution signée "J. Lazare", Lazare étant un symbole de résurrection, des sonnets en vers courts : "Le Chocolat", "Le Café" et "Le Thé". Il y a une petite nuance, nous avons trois sonnets en vers de huit syllabes pour Vernier, schéma courant, tandis que J. Lazare fournit un cas plus rare de sonnet en vers de sept syllabes, modèle qui était celui de Camille Pelletant face au "Sonnet du Trou du Cul" dans l'Album zutique. Pour rappel, le poème "Les Corbeaux" est en sizain d'octosyllabes et les deux poèmes de Mérat sont en alexandrins et en discours de rimes plates (18 et 32 vers). Né en 1828, Valéry Vernier est un poète mineur bien antérieure à la génération parnassienne dont plusieurs poètes sont nés vers 1842, 1844 pour Verlaine.
Le sonnet de Lazare concilie trois faits étonnants : le sonnet en vers de sept syllabes, la mention du mot "pitre" et le nom de plume symbolique "Lazare". Le poème est clairement d'allure zutique par ailleurs et ressemble un peu au persiflage et au mouvement du sonnet "Le Pitre" de Verlaine, mais sur un mode plus caricatural et comique.
Le numéro du 14 septembre 1872 offre d'autres faits étonnants. L'unique poème, ou pour être plus précis en contexte, le premier poème de Rimbaud publié dans la revue l'est à un an de distance de son arrivée à Paris ! On dirait presque une blague. Finalement, il aura fallu moins d'un an, à quelques jours près tout de même, pour qu'on daigne publier une pièce de l'enfant terrible. Je ne sais pas le jour précis de l'arrivée de Rimbaud à Paris, mais c'était à la mi-septembre selon les documents et biographies.
Le numéro du 14 septembre 1872 contient un autre document étonnant. Il poursuit une rubrique intitulée "Têtes d'artistes", ce qui me fait penser à la tête de Mérat "décapitée" en peinture si on peut dire et objet à ce titre de blagues dans l'Album zutique. J'ai l'air de créer du lien gratuit, mais il se trouve que dans cette rubrique nous avons un chapitre II sur Jules Simon et surtout un chapitre III sur André Gill, un membre du Zutisme à l'époque de présence rimbaldienne, et précisément celui qui a hébergé Rimbaud à Paris en février-mars 1871. Et comme si cela ne suffisait pas, la première rubrique "Choses de la semaine" est signée "Ludovic Hans", le pseudonyme anticommnuard d'Armand Silvestre, la cible zutique du quatrain "Lys" de Rimbaud.
J'hésite à citer les "Veuillotades" de Silvius à la fin de ce numéro, mais il reste peu d'autres éléments dans ce numéro, et on sent comme une concentration de personnes qui ont du sens pour la vie littéraire de Rimbaud à Paris. On dirait une provocation à voir rassembler ainsi Rimbaud à côté d'Armand Silvestre, d'Albert Mérat surtout, avec une rubrique sur André Gill et ce sonnet "Le Pitre" de J. Lazare. On dirait que ce rassemblement a amusé son chef d'orchestre. Et cette date du 14 septembre 1872 pour la publication est la cerise sur le gâteau, on fête l'anniversaire de la révélation Rimbaud.
Et comme si cela ne suffisait pas, deux numéros auparavant, dans la livraison du 31 août 1871, Paul Demeny a l'honneur de paraître avant Rimbaud dans la revue avec la pièce "Brouillards du matin". Notez que cela virant au délire le sonnet en vers de dix syllabes de chanson (deux hémistiches de cinq syllabes) de Demeny est suivi par un poème d'Auguste Baluffe qui s'intitule "La Mère des orphelins"... Décidément ! Il faut évidemment faire la part des coïncidences et du fait exprès. On dirait tout de même qu'il y a un sujet à creuser.

lundi 2 février 2026

Les épreuves de Vanier à son édition des Poésies complètes de 1895 (fac-similé en ligne)

Voici un document rimbaldien peu connu, bien que je l'aie déjà cité dans mon article "Mais que sont devenus les manuscrits de 'Paris se repeuple' ?" Et cela intéresse les études des manuscrits autographes de "Fairy" et de "Promontoire" dont je parlais encore dans le précédent article !
Sur le site Gallica de la BNF, il est possible de consulter une édition fac-similaire des Poésies complètes d'Arthur Rimbaud préfacée par Verlaine de 1895. Vanier a publié une première édition de textes de Rimbaud en 1892 : Poèmes. Les Illuminations et Une saison en enfer. En 1895, hélas fort peu de temps avant le décès de Verlaine, il publie un volume complémentaire qui s'intitule Poésies complètes qui reprend en gros les poésies en vers, tout le dossier de poèmes en vers publiés dans le Reliquaire de Darzens et Genonceaux, et il allonge cela de quelques inédits, la fameuse suite de poèmes en prose qui clôt Les Illuminations du côté des seuls poèmes en prose : "Fairy", "Guerre", "Génie", "Jeunesse" et "Solde". L'expression "Poésies complètes" n'a de sens que si on exclut les poèmes en vers "nouvelle manière", cas à part de "Tête de faune" et si on s'en tient à l'association traditionnelle entre les vers et la poésie, mais il y a une sorte d'annexe avec nos quelques poèmes en prose.
Pour créer cette édition de 1895, Vanier a récupéré plusieurs exemplaires du Reliquaire de Darzens. Il les annotés pour les transformer en son propre produit. Il y a un premier exemplaire annoté et toujours relié du Reliquaire dont le fac-similé n'est pas disponible en ligne et qui est conservé à la Bibliothèque royale de Belgique à Bruxelles et qu'on appelle familièrement l'Albertine. J'ai déjà parlé de ce précieux exemplaire annoté dans mon article : "Mais que sont devenus les manuscrits de 'Paris se repeuple' " et j'ai un appareil photographique numérique qui contient plusieurs photographies que je voudrais mettre en ligne, mais il me manque un câble adapté et une batterie pour le faire. Ce volume conservé à Bruxelles contient par exemple des quatrains manuscrits de la seconde version connue de "Paris se repeuple", celle qui s'intitule "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple". Comme aucun manuscrit de "Paris se repeuple" n'est parvenu jusqu'à nous, en principe Steve Murphy aurait dû fournir le manuscrit de ces quatrains manuscrits dans son tome IV des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud chez Honoré Champion qui contient les fac-similés des écrits de Rimbaud, en incluant bien évidemment des éléments allographes comme les copies faites par Verlaine. On sait qu'il y a des variantes en conflit entre les deux versions imprimées connues de "Paris se repeuple", sans parler des vers cités dans Les Poètes maudits, et par conséquent il nous faut traiter l'information à la source pour ce qui est de la version intitulée "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", lequel poème est une création hybride à partir de l'exemplaire annoté conservé à Bruxelles, et évidemment il faut confronter aussi ce document aux épreuves de Vanier en juillet et août 1895, comme à l'édition finale de cette seconde version imprimée connue du poème.
A défaut, je vais parler ici des épreuves dont le fac-similé est en ligne et vous pourrez vous-même procéder aux vérifications à partir d'internet, puisque je vais vous donner les liens.
 
