mercredi 20 mai 2026

Dans les vers des Glaneuses de Demeny !

Le recueil Les Glaneuses et Les Visions font à peu près le même nombre de pages d'après mes renseignements, mais je n'ai accès qu'au premier. Je vais faire une recension des Glaneuses, puis de quelques poèmes épars de Demeny, faute de mieux.
Le recueil Les Glaneuses contient une proportion importante de poèmes en vers de huit syllabes : le quatrain liminaire "A ma mère" quasi décomposable en 44, "Les Glaneuses", "Coeur de lierre", "Tes sourcils noirs et ton front blanc", "Le Ruisseau", "Ave Stella", "Le Vent" qui a un remarquable premier vers au plan de la syllabation : "Le vent veut enlever ma page", "A une statue", "Fronton grec" et le poème "Tréteaux - Avant le rideau" qui introduit la pièce "La Flèche de Diane".
"L'Allée" adressé "A M. François Coppée" est un poème en strophe d'alexandrins, mais avec une strophe en octosyllabes qui revient à plusieurs reprises en guise de refrain ce qu'on peut comparer au bouclage de "Bal des pendus". Mais je dis bien "en guise de refrain", car les octosyllabes ne sont pas identiques d'une strophe à l'autre. Ce poème contient aussi une anomalie qui aurait pu être citée dans sa critique de la forme par Charnay : "Qui, dans leurs baisers fous, tuent l'arbre, leur amant." Demeny n'a pas compté le "e" de "tuent" comme une voyelle à part entière alors que ça n'a rien à voir avec l'élision du type "à tue-tête", vers où je relève la même mention "baisers fous" que dans "Rêvé pour l'hiver". L'entremêlement est bien construit : les octosyllabes font contraste au discours d'amour des alexandrins et crée une tonalité qui annonce bien sûr la chute et le fait que l'histoire se referme sur la mort, les alexandrins exaltant l'amour par un suicide et par un jeu sur la mémoire "Te souviens-tu..." Le contrepoint est pas mal fait. Le premier vers en octosyllabe de l'espèce de refrain a une efficacité réelle à chaque fois qu'on y revient : "L'allée était..."
"Sursum corda" est un poème en alexandrins, mais lui aussi est lancé par une strophe en octosyllabes. Il n'y aura pas d'autres strophe en octosyllabe, mais tout de même à la fin de la partie numéroté V nous avons une strophe où le dernier vers au lieu d'être un alexandrin est un octosyllabe, le poème se poursuivant en alexandrins au-delà. L'attaque de "Sursum corda" peut justifier de nouveau un rapprochement avec "Bal des pendus".
Les autres poèmes du recueil sont en alexandrins avec de temps une strophe d'alexandrins où se mêle minimalement l'octosyllabe conclusif de strophe.
Le recours à l'octosyllabe fait penser à l'influence d'époque du recueil Emaux et camées et, bien qu'en alexandrins, le premier poème dédicacé du recueil l'est précisément "A M. Théophile Gautier", avec le poème "Les Géants". Le poème suivant "Le Chapelet" est dédicacé au frère du poète : "A mon frère Georges Demeny".Les dédicaces ne sont pas nombreuses, il y a "Les Papillons" "A Alphonse Allenet", "Des larmes" "A une mère", "Fusain" "A Hector Dereux", "Le vieux château" au père du poète, "Ganymède" à Gustave Rivet connu aussi sous le pseudonyme "Hector l'Estraz", le recueil et le poème "L'Aveu" à la mère du poète, "Sursum corda" "A Louis Fiaux", 
et "Enfant et poète" est dédicacé "A Alphonse Bacot" qui sera le dédicataire de "La Soeur du fédéré".
"Pygmalion" est dédicacé "A Eugène Anceau", mais l'épigraphe est plus intéressante ici : Demeny cite Victor de Laprade : "Plus haut, toujours plus haut !" On pense inévitablement au "Altitudo altitudinum" du séminariste Léonard dont j'ai montré qu'il citait "effluves mystérieuses" de Demeny en référence à la critique du recueil Les Glaneuses dans Le Constittuionnel le 16 août 1870.  
Dès le premier poème en tant que tel du recueil, celui intitulé "Les Glaneuses", il se confirme que le poème "Les Soeurs de charité" a été composé en fonction d'échanges avec Demeny. Le poème de Rimbaud contient le vers : "Viennent la Muse verte et la Justice ardente", tandis que le poème en octosyllabes de Demeny contient la mention "muse ardente" dans le quatrain suivant qui n'est que le deuxième du poème "Les Glaneuses" :
 
Large est le guéret poétique :
Laissons-y glaner tour à tour
La muse ardente de l'amour
Avec sa soeur blonde et mystique.
Et j'observe que ce quatrain contient significativement le verbe "glaner" qui renvoie au titre "glaneuses".
Le second alexandrin de "L'Idéal" peut être comparé au "loin, bien loin" de "Sensation", mais il ne s'agit que d'une coïncidence ou plutôt convergence d'époque, Rimbaud s'étant inspiré bien plus directement de modèles antérieurs : "Que vous alliez bien loin, oh ! bien loin, dans un monde [...]".
Pour l'essentiel, les alexandrins de Demeny ont une construction assez sage. On verra quelques exceptions bien senties, mais le début du recueil est clairement classique. Même le vers présent : "On entend le fracas prolongé de l'orage," est de facture classique. Il y a un rejet d'épithète, mais les classiques s'autorisaient ce rejet à partir du moment où l'épithète était suivi d'un groupe prépositionnel complément du nom "le fracas de l'orage", "le fracas prolongé de l'orage". Il y a plusieurs vers sur ce patron dans le recueil Les Glaneuses. Ce poème en offre d'ailleurs un autre exemple : "Là-bas, dans le lointain bleuâtre des espaces[.]"
Un vers du même poème toutefois me surprend, car je ne peux m'empêcher de la rapprocher d'un vers des "Etrennes des orphelins" : "Votre aile s'alourdit aux vapeurs du nuage[.]" Il me faudrait faire une recherche sur la nature de cliché d'époque du vers : "Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux" (citation de mémoire). Ici, il ne s'agit que d'une coïncidence. Le trouble s'augmente pourtant avec le récit à la fin du poème à partir du pronom indéfini "on" : "On vole, on vole... / On va toucher... / On frémit... Tout à coup, voici que l'on s'éveille." Il doit s'agir d'une convergence d'époque.
Dans son premier recueil, Demeny ne pratique pas les prépositions et proclitiques d'une syllabe devant la césure à une exception remarquable près, mais il s'autorise à la suite des romantiques des césures après des mots grammaticaux de deux syllabes, et plusieurs fois il va s'autoriser une césure après la préposition "avec" qu'il affectionne donc tout particulièrement dans cet emploi, ainsi dans ce vers de "L'Idéal" dédicacé à Théophile Gautier : "Noire et pressée, avec les rumeurs de la houle[.]"
Demeny offre un premier exemple de rejet d'épithète mais pas à la césure, à l'entrevers : "au-dessus de la foule / Confuse". On a affaire à un poète résolument prudent qui donne des gages quand il pratique une audace. Notons que le sonnet "L'Idéal" est précisément celui qui contient la rime "fantômes"/"hommes" épinglé par Charnay, et il a dû y être d'autant plus sensible que les rimes des tercets sont disposées en rimes plates et qu'il s'agit de la rime conclusive elle-même. Et le poème est dédié à Gautier, le maître de la forme, rappelons-le !
Le poème "Anomalies" est en quatrains d'alexandrins à octosyllabe conclusif, et il offre une remarquable anaphore "J'ai vu...", procédé déjà utilisé par Lamartine, Houssaye et d'autres, mais ce poème peut entrer dans la série à mettre en regard du "Bateau ivre", vu les visions déployées, je ne cite que le tout premier quatrain :
 
J'ai vu le flot porter ses baves amoureuses
Sur les rocs où rugit un éternel hiver,
Et lancer sur l'or fin des plages lumineuses
     L'algue et les crabes au dos vert.
 
 [...]
Je vous préviens, la fin du poème n'a rien d'exaltant, ne criez pas au génie.
Le poème "Le Chapelet" dédié au frère Georges a ceci de frappant qu'il rend compréhensible l'envoi du poème "Les Pauvres à l'église" à Paul Demeny dans la lettre du 10 juin 1871 :
 
