dimanche 4 octobre 2026

Mérat, Vers pour les lieux et autres idées

Je faisais remarquer dans l'un de mes derniers articles des coïncidences troublantes. En principe, lorsqu'il compose ses contributions zutique en octobre et novembre 1871, Rimbaud ne peut connaître d'Albert Mérat que les recueils suivants : Les Chimères, L'Idole et Les Villes de marbre (publié en 1869 et auquel il faut ajouter des inédits parus dans la presse), ainsi que les poèmes publiés dans les deux premiers Parnasse contemporain et le volume collectif Sonnets et eaux-fortes, ainsi que les ouvrages cosignés avec Léon Valade. Il y a le recueil Avril, mai, juin publié initialement sans nom d'auteur, mais des quatrièmes de couverture de Lemerre annonce sa réédition (et peu importe ici que l'annonce ait été suivie d'effet) sous les noms de Valade et Mérat, il y a aussi la traduction de l'Intermezzo d'Henri Heine, et de mémoire il y a un deuxième livre de traductions de poésies d'Henri Heine.
Rimbaud n'est pas censé connaître les recueils publiés en 1872 et 1873, à savoir Les Souvenirs et L'Adieu. Pourtant, le recueil L'Adieu n'est composé que de poèmes en trois quatrains, ce qui fait penser à "Vu à Rome", tandis que quelques poèmes du recueils Les Souvenirs semblent des sources d'inspiration évidentes de vers du "Bateau ivre" ou même du "Sonnet du Trou du Cul", et je pense bien sûr au rejet à la césure de l'adjectif "matériel". Il me semble assez clair que Rimbaud a lu très tôt des poèmes inédits du recueil Les Souvenirs, puisque la transcription du "Sonnet du Trou du Cul" est au début de l'Album zutique et impose l'idée d'une composition antérieure à la mi-octobre 1871 à tout le moins.
Les petits malins peuvent être tentés de balayer ces rapprochements d'un revers de la main, même si pour le rejet de l'adjectif "matériel" leur dédain sera difficile à suivre. Mais ce n'est pas tout. En lisant le recueil Les Souvenirs, j'ai été frappé par le nombre élevé de vers où il se trouve les mots "charmants", "charmé" et "embaumé" à la rime. J'avais en tête la réflexion d'Yves Reboul dont la logique m'échappe qui veut que "charmé" et "charmants" soit des traits d'ironie satirique dans "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin", sachant que "charmé" et "charmants" à la rime dans "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" sont deux seulement des nombreux points de comparaison entre les deux poèmes. J'avais ça en tête et tout d'un coup en lisant le recueil de 1872 j'ai été frappé de cette abondance de rimes sur ces mots, abondance que je ne retrouve ni dans ses Chimères, ni dans son Idole, même si j'y trouve des mots de la famille de "charmant" et "embaumé".
Voici un petit relevé dans Les Souvenirs :
 
L'enfant épanouit son corps frêle et charmant. (vers 4, fin de quatrain, "Henriettik")
C'est ici-bas que sont les paradis charmants ? (vers 9, attaque de premier tercet, "La Lande")
Note : le poème suivant "La Bénédiction de la haie" commence par une conjonction temporelle de simultanéité comme "Le Bateau ivre" : "Pendant que..." et le premier quatrain fournit à la rime "précieux", avec une relique de bigots : "os précieux".
Du bois où sourdement court la sève embaumée. (vers 4, fin de premier quatrain, "A la nuit")
Bien que l'âge ait passé des vieux mythes charmants (vers 9, attaque de premier tercet, "Les Vagues")
Note : le sonnet "Les Vagues" est intéressant à d'autres égards, il parle de la naissance de Vénus parmi les vagues, et il se termine par un autre vers qu'il n'est pas difficile de mettre en résonance avec ce que l'homme a cru voir dans "Le Bateau ivre" ou avec le dernier vers de "Voyelles" : "Si dans cet autre ciel on ne verrait pas Dieu."
 Note : la section "Hors des murs" m'a déjà intrigué pour plusieurs vers à rapprocher du "Bateau ivre" ou pour certains profils de thèmes à rapprocher du même morceau rimbaldien, mais le sonnet "Le Grand arbre" a un premier tercet qui contient non seulement le rejet à la césure de "matériel" que, selon toute vraisemblance, Rimbaud reprend dans le premier tercet du "Sonnet du Trou du Cul", mais le premier mot à la rime est précisément le pluriel "amants", celui qui rime avec "charmants" dans "Bonne pensée du matin". Et notez que la fin du sonnet de Mérat contient bien la mention "attend" qui répond au "En attendant" de Rimbaud, tandis que le vers "la fermentation violente des sèves" n'est pas sans correspondance non seulement avec des vers précis du "Bateau ivre", mais du coup avec l'idée du "bain dans la mer, à midi" justement.
Merci, tu m'as rendu les caprices charmants (, vers 10, milieu de premier tercet, "La Lettre")
Le mot court en riant sur la lèvre embaumée ; (vers 13, milieu de second tercet, "L'Heure")
Note : le dernier vers du poème "Etoiles" est encore une fois à rapprocher du dernier de "Voyelles" : "Suivant l'éclosion (...) Des étoiles, j'ai pu reconnaître ses yeux."
Dans le cadre naïf d'un ovale charmant (vers 7, second quatrain, "L'Image")
Je relève aussi le rejet pour les deux premiers vers du poème "L'Adieu" (ne pas confondre avec le recueil de ce titre) :
 
Quand elle part, sa grâce invente des retours
Charmants [...] 
Le dernier vers de ce sonnet "L'Adieu" est encore une fois apte à un rapprochement avec la chute de "Voyelles" : "Et la lumière bleue et douce de ses yeux."
 Note : le poème "Les Bœufs" me fait esquisser un rapprochement avec "Les Douaniers" à cause de son premier vers : "Des larges prés ayant le flot bleu pour frontière", ce que peut compléter la mention "mufle" : "La salive leur pend au mufle en filets blancs".
Il y a trois mentions à la rime de l'adjectif "charmant" au singulier dans le recueil L'Idole et "embaumées" est le premier mot à la rime du "Sonnet du nez".
Dans Les Chimères, il y a aussi un rejet entre deux vers : "voyages / Charmants" et des mentions de "charmant(s)" à la rime à au moins trois reprises, mais dans des vers courts, des octosyllabes.
La lecture de poésies de Mérat dont pas mal d'inédits a-t-elle pu jouer sur Rimbaud ? Pour l'instant, je ne tire aucune conclusion. Je vais vérifier si ces mots à la rime étaient particulièrement présents dans les lectures que Rimbaud a pu faire au début de 1872.
Pour "bleuités" et "bleuisons", j'ai remarqué que Mérat affectionne la mention du "bleu" et même le verbe "bleuir", mais je dois retrouver les vers à citer.
 
Il va de soi que pour "Le Bateau ivre", les vers sources de Mérat sont de l'ordre du repoussoir. Mais dans l'absolu il faut inspecter toutes les possibilités d'influence sur Rimbaud, si minimes soient-elles de prime abord.
Ensuite, une autre idée m'a frappé. Je suis tombé tout à l'heure sur un recueil tardif de Mérat que je ne connaissais pas et qui date du vingtième siècle : Quelques Pages avant le Livre / Pour les lettres - Autres vers oubliés / Epigrammes. La section "Pour les lettres" est introduite par un dizain à la manière de Coppée et on a droit à deux autres dizains de ce genre dans les épigrammes. Mérat n'en fait pas un argument parodique contre Coppée toutefois. Au contraire, il lui ressemble. Le dizain qui ouvre "Pour les lettres" n'est pas le mieux tourné, mais il a une idée forte, je peux en recommander la lecture en passant. Toujours dans "Pour les lettres", dans la partie "Pour finir", il y a un autre dizain à la Coppée avec l'hémistiche "ainsi que je le dois" qui prouve la filiation à l'auteur de Fais ce que dois. Puis dans "Autres vers oubliés", il y a le dizain persifleur : "Après la lecture d'un humoriste". Mais, dans cette nouvelle section "Autres vers oubliés", ce qui m'a tout de suite frappé, c'est l'abondant recours au poème quatrain dans les vers de circonstance de Mérat. Il s'agit de poèmes visiblement trop tardifs, mais ils sont révélateurs d'une pratique mératienne. Or, je rappelle que le titre "Vers pour les lieux" réunit deux quatrains obscènes de Rimbaud qui sont faussement attribués à Albert Mérat justement ! La section "Epigrammes" est composé exclusivement de quatrains dont certains adressés à Charles Cros ou aux parnassiens et je ne peux m'empêcher de penser à Rimbaud en lisant celui-ci qui il faut le dire n'est pas du tout bien tourné :
 
A UN
qui s'était permis de m'adresser quelques quatrains pour railler.
 
