vendredi 9 octobre 2026

Perplexité devant les "rafales de givre"

Quand Jacques Bienvenu a démontré que Nouveau et Rimbaud avaient recopié les manuscrits connus des Illuminations au début de l'année 1875, cela a eu une conséquence considérable. Auparavant, l'idée était d'un recopiage autour du mois de mai 1874, il était même difficile d'imaginer un recopiage en juin puisque Nouveau a quitté Rimbaud au début de ce mois si je ne m'abuse. Ce contexte initial créait une compression maximale. Les poèmes en prose auraient été recopiés seulement huit ou neuf mois après la fin de rédaction officielle d'Une saison en enfer, et ce recopiage aurait été laxiste. Rimbaud n'a pas mis de titre au quatrième texte de la série "Jeunesse", il recopie en oubliant parfois des passages ("Antique", "Promontoire"), ce qui ne plaide pas pour des compositions fraîches dans son esprit, il y a même l'indice d'un recopiage automatique qui met à distance l'émoi poétique. Rimbaud cède même la plume à Germain Nouveau. En même temps, les poèmes en prose parlaient pas du monde anglo-saxon, alors que Rimbaud est en France, parfois en Belgique, de juillet 1873 à mars 1874. Rimbaud n'aurait tout de même pas composé une majeure partie des Illuminations en avril-mai avant un recopiage final aussi désinvolte : tel était le problème qui se posait à la compréhension. Bienvenu a entre-temps démontré aussi que "peste carbonique" était une coquille parue dans la presse que Rimbaud avait récupérée en 1874 même. Avec l'idée d'un recopiage au début de 1875, la forte compression disparaît. Quand, en 1878, Verlaine dit avoir relu "Illuminations" (citation sans article qui est la cause précise pour laquelle Bouillane de Lacoste a convaincu tout le monde que le titre ne devait plus être édité avec un article, peu importe les approximations qu'il a faites sur le sujet par ailleurs), il faut comprendre bien sûr qu'il les a lues à Stuttgart en 1875 et comme il s'indigne du mensonge de son identification à un "satanique docteur" on peut considérer qu'il a lu pour la première fois "Vagabonds" en 1875 et qu'il ne s'agit pas d'un texte de l'époque du compagnonnage des deux poètes. "Vagabonds" parle de leur relation au passé justement et semble prolonger des aspects d'autocritique du livre Une saison en enfer, comme si la genèse de "Vagabonds" devait quelque chose à celle du livre de 1873. Il va de soi que le débat demeure. Il a fallu du temps à Rimbaud pour composer tous ses poèmes en prose et c'est un fait indéniable qu'il y a un trou immense dans la carrière littéraire de Rimbaud pour la période allant de septembre 1872 à mars 1873.
Passons maintenant au cas du poème "Barbare". Le poème contient l'expression "rafales de givre". On a a fait remarquer qu'elle se rencontrait dans La Tentation de saint Antoine de Flaubert. Le problème, c'est que, à l'époque, on pensait que vu l'intervention de Nouveau pour "Villes" et "Métropolitain", qui d'ailleurs avoisine le recopiage de "Barbare", il y avait une coïncidence qui ruinait le rapprochement. Le manuscrit connu de "Barbare" était recopié au moment même de l'édition du livre de Flaubert, et comme la publication avait lieu en France et que les recopiages se déroulaient en Angleterre, la filiation était exclue. Il reste alors à consulter la première version du texte de Flaubert publiée dans une revue, mais je ne me rappelle pas si elle contient la mention "rafales de givre". Face au problème, un constat s'imposait, l'expression était rare, mais n'était ni de l'invention de Flaubert, ni de celle de Rimbaud. Dans un texte obscur, Lamartine l'avait employée avant eux si je ne m'abuse.
Avec l'idée d'un recopiage des poèmes au début de l'année 1875, l'idée d'une provenance flaubertienne fait un retour en force. Il y a l'attaque de poème : "Tu en es encore à la tentation d'Antoine" dans la série "Jeunesse" qui contient un autre poème intitulé "Vingt ans", poème qui précède justement le texte sans titre : "Tu en es encore à la tentation d'Antoine..." Rimbaud a eu vingt ans le 20 octobre 1874, information biographique favorable donc à une influence possible du texte de Flaubert sur la reprise de "rafales de givre" et sur la mention "La tentation de saint Antoine..." Mais ce n'est pas tout. Pour prouver que les manuscrits étaient des copies du début de 1875, Jacques Bienvenu a pu jouer sur la découverte de la lettre à Andrieu où justement n'apparaissait pas les fameux "f" bouclés discriminants. Or, dans cette lettre, Rimbaud mentionne le roman Salammbô et témoigne donc s'intéresser à Flaubert quelques mois, quelques semaines même, avant la publication de La Tentation de saint Antoine. Du coup, il devient difficile de croire que "rafales de givre" ne soit pas directement repris à la lecture du livre de Flaubert. Il y a trop d'éléments convergents. Malheureusement, il est difficile pour moi pour l'instant de tirer un parti du livre de Flaubert. J'ai identifié une tendance à l'emploi de l'expression "de haute taille" qui se trouve dans "Being Beauteous" et pour "Barbare" même j'ai repéré des passages dans la partie IV où il est question de larmes de lait, puis de larmes, dans des contextes où la comparaison avec "Barbare" n'est pas déplacée. Mais l'expression "rafales de givre" n'est employée que dans la partie VII, et il est délicat de faire parler le rapprochement avec "larmes".
Je ne sais pas comment parler du dispositif de La Tentation de saint Antoine, car ce n'est pas une pièce de théâtre, ni un récit de type roman ou nouvelle. Je ne suis pas un spécialiste de ce profil d'écrit. Il y a une sorte de mise en page proche du dialogue de théâtre mais avec pas mal de didascalies, mais comme il y a des passages de récit qui déforment la relation aux didascalies, je ne sais pas trop comment en parler. En effet, dans la publication d'une pièce de théâtre, on a les mentions des personnages en lettres majuscules et les autres mentions sont présentées de façon à être clairement détachées de la lecture des dialogues. Flaubert crée des didascalies qui sont du récit en tant que tel, et parfois ce récit englobe la mention d'un personnage qui prend la parole. Je trouve le procédé de Flaubert assez bâtard et brouillon, je n'aime pas du tout ce qu'il a fait. Mais peu importe, ce que je veux souligner, c'est que dans ce contraste entre les dialogues et les didascalies en mode récit, il y a un fait frappant : une des premières didascalies de tout le livre mentionne des "rafales de vent" et "rafales de givre" va apparaître plutôt vers la fin, dans la partie VII. Pour Rimbaud, la reprise "rafales de givre" pourrait impliquer une compréhension d'ensemble de l'ouvrage flaubertien, puisqu'Antoine est un ermite isolé et ses tentations vont être autant de visions qu'orchestrent bien sûr les changements du ciel.
La mention "rafales de givre" a l'intérêt d'apparaître à la suite d'une prise de parole de Vénus et à la suite aussi d'une grande vision où les dieux non chrétiens se détruisent, avec la vision d'êtres se jetant en nombre du haut d'une falaise.
Les visions d'Antoine font surgir des décors avec la même manière d'écran brutal que le pavillon de "Barbare", le "(elles n'existent pas)" peut éventuellement entrer en résonance avec l'idée des faux dieux, etc. Le début de "Barbare" parle de retrait du monde et d'aller loin au-delà de l'humanité.
Je vais lire et relire La Tentation de saint Antoine pour continuer d'éprouver s'il y a une genèse possible à déceler quant au poème "Barbare".

mercredi 7 octobre 2026

"J'ai tremblé à l'aspect..."

