dimanche 31 mai 2026

Pour le poète du "Bateau ivre", une édition à la dérive : des faits alarmants ! (Complement "mène" le 1er.juin)

Adrien Cavallaro vient de publier une nouvelle édition des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud en deux tomes dans la collection Folio Classique où elle remplacera l'ancienne édition de Louis Forestier, déjà ancienne de pas mal de décennies et qui faisait double emploi avec l'édition dans la collection Poésie Gallimard quasi identique.
Une réaction est nécessaire tant cette nouvelle publication témoigne de dérives inquiétantes. Je vais passer en revue les problèmes.
Les quatrièmes de couverture des deux tomes  commencent par une phrase identique, Cavallaro prétendant "réuni[r], pour la première fois dans une édition de poche, l'ensemble de la production de Rimbaud". Il clame que : "Toutes les versions connues de ses textes y sont reproduites, dans le respect des manuscrits [...]".
Le premier tome réunirait les textes qui vont de 1868 à 1871 et le second ceux qui vont de 1872 à 1875, alors que nous ignorons pour certains textes parmi les plus importants s'ils datent de 1871 ou bien de 1872. Les publications de la vie africaine, supputées ou avérées, sont écartées, mais Cavallaro ne référence nulle part le sonnet "Poison perdu", pour lequel nous avons une collection considérable de versions différentes qui plus est. Jacques Bienvenu a écrit une étude pour montrer que le poème était bien de Rimbaud. Sur quel argument d'autorité, Cavallaro a-t-il écarté ce poème ? Et si c'est un oubli, comment l'expliquer ? Si Cavallaro n'est pas convaincu de son authenticité, il faudrait au moins qu'il expose ses raisons.
 
Des nuits du blond et de la brune
Pas un souvenir n'est resté ;
Pas une dentelle d'été,
Pas une cravate commune.
 
Et sur le balcon, où le thé
Se prend aux heures de la lune.
Il n'est resté de trace aucune,
Aucun souvenir n'est resté.
 
Au bord d'un rideau bleu piquée,
Luit une épingle à tête d'or
Comme un gros insecte qui dort.
 
Pointe d'un fin poison trempée,
Je te prends, sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort.
La rime "d'or"/"dort" typiquement rimbaldienne, complétée par "mort" est à côté de la rime volontairement mauvaise, le "é", voyelle trop courante, ne doit jamais être traité sans consonne d'appui : "piquée", "trempée", "préparée". La distribution des rimes dans les tercets est une rareté en-dehors des règles dont on a une occurrence chez Musset et quelques-unes dans le recueil anonyme de Mérat et Valade Avril, mai, juin. Et surtout, les mots que j'ai soulignés forment une reprise qui structure tout le poème, procédé que Rimbaud emploie constamment dans ses vers et ses poèmes en prose, procédé qui lui est propre et qu'on ne retrouve pas chez les autres poètes. "Vies" et "Le Bateau ivre" illustrent dans sa complexité ce principe rimbaldien. Pour le reste, je renvoie aux arguments de Bienvenu.
Si Cavallaro écarte "Poison perdu" des poésies de Rimbaud, on est à tout le moins en droit d'attendre une explication.
Cavallaro revendique aussi le fait de nous fournir toutes les versions connues des textes de Rimbaud. Toutefois, il fournit une édition où prédomine une seule version par poème dans le corps de l'ouvrage, les "Autres versions" étant reportées pour partie dans une section à part en fin d'ouvrage qui porte précisément ce nom et pour partie dans une section "Lettres choisies" pour les cas où les poèmes sont inclus dans la correspondance.
Dans les faits, c'est assez chaotique. Je renonce à en parler ici pour que vous vous concentriez sur l'essentiel.
On remarquera que sur "Paris se repeuple" Cavallaro ignore l'importance de mon article "Mais que sont devenus les manuscrits de 'Paris se repeuple' ?" Cet article a été publié dans le volume collectif Rimbaud "littéralement et dans tous les sens", Hommage à Gérard Martin et Alain Tourneux aux éditions Classiques Garnier en 2012, au milieu des contributeurs suivants : Christophe Bataillé (équipe Parade sauvage), Jacques Bienvenu, Pierre Brunel, Aurélia Cervoni et André Guyaux (article écrit à deux), Bruno Claisse (équipe Parade sauvage), Yann Frémy (équipe Parade sauvage), Claude Jeancolas, Steve Murphy (équipe Parade sauvage), Yves Reboul (à peu près de l'équipe Parade sauvage), Philippe Rocher (équipe Parade sauvage), Jean-Luc Steinmetz. Cet article exposait notamment que l'exemplaire du Reliquaire conservé à la bibliothèque royale de Bruxelles, l'Albertine, est le support de la confection du texte de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" par Vanier. J'y expliquais que Vanier ou un de ses protes a annoté le texte du Reliquaire, modifiant le texte à l'aide d'un code de typographe, et que deux quatrains avaient été reportés à la main à l'encre brune au bas d'une page. Ces deux quatrains manuscrits auraient dû figurer dans le tome IV des Oeuvres complètes d'Arthur Rimbaud chez Honoré Champion où Steve Murphy a rassemblé toutes les photographies d'époque de manuscrits d'origine de textes rimbaldiens. Je soulignais aussi que cette manière de préparer le texte de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" n'allait pas sans anomalies dans le résultat final, car il y a des contradictions pour certains usages, notamment les propos rapportés, entre le texte imprimé par Genonceaux et les quatrains à l'encre brune du côté de l'éditeur Vanier. Il y avait aussi un problème de discrimination des majuscules en tête de mot qui se posait.
Cavallaro qui prétend à une édition dans le respect des manuscrits écrit ceci sur "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" :
 
"Ms autographe inconnu."
 
Puis il énumère des publications, un extrait dans Les Poètes maudits, puis il évoque la publication de la version courte "Paris se repeuple", et enfin mentionne la version longue de Vanier. Donc, en lisant le texte de Cavallaro, vous ignorez tout de l'importance du volume bruxellois. J'en possède des photographies sur un appareil numérique. Avec une batterie adaptée à cet appareil photographique numérique, je pourrais mettre en ligne sur ce blog ce fac-similé inconnu de toute la communauté rimbaldienne !
Au moins avant 2012, Steve Murphy n'a jamais lui-même consulté cet exemplaire annoté du Reliquaire !!!!!!!!!!!!!! Le bibliothécaire me l'a dit, à savoir Bernard Bousmanne qui est l'auteur du livre Reviens, reviens cher ami : Rimbaud-Verlaine, L'Affaire de Bruxelles.
 
Comment expliquer cette lacune dans le travail d'éditeur d'Adrien Cavallaro ?
 
Nous allons voir d'autres points sensibles qui remettent en cause la prétention de Cavallaro à un "respect des manuscrits", mais avant il faut revenir sur la séparation en deux tomes.
Le premier tome réunit les textes de 1868 à 1871 et le second les textes de 1872 à 1875, moins "Poison perdu" on ne le rappellera jamais assez.
Le premier tome s'ouvre par une préface qui est suivie par une "Note sur l'édition" qui va de la page 25 à la page 35. Le deuxième tome n'a pas de préface qui lui est propre, il débute directement par une "Note sur l'édition" (pages 7 à 12). On va revenir plus loin sur ces notes.
Pour le reste, nous avons pour le tome I une première section "Compositions latines" (1868-1870), une seconde section "1870" qui inclut "Les Etrennes des orphelins" paru dans un numéro daté du 2 janvier, mais qui place aussi les deux écrits en prose "Charles d'Orléans à Louis XI" et "Un coeur sous une soutane" avant les poésies remises à Demeny. Or, pourquoi procéder ainsi ? Le premier texte en prose est un devoir scolaire, le deuxième est carrément une nouvelle. Pourquoi mettre ces deux écrits en prose entre "Les Etrennes des orphelins" et l'ensemble des poésies remises à Demeny en septembre-octobre 1870 ? Je peine à y trouver un semblant de logique. A partir du moment où cette distribution ne suit pas la chronologie, je ne vois pas pourquoi les deux textes en prose isolent "Les Etrennes des orphelins" des autres vers. J'ajoute que le devoir scolaire aurait plus été à sa place à la suite des "Compositions latines", tandis que la nouvelle Un coeur sous une soutane aurait eu toute les raisons de figurer après les poèmes en vers remis à Demeny. Il s'agit d'une composition tardive, puisque la mention "effluves mystérieuses" reprise à Demeny à partir du compte rendu dans Le Constitutionnel qui en épinglait le 16 août la faute d'accord en genre, impose de considérer ce texte comme postérieur au 16 août 1870 à tout le moins. Cette mention "effluves mystérieuses" a deux occurrences au début de la nouvelle. Léonard y est l'équivalent de Demeny, et on comprend que cette nouvelle n'ait pas été remise à Demeny lui-même qui se serait inévitablement senti visé. Rimbaud a donc remis cette nouvelle à Izambard du temps de ses deux séjours douaisiens. Mais, même sans savoir tout cela, Cavallaro aurait dû tout simplement réunir les deux proses littéraires Un coeur sous une soutante et "Le Rêve de Bismarck" pour l'année 1870, à la suite de toutes les poésies en vers.
Mais ce qui est plus gênant, c'est le traitement de l'année 1871. Pour l'année 1870, Cavallaro avait l'opportunité de s'appuyer sur le fait que Demeny avait reçu une copie de tous les poèmes en vers connus de Rimbaud de cette année-là, à l'exception des "Etrennes des orphelins". Et il s'agissait des versions les plus tardives, partant les plus abouties, à l'exception du cas particulier du poème "Les Effarés", mais je n'en traiterai pas ici. Il était facile de repousser les vers remis à Izambard et Banville dans les sections "Autres versions" et "Lettres choisies", encore qu'il y a des choses à dire. Mais, pour l'année 1871, Cavallaro retient tantôt que le poème est inclus dans une lettre, tantôt non (voyez "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" et les poèmes de la lettre du 10 juin 1871). Mais surtout, Cavallaro doit faire face à d'autres difficultés. Il doit intégrer les contributions de l'Album zutique à des ensembles de poèmes de diverse provenance, et surtout à un ensemble de poèmes recopiés par Verlaine en 1872 dont nous ne connaissons pas les dates de composition exactes.
On peut comprendre que la section "1871" commence par les poèmes envoyés par lettre  à Demeny avec un petit déplacement curieux du "Coeur du pitre" à cause de la primauté du "Coeur supplicié" remis le 13 mai à Izambard. Oui, parce que à partir du moment où Cavallaro ne retient pas la version du 13 mai envoyée à Izambard, on ne voit pas très bien sur quelle base il peut considérer qu'il est naturel de déplacer en tête des poèmes remis à Demeny la version intitulée "Le Coeur du pitre" que Demeny n'a reçue par courrier que le 10 juin. En effet, il n'y a que deux jours d'écart entre la lettre du 13 mai à Izambard avec "Le Coeur supplicié" et celle du 15 mai avec "Chant de guerre Parisien", "Mes petites amoureuses" et "Accroupissements". Qui plus est, Izambard prétend avoir reçu avant Demeny une version sans titre de "Mes petites amoureuses".
Les anomalies ne s'arrêtent pas là.
Donc Cavallaro fait commencer sa section par les poèmes envoyés le 15 mai et le 10 juin à Demeny, en déplaçant "Le Coeur du pitre" à cause de la version non retenue envoyée à Izambard le 13 mai : Le Coeuyr du pitre, Chant de guerre Parisien, Mes Petites amoureuses, Accroupissements, Les Poètes de sept ans, et normalement "Les Pauvres à l'Eglise" doit compléter cette série de six, sauf que sans aucune logique Cavallaro décide de placer "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" entre "Les Poètes de sept ans" et "Les Pauvres à l'Eglise", alors que "Les Pauvres à l'Eglise" est daté évasivement sur le manuscrit "1871", alors que Cavallaro sait par "Le Coeur du pitre" que la lettre ne suit pas nécessairement un ordre chronologique des compositions. Enfin, le poème "Paris se repeuple" est antidaté "Mais 1871", puisqu'il parle du repeuplement de Paris après la Semaine sanglante, ce qui veut dire que dans le meilleur des cas le poème a été composé au plus tôt en juin.
Les poèmes suivants semblent s'aligner sur les références chronologiques des manuscrits : "Les Soeurs de charité" en juin, "L'Homme juste" et "Les Premières communions" en juillet, "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" en août à s'en fier à la lettre plutôt qu'au poème clairement antidaté. Notons qu'il manque les vers retrouvés par Delahaye : "J'ai mon fémur !..." L'édition n'est décidément pas si complète que ça. Puis on a "Les Assis", puis brutalement on a la suite "Les Chercheuses de poux", "Les Douaniers", "Oraison du soir", "Le Bateau ivre", "Voyelles", "L'Etoile a pleuré rose..." et "Tête de faune" avant une série intitulée "Pièces de l'Album zutique" qui contient les poèmes déchirés problématiques, signe qu'on aurait dû avoir les vers "J'ai mon fémur" cités par Delahaye) et cela s'augmente des sonnets appelés "Stupra" par les surréalites. Le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" est reporté au second volume car le manuscrit le date de février 1872.
Or, le problème, c'est qu'il existe de sérieux arguments pour considérer que "Le Bateau ivre", "Voyelles", "L'Etoile a pleuré rose..." et bien sûr "Tête de faune" sont des compositions de 1872 et non pas de 1871, comme il existe de sérieux arguments pour penser que "Les Chercheuses de poux" est postérieur aux contributions zutiques, au mieux contemporain. Quant aux "Stupra", les deux sonnets qui accompagnent "Le Sonnet du Trou du Cul" ont été composés à des dates qui nous sont inconnues.
On retrouve dans l'édition de Cavallaro les problèmes que les rimbaldiens, Murphy en tête, dénoncent déjà dans les anciennes éditions qui placent "Les Corbeaux" à tel endroit, le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" à tel autre, et qui se finissent sur le texte du "Bateau ivre" pensé comme un poème antérieur au départ pour Paris à la mi-septembre 1871. Cavallaro place chronologiquement "Le Bateau ivre" et "Voyelles" avant les contributions zutiques ! Il écarte "Les Mains de Jeanne-Marie" en 1872 et il fait passer "Tête de faune" pour une composition précoce, alors qu'il s'agit du premier poème "nouvelle manière" de l'année 1872.
Remarquons que dans le second tome, Cavallaro place de manière tendancieuse le poème "Les Corbeaux" à proximité de sa date de publication le 14 septembre 1872 dans La Renaissance littéraire et artistique. Murphy et d'autres poussaient les hauts cris quand ce poème était considéré comme datant de la fin de l'année 1870, nous nous permettrons de nous étonner à tout le moins du naturel avec lequel un éditeur date cette composition de septembre 1872, malgré les difficultés matérielles d'un Rimbaud qui réside alors à Londres et qui s'est disputé avec les membres de cette revue, malgré l'évidente anomalie en septembre 1872 que constitue ces vers réguliers quand Rimbaud ne s'adonne plus qu'aux vers irréguliers.
Ce problème se double du cas de "L'Enfant qui ramassa les balles..." Cavallaro prétend "respecter les manuscrits" sur ses quatrièmes de couverture et dans les pages de "Notes sur cette édition". Or, le manuscrit de la main de Rimbaud contient le paraphe "PV". Le respect du manuscrit et de Rimbaud impose d'attribuer ce dizain à Verlaine !
Pourquoi Cavallaro n'en fait-il rien ?
Il reconnaît que Régamey, qui a reçu ces transcriptions en don, attribuait les deux dizains à Verlaine, il reconnaît qu'il y a une signature "PV", mais il choisit d'attribuer le poème à celui qui le recopie.
Au plan philologique, c'est indéfendable. On peut avoir un collectif qui réunit Lefrère, Murphy, Guyaux, Cavallaro, ça ne change rien au fait que le dizain signé "PV", qui plus est par Rimbaud en personne, soit de Verlaine. Personne n'a le droit de choisir au mépris des intéressés Rimbaud et Verlaine qui savaient mieux que quiconque de quoi il retournait.
Là, on entre dans les problèmes de mauvaise foi. Il ne faut pas avoir peur de dire le mot. Les aléas de la divulgation en  fac-similé du manuscrit ont fait qu'on a longtemps cru que le poème était de Rimbaud. On avait découvert que Rimbaud l'avait recopié, donc Régamey se trompait, puis un nouveau fac-similé plus large a révélé la signature "PV". Murphy, Lefrère, Guyaux et Cavallaro n'essaient même pas de dire d'où vient cette signature "PV" ! Il nie sa pertinence, purement et simplement. Notons tout de même que dans le Dictionnaire Rimbaud de 2023 aux éditions Classiques Garnier Murphy finit par concéder en me citant nommément qu'aucun argument sérieux n'a été opposé à cette primauté de la signature "PV" !
J'observe que dans son édition Cavallaro place les poèmes "Les Corebaux" et "L'Enfant qui ramassa les balles..." comme des compositions rimbaldiennes de septembre 1872, ce qui flatte très précisément les opinions plusieurs fois formulées par Steve Murphy, notamment dans le tome premier Poésies des Oeuvres complètes d'Arthur Rimbaud chez Honoré Champion en 1999.
Je soupçonne d'autant plus un acte d'allégeance qu'il y a un non-dit dont on va parler plus bas sur la coquille "outils" pour "autels".
Pour le second tome, le grand raté est l'absence du poème "Poison perdu". Cavallaro fournit donc les poèmes qu'il date de 1872 : "Ô saisons ! ô châteaux", compris. Pour "Juillet", je suis d'accord pour le dater de juillet-août 1872, mais je fais remarquer que Cornulier a défendu l'idée que le poème avait été composé un ou deux ans plus tard, et cette hypothèse avait été saluée par Yann Frémy dans la revue Parade sauvage. Au moins, ce point-là est positif dans la récente édition.
Je ne vais pas m'attarder sur tous les points : "Les Déserts de l'amour", les "proses dites 'évangéliques' ", etc. Cavallaro fournit les livres finaux : Une saison en enfer et Illuminations, puis oubliant "Poison perdu", mais pas le poème improvisé pour Delahaye avec la lettre du  14 octobre 1875, il donne une section "Autres versions" qui inclut les brouillons connus d'Une saison en enfer.
Cavallaro dit "respecter les manuscrit" sur les quatrièmes de couverture, mais aussi dans les pages "Notes sur cette édition". Je cite le quasi début de la "Note sur l'édition" en tête du tome II :
 