C'est toi, le malheureux qui suas tant pour moi
A faire trois quatrains sombrement imbéciles ;
Tu vois bien que ces jeux ne sont pas difficiles,
A condition d'être autre chose que toi.
 Le dernier vers tient difficilement debout malheureusement. Je cite aussi celui-ci avec des symétries qui font un peu penser à celles de "L'Etoile a pleuré rose..." même si les deux poèmes n'ont rien à voir et puis il y a un "comme un" devant la césure au premier vers :
 
 A un front
 
Le front trop grand comme un local abandonné,
Un terrain sans gazon, comme qui dirait vague,
Un caillou blanc et sourd aux chansons de la vague,
Un espace sans borne et cependant borné.
 Je vous laisse aller lire l'entorse à la césure du quatrain "A un mauvais auteur"...
 On se demande si on ne pourrait pas retrouver dans les papiers personnels de Mérat soit un quatrain contre Rimbaud, soit un quatrain à la source des deux de "Vers pour les lieux".

De "je est un autre" à "posséder la vérité dans une âme et un corps" : une critique de Descartes ?

J'ai cette idée d'article depuis quelque temps déjà, mais je viens de voir qu'est annoncé un livre d'analyses de poèmes de Rimbaud aux Editions Classiques Garnier qui s'intitule : Réinventer le je (Rimbaud en 1872). Je ne connais pas l'auteur, Wi-hyojeong. La "présentation" sur le site de l'éditeur me fait quelque peu tiquer, puisqu'il est affirmé que l'année 1872 doit révéler une transition allant de la poésie objective de 1871 à un récit "délibérément subjectif" : Une saison en enfer. Je viens également de survoler rapidement la notice à la phrase "Je est un autre" dans le Dictionnaire Rimbaud du même éditeur. Cette notice a été confiée à Samia Kassab-Charfi et je la trouve d'autant plus dérisoire qu'il n'y a pas la moindre mention de Descartes. Pourtant, dans l'une des deux lettres qui contient précisément ce slogan "Je est un autre", il y a une claire allusion à Descartes : "Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini !, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !"
Le propos de Rimbaud ne se limite sans doute pas à Descartes, mais il l'englobe nécessairement. Et la formule "on me pense" est clairement un indice du désaccord fondamental de Rimbaud avec le "cogito ergo sum" : "Je pense donc je suis."
Descartes refait plusieurs fois son récit du cogito, mais puisque Rimbaud développe précisément l'idée d'une méthode, pourquoi ne pas s'intéresser au Discours de la méthode lui-même. Voici l'extrait qui peut nous éclairer sur la réplique de Rimbaud :
 
   Je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fasse quelque chose ; et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne pouvaient l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
   Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas pour cela que je n'étais point, et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais, au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été, je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lien ni ne dépend d'aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est.
 
 Impressionné par cette découverte, qu'elle soit de lui ou de saint-Augustin, Descartes commet de graves erreurs dans ses conclusions. Certes, il découvre qu'on ne peut pas douter de sa propre existence, mais il confond les plans, il confond l'évidence de son existence avec l'évidence d'être une âme, d'être une "substance pensante". Et il précise que cette "substance pensante" ne doit rien au corps. En fait, il a beau faire la belle mise au point qu'on ne peut douter de sa propre existence, il n'a en aucun cas d'argument solide pour soutenir qu'il a découvert un "je" qui n'est qu'un exercice de la pensée, pour soutenir qu'il est une "âme" distincte de son corps. L'évidence qu'il découvre, c'est celle de son existence, mais l'existence c'est une connexion entre un soi mystérieux et un monde tout aussi mystérieux. Il découvre le point de connexion qui pour lui personnellement est évident, mais il ne découvre pas quel moi il est. Et tout ce qu'il dit sur la séparation de son âme et de son corps n'est que du vent. A qui fera-t-on croire que les humeurs du corps ne participent pas à l'élaboration de nos pensées ? La bonne humeur et la mauvaise humeur, par exemple, ça ne compte pas dans le tour que prennent nos réflexions ? Et en considérant que son âme comme substance pensante n'est pas assujettie au corps, Descartes devient une cible évidente de la saillie de Rimbaud : "en s'en clamant les auteurs", puisque Descartes nie les surdéterminations de la pensée qui peuvent d'ailleurs être d'ordres variés. L'idée de vérité à laquelle Descartes prétend parvenir est faussée dès la synthèse qu'il tire de l'expérience du "cogito ergo sum", et c'est à l'évidence là que s'engouffre Rimbaud avec le paradoxe du "Je est un autre", puisqu'il dément la transparence de la "substance pensante" selon Descartes. Rimbaud réintroduit du coup le rapport au corps, et aussi le rapport à la Nature, au monde solaire, au monde végétal qui nous est plus intime que nous ne voulons le croire. Cette expérience d'intimité au monde, Rimbaud la vit déjà dans ses poèmes de 1870. Avec l'actualité politique, elle laisse parfois la place à des poésies qui sont plus ancrées dans le monde des miroirs humains, mais en 1872 Verlaine fait remarquer que Rimbaud, faux-naïf pourtant, vira dans l'exprès trop simple, et justement il s'agit souvent de connexions premières à la réalité du monde qui nous entoure, et cela est pensé sur un mode de rapport objectif au monde qui n'est pas cartésien justement, puisque Rimbaud n'a pas répudié le "Je est un autre" en 1872. Et dans Une saison en enfer, Rimbaud fait le deuil de ses illusions sur ses pouvoirs créateurs, mais le "Je est un autre" n'est pas répudié pourtant : "il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps", autrement dit la vérité inébranlable n'est pas que l'affaire de l'âme. CQFD, mais pas SPQR.

vendredi 2 octobre 2026

Alchimie du verbe : prière de lire Voyelles, Bonne pensée du matin, Les Corbeaux, etc.