Sur le blog Rimbaud ivre, André Guyaux vient de publier sa " réponse à Alain Bardel"  à propos des Notes de lecture où de manière polémique ce dernier opposait l'édition de Cavallaro à celle de Guyaux.
La réplique de Guyaux est bien conçue et met les rieurs de son côté. Même si Guyaux n'a pas lui-même découvert les sources chez Coppée pour "Les Etrennes des orphelins", il montre bien que l'édition fournie par Cavallaro se contente souvent de reprendre ce qui a été fait par d'autres. J'ai pointé le fait étonnant de l'emplacement du devoir scolaire "Charles d'Orléans à Louis XI" qui trahit l'influence du site de Bardel.
Guyaux ironise sur la pratique de l'emprunt et il fait habilement remarquer que Cavallaro ne cite pas les apports de La Pléiade sur le déchiffrement des brouillons d'Une saison en enfer, mais, quand il s'agit de s'opposer, l'édition de Guyaux est mentionnée directement. Je précise que je dénonce de nombreux détournements de mes découvertes dans cette édition et cela implique Cavallaro, mais aussi Bardel, Chevrier et plusieurs collaborateurs réguliers de la revue Parade sauvage.
Pour les Illuminations (je ne prétends pas partir en croisade contre l'article au titre), Bardel attribue deux mises au point à Cavallaro, sauf qu'une vient de moi, la ponctuation corrigée au second alinéa de "Angoisse".
L'autre concerne la transcription par Nouveau d'un des deux poèmes intitulés "Villes", celui qui commence par "L'acropole officielle...".
Nouveau a écrit, plus précisément recopié : "J'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosses et des officiers de construction...."
Guyaux a estimé que les deux mots "colosses" et "gardiens" ont été intervertis et il a procédé à cette modification.
Fait important ! Sur son site, je n'ai pas vérifié pour ces deux livres, Bardel à suivi la correction proposée par Guyaux !!!
Or, dans ses Notes de lecture, il donne au contraire raison à Cavallaro. Il s'agit d'une contradiction interne sur son site !
Toutefois, ni Nouveau ni Rimbaud n'ont corrigé le texte par la suite, et on ne voit pas comment expliquer l'interversion des mots par inadvertance. Pour moi, Nouveau ne s'est pas trompé et ce qu'il a écrit est correct en français : "J'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosses et des officiers de construction". Je ne sais pas si la coordination est la cause du malaise mais trembler à l'aspect des gardiens ou à l'aspect des officiers de construction, c'est compréhensible.
 
***
Ajout 16h45 :
 
 
Rimbaud semble avoir une tendance à une coordination souple : "tous ces yeux de chinois ou daines" et "à l'aspect des gardiens de colosses et des officiers de construction" au lieu de "je déteste tous ces yeux de chinois ou de daines" et "J'ai tremblé à l'aspect des gardiens de  colosses et à celui des officiers de construction", ce que je ne lui reproche pas pour ma part. La coordination souple a du sens.
Je ne suis pas convaincu qu'il faille lire à partir d'une décomposition grammaticale du type "à l'aspect de colosses" qu'ont les gardiens et les officiers de construction. Je lis que le poète a tremblé à l'aspect des "gardiens de colosses" et à celui des "officiers de construction", ce qui relève d'une notation humoristique.

lundi 5 octobre 2026

"Bonne pensée du matin", mon inspection de la lecture d'Yves Reboul

Déterminé à faire des progrès fulgurants sur les poèmes en vers de 1872, je considère que "Bonne pensée du matin" est un bon point de départ. Il se trouve qu'Yves Denis qui a fait date en débloquant la lecture satirique et politique de "Après le Déluge" a proposé aussi une lecture de "Bonne pensée du matin", mais hélas pas du tout du même ordre de pertinence. Ensuite, ce poème en vers "nouvelle manière" daté de mai 1872 a souvent été l'objet de commentaires plus fouillés. Il s'agit donc d'un morceau certes hermétique mais sur lequel la plupart des critiques pensent tout de même pouvoir s'exercer efficacement. Enfin, les lectures d'Yves Reboul et de Steve Murphy parues la même année, en 2006, semblent avoir rebattu les cartes de l'interprétation satirique et politique, en gros.
Moi, j'arrive plus tard, mais j'ai des cartes maîtresses que n'avaient pas Yves Reboul et Steve Murphy. J'ai découvert la source du premier quatrain de "Bonne pensée du matin", il s'agit d'une des plus célèbres chansons de Désaugiers. Il s'agit d'un chansonnier d'une réelle notoriété au dix-neuvième siècle. On pourrait dire que le premier nom de chansonnier qui me vient à l'esprit après Béranger, c'est Désaugiers.
Je vous mets ce lien vers cette page du domaine wikisource où Désaugiers est défini ainsi : "chansonnier, poète, goguettier et vaudevilliste français (1772-1827)". Cliquer ici pour consulter sa fiche sur le domaine wikisource ! Et je vous recommande dans la foulée la biographie fournie et consultée ce jour sur le domaine Wikipédia : Cliquer ici pour vous y reporter !
Il s'agit de chansons épicuriennes et bachiques par un chansonnier qui est relié à la pratique festive de la goguette et qui a été un membre clef de la société du Caveau moderne. En 1802, il a publié deux chansons que leurs titres apparient : "Tableau de Paris à cinq heures du matin" et "Tableau de Paris à cinq heures du soir".
Dans son étude de "Bonne pensée du matin", Murphy rappelle que Margaret Davies a raison d'identifier le poème "V" de La Bonne chanson de Verlaine en tant que source pour notre poème rimbaldien. Le rapprochement avec "Tableau de Paris à cinq heures du matin" est plus net encore, jugez-en :
 
Tableau de Paris à cinq heures du matin
 
L'ombre s'évapore,
Et déjà l'aurore
De' ses rayons dore
Les toits d'alentour
[...]
 Bonne pensée du matin
 