 
 Le principe qui a guidé notre établissement est celui d'une fidélité aussi scrupuleuse que possible aux manuscrits de l'auteur ou aux copies de Verlaine et, plus tard, de Germain Nouveau. La ponctuation appelait une considération toute particulière [...]
 Ce principe n'a pas été respecté comme nous l'avons signalé plus haut dans le cas du texte de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple". Ce principe ne l'a pas été non plus dans le cas d'un vers du poème "L'Homme juste" ou au mépris de la leçon "ou daines" transcrite par Rimbaud, Cavallaro affirme qu'il est écrit "de daines". Remplaçant la magnifique claque de désinvolture du vers rimbaldien original : "- ^O j'exècre tous ces yeux de chinois ou daines", Cavallaro opte pour encor moins qu'un bégaiement mal assuré : "de chinois, de daines", puisque je vous laisse admirer la transcription retenue dans son édition :
 
- Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois de daines,
 ce qui ferait légitimement crier Charnay du Constitutionnel non pas au barbarisme, mais au solécisme !!!!!!!!!!!
Imaginez que ce vers soit proposé en étude de cas à l'épreuve de linguistique de l'Agrégation de Lettres Modernes :
  
Faites toutes les remarques nécessaires sur le vers suivant, ou Etudiez la complémentation de nom dans ce vers. 
 Dans la note de fin d'ouvrage à ce vers, Cavallaro affirme que Rimbaud a écrit "de daines", ce qui est faux. Rimbaud a écrit "ou daines", la boucle du "o" étant quelque peu déliée. L'expression "ou daines" offre un vers correct grammaticalement, à peine un peu familier, et un vers conforme à ce que l'on sait du génie âpre de l'auteur. Cavallaro fournit un vers qui n'a pas de sens. Cavallaro impose du charabia à ses lecteurs, ce qui est écrit n'a aucun sens !
Et il ne suffit pas de dire que Rimbaud a oublié la virgule et que par respect pour le manuscrit Cavallaro ne la rétablit pas. En quoi est-il justifié de ne pas la rétablir si on pense qu'elle a été oubliée ? Déjà ! Et quelle est cette science qui détermine que Rimbaud a oublié une virgule ?
Oui, évidemment, on va plaider que s'il est écrit "de daines" il faut bien rétablir une virgule. Mais pourquoi Cavallaro ne la rétablit-il pas ? S'il ne la rétablit pas, c'est qu'il a parfaitement conscience qu'il en reste à un stade d'analyse CONJECTURALE ! Sans cela, il n'aurait aucune raison de ne pas la placer, cette virgule !
S'il est sûr de lui, pourquoi ne met-il pas la virgule ?
Pourquoi préfère-t-il ce vers minable qui ne fait certainement pas honneur à Rimbaud ? Cavallaro est censé offrir au public le plaisir de lecture des vers d'Arthur Rimbaud, et voilà ce qu'il jette comme pavé dans la mare !
Quel acquéreur de l'édition de Cavallaro va se sentir convaincu par "yeux de Chinois de daines". Ajoutons que dans la note, Cavallaro avoue avoir le doute que j'avais moi-même formulé sur l'initiale de "Chinois" dont il est difficile de dire si c'est un "c" minuscule ou un "c" majuscule". Pourquoi ne pas étudier les "c" manuscrits de Rimbaud pour trancher la question ? Moi, je ne l'ai pas fait, mais si je suis éditeur de Rimbaud je vais m'y adonner, et je rappelle que ce problème je le soulève aussi pour "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" avec ma source manuscrite... inconnue des rimbaldiens, alors que référencée.
Face à Guyaux, Cervoni, Dominicy, Murphy, Cornulier et Cavallaro et tout ce qu'on veut de rimbaldiens, je clame haut et fort qu'il est écrit "ou daines", avec un "o" dont le bouclage est simplement délié. Je rappelle qu'avant mon intervention, les gens n'arrivaient pas à lire ce "ou" et qu'ils ne le lisaient certainement pas comme un "de". Il y a bien les expressions "à bedaines" et "à fredaines", mais c'étaient les expression qu'on donnait pour avoir la rime du poème. Personne n'y croyait à ces solutions où un "e" est devant le "d". Personne ne les prenait au sérieux ! Murphy disait identifier "dudaines", il n'arrivait pas à lire "dedaines". Donc il avait un préjugé favorable à l'identification d'un "d", mais il lisait un "u" et non un "e" et n'arrivait pas à la solution "de daines". Le manuscrit porte bien un "u", il n'y a aucune boucle de "e". Voulant identifier un "d", les  rimbaldiens n'arrivaient à rien, parce que justement ils n'ont pas compris que le "d" apparent était un "o" mal formé pour "oudaines" à lire en deux mots séparés.
Non seulement il est indiscutable que nous avons affaire à la boucle d'un "o" mal relié, mais Rimbaud pour passer à la voyelle "u" a adopté le principe scolaire qui oppose le "a" et le "o" en écriture cursive, puisque le "o" se termine en haut de la lettre "u", mais pas en bas.
Consultez le manuscrit !
Je rappelle que ça fait dix-sept ans que dans la collection de La Pléiade Guyaux a corrompu ma solution en "de daines", cela n'a convaincu aucun rimbaldien. La refonte de l'édition des oeuvres de Rimbaud dans la collection Bouquins pa Forestier n'a pas adopté cette solution, ni la refonte de l'édition des oeuvres de Rimbaud en Garnier-Flammarion par Jean-Luc Steinmetz. Et c'est pareil pour Olivier Bivort dans des éditions italiennes. De 2009 à 2026, les rares gens qui ont écrit sur cette difficulté, parmi lesquels Murphy, Cornulier et Dominicy, n'ont pas entériné la leçon de Guyaux, Cornulier aviat même écrit que ma solution était probable, ce qui était allé contre la leçon "de daines" déjà en place éditorialement.
Vous l'avez compris, je ne lâcherai pas l'affaire !
Passons maintenant à Une saison en enfer et aux Illuminations.
Après la publication des deux éditions fac-similaires des Illuminations d'Alain Bardel, j'avais fait remarquer sur ce blog une coquille évidente de la part d'André Guyaux que suivait Alain Bardel. Rimbaud a écrit "Amour ! force !" dans "Angoisse" et non pas "Amour, force !" ni "Amour ; force !" Seul Albert Henry avait refusé de suivre la lecture de Guyaux, lequel a été suivi par Pierre Brunel, Alain Bardel, etc. Je remarque que Cavallaro a édité comme je le conseille "Amour ! force !"
J'aimerais qu'on se penche un jour sur le débat "au-delà" ou "en-delà" dans le cas de "Mouvement", débat posé par Fongaro qui n'a jamais été élucidé clairement. Il y a aussi un débat à avoir sur "Jeunesse II Sonnet". Il est manifeste qu'il y a une espèce de "s" ajouté entre le e et le t sur le manuscrit, ce qui invite à lire "est discrète" et non "et discrète", et il me semble que la syntaxe n'est correcte qu'à condition de lire un verbe "est" dans ce poème. La phrase est agrammaticale si on adopte le "et". Mais on va laisser ces débats de côté. Disons qu'ils n'ont toujours pas été traités avec l'importance qu'ils méritent.
Mais, s'il y a un respect scrupuleux à avoir vis-à-vis des manuscrits, je ne m'attendais pas à cette nouvelle étape dans la publication des Illuminations.
Sur son site internet Arthur Rimbaud et dans ses éditions fac-similaires des Illuminations, Bardel plaide à la suite de Steve Murphy pour la prise en considération de filets de séparation. Je ne suis pas d'accord avec cette démarche qui fait mine de trouver limpides les significations de ces filets de séparation. Mais, dans son essai Les Illuminations ou Rimbaud l'Obscur, Bardel ne les reproduit pas. Il reproduit les poèmes. Il va en revanche placer ces filets de séparation dans l'édition fac-similaire conçue avec Alain Oriol.
Je trouve ça complètement absurde et moche.
Mais ce qui m'a impressionné, c'est que Cavallaro a reporté à son tour ces filets de séparation dans une édition courante pour le grand public et surtout il ne s'est pas contenté de cela puisqu'il a aussi souligné des titres. Le tout forme un ensemble résolument incohérent et désagréable au possible. On a un trait long absurde à la suite du poème "Après le Déluge", un autre après la série "Enfance" et un autre après "Ô la face cendrée..." Mais le trait long qui suit "Après le Déluge" occupe toute la ligne, tandis qu'on a des traits moins longs après "Enfance" et "Ô la face cendrée...", puis un autre après "Royauté". Puis, cela entre en tension avec des traits centrés plus courts encore entre les trois sections du poème "Phrases" à la page 109, et ici il faut faire attention et bien observer que après les trois sections de "Phrases" tout le bas de la page est blanc, puisque la transcription de "Une matinée couverte..." ne reprend qu'à la page suivante, ce blanc créant un écart qui n'existe pas entre les poèmes. Pour le dire autrement, Cavallaro met plus d'espace entre "Phrases" et les textes du folio 12 qu'entre deux autres poèmes du recueil !!!! L'exception, c'est la séparation entre "Matinée d'ivresse" et "Phrases", mais justement les pages sont en vis-à-vis, cela sert à installer le bidouillage factice. Pourquoi ce blanc ? Cavallaro évite ainsi d'avouer qu'il n'a pas de solution éditoriale satisfaisante pour faire se succéder "Phrases" du folio 11 et les cinq poèmes courts du folio 12 !
Quel aveu !
On a droit à un maquillage par des blancs autour du changement de page pour camoufler le problème.
On imite artificiellement le changement de folio de la suite paginée.
Evidemment, en adoptant ces filets de séparation, Cavallaro crée une contradiction dans son discours. Il prétend ne pas prendre position dans le débat sur la pagination, sauf qu'en plaçant systématiquement ces filets de séparation il prend finalement parti pour l'ordre de la pagination autographe.
C'est pour cela qu'il est d'autant plus piquant de relever l'anomalie du blanc qui sépare "Phrases" des poèmes courts du folio 12. Cavallaro installe une solution de continuité, donc il ne croit pas à la continuité de l'agencement d'un recueil pour l'enchaînement des folios 11 et 12, et cette contradiction ruine définitivement l'idée que les filets de séparation organisent un recueil.