A l'Eglise, as-tu vu contre un pilier obscur 
En noir, se détachant sur la blancheur du mur,
Une pâme orpheline à genoux, recueillie ?
[...]
 Il y a d'autres poèmes qui confortent l'impression que "Les Pauvres à l'Eglise" suppose une lecture des Glaneuses, mais c'est le poème "Le Chapelet" qui en fournit l'impression la plus nette. Je note que pour le premier vers des deux poèmes on passe de "A l'église" en début d'alexandrin à "aux coins d'église" à la rime : "Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église". "Parqués" et "coins" font clairement écho à "contre un pilier obscur" par ailleurs. Le poème "Les Pauvres à l'église" contient précisément une césure après la préposition "avec", procédé particulièrement récurrent dont nous avons cité déjà un exemple dans le recueil de Demeny. On a une importance du regard dans les deux poèmes, une opposition entre la timidité de l'orpheline de Demeny : "Elle craint de lever un regard sur l'auteul," et l'effronterie des pauvres comme des dames des quartiers distingués chez Rimbaud. Et on peut opposer "mystères" à "mysticités" entre les deux morceaux : "Et frissonne au seul nom des mystères du ciel[,]" "Et les mysticités prennent des tons pressants[.]" Demeny reprend le principe renforcé par Banville de l'adverbe en "-ment" de la taille d'un hémistiche de six syllabes, procédé non pas initié par Banville mais renforcé par sa pratique : "silencieusement" est un hémistiche du poème de Demeny. Vigny, revenu à une versification classique dans Les Destinées, pratique lui aussi l'hémistiche comme un seul adverbe en "-ment". Pour rappel, malgré l'hémistiche "Nabuchodonosor", Hugo ne semble pas pratiquer l'hémistiche d'un adverbe de six syllabes en "-ment", ce qui fait que c'est toujours intéressant à relever si on aime à nuancer les pratiques poète par poète.
Demeny pratique justement un rejet verbal à la Chénier, à la Vigny trois vers plus loin : "Et les vastes piliers grandissent. - Chaque saint / [...]"
Enfin, dans la manière, les deux derniers vers sont à rapprocher de l'image finale des "Pauvres à l'Eglise" : 
Et la vierge est toujours au sein de l'ombre noire,
Egrenant doucement son chapelet d'ivoire.
On penserait pour égrener au "Châtiment de Tartufe", mais on voit aussi l'opposition aux dames qui font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
Notons que dans le poème suivant "Coeur de lierre" on a en octosyllabes un "tremblement jaune des cierges". Par ailleurs, je remarque que Demeny sait assez bien tourné les octosyllabes, à part dans un sonnet mal fichu. Ils sont même plus charmants que ses alexandrins, malgré une tendance à démarrer par des quatrains aux rimes lourdement symétriques au plan grammatical, mais il s'en émancipe vite.
Le poème "Coeur de lierre" mentionne aussi le "baiser d'or de l'absent".
Dans "Les papillons noirs", je constate un rejet d'épithète mais d'épithète détachée : "Les cierges vacillaient livides dans la nuit."
"Sanzio" offre un nouvel exemple de césure après "avec" : "Quel bel enfant avec ses granbds yeux bleu de ciel," et l'effet est très réussi sans doute facilité par la lecture influente de Victor Hugo, François Coppée et quelques autres.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que le recueil Les Glaneuses est un recueil en retard sur les audaces du Parnasse, mais qui prend soudainement le train en marche et vous allez voir tout à l'heure une audace particulièrement prononcée. C'est similaire au cas de Rimbaud avant septembre 1870. Il y a peu d'enjambements prononcés dans les manuscrits remis à Izambard ou dans la lettre à Banville de mai 1870, même s'il y a un "que" à la césure dans "Les Etrennes des orphelins". Demeny pratique moins que Rimbaud les rejets pourtant banalisés avant Les Fleurs du Mal de 1857 et 1861, Baudelaire n'ayant rien inventé, mais ayant accentué la prégnance de ces procédés. Le poème "La Soeur du fédéré" témoigne d'un bon en avant, donc quand Rimbaud recopie ses poèmes pour Demeny en octobre 1870 en accentuant la pratique de césures audacieuses Demeny était à un tournant similaire dans sa propre pratique. Il commençait à oser progresser en audace. Il n'ira bien sûr jamais aussi loin que Rimbaud, mais en octobre 1870 il devait évaluer Rimbaud comme un débutant certes précoce mais encore quasi au même point que lui d'évolution.
Ce poème "Sanzio" permet aussi d'identifier l'influence principale sur Demeny avec le vers : "A parlé je ne sais quelle adorable voix". Le jeu à la césure sur l'expression "je ne sais quel" est typiquement hugolien avec des exemples dans la première Légende des siècles, c'est à vérifier mais je le dis avec un instinct en lequel j'ai une très bonne confiance.
 Je vais éviter désormais de tout relever, le rejet "et l'effraye", les rejets d'apostrophe qui sont classiques depuis Corneille, etc.
Notons que "Sanzio" en alexandrins et "Ave Stella" en octosyllabes qui le suit ont des vers d'une licence sensuelle particulièrement sensible.
Même si "Ave, Stella" est le poème où Charnay a épinglé le "barbarisme" "effluves mystérieuses".
Demeny s'intéresse aussi au thème de la fille de "dix-huit ans", quand Rimbaud privilégie le motif de l'adolescent de dix-sept ans, Demeny étant plus porté à accompagner ce thème d'un désir sexuel. Le poème "Dix-huit ans" où je relève le passage : "Jeunesse, amour," qui me fait penser au second alinéa de "Angoisse" des Illuminations, contient un vers où la césure est semi-intéressante à relever au passage : "Être femme... c'est presque être un archange au ciel !" Il s'agit d'une césure plutôt hugolienne, à cause de la distribution et répétition de "être", la césure étant après "presque".
C'est ce poème qui contient vers sa fin la rime critiquée "ensoleillée"/"vallée". Moi, je trouve la facture imprécise tout à fait dans la note du poème, ça ne me choque pas du tout. Au contraire !
Les tercets du poème "Le Vent" font penser à certains de Verlaine, mais je passe plus vite.
Dans la pièce très connotée romantique "Sous le charme", je relève un rejet de coordination d'épithète : "et lourd" suivi d'un vers où la tête de locution prépositionnelle "avant" est devant la césure, puis on a de nouveau un rejet de coordination d'épithète "et terrible". On sent un désir d'émancipation et ce poème contient aussi l'expression "ou les sacrer poëtes" que Demeny pouvait reconnaître dans le "qui me sacra poète" des "Petites amoureuses". Toujours dans ce poème, on trouve un rejet d'épithète acceptable chez les classiques, et un rejet qui fait penser à un vers bien connu des "Poètes de sept ans" : "Car je préfère au rire insensible qui ment". Et enfin ce poème contient le sursaut soudain d'une césure avant-gardiste, un "de" à la césure qui a si j'ai bien compris été publié avant celui de Rimbaud dans son trimètre : "Morts de Valmy, Mort de Fleurus, Morts d'Italie[.]" Et je rappelle que dans les poèmes remis à Demeny, Rimbaud osait le "je" calé devant la césure dans deux sonnets "Ma Bohême" et "Au cabaret-vert". Voici donc le vers remarquable dans l'histoire métrique de Demeny :
 
Que de créer ! - que de faire rire ou pleurer !
 Ce vers ne peut pas être un trimètre, "e" de "faire" en huitième syllabe, et ce n'est pas non plus un semi-ternaire 4-8 à mon sens, car c'est la recherche acrobatique amenée en deux syllabes qui crée involontairement le partage grammatical 4-8 bien évidemment.
Cet article aura une suite bien évidemment, j'irai plus vite sur le reste des Glaneuses et nous parlerons de "La Soeur du fédéré" et d'une césure sur la préposition "par" !

Dans les rimes de Demeny !!!