A quatre heures du matin, l'été,
Le sommeil d'amour dure encore.
Sous les bosquets l'aube évapore
    L'odeur du soir fêté.
 On ne peut pas parler de plagiat vu la manière qu'a Rimbaud d'exécuter ses reprises, mais il ne fait aucun doute que "A quatre heures du matin" reprend la fin du titre "à cinq heures du matin", tandis que la reprise de la rime en "-ore" des premiers vers de la chanson exhibe de manière ostentatoire la forme verbale "évapore". Nous pouvons aussi constater une description similaire : l'aurore fait s'évaporer l'ombre, l'aube évapore l'odeur restée du soir précédent.
Mon autre carte maîtresse, c'est d'avoir identifié des équivalents de "soleil des Hespérides" dans d'autres chansons populaires du dix-neuvième siècle, notamment un "printemps des Hespérides" chez Méry. Pour les rimbaldiens, l'expression "Vers le soleil des Hespérides" passe pour une création érudite, mais tarabiscotée, du bon latiniste qu'était Rimbaud.
L'article d'Yves Reboul a été publié dans un numéro spécial Rimbaud qu'il dirigeait de la revue toulousaine Littératures. il a été repris, tel quel si je ne m'abuse, encore qu'il y avait eu un problème de coquille dans la revue, dans le recueil d'études qu'il a publiées sous le titre Rimbaud dans son temps en 2009 aux Editions Classiques Garnier, et c'est le chapitre de cet ouvrage que je consulte présentement (pages 289 à 308).
Le titre du chapitre est "Bonne pensée du matin au pied de la lettre". L'introduction témoigne d'une orientation critique : la critique rimbaldienne a été grevée par ce qu'elle pensait comprendre du projet poétique de Rimbaud qu'elle baptisait "voyance" par déformation de son emploi du mot "voyant". Je n'ai pas compris pourquoi Reboul considère que les mythes initiaux sur Rimbaud étaient déjà en place quand le poème a été publié pour la première fois, ce poème faisant d'ailleurs partie des poèmes mis en avant dans "Alchimie du verbe". Le poème semble être passé inaperçu, écrit-il. Soit ! Dans sa sous-partie "Traditions critiques", le critique rappelle que le poème était souvent commenté comme un exemple de formulation de l'indicible et il reproche à Suzanne Bernard d'avoir consacré cela en faisant un rapprochement avec la lettre de "Jumphe" 1872 à Delahaye. Reboul considère que ce rapprochement a leurré les rimbaldiens et qu'il a été décevant quant à l'éclairage qu'on en espérait pour une meilleure compréhension du poème. Je ne suis pas d'accord avec cette fin de non-recevoir.
En effet, déjà en 1870, Rimbaud a écrit dans une lettre du 25 août à Izambard un récit en prose qu'il est naturel de rapprocher du développement du poème "A la Musique", sauf que le développement parle clairement de la guerre franco-prussienne, ce qui n'était pas le cas du poème "A la Musique". Si Rimbaud éprouve le besoin de reprendre le développement de ce poème en l'appliquant à l'actualité, c'est l'indice que le poème ne contenait pas cette référence à la guerre en cours, et ce qui est normal si le poème "A la Musique" à cause de la mention "jeudis soirs" se réfère à des soirées de juin où les gens ne peuvent pas anticiper une succession rapide d'événements qui a surpris tout le monde en juillet. Dans le cas de "Bonne pensée du matin" et de la lettre de "Jumphe" à Delahaye, nous avons un phénomène équivalent. La lettre est postérieure au poème et c'est elle qui quelque part s'en inspire. Le poème "Bonne pensée du matin" est daté du mois de mai, ce que tend à confirmer le cheminement du plus ancien manuscrit connu passé entre les mains de Forain et Millanvoye. On comprend assez clairement que les manuscrits ont été remis à Forain en mai ou juin 1872 même. Je n'entre pas ici dans les détails. La lettre de "Jumphe" date du mois suivant, "jumphe" étant la déformation de juin.
Il n'y a aucune raison de superposer la lettre et le poème pour leur attribuer le même discours. En revanche, la lettre confirme une articulation thématique qui est chère à Rimbaud à l'époque et lui donne du contexte. Rimbaud composait alors souvent la nuit et quand l'aube apparaissait il vivait cela avec une sensation d'émerveillement qui, visiblement, le réconcilie avec le monde. Rimbaud parle aussi d'une soif d'alcool. La lettre à Delahaye est très précise et il faut se concentrer sur le paragraphe où il explique dans son argot que maintenant c'est la nuit qu'il "travaince". Il compose de la poésie de "minuit à cinq du matin", cinq heures du matin étant l'heure citée précisément par le poème de Désaugiers soit dit en passant. Rimbaud rappelle ensuite dans ce même paragraphe que sa belle vision de l'aube, particulièrement précoce (trois heures du matin), il l'a eue dans la mansarde qu'il occupait en mai. Il s'agissait d'un hôtel à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de l'actuel bout rallongé de la rue de Vaugirard qui rejoint le boulevard Saint-Michel, l'hôtel où résidait Rimbaud en mai 1872 était à l'emplacement d'un actuel hôtel de luxe à partir de certaines chambres duquel on peut voir à travers les fenêtres du lycée Saint-Louis de l'autre côté de la rue. Et Rimbaud décrit non le "sommeil d'amour" qui dure encore, mais les "dortoirs du lycée, absolument sourds". Et Rimbaud précise alors le début d'activité précoce de la ville : "Et déjà, le bruit saccadé, sonore, délicieux des tombereaux sur les boulevards." Cette contemplation se joue en gros jusqu'à cinq heures, ce qui inclut "quatre heures du matin", puisqu'à partir de cinq heures Rimbaud va chercher le pain. Et à ce moment-là, les "ouvriers sont en marche partout". Il solennise même l'instant : "c'est l'heure". Et, par contraste, Rimbaud explique que pour lui c'est "l'heure de se soûler". Et parlant du soleil qui fait sortir les cloportes à sept heures du matin quand il se couche, Rimbaud ajoute encore qu'il identifie ce moment à "un premier matin en été", alors que nous sommes à peu près au milieu du printemps, sinon aux deux tiers, en mai.