Commençons !
Sur le site Gallica, il y a si je ne m'abuse deux entrées pour l'édition de 1895, mais si vous faites bien attention vous constatez que l'une renvoie à l'édition elle-même et que l'autre vous faire découvrir les épreuves. En réalité, il y en a une troisième au moins, puisque je suis encore tombé sur un fac-similé d'une photocopie d'une partie des épreuves du document que je vais étudier ci-dessous !
 
 
Il s'agit d'un document numérique de 359 pages, je parle bien des pages en tant que photographies numériques.
Sur le contreplat supérieur, vous avez un petit autocollant informatif : "Pierre Bérès Paris", ce collectionneur est donc impliqué dans le cheminement du document. Dans les premières photographies, vous avez un document dactylographié un peu vieillot. il vous livre des informations sur ce document en maroquin janséniste bleu, précise que Vanier reprend l'édition du Reliquaire expurgée de trois poèmes apocryphes et parmi d'autres informations vous avez ceci qui est souligné : "Exemplaire d'épreuves, en double jeu, portant de nombreuses corrections autographes de Verlaine et de Vanier."
Cette fiche précise que le premier jeu d'épreuves de juillet 1895 portait toujours le titre "Reliquaire", le titre n'a été changé que sur le second jeu d'épreuves de septembre 1895. On le verra plus loin, mais il y a aussi un cachet d'août 1895. Le premier jeu d'épreuves contenait toujours la préface initiale du Reliquaire, elle est remplacée par celle de Verlaine sur le second jeu.
Pour ces jeux d'épreuves, je pense que deux exemplaires du Reliquaire ont été utilisés. Vanier en aurait arraché les pages systématiquement, mais certaines pages sont modifiées par rapport au Reliquaire, en tout cas la page de faux-titre où figure le nom de l'éditeur "Léon Vanier". Ainsi, je préfère ne rien affirmer. J'ai un doute sur le fait que toutes les pages d'épreuves aient été imprimées par Vanier, surtout quand je vois l'état de certains bords des feuilles d'épreuves.
Quelques photographies plus loin, nous avons une page avec la mention "Reliquaire" où figure le cachet "1e épreuve 17 juillet 1895 à Evreux" avec cette précision "Imprimerie de Ch. Hérissey". Nous avons ensuite la page de faux-titre plus détaillée où là clairement il s'agit d'une page imprimée par Vanier lui-même qui a remplacé le nom de l'éditeur de 1891 par le sien, et la page est datée de 1895 également.
 
 
Sur le premier jeu d'épreuves, la préface de Darzens ne fait l'objet d'aucune retouche, les corrections ne concernent que les poèmes en vers. Cela commence avec le poème "Les Etrennes des orphelins" qui fait l'objet de pas mal de corrections et la première page est surmontée du cachet "1e épreuve 19 juillet 1895". On voit que le dossier a été communiqué par tranches à l'imprimeur, puisque nous passons du 17 au 19 juillet.
 

 
Sur la page suivante, le titre "Reliquaire" imprimé en majuscule en haut de page est biffé au crayon bleu et remplacé par la mention "Poésies complètes" à l'encre (brune ?). Cette correction va suivre son cours tout le long du premier jeu d'épreuves concernant les poésies en vers de Rimbaud.
En gros, le 17 juillet, un jeu d'épreuves à part pour la préface de Darzens et la page de faux-titre a été communiqué où le titre Reliquaire semblait devoir être adopté, mais dès le 19 juillet les mentions "Reliquaire" sont systématiquement biffées au profit de la mention qui sera définitive "Poésies complètes". A cette aune, même si sur le premier jeu d'épreuves, il y a deux pages disons "de faux-titre" avec la mention Reliquaire, deux jours plus tard, il est manifeste que ce titre n'est pas considéré comme valable. Il faut se garder de croire que le titre "Reliquaire" était considéré comme adopté par Vanier le 17 juillet, il pouvait s'agir d'un titre par défaut. Du moins, la réflexion pour changer le titre était déjà en cours. Objectivement, de 1892 à 1895, Vanier a eu tout le temps de penser à un nouveau titre. Je pense qu'il a effectivement souhaité publié le volume sous le titre qui avait fait scandale, mais qu'il a pris conscience au moment de mettre son livre sous presse que c'était risqué juridiquement ou diplomatiquement. On constate aussi qu'à la mi-juillet 1895 il est toujours question de publier ce livre avec la préface polémique de Rodolphe Darzens. J'effectuerai un contrôle consciencieux une prochaine fois pour déterminer si les pages imprimées des épreuves reproduisant la préface de Darzens sont distinctes de l'édition du Reliquaire.
J'aurai aussi à revenir sur les variantes des épreuves pour "Les Etrennes des orphelins", puisqu'il s'agit de confronter cela non seulement à une édition telle quelle du Reliquaire, mais au texte de la Revue pour tous. Et puis, je ferai un travail de synthèse sur les corrections des épreuves au sujet des divers poèmes en vers.
Sur ces épreuves, sur le haut des pages, quand il s'agit de la suite de transcription d'un poème, nous avons le titre en majuscules "Reliquaire" qui est systématiquement biffé. Il est remplacé par le nouveau titre "Poésies complètes" sur les pages paires, mais par le titre du poème lui-même sur les pages impaires.
Pour le titre "Les Etrennes des orphelins", on retrouve les caractéristiques de celui qui a écrit à l'encre brune sur le manuscrit autographe de "Promontoire" : négligence pour barrer les "t", jambages mal distincts des "m", des "n", tendance à ne pas marquer la présence du "s" final.
 