Je profite de l'actualité ( Lien vers l'article "Rimbaud et Paul Demeny (Première partie)" ) pour fournir un relevé de faits intéressants dans les rimes et les vers de Demeny. Et il y aura des apports factuels qui prolongent clairement la portée de l'article mis en lien ci-dessus. Je vais apporter des éléments imparables.
Paul Demeny a publié deux recueils clefs Les Glaneuses et Les Visions. Le premier est cité par Rimbaud dans un courrier à Izambard, le second est postérieur à l'époque de fréquentation de Demeny par Rimbaud et n'est pas très connu des lecteurs de Rimbaud. Le douaisien Daniel Vandenhoecq avait publié dans les années 1970 des articles sur laquelle je n'ai jamais mis la main, mais il a fait une conférence vers 2003, au séminaire Rimbaud-Verlaine de juin, devant Murphy, Lefrère et d'autres. Et il nous avait fourni un fascicule qui contenait pas mal de documents, il y avait un état différent de la lettre écrite par Rimbaud de la réunion rue d'Esquerchin, etc. Et Vandenhoecq avait transcrit quatre poèmes, tous des sonnets je crois, qu'il considérait comme des sources possibles pour des vers de Rimbaud. Malgré l'inondation que j'ai subie il y a quelques années, il n'est pas impossible que j'aie encore ce document dans mes papiers, je me demande si je ne l'avais pas recopié et mis en ligne. Pour l'instant, je n'ai pas accès au second recueil Les Visions de Demeny. Pourtant, devant Murphy, Lefrère et d'autres, Vandenhoecq avait souligné le poème intitulé au pluriel "Les voyants", et, alors que moi personnellement je pars spontanément de l'idée que Demeny a repris les idées de la lettre que Rimbaud lui avait écrite, Vandehoecq suggérait presque que Rimbaud avait renvoyé à la figure de Demeny son propre discours. En quelque sorte, Rimbaud aurait frimé devant Demeny en lui offrant en miroir les termes clefs de son projet en cours. Je n'y crois évidemment pas. Ce qu'il faut comprendre, c'est que l'expression "voyant" a passé pour un mot rimbaldien exclusif alors que en 1871 même c'était un terme déjà très galvaudé. Le terme avait déjà une certaine usure poétique même s'il n'était pas maximalement employé. Or, au vingtième siècle, avec les surréalistes, Claudel et tant d'autres, et bien sûr tous les premiers écrits sur Rimbaud, on en a fait un mot nouveau sous la plume de Rimbaud.
On a fait du discours à Izambard et à Demeny quelque chose de neuf en rupture avec le passé, alors qu'il s'agissait de surenchère. Notez qu'à part dans "Alchimie du verbe" le discours des lettres du voyant n'a pas été repris par Rimbaud, ni par ceux qui l'ont connu. Oui, il y a le cas du sonnet "Voyelles" qui fait écho à certains propos de la lettre et qui contient le mot "alchimie" qui prépare du coup à la métaphore "Alchimie du verbe", mais au-delà de ça les poèmes de Rimbaud ont des sujets précis qui ne se ramènent pas à la théorie du voyant de manière limpide, il y a trop de variétés thématiques pour qu'on puisse le prétendre, et les témoins d'époque ne parlent en général que de l'hermétisme des poésies. Il n'y a pas de développement de qui que ce soit sur l'idée d'un poète voyant ou explorant une connaissance autre de soi-même.
Izambard et Demeny ont clairement minimisé le contenu de ses lettres, parce qu'ils y ont vu une amplification rhétorique d'un discours déjà quelque peu existant. Ils n'avaient pas tort dans la mesure où c'était le cas, mais ils ne furent pas assez attentif aux indices qui révélaient un Rimbaud sachant donner une perspective plus saisissante à ces idées.
En clair, Demeny a lu la lettre de Rimbaud en ressentant une émulation qu'il se sentait capable de relayer à son tour. Il me faudrait faire une recension du recueil Les Visions, mais tant pis.
Passons aux Glaneuses. Rimbaud a lu ce recueil avec un certain dédain avant de se rendre à Douai et de rencontrer Demeny. Il crée une gradation de mépris qui implique Sully Ptudhomme, le futur premier Prix Nobel de littérature : "Puis que vous dire ?... J'ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Epreuves, puis aux Glaneuses. - oui, j'ai relu ce volume !"
Notez que Rimbaud ne cite pas de classiques de la littérature, il extrait des livres d'Izambard : Le diable à ParisLa Robe de Nessus et Costal l'Indien. En clair, Rimbaud ne veut pas parler des livres d'Izambard qu'il connaît forcément de réputation, il cible directement les livres qu'il a connus parce qu'ils étaient dans la bibliothèque de son professeur. Et on observe que c'est ainsi que Rimbaud a lu Les Glaneuses. Et on pourrait se demander si Izambard n'avait pas le livre de Mario Proth Les Vagabonds, puisqu'Izambard est lié à l'histoire locale douaisienne visiblement. Et notez aussi le geste très important de Rimbaud. A défaut de nouveautés, il relit attentivement ce qu'il méprise. Il relit le recueil de Prudhomme, ce qui a une conséquence directe dans la création rimbaldienne, l'influence de la forme du sonnet "Au désir" sur la création du sonnet "Rêvé pour l'hiver" pourtant en terme de contenu plus immédiatement inspiré du poème final des Cariatides "A une Muse folle". Le mépris n'exclut pas l'influence. Le livre de Mario Proth prouve à nouveau ce fait avec la reprise de "abracadabrantesque(s)", mais aussi la réécriture sublime en "Je est un autre" de la phrase plus anodine : "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui." Rimbaud méditait les livres qu'il relisait, pourquoi n'en aurait-il pas fait quelque chose ? Les gens s'offusquent quand on leur parle d'un vers de Rimbaud qui réécrit un vers de Victor Hugo, et il faut alors prendre des pincettes et bien expliquer que la citation est faite pour critiquer Hugo, alors là ça devient intelligent de sa part, ou bien il faut montrer que s'il cite le poète va bien plus loin, etc. Mais, en gros, les gens veulent un poète qui ne s'inspire de personne, sauf que ça n'a aucun sens. Si Rimbaud évitait scrupuleusement de faire allusion aux plus grands écrivains, il n'en resterait pas moins que sa création doive se nourrir d'expériences, de tournures de phrase qui l'ont marqué. Les rimbaldiens font comme si le rapport du génie à la médiocrité était anormal, mais ça n'a aucun sens, strictement aucun sens.
Notez que Rimbaud dit son mépris pour Sully Prudhomme et ne s'en inspire pas moins de la forme du sonnet "Au désir" dans les deux mois qui suivent.
Puis, le mépris est la façon d'être fondamental de Rimbaud, de toute façon. C'est un rapport au monde qu'il met systématiquement en pratique. Son côté ambitieux l'amène à considérer qu'il y a dans l'offre proposée le moins de génie possible, deux à cinq, pas plus. Ce principe est forcément plus vif quand il connaît encore assez peu de poètes. Peut-être qu'avec le temps ces réticences s'assouplissent et qu'il intègre petit à petit plus de poètes qu'il peut partiellement estimer. On a un indice en ce sens avec l'influence de Sully Prudhomme sur la forme de "Rêvé pour l'hiver". En effet, le mépris de Rimbaud est contradictoire avec sa soif de nouveauté. Psychologiquement, quand Rimbaud connaît dix poètes, il n'en estime que trois, mais quand il en connaît cent vingt, il passe déjà à plus d'estime pour les sept poètes initialement laissés sur le carreau. Je pense que Rimbaud avait un fonctionnement psychologique de cet ordre, mais son passage dans l'histoire de la poésie l'a fait rester dans un mépris assez prédominant qui cache cette réalité de fonctionnement pour ne laisser l'impression que d'un sentiment de supériorité dédaigneuse constante. L'autre anomalie intéressante de la lettre à Izambard, c'est que Rimbaud met sur un piédestal le destinataire de la lettre, je pense que c'est un mélange entre l'hypocrisie de bienséance sociale et le désir d'avoir quelqu'un avec qui échanger. Izambard peut mépriser avec Rimbaud Prudhomme et Demeny, parce qu'il est envisagé comme un lecteur et non comme un poète, alors qu'Izambard sera sévèrement jugé comme poète le 13 mai. En clair, Rimbaud maintient une cloison le 25 août qui justifie de partager avec Izambard un dédain pour deux poètes en réalités supérieurs à Izambard, mais quand l'amitié tombe Rimbaud fait aussi tomber la cloison qui artificiellement créait une égalité dans l'échange avec Izambard. Evidemment, le 25 août 1870, Rimbaud ne devait avoir qu'une semi-conscience de l'anomalie de son traitement de faveur envers Izambard. Ce n'était pas une hypocrisie pure et dure.
Donc Rimbaud a lu et relu Les Glaneuses dans un moment où il subissait un furieux désir de nouveautés littéraires qui n'était pas comblé.
Le recueil a été publié en 1870, date encore récente. Rimbaud n'a fait la connaissance d'Izambard qu'au début de l'année 1870 après la publication dans la Revue pour tous des "Etrennes des orphelins". Et dans sa lettre du 25 août 1870, Rimbaud parle d'un recueil qu'il relit. Donc Rimbaud a lu le recueil, et cela avant qu'Izambard ne quitte Charleville. Il serait intéressant d'avoir le mois exact de publication du recueil de Demeny, d'autant qu'à l'époque beaucoup de recueils étaient publiés parfois plutôt, fin 1866 au lieu de 1867, fin 1829 au lieu de 1830. Je pense à Musset, Verlaine, les poètes édités par Lemerre, etc. Dans l'article dont je mets le lien ci-desssus, Bienvenu mentionne un compte rendu du recueil dans le numéro du 16 août 1870 du Constitutionnel. Ce compte rendu est de seulement neuf jours antérieurs à la lettre de Rimbaud à Izambard ! Bienvenu fait remarquer que "après des critiques de forme" l'article fait un "éloge des qualités poétiques de Demeny". Mais, en consultant le compte rendu, on se rend compte qu'il est particulièrement cassant. Le début de la recension est élogieux, mais banal et joue sur le cliché "qui lit encore des vers de nos jours". L'éloge est distribué clairement de manière professoral, Charnay donne la leçon à un étudiant. Puis il arrive à sa grande critique, les rimes ne sont pas assez riches, ce qui fait penser à Banville, critique donc qui est en réalité un signe d'époque. Et après cette critique particulièrement violente de la forme, le rappel de l'éloge est expédié en deux lignes, comme un moyen de passer un peu de pommade sur l'amour-propre blessé de Demeny. Dans ma perception, ce n'est qu'une vacherie de plus. C'est un principe rhétorique de base, je mets l'éloge après un éreintement en règle de manière à ce que l'éloge ne soit compris que comme un usage diplomatique. C'est de la méchanceté pure et simple.
Mais surtout, il y a deux éléments frappants dans ce compte rendu. Bienvenu se demande si Rimbaud a lu un tel compte rendu dans la presse. Or, plus haut, je citais comment Rimbaud en venait à citer avec dédain Les Glaneuses et il employait la formule : "Puis que vous dire ?" L'expression ressemble étrangement à l'attaque suivante de paragraphe de la recension faite le 16 août : "Que dire aussi de ces deux vers dont la forme est aussi mauvaise que le fond [...]".
Mais surtout, ce qui est remarquable dans ce compte rendu, c'est le commentaire des mauvaises rimes. Charnay épingle les rimes : "ensoleillée" et "vallée", "fantômes" et "hommes", "hommes" et "baume" (je reproduis le texte tel quel un pluriel et un singulier dans la recension), "saules" et "paroles". Charnay déclare qu'il y a plein de rimes pauvres encore qu'il se dispense de citer, puis il dénonce un "barbarisme", l'emploi au féminin du nom "effluves" qui est masculin.
Et, cerise sur le gâteau, je vous donne une preuve que Rimbaud a lu la recension du Constitutionnel. Dans Un cœur sous une soutane, Rimbaud commet l'erreur d'accord au féminin du mot "effluves", mais ce qu'on n'a jamais vu c'est qu'il le fait intentionnellement parce qu'il cite précisément l'expression "effluves mystérieuses" de Demeny qu'a épinglée Charnay : "Oh ! si vous saviez les effluves mystérieuses qui secouaient mon âme pendant que j'effeuillais cette rose poétique ! Je pris ma cithare, et comme le Psalmiste, j'élevai ma voix innocente et pure dans les célestes altitudes !!! O altitudo altitudinum !..." ("hauteur des hauteurs" ) Le jeu de répétition en latin fait même écho à la formule qu'épingle Charnay : "ad augusta per angusta" ("Vers les sommets par des chemins étroits"). En effet, la devise de La Librairie artistique où publie Demeny est "ad augusta" sans la suite "per angusta". Et Charnay reproche à Demeny de ne pas considérer la suite. Or, la question du lien sémantique de "altitudo" à "augusta" ne se pose même pas à un non-latiniste. En raccourcissant la formule à "Ad augusta", la Libraire artistique fournit une sorte de devise jésuite : "Ad Majorem dei gloriam" et perd la subtilité de la référence exacte. L'expression "effluves mystérieuses" est répétée par le censeur ensuite dans la nouvelle rimbaldienne et notez que la phrase que j'ai citée est un "zolisme avant l'heure" en tant que tel.
Mais revenons aux rimes épinglées par Charnay.
Si vous avez lu le livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat, vous savez que cette critique Rimbaud ne peut que la prendre personnellement. Bienvenu lui-même a souligné la fréquence avec laquelle Rimbaud renvoyait à Banville la rime "d'or"/"dort" ou ses équivalents. La rime "d'or"/"dort" se rencontre chez les plus grands poètes : Musset, Hugo, etc., elle apparaît dans les premiers vers de Vigny, et Banville lui-même l'a pratiqué à plusieurs reprises dans la première édition des Cariatides. C'est en remaniant ses vers que Banville s'est débarrassé de cette "erreur de jeunesse" si on peut dire, mais Rimbaud le savait puisque dans "Au cabaret-vert" on a la preuve que Rimbaud a lu non seulement l'édition actualisée des Cariatides et l'édition originale, puisque Rimbaud reprend aussi des hémistiches qui n'appartiennent qu'à l'édition originale de 1842 : "aux cailloux des chemins". Bienvenu relevait aussi la présence de la rime "Vénus"/"venus" dont le principe est critiqué par Banville dans son traité.
Charnay s'attaque pour sa part à l'indifférence de Demeny à l'opposition entre certaines voyelles "o" et "au", ou bien "o" et "ô", ainsi qu'au mauvais départ entre un yod orthographié "-ll-" et un simple "l" redoublé orthographiquement : "ensoleillée" et "vallée".
Dans "Les Reparties de Nina", la version remise à Demeny, postérieure au compte rendu du Constitutionnel par exemple, Rimbaud balance une rime "partout"/"fou" qui partage le défaut du "t" avec la rime "d'or"/"dort". La rime "partout"/"fou" est déjà dans la version remise à Izambard le 25 août "Ce qui retient Nina". Rimbaud semble déjà connaître ("Puis que vous dire ?") la violence avec laquelle la presse peut épingler les rimes négligées quand il envoie son poème à Izambard. La même erreur sur le "t" est reconduite dans la rime "court"/"à l'entour". Et entre-temps, Rimbaud glisse une rime qui aurait pu faire mourir d'apoplexie Charnay : "rosés"/"sais". Toutes ces rimes sont à la fois dans la version remise à Izambard et dans celle remise à Demeny. Nous avons ensuite la rime : "chauds"/"dos" où cette fois la référence aux rimes épinglées par Charnay est évidente, précisément l'absence d'opposition entre "o"' et "au". On peut ajouter à cet ensemble la rime "plus"/"bahuts" sur le modèle "Vénus"/"venus".
En clair, les mauvaises rimes s'accumulent de manière intentionnelle dans "Ce qui retient Nina" ou "Les Reparties de Nina".
Evidemment, Rimbaud pouvait personnellement l'attaque de Charnay, puisque dans "Ophélie" Rimbaud avait déjà fait rimer "corolle" avec "épaule" et dans "A la Musique", "épaules" rimait avec "mèches folles". J'observe même un cas limite de rime entre le "l" normal et le "l" mouillé dans "Comédie en trois baisiers" : "chevilles" et "trilles". Je ne suis pas expert, mais on dit "trille" comme dans "je trie" ou le "l" n'est-il pas un peu particulier, exceptionnel, dans "trilles" ?
Dans la version incomplète remise à Izambard du poème "Le Forgeron", nous avons la rime "épaules"/"drôles", la rime "autres"/"patenôtres", la rime "allions"/"sillons", la rime "juin"/"foin" un peu limite aussi, le retour au singulier "épaule/"drôle", la rime "quelque chose"/"cause", la rime "Crapule"/"brûle", le retour "choses"/"causes".
Je ne relève rien de particulier dans "Les Etrennes des orphelins", et en-dehors de "Vénus"/"Venus", je relève la rime "infini"/"punit" qui implique encore une fois la lettre "t" dans "Credo in unam", ainsi que la rime "Eros"/"héros", la rime "fleur"/"meurt" (de nouveau le "t"),  et la rime "nid"/"infini" qui clôt le morceau.
En clair, Rimbaud pouvait prendre à titre personnel les critiques de Charnay, et "Le Forgeron" témoignerait même d'une aggravation de ce laisser-aller, mais "Ce qui retient Nina" joue en revanche à assumer les mauvaises rimes. Le poème "Les Effarés" que Rimbaud préservera par la suite contient la rime "sonne"/"jaune" qui confirme ce principe au-delà de "Ce qui retient Nina" qu'on pourrait croire une exception ironique. "Roman" contient la rime "loin"/"juin", mais j'ignore si Rimbaud la considérait comme une rime tendancieuse, la rime "chiffon" et "fond", la rime "mois d'août"/"mauvais goût" où le "t" dans "août" se prononce à mon sens. La fin du "Forgeron" chez Demeny contient la rime "foule"/"soûle", mais sans que l'invention soit postérieure au 16 août. Le poème "Rêvé pour l'hiver" contient la rime "cou"/"beaucoup" qui implique le dernier vers du sonnet. Nous avons la rime "Charleroi"/"froid" dans "Au Vabaret-vert", mais le recours à un nom propre aide à la justifier. La rime bleu" et "pleut" figure dans "Le Dormeur du Val".
En clair, Rimbaud a décidément d'assumer les mauvaises rimes au-delà de la recension des Glaneuses par Le Constittutionnel le 16 août, recension qu'il connaissait comme l'atteste le "Puis que vous dire ?" de la lettre du 25 août et surtout la mention "effluves mystérieuses" dans la nouvelle Un coeur sous une soutane, sachant que la datation de cette nouvelle est du coup clairement postérieure au 16 août ! J'ajoute que le titre Un coeur sous une soutane est à rapprocher du titre "Le Coeur supplicié", ce qui fait que là encore ça a du sens de lier cette mention "effluves mystérieuses" aux "quolibets de la troupe".
Les mauvaises rimes ne concernent pas que les manques d'opposition entre certaines voyelles, mais même dans le cas des rimes épinglées par Charnay, le poème "Les Effarés" témoigne d'une volonté d'assumer ces écarts. Le poème "Ce qui retient Nina" accumule les mauvaises rimes parce qu'il y a une ironie en retour sur le poète qui déclame, mais Rimbaud ne s'est pas enfermé dans un principe d'ironie à l'égard des mauvaises rimes que lui-même pratiquait auparavant sans y prêter autrement attention, puisqu'il a décidé de se moquer de la règle stricte.
Il va de soi que Rimbaud ne met pas exprès des mauvaises rimes "pleut" et "bleu", etc. Il accepte que ces rimes lui viennent à l'esprit, il ne brise pas sa création au nom d'une règle étriquée, c'est ça aussi qu'il faut retenir, et bien sûr ça prépare le terrain des vers dérégulés de 1872.
 