Les correspondances avec le poème "Bonne pensée du matin" sont bien macroscopique. Le mot "ouvriers" est commun aux deux textes. Nous avons le cadre, l'heure, le motif de l'aube. Nous avons le désir bachique dans les deux cas. Dans le poème, le voeu est pour les ouvriers. Dans les deux cas, nous avons l'idée d'une activité précoce avec le recours au même adverbe "déjà" : "Et déjà le bruit saccadé, sonore, délicieux, des tombereaux..." J'ajoute que "sonore" véhicule l'idée de la rime initiale en "-ore" précisément reprise à Désaugiers et que l'adjectif "délicieux" qui suit est du coup la reprise sensible de son emploi hérité des "éclairs délicieux" de Desbordes-Valmore" dans l'expression "corbeaux délicieux" commune aux poèmes "Les Corbeaux" et "La Rivière de Cassis". Le poème "La Rivière de Cassis" fait partie de l'ensemble restreint de poèmes datés de mai 1872 remis à Forain avec "Larme" et "Comédie de la soif". Le poème "Les Corbeaux" a une conception symétrique si on le compare à "Bonne pensée du matin", cadre initial avec opposition de l'aube et du froid, prière finale envers des délaissés qui s'articule sur une  opposition à des "favorisés". Avec autant d'éléments, difficile de ne pas prendre au sérieux l'écho de la lettre à Delahaye où Rimbaud vante une émotion sincère. Je refuse donc de suivre Reboul dans son rejet du document épistolaire.
Que la lettre ne puisse éclairer les visées de sens plus précises de "Bonne pensée du matin" ne justifie pas de l'écarter. Or, Reboul oppose les tentatives de lecture du poème entre ceux qui voient une expression de l'indicible et ceux qui pensent que le poème a une charge socio-politique, et Reboul épingle le cas de Brunel qui louvoie entre ces deux lectures considérées comme contradictoires. Mais je ne suis pas convaincu par cette opposition. La lettre n'est pas un témoignage à mettre exclusivement au compte de lectures évanescentes du poème. En revanche, cette lettre va entrer en tension avec les lectures politiques du poème qui n'attribuent à Rimbaud que des intentions ironiques, sarcastiques.
J'ajoute que "Bonne pensée du matin" offre un haut degré de coïncidence avec le poème "Aube" également. Le poème "Aube" évoque bien sûr le même moment, la première heure du matin, et "Bonne pensée du matin" comme "Aube" se terminent sur l'évocation d'un "midi" ultérieur.
Reboul passe ensuite à un long développement, parfois répétitif, sur la signification ironique qu'il prête au mot "charmants" à la rime. Le critique reconnaît que le mot "charmant" peut avoir des emplois intensifs sous la plume de Rimbaud ("Soeurs de charité", "Déserts de l'amour", "Mains de Jeanne-Marie", etc.), et même un emploi mignard dans "Roman", mais Rimbaud emploie aussi souvent ce mot dans une visée de dédain satirique (Un coeur sous une soutane, passage sur Musset de la lettre à Demeny, etc.). Il pense cela aussi d'un emploi dans les proses parodiant l'Evangile, même si cela demande à être étayé. Et à partir de l'emploi de la majuscule au nom "Ouvriers" Reboul présuppose une tension : ces "ouvriers" sont les sujets non rebelles d'un roi de Babylone, donc la majesté de la majuscule est ironique. Reboul va jusqu'à exploiter la lacune de virgule du manuscrit pour proposer une deuxième lecture grammaticale où "charmants" pourrait qualifier "sujets" : "charmants sujets d'un roi de Babylone" ce qui renforcerait inévitablement l'ironie qu'il prête à cet adjectif, sauf que cette seconde lecture grammaticale est irrecevable. On sait que Rimbaud est désinvolte et néglige la ponctuation nécessaire en fin de vers parfois, absence de point ou de virgule. Il est évident que "charmants" qualifie "Ouvriers". L'élément qui reste de la thèse de lecture de Reboul, c'est la majuscule à "Ouvriers", c'est le seul argument qui permet d'envisager une lecture avec du gros sel de l'adjectif "charmants", le seul !
Je passe sur d'autres parties du commentaire. Il va de soi que comme Reboul j'identifie Babylone symboliquement à une ville de Paris vue négativement. Je suis évidemment favorable à une lecture contextuelle où les travailleurs créent les maisons des riches à l'ouest de la ville. C'est clairement en phase avec ce que dit le poème. Je suis plus réservé quant au calembour non formulé par le poème entre Nabuchodonosor roi de Babylone et Napoléon. La chanson de Désaugiers a été écrit au moment du Premier Empire, mais en mai 1872 Napoléon III n'est plus au pouvoir. Autant j'ai du mal à comprendre pourquoi la mention "caporal" dans un dizain zutique de Rimbaud n'est pas rapportée au mythe impérial par les rimbaldiens qui avec Ascione pensent au duc d'Aumale, autant ici je préfère me méfier d'une lecture référentielle simple de "roi de Babylone". Quant au mot "Hespérides", Reboul le traite comme un apport du latiniste Rimbaud et fouille les textes antiques. On arrive à la conclusion sensible que c'est une mention paradoxale d'une région de soleil couchant pour une description de l'aube.
La lecture d'ensemble de Reboul présuppose une énonciation ironique où le poète ferait semblant de souhaiter à des ouvriers compromis de boire de l'eau-de-vie, et cette ironie aurait un deuxième plan de compréhension dans la mesure où ce que Rimbaud souhaite à ses ouvriers soumis n'est pas près d'arriver. Le problème, c'est que la lecture est plus plaqué sur les vers que tiré des enseignements du texte. Et on arrive au fameux "bain dans la mer, à midi" où pour moi Reboul s'en sort par une pirouette. Il opte pour une signification littérale : les riches peuvent à l'époque jouir des bains dans la mer, ce qui n'est pas le cas des ouvriers, sauf que pour aller à la mer il faut sortir de Paris et accompagner la Seine jusqu'à son estuaire par exemple. Ce n'est pas du tout ce que développe le poème. Le poème parle clairement d'une possibilité d'un bain dans la mer huit heures plus tard. Et il n'est pas question d'un déplacement, mais d'une attente. Je considère à cette aune que la lecture ironique proposée par Reboul n'est pas satisfaisante. Ce "bain dans la mer, à midi" entre d'ailleurs en résonance avec le bain dans la mer du "Bateau ivre", et nous avons les deux motifs du bain et de l'ivresse dans les deux poèmes. La mer serait-elle le bleu d'un ciel ensoleillé estival ? Ou bien la mer pouvant être une métaphore du peuple, faut-il penser à l'écoulement de la foule comme un fleuve ? A quatre heures du matin, il n'y a pas encore de bain de foule pour ces ouvriers, pourrait-on dire ! Est-ce que pour un ouvrier qui commence à travailler à quatre heures du matin, midi a une signification sociologique particulière ?
Je ne crois pas du tout qu'il soit écrit par Rimbaud que les bains de mer les ouvriers peuvent s'asseoir dessus. Et du coup, la lecture satirique reste complètement à étayer. Il y a bien sûr la réalité des "faux cieux" pour les riches, mais l'ironie envers les ouvriers elle n'a pas été démontrée par l'étude de Reboul. Il y a une hypothèse qui utilise quelques indices, mais ça ne va pas plus loin.