 
 
Le texte de "Voyelles" n'a fait l'objet d'aucune retouche, il contient la mention "bombillent" et une ponctuation qui n'a plus cours aujourd'hui !
 
 
La seule retouche concernant "Oraison du soir" est intéressante, il s'agit du "R" en majuscule dans "Oraison" qui a été mal imprimé.
 
 
Pour la page 10 d'épreuve concernant "Les Assis", nous avons une mention à l'encre "Poésies complètes" où le "t" est barré, mais il faut savoir à l'avance qu'il est écrit "Poésies" pour déchiffrer le mot, et on observe la négligence dans la formation du "s" de fin de mot.
 
 
Un second cachet du 19 avril apparaît au milieu de la transcription des "Effarés" et dans le cas du "Bateau ivre" on peut apprécier l'écriture du mot "flottaison" dans la marge gauche, ainsi qu'en haut de la même page une mention enchaînée "Poésiescomplètes" sans "t" barré.
 
 
Je vous recommande de consulter les pages 19 à 22 pour les "t" de deux mentions à l'encre "Poésies complètes" et de deux autres "Bateau Ivre".
Pour la première page des "Premières Communions", le mot "furieux" à la rime est correctement corrigé en "fuireux". Je vous laisse admirer la transcription négligée du titre "Les Premières communions" sur la page 25 des épreuves... On y trouve à nouveau le cachet du 19 juillet.
 
 
Je reviendrai sur ces corrections des épreuves et notamment sur le cas de "Paris se repeuple" dans un autre article.
Pour résumer, pour l'instant, le premier jeu d'épreuves se subdivise en deux groupes. Il y a un premier ensemble du 17 juillet, le cachet faisant foi, qui n'est pas retouché et qui affiche le titre "Reliquaire" et la préface de Darzens. Il y a ensuite l'ensemble des poèmes en vers publiés dans l'exemplaire du Reliquaire. Cette fois, il y a plein de cachets du 19 juillet qui les relient entre eux. La continuité de la pagination me fait penser qu'il s'agit bien de textes imprimés par Vanier lui-même finalement et non de pages arrachées au Reliquaire, mais comme je n'ai pas encore de certitude je ne retouche pas ce que j'ai écrit plus haut, je laisse la question en suspens en prévision de la suite à cet article.
Il y a maintenant un troisième sous-groupe avec le cachet du 20 juillet qui commence avec la transcription de "Patience" la version alors connue de "Bannières de mai". Vanier fait donc la part de certains poèmes en vers inédits qui, du coup, n'ont pas réintégrés le corpus du recueil Les Illuminations tel qu'il a été conçu par la revue La Vogue. Vanier ne signale ni pour ces poèmes en vers "nouvelle manière", ni pour les poèmes en prose, qu'ils devraient faire partie des Illuminations, et il conserve "Entends comme brame" dans l'emplacement de Darzens et Genonceaux parmi les poèmes première manière.
 
 
Evreux, ta lèvre d'Eve me communique une exquise fiévreux ! Excusez-moi, la tentation était trop forte ! Je reprends !
Vanier publier des vers "nouvelle manière" partiellement inédits, puisqu'ils ont déjà été publiés dans des revues, tous si je ne m'abuse, avec un traitement particulier pour "Mémoire" publié à moitié dans une revue, à moitié dans une autre.
Il s'agit de cinq poèmes "nouvelle manière", comme il y aura cinq autres poèmes en prose ! Il s'agit de "Patience", "Jeune ménage", "Mémoire", "Est-elle almée ?..." et "Fêtes de la faim".
Pour "Fêtes de la faim", je livre ici une information intéressante à mettre en lien avec le manuscrit autographe de "Promontoire". Au bas de l'épreuve de la première page de transcription du poème, nous avons un ajout à l'encre, une note de bas de page en écriture cursive : "variante de la pièce page 130 (Saison en Enfer)".
On reconnaît ce qui a été fait en écriture oblique au haut du manuscrit de "Promontoire". Cette note apparaît effectivement dans l'édition originale ce qui m'a permis de correctement déchiffre le chiffre de la page. Le texte est identique si ce n'est que le titre "saison en enfer" est tout en minuscules. Je suppose que le nombre "130" a été correctement déchiffré et qu'il suffit de se reporter à la page 130 de l'édition d'Une saison en enfer par Vanier en 1892 pour lire la version "Faim" dans "Alchimie du verbe".
 