Mais je parlais de titres soulignés également. Indifférent à la nature singulière du manuscrit, Cavallaro souligne par exception le titre "Nocturne vulgaire" ou du moins le fait suivre d'un trait court vertical centré, puis il souligne le titre "Marine" par deux traits courts verticaux de part et d'autre du titre lui-même et bien sûr il transcrit avec toute l'importance qu'il leur concède les filets de séparation au bas du recto et du verso du feuillet manuscrit contenant "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver".
On se retrouve avec un soulignement invraisemblable du titre "Marine", avec un soulignement invraisemblable du titre "Nocturne vulgaire" également. N'importe quel lecteur va crier au scandale devant ce manque d'harmonisation. Plus loin, à la manière du titre "Nocturne vulgaire", Cavallaro souligne encore les titres "Fairy" et "Sonnet".
Il faut croire que c'est ça un respect scrupuleux des manuscrits. Je parlerais plutôt d'un respect superstitieux. Je ne comprends pas comment l'édition rimbaldienne en est arrivée là. C'est la pointe extrême d'une philologie qui veut donner son importance à n'importe quel détail manuscrit. Il n'y a même plus de sens, on est dans les colifichets pour parler comme Amédée Pommier.
Il va de soi également que je ne souscris pas aux émargements des premier et cinquième alinéas de "Marine". Le troisième alinéa témoigne d'un décalage à peu près équivalent. Et si on place une règle sur le fac-similé du manuscrit de "Marine" on s'aperçoit rapidement qu'il s'agit d'irrégularités au début de la transcription qui ensuite se résorbent.
Passons maintenant à Une saison en enfer. Cette fois, le principe du respect des manuscrits se pose différemment, puisque le texte nous est parvenu directement imprimé. C'est en partie le cas de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" (à deux quatrains près je rappelle), c'est le cas de "Dévotion" et de "Démocratie", sachant que je prends toujours autant au sérieux l'hypothèse de Fongaro d'une coquille "Circeto" pour le nom "Derceto".
Dans le cas du livre Une saison en enfer, il n'y a pas eu plusieurs éditions contrôlées par l'auteur. Il y a une édition unique et on ne pense pas que le poète ait vraiment relu les épreuves. Les rimbaldiens essaient de dire que seul le texte de la prose liminaire n'a pas été relu à cause des erreurs manifestes : "que que j'ai rêvé", "le clef", mais ils n'ont aucune preuve de ce qu'ils avancent. Dans l'absolu, la prose liminaire est visiblement le texte le moins bien établi par Poot. C'est tout ! Et il y a d'autres coquilles dans l'ouvrage, même si elles sont plus espacées visiblement.
Pour la phrase : "Après, la domesticité même trop loin", Cavallaro impose la correction sans note : "Après, la domesticité mène trop loin". Seuls ceux qui liront les notes sauront que le texte original offre la leçon "même" et une phrase agrammaticale. La leçon "mène" est une invention de Paterne Berrichon dans son édition de 1898. Et je rappelle qu'une coquille ce n'est pas toujours un mot mal transcrit, ça peut être l'absence d'un mot, ce qui a tout l'air d'être le cas ici : "Après, la domesticité est même trop loin", sur le modèle "le travail est loin de moi". J'ai plaidé cela.
Où sont ici les scrupules dont se vante Cavallaro ? Ne devait-il pas respecter le texte imprimé puisqu'il n'a aucune certitude sur les intentions de Rimbaud visiblement ? Qu'il nous explique pourquoi il faudrait donner foi à la correction élaborée, sinon improvisée par Berrichon ? La correction "mène" n'est rien d'autre qu'une forme phonétique proche de "même", proximité qui n'est même pas aussi sensible au plan de la graphie des deux mots en question : "même" et "mène", accent et jambage cela fait deux différences en quatre lettres.
Et j'en arrive donc à la coquille "outils" pour "autels".
Si le principe premier est celui des manuscrits, alors ce qui doit primer c'est le brouillon où la leçon "autels" apparaît en toutes lettres sous la plume de Rimbaud.
Je remarque que Cavallaro anonymise ceux qui ont compris que "outils" est une coquille pour "autels". Il écrit : "On a pu s'étonner de la présence du mot "outils" ... là où le brouillon porte "autels", et conjecturer qu'il pouvait s'agir d'une coquille." Je suis le premier concerné, mais je remarque que la seconde personne anonymisée n'est autre qu'André Guyaux, qui était le directeur de thèse de Cavallaro. C'est un peu délicat d'anonymiser son ancien directeur de thèse dans un problème aussi important d'établissement des textes.
En 2023, dans son livre sur Une saison en enfer, Alain Vaillant avait déjà essayé de contester cette coquille avec l'argument selon lequel le brouillon de Rimbaud était peu évident à déchiffrer et qu'il comporterait la leçon "outils" lui aussi. J'avais fait remarquer sur ce blog que malgré le prestige du texte imprimé tous les éditeurs des brouillons identifient bien "autels" sur le brouillon.
Nous avons maintenant affaire à deux nouveaux arguments de la part de Cavallaro. 
Cavallaro concède que "l'hypothèse [de la coquille] ne manque pas de vraisemblance, en raison de la proximité graphique des deux termes." Mais, la fin de non-recevoir est invraisemblable. Sous prétexte qu'il nous manque les épreuves, il serait impossible de trancher. Mais en quoi l'accès aux épreuves serait-il automatiquement nécessaire ? On en parle des éditions défectueuses des tragédies de Rotrou ? Quand il manque un alexandrin, parce qu'un alexandrin ne rime avec aucun autre ça se voit ? Cavallaro prétend corriger des coquilles évidentes lui-même dans le texte même en question d'Une saison en enfer. Il corrige "même" en "mène", comme si c'était naturel. Je rappelle qu'il y a certaines hésitations sur les corrections à faire : "partout le corps" ou "j'ai toujours été race inférieure". Ici, on a la chance d'avoir un brouillon à comparer, et Cavallaro soutient que le plus c'est le moins. On a un appui, Cavallaro soutient que ça ne suffit pas. Mais, le refus de Cavallaro, c'est que de la pétition de principe.
Si ! ce document est suffisant pour évaluer la coquille "outils".
De quel droit Cavallaro s'arroge-t-il la compétence pour décider quand la science peut  ou non répondre à une question ? C'est d'ailleurs le propre des avancées scientifiques de surprendre tout le monde.
 Si ce n'est pas suffisant, Cavallaro doit prouver son propos en commentant les limites de la comparaison entre le brouillon et le texte imprimé de l'édition originale.
Or, parallèlement à l'argument de Vaillant cité plus haut, Cavallaro affirme qu'il doit y avoir une stricte coïncidence entre le brouillon et le texte définitif, mais il ne faut pas être de mauvaise foi en exigeant une "stricte coïncidence" à la virgule près.
Les deux textes ont cette "stricte coïncidence".
Je cite les derniers alinéas de l'édition originale de "Mauvais sang" :
 
   Où va-t-on ? au combat ? Je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes... le temps !...
   Feu ! feu sur moi ! Là, ou je me rends. - Lâches ! - Je me tue !Je me jette aux pieds des chevaux !
   Ah !...
   - Je m'y habituerai.
   Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur !
 
Je cite maintenant le brouillon tel qu'il est édité par Cavallaro, mais sans censurer les mots biffés faute de savoir spontanément comment on fait :
 
   Sais-je où on va Où va-t-on, à la bataille ?
   Ah ! mon ami ! ma sale jeunesse ! Va ! va les autres avancent remuent les autels les armes
   Oh ! oh ! C'est la faiblesse. c'est la bêtise, moi !
   Allons, feu sur moi. Ou je me rends ! A bas Qu'on me blesse, je me jette à plat ventre, foulé aux pieds des chevaux
   Ah !
   Je m'y habituerai.
   Ah ça, je mènerais la vie française, et je suivrais le Sentier de l'honneur.
 
 Les deux textes sont pratiquement identiques. Le brouillon témoigne d'un premier jet parfois assez lourd : "je me jette à plat ventre, foulé aux pieds des chevaux", mais "je me jette aux pieds des chevaux" c'est la même idée avec un meilleur rendu. Il a ajouté l'exclamation "Lâches", mais de "feu sur moi" à la fin c'est identique, c'est quelque peu de la "stricte coïncidence". Et pour ce qui précède, la "stricte coïncidence" est là aussi. Où va-t-on? au combat, c'est pareil que "Sais-je où on va" et "à la bataille", et c'est identique à "Où va-t-on ?" Rimbaud a supprimé l'apostrophe à soi-même "mon ami", la mention "ma sale jeunesse", mais il a réécrit des éléments de la partie supprimée et les a déplacés : "Je suis faible" reprend les possessifs dans "mon ami", "ma sale jeunesse" et bien sûr la phrase : "C'est la faiblesse. c'est la bêtise, moi !" Et le brouillon permet d'approfondir notre compréhension du tour elliptique "Je suis faible", soit dit en passant. Pour le reste, il y a un ajout "le temps", mais qu'on pense à "A une Raison" et "Matinée d'ivresse" pour le commenter, puis le reste est identique. On a bien une stricte coïncidence des textes, et on voit que "outils" est une coquille pour le mot "autels", comme on voit que dans un discours d'époque sur la vie française et le sentier de l'honneur le mot "autels" a plus sa place, la logique du sabre et du goupillon, que le mot "outils".
Cavallaro ne dit pas qu'il n'est pas convaincu, il vous somme de croire que vous n'avez pas à l'être. 
Moi, je voudrais qu'on m'explique maintenant pourquoi dans l'entourage de Murphy plusieurs rimbaldiens : Cavallaro, Bardel, Vaillant, s'escriment à refouler des discours de vérité comme ici c'est nettement le cas sur la coquille "outils" pour "autels".
Pourquoi cet acharnement ? Et pourquoi le public est-il pris en otage de ce genre d'acharnement ? 
Tout ça pour éditer le titre "Marine" avec des traits horizontaux sur chaque côté, pour éditer "Après le Déluge" suivi d'un trait long continu sur toute la largeur de la page ?
Le texte de Rimbaud s'adresse-t-il à nos pensées oui ou non ?