 Il paraît que seul Baudelaire a donné auparavant un exemple de construction grammaticale sur le modèle du titre "Alchimie du verbe", il s'agirait du titre "Alchimie de la douleur". Je ne sais plus où j'ai lu cette information, ni de quel rimbaldien cela provient, et je ne sais pas si c'est vrai. Le sonnet de Baudelaire exprime surtout qu'en visant l'or le poète sombre dans le surcroît de douleur. Normalement, le mot "Alchimie" s'emploie sans complément pour en délimiter la portée, l'alchimie n'est qu'elle-même, elle ne se décline pas. Baudelaire crée une déclinaison dans la mesure où il parle d'une alchimie inversée : au lieu de créer de l'or, le poète crée de la douleur, et si l'or et la douleur ne sont pas sur le même plan, le sonnet fournit l'énumération qui permet de les opposer : le poète change l'or en fer et le paradis en enfer, donc l'or est du côté du paradisiaque et face à cela le fer est une blessure infernale, et évidemment le fer, l'enfer sont des éléments de la douleur face à l'or et au paradis qui sont supposés rendre heureux. Le système de Baudelaire se complexifie un peu dans le dernier tercet, puisque l'idée de sa mauvaise alchimie c'est que la douleur vient surprendre le poète quand il croit atteindre au bonheur. Il poursuit les célestes rivages et aperçoit soudain un "cadavre cher" qui précisément le désenchante. L'effet est d'autant plus atroce.
Le titre "Alchimie du verbe" joue sur l'idée que l'alchimie a une délimitation. L'alchimie au sens strict, c'est la prétendue science de la transmutation des métaux, et l'or est mis au sommet des métaux. Et l'alchimie est aussi la prétendue science qui permet d'atteindre à une vie plus longue. Il s'agit donc dans les deux cas d'un principe de sublimation sur la foi d'une certaine conception du réel. L'alchimie du verbe doit donc se comprendre, par analogie avec la transmutation des métaux, comme le pouvoir de sublimer la parole, mais il faut prêter attention à l'idée de Rimbaud qui est de sublimer non la production humaine de la parole qui est une création seconde, dérivée, mais il s'agit de sublimer la parole du réel lui-même à travers la production d'un discours humain. C'est le verbe de la réalité que la poésie doit sublimer. Et cette sublimation peut être comparée à de l'or à proportion de ce qu'elle dégage d'idée de vie. Il y a dans la poésie de Rimbaud une équation entre le verbe et la vie sur le modèle de la formule johannique : "Au commencement était le verbe."
Au début de "Alchimie du verbe", après quelques premiers alinéas qui ont leur importance, Rimbaud nous parle directement des poèmes qu'il a créés. Il évoque le sonnet "Voyelles" qui devient ainsi le premier poème appartenant clairement à l'histoire de la folie de l'alchimie du verbe, et le titre du poème est précisément une métaphore du verbe appliqué au réel : "Voyelles", puisque les voyelles font par essence partie du langage et Rimbaud va énumérer en tant qu'exemples de voyelles des visions qui sont extraites de la réalité.
Une fois que je vous ai dit ça, je voudrais maintenant attirer votre attention sur les deux premiers vers et opérer une mise en garde. Dans sa lettre "du voyant" du 15 mai 1871, Rimbaud écrit que quelqu'un se mettrait à penser sur la lettre A ruerait vite dans la folie. Et dans "Alchimie du verbe", le poète explique qu'il a inventé la couleur des voyelles et il fournit sa liste.
Ces deux éléments peuvent vous piéger quant à la lecture de "Voyelles". Dans la copie de "Voyelles" par Verlaine, les cinq associations du premier vers sont fragmentés par la ponctuation : "A, noir", etc., mais dans la copie autographe et dans la version publiée dans Les Poètes maudits, Rimbaud a évité ce découpage par la ponctuation, ce qui fait un résultat plus intéressant pour son propos. Citons les deux vers du résultat final :
 
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
[...]
Rimbaud ne s'adresse pas aux cinq voyelles AEIOU, il s'adresse à un système très précis où l'idée d'un tout de l'alpha à l'oméga est déjà orchestré vu l'emplacement final du O, mais cela concerne aussi le manuscrit de la main de Verlaine, mais ici Rimbaud ne s'adresse pas aux cinq voyelles simples non plus, il s'adresse immédiatement à la corrélation "A noir", à la corrélation "E blanc", et ainsi de suite. Il faut parler de "voyelles-couleurs", et il faut comprendre que le "noir" est un A, que le bleu est un O, autrement dit que ce qu'on voit, et cela passe nécessairement par des couleurs, est un langage articulé. Et les naissances latentes ne viennent qu'ensuite. Le "A noir" n'est pas une naissance latente, il est à la source, un principe fondamental. Il devrait être évident pour tous que Rimbaud crée un système sur la base de connaissances scientifiques relativement récentes à son époque, de connaissances qui concerne l'optique en particulier, puisque nous avons l'opposition du blanc et du noir, suivie de la trichromie rouge-vert-bleu avec la concurrence bleu-violet clairement définie par Helmholtz à l'époque.
Il est clair que ce que nous voyons est pensé par Rimbaud comme une vie qui nous parle. Et le sonnet va sublimer ce rapport à la parole du monde. Rimbaud a joué à faire écho aux propos de certains poètes, le mot "latentes" à la rime vient d'un emploi dans le recueil Les Renaissances d'Armand Silvestre, tandis que "ombelles" vient d'un poème d'émerveillement devant le monde au début des Contemplations. Rimbaud reprend la rime entière à ce poème hugolien : "belle"/"ombelle". Le "Suprême Clairon" est l'inversion de l'expression "suprême clairon" que Victor Hugo emploie dans "Eviradnus", mais surtout dans le poème final du même recueil de 1859 "La Trompette du jugement". Ces liens intertextuels permettent des mises en perspective et je tiens beaucoup, face à l'exclusivité de la référence à Baudelaire que maintiennent de nombreux rimbaldiens, à bien faire entrer dans les résonances les poésies de Victor Hugo, poète majeur tout comme Baudelaire, mais aussi les poésies d'Armand Silvestre, parce que ce lien à un poète secondaire, mais archétype romantico-parnassien, a du sens.
Ajoutons quelques remarques. Notez que pour la première image le A noir est précisé comme velu et éclatant. C'est un mauvais réflexe de se replier immédiatement sur la couleur de la mouche. Dans "Golfes d'ombre", il n'y a pas que le mot "ombre". Dans le "E blanc", Rimbaud commet l'erreur courante de confondre la vapeur avec la couleur blanche, mais ce n'est pas très grave vu la logique qu'il suit puisqu'il parle aussi de "Lances des glaciers fiers", ce qui veut dire que Rimbaud passe du blanc qui compose les glaciers à l'élément que je dirai adjacent, puisqu'il parle des pointes montantes qui peuvent apparaître à la surface d'un glacier et cette pointe vient enrichir de sens la vision blanche du glacier en lui-même. J'ai même tendance à songer à un pic blanc montagneux en lisant cet hémistiche. Pour le I rouge, la colère et les ivresses pénitentes sont celles des lèvres belles. Le U vert est rappelons-le, le principe des cycles, il y a le cycle des marées, le cycle de la nature et la paix des fronts studieux s'explique par la confiance de participer à un cycle qui donc ne suppose pas une fin par la vieillesse. Et le O est clairement l'expression d'une transcendance.
Mais, au-delà de "Voyelles", plusieurs poèmes en vers nouvelle manière appartiennent aussi à la pratique de l'alchimie du verbe. La section de ce titre cite ou exhibe, pour éviter les équivoques sur le sens du verbe "citer", plusieurs poèmes :  "Larme", "Bonne pensée du matin", "Chanson de la plus haute Tour", "Fêtes de la faim", "Le Loup criait...", "L'Eternité" et "Ô saisons !..." Remarquons que sur le brouillon ce poème à insérer est intitulé "Bonheur" ce qui fait écho à ce que nous disions plus haut du poème "Alchimie de la douleur" de Baudelaire. Le brouillon permet d'allonger la liste avec les mentions de "Mémoire" et du poème inconnu ou à identifier "Confins du monde". Naturellement, on va penser que l'alchimie du verbe concerne tous les poèmes en vers nouvelle manière du printemps et de l'été 1872, mais comme "Voyelles" est au seuil de l'entreprise il faut songer que "Tête de faune" est déjà un poème en vers "nouvelle manière" et que le poème "Les Corbeaux" exprime une prière, tout comme "Bonne pensée du matin" par exemple. On sait par une lettre de Verlaine à Rimbaud qui nous est parvenue (plutôt qu'à Rimbaud ?) que Rimbaud veut écrire des sortes de prières en avril-mai 1872.
Et c'est à dessein que j'ai comparé "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin". En général, on privilégie le rapprochement entre "Les Corbeaux" et "La Rivière de Cassis" à cause du passage commun : "corbeaux délicieux", que je prétends inspiré des "éclairs délicieux" d'un quatrain de Marceline Desbordes-Valmore, mais le rapprochement entre "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" est éloquent.
Le poème publié dans La Renaissance littéraire et artistique est une intercession du poète auprès de Dieu, nommé "Seigneur". Le poème "Bonne pensée du matin" est une intercession du poète auprès de la déesse Vénus. Dans "Les Corbeaux", dans les troisième et quatrième quatrains, le poète oppose les morts d'avant-hier à ceux qui se réfugient "au fond des bois".  Dans "Bonne pensée du matin", le poète invite la Déesse à délaisser ceux qui ont bien profité du "soir fêté" pour s'intéresser à ceux qui travaillent dès quatre heures du matin et ne jouissent pas de la même façon de l'existence. Enfin, il faut comparer les attaques des deux poèmes. "Bonne pensée du matin" commence par poser le cadre auroral qui suppose un renouveau et la saison d'été, quand le poème "Les Corbeaux" commence par poser un cadre mortifère qui correspond à une fin et à la saison d'hiver, saison mentionnée plus loin dans le poème.
Et cette comparaison entre les débuts de poème étant faite, on peut remarquer que "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" font partie d'un ensemble de poèmes où les premiers vers exposent un cadre solennel dont tirer un enseignement : "Voyelles", "La Rivière de Cassis", "Tête de faune" et dans une certaine mesure "Bannières de mai". Il y a d'autres configurations, il y a d'autres poèmes qui décrivent des cadres comme "Mémoire", "Juillet" et "Jeune ménage", mais les poèmes que j'ai réunis ont un effet de loupe dans les premiers vers qui leur est propre.
Je tends à considérer ces poèmes comme un excellent ensemble repère pour approfondir l'idée de l'alchimie du verbe exprimée dans "Voyelles".
Or, dans "Bonne pensée du matin", il y a ce fameux vers : "Vers le soleil des Hespérides" qui semble doubler la référence au soleil de manière incongrue. Je tends à considérer ce vers comme l'expression du repoussoir face à la véritable alchimie solaire. Dans son analyse de "Bonne pensée du matin", Bernard Meyer, mais il n'est sans doute pas le seul à le faire, entend "désespoir" ou "désespéré" dans "soleil des Héspérides", mais je ne suis pas d'accord avec cette tentation d'y lire un calembour. D'une part, le calembour ne figure pas dans l'expression où on peut à peine lire "désepère", puisque cela est poursuivi par la rime en "-ides" qui montre que le calembour ne s'impose pas. D'autre part, la lecture phonétique "désespère" est intrinsèque à la diction "des Hespérides". On ne peut pas appeler calembour une expression qui ne peut pas être autre que ce qu'elle est. Si Rimbaud avait voulu nous y faire entendre un désespoir, il aurait dû mobiliser d'autres ressources de son poème pour nous en persuader. Je ne constate pas qu'il l'ait fait. En revanche, il faut partir en quête des modèles antérieurs à cette expression pour achever de nous persuader des significations que le poème semble naturellement véhiculer. Mon idée est tout de même qu'il y a un lien sensible aussi entre ce "soleil des Hespérides" inscrit du coup anormalement du côté du couchant quand la scène se déroule à quatre heures du matin au contraire et les lambris précieux pour rire sous de faux cieux.
Quant à "soir charmé" et "Ouvriers charmants", je suis loin de trouver l'ironie évidente pour ces deux mentions, je ne trouve pas non plus évident de considérer que le soir est "charmé" par les poètes qui après la défaite (celle contre la Prusse ou celle contre la Commune ?) se réfugieraient passivement dans la poésie bucolique au fond des bois. J'ai peut-être tort, mais j'ai du mal avec les lectures ironiques proposées de ces deux poèmes. Je trouve qu'elles ne vont pas de soi. Et j'ai deux autres lectures de ces deux poèmes pour l'instant.