 
 
 
Il y a après ces cinq poèmes "nouvelle manière" une page vierge de texte imprimé sur laquelle il a été écrit à la main "PROSE" tout en majuscules, peut-être au crayon.
 
 
Nous arrivons alors au fac-similé de la transcription du poème en prose inédit intitulé "Fairy". L'épreuve porte un titre erroné "Flairy" corrigé à l'encre. Le I figure au-dessus du titre "Flairy" lui-même. Le texte du poème lui-même n'a fait l'objet d'aucune retouche, et on relève le choix de la leçon normalisée "ornementales", tandis que Vanier a considéré que la correction n'allait pas de "des cris" à "du cri", mais qu'elle était à prendre en sens inverse, puisqu'il a opté pour la lecture au pluriel "des cris des steppes" !
Ce n'est pas anodin quant à son travail de déchiffreur des manuscrits ! Il a aussi adopté la lecture erronnée "fourrés" au lieu de "fourrures". Je rappelle que nous nous en remettons à Vanier pour le déchiffrement de vers de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple"...
Pour "Génie", Vanier n'a tenu aucun compte des mots soulignés sur le manuscrit, il n'a pas adopté les italiques pour les mots concernés.
Il y a très peu de corrections pour la partie en prose où figure aussi le cachet du 20 juillet comme pour les vers "nouvelle manière".
On a tout de même sur "Dimanche" la mention "desperadyes" corrigée par un "o" reporté dans la marge gauche et "se monte" corrigé en "remonte" sur la marge droite cette fois de la page suivante.
Il y a surtout, et cela ne surprendra personne, beaucoup de corrections pour la transcription de "Jeunesse II Sonnet". Notez au passage que "Homme" est bien transcrit en italique en attaque de poème.
Vanier a purement et simplement ignoré le signe qui ressemble à une croix entre "succès" et "une raison", et il a corrigé le texte initial "est" en "et" pour "est discrète par l'univers", alors que sur le manuscrit le "s" est clairement ajouté entre le "e" et le "t" si je ne m'abuse... Plus heureusement, la leçon erronée" "liaison" est corrigée en "raison", Rimbaud avait commencé par "logique", "log" et un faux air de "e" pour le "i" quand Rimbaud suspend brutalement la transcription du mot, il a finalement préféré un mot de sens voisin, le mot "raison". A cause de la superposition "log" et "raison", la leçon "liaison" avait été initialement établie. 
 

Pour "Jeunesse IV", le titre "Veillée" mentionné au crayon a d'emblée été écarté puisqu'il n'apparaît pas sur le texte imprimé. Il est clairement perçu comme allographe et faux.
 
 
Le texte de "Solde" est flanqué de plusieurs corrections. Le titre est imprimé au pluriel, mais le "S" est biffé. En revanche, le "s" à "vendus" n'a pas été corrigé sur cette épreuve en ce qui concerne la première ligne : "A vendre ce que les Juifs n'ont pas vendus [sic !]".
Les épreuves du sommaire ont été modifiées à la main pour les paginations.
 
Passons au deuxième jeu d'épreuves, il contient la préface de Verlaine qui remplace celle de Darzens et les épreuves de cette préface ont été corrigées par Verlaine lui-même.
Nous avons une nouvelle page de faux-titre avec le titre vraiment définitif "Poésies complètes".
La première page des épreuves de cette préface contient le cachet "1e épreuve 29 août 1895 à Evreux Imprimerie Ch. Hérissey". Pour précison, le cachet contient la mention Epreuve et le nom du mois juillet, août ou septembre, mais "1e", "29" et "95" sont au crayon, ce qui était le cas pour les autres cachets.
Or, c'est important à considérer, puisqu'ici nous avons un nouvel exemple de transcription comparable au manuscrit autographe de "Promontoire". Dans le coin supérieur gauche, nous avons une écriture en oblique abrégée "Nlle épreuve" à l'encre (brune ?) , sachant que Vanier abrégeait en "cop Vne" pour "copie Verlaine" au sujet de sa version du "Cœur volé" sur l'exemplaire annoté du Reliquaire conservé à Bruxelles. Nous avons d'ailleurs sur le premier jeu d'épreuves des exemples d'abréviation "prem com" pour "Premières communions" dont je n'ai pas parlé plus haut. Ensuite, nous avons en oblique une deuxième ligne, cette fois au crayon, avec la mention "corrections de PVerlaine" où nous retrouvons la manière d'écrire de la personne employant l'encre brune sur le manuscrit autographe de "Promontoire" avec cette habitude décidément marquée de ne pas barrer les "t". Rimbaud barre systématiquement ses "t" et quand cela n'est pas évident c'est qu'en écrivant rapidement il forme la barre tout en bas du mot qui s'enchaîne avec la formation de la lettre suivante, principe qui peut concerner aussi celui qui écrit à l'encre brune sur le manuscrit de "Promontoire" et sur ces épreuves, mais Vanier ou son exécutant barre rarement les "t" et souvent ne les barre pas du tout. L'écriture au crayon "corrections" est d'évidence à comparer aux transcriptions à l'encre brune du manuscrit de "Promontoire", encore un mot avec le même suffixe que "Illuminations".
 
 
Enfin, nous avons le 2 jeu d'épreuves pour les poèmes en vers et en prose, avec un cachet daté du 27 août 1895, le nom du mois est effacé, peu lisible, mais ce n'est pas "sept" pour "septembre", j'identifie bien le mot "août".
 
 
Pourtant, bizarrement, la première page des "Etrennes des orphelins" reconduit la date du 19 juillet 1895 pour son cachet !
 Il y a même la mention "1e épreuve" !
 
 
Il n'y a également aucune correction sur le titre "Oraison du soir" où pourtant le "R" est toujours mal imprimé !
 