***
Complément du premier juin :

Je reviens à la coquille "outils" pour "autels" à travers la correction / invention de Berrichon "mène" pour "même".
Le livre de Bouillane de Lacoste de 1939, édition critique d'Une saison en enfer, paru juste avant la guerre en gros, recense toutes les éditions et montre bien sûr aussi le contexte. Il n'était pas possible de confronter les éditions courantes à l'édition originale, ni même à l'édition de La Vogue, ni même facilement à l'édition Vanier.
Bouillane a vu que "mène" apparaît avec l'édition de Berrichon en 1898. Et si on lit l'ensemble de la recension de Bouillane, on comprend pourquoi elle s'est maintenue et imposée. Et Bouillane accepte comme allant de soi la correction. Donc le livre de Bouillane montre bien que "mène" est une invention de Berrichon, même si Bouillane lui-même commet la bourde énorme de considérer que c'est une correction qui va de soi.
Moi, lisant les poèmes du voyant avec les yeux de l'esprit ouvert, je ne reste pas 75 ans à ne pas réagir. Je vois bien que Bouillane sans s'en rendre compte à montrer que "mène" était une invention gratuite de Berrichon, je vois bien que Guyaux, Steinmetz, Brunel, etc., ne lisent pas l'édition critique de Bouillane, même quand ils la citent en bibliographie. Les rimbaldiens voient plein d'éditeurs utiliser la correction "mène" et se prennent à croire que ça va de soi, puisqu'ils y sont habitués et voient ça partout.
Non !
C'est une invention de Berrichon et Bouillane n'a pas été bon dans sa conclusion.
C'est pareil pour "outils" et "autels". Pendant 75 ans aussi, à peu près, les rimbaldiens lisent "autels" sur le brouillon et "outils" sur le document imprimé sans se demander si "outils" n'est pas une coquille.
Je vous laisse juger du sérieux de leur travail critique.

vendredi 29 mai 2026

Les rimbaldiens et Bridoison, même combat ! Sur l'édition en deux tomes Folio classique des Oeuvres complètes de Rimbaud !

Les deux tomes de l'édition des Œuvres complètes par Cavallaro dans la collection Folio classique se trouvaient dans une librairie d'un centre commercial à côté de chez moi. Le prix est étonnamment abordable. Avec la réduction automatique, j'en ai eu pour 7,70 euros environ.
Je vais commencer par parler de ce qui est dit de moi dans ces tomes, car l'idée est de créer certains contrastes flagrants lors de la recension. 
Donc Cavallaro applique le parti pris de ne pas citer quoi que ce soit sur ce blog, lequel n'est bien sûr pas référencé. Vous avez une référence pour le site d'Alain Bardel et pour le blog de Jacques Bienvenu. En revanche, il va me citer un certain nombre de fois pour des articles publiés dans les revues universitaires ou éventuellement pour un article mis en ligne sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu, Bienvenu lui-même étant assez peu cité dans les bibliographies qu'on rencontre aux différents endroits du livre.
Mais il va de soi que si ce blog n'est pas cité je suis cité exclusivement quand cela paraît inévitable. Je suis cité d'emblée dans les notices du tome I pour mon article "La Légende du Recueil Demeny", mis en ligne en juillet 2010. L'article était beaucoup trop riche et rigoureux pour être passé sous silence. Pour les poèmes en vers, je suis cité le moins possible. Je n'ai pas été cité pour "Le Bateau ivre", ce qui est complètement anormal, et je suis réduit au minimum sur "Voyelles", mais avec tout de même la mention de l'article paru dans Rimbaud vivant qui représentait une avancée par rapport à l'article de 2003 qui lui n'a pas été mentionné. Je suis cité pour "Les Assis", "Les Corbeaux" et bien sûr pour les contributions zutiques. En revanche, je suis systématiquement ignoré pour les poèmes en prose, Une saison en enfer et bien sûr il n'y a pas toutes les sources que j'ai pu signaler sur ce blog : Desuagiers pour "Bonne pensée du matin", Andersen pour "Les Etrennes des orphelins", Murger pour "Ophélie" et "Sensation", les sources banvilliennes symétriques de "Rêvé pour l'hiver" et "Ma Bohême", etc., pour les sources du "Voyage à Cythère" dans "Oraison du soir" et "Accroupissements", etc., pour l'influence des vers de Desbordes-Valmore sur "Bannières de mai", "Larme", etc., etc., sur "Il faut être absolument moderne" inspiré de textes autour de Dumas fils, etc., etc., ni pour la métrique de "Tête de faune", "Juillet", "Mémoire", "Qu'est-ce...", etc., ni sur "Paris se repeuple" malgré un article essentiel sur le problème d'établissement du texte et la source de la version "L'Orgie parisienne..."
Pour la datation des contributions zutiques,  Cavallaro attribue cela à Teyssèdre dont je rappelle qu'il cite dans sa bibliographie mes trois articles, forcément antérieurs, où il y a en toutes lettres cette datation et la méthode pour y arriver...
Cavallaro, après Bardel et Dominicy, s'empare à son compte de ma découverte de "rouler sur l'aboi des dogues" comme réécriture d'un vers d'un poème de Vigny.
Sur "Les Reparties de Nina" et "Mes petites amoureuses", Cavallaro s'empare à son compte de ma découverte de la "Chanson de Fortunio" sans renvoyer à l'article initial de ma part qui figure sur le blog Rimbaud ivre. Il manque aussi toute l'analyse qui en découle. Il passe complètement à côté des enjeux.
Pour "L'Enfant qui ramassa les balles...", Cavallaro rejoint Murphy, Guyaux et Lefrère dans le déni, il écrit que même si Régamey disait le poème de Verlaine et qu'il est signé "PV" sur le manuscrit, le poème a été transcrit de la main de Rimbaud, Verlaine n'ayant recopié que l'autre poème (rappelons qu'il s'agit d'un diptyque, rien que ça !). Où sont les scrupules philologiques de Cavallaro à attribuer ainsi "L'Enfant qui ramassa les balles..." à un Rimbaud qui a indiqué par les initiales "PV" que le poème qu'il recopiait était celui de Verlaine ?
C'est irrecevable.
Notons un fait amusant et qui concerne quelque peu Jacques Bienvenu. Sur les quatrièmes de couverture des deux tomes, l'accroche commence avec un texte identique : "Ces Oeuvres complètes réunissent, pour la première fois dans une édition de poche, l'ensemble de la production de Rimbaud. Toutes les versions connues de ses textes y sont reproduites, dans le respect des manuscrits [...]".
Le second tome s'arrête à 1875, année incluse.
Où est le sonnet "Poison perdu" dans ces deux tomes ?
Il n'est pas de Rimbaud finalement ?
J'ajoute que Bienvenu a lancé un débat intéressant il y a quelques années sur son blog à propos d'articles parus dans la presse qui ont une certaine tournure littéraire et qui pourraient avoir été écrits par Rimbaud, ce que certains témoignages favorisent comme hypothèse...
En clair, on a un dizain de Verlaine qui continue de passer pour un poème de Rimbaud et on a "Poison perdu", pourtant connu et débattu, qui passe à la trappe, et on n'a pas la prise en compte d'une perspective d'inédits éventuels lors de la vie africaine.
Cavallaro ne m'a pas cité sur la prose liminaire d'Une saison en enfer, mais de toute façon il fait une lecture erronée du passage sur lequel j'ai fait une mise au point décisive, mais passons au cas de "outils".
Cavallaro se permet d'écrire, sans me citer nommément, il m'anonymise à ce moment-là, que la correction "autels" est vraisemblable et présente sur le brouillon, que les deux mots se ressemblent, mais il soutient qu'il faudrait plus d'éléments pour oser intervenir sur le texte.
Plaît-il ?
Premièrement, on fait comment pour trouver des nouveaux documents rimbaldiens sur Une saison en enfer ?
Deuxièmement, ce que Cavallaro concède lui fait carrément dire que la coquille est "vraisemblable". Il emploie le mot "vraisemblable". C'est bien plus que vraisemblable, en réalité, mais de toute façon Cavallaro s'arroge le droit d'interdire aux gens de réfléchir sur le texte. Et- c'est là qu'il convient de citer la référence littéraire de Beaumarchais : "La foorme, la foorme". Bridoison bégaie un peu et il parle de la forme pour l'habit de juge qui doit suivre une procédure même si le sujet dit le comte n'est pas très important. Ici, on voit la soumission du rimbaldien à la forme du texte imprimé. Concrètement, Cavallaro nous dit qu'il ne comprend rien à ce qu'il lit et qu'il a peur de s'éloigner de la lettre. C'est un refus de réflexion sur le sabre et le goupillon, sur le sens global du texte.
Et pour appuyer sa fin de non-recevoir, Cavallaro ose prétendre qu'il est attesté que du brouillon au texte définitif les textes varient énormément. C'est faux. Les variations qui sont constatées peuvent être relativement nombreuses, mais on a sensiblement les mêmes textes. Je vous laisse vous reporter au brouillon correspondant, et vous verrez bien que les différences ne sont pas d'un remaniement en profondeur de l'esprit du texte. Je recopie rapidement le brouillon que nous fournit Cavallaro à la page 149 :
 
Sais-je où on va Où va-t-on, à la bataille ?
Ah ! mon ami ! ma sale jeunesse ! Va ! va les autres avancent remuent les autels les armes
Oh ! oh ! C'est la faiblesse, c'est la bêtise, moi !
Allons, feu sur moi. Ou je me rends ! A bas Qu'on me blesse, je me jette à plat ventre, foulé aux pieds des chevaux
A1h !
Je m'y habituerai.
Ah ça, je mènerais la vie française, et je suivrais le Sentier de l'honneur.
 
Je cite le texte imprimé :
 
Où va-ton ? au combat ?  Je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes... le temps !...
Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. - Lâches ! - Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !
Ah !....
- Je m'y habituerai.
Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur !
 
Vous voyez des différences ? On peut même soupçonner une deuxième coquille avec le défaut de majuscule à "Sentier" si la majuscule est bien sur le brouillon.
Evidemment que "outils" est une coquille pour "autels". Il ne faut pas être savant pour le comprendre.
 
Mais surtout Cavallaro prétend avoir corrigé plusieurs coquilles considérées comme évidentes et notamment dans "Mauvais sang", au lieu de "même", il imprime "mène" sans aucune annotation, c'est dans la même section "Mauvais sang".
Or, on le sait, ce "mène" est une invention de l'adition de 1898 de Paterne Berrichon.
Après Berrichon, Bridoison.
Où est le respect du texte imprimé, là ?
Pourquoi adopter l'invention de Berrichon ?
 
Passons aux Illuminations !
Je constate que pour "Angoisse" ma lecture a été retenue : "Amour ! force !" Je ne suis pas mentionné pour ce fait, mais déjà c'est amusant, ça contredit Guyaux et bien sûr Bardel !
En revanche, pour "Marine", on a deux alinéas différent pour les vers 1 et 5.
Vous en connaissez beaucoup des recueils de poésies avant Rimbaud, ou des livres en  prose si vous préférez où vous avez des retours à la ligne après des virgules, avant la fin de la phrase et où chaque ligne aurait son émargement particulier ?
Au nom de quel respect du manuscrit vous vous permettez de différencier les alinéas du poème "Marine"' ? Historiquement, ça se fonde sur quels exemples antérieurs ?
Rimbaud pense envoyer ses manuscrits à l'origine à des imprimeurs basiques, Poot était lié au monde juridique, Rimbaud pouvait penser à n'importe quel imprimeur de province. Il n'avait aucune raison de penser que les protes allaient différencier les alinéas à l'instinct, et la revue La Vogue en apporte la preuve dans l'édition originale, il y a un seul émargement d'alinéa pour toutes les lignes.
La ligne 3 est aussi décalée que les lignes 1 et 5, et si on regarde l'allure d'ensemble c'est simplement une écriture manuscrite irrégulière, irrégularité que se permettait d'autant plus aisément Rimbaud que jamais il ne pensait qu'un imprimeur éditerait des marges différentes selon son observation du manuscrit.
C'est anachronique ce que vous faites sur "Marine", messieurs les éditeurs de poésies rimbaldiennes ! Ana-chro-nique !
Et cerise sur le gâteau, c'est l'édition des Illuminations. Comme Bardel, Cavallaro nous impose une cacophonie, il n'y a pas d'autre mot, ou une cacovision si vous préférez de traits horizontaux après certains poèmes, parfois sous un titre, parfois au-dessus, parfois longs, parfois courts.
Mais vous vous attendez à ce que le public comprenne ce charabia ?
Puisque vous respectez ces traits, vous pouvez nous en préciser le sens ?  Qu'est-ce que ça veut dire ?
 