Petite réaction rapide en lien avec l'article sur Rimbaud ivre sur "Rimbaud, l'Odyssée silencieuse"

 Sur son blog, Jacques Bienvenu a mis en ligne un article sur une publication d'actualité.
 
 
Déjà que je n'ai pas fait l'effort d'aller voir le film de Nolan au cinéma, je parie qu'il n'est pas terrible, je ne sais pas si je vais prendre la peine de me procurer le livre annoncé ici.
Sur son site Arthur Rimbaud le poète, Alain Bardel a mis également des liens en ce qui concerne cette actualité. Il annonce même l'avoir invité à la librairie Ombres blanches le 13 octobre pour une rencontre littéraire. Mais Bardel fournit en même temps un podcast où Mazurel parle de son livre, et un podcast sur un autre livre d'une certaine Alix Stéphan qui publie un livre intitulé Découvrir Rimbaud aux Editions sociales. Le podcast d'Alix Stéphan est en terrain marxiste, on y parle de Lénine. Je ne suis pas d'accord avec l'analyse marxiste de Rimbaud, je le pense plutôt libertaire et quarante-huitard. Mais j'ai trouvé qu'Alix Stéphan disait des choses précises. L'étrangeté pour moi, c'est qu'elle ne m'apprenait rien. J'ai bien aimé quand elle a comparé la fin de "Ophélie" avec le passage de la lettre du voyant où Rimbaud dit que si le voyant s'écroule il viendra d'autres horribles travailleurs prendre le flambeau là où le prédécesseur s'est affaissé, et elle dit que justement dans le dernier quatrain de "Ophélie" le poète prend le relais d'Ophélie. J'ai écouté l'ensemble du podcast d'Alix Stéphan, j'ai senti un discours mûri, ferme, précis, avec une vraie réflexion et des conclusions mûries, même si je n'apprenais rien et même si c'était un peu bizarre de l'écouter comme si les rimbaldiens n'existaient pas. Elles ne citent pas Murphy, Ascione, Claisse, etc., qui font déjà des lectures marxistes, ni Reboul qui fait des lectures non marxistes mais communardes de plusieurs poèmes, et ainsi de suite. Elle ne cite personne et ce qu'elle livre de ses lectures je n'iudentifie rien de neuf. Pourtant, elle m'a laissé une bonne impression. J'écouté le podcast de Mazurel, je n'ai pas eu cette même impression. Je veux bien que ce qui est neuf sur Java soit réservé pour le livre, mais je devrais au moins sentir une perspective dans un entretien qui vient après le livre.
Le slogan en bordereau du livre, c'est "L'année où le poète a disparu", mais après l'écoute du podcast, j'ai envie de dire "et alors ?"
Je ne sens pas qu'il y a une raison sérieuse de me reporter à ce livre.
Maintenant, il y a l'article du blog de Jacques Bienvenu. Il souligne pas mal de coquilles, une erreur sur un lieu, etc. Il cite aussi deux articles du blog Rimbaud ivre qu'on doit à Franck Delaunoy et qui ont été pris en compte dans le livre de Mazurel.
Si on laisse de côté le militantisme franc-maçon, j'ai deux avis distincts sur ces deux articles.
L'article "Rimbaud et la Commune" me semble problématique. On ne sait pas qui est ce Rimbaud remplaçant un chef de bataillon le 16 mai, le lendemain de la lettre du 15 mai à Demeny. Moi, je ne peux rien en faire de ce document.
L'article sur Félix l'Africain est en revanche d'un intérêt réel. Je ne dirais pas qu'il bouleverse la compréhension d'Une saison en enfer, mais il s'agit tout de même d'un cas exceptionnel où une donnée biographique intime éclaire le sens personnel de la confession de "Mauvais sang". En effet, quand on sait qui est Félix, le passage de "Mauvais sang" a un sens personnel intime : tout enfant, il admirait le forçat sur lequel se referme toujours le bagne. Cela n'exclut pas l'extension aux sources littéraires et cela ne se lire pas par baguette magique au thème du nègre qui suit bien évidemment.
Enfin, il est question dans le livre de Mazurel d'une méthode mélangeant la fiction et l'Histoire. Et là je tique ! On peut nourrir un roman d'une documentation historique serrée ou on peut raconter l'Histoire sous forme de roman, on peut aussi écrire une biographie de Rimbaud qui soit une fiction littéraire, mais je ne prends pas au sérieux l'idée que la fiction soit une méthode profitable au travail de l'historien.Poser des récits alternatifs, tout ça, c'est de l'Histoire à vol d'oiseau où on ne peut rien éprouver des détails loin au sol. La fiction permet de donner un emballage à l'Histoire, pas de faire de l'Histoire.