 
En gros, pour l'instant, seules les nouvelles pages de faux titres font partie d'un 2e jeu d'épreuves à cause de la correction du titre "Poésies complètes".
Sur ces nouvelles épreuves pour les poèmes en vers, les corrections sont moins nombreuses et le titre "Reliquaire" au haut des pages n'est jamais corrigé, tandis que nous retrouvons le tampon complété au crayon 19 juillet 1895 au milieu de la transcription du poème "Les Effarés". On peut penser que le livre en maroquin janséniste bleu nous induit en erreur, il y a eu deux jeux d'épreuves pour les poèmes en vers le 19 juillet et les épreuves qui suivent la préface de Verlaine ont bien l'air d'être les plus anciennes. Pour "Patience", nous passons au "20 juillet", mais c'était déjà le cas du document mentionné plus haut.
Pour la transcription de "Fêtes de la faim", la transcription en note de bas de page n'apparaît plus et le titre "Flairy" n'a pas été corrigé. Il est clair qu'il y a deux jeux de premières épreuves, mais c'est le premier jeu d'épreuves qui seul a fait l'objet de corrections exhaustives.
Il y a ensuite deux tables des matières imprimées, une sans pagination, l'autre avec une pagination imprimée mais non corrigée.
Ensuite, nous avons un cachet "2e Epreuve" du "27 juillet 95" pour une autre "Table des matières" avec une pagination imprimée et quelques corrections à la main.
Enfin, nous arrivons à une page jaunie manuscrite qui doit correspondre à la page de couverture avec la mention de l'auteur, du titre Poésies complètes sur une deuxième ligne centrée. Plus bas, il y a la mention "Epreuves" soulignée. Puis, nous rappelant le cas de la mention "Elzevir" par-dessus le texte autographe de "Après le Déluge", nous avons la transcription au crayon rouge "1e épreuves" puis les informations de l'éditeur en bas de page. En haut à droite, au dessus de "Arthur Rimbaud" nous avons sur deux lignes les mentions "Nlles épreuves" et si j'ai bien lu "S.V.P.". Je me trompe sûrement mais peu m'en chaut. Puis, surtout en haut à gauche, à nouveau un cas similaire au manuscrit autographe de "Promontoire" avec un texte en oblique sur trois lignes souligné que je vous laisse aller déchiffrer vous-même. On retrouve toujours ce même effet de triangle dans un angle supérieur gauche. Et c'est toujours aussi clairement la même écriture que pour les parties à l'encre brune du manuscrit autographe de "Promontoire".
 
 
Suit un fac-similé d'un ex libris obscène qui n'a pas l'air de Vanier lui-même. Il y a une nouvelle page manuscrite qui a l'air d'être non la première de couverture mais la page de faux-titre. Puis une page manuscrite sur les annonces de la quatrième de couverture.
Et ça s'arrête là.
 
Alors, ce n'était pas instructif comme voyage ?
 
A propos du manuscrit autographe, on peut esquisser la thèse suivante : les inscriptions témoigneraient d'une intention avortée de publier cette version de "Promontoire" dans l'ensemble "Prose" de 1895, ce qui expliquerait la mention "(Illuminations)" comme la parenthèse "(Saison en Enfer)" pour "Fêtes de la faim". Et les mentions en haut à gauche auraient été inscrite dans un second temps, en prévision d'une épreuve avec une note de bas de page. Ce n'est qu'une hypothèse, mais elle concorde avec le document que nous venons d'étudier.
Je consulte l'édition originale de 1895. Je constate que "vendu" a bien été corrigé finalement pour "Solde".  

dimanche 1 février 2026

De "ornamentales" à "ornementales" sur le manuscrit de "Fairy"