Et on ne saurait manquer de terminer sur un Cavallaro bottant en touche au sujet de l'ordre en partie paginée des Illuminations : il ne va pas se mouiller, dit-il, sur un sujet complexe et en grande partie insoluble.
Ben non, il n'est pas insoluble. En revanche, on est bien passés de l'affirmation de la pagination autographe selon Murphy à un aveu que la démonstration ne tient pas. Mais, bizarrement, il y a maintenant un panneau interdit de penser qu'on peut résoudre l'énigme.
C'est toujours aussi diplomatique l'exercice d'annoter une édition de poche des oeuvres de Rimbaud, il y a tellement d'enjeux, de gens à contenter, de gens à ne pas froisser.
On fixe des interdits de diverse nature, et tout va mieux !

jeudi 28 mai 2026

Que pourrait être une bonne édition des oeuvres de Rimbaud ?

En laissant de côté le sujet des illustrations, que pourrait bien être une bonne édition des oeuvres de Rimbaud ?
On nous annonce à paraître une édition en deux tomes avec les Titres Oeuvres complètes I et Oeuvres complètes II. Je pense que ce n'est pas accrocheur. Je préfère un tome pour la poésie en vers et un tome pour les textes plutôt en prose, même si des vers sont inclus "Mouvement", les poèmes dans "Alchimie du verbe" et Un coeur sous une soutane. Et du coup, je renonce à une chronologie où le tome I contient des textes tous antérieurs au tome II. D'ailleurs, l'édition annoncée à paraître pose d'emblée un problème de percption chronologique. Le tome I est flanqué de la mention 1868-1871 alors qu'il va contenir des poèmes du début de l'année 1872 : une évidence pour "Les Mains de Jeanne-Marie", un très haut degré de probabilité pour "Voyelles", "Tête de faune" et même "Le Bateau ivre".
Sur les quatrièmes de couverture des deux tomes annoncés, je ne suis pas très fan de cette énumération pesante de petits titres jusqu'au mention "et autres textes" pour chaque tome. Je n'aime pas du tout cette présentation. Puis, je n'aime pas du tout l'appellation "Poèmes de 1872", ni même celle de "Poèmes de 1871". Je déplore que les tomes commencent par les compositions latines et leurs traductions. Je déplore aussi que les poèmes "nouvelle manière" soient isolés des autres vers au début du second tome, avec en prime les doublons immédiats à la lecture que causera l'enchaînement avec Une saison en enfer. Franchement, je trouve plus pertinent de faire un volume sur les poèmes en vers et un autre sur les textes plutôt en prose. Et je ne mettrais pas en tête les créations scolaires. Il y a évidemment un problème particulier à traiter celui de l'Album zutique. A quelle place met-on ses poèmes dans le tome consacré aux vers ?
J'adopterais aussi un autre principe, celui de mettre en avant une seule version des poèmes dans le corps principal de l'ouvrage. Je mettrais les différentes versions dans des parties dédiées à cela en fin de tome.
Cela suppose que certains choix soient faits entre les versions.
Pour les titres, il va de soi que "Recueil Demeny" et à plus forte raison "Cahiers de Douai" sont à proscrire. Le mieux est en principe de n'éditer que les poèmes sans créer de distribution en sous-groupes, et cela implique aussi de séparer les poèmes compris dans des lettres des lettres elles-mêmes.
Les éditions actuelles ont une prétention absurde à rendre témoignage au plan philologique, ce que de toute façon elles font assez mal avec leurs partis pris subjectifs, voire erronés.
Un soin particulier doit être apporté à l'établissement des textes, en fonction des manuscrits ou en fonction de ce que nous pouvons déterminer quant aux textes imprimés. Pour Une saison en enfer, il y a plusieurs arbitrages auxquels il convient de procéder. Une édition qui se veut sérieuse doit rendre compte de l'édition critique de Bouillane de Lacoste, puis bien réunir tous les points de débat qui transparaissent à la lecture cumulée de l'édition de La Pléiade, de l'édition critique de Brunel en 1987 et dans une moindre mesure du très dispensable volume de 2023, et il faut aussi tenir compte du présent blog et de mes travaux à cause de la coquille "outils" pour "autels", de la coquille réanalysée : "Après, la domesticité même trop loin" où rétablir un "est" et certainement pas adopté un "mène".
Une bonne édition devra écarter en annexe "L'Enfant qui ramassa les balles..." où en toute rigueur le poème sera cité avec celui de Verlaine avec lequel il forme un diptyque, et on expliquera que recopier par Rimbaud le poème est signé "PV" et doit donc faire partie des poésies de Verlaine, non de Rimbaud. Je n'ai pas encore vérifié ce que faisait Olivier Bivort à ce sujet dans sa récente édition des textes de Verlaine dans la collection de La Pléiade.
Pour l'établissement du texte des Illuminations, j'ai des doutes sur la légitimité de l'article "les", même s'il est vrai que l'édition originale comportait cette mention. Mais je pense que la perte du sous-titre "painted plates" est sensible. La disparition de ce sous-titre ne vient pas de Rimbaud. En 1878, Verlaine exhibe ce sous-titre et dans la première préface il le mentionne en le corrompant "coloured plates" et on comprend que la corruption de la mémoire a fait que Verlaine ne se soit pas battu pour ce sous-titre. Il le mentionne tout de même avec importance dans la préface. Le problème est tout de même plus important qu'on ne veut bien le dire.
Ensuite, il y a le problème des alinéas pour "Marine". Les rimbaldiens ont fait n'importe quoi à ce sujet.
On le voit sur le site d'Alain Bardel, il y a énormément d'appels du pied solidaires entre Bardel, Murphy et Cavallaro. Le titre Les Illuminations, la prétention à un respect des manuscrits par Cavallaro qui va de pair avec les éditions fac-similaires de Bardel, le fait que Bardel cite scrupuleusement des conférences, articles et publications à venir de Cavallaro dans les Actualités de son blog, la relation à la revue Parade sauvage, etc., la date du 16 février pour une publication de chacun des deux, le fait que les dernières publications de Cavallaro préparaient le terrain à une publication, tout cela fait qu'on va s'empresser de vérifier l'établissement du texte des Illuminations. J'attends au tournant la disposition alinéaire de "Marine", le traitement de la ponctuation au deuxième alinéa de "Angoisse", l'établissement de "Jeunesse II Sonnet". J'attends aussi de voir le discours tenu sur la pagination et l'ordre du recueil. Je verrai si on a droit à une bonne ou mauvaise édition des Illuminations, je ne suis pas confiant. Je me dis que ce sera sans doute une édition qui restera quelques décennies vu les cas précédents, mais que ce sera peut-être la dernière édition imbuvable des oeuvres complètes de Rimbaud. C'est maintenant qu'un éditeur peut tout gagner en contre-battant les erreurs d'établissement des textes de Murphy-Bardel-Cavallaro-Guyaux. Il y a un boulevard magnifique à prendre pour un éditeur.
Evidemment, il y aura une tache flagrante dans l'édition de "L'Homme juste". Une bonne édition doit éditer "ou daines" sans crochets de mise en doute et "Nuit qui chante" sans crochets de mise en doute. Et évitez d'attribuer au seul Murphy le déchiffrement de "Nuit qui chante" puisque lui disait ne pas être sûr, alors que moi j'ai dit que c'était ça la solution, que c'était évident, du pur bon sens et j'expliquais techniquement pourquoi.
Ici, Cavallaro a fait une énorme erreur d'appréciation. Il a publié un article sur "ou daines" où il conteste l'évidente lecture correcte pour s'aligner sur le problème de blocage psychologique de rimbaldiens qui n'admettent pas, Guyaux et Murphy, ne pas avoir trouvé eux-mêmes la leçon exacte en se confrontant au manuscrit. Cavallaro a félicité Murphy et Cornulier pour leur contribution, il parle d'une élucidation qui d'ailleurs n'en est pas une de sa part puisqu'il reprend passivement la lecture à laquelle il est erronément habitué avec l'édition de 2009 dans la Pléiade, et l'article précède de peu l'édition qu'il dirige. En clair, il ne s'est pas donné le temps d'évaluer les réactions à son article. Il s'est piégé tout seul, il va devoir affirmer que "de daines" est la leçon du manuscrit et ajouter une virgule entre crochets pour faire passer la pseudo-lecture. Il aurait dû éviter d'affirmer sa lecture dans son article, il aurait dû éviter d'impliquer des autorités rimbaldiennes, il aurait dû bien évidemment se confronter aux"o" manuscrits comme y invitait clairement mon article initial. Il aurait dû profiter de mes réactions à son article pour évaluer ce qu'il devait faire quant à son édition.
Le pire est donc peut-être à venir, il va faire passer "de daines" la leçon manuscrite authentique en l'imprimant sans crochet et en renvoyant à son article en note. Ou alors, il va mettre "de daines" entre crochets signalant qu'il y a un conflit même si la lecture erronée a sa préférence.
C'est vraiment moche ce qui est en train d'arriver.
Vous imaginez que moi en 2009 j'étais tellement content et je voulais tellement que le public en profite du bon établissement du texte que j'ai contacté Guyaux que je ne connaissais pas. Et le résultat, ç'a été la corruption de la solution "ou daines" en "de daines". Pendant quinze ans, les rimbaldiens ont boudé. Murphy, il était tellement vexé de ne pas avoir trouvé cela lui-même qu'il m'attribuait des lectures "d'aines", etc.Il faisait un blocage complet. Puis il y a eu l'article hallucinant de Marc Dominciy qui prétendait lire "et de naines", et maintenant on a le retour à "de daines". Et ça va rester. On a des rimbaldiens qui ont décrété que soit ce sera "de daines" soit le manuscrit offre une incertitude de déchiffrement à jamais. C'est tellement honteux comme histoire.
Enfin, une bonne édition doit aussi avoir un discours qui se défend, et c'est pour ça aussi que je suis très inquiet des accroches de quatrième de couverture. On ne peut pas dire quelque chose d'aussi scolairement banal que "Rimbaud se proclame voyant", "les Illuminations hantent la poésie mondiale", etc. Ce n'est pas tenable. Forestier, Steinmetz, Brunel ne tenaient pas des discours solides, mais c'était au moins alimenté. Là, les quatrièmes de couverture des deux tomes à paraître, n'importe quel lycéen a ce niveau de réflexion à la lecture immédiate des poèmes de Rimbaud, ça sent le vide. Il n'y a pas de contenu. Il en faut un, il faut que le discours sur Rimbaud soit alimenté. Là, il ne l'est pas, et c'est pour ça que j'ironise sur le fait que Verlaine quand il parle des poésies de Rimbaud il ne sort pas le slogan du "Je est un autre" et du "voyant". C'est l'indice très fort qu'on n'a rien à dire quand on se rabat sur ces slogans. C'est l'indice aussi qu'ils sont problématiques et que l'équation "voyant"="Je est un autre"="nouveauté radicale" n'est pas pertinente pour poser un discours critique sur Rimbaud, pour inviter à le lire.

mercredi 27 mai 2026

Catastrophe éditoriale : Rimbaud en deux tomes Folio !

Je découvre avec effroi l'annonce d'une édition en deux tomes à paraître des oeuvres complètes d'Arthur Rimbaud en Folio par Adrien Cavallaro.
Les couvertures sont d'une laideur atypique avec des traits psychologiques appuyés par les dessins qui ne sont pas ceux de Rimbaud. Mais bon ça à la limite. Cela suit de peu l'article désastreux contre lequel j'ai réagi, l'article sur le passage "ou daines" de "L'Homme juste". On verra ce qui sera assumé, mais je crains le pire, on va avoir droit à la leçon "de daines" en texte officialisé. C'est une édition en Folio qui part pour trente ou quarante ans vu qu'avant on a eu pour plus longtemps encore les éditions de Louis Forestier en Folio et Poésie Gallimard, en plus d'une édition par Louis Forestier dans la collection Bouquins. Les éditions de Steinmetz en Garnier-Flammarion datent aussi pour ce qui est des notices et notes. On a droit à la vantardise : "pour la première en édition de poche, l'ensemble de la production de Rimbaud". Et ça y va ! Mais ce qui suit est à se rouler par terre quand on connaît l'article du dernier numéro de la revue Parade sauvage : "les versions connues de ses textes y sont reproduites, dans le respect des manuscrits." Oui, "de daines", c'est dans le respect des manuscrits... Mais, bien sûr ! D'ailleurs, j'attends de voir ce qu'il en est du texte des Illuminations : le point-virgule au second alinéa de "Angoisse" ou l'absence d'alinéas différenciés pour "Marine". C'est quoi respecter les manuscrits au sujet des alinéas ? Et "Jeunesse II Sonnet", on va avoir la solution ? Et Une saison en enfer, ce sera dans le respect des manuscrits ? "outils" ou bien "autels" ? "Après, la domesticité mène trop loin" ou "est même trop loin" ? Pour le commentaire, on a droit de la langue de bois : "la nouveauté radicale", ben tiens ? On est loin du Rimbaud dans son temps de Reboul, des multiples articles qui révèlent les sources de Rimbaud et partant ses continuités avec la littérature de son époque. Un poète au "destin fulgurant, qui voulait changer la vie", Yeah man !
Il proclame avec enthousiasme qu'il veut "se faire voyant", Yeah man ! Au fait, pourquoi Verlaine il n'a jamais répété ces idées-là dans les articles qu'il a écrits sur Rimbaud ? Il ne pouvait pas expliquer dans Les Poètes maudits que Rimbaud voulait être voyant, que Rimbaud travaillait sur soi car il avait dans l'idée que "Je est un autre" ? Je ne sais pas ? Verlaine, il n'était pas capable de trouver que c'était important à dire ? Ah ! Rimbaud ! il "invente à mesure qu'il détruit". Et donc on va avoir pour les poèmes de 1870 des titres apocryphes offerts en une jolie alternative : "Recueil Demeny" ou "Cahiers de Douai". Pourtant, en conférence pour les lycéens qui avaient les poésies de 1870 au programme, Cavallaro disait que rien ne prouvait qu'il y avait un recueil. C'est quoi ce virage à 180 degrés ?
Rimbaud n'a pas dix-sept ans quand ceci, n'a pas vingt ans quand ceci. Ah ! Les Illuminations, cet ensemble de poèmes sans équivalent qui hante la littérature mondiale... Et Rimbaud se tait, et entre dans la légende. Oh ! la formule ! Ce génie dans le mouvement de balancier... Je ne parle pas de la plume de Rimbaud, mais de celle de l'éditeur.