dimanche 4 octobre 2026

Mérat, Vers pour les lieux et autres idées

Je faisais remarquer dans l'un de mes derniers articles des coïncidences troublantes. En principe, lorsqu'il compose ses contributions zutique en octobre et novembre 1871, Rimbaud ne peut connaître d'Albert Mérat que les recueils suivants : Les Chimères, L'Idole et Les Villes de marbre (publié en 1869 et auquel il faut ajouter des inédits parus dans la presse), ainsi que les poèmes publiés dans les deux premiers Parnasse contemporain et le volume collectif Sonnets et eaux-fortes, ainsi que les ouvrages cosignés avec Léon Valade. Il y a le recueil Avril, mai, juin publié initialement sans nom d'auteur, mais des quatrièmes de couverture de Lemerre annonce sa réédition (et peu importe ici que l'annonce ait été suivie d'effet) sous les noms de Valade et Mérat, il y a aussi la traduction de l'Intermezzo d'Henri Heine, et de mémoire il y a un deuxième livre de traductions de poésies d'Henri Heine.
Rimbaud n'est pas censé connaître les recueils publiés en 1872 et 1873, à savoir Les Souvenirs et L'Adieu. Pourtant, le recueil L'Adieu n'est composé que de poèmes en trois quatrains, ce qui fait penser à "Vu à Rome", tandis que quelques poèmes du recueils Les Souvenirs semblent des sources d'inspiration évidentes de vers du "Bateau ivre" ou même du "Sonnet du Trou du Cul", et je pense bien sûr au rejet à la césure de l'adjectif "matériel". Il me semble assez clair que Rimbaud a lu très tôt des poèmes inédits du recueil Les Souvenirs, puisque la transcription du "Sonnet du Trou du Cul" est au début de l'Album zutique et impose l'idée d'une composition antérieure à la mi-octobre 1871 à tout le moins.
Les petits malins peuvent être tentés de balayer ces rapprochements d'un revers de la main, même si pour le rejet de l'adjectif "matériel" leur dédain sera difficile à suivre. Mais ce n'est pas tout. En lisant le recueil Les Souvenirs, j'ai été frappé par le nombre élevé de vers où il se trouve les mots "charmants", "charmé" et "embaumé" à la rime. J'avais en tête la réflexion d'Yves Reboul dont la logique m'échappe qui veut que "charmé" et "charmants" soit des traits d'ironie satirique dans "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin", sachant que "charmé" et "charmants" à la rime dans "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" sont deux seulement des nombreux points de comparaison entre les deux poèmes. J'avais ça en tête et tout d'un coup en lisant le recueil de 1872 j'ai été frappé de cette abondance de rimes sur ces mots, abondance que je ne retrouve ni dans ses Chimères, ni dans son Idole, même si j'y trouve des mots de la famille de "charmant" et "embaumé".
Voici un petit relevé dans Les Souvenirs :
 
L'enfant épanouit son corps frêle et charmant. (vers 4, fin de quatrain, "Henriettik")
C'est ici-bas que sont les paradis charmants ? (vers 9, attaque de premier tercet, "La Lande")
Note : le poème suivant "La Bénédiction de la haie" commence par une conjonction temporelle de simultanéité comme "Le Bateau ivre" : "Pendant que..." et le premier quatrain fournit à la rime "précieux", avec une relique de bigots : "os précieux".
Du bois où sourdement court la sève embaumée. (vers 4, fin de premier quatrain, "A la nuit")
Bien que l'âge ait passé des vieux mythes charmants (vers 9, attaque de premier tercet, "Les Vagues")
Note : le sonnet "Les Vagues" est intéressant à d'autres égards, il parle de la naissance de Vénus parmi les vagues, et il se termine par un autre vers qu'il n'est pas difficile de mettre en résonance avec ce que l'homme a cru voir dans "Le Bateau ivre" ou avec le dernier vers de "Voyelles" : "Si dans cet autre ciel on ne verrait pas Dieu."
 Note : la section "Hors des murs" m'a déjà intrigué pour plusieurs vers à rapprocher du "Bateau ivre" ou pour certains profils de thèmes à rapprocher du même morceau rimbaldien, mais le sonnet "Le Grand arbre" a un premier tercet qui contient non seulement le rejet à la césure de "matériel" que, selon toute vraisemblance, Rimbaud reprend dans le premier tercet du "Sonnet du Trou du Cul", mais le premier mot à la rime est précisément le pluriel "amants", celui qui rime avec "charmants" dans "Bonne pensée du matin". Et notez que la fin du sonnet de Mérat contient bien la mention "attend" qui répond au "En attendant" de Rimbaud, tandis que le vers "la fermentation violente des sèves" n'est pas sans correspondance non seulement avec des vers précis du "Bateau ivre", mais du coup avec l'idée du "bain dans la mer, à midi" justement.
Merci, tu m'as rendu les caprices charmants (, vers 10, milieu de premier tercet, "La Lettre")
Le mot court en riant sur la lèvre embaumée ; (vers 13, milieu de second tercet, "L'Heure")
Note : le dernier vers du poème "Etoiles" est encore une fois à rapprocher du dernier de "Voyelles" : "Suivant l'éclosion (...) Des étoiles, j'ai pu reconnaître ses yeux."
Dans le cadre naïf d'un ovale charmant (vers 7, second quatrain, "L'Image")
Je relève aussi le rejet pour les deux premiers vers du poème "L'Adieu" (ne pas confondre avec le recueil de ce titre) :
 
Quand elle part, sa grâce invente des retours
Charmants [...] 
Le dernier vers de ce sonnet "L'Adieu" est encore une fois apte à un rapprochement avec la chute de "Voyelles" : "Et la lumière bleue et douce de ses yeux."
 Note : le poème "Les Bœufs" me fait esquisser un rapprochement avec "Les Douaniers" à cause de son premier vers : "Des larges prés ayant le flot bleu pour frontière", ce que peut compléter la mention "mufle" : "La salive leur pend au mufle en filets blancs".
Il y a trois mentions à la rime de l'adjectif "charmant" au singulier dans le recueil L'Idole et "embaumées" est le premier mot à la rime du "Sonnet du nez".
Dans Les Chimères, il y a aussi un rejet entre deux vers : "voyages / Charmants" et des mentions de "charmant(s)" à la rime à au moins trois reprises, mais dans des vers courts, des octosyllabes.
La lecture de poésies de Mérat dont pas mal d'inédits a-t-elle pu jouer sur Rimbaud ? Pour l'instant, je ne tire aucune conclusion. Je vais vérifier si ces mots à la rime étaient particulièrement présents dans les lectures que Rimbaud a pu faire au début de 1872.
Pour "bleuités" et "bleuisons", j'ai remarqué que Mérat affectionne la mention du "bleu" et même le verbe "bleuir", mais je dois retrouver les vers à citer.
 
Il va de soi que pour "Le Bateau ivre", les vers sources de Mérat sont de l'ordre du repoussoir. Mais dans l'absolu il faut inspecter toutes les possibilités d'influence sur Rimbaud, si minimes soient-elles de prime abord.
Ensuite, une autre idée m'a frappé. Je suis tombé tout à l'heure sur un recueil tardif de Mérat que je ne connaissais pas et qui date du vingtième siècle : Quelques Pages avant le Livre / Pour les lettres - Autres vers oubliés / Epigrammes. La section "Pour les lettres" est introduite par un dizain à la manière de Coppée et on a droit à deux autres dizains de ce genre dans les épigrammes. Mérat n'en fait pas un argument parodique contre Coppée toutefois. Au contraire, il lui ressemble. Le dizain qui ouvre "Pour les lettres" n'est pas le mieux tourné, mais il a une idée forte, je peux en recommander la lecture en passant. Toujours dans "Pour les lettres", dans la partie "Pour finir", il y a un autre dizain à la Coppée avec l'hémistiche "ainsi que je le dois" qui prouve la filiation à l'auteur de Fais ce que dois. Puis dans "Autres vers oubliés", il y a le dizain persifleur : "Après la lecture d'un humoriste". Mais, dans cette nouvelle section "Autres vers oubliés", ce qui m'a tout de suite frappé, c'est l'abondant recours au poème quatrain dans les vers de circonstance de Mérat. Il s'agit de poèmes visiblement trop tardifs, mais ils sont révélateurs d'une pratique mératienne. Or, je rappelle que le titre "Vers pour les lieux" réunit deux quatrains obscènes de Rimbaud qui sont faussement attribués à Albert Mérat justement ! La section "Epigrammes" est composé exclusivement de quatrains dont certains adressés à Charles Cros ou aux parnassiens et je ne peux m'empêcher de penser à Rimbaud en lisant celui-ci qui il faut le dire n'est pas du tout bien tourné :
 
A UN
qui s'était permis de m'adresser quelques quatrains pour railler.
 