On le sait, les interventions au crayon sur les manuscrits des Illuminations proviennent des personnes en charge de leurs diverses publications originelles, soit dans les livraisons de la revue La Vogue, soit au moment des éditions contrôlées par Vanier, en 1892 pour la reprise des textes parus précédemment et en 1895 pour un ensemble de cinq à huit poèmes inédits (selon votre manière de dénombrer "Jeunesse").
La revue La Vogue a paginé une série continue de 24 pages de manuscrits lors de la publication originelle des textes concernés dans les numéros 5 et 6 de la revue La Vogue. L'essentiel de ces nombres sont écrits au crayon, à quelques exception près, notamment le cas des feuillets 12 et 18 qui, vu leur format différent, demandaient une attention particulière. Il va de soi qu'ils ont pu créer eux-même cet ordre. La question se pose tout particulièrement pour le feuillet paginé 1 qui contient la transcription du poème "Après le Déluge", et pour le feuillet paginé 21 et 22 avec des transcriptions au recto et au verso de "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver". Des questions continuent de se poser pour les feuillets 12 et 18. Et il n'est pas exclu que l'ordre des feuillets ait été modifié pour les autres pages, puisque les feuillets n'étaient pas paginés avant le travail de publication par la revue La Vogue. La revue La Vogue a repris le principe de la pagination pour les poèmes publiés dans les livraisons 7, 8 et 9 de la revue, mais sans continuité entre les livraisons. Nous avions des pages 1 à 14 pour la livraison numéro 5, des pages 15 à 24 pour le numéro 6 de la revue, mais nous avons des paginations autonomes impliquant des poèmes en vers nouvelle manière pour les numéros 7, 8 et 9 de la revue. Lors de la publication dans la livraison numéro 5, les chiffres 1 à 9 au crayon ont été repassés à l'encre (il paraît qu'un chiffre serait directement à l'encre, mais peu importe). Cela coïncidait avec une autre mention au crayon sur la page 9, celle de l'auteur "Arthur Rimbaud", mention qui n'a pas été repassée à l'encre, mais qui correspond à une projet des éditeurs de la revue La Vogue de ne publier initialement que les neuf premières pages, puisque le nom "Arthur Rimbaud" est bien reporté en bas du dernier poème paru dans le numéro 5, si ce n'est que nous passons de l'ensemble des neuf premières pages à celui des quatorze premières pages. Il n'y a aucune mention au crayon ou à l'encre "Arthur Rimbaud" au bas de la page 14. Il est( donc évident qu'il y a eu prise en considération de la mention au bas de la page 9 et que celle-ci a été reportée à la suite de l'allonge de publication de cinq pages. Cela indique très clairement que cette mention "Arthur Rimbaud" a été le fait de la revue La Vogue. Ce n'est pas Rimbaud qui a signé au bas de la page 9 par un caprice incongru. On imagine mal les éditeurs de La Vogue prendre en considération une signature et la reporter à un autre endroit selon les aléas de leur propre publication, et on pourrait aussi éplucher comment la revue La Vogue faisait figurer le nom de l'auteur dans d'autres cas que celui des Illuminations. Cette mention au crayon coïncide avec les neuf premiers chiffres au crayon repassés à l'encre et elle coïncide aussi avec le fait que les titres pris en compte par la revue et seulement eux ont été flanqués de la page 1 à 9 de crochets ouverts et parfois refermés "< >", alors qu'il n'y a aucun crochet pour les titres des poèmes des pages 10 à 14. Ces crochets sont obligatoirement le fait de la revue La Vogue, puisque, même si le procédé n'était pas systématique, Rimbaud délimitait souvent les mentions en titre avec un point final, comme pour une fin de phrase. C'est le cas des trois croix du poème autonome "ö les bras de cristal, l'écusson de crin..." en-dessous de "Being Beauteous". On a un résultat très clair. En y ajoutant que d'après Guyaux qui écrivait cela dans Poétique du fragment, le verso du feuillet paginé 9 est particulièrement sale, on comprend que les interventions au crayon : pagination de 1 à 24, mention "Arthur Rimbaud", crochets de signalement des titres à l'attention (pour le travail des protes), sont le fait de la revue La Vogue. Ceux qui veulent soutenir que la pagination est autographe doivent considérer qu'il y a eu des interventions au crayon de Rimbaud et puis d'autres des éditeurs de la revue. Mais la pagination au crayon serait la seule intervention de Rimbaud au crayon sur ses manuscrits ! On entre clairement dans l'exception qui arrange bien les affaires. Toutefois, le fait de repasser les chiffres au crayon à l'encre est nécessairement là encore le fait de la revue La Vogue. Ensuite, les pages 12 et 18 ont été immédiatement paginés à l'encre et d'une manière distincte du procédé formalisé pour les chiffres au crayon, il s'agit clairement d'un acte de mise en garde. Les tenants de la pagination autographe veulent soutenir que Rimbaud a remplacé des manuscrits préexistants par d'autres, ce qui n'a pas de sens. Où sont passés les manuscrits préexistants si les textes différaient ? Pourquoi remplacer par les mêmes textes des copies déjà mises au propre si la pagination au crayon est le modèle autographe originel ? Je rappelle que la pagination étant au crayon elle peut s'effacer, soit avec des boulettes de mie de pain comme on le faisait à l'époque ou jadis, soit avec de la gomme. Rimbaud aurait pu modifier toute la pagination. Il y a un faux air de bon sens quand Steve Murphy affirme que nécessairement les feuillets 12 et 18 remplacent deux feuillets initialement paginés au crayon. Et il y a beaucoup de mauvaise foi à trouver compliqué l'argument d'un traitement à part de ces deux feuillets en guise d'avertissement pour le soin du classement. Le repassage des chiffres 1 à 9 et la pagination reprise pour les livraisons 7, 8 et 9 sont les deux preuves massue que la pagination intéressait la revue, et on peut ajouter à cela deux autres preuves : celle de Bienvenu sur l'absence de pagination du manuscrit autographe de "Promontoire" au profit d'une pagination de deux pages d'une copie allographe utilisée, et la pagination non pas des feuillets, mais des poèmes, par Vanier dans le cas des poèmes inédits de 1895.