Remise en cause des statistiques de Gouvard et Cornulier sur le lien entre vers déviant et trimètre dans la décennie 1850 !

A la page 176 de Critique du vers, Jean-Michel Gouvard écrit que la "plupart des études sur l'évolution de l'alexandrin au XIXe siècle" ont "négligé de tenir compte de la culture des hommes et des femmes de la période considérée". Gouvard dit avec raison que nous projetons sur le passé les rythmes "5-7, 7-5, 3-5-4, 4-5-3 et autres" auxquels nous ont accoutumés des poètes un peu postérieurs tels que Laforgue, Apollinaire, Queneau ou Bonnefoy, mesures qui "étaient encore à inventer dans les années 1860."
Cornulier et Gouvard pensent que dans la décennie 1850 les premiers vers déviants à la césure prenaient la forme d'un trimètre en considérant que l'invention vient de Baudelaire. Les poètes auraient suivi le modèle de Baudelaire et s'en seraient émancipés progressivement.
Mais le protocole d'enquête est plein de failles.
Je vais les exposer.
Premièrement, il y a un point de glissement mal expliqué qu'il faut comprendre. Cornulier dans Théorie du vers a opposé rythme et mesure. La mesure est l'égalité d'un nombre de syllabes qui se répète. Seule la construction en deux hémistiches de six syllabes est métrique dans un alexandrin. On peut relever dans un alexandrin, une symétrie de trois fois quatre syllabes, mais ce ne sera qu'un rythme. Je vais améliorer ici l'explication de Cornulier. On peut créer un alexandrin avec six mots de deux syllabes séparés par des virgules, cas d'une énumération, cette suite sera un fait de rythme et non pas un élément de la métrique du poème. On peut créer aussi un alexandrin avec une énumération de douze monosyllabes séparés par des virgules, ce sera un fait rythmique. La particularité du trimètre, c'est que cette symétrie ne va pas recouper la césure normale, mais l'enjamber. Et le cerveau va combiner les deux configurations à la lecture. Maintenant, il n'en reste pas moins que le trimètre est un rythme qui a la forme d'une mesure. C'est une mesure locale. Et si j'étais Cornulier ou Gouvard, je penserais à dire que comme la césure normale de l'alexandrin est entravée il y a une sorte de mesure locale qui donne le change. Le procédé n'est bien sûr pas pleinement satisfaisant à l'ensemble du poème. Jugez-en par ce modèle visuel : 66666644466666666. Toutefois, ce serait une sorte de pansement qui fait qu'on ne bascule pas complètement dans l'absence de mesure.
Cornulier soutient dans Théorie du vers que tout au long du dix-neuvième siècle la prolifération du recours au trimètre, notamment par Hugo, a habitué les lecteurs et à plus forte raisons les poètes à lire un alexandrin selon deux modèles possible : la combinaison de deux hémistiches de six syllabes ou une suite de trois membres de quatre syllabes, et ensuite le trimètre aurait été assoupli jusqu'à donner ce qu'on appelle très improprement les semi-ternaires : 3-5-4, 5-3-4, 4-5-3, 4-3-5. Il n'y aurait que quatre profils de semi-ternaires dans la mesure où une loi complémentaire voudrait que le segment de quatre syllabes soit à une extrémité. On ne pourrait pas avoir 3-4-5 ni 5-4-3. Notez que ces deux derniers modèles seraient combinables en 7-5 et 5-7 et correspondraient à l'écart d'une syllabe avec la césure normale. L'appellation semi-ternaire est problématique et cache la vraie analyse. Le fait qu'il y ait des segments de trois, quatre et cinq syllabes est une simple conséquence du dérèglement du trimètre. Si un élément de quatre syllabes perd une syllabe, il faut nécessairement que la syllabe se reporte sur un un autre membre. On passe inévitablement de 444 à une distribution avec des membres de trois, quatre et cinq syllabes. Et notez qu'on pourrait poursuivre le dérèglement avec des suites du type 363 où le dérèglement du trimètre n'est plus que de la redistribution d'une seule syllabe. Et je suis surpris que les métriciens ne pensent pas à envisager ce point précis de dérèglement à partir du trimètre, parce que le semi-ternaire n'est rien d'autre qu'un trimètre légèrement brouillé ! Le semi-ternaire n'est pas un semi-ternaire, c'est un groupe ternaire qu'une légère altération empêche d'être un trimètre. C'est un rythme ternaire qui fait penser à un trimètre. Et il ne s'agit pas de dire que cela va de soi et que cette considération est implicite dans les études sur le passage du trimètre au semi-ternaire. Parce qu'une fois qu'on dit cela, l'idée d'une mesure d'accompagnement 3-5-4 ou 4-5-3 ou 5-3-4 ou 4-3-5 devient automatiquement plus suspecte. Et je vais même aller plus loin. Pour moi, à partir de la toute fin du dix-neuvième siècle, ce qui est apparu, c'est des alexandrins pensés avec la mesure 48 ou 84 sans qu'il y ait à penser un découpage à l'intérieur du segment de 8 syllabes. Pourquoi Cornulier et Gouvard s'attachent-ils au découpage en cinq et trois syllabes à l'intérieur du segment de huit syllabes ? C'est une conséquence de la stabilité du repérage d'un groupe de quatre syllabes à une extrémité du vers, me dira-t-on. Mais ce n'est pas une vraie réponse. Au plan métrique, ça n'a aucun sens. Les trois membres n'ont pas le même nombre de syllabes, ce n'est qu'un fait rythmique sans mesure. Et d'ailleurs, c'est à cette aune qu'on peut étudier le modèle d'évolution que défendent Gouvard et Cornulier. Le trimètre sert à donner le change avec une autre mesure dans un premier temps et ensuite les poètes s'amusent à ne donner aucun change d'une autre mesure pour rendre l'effet encore plus déconcertant.
Mais, je poursuis mon énumération des failles.
Deuxièmement, les métriciens ont analysé exclusivement les césures des alexandrins. Roubaud faisait de l'alexandrin le sujet de son livre La Vieillesse d'Alexandre et le titre du livre de Bobillot qui n'étudie pas que l'alexandrin est clairement un pastiche du titre de Roubaud Le Meurtre d'Orphée. Dans Théorie du vers, Cornulier privilégie l'étude des alexandrins et Critique du vers n'étudie que des alexandrins. Et, plus grave encore, l'étude ne porte que sur les césures.
Or, les audaces à la césure ont une portée comparable à la rime, autrement dit à l'entrevers. Les audaces sont pratiquées dans d'autres types de vers : à l'entrevers d'octosyllabes ou à la césure de vers de dix, neuf ou onze syllabes.
A force de n'étudier que l'alexandrin et sa césure, les métriciens ont étrangement perdu de vue que les mêmes distorsions à la rime ou dans un vers de dix syllabes n'entraînaient aucune recherche d'une mesure faisant l'effet d'un cataplasme. Quand l'audace est entre deux alexandrins, il n'y a pas un rythme 888 compensatoire par exemple. Et dans le cas de onze syllabes, il n'y a aucune possibilité de compensation. Dans le cas du vers de dix syllabes, le modèle chansonnier 55 n'offre pas d'autre recours. Pour le 46, l'inversion pratiquée en Italie 64 serait une solution, mais on ne la constate pas dans les décasyllabes de Desbordes-Valmore, Baudelaire, ni même chez Verlaine. Pour le vers de neuf syllabes, son modèle classique est 36, et donc un 333 n'aurait rien de compensatoire, mais il est compensatoire dans les poèmes à configuration 45 ou 54, sauf que Verlaine n'a pas pratiqué ce tour à notre connaissance, ni Cros, ni un autre.
Troisièmement, Gouvard et Cornulier ne retiennent que des configurations historiques, mais en réalité il existe des schémas intermédiaires : rejets de compléments, rejets de verbes sans compléments, et bien sûr rejets et contre-rejets d'épithètes. Ces rejets n'ont pas complètement disparu au XVIIe et au XVIIIe siècle, mais ils sont tout de même d'une extrême rareté et disparaissent parfois totalement chez certains poètes classiques. Or, quand ces rejets sont pratiqués, on ne remarque pas la compensation par un trimètre chez Chénier, Malfilâtre, Vigny, Hugo, etc. Et pourtant, ce sont des rejets qui heurtent la sensibilité au début du XIXe siècle comme l'atteste la célébrité des premiers vers du drame Hernani avec son "escalier / Dérobé" où les trois syllabes de "Dérobé" excluent la compensation par un trimètre.
C'est un peu gratuit d'affirmer que la compensation ne se pose pas pour le rejet d'épithète parce que c'est une atteinte moins prononcée que le placement marqué d'une préposition ou d'un déterminant d'une syllabe devant la césure. Je veux bien comprendre le raisonnement, mais qu'est-ce qui le valide en tant qu'argument ?
Dans leurs relevés, les métriciens se privent d'étudier les effets métricométriques CPMFs6 en combinaison avec les rejets à la Chénier-Vigny, sans oublier quelques cas particuliers reconnus comme particulièrement discordants mais non encodés par la métricométrie : mot "que", conjonction de coordination "et", etc. Les métriciens s'interdisent d'étudier chronologiquement tout à la fois ce qu'il se passe à la césure et à l'entrevers, alors que l'influence d'un procédé pratiqué à l'entrevers sur la création d'une césure est plusieurs fois attestée : le "comme une" de Musset à la rime est la source du "comme un" à la césure de Baudelaire, tandis que le "comme" à la césure de Victor Hugo vient d'un "comme" à la rime d'Agrippa d'Aubigné. Les métriciens s'interdisent aussi d'étudier une chronologie fouillée impliquant les vers de dix syllabes.
En même temps qu'il dérègle les césures de l'alexandrin, Baudelaire dérègle les césures du vers de dix syllabes : "Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur". Dans ce vers que je viens de citer, on constate que Baudelaire reprend la forme "comme un" placée devant la césure, et la chronologie de ce vers fait tache dans des études où on vous soutient que pour l'alexandrin le poète ne s'est pas encore émancipé de l'idée d'une mesure de compensation même pas semi-ternaire, mais trimètre. Et de toute façon, même le souci prétendu d'une mesure semi-ternaire est absurde face à ce vers de dix syllabes.
Mais ce n'est pas tout.
Gouvard fait de Baudelaire et partiellement du couple Baudelaire et madame de Blanchecotte les initiateurs du dérèglement des césures à l'alexandrin et il identifie chez ces deux poètes un démarrage au moyen du trimètre. Or, c'est l'occasion de dénoncer trois nouvelles failles dans le raisonnement.
Gouvard a identifié dans la poésie lyrique des vers déviants à la césure antérieurs à ceux de Baudelaire, mais ils étaient trop épars pour changer la perception de la césure.
Gouvard s'est trompé sur la datation des vers de madame de Blanchecotte, il lui attribue des vers déviants en 1855 qui sont en réalité nettement postérieurs faute d'avoir consulté les éditions originales ou plutôt parce qu'il a pratiqué des inférences de datation à partir de recueils d'époque, mais légèrement plus tardifs. Ce problème de datation concerne aussi les vers de Baudelaire, puisque parfois Gouvard date une audace métrique de Baudelaire sur la base d'une rumeur non vérifiée sur l'existence du poème à une date antérieure, et sans tenir compte du fait pourtant clairement attesté que Baudelaire remaniait certains vers.
Et, enfin, Gouvard écarte les vers de théâtre.
Or, si on écarte tout, on se retrouve à attribuer un commencement à un noyau de vers CP6 trimètres de Baudelaire, alors qu'il y a un noyau de six vers CP6 dans les alexandrins du théâtre de Victor Hugo : deux dans Cromwell, deux dans Marion de Lorme et deux dans Ruy Blas, à quoi ajouter les césures déviantes éparses de Desbordes-Valmore dans un décasyllabe, de Borel, O'Neddy, Musset et quelques autres. Gouvard n'a pas identifié les césures déviantes de Desbordes-Valmore, Borel et O'Neddy, mais il a une partie des césures déviantes du théâtre hugolien, des vers de Musset, Barbier et Lapointe notamment. Il faut ajouter un vers de Nerval d'ailleurs qui, tardif, est antérieur aux publications de Baudelaire si je ne m'abuse.
En réalité, en bonne méthode, il faut montrer si Hugo commence par toujours associer le trimètre à ses césures CP6 déviantes. Ce n'est pas le cas. 
 