Cet article étant déjà assez conséquent, j'annonce que je vais traiter dans un prochain article des vers de Demeny, notamment d'une césure sur la préposition "de" dans un poème des Glaneuses et ce sera à mettre en perspective avec les exemples rimbaldiens. Je montrerai que pourtant dans Les Glaneuses il y a une pratique timorée des audaces de versification. Je montrerai que le modèle de Demeny est hugolien, et dans "La Soeur du fédéré", je soulignerai le "Mal" (vous comprendrez l'allusion) d'une césure sur la préposition "par".
Je montrerai aussi d'autres subtilités, ne me contentant pas d'analyser des césures.
 
A partir de l'article de Bienvenu, vous avez un lien vers le compte rendu de Charnay, je vous conseille d'en profiter. J'ai même relevé la phrase : "Le chemin, en effet, est étroit et malaisé et il faut avoir le pied ferme pour n'y pas trébucher", qui m'a fait penser à "Matinée d'ivresse". Pour le dire en bon français, je suis de ceux qui pensent qu'une expression peut traîner longuement dans la tête d'un artiste avant qu'il s'en serve.
 
A suivre !
 
 
Complément : comparons les révélations de deux blogs sur internet à un numéro annuel de la revue Parade sauvage !
 
Dans le numéro 36 pour l'année 2025, sorti en février 2026, vous avez  seize articles de treize intervenants distincts. Si je m'en tiens aux résumés, plusieurs articles m'indiffèrent, je ne les ai pas encore lus. Bien qu'il soit l'un des principaux spécialistes de Victor Hugo, l'article de Pierre Lafforgue sur "Ma Bohême" n'est pas pertinent. Il lui manque bien évidemment le renvoi aux sources du poème et notamment au volume Nuits d'hiver de Murger, il lui manque d'identifier comme je le fais les sizains comme une démarcation systématique d'un sizain du "Saut du tremplin", ainsi que les liens à des poèmes contemporains : "Rêvé pour l'hiver", "Au cabaret-vert...", etc.
C'est un article mal documenté en 2025.
 L'article de Cornulier sur le tercet du "U vert" peut être intéressant à lire, mais il n'impose pas grand-chose. Ce n'est pas du tout l'un des meilleurs articles de l'auteur.
Alain Chevrier, je serais intéressé de lire son article sur les minuscules manuscrites en début de vers, mais je m'inquiète à lire le résumé de le voir remettre sur la table le prestige de cette présentation manuscrite à laquelle Murphy lui-même a renoncé depuis la découverte de "Famille maudite".
Plusieurs articles ne sont que des retours assez secondaires d'articles déjà anciens, parfois fort anciens : Lapointe, Ravonneaux,... Du moins à s'en fier aux résumés. Il faut au moins apporter un truc étonnant. Puis Lapointe part dans une hypothèse sur "Bal des pendus" qui fait que je suis vraiment pas pressé de le lire.
Yves Reboul fait un article intéressant, mais il s'agit en réalité d'un apport à une étude extérieure qui vient du blogueur Jacques Bienvenu, l'intérêt principal est dans le titre qui exhibe l'astuce à découvrir, et pour le reste l'article part dans des considérations subjectives brumeuses.
Le résumé de l'article de Thomas me laisse perplexe, il revient encore et toujours sur la lettre à Andrieu, mais pour parler de Michelet, sauf que le résumé est désespérément vague.
L'article de Desnos Orr a l'air d'apporter quelque chose, mais il apportera plus sur Jean Lorrain que sur Rimbaud luii-même.
L'article de Paul Claes sur la préposition "dans" a un profil d'approche très universitaire. Je le lirai, mais ce n'est pas un article événement.
L'article de Bataillé nous inquiète quelque peu. Cornulier a produit une étude délirante où "Vénus Anadyomène" serait une caricature de Napoléon III lui-même, faisant cortège à Tartufe notamment, ainsi qu'aux sonnets sur Sarrebruck et sur les rages de Césars, et Bataillé réadapte cela en passant à l'épouse de Napoléon III. Je n'ai pas lu l'article, je le ferai, mais je trouve ça farfelu.
Son article sur le titre "Les anciens partis" m'intéresse beaucoup plus, mais il s'agit d'étudier le sens d'une expression pour un poème qu'on ne retrouvera jamais.
Sur les deux articles de Cavallaro, l'un est inutile et l'autre est carrément une attaque contre un bon établissement et une bonne compréhension des vers authentiques de Rimbaud. Soit à cause de cet article, on achève de corrompre un vers de Rimbaud avec la mention "ou daines" en passant à l'erroné "de daines", au mépris du charme de la claque grammaticalement désinvolte : "yeux de chinois ou daines", soit on met définitivement en doute la bonne lecture d'un passage qui n'est même pas raturé.
Les rimbaldiens sont obligés de dénoncer la lecture erronée de cet article dans les recensions au sujet du numéro 36 de la revue Parade sauvage. Ce serait de la bêtise caractérisée de ne pas réagir à ce sujet !
Face à cela, rien qu'à s'en tenir aux articles parus en 2026 jusqu'au 20 mai inclus, vous avez une foule de renseignements neufs sur mon blog ou celui de Jacques Bienvenu, même si nous ne sommes pas d'accord sur tout. Vous voyez aussi que la revue Parade sauvage malgré la médiocrité de son numéro 36 s'appuie sur nos deux blogs pour exister : le cas "ou daines" (article de moi sur le blog "Rimbaud ivre"), la datation du recopiage des Illuminations, le détournement par Bardel et Dominicy de ma découverte de la source chez Vigny du passage "rouler sur l'aboi des dogues" dans "Nocturne vulgaire"), certains éléments sur "Voyelles" dans les articles de Cornulier viennent de moi.

lundi 18 mai 2026

Réaction à l'article d'actualité de Bienvenu sur Demeny

Je constate à l'instant que Jacques Bienvenu a mis en ligne un article sur Demeny. Je m'attendais à cet article et c'est ce qui explique qu'hier j'ai songé à publier un article au sujet de Proth avec un indice des plus sérieux que j'avais en réserve, la phrase : "Si quelqu'un ce fut soi, ce fut lui" qui joue sur l'équivalence de "soi" à "lui".
Même si je me doute que les lecteurs de mon blog consultent systématiquement le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu, je renvoie en lien à son article qu'il vous faut lire avant ma réaction :
 
