Je reviens ici sur un sujet que la critique rimbaldienne ne prend pas au sérieux, alors que les historiens si !
Rimbaud a adhéré à la cause de la Commune en 1871. Celle-ci a été réprimée violemment lors de la Semaine sanglante, et les vainqueurs ont dit les pires horreurs sur les communards, ont montré une absence totale d'émotion pour les massacres des Versaillais. Or, la plupart des écrivains reconnus de l'époque ont exprimé publiquement leur haine de la Commune, avec des cas paradoxaux comme George Sand. Les rimbaldiens connaissent ces éléments, mais ils ne les prennent pas tellement en compte. Dans le cas du poème "Les Corbeaux", j'ai insisté sur la valeur stratégique des rimes. Il y a un lien évident avec la composition sans doute quasi contemporaine du "Bateau ivre" entre le couple rimant ; "Mât perdu dans le soir charmé" / "fauvettes de mai" et le couple "crépuscule embaumé" / "papillon de mai". Pour Yves Reboul, ce lien n'a aucun intérêt, tandis que Murphy l'exploite du côté d'une lecture farfelue où les corbeaux seraient une métaphore des curés, lecture qui ne convient ni au déroulé du poème ni à l'interprétation livrée par Verlaine, mais qui est soutenue par d'autres rimbaldiens comme Christophe Bataillé et Alain Vaillant, alors que la lecture de bon sens a été fournie par Verlaine d'un "poème patriotique, mais patriotique bien", le "mais" de la lecture verlainienne reprend bien sûr le "Mais" qui structure le poème de Rimbaud : "Mais, saints du ciel, en haut du chêne[...]" Il est clair que le vers "Pour que chaque passant repense" a un aspect bouffon au plan des assonances nasales couplées à des allitérations en "s" : "PassANt repENse". Le vers prend la forme ampoulée satirique d'un discours officiel. Et le patriotisme bien est dans le dernier sizain avec la mise en avant des morts de la Commune. La lecture d'Yves Reboul identifie toutefois plutôt dans le dernier sizain le groupe de ceux qui, considérant leur défaite, préfèrent se réfugier dans la poésie inoffensive des idylles : "ceux qu'au fond du bois enchaîne / La défaite sans avenir." Mais cela n'en réduit pas à néant le lien par les rimes au "Bateau ivre" et surtout, dans la foulée, j'ai fait remarquer que la rime "chaîne" / "enchaîne" du sizain final reprenait exactement une rime du sizain final du poème "Plus de sang" de Coppée daté d'avril 1871 et paru en plaquette à l'époque.
Je cite ce dernier sizain :
Dis-leur cela, ma mère, et, messagère ailée,Mon ode ira porter jusque dans la mêléeLe rameau providentiel,Sachant bien que l'orage affreux qui se déchaîneEt qui peut d'un seul coup déraciner un chêne,Epargne un oiseau dans le ciel.
L'orage joue le rôle des corbeaux, sachant que "corbeaux délicieux" de Rimbaud vient d'un quatrain aux "éclairs délicieux" de Marceline Desbordes-Valmore, et il "épargne un oiseau dans le ciel" comme Rimbaud invite les corbeaux à ménager les "fauvettes de mai".
La mère est la France elle-même, le poème de Coppée s'ouvre sur cette adresse : "Ô France !" La première rime du poème de Coppée est "tuerie"/"patrie", et ce dernier mot renvoie à l'idée du "patriotique" du commentaire verlainien du poème. Le poème "Plus de sang" comme son titre l'indique est une invitation à faire la paix qui s'adresse à la fois aux communards et aux versaillais, le mot "paix" ayant plusieurs occurrences dans le poème lui-même.
La situation est celle d'un "massacre aux cent voix furieuses" ce qui témoigne d'un contexte différent mais visuellement comparable à celui du poème "Les Corbeaux" avec les corbeaux qui s'abattent sur les hameaux désolés, et on retrouve le même nombre "cent" dans le poème "La Rivière de Cassis" qui est lui aussi en sizains : "la voix de cent corbeaux..."