Il y a quelques autres mentions au crayon sur les manuscrits, un "I" en chiffre romain sur le manuscrit de "Fairy" par exemple, qui concurrence celui à l'encre, mais cette redondance fait qu'il reste sans suite, sans intérêt. Il y a bien sûr la mention "Illumination(s)" au bas du manuscrit autographe de "Promontoire". Cette mention au crayon a été faite d'évidence parce que le manuscrit autographe de "Promontoire" a été retiré de la publication des Illuminations au profit d'une copie allographe sur deux pages. Et on peut se demander à quel moment cette transcription au crayon a été faite entre 1886 et 1895. La mention a été repassée à l'encre, ce qui offre un cas similaire au repassages des chiffres 1 à 9. La mention "Illumination" au crayon est considérée comme allographe ou n'a jamais déclenché une grande envie de la considérer comme clairement ou nécessairement autographe, même de la part de Murphy pour qui cela serait d'un intérêt précieux dans la thèse d'une pagination autographe de 24 pages des manuscrits !!!!!!!! Il va de soi que c'est cette mention au crayon qui seule importe pour l'attribution d'une transcription du titre par Rimbaud. Moi, ne n'y crois pas une seconde. Le repassage a été fait à l'encre brune, comme les mentions au haut du même manuscrit autographe, et avec un style d'écriture similaire (écriture penchée et petits jambages peu marqués de certaines lettres), comme la signature "AR" qui figure en bas du manuscrit. C'est ainsi en tout cas que cela nous a été présenté, puisque les fac-similés ne permettent pas spécialement d'identifier une encre brune. Comme ces mentions à l'encre brune sont des exceptions dans le dossier manuscrit, et comme celle du haut est facile à dater à cause de son renvoi explicite à une édition du poème, en l'occurrence une page de l'édition par Vanier du poème "Promontoire" en 1892, on comprend que, même si la mention au crayon peut venir de la revue La Vogue, en tout cas toutes les mentions à l'encre brune sont postérieures à l'édition Vanier des Illuminations en 1892, sauf éventuellement Steve Murphy et les partisans d'une pagination autographe et d'un recueil portant mille indices d'une préparation soignée d'un recueil par Rimbaud. Moi, je n'y crois pas une seconde. Evidemment, là encore, on a droit à une fausse apparence d'évidence, quand Murphy prétend que le papier a été découpé de manière à éviter de couper la signature "AR". Ce préjugé se double de celui qui veut que personne ne signe par des initiales un texte qui ne serait pas de lui. Au fait, qui a signé "PV" le manuscrit de "L'Enfant qui ramassa les balles..." ? Rimbaud lui-même dans la continuité de sa transcription ? Murphy, Guyaux, Lefrère et d'autres pensent que le dizain est de Rimbaud et non pas de Verlaine, mais pour soutenir cette théorie ils doivent attribuer à Félix Régamey ou à un quelconque détenteur ultérieur du manuscrit un geste indélicat consistant à signer avec les initiales de l'auteur présumé "Paul Verlaine", mais il ne faudrait surtout pas que ce soit Rimbaud, car il viendrait du coup les contredire en personne. Il reste l'hypothèse que Paul Verlaine ait lui-même signé "PV" le poème en question, mais cette hypothèse ne saurait être envisagée par Guyaux, Lefrère et surtout Murphy lui-même, puisque ce serait avouer que le poème n'est pas de Rimbaud. Donc, on a bien le cas d'une signature "PV" que Murphy n'attribue pas à celui que désignent les initiales. CQFD.
Pourtant, dans le cas de la signature "AR", routinièrement ceux qui se sont penchés sur le manuscrit : Bouillane de Lacoste, Murphy et d'autres, affirment que personne ne signerait ainsi à la place de Rimbaud. Alors, expliquez-moi la contradiction qu'il y a entre ce qu'ils disent de "PV" pour "L'Enfant qui ramassa les balles..." et de "AR" sur le manuscrit autographe de "Promontoire" ? C'est déjà un premier point qui montre que l'évidence autographe n'en est pas une. Ensuite, il y a la question du découpage. Qu'est-ce qu'on en sait que Rimbaud a voulu éviter de découper la mention "AR" ? Le découpage n'est pas droit, mais qu'est-ce que vous connaissez à l'adresse de Rimbaud pour découper des manuscrits avec des ciseaux ou je ne sais quoi à l'époque ? Certes, la mention "AR" vient avant le virage du découpage, mais ça c'est sur le résultat final. Il faudrait croire que ce manuscrit est un cas exceptionnel de bigarrure dans la transcription. Rimbaud aurait écrit "Promontoire", le titre et le poème, à l'encre, il aurait biffé avec la même encre, puis il aurait signé à l'encre brune "AR", puis il aurait mis la mention au crayon "Illumination", et je rappelle que, avec la thèse de l'évitement du découpage de la signature "AR", il faut encore considérer que nous avions ensuite la transcription à l'encre de "Guerre", le titre et son poème. La mention "AR" à l'encre brune à côté de la mention au crayon "Illumination" auraient été comme ça un peu au beau milieu du manuscrit, des isolats. Et par magie des décennies plus tard, dans un saut temporel de janvier 1875 à je ne sais pas décembre 1892, voire décembre 1895, quelqu'un aurait repassé à l'encre brune "Illuminations" pour s'accorder avec la signature "AR", avant d'en remettre une couche au haut du manuscrit. Les deux lettres initiales à l'encre brune auraient précipité un délire, deux simples lettres autographes à l'encre brune ! Ou bien, on aurait une transcription à l'encre par Rimbaud lui-même de la mention "AR" et du repassage du titre "Illumination(s)" initialement au crayon à la suite de "Promontoire", mais alors de qui est la transcription au crayon ? De Germain Nouveau ? Qui, à part lui ? Et face à cela on aurait eu le même souci scrupuleux d'utiliser l'encre brune en haut à gauche du manuscrit ?
Il n'est peut-être pas accessoire de se reporter au manuscrit de "Guerre" pour éprouver s'il y a eu ou non de la part de Rimbaud une volonté significative de contourner d'un côté le titre "Guerre" et de l'autre la signature "AR". Cliquer ici pour consulter le fac-similé de "Guerre" sur le site Gallica de la BNF ! Il est évident que non !
Moi, je n'y crois pas un seul instant.
Reprenons le cas du crayon toutefois.