jeudi 1 octobre 2026

Vu chez Mérat, détails troublants

Y a-t-il du vu chez Mérat ? En tout cas, j'y ai vu des détails troublants.
Albert Mérat est un peu une énigme avec ce qu'en dit Rimbaud dans sa lettre du 15 mai 1871 à Demeny, il en faisait l'un des deux "voyants" de la nouvelle école parnassienne avec Verlaine. De fait, lorsqu'il remanie son poème en deux quatrains "Par les beaux soirs d'été..." pour en faire "Sensation", Rimbaud emprunte à un poème des Chimères de Mérat : "Par les soirs bleus d'été..." vient même directement d'un premier vers cité en incipit dans la Table des matières : "Par un soir bleu d'avril elle s'en revenait [...]". Le poème en question de Mérat n'a rien à voir pourtant avec "Sensation", mais au-delà de la mise en vedette du tour stylé au premier vers et en mention dans la table des matières, il avait deux intérêts pour Rimbaud en 1870. Il s'agit d'un poème exacerbant le désir de conquête féminine. La fille a peur d'être surprise, mais le poète n'est pas qu'entreprenant, on voit que c'est un libertin expérimenté qui poursuit sans faillir un objectif érotique. L'autre intérêt, c'est que c'est un poème qui joue sur de nombreux rejets à la césure et à l'entrevers, ceux-ci étant mis au service en particulier de l'expression des émois craints : "une frayeur horrible / Qu'on ne la vît", "c'était / son quartier", "on pouvait / La rencontrer", "Oh si ! la chose se savait". Le poème qui précède dans le recueil de Mérat est en octosyllabes, mais il s'intitule "L'Hôtellerie de la belle étoile", et contient le mot "auberge" dans l'un des derniers quatrains, ce qui justifie un rapprochement avec "Ma Bohême". En clair, Rimbaud a lu le recueil Les Chimères en 1870 et il s'en est ponctuellement inspiré.
J'aurais quelques autres éléments à mentionner quant au recueil Les Chimères, mais je prévois de le relire attentivement. Ce recueil a été publié en 1865-1866, mais pas par Lemerre qui n'en récupérera l'édition qu'ultérieurement.  Il est composé de cinq sections dont la plus intéressante est "Fleurs de bohême" au titre significatif et dont sont issus les deux poèmes que nous venons de citer.
Mérat donne très souvent un avant-goût des poésies de Coppée, parfois même de motifs coppéens.
Avant Les Chimères, il a publié un recueil à deux mains fait avec Léon Valade, recueil mis en vente sans nom d'auteur Avril, mai, juin. On doit aussi aux deux poètes des traductions du poète allemand Heinri Heine qui n'était pas un inconnu à l'époque comme il l'est devenu aujourd'hui.
En 1869, Mérat publie le recueil L'Idole qui s'inspire du recueil obscène d'Henri Cantel Amours et priapées et le "Sonnet du Trou du Cul" s'inspire précisément de maints détails des deux recueils de Mérat et Cantel. Malgré les avancées faites sur le sujet par Steve Murphy et Philippe Rocher, j'ai moi-même débusqué des sources au "Sonnet du Trou du Cul" et j'ai accentué l'importance de la référence au recueil de Cantel.
Les publications de Mérat semblent s'arrêter là pour ce qui est des recueils qui ont pu avoir une potentielle influence sur Rimbaud du temps qu'il écrivait des vers. Et, à tout le moins, ce sont les références à privilégier pour apprécier l'éloge fait le 15 mai dans la lettre à Demeny. Toutefois, sur ce dernier point, je prétends que Rimbaud a brièvement logé à Paris lors d'un séjour en février-mars 1871 chez André Gill, célèbre caricaturiste qui fera lui aussi partie du Cercle du Zutisme incluant Valade, Rimbaud et d'autres ! J'ajoute que dans une lettre du début du mois d'octobre 1871 Valade revendique un rôle de saint Jean-Baptiste sur la rive gauche dans la révélation du poète Rimbaud. Or, c'est Verlaine et Cros qui sont allés chercher Rimbaud sur le quai de gare à son arrivée en septembre 1871 et cela s'expliquait par des courriers entre Rimbaud et Verlaine. En clair, il est sensible que Rimbaud n'a pas que rencontré André Gill et cherché à rencontrer Verrmersch en février-mars 1871 lors de son passage prolongé à Paris. Il logeait où à votre avis Rimbaud tout ce temps ? Il aurait rencontré Valade à ce moment-là, ce qui expliquerait que Mérat soit réuni à Verlaine dans l'éloge de la lettre à Demeny...
Mais, passons à la montée à Paris. On sent bien dans les contributions zutiques que Verlaine et Rimbaud ont eu accès non seulement à des pré-originales de Coppée dans des revues, mais aussi à des manuscrits inédits. Verlaine connaissait déjà le poème "La Nourrice" avant le 14 juillet 1871 et Rimbaud exploite l'inédit "Croquis de banlieue" pour composer "Ressouvenir" en novembre. Il exploite même l'idée de mettre des titres à plusieurs dizains zutiques : "Le Balai" ou "Etat de siège ?" Pour "Vu à Rome", Rimbaud peut connaître les deux poèmes ajoutés à la réédition des Lèvres closes de Dierx en 1872, comme il peut connaître quelques poèmes inédits que Dierx ne publiera dans des revues que peu après et en recueil que bien plus tard. Le problème, c'est qu'on se retrouve à spéculer sur les lectures ou non de manuscrits inédits, le cas bien étayé étant celui tout de même du dizain "Croquis de banlieue" clairement repris dans "Ressouvenir".
Et puis, j'en reviens à Mérat. Il fait directement partie des membres du Zutisme comme en témoigne le sonnet "Propos du Cercle" ou certaines allusions dans l'Album. C'est le grand ami de Léon Valade, celui qui conservait sur lui l'Album zutique. Mérat est certes rapidement en relation tendue avec Rimbaud. Verlaine témoignera de la distance de Mérat à l'égard de ce jeune ardennais à son arrivée à Paris. Le "Sonnet du Trou du Cul" et une lettre de Verlaine demandant à Mérat de cesser les rumeurs à son sujet font sentir que le froid a été immédiat entre Mérat et Rimbaud. Je ne vais pas citer ici tous les éléments. Je fais remarquer toutefois ceci, la première section des Chimères est dédicacé à un ami Paul Arène, autrement dit un complice avec Alphonse Daudet de la confection du Parnassiculet contemporain. Les rimbaldiens ne se demandent jamais si l'Album zutique n'a pas été connu par plus de monde qu'il n'y paraît et notamment par les gens ciblés. Rollinat recopiait le "Sonnet du trou du Cul" avec dégoût affecté pour le communiquer à un ariégeois. Quelqu'un a publié en 1878 dans Le Figaro un poème en vers d'une syllabe "Le Pauvre diable" qui s'inspire notamment de "Cocher ivre". Coppée savait d'évidence des choses sur l'Album zutique, lequel a fini dans les mains de Coquelin Cadet visiblement, ce qui laisse à penser que les ennemis de Rimbaud ont sans doute pu s'en repaître. Mais, avec Mérat, on entre dans l'idée que au moins la rumeur sur l'existence de cet Album a pu atteindre très tôt certaines oreilles.
Mais j'en reviens à mon sujet qui est un peu lié à ce que je viens de dire. Ce que je viens d'exprimer, c'est qu'il faut se méfier du préjugé d'un cloisonnement entre les groupes d'écrivains et poètes en 1871. Dierx, Coppée, Silvestre et d'autres peuvent faire lire à Rimbaud et Verlaine des manuscrits inédits et ces deux derniers en profiter pour créer des blagues. Le contact est direct avec Verlaine dans le cas de Coppée, indirect avec Rimbaud qui profite de ce que peut lui rapporter Verlaine. Et j'en reviens donc à Mérat. Celui-ci n'a sans doute pas rien écrit depuis 1869 ! Il va publier en 1872 un recueil précisément intitulé Les Souvenirs et ici j'aimerais attirer votre attention sur un premier fait troublant. Le mot "souvenir" est clef dans les vers de Coppée, notamment dans les séries de "Promenades et Intérieurs" et dans le début du recueil Intimités, et ça va bien sûr au-delà. Verlaine s'en empare et passe au calembour sur le quasi synonyme "Remembrances" et Rimbaud va à son tour jouer sur les deux tableaux : "Remembrances du vieillard idiot" et "Ressouvenir", mais Rimbaud et Verlaine devaient être au courant que Mérat préparait un recueil de ce titre et Mérat était précisément la première grande victime parodique de tout l'Album zutique'. En clair, les parodies de Coppée ont des retombées sur Mérat. Mérat va aussi publier un recueil en 1873 intitulé Les Villes de marbres qui renvoient à un ancien séjour en Italie, donc les poèmes ne sont pas si récents. Ils le sont d'autant moins que plusieurs ont été publiés en revue auparavant avec même des inédits. Je ne sais plus en quelle année.
Evidemment, je dois avouer que quand les poèmes de Mérat décrivent des voyages en Bretagne ou en Italie, je ne m'attends pas à des sources pour les poèmes de Rimbaud qui fatalement ne s'intéressent pas tellement à ce type d'ancrage référentiel.
Mais Rimbaud connaissait sans doute le contenu de ces recueils ultérieurs et en tout cas il faut prendre le temps d'investiguer cela.
Enfin, en 1873 toujours, Mérat a publié un autre mince recueil L'Adieu où il emploie des vers courts différents : octosyllabes, hexasllabes,... mais ce qui est frappant c'est que ce recueil est une suite de trente-quatre poèmes en trois quatrains, sachant que trois quatrains ça fait douze vers ce qui nous rapproche de l'esprit des séries de dizains de Coppée. Et ce n'est pas tout, vous le voyez au titre de mon article, je suis frappé que ce procédé rappelle le cas de "Vu à Rome" qui sur l'Album zutique est voisin du "Sonnet du Trou du Cul", et je rappelle que "Vu à Rome" est suivi d'un poème en tercets "Fête galante", ce qui prouve que "Vu à Rome" n'est pas qu'aléatoirement un poème isolé en trois quatrains, puisque la mise en page souligne le caractère formel des trois quatrains, et à côté de "Vu à Rome" nous avons précisément, enchaînés, les deux premiers dizains à la Coppée de Rimbaud.
Ceci donne encore plus de perspective à l'ironie formelle des premières pages de l'Album zutique. Maintenant, les poèmes du recueil L'Adieu ne s'imposent pas comme des sources pour "Vu à Rome", malgré les mentions "lèvre cruelle" et "sanctuaire" dans deux poèmes consécutifs.
En revanche, il en va différemment du recueil Les Souvenirs. J'aimerais vous forcer à croire que son dernier poème "Les Violettes" est à rapprocher du "rayon violet de Ses Yeux", mais ça risque d'être compliqué. Ceci dit, si on peut avoir du mal à penser à des rapprochements entre la série "La Mer de Bretagne" et le corpus rimbaldien, le sonnet "Chemin de halage" dans la section "Hors des murs" est troublant. Nous avons une description du travail des "haleurs" plus longue que celle du "Bateau ivre" et avec la mention précisément du "bateau lourd" qui "descend". Et c'est d'autant plus impressionnant que dans la suite immédiate du vers du premier tercet que je viens de citer il est question d'un ciel marin qui boit l'azur, ce qui n'est pas sans faire penser au refrain de "L'Eternité" :
 