Coppée se plaint que le "crachement hideux des mitrailleuses" couvrira ses "cris haletants", tandis que les corbeaux, "bonne voix d'anges" pour citer à nouveau "La Rivière de Cassis", sont célébrés par le poète comme le "crieur du devoir" ou une "Armée étrange aux cris sévères". Dans "Plus de sang", Coppée joue justement sur la formule si présente dans l'hebdomadaire Le Monde illustré : "Fais ce que dois" en la plaçant à la rime : "On va me désigner du doigt" mais le poète "Aura du moins fait ce qu'il doit." On retrouve cela avec l'expression "crieur du devoir" dans "Les Corbeaux", sachant que l'expression Fais ce que dois sert de titre à la pièce en un acte de Coppée qui a été publié à la mi-octobre 1871 dans le journal Le Moniteur illustré ou officiel, qui a été jouée à la mi-octobre à Paris, à l'Odéon je crois, et qui a été d'emblée la cible de railleries dans l'Album zutique. Coppée dans "Plus de sang" s'identifie à un oiseau et il commence par faire la morale aux communards. Coppée "raille" le "drapeau rouge" dit-il en toutes lettres. Quand on suit le déroulé du discours sur plusieurs sizains, Coppée dénonce exclusivement les communards comme fauteurs de la guerre civile, il ne fait pas de discours à part pour les versaillais et plaint les gens non communards prisonniers dans la ville. Le discours de paix général entre les antagonistes est finalement de pure forme. L'auteur a choisi son camp. L'antépénultième sizain est significatif et rappelle le poème "La Grève des forgerons" avec son appel à reprendre les marteaux pour travailler. Et l'avant-dernier sizain a lui-même un propos significatif, puisqu'il invite le peuple renonçant à la guerre civile à devenir un "flot qui monte" pour "furieux" faire une guerre "fratricide" à un niveau supérieur en allant prendre une bonne revanche sur les Prussiens au-delà du Rhin, prétexte de guerre assez gratuit puisqu'il n'est rien dit des territoires de l'Alsace-Moselle dont la perte allait bientôt être officialisée.
J'ai un peu de mal à comprendre pourquoi les rimbaldiens ne font aucun cas des échos évidents entre "Plus de sang" et "Les Corbeaux", puisque ce dédain concerne à la fois la lecture d'Yves Reboul et la lecture de Steve Murphy et d'autres contributeurs de la revue Parade sauvage.
Tout se passe comme si la plaquette de Coppée ou sa pièce de théâtre Fais ce que dois n'avaient pas été d'une grande actualité littéraire au moment où Rimbaud composait "Les Mains de Jeanne-Marie", "Le Bateau ivre", "Les Corbeaux", etc. Il y a la même rime "enchaîne"/"chêne" entre des poèmes tout en sizains, oui bon et alors ? se disent les rimbaldiens. Je trouve ça étrange. Un problème similaire se pose avec "Les Mains de Jeanne-Marie". Le poème parodie "Etudes de mains" de Théophile Gautier, mais aucun rimbaldien ne relie cela à la publication au même moment par Gautier du livre Tableaux du siège qui contient en son début quelques remarques cinglantes contre les communards et qui commence par une célébration éplorée de la Madone de Strasbourg. Rimbaud n'a parodié un poème du recueil Emaux et camées que parce que c'est un modèle de poème typiquement parnassien de l'un des poètes les plus en vue du siècle. Le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" est daté de "février 1872", ce qui nous rapproche de l'actualité du procès des femmes de la Commune, et notamment de Louise Michel. On en parle dans la presse entre décembre 1871 et février 1872 si je ne m'abuse. Quant à la rime "usine"/"cousine", il y a là encore une coïncidence de date, puisque, même si la pièce est plus ancienne, Glatigny fait jouer sa comédie Vers les saules sur les planches d'un théâtre parisien en mars 1872 même. Rimbaud a pu lire la pièce avant sa représentation en mars, mais le quatrain qui contient la rime "usine"/"cousine" a été ajouté par Verlaine au manuscrit autographe initial, en même temps que la mention de date : "Fev. 72", ce qui fait que le poème initial peut dater de février sous sa forme autographe donc, tandis que les quatrains ajoutés pourraient venir de mars. Ceci dit, la pièce n'était pas inédite, il suffisait que Rimbaud sache qu'elle était annoncée sur les planches en février pour penser à la relire. Or, là encore, les rimbaldiens sont d'une radicale indifférence à cette coïncidence de rime entre "Les Mains de Jeanne-Marie" et la comédie Vers les saules, coïncidence qui ici se précise en contexte daté.
Un problème similaire se pose avec Alexandre Dumas fils.
Dans "Alchimie du verbe", Rimbaud cite de manière fragmentée le héros masculine du roman d'Alexandre Dumas fils La Dame aux camélias et cela s'accompagne d'une description de son intrigue. Là encore, les rimbaldiens agissent avec une indifférence qui défie la raison. Ils réagissent passivement à partir du patrimoine littéraire parvenu jusqu'à eux et non en fonction de l'actualité littéraire de 1873.