Je t'approuve. / Il faut pour ne rien faire à demi,

Nous pourrons, puisqu'il nous appelle et nous invite. 

Dans Cromwell, les deux césures déviantes (dans les deux vers que nous venons de citer) ne s'appuient pas sur le trimètre, et d'ailleurs il se trouve que dans ce drame Hugo pratique avec parcimonie ses deux premiers trimètres en jouant maximalement sur la symétrie des répétitions de mots, ce qui fait qu'on ne pourrait même pas dire qu'Hugo habitué aux trimètres va compenser naturellement la césure déviante par un trimètre. En revanche, dès Marion de Lorme, Hugo va associer la césure déviante à la compensation par un trimètre, trimètre créé par la segmentation du dialogue en trois répliques et au centre on a la forme : "C'est un refus ?" que Baudelaire va reprendre dans "Semper eadem" avec "C'est un secret", forme avec le déterminant "un" à la césure qui est précisément le mot à la césure du vers déviant du "Voyage à Cythère" avec "Chacun plantant comme un outil son bec impur". En clair, Baudelaire a repris au masculin l'entrevers de Musset "comme une / Aile de papillon" mais en l'appliquant à la césure comme Hugo avait repris le "comme" à la rime d'Agrippa d'Aubigné pour le mettre à la césure, mais Baudelaire en faisant cela reprenait aussi le déterminant "un" à la césure du vers de Marion de Lorme, fait prouvé par la reprise plus nette dans "Semper eadem" et Baudelaire savait aussi qu'à la césure dès ses Odes et ballades Hugo avait pratiqué le "comme si" devant la césure, ce qui était le modèle du "comme une" à la rime de Musset et ce qui mobilisait à nouveau ce fameux mot "comme" source d'une autre adaptation hugolienne. Et Baudelaire a aussi démarqué le caractère de trimètre du vers en question de Marion de Lorme, le trimètre étant par ailleurs un jeu remis à la mode par Victor Hugo.
 
Comme elle y va. / C'est un refus ? / Mais je suis vôtre. 
 Vivre est un mal. C'est un secret de tous connu.
 
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
 
Au lieu d'analyser le vers de Baudelaire comme un jeu culturel, Gouvard l'a analysé comme un commencement, ce qui est une erreur de méthode absolue.
Hugo montre que les audaces ne commencent pas par la compensation, mais que la compensation trimètre est venue dans un second temps, cas comparable à l'évolution de Mérat décrite par Gouvard.
Les césures déviantes sur alexandrins de Borel et O'Neddy ne sauraient être analysées en trimètres, Borel pratiquant un enjambement de mot, et cela est compréhensible à une époque où le trimètre n'est en rien prégnant, l'usage hugolien étant encore des plus parcimonieux.
 
Désordre, je vais vous susciter le tableau (O'Neddy, Nuit première)
Adrien que je redise encore à toi-même, (Borel, Agarite)
  Et moi, sous leur impénétrable ombrage, (Desbordes-Valmore, L'Arbrisseau, 1820
 
Partant de là, si à la suite de Baudelaire, plusieurs poètes ont créé des CP6 trimètres, c'est simplement par choix. Mallarmé est un admirateur de Baudelaire qui pastiche très nettement le maître. Il reste alors madame de Blanchecotte, Villiers de l'Isle-Adam, Leconte de Lisle et Banville. Madame de Blanchecotte n'a publié des vers déviants qu'à partir de 1861. Les formes de trimètres sont ostentatoires, mais ce n'est que l'influence du modèle baudelairien qui explique le choix du trimètre en soutien à l'effet CP6.
Desbordes-Valmore, Borel, Musset, Hugo et O'Neddy suffisent à ruiner toute l'étude statistique de Gouvard sur l'émergence des CP6 et même M6 qui seraient d'abord des trimètres avant d'être des semi-ternaires. Les premiers CP6 et M6 n'étaient pas des trimètres ! Le premier M6 : "Adrien que je redise encore une fois"! n'est pas un trimètre ou un semi-ternaire, il date de 1833. La première césure déviante sur déterminant n'est pas non plus dans une configuration en trimètre ou en semi-ternaire, puisque Desbordes-Valmore l'a pratiqué dans un décasyllabe du poème "L'Arbrisseau" et le premier alexandrin CP6 de Victor Hugo n'est pas non plus un trimètre, il se trouve dans Cromwell qui date de 1827, sept ans après l'audace de Desbordes-Valmore.
 
 
 
Avec la perte de deux vers de madame de Blanchecotte, le relevé de Gouvard pour la décennie 1850 s'amaigrait. Notons que Gouvard a ignoré une première publication de Villiers de l'Isle-Adam passant à côté d'un relevé plus précis des césures déviantes de ce poète. De toute façon, avant 1861, les vers déviants sont dérisoires chez tous les poètes y compris Baudelaire. La plupart des vers déviants de Baudelaire arrivent d'un seul coup en 1861. Et certes, il y a eu des publications en revue, des manuscrits, mais il est tout de même délicat de dater les uns par rapport aux autres les vers déviants du recueil de 1861 !
Il faut ajouter que Gouvard présuppose que Baudelaire lisait certains de ses vers en trimètres ou semi-ternaires en s'autorisant des césures à l'italienne, procédé que Baudelaire n'a jamais pratiqué à la césure normale. Par exemple, Gouvard découpe en semi-ternaire le vers suivant : "Exaspéré comme un ivro/gne qui voit double,", mais c'est un préjugé qui vient de la conviction que Baudelaire a dû s'émanciper de la forme de compensation trimètre. Baudelaire sait que les premiers vers CP6 de Cromwell ne sont pas des trimètres. baudelaire admire Borel, il connaît forcément le vers : "Adiren que je redise encore une fois". Baudelaire s'inspire du "comme une" à la rime de Musset qui ne suppose aucune compensation. Partant de là, c'est une pétition de principe de métricien de prétendre que "Exaspéré comme un ivrogne qui voit double," marque une évolution du trimètre vers le semi-ternaire, alors qu'il n'y a rien d'autre à voir qu'une césure déviante comparable à "Je suis comme un peintre qu'un dieu moqueur". La coupe dans "ivrogne" n'a pas lieu d'être et est même contradictoire avec le fait que jamais Baudelaire ne pratiquerait une telle coupe à la césure normale de l'alexandrin.
Enfin, Gouvard date de 1857 le premier CP6 de Baudelaire non trimètre, il s'agit d'un vers du poème "Le Beau navire" : "Tes nobles jambes, sous les volants qu'elles chassent," où Gouvard fait remarque que "volants" est sur les huitième et neuvième syllabes de l'alexandrin. En toute rigueur, il faut aussi mentionner que "jambes" est sur les quatrième et cinquième syllabes de l'alexandrin, mais Gouvard ne le fait pas puisqu'on l'a vu il accorde à Baudelaire la licence des césures à l'italienne dans les trimètres. En clair, ce vers CP6 de 1857 n'est pas un trimètre, ni même un semi-ternaire. Or, il faudrait une étude rigoureuse de la publication des vers de Baudelaire ou une étude rigoureuse des manuscrits. En tout cas, en 1857, c'est la première édition censurée des Fleurs du Mal qui a eu lieu. Il y a un nombre dérisoire d'alexandrins à césure déviante dans ce recueil: "Chacun plantant, comme un outil, son bec impur" ou "A la très belle, à la très-bonne, à la très-chère," car la plupart des césures déviantes apparaîtront seulement dans l'édition de 1861. Si, après deux trimètres, Baudelaire produit un vers qui n'est ni un trimètre, ni un semi-ternaire en 1857, qui croira à une évolution par la pratique ? ça n'a aucun sens. Il n'y a pas eu le temps pour une première habitude compensatoire.
La thèse évolutive de Gouvard relayée par Cornulier est clairement absurde. CQFD.

mardi 26 mai 2026

Critique du semi-ternaire prôné par Gouvard et Cornulier (il n'existe pas !)