           Chemin de halage
 
Aux deux rives de l'eau, paysage tremblant,
Sur la berge encaissée où leur largeur tient juste,
Des arbres, dont le tronc au sol rude s'incruste,
Agitent leurs rameaux sans feuilles, d'un bruit lent.
 
Des percherons trapus tirent du col, soufflant
Le brouillard enflammé d'une haleine robuste.
Large, bien que petit, d'épaules et de buste,
Le charretier conduit ses bêtes en sifflant.
 
Le bateau lourd, ainsi mené, descend le fleuve,
Vers la mer où le ciel à l'aurore s'abreuve
Et boit, comme en un vase étincelant, l'azur.
 
Parfois, il faut aussi l'effort à la pensée,
Mais le courant du rêve est invisible et sûr :
L'âme vers l'infini va, lentement bercée.
 
 Et après deux autres sonnets "L'Arche" et "La Berge", arrive cet autre sonnet "Le Grande arbre" dont le dernier vers "La fermentation violente des rêves" entre en résonance évidente avec "Le Bateau ivre", mais il y a encore le denier vers du premier tercet qui fait tant songer à un vers du milieu du premier tercet du "Sonnet du trou du cul" : "Et les baisers, concert matériel des rêves" contre "Mon âme, du coït matériel jalouse, [...]".
Enfin, le premier sonnet de la série "Hors des murs" et qui précède "Chemin de halage" entre en résonance avec celui-ci :
 
Il faudrait pour quitter la ville, un vieux bateau
Suivant l'eau lentement, sans voiles et sans rames.
[...]
Où donc est la rumeur de foule où je passais ?
Je ne sais pas combien j'ai pu faire de lieues.
 Accessoirement, je fais remarquer l'attaque du sonnet "La Bénédiction de la baie" : "Pendant qu'au loin..." qui ressemble grammaticalement à l'amorce du "Bateau ivre" : "Comme je descendais..."
Entre septembre 1871 et février 1872, Rimbaud a-t-il eu connaissance de ces poèmes alors inédits de Mérat ?
 

lundi 28 septembre 2026

En attendant le bain dans la mer a midi...

 Bonne pensée du matin est l'un des poèmes en vers irréguliers de Rimbaud les plus commentés et il a la réputation malgré deux difficultés très débattues d'être peu hermétique.

Dans le passé,  les lectures dominantes étaient celles de Mario Richter et de Bernard Meyer. Comme précisé ce dernier, Richard fait une synthèse indulgente des prédécesseurs pour une mise au point tout de même de qualité,  quand lui est plus restrictif. Il va dénoncer en particulier la lecture 9bscene obsessionnel de l'âme est en couronne, une des 2 difficultés majeures., lecture caduque de Fongaro.. il y a aussi une lecture de Brunel en 1991 et des lectures plus sommaires mais révélatrices des compensations imaginztrices des critiques anciens comme Antoine Adam.

En 2006  deux articles de Reboul et de Murphy ont rebattu les cartes.

Murphy pense qu'il est question de la reconstruction après la guerre. Reboul penche pour la reprise des travaux hausmaniens à l'ouest de la ville, ce que je trouve nettement plus convaincant et en phase avec le discours du poème qui ne parle pas de réparer.

Le point commun des deux articles, c'est qu'ils lisent comme unnoxymorevironique Ouvriers charmants, ce qui peut être contre-intu8tif dans un effort de lecture communarde qui suppose une sympathie pour les exploités,  sachant que la prière est d'un bain dans la mer a midi ce qui fait penser au Déluge, mais aussi à la symbolique chère à Rimbaud de la mer allée avec le soleil, du Bateau ivre ou de Aube qui justement décrit le passage de quatre heures du matin et l'attente de midi. Cette ironie a l'égard des ouvriers ne va pas de soi, je ne suis pas convaincu par les connotations supposées péjorative de l'adjectif charmants. Je trouve qu'on me force la main à considérer que charmants serait un mot mièvre valant avertisseur contre une lecture qui serait trop mièvre pour un Rimbaud. L'ironie si elle doit être soutenue à la lecture vient du texte, soit de ses implications pour le sens, soit de sa prosodie. On ne peut pas dire que le poème est ironique parce que c'est Rimbaud qui l'a écrit : ça n'est pas cohérent.

Or, ce que j'ai découvert, c'est que Bonne pensée du matin imité dans ses premiers vers la chanson célèbre de Desaugiers Paris à quatre heures du matin. Rimbaud imité les premiers dans son titre et son premier quatrain.