 
L'article contient deux pépites.
La première, c'est la révélation qu'au moment où Rimbaud lui écrivait Demeny publiait un poème sous forme de plaquette intitulé "La Sœur du fédéré".
Nuançons toutefois : Bienvenu insère dans son article une photographie de la première de couverture de cette plaquette. Il y a une précision de date "- Mai 1871 -", mais il s'agit d'un élément de datation en lien avec le titre, il ne s'agit pas d'une datation de la publication elle-même qui peut être plus tardive. Des revues d'époque précisaient les dates de composition, j'en ai déjà eu sous les mains pour le recueil Avril, mai, juin, plus précisément pour l'année de publication de ce recueil. Il faudrait un outil de vérification pour la date exacte de publication du poème de Demeny, mais son titre et pour ceux qui l'ont lu, son contenu, invitent à penser que c'est une sacrée prise de risque de publier ce développement moral après la Semaine sanglante. J'imagine que la plaquette a d^^u sortir en mai sinon juin et que Demeny a dû ensuite éviter d'en faire la publicité.
Mais ce qui m'étonne, c'est que Bienvenu ne rappelle pas la lettre du 17 avril 1871 de Rimbaud à Demeny où il lui dit qu'il a trouvé la sœur de charité. En effet, la "sœur du fédéré" est précisément l'équivalent d'une sœur de charité, même si cela n'est jamais dit clairement. C'est d'ailleurs un peu le sel de la phrase de bouclage dans la bouche de cette femme : "C'est ma faute, ma très grande faute". Elle se reproche son âme charitable en quelque sorte. Pour précision, elle a couvert son frère pile au moment de la fusillade, et elle en mourra.
Une explication toute simple remplissait jusqu'à présent l'espace quant à la lettre à Demeny du 17 avril. Rimbaud le félicitait pour son mariage et lui disait que lui ne trouverait jamais la femme idéale en gros. Mais avec l'existence de cette plaquette, de deux choses l'une : ou Rimbaud savait que l'écriture du poème était en préparation, quitte à ce que Rimbaud n'ait été que vaguement informé d'une intention de Demeny, ou Demeny a l'art de s'inspirer de Rimbaud. Sa "Soeur du fédéré" rebondirait sur la réaction de Rimbaud, sauf que si Rimbaud dit que lui ne trouvera pas sa soeur de charité c'est qu'il répond à une lettre où Demeny parlait de ce thème. Aucun manuscrit de "La Soeur de charité" ne nous est parvenu via Demeny. Le poème de Rimbaud est daté de juin 1871 sur l'unique manuscrit connu de la main de Verlaine. Même s'il est fugace, il y a un lien entre les deux poèmes. Par ailleurs, Bienvenu souligne du coup les sympathies de Demeny pour la Commune. Et si je dis que Demeny peut lui aussi s'inspirer de Rimbaud, c'est que feu Daniel Vandenhoecq, douaisien, a publié des études sur Demeny et Rimbaud où il soulignait que le second recueil de Demeny s'intitulait Les Visions et contenait un sonnet intitulé "Les Voyants". Ce recueil était clairement postérieur à la lettre de Rimbaud du 15 mai, il est clair que Demeny identifiait quelque chose de vendeur dans la lettre de Rimbaud et qu'il se l'est accaparé, sans prendre pleinement conscience de la différence de portée entre son offre poétique et le discours par lettre d'un Rimbaud.
Passons maintenant à la deuxième pépite. Bienvenu nous apprend que Demeny a publié une occurrence du fameux adjectif "abracadabrantesques" avec un emploi au pluriel comme Rimbaud et non au singulier comme Mario Proth. Le terme n'apparaît pas dans un vers, mais dans un titre, et un titre journalistique de poésies : "Poésies écornifistibulantes, tintamarresques et abracadabrantesques". Je découvre ce titre avec la mise en ligne de l'article de Bienvenu. Clairement inférieur à un Rimbaud, Demeny en fait trop et cherche visiblement des cautions. Il balance en premier une invention chargée : "écornifidtibulantes", ce qui est un peu gaminou. Il fait allusion au tintamarre. Bref, il avance prudemment.
L'emprunt au poème de Rimbaud est évident et Bienvenu nous livre un deuxième indice dans les photographies d'illustration puisque le titre "Guer o prussien" avec ses fautes d'orthographe qui renvoie à une littérature caricaturale qu'affectionnait Rimbaud semble une démarcation du titre du poème "Chant de guerre Parisien" qui lance la fameuse lettre du 15 mai 1871. Je relève aussi la mention "barde Douaisien" qui fait écho à la dérision de "barde d'Armor" dans "L'Homme juste". On a clairement des références comiques communes dans cette pièce de Demeny et dans divers pièces rimbaldiennes.
Je vais essayer de lire la suite du coup.
Autre fait amusant, la publication date du 20 octobre 1872, pile la date anniversaire de Rimbaud qui a pile dix-huit ans à ce moment-là, mais se balade en Angleterre. C'est aussi à peu de distance de la publication des "Corbeaux" dans La Renaissance littéraire et artistique où Demeny a aussi publié un poème peu avant que ne paraisse celui de Rimbaud.
Je me demande si ce n'est pas fait exprès.
Je m'éloigne évidemment des dernières lignes de l'article de Bienvenu. D'une part, il est délicat de trancher si Rimbaud écrit "abracadabrantesques" après en avoir parlé avec Demeny ou non. Je pars du principe que la coïncidence de l'origine douaisienne de Mario Proth explique que Rimbaud ait eu connaissance dès septembre-octobre 1870 de ce livre et si Demeny emploie l'adjectif je me dis qu'il ne faut pas exclure que Rimbaud lui ai fait remarquer ce mot très drôle en septembre, sinon octobre 1870 dans le livre de Proth, ce qui est parfaitement indépendant du mûrissement des idées de Rimbaud sur la poétique du voyant. Mais ce n'est pas tout. Pour moi, Proth est douaisien, il est le seul avant Rimbaud à écrire "abracadabrantesque", il le fait dans un panorama critique de l'histoire de la littérature où il traite avec désinvolture certains grands noms ce qui ressemble à la lettre du 15 mai et au reproche qu'Izambard fera à propos d'une lettre hélas inconnue où Rimbaud aurait fait un panorama aussi bouffon à l'intention d'Izambard. Le livre a pour thème les "vagabonds" et en, 1870 Rimbaud pense à être un bohémien et les rimbaldiens méprisaient la référence à Murger au point d'ignorer qu'il avait écrit un poème intitulé "Ophélie", ce qui expliquait certains poèmes de Banville soit dit en passant. Le mot "Vagabonds" est le titre d'un poème des Illuminations et Verlaine y fait encore écho avec le titre latin "Laeti et errabundi". Rimbaud écrit aussi : "Plus de vagabonds, plus de guerres vagues" en jouant sur les mots dans Une saison en enfer. Proth est médiocre autant qu'on veut, mais son thème retenait clairement l'attention de Rimbaud. Proth cite le mot "abracadabrantesque" à côté d'une exaltation de l'appel des flots pour prendre le large et à côté d'une mention de Musset en tant que "Rolla", lequel Musset est critiqué pour son incapacité à être un authentique byronien. Proth loue Byron pour son désir de liberté et de retour de Douai Rimbaud écrit à Izambard sa fameuse formule d'un désir de "liberté libre".
Enfin, la formule appliquée à Byron "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui" est clairement un calembour grammatical précurseur du "Je est un autre". Les deux formules jouent de manière comique sur l'écart avec notre propre identité. Je est un autre, donc n'est pas lui-même, et "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui plutôt que les autres qui n'étaient pas vraiment eux-mêmes."
Et autant quand on annonce une source à Rimbaud, les gens sont scandalisés parce que leur grand poète semble reprendre son idée à quelqu'un d'autre, autant ici on a le cas où du calembour d'origine de Proth à celui de Rimbaud le propos prend une tout autre perspective, et pourtant les continuités sont aussi présentes. Rimbaud parle bien de se chercher soi-même, de se connaître, de ne pas être subjectivement fadasse, d'être objectivement soi-même, et cet objectivement va de pair avec un désir d'émancipation, de "liberté libre".
Et Rimbaud utilise le mot "voyant" qui dans tous les cas n'est pas de lui, mais est de son temps ! Les continuités, elles sont là. C'est la critique du vingtième siècle qui nous a habitué à ne penser Rimbaud que comme une rupture, que comme quelque chose sorti de rien et qui a tout changé à jamais.
Je vais faire prochainement un article où j'étudie les vers de Demeny. Je n'ai pas accès à son recueil Les Voyants, mais avec ce que j'ai sous la main je peux faire un article intéressant quand même.
 
A suivre, ça s'entremêlera avec la suite de mon étude contre l'idée du semi-ternaire dans les alexandrins.


Le problème du semi-ternaire dans Théorie du vers de Cornulier ! (Partie 1)