Ce sujet me passionne et a une réelle importance. Il contribue aussi à consolider ma démonstration majeure qu'il convient de lire avec des césures forcées les vers de douze, dix et même onze syllabes de Rimbaud du printemps et de l'été 1872. Il s'agit de cet ensemble de dix poèmes qui ont mis un terme paradoxal à la tradition de la poésie en vers : "Tête de faune", "Jeune ménage", "Juillet", "Chanson" de "Comédie de la soif", "Larme", "La Rivière de cassis", "Michel et Christine", "Est-elle almée ?...", "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." et "Famille maudite" connu aussi sous le titre "Mémoire". Contre Cornulier et tous, absolument tous les spécialistes du vers, j'ai démontré que "Mémoire" et "Qu'est-ce" étaient composés en alexandrins avec une césure après la sixième syllabe, "Tête de faune", "Juillet" et "Jeune ménage" étaient en décasyllabes avec une césure après la quatrième syllabe. Sur ces cinq poèmes-là, les démonstrations sont faites. J'ai argumenté sur la plausibilité d'une lecture des vers de onze syllabes avec une césure après la quatrième syllabe, tandis que certaines difficultés demeurent pour "Chanson" de "Comédie de la soif" qui est peut-être en hémistiches chansonniers deux fois cinq syllabes, mais ce n'est pas une évidence non plus. Il faut ajouter que j'ai soutenu une lecture des vers de Verlaine avec le même principe des césures forcées, puisque là aussi ni Cornulier, ni Bobillot, ni d'autres n'ont tenu ce discours systématique. Et évidemment, le débat sur le semi-ternaire intéresse la compréhension de l'histoire du vers français, au plan tout particulièrement de la césure et des hémistiches, et j'ai démenti le tableau fourni par Jean-Michel Gouvard dans Critique du vers en apportant une quantité élevée de vers audacieux qui avaient échappé à ce relevé, en remettant en cause le clivage vers de théâtre et vers lyriques au plan de l'analyse interprétative, en faisant remarquer plusieurs erreurs de datation sur certains vers clefs dans l'analyse de Gouvard, Cornulier disant dans ses ouvrages subséquents s'appuyer explicitement sur les conclusions de Gouvard.
Je fonde ma critique sur le livre Théorie du vers de 1982 en faisant remarquer des contradictions internes, sur le livre Critique du vers de Jean-Michel Gouvard et sur le livre sur Rimbaud de Cornulier De la métrique à l'interprétation. Je possède aussi La Vieillesse d'Alexandre de Jacques Roubaud et Les Meurtre d'Orphée de Jean-Pierre Bobillot, je connais aussi divers articles de Cornulier, Verluyten, Murat, etc. J'ai lu par le passé le volume de 1994 L'Art poëtique de Benoît de Cornulier, à l'Université de Toulouse le Mirail qui en possédait même plusieurs exemplaires, mais cet ouvrage est difficile à trouver et hors de prix désormais. C'est dommage, parce que l'ouvrage rebondit directement sur la thèse de Gouvard et commente les vers clefs, mais avec le problème aussi des erreurs de datation. La thèse de Gouvard est antérieur à 1994, mais elle n'a été publiée chez Honoré Champion qu'en 2000 et sans modifications. Il y a des notes de renvoi à des travaux datant de 1999, mais sur la même page 235 le vers des "Poètes de sept ans" n'offre pas la correction "rives" en "rios" malgré la révélation du manuscrit en 1998.
Dans De la métrique à l'interprétation, Essais sur Rimbaud, paru en 2009, Cornulier insiste sur les livres antérieurs Théorie du vers et Critique du vers, et si, dans la partie "Métrique", il parle du semi-ternaire, il le fait avec une certaine discrétion qui peut faire manquer aux lecteurs l'importance du sujet. Cornulier parle d'un "Système 3" où l'alexandrin peut être découpé normalement en deux hémistiches, mais sinon prendre exceptionnellement la forme d'un trimètre pur, sinon d'une forme ternaire de profil 3-5-4). Cornulier parle d'une forme 8-4, avec 8 inscrit en italique pour souligner sa décomposition entre 5-3 ou 3-5.
Cornulier prétend établir la réalité de ce phénomène par la statistique, et je prétends que c'est une illusion d'optique.
Il y a deux façons de combattre cette illusion d'optique. Premièrement, on peut opérer un démenti pur et simple des études statistiques, démenti qui peut lui-même prendre deux formes. Il y a le démenti statistique en tant que tel par un contre-exemple, mais il y a aussi une remise en cause radicale de la méthode à partir du moment où on pratique une étude en isolant chaque poète, parce que la méthode de Gouvard et Cornulier est transversal. Ils sont un peu trop indifférents à la variété des poètes. Je veux dire qu'un poète qui débute dans l'assouplissement du rythme de l'alexandrin n'hérite pas de l'expérience de créateur des prédécesseurs. Il peut en revanche hériter d'habitudes de lecture, mais ce phénomène n'est pas du même ordre, ce dont Gouvard et Cornulier ne font aucun cas critique.
Deuxièmement, on peut opérer un démenti en montrant que les tendances non tout à fait systématiques ne proviennent pas de la logique supposée par Cornulier et Gouvard.
Dans Critique du vers, si on s'appuie sur la "Table des matières", le sujet des mètres de substitution est développé à partir de la page 171, il y est question ensuite d'une "Naissance du ternaire par le rythme" à partir de la page 173, puis la réflexion sur les semi-ternaires commence à partir de la page 189 et s'affirme à partir de la page 194, mais cela ne prend que quelques pages, puisqu'ensuite l'étude va s'intéresser aux configurations à la césure, pas aux mètres de substitution.
Donc il faut se concentrer sur ce qui est dit de la page 171 à la page 202, et surtout sur ce qui est dit de la page 189 à la page 202, les pages contenant souvent des listes de vers qui réduisent la part de réflexions critiques à lire attentivement.
Or, la thèse de Gouvard ne va s'intéresser à souligner l'existence d'un mètre de substitution qu'à partir du moment où la position normale pour la césure est entravée par l'un des éléments encodés par la méthode d'approche mise au point par Cornulier, ce qui laisse de côté plusieurs éléments, ce que Gouvard admet lui-même, celui s'accorde un critère assez flou, mal défini, le ? pour des configurations qui ne sont pas favorables à la reconnaissance d'une césure comme la conjonction de coordination "et". Nul doute que cela reste très insuffisant au plan de la rigueur scientifique, et si c'est intéressant pour les mots d'une syllabe ce critère "?", il manque notamment une réflexion sur le placement des épithètes.
Gouvard n'étudie également que dans le cadre des alexandrins et surtout exclusivement dans le cadre de la confrontation à la césure, alors que les configurations problématiques à la césure sont pratiquées aussi avec le même caractère problématique à peu près à la rime par les poètes et surtout ces configurations problématiques sont pratiquées aux césures d'autres types de vers, deux types de vers de dix syllabes, des types de vers aussi de neuf et onze syllabes, et parfois avec des vers de plus de douze syllabes (Verlaine).
Le fait de pratiquer les mêmes audaces à la rime ou dans d'autres types de vers fragilise l'affirmation qu'il était important pour les poètes d'harmoniser autrement les alexandrins déviants à la césure normale.
Pour l'alexandrin, on passerait de l'égalité binaire 66 à l'égalité rythmique 444, puis à un semi-ternaire qui n'est rien d'autre qu'une perception approximative de trois membres courts de cinq, trois et quatre syllabes où la seule contrainte supplémentaire serait que le groupe de quatre syllabes soit à une extrémité du vers.
Or, un vers de dix syllabes a un nombre pair de syllabes métriques, mais il ne peut offrir l'équivalent d'un trimètre n'étant pas un multiple de trois. La césure traditionnelle est après la quatrième syllabe, ce qui fait que si elle est chahutée on ne voit pas ce qui pourrait créer une harmonie secondaire.
J'ai toujours été impressionné par le fait que Cornulier, Gouvard, Bobillot, aient complètement ignoré cet aspect de la réflexion.
Le besoin d'une harmonie sur laquelle se replier est faux, puisqu'on ne voit pas pourquoi ce serait nécessaire pour un vers de douze syllabes chahuté à la césure, mais pas pour d'autres longueurs de vers, ni pour un vers de douze syllabes chahuté à la rime !
Ensuite, Gouvard a daté les vers à partir d'éditions qui ne sont pas d'époque. Il a oublié des vers et des éditions de vers de Villiers de L'Isle-Adam, il a daté de 1855 des césures audacieuses de madame de Blanchecotte qui n'ont en réalité publiées que plusieurs années après. Il a daté des audaces de Baudelaire sur la foi vague que le poème avait une existence antérieure avec un état identique des césures. Gouvard a également écarté les exemples antérieurs du théâtre de Victor Hugo, comme si Baudelaire, puis les autres poètes créaient sans l'influence hugolienne. Gouvard, contre les spécialistes de Baudelaire et l'existence d'une preuve en prose, choisit également de considérer que la lecture "sous ton soleil" n'est pas une coquille pour "sous tout soleil", correction faite en 1861, mais trahie par l'édition posthume hâtive de 1868. J'ai cité plus haut la leçon erronée "rives" pour un vers de Rimbaud, partant pour l'une de ses césures.
Pour la création de son corpus, Gouvard fait remarquer que les vers réguliers auraient augmenté en masse s'ils n'avaient pas privilégier des poètes qu'il savait intéressant pour les audaces. Il a ainsi écarté Vigny et Lamartine. Pour Vigny, il manque ainsi son rôle majeur à l'histoire du vers. Mais Gouvard a écarté Marceline Desbordes-Valmore, celle qui a inventé avant Hugo la césure sur un proclitique, et elle l'a fait dans un vers de dix syllabes. Gouvard a écarté Pétrus Borel et Philothée O'Neddy, ce qui est tout de même problématique. Borel et O'Neddy ont publié leurs vers dans la continuité immédiate des provocations du théatre hugolien et du premier recueil de Musset, et ils offrent justement des vers audacieux dont le non référencement pèse considérablement dans les résultats de l'étude historique de Gouvard. Il considère que les audaces existent dans le vers du théâtre, mais ils refusent aussi de faire des liens.
Pour le semi-ternaire, dans Théorie du vers dont je reparlerai dans un prochain article clef, Cornulier l'envisageait comme une réalité sur du temps long et indépendante des seuls cas où la césure normale de l'alexandrin est entravée.
Au lieu de voir l'émergence du semi-ternaire comme une résultante de l'assouplissement des trimètres que doublait ou parfois contrariait la pratique des enjambements à l'entrevers, Gouvard ne voit qu'une chose. Les premiers vers où la césure normale est chahutée seraient des trimètres, ce qui est vrai pour Baudelaire, mais faux dans l'absolu. Et comme Gouvard ne renvoie pas au modèle hugolien, il fait passer la pratique de Baudelaire pour une recherche de compensation, alors que Baudelaire ne fait peut-être qu'imiter certains vers précis d'Hugo, lequel n'a pas systématiquement exhibé une mesure en trimètre en revanche. Et Gouvard devait faire le contraste entre les poètes qui font comme Baudelaire, commençant par le trimètre et puis s'en émancipant, et ceux pour qui la référence au trimètre ne s'impose même pas. Par exception, Gouvard rencontre une fois le phénomène avec Albert Mérat, mais cela nous est tourné en exception qui confirmerait la règle. Mérat fait d'abord des vers bien réguliers dans Avril, mai, juin avec son compère Léon Valade, puis il fait des vers déviants à la césure normale dans ses Chimères, puis il fait des vers déviants qui sont quand même des trimètres dans Les Villes de marbres. Moi, ma conclusion, en observant le seul cas d'Albert Mérat, c'est que appliquer le trimètre à un vers chahuté à la césure normale est un fait culturel conscient qui se surimpose au simple fait de pratiquer ou pas une césure chahutée. Mais si le poète n'a pas la référence au trimètre, il fera une césure déviante sans aucune forme de compensation. Ou s'il a la référence, il peut y être indifférent. Et ça, ça change tout à l'observation des métriciens... Absolument tout !
Ensuite, en ne considérant l'émergence du semi-ternaire que comme dérivant de la pratique des césures déviantes, Gouvard crée un discours argumenté, certes erroné, mais argumenté, sauf que son argumentation crée une chronologie d'émergence qui n'est pas plus tôt que 1861. Et c'est là que le bât blesse. C'est en contradiction complète avec Théorie du vers de Cornulier qui voit le semi-ternaire comme lié à la pratique enjambante d'Hugo, à son habitude du recours au trimètre, habitude toute relative avant l'exil soit dit en passant. Et en même temps, il y a un écrasement de la perspective chronologique qui est très problématique puisque l'assouplissement se jouerait donc entre 1861 et 1869 sinon 1871, sachant qu'il y a eu peu de publication en 1870 et 1871 à cause de l'actualité, sachant que l'effet de 1861 sur les poètes suivants ne commencent à se manifester qu'en 1863, sachant qu'il faut encore prendre la mesure de ce qui se passe au cas par cas, poète par poète. L'habitude du trimètre pour une césure d'alexandrin déviante a lieu en même temps que l'habitude du semi-ternaire pour une césure d'alexandrin déviante qui a lieu en même que des césures déviantes sans compensation qui ont eu lieu longtemps avant dans le passé, mais qui ont lieu aussi en même que les premiers semi-ternaires, le procédé n'étant pas systématique.
Il faut ajouter que Gouvard cherche à dater les poèmes du moment de leur invention, en se trompant, et non du moment de leur publication en revue, sinon en recueil, car il y a tout le problème aussi de la diffusion des vers audacieux. Un manuscrit de Baudelaire n'a pas influencé depuis des années les autres poètes. Quand on étudie de manière transversale les influences, c'est les dates de publication qui ont de l'importance.
Et cerise sur le gâteau, pour un lecteur d'un recueil, il n'y a pas de principe de discrimination pour dire que tel vers trimètre a été composé avant tel vers semi-ternaire, lequel a été composé avant tel vers déviant où il n'y a aucune compensation. Le lecteur, il reçoit tous les profils à la fois.
Alorss, certes, un recours au trimètre semble avoir existé, on en sent la prégnance, mais il ne s'agit que d'un fait culturel par imitation d'un aspect saillant des publications initiales d'Hugo, puis Baudelaire. Ce fait n'est pas systématiquement suivi par tous, donc ça montre que la thèse d'une nécessaire période d'acclimatation aux audaces est un leurre. Et puis, il y l'énumération mathématique des cas des vers où le prétendu relief de la quatrième ou de la huitième syllabe pour le profil d'un semi-ternaire n'est que le résultat de critères trop élargis de la part des métriciens, n'est que le résultat aussi d'un refus mécanique des configurations de plus de huit syllabes sans césure, ce qui fait qu'on a soit l'audace d'un écart d'une syllabe 75 ou 57, soit fatalement l'audace à la césure n'impose guère de recours qu'à deux syllabes de là en aval ou en amont.
Je prévois de bien étudier les vers d'un Paul Demeny. Il montre par l'exemple que le poète inexpert en césure audacieuse ne va pas forcément rechercher la compensation par un trimètre qui fera une harmonie locale compensatoire. On ne verra pas se profiler par la statistique une période de semi-ternaires. Et ça, je peux le faire avec Borel, O'Neddy et plusieurs autres poètes. Même ceux que Gouvard a étudiés, je peux revenir avec une analyse plus poussée des critères, des datations, et renverser complètement la légende d'une évolution trimètre, semi-ternaire et émancipation complète.
L'idée méthodologique va être de s'éloigner de ceux qui imitaient Les Fleurs du Mal : Banville, Mallarmé, Leconte de Lisle, Verlaine.
Remarquez que Gouvard n'affirme pas avoir établi cette réalité statistique. Il modalise son propos "probablement", etc. Il il dit "dégager des observations en faveur d'une structuration complémentaire 8-4 / 4-8" et il dit qu'il "espère convaincre", alors qu'il devrait persuader...
On l'a vu. En 2009, Cornulier continue de se référer au semi-ternaire, mais il le fait encore différemment, puisqu'il n'est plus favorable au 4-8, lui préférant le 8-4.
Pour avoir étudié des tas d'enjambements, je sais par expérience qu'un poète peut commencer par des rejets ou contre-rejets de trois syllabes et non de deux.Le semi-ternaire est une création culturelle lente qui est greffée sur l'assouplissement des alexandrins, mais qui n'est pas une étape nécessaire et précise de l'évolution métrique, pas plus que le recours au trimètre n'était nécessaire. En cassant cette loi illusoire d'une nécessaire compensation, je vais évidemment ramener à la seule étude de la césure normale comme déviante ou non, et à cette autre alternative : faut-il lire avec une césure forcée ou non ?
Et, comme d'habitude, c'est une chose de ne pas être convaincu, mais après un demi-siècle d'étude renouvelée des césures grâce à Roubaud, puis Cornulier, il serait peut-être bon d'au moins essayer la méthode que je propose pour voir si elle donne ou non des résultats.
Le discours sur le semi-ternaire est complètement flou, et il faut bien voir si on a consciencieusement ou non épluché toutes les possibilités d'études statistiques.
Rimbaud, il n'écrivait pas dans l'attente d'un public qui ne verrait le jour que cinq cents ans après sa mort....
Je dis ça, je dis rien !