Je poursuivrai ma série "Compte rendu du livre Rimbaud l'Obscur", mais le présent article est bien sûr lié à cette actualité.
Pour information, si mon article "Avant-goût d'un compte rendu ample et sévère..." a été référencé sur le blog d'Alain Bardel, après plusieurs jours, il a exactement le même nombre de vues à cet instant même que l'article qui le précède : "Trois points rimbaldiens curieux dans Les Chimères d'Albert Mérat". La fréquentation de mon blog n'est pas "boostée" par son référencement, ou à peine.
Je reviens un peu rapidement sur ce que j'ai déjà publié. Il y a quelques lacunes. Par exemple, à propos du "pavillon en viande saignante", j'ai bien expliqué qu'il ne fallait pas chercher le signifié métaphorique en-dehors du poème, mais dans le poème : "les feux à la pluie...", etc. Toutefois, j'ai oublié de préciser deux choses. Premièrement, à la page 7 de son livre Rimbaud l'Obscur, la citation de Todorov demande de cesser de chercher à expliquer les passages hermétiques de Rimbaud, ce qui est farfelu, et il cite trois extraits, le "Mais plus alors" sans les italiques de "Dévotion", le "pavillon en viande saignante" et justement à côté le signifié de la métaphore du "pavillon" : "les feux à la pluie..." Autrement dit, si j'explique à Todorov que "pavillon en viande saignante" veut dire "feux à la pluie..." il va me demander ce que signifient les "feux à la pluie..." Or, si j'ai oublié de citer ce fait amusant au sujet de Todorov, je peux répondre en comblant le deuxième oubli, j'avais dit auparavant sur mon blog que la qualification "saignante" du "pavillon en viande" devait être mis en relation avec l'expression "cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous".
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J'ajoute qu'à l'époque le charbon est le pétrole de l'époque, en lieu et place de la vapeur, comme le permet de le mesurer le roman Les Indes noires de Jules Verne publié en 1876.
A propos de l'avant-propos du livre Rimbaud l'Obscur, il n'y a que deux éléments que je veux mentionner en supplément.
Premièrement, je souhaitais citer plus largement un extrait à cheval sur les pages 7 et 8 :
[...] Rien ne vaut l'observation directe des manuscrits quand il s'agit d'une œuvre qui n'a pas été imprimée sous le contrôle de l'auteur. Les notes placées en regard des poèmes tentent de répondre à cette double fonction. Ce livre doit être parcouru fac-similés grands ouverts, le lecteur étant prêt à se laisser porter d'un manuscrit à l'autre. Il apprendra ici où les consulter, sur papier ou sur écran d'ordinateur.
Murphy et Bardel se sont substitués à ce fameux manque de "contrôle de l'auteur". Je rappelle que les rimbaldiens, à la suite de Pierre Brunel et de Steve Murphy (encore lui), essaient de faire passer le dossier de poèmes remis à Demeny pour un recueil de poèmes organisés par Rimbaud !!! Malgré toutes les preuves qu'ils se trompent, malgré l'absence de fondement d'un pareil propos ! Notons que ce dossier remis à Demeny contient par exception des interventions de Rimbaud au crayon, faute d'accès à l'encre, les demoiselles Gindre ayant dû resserrer son accès à l'encre et au papier, comme en donne une idée le témoignage d'Izambard. Murphy, Reboul et d'autres sont partisans d'identifier le dossier de déjà vingt-quatre pages de copies de poèmes de Rimbaud par Verlaine à un second recueil. Peu leur importe que sur la page réunissant les titres de poèmes déjà recopiés, il est indiqué une liste de poèmes non encore recopiés parmi lesquels "Le Bateau ivre" sous un autre titre. Peu leur importe que les copies soient le fait de Verlaine en l'absence de Rimbaud. Peu leur importe que Verlaine parle de vers mis en sécurité et pas d'un recueil dans la correspondance. Dans le cas des Illuminations, Murphy, Bardel et Reboul croient que les poèmes clairement