En 1982, Benoît de Cornulier a publié son livre Théorie du vers : Rimbaud, Verlaine et Mallarmé. Cela fait suite à un certain nombre d'articles et à une thèse du même auteur. Malgré la forte influence de Jacques Roubaud qui a l'antériorité avec ses propres articles et son livre La Vieillesse d'Alexandre, le livre de Cornulier n'est pas une redite autrement du livre de Roubaud. Jacques Roubaud est cité parfois dans Théorie du vers et il est référencé dans la bibliographie pour son livre de 1978 et deux articles plus anciens encore de 1974 et 1975. Ce qui est vrai, c'est que le travail de Cornulier finirait par occulter l'apport décisif de Roubaud qui joue un rôle déclencheur évident.
Le livre de 1982 de Cornulier est particulièrement dense et part dans des considérations analytiques qui sont bien plus complexes que tout ce qu'il fera par la suite, puisque par la suite Cornulier évoluera au sein du cadre balisé par l'ouvrage Théorie du vers, alors que Théorie du vers partait dans toutes les directions pour justifier le cadre. On ne peut pas se contenter des synthèses abouties plus récentes de Cornulier. Il faut nécessairement se confronter à Théorie du vers. J'y trouve d'ailleurs des phrases qui sont précieuses pour moi à mémoriser et dont je peux faire quelque chose par la suite. J'aimerais beaucoup un jour relire le livre L'Art poëtique de 1994, mais cela ne revêt pas la même importance que le livre de 1982 pour lequel j'ai tenu absolument à posséder un exemplaire personnel.
Il serait fatigant et fastidieux pour moi d'essayer de rendre compte de l'ensemble de ce livre. Je vais aller directement à l'essentiel, sans bien poser les choses par une introduction, en espérant que vous pourrez suivre, l'intérêt étant tout de même de vous fournir un texte pas trop conséquent et simple d'accès, puisqu'en principe la discussion métrique rebute l'écrasante majorité des amateurs de poésies !
Le livre commence par une batterie de tests et une première loi empirique est formulée : les gens ne perçoivent pas les égalités syllabiques simples au-delà de huit syllabes. Ceci explique qu'il n'y ait pas de vers sans césure de plus de huit syllabes, cas à part d'un poème en vers de neuf syllabes fourni visiblement par défi par Ronsard, avant les poèmes rimbaldiens de 1872. Les tests suffisent à appuyer l'idée, mais Cornulier étaie son propos par des références scientifiques qui n'ont rien à voir avec la mesure des vers. Ainsi, il cite la traduction en 1974 d'un article de G. Miller de 1956 : "Le nombre magique 7 plus ou moins 2 : sur quelques limites de notre capacité à traiter l'information" qui relève de la "psycholinguistique" apparemment. Cornulier signale aussi à plusieurs reprises des propos de gens qui analysant le vers se sont approchés de la solution apportée par Roubaud et Cornulier. Beaucoup pensaient déjà qu'il y avait une limite à la perception d'un nombre égal de syllabes entre les vers. Le problème était alors mal posé ou n'était tout simplement pas approfondi du tout.
Je suis inévitablement d'accord avec cette limite empirique posé par Cornulier, limite qui n'est pas démontrée scientifiquement, mais qui est établie par des constats convergents. Je précise que Cornulier m'a testé en 2002 lors d'un repas à un colloque Rimbaud à Charleville-Mézières. Il récitait des vers et j'identifiais sans peine le vers faux pour les vers de trois à cinq syllabes. Pour le vers de six syllabes, il y a eu un problème. Cornulier a raté la création de son vers faux, et je lui ai dit que je n'identifiais pas de vers faux, et effectivement il s'en est rendu compte lui-même. Il a recommencé et j'ai identifié le vers faux sans problème. Mais, après, je n'ai pas identifié le vers faux dans les heptasyllabes ni le vers faux dans les octosyllabes.
Dans Théorie du vers, Cornulier essaie de rassurer les gens qui n'ont pas la limite maximale en disant que ça n'a rien à voir avec le goût, le jugement littéraire. Tout de même, une proportion non négligeable des vers que nous lisons sont des octosyllabes, les vers de sept syllabes sont loin d'être si rares que ça, et il existe des hémistiches de huit syllabes pour certains vers : le vers de treize syllabes passé de Scarron à Verlaine ou le vers de quatorze syllabes de Verlaine. Et il va être aussi question ici du problème du semi-ternaire !
Puis, Cornulier commet une imprudence critique. Il parle de lui-même comme maîtrisant spontanément la reconnaissance des égalités syllabiques jusqu'à la limite maximale, limite maximale qui est donc celle justement du patrimoine de la poésie française. L'erreur vient du moment où Cornulier considère que tous les poètes maîtrisent cette limite maximale.
A un moment donné, il y a une justification de ce propos qui doit être prise en considération. En effet, un poète qui va écrire de très nombreux vers de huit syllabes a tout intérêt à maîtriser cette limite maximale, en sachant que Cornulier précise qu'il est impossible de progresser à ce sujet : nous avons une limite maximale à vie, elle est de six ou de huit, sinon de sept ou de cinq, et ça ne changera jamais.
Cornulier déclare implicitement que seuls ceux qui atteignent la limite maximale peuvent devenir de grands poètes. Mais, son propos n'est recevable que pour les poètes qui produisent tant d'octosyllabes qu'il faut nécessairement qu'ils aient une aisance à le faire. Le propos ne peut pas s'appliquer de la sorte aux poètes qui n'ont produit que de loin en loin des poèmes en vers de huit syllabes, puisque le modèle du vers de huit syllabes étant courant rien n'empêche quiconque de créer des poèmes de huit syllabes quitte à compter sur ses doigts pour ne pas faire d'erreur.
Hugo et Gautier ont produit tellement de vers de huit syllabes qu'on peut concevoir qu'ils ne comptaient pas sans arrêt sur leurs doigts pour y arriver, sinon ils auraient été rebutés et se seraient rabattus derrière l'alexandrin. Ou alors ils étaient masochistes.
Or, beaucoup de poètes n'ont produit que quelques poèmes en vers de huit syllabes et ils se sont plutôt concentrés sur le recours à l'alexandrin.
Prenons le cas de Rimbaud ! Il n'a pas composé une quantité d'octosyllabes suffisamment frappante pour qu'on puisse dire qu'il lui était naturel d'écrire en octosyllabes. On constate d'ailleurs sur les manuscrits que Rimbaud a justement tendance à se tromper. Pas moins de trois fois ! Il se trompe sur le manuscrit de "Famille maudite", il est vrai dans un cadre métrique particulier. Il oublie deux syllabes dans un alexandrin d'un poème pourtant soigneusement recopié "Les Pauvres à l'église", vers que nous ne pourrons jamais rétablir : "Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribotte :" transcription tronquée d'alexandrin qu'on peut étudier sur un fac-similé disponible sur le site Gallica de la BNF :  Cliquer ici pour le consulter !
 
On sent qu'il y a eu une interruption entre "Dehors le froid, la faim," et "l'homme en ribotte :" il y a un petit espace entre les deux parties du vers et la second ligne est légèrement plus haute que la première. En clair, Rimbaud a oublié de reporter ce qui devait correspondre à un léger rejet de deux syllabes après "la faim". Ou il a oublié les deux syllabes qui introduisaient l'expression "l'homme en ribotte". Je ne vois pas comment une enquête pourrait retrouver ce qui manque.
Cette erreur de recopiage à elle seule ne prouve rien sur la limite de reconnaissance d'égalité syllabique de Rimbaud, mais elle est déjà un indice que ce n'est peut-être pas son point fort, ce qui rejoint le cas de "Famille maudite" où Rimbaud se trompe dans le décompte syllabique de certains vers, et cela rejoint le cas d'un poème où un vers qui devrait compter huit syllabes n'en compte que sept : "Comme moi ? petite tête," vers faux de "Ce qui retient Nina", poème envoyé à Izambard en août 1870. Le vers en question et même le quatrain qui le contient sont remaniés dans l'autre version connue du poème : "Les Reparties de Nina" remise à Demeny.
Visiblement, Rimbaud devait compter sur ses doigts pour composer des vers de huit syllabes. Il n'atteignait pas comme Cornulier, Hugo ou Gautier la limite maximale visiblement.
Certes, Rimbaud a composé plusieurs fois des poèmes en octosyllabes, mais cela ne s'impose pas comme une constante. Nous avons le court poème "Trois baisers" tout en octosyllabes. Pour "Bal des pendus", Rimbaud ne pratique l'octosyllabe que pour le quatrain de bouclage, alors même qu'il s'inspire de poèmes en vers de huit syllabes du recueil Emaux et camées de Gautier. Il a préféré l'alexandrin. Pour "Rêvé pour l'hiver", Rimbaud met finalement sur le même plan deux vers de huit syllabes et quatre vers de six syllabes, ce qui semble indiquer qu'il n'est pas assez sensible à l'importance de l'égalité. "Les Effarés" et "Ce qui retient Nina" ont des vers de quatre syllabes, mais ils rejoignent "Première soirée" pour former les trois poèmes en octosyllabes de Rimbaud pour l'année 1870. Il faut y ajouter le court poème inspiré de modèles "La Brise" dans Un coeur sous une soutane. En 1871, Rimbaud semble essayer de persévérer dans ce recours avec "Chant de guerre Parisien", "Mes petites amoureuses", "Le Coeur supplicié" et "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs", mais la forme cède clairement le pas ensuite à des poèmes en alexandrins avec juste un retour dans le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" qui a là encore pour modèle le recueil Emaux et camées de Gautier. "Bannières de mai" et "Bonne pensée du matin" seront les deux dernières expériences liées à la référence à l'octosyllabe, mais avec un délitement métrique évident dans le cas du dernier poème mentionné. Et ces deux poèmes sont liés à une époque où il est clair que pour composer des vers Rimbaud compte sur ses doigts puisqu'il estompe la césure au maximum ou glisse des vers faux exprès.
Au-delà du cas de Rimbaud, il y a plein de poètes qui n'ont guère composé qu'en alexandrins, et dans la thèse du semi-ternaire Cornulier admet donc deux formes 84 et 48 qui présuppose que pour le créateur du vers il avait non seulement une limite maximale de perception à huit syllabes, mais qu'il ressentait cette égalité culturellement, puisque la spécificité des semi-ternaires c'est d'offrir un 84 ou un 48 parfaitement isolé dans un environnement d'alexandrins 66.
Si Cornulier étudie transversalement la possibilité d'une présence diffuse de semi-ternaires 84 et 48 sans considérer qu'il étudie des vers de poètes différents, c'est qu'il présuppose que les poètes ont tous la capacité maximale de reconnaissance d'une égalité de huit syllabes, alors que Cornulier a montré empiriquement par ses tests que cette capacité était minoritaire en société !
Et j'ai signalé avec le plus grand sérieux les éléments qui amènent à douter que Rimbaud lui-même ait eu cette compétence maximale, parce que Rimbaud est le poète par excellence qui a démoli le sentiment d'égalité dans la mesure des vers, et parce que l'analyse des vers ne peut être la même si on considère que Rimbaud maîtrise ou non la reconnaissance d'une égalité syllabique de huit syllabes. Il faut bien comprendre qu'on ne peut pas dire que Rimbaud compose spontanément un 84 du genre : "Déserts, soleils, rives, savanes ! Il s'aidait", si on n'a pas prouvé qu'il avait cette limite maximale. Il se trouve que pour ce vers la correction en "rios" a éliminé la question du semi-ternaire, mais comme on va le voir la question du semi-ternaire ne se résout pas à un tel cas exceptionnel.
 
A suivre ! 
 
 Nota bene : j'ai oublié de mentionner le sonnet en 14 octosyllabes "Poison perdu", mais ça ne change rien au constat d'un Rimbaud qui ne compose pas des octosyllabes par plâtrées.
 

dimanche 17 mai 2026

"Abracadabrantesque" et "Je est un autre", une double influence du douaisien Mario Proth sur Rimbaud !