Alexandre Dumas fils est un écrivain inférieur à son célèbre père qui a eu un succès tout de même important à ses débuts avec le roman La Dame aux camélias. Mais ce roman date de 1848 et son adaptation théâtrale de 1852. Cela est loin de 1873. Or, il faut aller plus loin. Alexandre Dumas fils est un auteur d'une certaine notoriété malgré tout en 1873, et son père décédé ne le renvoie plus au second plan si on peut dire. Le roman La Dame aux camélias s'inspire de faits vécus par Dumas fils, et là les rimbaldiens savent le prendre en considération pour envisager la perfidie de la mention du héros masculin du roman dans "Alchimie du verbe", mais tout s'arrête là. Or, Rimbaud et Verlaine en juin 1873, époque probable sinon approximative de la rédaction de "Vierge folle", vivent à Londres et se rendent régulièrement au théâtre, et il y avait une actualité de représentations de pièces de Dumas fils à ce moment-là dans la capitale anglaise. Mais ce n'est pas tout. Même si aujourd'hui le seul titre de gloire de Dumas fils dont nous avons conservé la mémoire c'est son roman La Dame aux camélias, à l'époque Alexandre Dumas fils est un auteur de théâtre à succès, et il arrive à faire parler de lui par les aspects polémiques de son théâtre. Dumas fils s'intéresse à la condition féminine et aux enfants illégitimes, suite à ce qu'il a vécu lui-même dans son enfance. Il y a deux pièces connues de Dumas fils qui sont Le Fils naturel et Un père prodigue, mais il y a ensuite plusieurs pièces sur les femmes, et en 1872 une association féministe publie un recueil de citations militantes d'Alexandre Dumas fils, citations prises dans son théâtre notamment, qui s'intitule La Question de la femme, et justement le nom Dufour employé à côté des mentions "Armand" et "Duval" dans "Alchimie du verbe" fait partie du nom composé Arlès-Dufour de l'un des deux membres fondateurs de cette association. Croyez-vous que cela intéresse un instant les rimbaldiens ?
Enfin, j'en arrive au fait macroscopique. Alexandre Dumas fils a écrit des torrents d'injures contre les communards et notamment sur les femelles de la Commune auxquelles il refuse le titre de femmes. Ce point est très bien connu des historiens. Vers 1970 ou 1972, Paul Lidsky a publié un livre Les Ecrivains contre la Commune où il cite les nombreux propos infamants des écrivains reconnus de l'époque, et il citait en particulier les textes d'Alexandre Dumas fils. Actuellement, sur les présentoirs de libraires, nous avons un nouveau livre de Michel Wynock sur la Commune où il évoque lui aussi les écrits de Dumas fils en rappelant que sa lettre fut publiée dans le journal Le Figaro. C'est au moins le deuxième livre de Wynock sur la Commune, puisque je possède son livre Les Communards écrit avec Jean-Pierre Azéma. Ce n'est pas l'historien de référence sur la Commune, mais Wynock fait partie un peu de l'équipe consensuel d'historiens avec Berstein, Milza, etc., qui publiaient des histoires de la France en plusieurs tomes au Seuil dans les années 80. Il s'agit donc d'une acclimatation auprès du grand public d'une lecture de la Commune où les écrits de Dumas fils ont désormais un relief. En réalité, la lettre initiale a été publiée sous forme de plaquette, mais à partir du 17 ou du 18 août 1871 le journal Le Figaro a annoncé une rubrique "L'Autographe" qui commencerait en septembre qui contiendrait plein de fac-similés autographes et des transcriptions de plusieurs lettres de 1871 à valeur historique, et la lettre qui fit tant de bruit de Dumas fils était mentionnée comme l'un de ces documents à venir.
Cette lettre a été suivie d'une autre de la part de Dumas fils, et ces lettres ont cristallisé l'attention à l'époque. Et il y a eu des lettres en réponse de gens indignés par les propos de Dumas fils. Et quand on les lit, on se rend compte que, non seulement "Vierge folle" peut répondre à Dumas fils sur La Question de la Femme, mais que l'alinéa bref "Il faut être absolument moderne" est l'exact équivalent d'un alinéa : "Il faut être de son temps" de cette dispute, que la phrase : "La vision de la justice est le plaisir de Dieu seul" fait écho aux railleries à l'encontre de Dumas fils qui osait écrire qu'il n'allait pas rappeler son devoir de justice à Dieu lui-même.
Dumas fils est explicitement convoqué dans "Alchimie du verbe", mais les rimbaldiens s'en tiennent à Dumas fils, le fils d'un père célèbre uniquement célèbre pour son roman La Dame aux camélias. Circulez, il n'y a rien à voir...