admis comme non paginés par Rimbaud ont été publiés dans un ordre canonique de recueil voulu par Rimbaud : de "Promontoire" à "Démocratie". Je reviens sur l'argument de Bienvenu à propos du manuscrit autographe de "Promontoire". Ce manuscrit est la preuve par l'absurde que Rimbaud ne paginait pas lui-même ses manuscrits. C'est le seul manuscrit autographe connu non paginé, parce que c'est le seul manuscrit non utilisé par les éditeurs, cela ne veut pas simplement dire que Rimbaud ne pagine pas ses manuscrits, mais cela veut dire que les éditeurs ont un irrépressible besoin de paginer tous les manuscrits qu'ils transforment en textes à imprimer. C'est cela très précisément la démonstration de Bienvenu. Or, il restait le dossier des poèmes en prose publiés par Vanier. Effectivement, il y a des chiffres romains à l'encre dont l'emplacement impose de conclure à un acte rimbaldien autographe : "Fairy I", "Génie III", "II Sonnet, III Vingt ans et IV", puis "I Dimanche" et du coup "II Guerre". Notons que si Rimbaud a découpé le manuscrit où "Génie" était devant "Dimanche", cette succession est pourtant maintenue par Vanier, alors que, dans l'absolu, on pourrait se demander si Rimbaud ne pensait pas à une suite de l'ordre : "Jeunesse I Dimanche II Guerre III Génie" et "I Fairy", "II Sonnet" "III Vingt ans" et "IV". Je me permets de lancer le sujet, même si "Tu en es encore à la tentation d'Antoine...", le titre "Vingt ans" peuvent inviter plutôt à considérer que les deux suites rimbaldiennes n'ont pas été corrompues : d'un côté les trois poèmes sans surtitre Fairy, Guerre et Génie, de l'autre la série à surtitre "Jeunesse" "Dimanche", "Sonnet", "Vingt ans" et IV.
Je dois vérifier, mais normalement j'ai pris acte de l'information selon laquelle le mot "Jeunesse" est écrit à l'encre. En revanche, les chiffres IV et V pour "Jeunesse" et "Solde" sont déclarés au crayon par Bardel et Murphy, ce qui rejoint le fait évident du "I" au crayon qui fait doublon au-dessus du titre "Fairy", et les chiffres romains au crayon s'opposent aux chiffres romains à l'encre au plan de l'emplacement par rapport aux titres, c'est moins vrai pour "Guerre" et "Jeunesse", mais le "IV" de "Jeunesse" imite bien sûr le cas de "Guerre, et c'est imparable pour les deux "I" sur "Fairy", et pour l'opposition des I et III à l'encre sous les titres "Fairy" et "Génie" face aux I et V au crayon pour le même "Fairy" et pour "Solde".
J'ai recensé tous les éléments au crayon sur les manuscrits supports de publications inédites de Vanier en 1895 et il est clair que tout est allographe, et Murphy comme Bardel lâchent carrément qu'a priori les mentions au crayon des chiffres romains IV et V sont le fait des éditeurs.
On se rappelle l'édition critique de Pierre Brunel où à une exception farfelue près il est toujours dit que les corrections au crayon sur le texte de Rimbaud sont le fait des éditeurs, pas de Rimbaud.
En clair, il y avait deux séries rimbaldiennes, et elles ont été allongées par deux traficotages au crayon par Vanier. Notez que les mentions au crayon ne sont pas reprises sur l'édition de 1895, pas plus d'ailleurs que les chiffres romains à l'encre pour Fairy, Guerre et Génie. Vanier a rebondi sur un classement rimbaldien pour l'allonger, ne faisant qu'acter l'ordre des poèmes qu'il voulait imposer dans son édition. Le manuscrit de "Solde", titre qui rend la chose amusante, était isolée, il a reçu l'extension finale de la pagination. Le poème "Jeunesse" le précède avec sa propre extension. Et donc cela correspond à la preuve de Bienvenu pour "Promontoire". Les lacunes de classement pour "Jeunesse" par rapport au trio "Fairy", "Guerre" et "Génie" et de "Solde" ont été comblées par l'irrépressible besoin de classement exhaustif des éditeurs. C'est eux qui paginent intégralement de manière compulsive.