C'est toi, le malheureux qui suas tant pour moi
A faire trois quatrains sombrement imbéciles ;
Tu vois bien que ces jeux ne sont pas difficiles,
A condition d'être autre chose que toi.
 Le dernier vers tient difficilement debout malheureusement. Je cite aussi celui-ci avec des symétries qui font un peu penser à celles de "L'Etoile a pleuré rose..." même si les deux poèmes n'ont rien à voir et puis il y a un "comme un" devant la césure au premier vers :
 
 A un front
 
Le front trop grand comme un local abandonné,
Un terrain sans gazon, comme qui dirait vague,
Un caillou blanc et sourd aux chansons de la vague,
Un espace sans borne et cependant borné.
 Je vous laisse aller lire l'entorse à la césure du quatrain "A un mauvais auteur"...
 On se demande si on ne pourrait pas retrouver dans les papiers personnels de Mérat soit un quatrain contre Rimbaud, soit un quatrain à la source des deux de "Vers pour les lieux".

De "je est un autre" à "posséder la vérité dans une âme et un corps" : une critique de Descartes ?

J'ai cette idée d'article depuis quelque temps déjà, mais je viens de voir qu'est annoncé un livre d'analyses de poèmes de Rimbaud aux Editions Classiques Garnier qui s'intitule : Réinventer le je (Rimbaud en 1872). Je ne connais pas l'auteur, Wi-hyojeong. La "présentation" sur le site de l'éditeur me fait quelque peu tiquer, puisqu'il est affirmé que l'année 1872 doit révéler une transition allant de la poésie objective de 1871 à un récit "délibérément subjectif" : Une saison en enfer. Je viens également de survoler rapidement la notice à la phrase "Je est un autre" dans le Dictionnaire Rimbaud du même éditeur. Cette notice a été confiée à Samia Kassab-Charfi et je la trouve d'autant plus dérisoire qu'il n'y a pas la moindre mention de Descartes. Pourtant, dans l'une des deux lettres qui contient précisément ce slogan "Je est un autre", il y a une claire allusion à Descartes : "Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini !, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !"
Le propos de Rimbaud ne se limite sans doute pas à Descartes, mais il l'englobe nécessairement. Et la formule "on me pense" est clairement un indice du désaccord fondamental de Rimbaud avec le "cogito ergo sum" : "Je pense donc je suis."
Descartes refait plusieurs fois son récit du cogito, mais puisque Rimbaud développe précisément l'idée d'une méthode, pourquoi ne pas s'intéresser au Discours de la méthode lui-même. Voici l'extrait qui peut nous éclairer sur la réplique de Rimbaud :
 
   Je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fasse quelque chose ; et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne pouvaient l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
   Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas pour cela que je n'étais point, et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais, au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été, je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lien ni ne dépend d'aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est.
 
 Impressionné par cette découverte, qu'elle soit de lui ou de saint-Augustin, Descartes commet de graves erreurs dans ses conclusions. Certes, il découvre qu'on ne peut pas douter de sa propre existence, mais il confond les plans, il confond l'évidence de son existence avec l'évidence d'être une âme, d'être une "substance pensante". Et il précise que cette "substance pensante" ne doit rien au corps. En fait, il a beau faire la belle mise au point qu'on ne peut douter de sa propre existence, il n'a en aucun cas d'argument solide pour soutenir qu'il a découvert un "je" qui n'est qu'un exercice de la pensée, pour soutenir qu'il est une "âme" distincte de son corps. L'évidence qu'il découvre, c'est celle de son existence, mais l'existence c'est une connexion entre un soi mystérieux et un monde tout aussi mystérieux. Il découvre le point de connexion qui pour lui personnellement est évident, mais il ne découvre pas quel moi il est. Et tout ce qu'il dit sur la séparation de son âme et de son corps n'est que du vent. A qui fera-t-on croire que les humeurs du corps ne participent pas à l'élaboration de nos pensées ? La bonne humeur et la mauvaise humeur, par exemple, ça ne compte pas dans le tour que prennent nos réflexions ? Et en considérant que son âme comme substance pensante n'est pas assujettie au corps, Descartes devient une cible évidente de la saillie de Rimbaud : "en s'en clamant les auteurs", puisque Descartes nie les surdéterminations de la pensée qui peuvent d'ailleurs être d'ordres variés. L'idée de vérité à laquelle Descartes prétend parvenir est faussée dès la synthèse qu'il tire de l'expérience du "cogito ergo sum", et c'est à l'évidence là que s'engouffre Rimbaud avec le paradoxe du "Je est un autre", puisqu'il dément la transparence de la "substance pensante" selon Descartes. Rimbaud réintroduit du coup le rapport au corps, et aussi le rapport à la Nature, au monde solaire, au monde végétal qui nous est plus intime que nous ne voulons le croire. Cette expérience d'intimité au monde, Rimbaud la vit déjà dans ses poèmes de 1870. Avec l'actualité politique, elle laisse parfois la place à des poésies qui sont plus ancrées dans le monde des miroirs humains, mais en 1872 Verlaine fait remarquer que Rimbaud, faux-naïf pourtant, vira dans l'exprès trop simple, et justement il s'agit souvent de connexions premières à la réalité du monde qui nous entoure, et cela est pensé sur un mode de rapport objectif au monde qui n'est pas cartésien justement, puisque Rimbaud n'a pas répudié le "Je est un autre" en 1872. Et dans Une saison en enfer, Rimbaud fait le deuil de ses illusions sur ses pouvoirs créateurs, mais le "Je est un autre" n'est pas répudié pourtant : "il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps", autrement dit la vérité inébranlable n'est pas que l'affaire de l'âme. CQFD, mais pas SPQR.

vendredi 2 octobre 2026

Alchimie du verbe : prière de lire Voyelles, Bonne pensée du matin, Les Corbeaux, etc.