Depuis longtemps, je sais qu'il y a un cas exceptionnel de correction au crayon dans le cas du poème "Vies" où il est écrit "la main de la campagne" à l'encre, sauf qu'un "a" est repassé au crayon par un "o" pour que nous ayons "la main de la compagne", ce qui éliminait l'effet étrange. Tous les rimbaldiens sont unanimes pour dire que cette correction n'a pas pu être le fait de Rimbaud lui-même. Ils y voient tous une intervention de gens qui refoulent la poésie de l'expression "la main de la campagne" pour une lecture compréhensible par tous, qui rassurer une rationalité peu intéressée par la fantaisie imaginative.
Ce cas de correction au crayon est une singularité et effectivement la revue a publié la leçon "compagne". Notons que toutes les autres corrections sur les manuscrits sont à l'encre ! Et notons que pour le feuillet 19 transformé en suite au feuillet paginé 18 les remaniements sont également à l'encre. Toutefois, il y a une exception au moins qui m'avait échappé et qui nous ramène à "Fairy". Il y a déjà un chiffre "I"' au crayon sur ce manuscrit, mais intellectuellement je ne sais pas trop quoi en faire. Mais, je savais qu'il y avait une correction "des cri des steppes" devenu "du cri des steppes". Ou l'inverse, parce que à force je finis par tout mélanger, sauf que cette correction semble avoir été faite à l'encre. Quand je regarde le manuscrit, il est évident que le mot "cri" a été d'emblée écrit au singulier. Rimbaud aurait initialement écrit "des" avant de le corriger en "du", ce qui a dû être une correction immédiate, puisque le mot suivant "cri" est au singulier. Il faut noter que la transcription devait se faire lentement avec des remords de plume, puisque dans la suite immédiate, le mot "steppes" est transcrit sur une amorce de transcription directement avortée : "et du cri des steppes". Rimbaud aurait écrit : "et des", puis aurait corrigé "des" en "du", et il aurait repris "et du cri des", puis il aurait commencé à écrire un mot autre que "steppes", mais il n'aurait écrit qu'entre deux et trois lettres de ce mot avant de lui préférer "steppes" transcrit par-dessus la leçon avortée. On dit que ce serait "cav" pour le début de "cavernes". Moi, comme ça, en regardant le fac-similé suivant sur le site Gallica de la BNF, je suis incapable de me faire une idée : Cliquer ici pour consulter le fac-similé du manuscrit de "Fairy" sur le site Gallica de la BNF !
J'aimerais tout de même bien savoir si on peut s'assurer que l'amorce était "cav", en principe pour "cavernes", cela me permettrait de méditer à nouveaux frais, et avec moins de risques de partir sur de fausses pistes, à propos de l'emploi de "steppes".
Mais j'avais complètement oublié, car je l'avais déjà lu et su dans le passé, que sur le même manuscrit de "Fairy", il y avait une correction au crayon similaire au cas de "Vies" pour le mot "campagne" devenu "compagne", et surtout on voit bien la différence entre crayon et encre dans ce cas : Rimbaud a écrit "ornamentales", et un "e" au crayon repasse sur le "a".
Le mot "ornamentales" est considéré comme un anglicisme, ce qui est compréhensible dans le cas d'un poème au titre anglais "Fairy", mais les adjectifs en anglais sont invariables, il n'existe que la forme "ornamental". Or, cet adjectif se retrouve en espagnol et en allemand, et dans ces langues on peut retrouver la même orthographe que Rimbaud. J'ajoute qu'il existe des occurrences rares de l'adjectif "ornamentales" en français, et j'observe une autre coïncidence : dans la revue La Renaissance littéraire et artistique, Armand Silvestre a écrit "hibernaux" et non pas "hivernaux" dans une recension au sujet du Salon de 1872. Je ne suis pas contre le fait d'identifier un anglicisme, mais il faudrait pas que ce soit l'arbre qui cache la forêt.
En tout cas, nous avons désormais deux corrections au crayon qui toutes deux se résument à modifier une seule lettre, un "a" devient un "o" au crayon, un autre "a" devient un "e" au crayon. Mais le fait amusant, c'est que "Vies" a été publié par la revue La Vogue et "Fairy" par Vanier neuf ans plus tard ! Qui a corrigé au crayon le manuscrit de "Fairy"  ? Y avait-il eu un début de travail préparatoire autour de "Fairy" par la revue La Vogue ? Si tel n'est pas le cas, nous avons affaire à deux cas rares qui sont du coup chacun de leur côté un cas unique, une unique correction de lettre au crayon en 1886, une unique correction de lettre au crayon en 1895. Je ne sais pas trop quoi penser : j'expose l'alternative, mais de toute façon tous les rimbaldiens sont unanimes à considérer que les deux retouches au crayon furent le fait des éditeurs, La Vogue et Vanier. Personne ne veut croire que Rimbaud ait remanié lui-même son texte pour le rendre moins étrange. Dans le cas de "Fairy", vu les corrections immédiates, on imagine mal Rimbaud revenir plus tard faire une dernière retouche au crayon, comme s'il avait fini par en avoir mal à la tête de son goût affecté pour "ornamentales". Je n'ai pas encore vérifié si Vanier avait édité finalement la leçon corrigée "ornementales", et non la leçon "ornamentales". Il me semble probable qu'il ait choisi "ornementales". Si tel n'était pas le cas, ce serait un désaveu et cela accréditerait la thèse d'un remaniement de l'époque de la revue La Vogue, mais n'allons pas trop vite. Nous pouvons consulter les épreuves du texte "Paris se repeuple" publié par Vanier en 1895 sur le site Gallica de la BNF, et nous pouvons constater qu'il y a eu des hésitations jusqu'au choix décisif. Enfin, il y a le cas de la mention "Veillée", au crayon je crois, à côté de la partie IV de "Jeunesse" qui n'a pas été avalisée par Vanier. Vanier tentait-il des essais sur les manuscrits avant d'y renconcer ? Un peu comme ce que nous avons pour les épreuves de "Paris se repeuple": "putain Paris" / "pudeur Paris", "L'orage t'a sacré suprême poésie"/"L'orage a sacré ta suprême poésie" ?
Cependant, là encore, aucun rimbaldien ne considère comme autographe la mention au crayon "Veillée" à côté du "IV" de "Jeunesse" !
Les rimbaldiens récusent que les interventions au crayon soient de Rimbaud sur les manuscrits des Illuminations, à une exception près pour les tenants de la pagination autographe, les chiffres au crayon valant pagination ! Moi, je pense que Rimbaud n'a pas commis la moindre intervention au crayon sur les manuscrits des Illuminations. Pas une seule n'est de lui. Au plan de la rigueur scientifique, c'est nettement ce qu'il y a de plus plausible.