Il y a quelques années, j'ai rapporté sur ce blog qu'une personne sur internet fournissait enfin une source au célèbre adjectif "abracadabrantesques" à la rime dans le célèbre poème "Le Cœur supplicié" réintitulé "Le Cœur du pitre" et enfin devenu "Le Cœur volé". Le mot "abracadabrantesque" figure au singulier dans le livre de 1865 intitulé Les Vagabonds de Mario Proth. Ce fait est connu de la communauté rimbaldienne, puisque, profitant de ma présence, certains en ont parlé lors du colloque Les Saisons de Rimbaud, en 2017 je crois. Et en aparté, certains m'ont signifié leur mépris pour cette découverte. Le livre de Mario Proth est mauvais, cela n'a rien d'intéressant, etc. Et l'idée est demeurée de considérer que Rimbaud reprenait plutôt une mention probablement faite par Théophile Gautier, mais qui avait jusque-là échappé aux sourciers. S'ajoute à cela la prétention d'Alain Rey dans l'un des dictionnaires qu'il a composés d'avoir résolu l'affaire en attribuant l'origine de cet adjectif à Gautier justement, sauf que j'attends toujours une référence précise où Rey exhiberait une mention de cet adjectif même par Gautier. Comme la réponse du côté de Rey n'est jamais venue, mon projet d'approfondissement du côté du livre de Mario Proth a été trop longtemps laissé de côté, délaissé et même oublié.
J'y reviens pourtant.
Mario Proth est douaisien d'origine, coïncidence énorme dans cette affaire, puisque Rimbaud envoie les deux premières versions de son poème aux deux personnes avec lesquelles il a pu avoir des discussions littéraires lors de ses deux séjours douaisiens en septembre et en octobre 1870. La première version a été envoyée à Izambard, mais celui-ci qui témoignait sur les poèmes n'a jamais évoqué le livre de Mario Proth. La deuxième version a été envoyée à Paul Demeny, poète douaisien donc.
Je sens un clair parfum de revendication de gloire locale dans cette affaire. Rimbaud a connu le livre de Mario Proth parce qu'on lui en a parlé lors de ses deux séjours douaisiens. Depuis des mois, Rimbaud exaltait la figure du bohémien, on lui a alors mis entre les mains un livre intitulé Les Vagabonds pour lui montrer qu'il n'était pas le seul à y penser, puisque le livre de Mario Proth est une histoire des grands écrivains assimilés à des vagabonds au sens prestigieux d'hommes qui sont toujours en mouvement. En gros, quand Rimbaud composer le sonnet "Ma Bohême" en octobre 1870, à Douai même, Demeny ou un autre lui a fait connaître le livre de Mario Proth. Izambard n'arrive qu'un peu après Rimbaud à Douai et il ne sera plus désormais dans les mêmes dispositions littéraires favorables. A cette aune, employer l'adjectif "abracadabrantesques" dans un poème envoyé personnellement à Izambard et à Demeny a du sens, ce serait un moyen de leur rappeler des discussions et un moyen aussi de jouer à la comparaison entre la médiocrité de Proth et le souffle rimbaldien surpuissant.
La lettre du 15 mai 1871 contient une histoire de la littérature sous le prisme non du bohémien, mais du voyant. Toutefois, elle ne contient pas le poème "Le Cœur du pitre" qui ne sera envoyé à Demeny que dans une lettre du 10 juin. En revanche, le poème figure dans la petite lettre du "voyant" envoyée le 13 mai à Izambard. Les lettres du 13 et du 15 mai 1871 ont en commun le désir de devenir "voyant" et la claironnante formule "Je est un autre". Dans ses témoignages, Izambard précise avoir reçu, je crois avant le 13 mai, sa propre lettre d'histoire de la littérature.
Mais vous me direz que, que ce soit pour Izambard ou que ce soit pour Demeny, le poème ne va pas de pair avec une histoire de la littérature ou de la poésie. Les deux faits sont tout de même proches l'un de l'autre.
Puis, vous voudrez revenir au cas Gautier.
Alors, accordons-nous un dernier petit détour à ce sujet avant de revenir à Mario Proth.
Rimbaud est très clairement sensible aux mots rares chez les écrivains, "bombinant" ne vient pas directement de Rabelais, Rimbaud a identifié des emplois de "bombinent", etc., avant de remonter à Rabelais. Rimbaud a affectionné "strideurs" que Gautier emploie dans ses Tableaux du siège, mais Rimbaud a identifié un emploi plus ancien par Philothée O'Neddy, un ancien compagnon de route de Gautier. Dans "Voyelles", Rimbaud emploie le néologisme au pluriel "vibrements" que Gautier a inventé et préféré à "vibration". Un emploi se rencontre dans la nouvelle "La Cafetière" et un autre au vers 9 d'un sonnet des  Premières poésies, position reprise par Rimbaud dans "Voyelles" justement. Rimbaud reprend aussi aux poètes du dix-septième siècle le verbe "Incaguer" à partir d'une lecture des Grotesques de Gautier. Il y a, entre autres, un article de Bienvenu à ce sujet sur son blog Rimbaud ivre. Et Gautier semble avoir créé les néologismes "abracadabrant" et "abracadabresque". Dans "Le Cœur supplicé", la juxtaposition des suffixes fond les deux créations en une seule, savoureuse : "abracadabrantesque", et on peut penser à la dérision d'une autre invention célèbre d'époque, l'adjectif "rocambolesque" passé dans le langage courant depuis. L'adjectif fait aussi penser à "funambulesques" d'un titre de recueil célèbre de Banville, très prisé par Rimbaud. Mais si Gautier a créé cette forme, il faut que Rimbaud l'ait lue quelque part, sachant que Gautier emploie depuis des décennies déjà "abracadabrant" et "abracadabresque". Je ne m'explique pas que les sourciers n'aient jamais trouvé une attestation de "abracadabrantesque" sous la plume de Gautier. Il y a bien une piste qui reste tout de même sérieuse. Gautier se serait moqué de son amie prolixe la duchesse d'Abrantès en l'appelant la duchesse d'Abracadabrantès. J'aimerais une mise au point sur les sources au sujet de ce calembour qu'on prête à Gautier. Quelles sont les attestations écrites de ce calembour d'époque ? On peut imaginer que Mario Proth ait récupéré une déformation de "duchesse d'Abracadabrantès" à "abracadabrantesque", et qu'il en ait usé à l'écrit. Mais, ce qui reste, c'est que pour parvenir à Rimbaud le mot n'est attesté que par le livre de Mario Proth. Toute la feinte éventuelle n'est pas parvenue à Rimbaud.
En revanche, il y a d'autres faits troublants dans le livre Les Vagabonds.
Le mot "abracadabrantesque" est employé dans le chapitre septième. Ce chapitre septième commence à la page 109 et vous avez avant sa lecture un long chapeau de mentions brèves qui donnent par bribes des idées énigmatiques de son contenu. En réalité, le chapitre parle de trois auteurs : Chateaubriand, Madame de Staël et Lord Byron. Mario Proth ironie férocement à l'encontre de Chateaubriand qui, il est vrai, ne l'a pas volé, et il conclut que Chateaubriand a du talent, parfois un fort talent, mais pas de génie, parce qu'il n'a ni cœur, ni volonté. Je mentionne exprès l'organe qui figure dans le titre du poème de Rimbaud. Je n'oublie pas de préciser que Proth plus d'une fois reproche à Chateaubriand de ne jamais parler de l'avenir. Proth oppose alors à Chateaubriand Madame de Staël une authentique "vagabonde" à ses yeux. Puis pour introduire Lord Byron, Proth revient sur un aveu de Chateaubriand. Son Atala avait tellement de succès qu'il lui aurait fallu vingt secrétaires pour répondre à tout son courrier, et il déplore alors de ne pas avoir répondu à un jeune enthousiaste qui n'était autre que Lord Byron, poète à venir qui observera désormais le silence au sujet de Chateaubriand. Et c'est dans la partie consacrée à Lord Byron que figure l'emploi de l'adjectif "abracadabrantesque", il qualifie alors le mot "orgie". Mais, Lord Byron est un poète que la société anglaise ne reconnaît pas volontiers et la thèse du vagabond selon Proth a ici un sujet évident à traiter. Byron va partir et voyager, et comme il vient d'une île il doit prendre la mer, et plusieurs fois Proth va mentionner les "flots". Dans "Le Cœur supplicié", ce sont les "flots" qui sont "abracadabrantesques". Et les flots doivent sauver le cœur de Rimbaud comme le poète Lord Byron de l'ennui de sa patrie peu reconnaissante. Et ça ne s'arrête pas là. Mario Proth précise que les français prennent volontiers les artistes étrangers pour leur dieu, même quand ils ne sont pas prophètes en leur pays, et la France va avoir plein de disciples de Byron, parmi lesquels un certain Musset que Proth nomme "Rolla", et après le repoussoir de Chateaubriand on a un Musset étrillé, ce que fera précisément Rimbaud dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871. Proth et Rimbaud s'en prennent au même poète. Proth parle alors de l'idée du vagabond, de l'importance aussi de la liberté pour Lord Byron et il ironise avec la formule qui revient deux fois : "N'est pas byronien qui veut." Dans sa lettre à Demeny, Rimbaud ironise sur la mécompréhension de ce qu'est le romantisme par les romantiques eux-mêmes. Et j'en arrive alors au "Je est un autre". Si on s'en tient au corps du texte, Proth ne parle pas tout à fait clairement du rapport d'un auteur à sa propre identité, il parle plutôt de sincérité à avoir quand on tient la plume, et Musset ou d'autres jouent à endosser un rôle qui ne leur est pas naturel. Mais je parlais du chapeau en tête du chapitre. Je vous cite quelques bribes qui concernent la partie finale du chapitre septième, celle donc sur Lord Byron : "Vingt secrétaires pour un seul homme. - Vingt personnages en un seul homme ! - ours agrégé, chien mort ! - Sur la terre et sur l'onde. - Brûler son ami. - Nouveau Léandre. - Si quelqu'un fut soi, ce fut lui ! - N'est pas byronien qui veut. - Saint Michel n'est point mon homme. - Repose-toi."
L'adjectif "abracadabrantesque" est dans la partie "ours agrégé, chien mort !" et les "flots" sont bien sûr dans celle qui suit immédiatement "Sur la terre et sur l'onde." La critique de Musset et d'autres se trouvent dans les deux parties successives : "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui. - N'est pas byronien qui veut." Et bien sûr, je vous demande de vous intéresser un instant à cette formule : "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui", à laquelle répond la formule de Rimbaud : "Car Je est un autre."
Loin de moi de trouver bon l'ouvrage de Proth, mais le cerveau de Rimbaud en le lisant c'est le cerveau de Rimbaud, non ?