 Il paraît que seul Baudelaire a donné auparavant un exemple de construction grammaticale sur le modèle du titre "Alchimie du verbe", il s'agirait du titre "Alchimie de la douleur". Je ne sais plus où j'ai lu cette information, ni de quel rimbaldien cela provient, et je ne sais pas si c'est vrai. Le sonnet de Baudelaire exprime surtout qu'en visant l'or le poète sombre dans le surcroît de douleur. Normalement, le mot "Alchimie" s'emploie sans complément pour en délimiter la portée, l'alchimie n'est qu'elle-même, elle ne se décline pas. Baudelaire crée une déclinaison dans la mesure où il parle d'une alchimie inversée : au lieu de créer de l'or, le poète crée de la douleur, et si l'or et la douleur ne sont pas sur le même plan, le sonnet fournit l'énumération qui permet de les opposer : le poète change l'or en fer et le paradis en enfer, donc l'or est du côté du paradisiaque et face à cela le fer est une blessure infernale, et évidemment le fer, l'enfer sont des éléments de la douleur face à l'or et au paradis qui sont supposés rendre heureux. Le système de Baudelaire se complexifie un peu dans le dernier tercet, puisque l'idée de sa mauvaise alchimie c'est que la douleur vient surprendre le poète quand il croit atteindre au bonheur. Il poursuit les célestes rivages et aperçoit soudain un "cadavre cher" qui précisément le désenchante. L'effet est d'autant plus atroce.
Le titre "Alchimie du verbe" joue sur l'idée que l'alchimie a une délimitation. L'alchimie au sens strict, c'est la prétendue science de la transmutation des métaux, et l'or est mis au sommet des métaux. Et l'alchimie est aussi la prétendue science qui permet d'atteindre à une vie plus longue. Il s'agit donc dans les deux cas d'un principe de sublimation sur la foi d'une certaine conception du réel. L'alchimie du verbe doit donc se comprendre, par analogie avec la transmutation des métaux, comme le pouvoir de sublimer la parole, mais il faut prêter attention à l'idée de Rimbaud qui est de sublimer non la production humaine de la parole qui est une création seconde, dérivée, mais il s'agit de sublimer la parole du réel lui-même à travers la production d'un discours humain. C'est le verbe de la réalité que la poésie doit sublimer. Et cette sublimation peut être comparée à de l'or à proportion de ce qu'elle dégage d'idée de vie. Il y a dans la poésie de Rimbaud une équation entre le verbe et la vie sur le modèle de la formule johannique : "Au commencement était le verbe."
Au début de "Alchimie du verbe", après quelques premiers alinéas qui ont leur importance, Rimbaud nous parle directement des poèmes qu'il a créés. Il évoque le sonnet "Voyelles" qui devient ainsi le premier poème appartenant clairement à l'histoire de la folie de l'alchimie du verbe, et le titre du poème est précisément une métaphore du verbe appliqué au réel : "Voyelles", puisque les voyelles font par essence partie du langage et Rimbaud va énumérer en tant qu'exemples de voyelles des visions qui sont extraites de la réalité.
Une fois que je vous ai dit ça, je voudrais maintenant attirer votre attention sur les deux premiers vers et opérer une mise en garde. Dans sa lettre "du voyant" du 15 mai 1871, Rimbaud écrit que quelqu'un se mettrait à penser sur la lettre A ruerait vite dans la folie. Et dans "Alchimie du verbe", le poète explique qu'il a inventé la couleur des voyelles et il fournit sa liste.
Ces deux éléments peuvent vous piéger quant à la lecture de "Voyelles". Dans la copie de "Voyelles" par Verlaine, les cinq associations du premier vers sont fragmentés par la ponctuation : "A, noir", etc., mais dans la copie autographe et dans la version publiée dans Les Poètes maudits, Rimbaud a évité ce découpage par la ponctuation, ce qui fait un résultat plus intéressant pour son propos. Citons les deux vers du résultat final :
 