Et, dans la foulée, on découvre à quel point Rimbaud a abandonné l'organisation de son recueil vu l'état des manuscrits. Non seulement Rimbaud n'a pas donné de titre à la partie IV de "Jeunesse", non seulement il dérive sur un titre comique "Sonnet" que Guyaux, Murphy, Bardel prennent tellement au sérieux que le pouvoir comique en est d'autant mieux consacré, mais on a des classements laissés en plan, la série "Jeunesse" en quatre poèmes et le trio "Fairy", "Guerre" et "Génie" lui sans surtitre, et rien sur l'ordre des deux séries l'une par rapport à l'autre, l'enchaînement imposé étant une invention du "IV" au crayon de Vanier ! "Solde" rejoint du coup "Promontoire", "Mouvement" et compagnie dans le cas des poèmes admis comme non paginés par Murphy, Bardel et compagnie, ce qui veut dire qu'on ne voit pas au nom de quoi leur ordre relèverait d'un choix décidé par Rimbaud et imposé par des voies à jamais impénétrables.
Quant à la série des vingt-quatre pages, qui vient clairement des éditeurs comme le montre l'étude du séquençage de la préparation des manuscrits pour l'édition des poèmes dans les livraisons numéros 5 et 6 de la revue La Vogue, une fois qu'on desserre l'affirmation autoritaire de Murphy et Bardel qu'elle serait autographe, on sent que le folio qui suit "Phrases" suivait plutôt le folio avec "Ô la face cendrée...", tandis qu'on se demande s'il ne faut pas inverser les folios 21 et 22 puisque "Nocturne vulgaire" est au verso des transcriptions de "Marine" et "Fête d'hiver".
Puis, sans pagination, on arrête de délirer sur les conséquences des transcriptions continues avec "Conte" qui étant à la suite des cinq poèmes de la série "Enfance" est obligatoirement pensée comme leur suite immédiate dans un recueil, alors que l'opposition des écritures laisse envisager que "Conte" a été reporté postérieurement pour profiter de la place vacante.
Tout cela s'effondre définitivement. Notez que Bardel qui cite bizarrement des extraits de "Solde" comme si ce poème parlait de la poésie de Rimbaud ("applications de calcul", "inouï", "non soupçonné"), précise qu'un "des enjeux majeurs" de son livre est de démontrer que l'agencement des poèmes est entièrement de Rimbaud, et il consacre à cette démonstration une "Introduction" dont le titre "Un livre en devenir" qui fait penser à un effet de mode : genre "La littérature en devenir" dans la conclusion du livre chez Folio d'Olivier Ritz sur la littérature sous la Révolution, est en contradiction flagrante avec cette prétention : "livre en devenir" ou recueil inaltérable, il faut choisir.
Je voulais citer aussi cet autre prétention de l'avant-propos. Bardel cite les avis anciens de Fongaro et Bouillane de Lacoste pour bien poser que son avis sur l'unité du recueil est révoltutionnaire. Il fait croire qu'il est le seul contre un avis presque unanime, ce qui est faux. Depuis 2001, le consensus, justement celui que mentionne Bardel auparavant, est de considérer que l'ordre est inaltérable car créé volontairement par Rimlbaud. Bardel cite tout le temps Murphy, annexe Guyaux en le prenant sur le fait dans son édition de 2009 pour La Pléiade, cite Scepi, Frémy et Dupas, sans préciser l'allégeance des deux derniers à Murphy, cite ailleurs Reboul, Murat, etc.
Non, s'il n'y a pas d'unanimité, il ne faut pas nous faire croire que Bartdel soutient une position fragile qu'il serait quasi seul à assumer. Non, c'est moi, Bienvenu, Guyaux qui combattons le consensus. Et face à nos arguments, Murphy, Bardel n'ont pas les bonnes réponses et bottent en touche.
Maintenant, il y a le problème du témoignage de Verlaine.