samedi 16 mai 2026

Jours d'ivresse et genoux pénitents

Le titre de mon article me plaît bien, il est parlant, même si le contenu n'est que de petites brèves.
Pour "Matinée d'ivresse", j'ai précisé que le poème avait l'air d'enchaîner sans solution de continuité avec celui du poème "A une Raison", lien de poème à poème que confirme on ne peut plus clairement le retournement de l'expression "nouvelle harmonie" en "ancienne inharmonie", puisque dans "Matinée d'ivresse" si le poète craint le retour à l'ancienne inharmonie c'est qu'il est toujours dans l'expérience de la "nouvelle harmonie" lancée dans le poème précédent. Je rappelle que dans "A une Raison" nous avons une répétition clef du verbe "commencer" : "commence la nouvelle harmonie", "à commencer par le temps". Ce verbe "commencer" a aussi des occurrences clefs dans "Matinée d'ivresse" : "Cela commença... cela finira...", "Cela commença... et cela finit... cela finit...", "Cela commençait... voici que cela finit..." ce que complète la clausule : "Voici le temps des Assassins."
Il faut bien préciser que les enfants dont il est question dans "A une Raison" se retrouvent aussi dans "Matinée d'ivresse" : "sous les rires des enfants", "Rires des enfants". En jouant sur le couplage des verbes "commencer" et "finir", Rimbaud a étendu les possibilités de scander le changement en cours de l'expérience qui reflue. Nous n'avons pas un seul verbe conjugué à un temps du futur, au présent et à un temps du passé. On a un système de chevauchement plus subtil qui accentue l'impression de vivre une altération prise sur le vif : on a un premier couple qui va du passé (verbe au passé simple) au futur (indicatif future simple finira). Dans le second couple, "commencer" se maintient au passé simple "commença", mais "finit" tourne au présent de l'indicatif et il est répété une deuxième fois. Dans le troisième couple, le verbe "commencer" reste conjugué à un temps du passé, mais nous passons subtilement du passé simple à l'imparfait, tandis que le verbe finit reste au présent de l'indicatif.
Le jeu sur les temps verbaux est d'une très grande finesse. Pour le couple central, on remarque avec l'occurrence répétée "finit" qu'il y a une explication donnée : il est impossible de s'emparer immédiatement de l'éternité, l'ivresse ne sera pas permanente.
Dans "A une Raison", il est question d'abolir l'expérience du temps comme fléau, et dans "Matinée d'ivresse", nous passons de "voici que cela finit..." à "Voici le temps des Assassins." L'assassinat fait de ce temps un fléau, et la mention "temps" est en principe récusée par le poète. C'est ce qui m'a fait écrire que peut-être tout le monde s'était trompé sur l'avènement de la clausule. En réalité, la matinée d'ivresse étant terminé, le "temps des Assassins" est le retour à l'ancienne inharmonie. Les assassins ne seraient pas les voyants, mais les ennemis du poète, autrement dit les "anciens assassins" de "Barbare" en tant que tels.
Et une de mes idées, c'est que le titre "Matinée d'ivresse" cache un renvoi à l'expression "jour d'ivresse" où le choix "Matinée" souligne l'importance à la lecture du poème de cette rupture avec l'expérience de l'ivresse.
 
Si vous suivez régulièrement mon blog, vous savez que je m'étonne de la bêtise passive avec laquelle les rimbaldiens ne font rien de l'expression à la rime "ivresses pénitentes", oxymore spectaculaire calé à la fin des quatrains, moment de tremplin du côté des tercets.
J'ai déjà une piste du côté des poésies de Barbier, et elle est pas mal à exploiter. Ici, j'en ai une qui ne me convainc pas dans le poème "La Prison" de Vigny, mais je préfère quand même en parler et cerner les contours de ce que cela présuppose comme recours.
Dans le poème "La Prison", Vigny s'aligne sur la légende lancée par Voltaire selon laquelle le Masque de fer serait le frère jumeau de Louis XIV. Le poème raconte la visite d'un prêtre au prisonnier et, comme le prisonnier se rebelle en employant des répliques ironiques bien senties, le prêtre essaie de reprendre la main. Vigny s'inspire, mais sans amplification, de la rhétorique des tragédies. Peut-être le masque de fer est-il un roi, mais le Sauveur était Dieu, il ne faut pas comparer orgueilleusement sa souffrance à celle de Dieu pour nous. Cela posé, le prêtre passe à la mise en valeur de sa propre personne dont les souffrances seraient autres que celles du Masque de fer, ce qui est en réalité un peu osé, et c'est là qu'il va parler de ses "genoux pénitents", il y aura le mot "ivresse" à la rime ("impuissante ivresse" deux à trois pages plus loin dans le même poème).
Il est clair que la fin des quatrains de "Voyelles" ironise sur les pénitences de prêtres et autres chrétiens modèles pour parler du sort de ceux qui meurent pour les "ivresses" opposables à ce monde chrétien, et ils meurent donc en martyrs contre-chrétiens. Je ne vois pas ce que cette fin des quatrains de "Voyelles" pourrait raconter d'autre.
Pour l'instant, mon enquête rimique continue, j'ai une rime chez Vigny, un autre chez Barbier. Je lis aussi les poètes obscurs. Par exemple, je me sers des dédicaces des recueils de Victor Hugo, Vigny, Musset et Lamartine pour identifier les poètes à lire. Je me sers aussi des anthologies. J'ai lu les poésies d'Alexandre Guiraud, par exemple, et j'ai trouvé ça extrêmement mauvais. J'en suis même à constater, ce que je soupçonnais déjà, que la décennie 1820 est paradoxale, elle fixe trois poètes qui pour le siècle entier sont des références, surtout les deux premiers : Lamartine, Hugo et Vigny, elle lance la carrière de Musset, elle voit se développer aussi les débuts de Marceline Desbordes-Valmore, mais après ça tombe très vite. Soumet a du charme, ça se lit, mais ce n'est pas terrible. Casimir Delavigne a un peu plus de raison de demeurer peut-être. Pour les frères Deschamps, il vaut mieux Antony que son frère pourtant plus mis en avant par les dédicaces hugoliennes. Il y a ensuite Sainte-Beuve, puis ça tombe très vite. J'aurai beaucoup plus de poètes à lire attentivement dans les décennies qui vont suivre. La décennie 1820 tient vraiment à un petit nombre de poètes d'exception, mais il n'y avait pas encore le flux des artistes qui ont des ambitions, il y avait encore surtout des amateurs de poésies. Et ce n'est pas étonnant que Rimbaud comme on le voit avec "Bonne pensée du matin" ait plutôt retenu un Desaugiers qu'un Béranger ou que la plupart des poètes obscurs des trente premières années de son siècle. 
 
 
A suivre...

vendredi 15 mai 2026

Le Déluge de Vigny et Jeunesse II Sonnet de Rimbaud : une enquête à ma façon !

En principe, pour publier un article sur une ou plusieurs sources d'un poème de Rimbaud, il faut avoir trouvé ou croire avoir trouvé cette ou ces sources lors de nos lectures. Il faut avoir lu cette source éventuelle et aussi il faut penser à l'envisager comme source, puis il faut voir si on parvient à étayer l'hypothèse, jusqu'à ce qu'elle soit certaine, probable ou plausible.
Il y a peu, j'ai montré que deux passages étonnants du poème "Guerre" s'inspiraient du même poème "Mon enfance" des Odes et ballades de Victor Hugo : "Je songe à une Guerre" qui réécrit l'attaque hugolienne "J'ai des songes de guerre" et "respecté de l'enfance étrange" qui s'inspire de vers un peu différents mais fondés sur ces mots au milieu de l'ode hugolienne. On ignore quand cela sera avalisé dans le milieu rimbaldien, évidemment. Je faisais remarquer aussi un lien possible avec "Fairy" à cause de la mention du nom "fée". Le poème "Guerre" aurait partie liée avec une lecture d'un poème des débuts de Victor Hugo et il faudrait dès lors étudier l'art du contrepoint intellectuel rimbaldien et pas seulement affronter son hermétisme échevelé. Plus récemment, pour "Fairy", j'effectuais un rapprochement avec un poème très secondaire de Vigny : "Bain d'une dame romaine", fragment. Je signalais à l'attention la brièveté du morceau, sa fin musicale comparable, son occurrence "indolents" et plus accessoirement une ressemblance de tour prépositionnel vers le début : "Pour nouer ses cheveux" face à "Pour l'enfance d'Hélène...".  Notez que l'adjectif "indolents" se retrouve au masculin pluriel à la rime du quatrième vers du poème similaire de Vigny : "Le Bain fragment d'un poème de Suzanne", et "ombre" est alors à la rime au vers 2. Ces rapprochements ont l'air dérisoire, mais dans "Fairy", Rimbaud parle de "l'indolence requise", ce qui veut dire qu'il cible une manière littéraire dont les deux poèmes de "bain" de Vigny font partie d'une manière ou d'une autre.
Vigny est surtout cité pour "La Maison du berger" à cause de "Nocturne vulgaire" et des trains de la lettre à Demeny du 15 mai (pas aujourd'hui, mais en 1871). Il est cité également pour le poème "La Sauvage" qu'on rapproche souvent de la fin de "Villes", mais le rapprochement reste là aussi difficile à étayer, mais l'idéologie dans "La Sauvage" a un vrai relief : le protestant arrogant va assimiler comme chrétienne l'indienne qui vient lui demander asile, Rimbaud n'étant certainement pas très friand de la préférence qui serait à donner au protestantisme sur le catholicisme selon les intellectuels, lui Rimbaud n'a pas l'air d'être dans l'idée que le change a de la valeur. Et, il y a aussi toute une description de l'habitation anglo-saxonne qui transforme les déserts américains. Dans tous les cas, le rapprochement est parlant. Pour "Fairy" et les deux "bain(s)", c'est pour l'instant un sujet moins évident.
Passons à "Jeunesse II Sonnet", poème que personne ne peut lire en l'état, vu qu'on n'arrive pas à en fixer le texte. Le poème parle d'une sorte d'époque mythique. Il faut trouver d'évidence les modèles à ce poème rimbaldien, ce qui va au-delà du seul renvoi au sonnet "Invocation" de Verlaine.
Or, le poème "Le Déluge" est une pièce clef du premier recueil de Vigny. Il est suivi du sous-titre "Mystère", et il s'agit comme pour "La Femme Adultère" d'une mise en scène poétique avec des amplifications d'un récit biblique. Le morceau "La Femme adultère" a le mérite de sembler un récit autonome jusqu'à ce que nous rejoignions le récit célèbre où Jésus-Christ parle de jeter la première pierre. Dans le cas du poème "Le Déluge", le poète raconte simplement une version poétique du déluge. Il n'y a pas cet effet de surprise. Toutefois, en remplissant sa matière, Vigny a des idées géniales qui ont marqué un Victor Hugo, lequel s'en inspire assez clairement quand il écrit "Le Sacre de la Femme". Mais s'il a moins de génie dans les détails, Vigny a tout de même un certain génie de conception. Il parle de la lumière du jour au moment du Déluge comme d'une lumière qui est celle encore de la création divine du monde en six jours. Vigny manie aussi superbement l'idée d'un monde où tout était encore à sa place, parce que rien n'avait encore été déplacé par le déluge. Et cela signifiait une beauté affirmée dans le charme de son enfance, puisque tout était à sa place natale. Et c'est dans ce cadre que Vigny développe la thèse imagée d'un homme alors méchant, et tout ce passage est d'évidence intéressant à comparer à la manière de Rimbaud dans "Jeunesse II Sonnet" :
 
Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres,
Avaient vu jusqu'au fond des sciences obscures ;
Les mortels savaient tout, et tout les affligeait ;
Le prince était sans joie ainsi que le sujet ;
[...]
 Je ne cite que quatre vers, il faut prolonger la lecture bien sûr. Rimbaud décrit quelque chose d'opposé à la scène de Vigny, mais le principe d'exposition est le même.
Je ne parle pas d'une source au poème de Rimbaud. Je montre qu'il existe une connexion rhétorique entre les deux textes, ce qui permet de réorienter la recherche d'une source au poème rimbaldien.