Il reprend quatre heures du matin et les mots à la rime surtout évaporé. Desaugiers a écrit en parallèle un Tableau de Paris à cinq heures du soirquo peut donner une idée du soir fête.

La revue est celle d'ouvriers charmants au plan de leur conditionnement littéraire ou artiste. Pris en bonne part, l'adjectif charmant est emplit dans un poème adressé à Desbordes-Valmore.

Dans la chanson pour cinq heures du soir, Desaugiers parle du désert quand les rues se vident et cela s'oppose aux heures de cohue. Le poème commence par l'idée de la foule qui s'écoule.

Du coup, le bain dans la mer pourrait désigner la cohue de midi que les travailleurs de quatre heures du matin ne peuvent qu'attendre.


Quant ai soleil des Hesperid4s, j'estime qu'avec les faux Cieux et le souvenir du soir fête, il y a la une ironie réelle sur le faux soleil de la Parade sociale. Je rappelle avoir signalé en source printemps des Hesperides dans les mélodies de Joseph Mary..

dimanche 27 septembre 2026

Ces autres sources coppéennes dont vous n'allez pas pouvoir manquer d'écoper !

Ci-dessous, des rapprochements qui concernent exclusivement les dizains des deux séries "Promenades et Intérieurs" !
Je n'ai pas rappelé tout ce que j'ai déjà développé dans d'autres articles. Le but est de vous apporter encore de l'inédit.
 
** 
 
Commençons par un rapprochement connu, mais finalement négligé à cause de Steve Murphy. En 1990, Murphy a publié un livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion dont les chapitres étaient autant d'analyses de poèmes. Plusieurs analyses peuvent être refaites de nos jours, certaines sont plutôt erronées, mais l'étude du sonnet "Vénus Anadyomène" dominait nettement cet ensemble. Murphy exploitait en particulier la source que Jacques Gengoux avait révélée, le poème "Les Antres malsains" d'Albert Glatigny. Toutefois, à propos de l'ulcère, Murphy met en doute une autre source proposée également depuis longtemps, un dizain que Coppée a publié dans la première série de "Promenades et Intérieurs" du second Parnasse contemporain, dans une livraison qui, du coup, se doit d'être antérieure au mois de juillet 1870 pour être validée. Murphy cite le dizain en entier dans son article, puis il écrit ceci :
 
Rimbaud a sans doute connu ce dizain et rien n'empêche de croire qu'il s'en est localement inspiré. En revanche, rien ne démontre qu'il s'agit d'une "source". Mais qui "pose un vésicatoire à Vénus accroupie" dans ce poème ? On peut évidemment répondre : François Coppée. [...]
 Méprisant, Murphy passe rapidement à une autre source hypothétique qu'il déclare "plus intéressante" révélée par un certain Gerhard Butters et c'est vrai que cette autre source est clairement pertinente, une source proudhonienne où il est question de "chancre à l'anus", j'en reparlerai une prochaine fois. Toutefois, le dizain de Coppée est intéressant à plus d'un titre, et si je vous le donne à lire vous verrez que ce n'est évidemment pas Coppée qui met le vésicatoire à la déesse :
 
Les dieux sont morts. Pourquoi faut-il qu'on les insulte ?
Pourquoi faut-il qu'Hellas et que son noble culte
Ne puisse pas dormir de ce sommeil serein
Que prêta le pinceau classique de Guérin
Au Roi des rois vers qui rampe le sombre Egiste ?
Pourquoi faut-il enfin qu'un impur bandagiste
Donne à Hercule antique un infâme soutien,
Des bas Leperdriel à Phoebus Pythien,
Et, contre la beauté tournant sa rage impie,
Pose un vésicatoire à Vénus accroupie ?
La transcription de Murphy contient une coquille "un sombre Egiste" et elle maintient l'esperluette de l'édition originale au vers 2. Coppée dénonce clairement des images commerciales et le nom "Leperdriel" attira automatiquement votre attention puisque Rimbaud le nomme dans ses parodies de l'Album zutique. Rimbaud cite Leperdriel à la rime au dernier vers du premier quatrain du sonnet "Paris". D'ailleurs, malgré le changement de référent culturel, le vers de Rimbaud est marrant à rapprocher du dizain de Coppée que vous venez de lire ou relire :
 
- Ô Christs ! - Leperdriel !
 
 Je vous cite la "note" de Pascal Pia dans son édition fac-similaire de l'Album zutique de 1962 :
 
Le Perdriel, établi également rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, n°54, fabriquait des produits spéciaux pour vésicatoires et cautères, et surtout des bas contre les varices. Il avait un magasin de vente au détail, 70, Faubourg Montmartre. Dès 1869, Coppée faisant allusion aux mannequins qui garnissaient la vitrine des bandagistes, nommait Le Perdriel dans le dizain [...]
Menier est l'autre notoriété du sonnet "Paris" de Rimbaud qui avait le siège de sa société rue Sainte-Croix de la Bonneterie, d'où le "également" de notre citation. Cette identification est débattue, mais peu importe ici.
Pas mal de pages plus loin dans l'Album zutique, nous avons un dizain de Léon Valade intitulé "Intérieur", réduction évidente du titre coppéen, qui décrit un "médecin / Des pieds" qui lui enlève des "pellicules" sur son orteil, sa "jambe nue" étant exposée "sur le velours d'un coussin". Ce dizain ne cite pas Leperdriel, mais il est suivi d'un dessin qui illustre la scène du poème avec un titre en-dessous : "- Galopeau. -" Ce Galopeau est aussi mentionné par Rimbaud et cela dans le quatrain qui se  termine par la mention "LePerdriel" et notons que le premier quatrain de "Paris" réunit ainsi trois spécialistes des pieds et des jambes : Godillot, Galopeau et Le Perdriel. Notez aussi que Rimbaud adopte la même orthographe que Coppée, et non celle fournie par Pascal Pia.
En clair, le dizain de Coppée avait un pouvoir comique pour les zutistes. "Vénus anadyomène" a été composé en juillet 1870, mais il faut faire attention à plusieurs éléments. Rimbaud s'intéresse de très près aux recueils de Coppée, il y puise des éléments pour ses propres poèmes, des "Etrennes des orphelins" à "Romand" : "Les tilleuls sentent bon", "Romant" étant postérieur à "Vénus anadyomène".
Ensuite, il faudrait préciser le moment de la rencontre de Rimbaud avec Bretagne qui est un ami de Verlaine qui pouvait renseigner Rimbaud sur les blagues potaches du milieu des poètes parisiens. Verlaine écrit à Coppée en 1869 pour lui annoncer et décrire ce qu'est l'Album des Vilains Bonshommes. Enfin, c'est précisément la chute du dizain de Coppée qui est à rapprocher de la chute de "Vénus anadyomène". Le vésicatoire n'est pas n'importe quel médicament, puisque c'est un emplâtre à base de cantharides qui provoque des ampoules exprès sur la peau des patients. J'ai pu voir dans un article en ligne de la revue Persée que dans son Jérôme Paturot de 1884 Louis Reybaud a composé en vers un "Hymne au vésicatoire" où il nomme Leperdriel et donc montre qu'il a lu le dizain de Coppée. C'est l'un des deux seuls dizains que Coppée a supprimés pour son édition en recueil des Promenades et Intérieurs, signe que le poème était quelque peu sulfureux.
Enfin, le dizain de Coppée parle aussi de peinture en citant le tableau de Guérin et le sommeil du juste dans lequel est plongé Agamemnon. Coppée cite Egiste, alors qu'en réalité c'est Clytemnestre qui s'apprête à tuer son mari, mais pour empêcher toute hésitation Egiste la pousse. Il s'agit d'un tableau de 1817 conservé au Louvre.
L'idée de préserver le sommeil serein peut éventuellement entrer en écho avec la prétention à l'art serein dans le dizain de Rimbaud : "Aux livres de chevet, livres de l'art serein,..."
Murphy veut être sceptique, mais cette source n'est en rien incompatible avec celles qu'il développe. Cela montre au contraire la richesse des références que peut accumuler Rimbaud en un seul poème.
 