Je précise que Verlaine a lu les Illuminations en 1875, mais a été sommé de les envoyer par la poste à Nouveau. Il a dû s'exécuter dans l'urgence et n'avait sûrement pas lu tant de fois le recueil. En 1878, il les relit, mais il les a en sa possession un laps de temps aussi court qu'en 1875. Charles de Sivry va les lui confisquer, et Verlaine ne reverra tout simplement jamais les manuscrits.
En 1886, il ne pousse aucun cri contre l'un ou l'autre agencement, celui des livraisons de la revue, celui de la plaquette. Il ne relèvera jamais les fusions de "Being Beauteous" et "Ô la dace cendréé", de "Ouvriers" et "Les Ponts", de "Marine" et "Fête d'hiver", il ne dénoncera pas non plus la création hybride de "Phrases", alors même que comme je l'ai montré le début authentique de "Phrases" lui inspirera la composition d'un poème. Verlaine ne dénoncera jamais non plus le mélange des vers et des proses. Il prendra acte du fait accompli.
Le témoignage de Verlaine est visiblement plus fragile qu'on ne pourrait le croire. Il est clair que la première mention du titre est clairement sans article. Verlaine n'avait pas de directives claires à suivre, il a laissé les choses se corrompre. Il semble avoir compris que le titre ne vaut que pour les proses, mais s'il ne réagit pas, c'est que dans le fond il a récupéré les choses de seconde main en 1878. Ce n'est pas Rimbaud qui lui a finalement refilé le bébé, sauf les seuls poèmes en prose en février 1875, mais là c'est un double dossier de 1878 visiblement. Verlaine n'a pas participé avec sérieux à encadrer la publication. Enfin, à la page 17 de son livre, Bardel signale qu'on a appris par hasard la mise en vente d'une page de titre d'Un coeur sous une soutane dont on ne soupçonnait pas l'existence auparavant. Il en tire argument pour soutenir que peut-être il y en avait une parvenue à la revue La Vogue, et pourquoi pas une table des matières aussi ? Mais alors pourquoi s'il y avait une table des matières, n'en tenir aucun compte ? Pour la page de titre, le cas d'Un coeur sous une soutane est d'un point de vue vraisemblance logique un contre-argument, puisqu'il faudrait une coïncidence invraisemblable pour que ce qui est arrivé à la nouvelle de 1870 se soit aussi produit à propos du grand recueil de poésies en prose.
Sur les pages 20 et 22, Bardel fait un autre arrangement subjectif de fait. La note sur Verlaine ne met pas l'article en italique devant "Illuminations". C'est un cas rare qui contredit que Verlaine ait tout le temps quand il publie bien mis les italiques de titre sur l'article. Mais à la page 22, ça devient une preuve paradoxale pour Bardel qui croit savoir que les protes scrupuleux mettent les italiques quand le manuscrit offre un soulignement, et n'en font rien quand les articles ne sont pas soulignés sur le manuscrit.
On l'a ou non ce manuscrit de Verlaine à l'origine de cette note ? Si on retrouve un jour ce manuscrit, si l'article n'est pas souligné, il suffira de dire que Verlaine a oublié, s'il est souligné, on aura là il est vrai une solide tendance de Verlaine à l'inclure, mais postérieure au fait accompli de 1886 et à jamais contradictoire avec la mention initiale de 1878 dans sa correspondance. Et si Verlaine ne l'a pas souligné en 1888, ce serait la preuve paradoxale qu'en 1883 Verlaine avait bien souligné l'article sur son manuscrit.
Je veux bien qu'on présuppose pour 1883 que les protes aient tenu compte du manuscrit, mais Bardel ne cesse de présenter les faits en les conditionnant à un récit dont on a aucune preuve et qui consiste toujours à fixer comme une pétition de principe que l'article fait partie du titre, que Verlaine l'a oublié à tel moment, qu'il écrit moins attentivement pour ses correspondants, etc. Il y a toujours un interdit de penser qu'il associe aux faits. Si on ne croit pas à sa réponse, on est idiots ou on méjuge des scrupules intenses de Verlaine, de Kahn, de Vanier, et blablabli et blablabla.