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Le premier dizain de la série du second Parnasse contemporain offre une hypothèse de source que je tiens à indiquer en passant. Le poème s'adresse au lecteur qu'il qualifie de "spectateur indulgent" puis qu'il précise en tant que "Lecteur mélancolique et doux" et il lui dédie ces vers parce que "deux paisibles amis" ont bien le droit de "causer entre eux".
Dans le dizain "J'occupais un wagon...", il me semble y avoir une correspondance. Le vieux prêtre et le poète sympathisent face à une foule plus hostile ("brocarts impolis") et le vieux prêtre fait une "demande énergique / Et triste en même temps d'une petite chique / De caporal". Le mot "énergique" n'est pas très présent contrairement à "triste" dans les vers de Coppée. Au contraire, dans "Un Fils", le malheureux qui fait précisément un travail de "bureau" ! se couche "sans énergie" pour lire vu le labeur qu'il a au quotidien et le manque d'épanouissement. Or, je me demande si Rimbaud ne s'est pas inspiré de la coordination à cheval sur la césure : "Lecteur mélancolique et doux..." pour créer sa coordination à cheval sur deux vers : "la demande énergique / Et triste..."
Vous trouvez ça gratuit ?
Prenez le vers de Coppée dans son intégralité :
 
Lecteur mélancolique et doux, à vous ces vers !
 Ces vers, surtout s'ils sont récités, sont un équivalent de la chique de caporal. Ensuite, dans le dizain de Coppée, on apprend que ces vers sont des "souvenirs", des "boutades", mais que parfois ils ont été "trouvés au coin de l'âtre", ce qui crée une légère équivoque, puisqu'on peut penser à quelque chose qui fume au coin de l'âtre et fil en aiguille à un cigare ou une cigarette, à du tabac. Certes, ce n'est pas directement ce que Rimbaud invente, mais il faut quand même comprendre que Rimbaud est à même de sous-entendre que les dizains de Coppée c'est un peu de la chique de caporal...
 
 
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Le second dizain a inspiré les dizains de Verlaine envoyés à Valade le 14 juillet, et je me demande si la mention "friture" n'a pas hanté Rimbaud au point qu'il ait pas mal fait de rimes en "ur" dans ses parodies comme la séquence "dur"/"peinture"/"mur" dans "Le Balai", comme l'emploi de "triturer" dans "Je préfère sans doute...", etc.
 
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Le troisième dizain contient un vers 3 avec deux hémistiches symétriques : "Devant la vaste mer, devant les pics neigeux," ce qui me fait penser à la symétrie équivalente dans "Ressouvenir" : ""Aux grilles du palais, aux gradins du manège," d'autant que "manège" rime avec "neige" nom à la source de l'adjectif "neigeux". Je prévois une recension de tous les vers de Coppée qui ont ce mode de balancement symétrique de groupes prépositionnels.
Je fais aussi un rapprochement plus aléatoire avec le poème "Le Balai". Coppée avoue une "amitié malsaine" pour Paris et il parle de "corde" qu'on pend à des arbres pour faire "sécher" la toile et la flanelle. C'est peut-être gratuit de rapprocher cela de "Son crin inerte sèche" et de la "cordelette" qui semble "une tresse gelée" dans "Le Balai". Mais, il se trouve que le dizain IV qui suit est précisément le dizain qui a précipité la création du "Balai" avec son intérêt pour les pissenlits dans les coins, son "plaise" à la rime, son tour clairement repris par Rimbaud : "quelque ancienne affiche" devenant "quelque ancienne prairie".
 
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Le dizain "Le Grand-Montrouge est loin..." retient mon attention pour deux éléments.
Les trois vers suivants pourraient avoir contribué à la création par Rimbaud de la scène d'admiration de l'enfant aux champs de foire devant les ânes en érection :
 
Et voici que, marchant à côté de la roue,
Il revient, écoutant, de fatigue abreuvé,
Le pas de son cheval qui frappe le pavé.
 Ensuite, son vers conclusif : "Et l'automne qui vient ne lui fait pas de mal" est quelque peu inversé dans cette chute d'un dizain de Rimbaud : "Et que l'âpre aquilon n'épargne aucune veine !" Et, justement, dans plusieurs dizains qui suivent immédiatement celui, je relève plusieurs autres sources pour la même parodie rimbaldienne : "Les soirs d'été..."
Dans la série parnassienne de Coppée, après "Le Grand-Montrouge...", nous avons "J'écris près de la lampe..." qui décrit une scène d'une nuit froide d'octobre, mais dans un intérieur tranquille auprès du feu, sauf que la mère veille sur son poète de fils et remet une bûche dans l'âtre en prévision de la nuit, et le poète s'écrie au dernier vers : "Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes !" Encore une fois, on a une idée inversée du vers final du dizain "Les soirs d'été..." : "- Et que l'âpre aquilon n'épargne aucune veine." Et je suis d'autant plus enclin à penser que c'est une source réelle pour Rimbaud que le "Je songe que l'hiver figera..." du vers 8 du dizain rimbaldien est un décalque de cet extrait des vers 4 et 5 du dizain coppéen : "Elle songe sans doute au mal qui m'exila / Loin d'elle, l'autre hiver".
Le dizain suivant : "Volupté des parfums !" offre lui aussi une sorte de ressemblance et contrepoint avec "Les soirs d'été...", mais le rapprochement est plus superficiel. Le poète traverse un brouillard et est en train de songer, plus au sens de rêver. Mais le dizain suivant confirme clairement que nous avons bien affaire à une zone de poèmes de Coppée qui ont inspiré Rimbaud pour son dizain "Les soirs d'été...", puisque le dizain "Noces du samedi..." contient la rime "cigare"/"s'égare" aux vers 5 et 6 que Rimbaud a reprise en l'altérant à peine aux vers 5 et 6 de "Les soirs d'été...", et Rimbaud a aussi repris d'autres éléments :
 
Noces du samedi ! noces où l'on s'amuse,
 
correspond à :
 
Les soirs d'été, sous l'oeil ardent des devantures,
[...]
 
Les cris facétieux ont une résonance aussi dans le dizain de Rimbaud, ainsi que les descriptifs de personnes.
L'évidence s'impose avec les vers 5 et 6 des deux dizains :
 
Qui leur donnent le bras en fumant un cigare,
Tandis qu'en un bosquet le marié s'égare,
 
Suceurs du brûle-gueule ou baiseurs du cigare,
Dans le kiosque mi-pierre étroit où je m'égare,
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Pour le vers stylisé du poème "Le Balai" :
 
Tel un bois d'île à la canicule rougi.
 
Il me semble évident que les nombreux exemples du dizain suivant ont servi de modèle, de référence si vous préférez, sans compter le lien étymologique entre "chien" et "canicule", le "ce qu'autrefois il fut" et l'écho comique du "baiser éperdu" à "rougi" par la canicule :
 
Tel un chasseur perclus, devant son feu qui flambe,
Echange avec son chien serré contre sa jambe
Un regard de tristesse à l'heure de l'affût,
Triste et se rappelant  ce qu'autrefois il fut,
Tel un oiseau muet dans le brouillard d'octobre,
Tel un buveur malade et forcé d'être sobre,
Tel un prêtre du bruit d'un baiser éperdu,
Telle une épée au clou, tel un luth détendu,
Tel un foyer désert, et telle ma pensée
Alors qu'elle se croit du rhythme délaissée.
 
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Pour les mentions d'auteurs dans "Auc livres de chevet..." un rapprochement me paraît aller de soi avc la chute du dizain : "Je rêve, tant Paris m'est parfois un enfer..."
 
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Et j'y rétablirais, disciple consolé,
Nos maîtres, Esménard, Lebrun, Chênedollé.
 
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Encore à rapprocher du dernier vers de "Les soirs d'été...", cette chute :
 
Et le soleil couchant ne vous attriste pas.
 
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Le dizain "Comme le champ de foire..." est à ajouter d'évidence aux sources du début des "Remembrances du vieillard idiot".