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
[...]
Rimbaud ne s'adresse pas aux cinq voyelles AEIOU, il s'adresse à un système très précis où l'idée d'un tout de l'alpha à l'oméga est déjà orchestré vu l'emplacement final du O, mais cela concerne aussi le manuscrit de la main de Verlaine, mais ici Rimbaud ne s'adresse pas aux cinq voyelles simples non plus, il s'adresse immédiatement à la corrélation "A noir", à la corrélation "E blanc", et ainsi de suite. Il faut parler de "voyelles-couleurs", et il faut comprendre que le "noir" est un A, que le bleu est un O, autrement dit que ce qu'on voit, et cela passe nécessairement par des couleurs, est un langage articulé. Et les naissances latentes ne viennent qu'ensuite. Le "A noir" n'est pas une naissance latente, il est à la source, un principe fondamental. Il devrait être évident pour tous que Rimbaud crée un système sur la base de connaissances scientifiques relativement récentes à son époque, de connaissances qui concerne l'optique en particulier, puisque nous avons l'opposition du blanc et du noir, suivie de la trichromie rouge-vert-bleu avec la concurrence bleu-violet clairement définie par Helmholtz à l'époque.
Il est clair que ce que nous voyons est pensé par Rimbaud comme une vie qui nous parle. Et le sonnet va sublimer ce rapport à la parole du monde. Rimbaud a joué à faire écho aux propos de certains poètes, le mot "latentes" à la rime vient d'un emploi dans le recueil Les Renaissances d'Armand Silvestre, tandis que "ombelles" vient d'un poème d'émerveillement devant le monde au début des Contemplations. Rimbaud reprend la rime entière à ce poème hugolien : "belle"/"ombelle". Le "Suprême Clairon" est l'inversion de l'expression "suprême clairon" que Victor Hugo emploie dans "Eviradnus", mais surtout dans le poème final du même recueil de 1859 "La Trompette du jugement". Ces liens intertextuels permettent des mises en perspective et je tiens beaucoup, face à l'exclusivité de la référence à Baudelaire que maintiennent de nombreux rimbaldiens, à bien faire entrer dans les résonances les poésies de Victor Hugo, poète majeur tout comme Baudelaire, mais aussi les poésies d'Armand Silvestre, parce que ce lien à un poète secondaire, mais archétype romantico-parnassien, a du sens.
Ajoutons quelques remarques. Notez que pour la première image le A noir est précisé comme velu et éclatant. C'est un mauvais réflexe de se replier immédiatement sur la couleur de la mouche. Dans "Golfes d'ombre", il n'y a pas que le mot "ombre". Dans le "E blanc", Rimbaud commet l'erreur courante de confondre la vapeur avec la couleur blanche, mais ce n'est pas très grave vu la logique qu'il suit puisqu'il parle aussi de "Lances des glaciers fiers", ce qui veut dire que Rimbaud passe du blanc qui compose les glaciers à l'élément que je dirai adjacent, puisqu'il parle des pointes montantes qui peuvent apparaître à la surface d'un glacier et cette pointe vient enrichir de sens la vision blanche du glacier en lui-même. J'ai même tendance à songer à un pic blanc montagneux en lisant cet hémistiche. Pour le I rouge, la colère et les ivresses pénitentes sont celles des lèvres belles. Le U vert est rappelons-le, le principe des cycles, il y a le cycle des marées, le cycle de la nature et la paix des fronts studieux s'explique par la confiance de participer à un cycle qui donc ne suppose pas une fin par la vieillesse. Et le O est clairement l'expression d'une transcendance.
Mais, au-delà de "Voyelles", plusieurs poèmes en vers nouvelle manière appartiennent aussi à la pratique de l'alchimie du verbe. La section de ce titre cite ou exhibe, pour éviter les équivoques sur le sens du verbe "citer", plusieurs poèmes :  "Larme", "Bonne pensée du matin", "Chanson de la plus haute Tour", "Fêtes de la faim", "Le Loup criait...", "L'Eternité" et "Ô saisons !..." Remarquons que sur le brouillon ce poème à insérer est intitulé "Bonheur" ce qui fait écho à ce que nous disions plus haut du poème "Alchimie de la douleur" de Baudelaire. Le brouillon permet d'allonger la liste avec les mentions de "Mémoire" et du poème inconnu ou à identifier "Confins du monde". Naturellement, on va penser que l'alchimie du verbe concerne tous les poèmes en vers nouvelle manière du printemps et de l'été 1872, mais comme "Voyelles" est au seuil de l'entreprise il faut songer que "Tête de faune" est déjà un poème en vers "nouvelle manière" et que le poème "Les Corbeaux" exprime une prière, tout comme "Bonne pensée du matin" par exemple. On sait par une lettre de Verlaine à Rimbaud qui nous est parvenue (plutôt qu'à Rimbaud ?) que Rimbaud veut écrire des sortes de prières en avril-mai 1872.
Et c'est à dessein que j'ai comparé "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin". En général, on privilégie le rapprochement entre "Les Corbeaux" et "La Rivière de Cassis" à cause du passage commun : "corbeaux délicieux", que je prétends inspiré des "éclairs délicieux" d'un quatrain de Marceline Desbordes-Valmore, mais le rapprochement entre "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" est éloquent.
Le poème publié dans La Renaissance littéraire et artistique est une intercession du poète auprès de Dieu, nommé "Seigneur". Le poème "Bonne pensée du matin" est une intercession du poète auprès de la déesse Vénus. Dans "Les Corbeaux", dans les troisième et quatrième quatrains, le poète oppose les morts d'avant-hier à ceux qui se réfugient "au fond des bois".  Dans "Bonne pensée du matin", le poète invite la Déesse à délaisser ceux qui ont bien profité du "soir fêté" pour s'intéresser à ceux qui travaillent dès quatre heures du matin et ne jouissent pas de la même façon de l'existence. Enfin, il faut comparer les attaques des deux poèmes. "Bonne pensée du matin" commence par poser le cadre auroral qui suppose un renouveau et la saison d'été, quand le poème "Les Corbeaux" commence par poser un cadre mortifère qui correspond à une fin et à la saison d'hiver, saison mentionnée plus loin dans le poème.
Et cette comparaison entre les débuts de poème étant faite, on peut remarquer que "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" font partie d'un ensemble de poèmes où les premiers vers exposent un cadre solennel dont tirer un enseignement : "Voyelles", "La Rivière de Cassis", "Tête de faune" et dans une certaine mesure "Bannières de mai". Il y a d'autres configurations, il y a d'autres poèmes qui décrivent des cadres comme "Mémoire", "Juillet" et "Jeune ménage", mais les poèmes que j'ai réunis ont un effet de loupe dans les premiers vers qui leur est propre.
Je tends à considérer ces poèmes comme un excellent ensemble repère pour approfondir l'idée de l'alchimie du verbe exprimée dans "Voyelles".
Or, dans "Bonne pensée du matin", il y a ce fameux vers : "Vers le soleil des Hespérides" qui semble doubler la référence au soleil de manière incongrue. Je tends à considérer ce vers comme l'expression du repoussoir face à la véritable alchimie solaire. Dans son analyse de "Bonne pensée du matin", Bernard Meyer, mais il n'est sans doute pas le seul à le faire, entend "désespoir" ou "désespéré" dans "soleil des Héspérides", mais je ne suis pas d'accord avec cette tentation d'y lire un calembour. D'une part, le calembour ne figure pas dans l'expression où on peut à peine lire "désepère", puisque cela est poursuivi par la rime en "-ides" qui montre que le calembour ne s'impose pas. D'autre part, la lecture phonétique "désespère" est intrinsèque à la diction "des Hespérides". On ne peut pas appeler calembour une expression qui ne peut pas être autre que ce qu'elle est. Si Rimbaud avait voulu nous y faire entendre un désespoir, il aurait dû mobiliser d'autres ressources de son poème pour nous en persuader. Je ne constate pas qu'il l'ait fait. En revanche, il faut partir en quête des modèles antérieurs à cette expression pour achever de nous persuader des significations que le poème semble naturellement véhiculer. Mon idée est tout de même qu'il y a un lien sensible aussi entre ce "soleil des Hespérides" inscrit du coup anormalement du côté du couchant quand la scène se déroule à quatre heures du matin au contraire et les lambris précieux pour rire sous de faux cieux.
Quant à "soir charmé" et "Ouvriers charmants", je suis loin de trouver l'ironie évidente pour ces deux mentions, je ne trouve pas non plus évident de considérer que le soir est "charmé" par les poètes qui après la défaite (celle contre la Prusse ou celle contre la Commune ?) se réfugieraient passivement dans la poésie bucolique au fond des bois. J'ai peut-être tort, mais j'ai du mal avec les lectures ironiques proposées de ces deux poèmes. Je trouve qu'elles ne vont pas de soi. Et j'ai deux autres lectures de ces deux poèmes pour l'instant.

Petite réaction rapide en lien avec l'article sur Rimbaud ivre sur "Rimbaud, l'Odyssée silencieuse"

 Sur son blog, Jacques Bienvenu a mis en ligne un article sur une publication d'actualité.
 
 
Déjà que je n'ai pas fait l'effort d'aller voir le film de Nolan au cinéma, je parie qu'il n'est pas terrible, je ne sais pas si je vais prendre la peine de me procurer le livre annoncé ici.
Sur son site Arthur Rimbaud le poète, Alain Bardel a mis également des liens en ce qui concerne cette actualité. Il annonce même l'avoir invité à la librairie Ombres blanches le 13 octobre pour une rencontre littéraire. Mais Bardel fournit en même temps un podcast où Mazurel parle de son livre, et un podcast sur un autre livre d'une certaine Alix Stéphan qui publie un livre intitulé Découvrir Rimbaud aux Editions sociales. Le podcast d'Alix Stéphan est en terrain marxiste, on y parle de Lénine. Je ne suis pas d'accord avec l'analyse marxiste de Rimbaud, je le pense plutôt libertaire et quarante-huitard. Mais j'ai trouvé qu'Alix Stéphan disait des choses précises. L'étrangeté pour moi, c'est qu'elle ne m'apprenait rien. J'ai bien aimé quand elle a comparé la fin de "Ophélie" avec le passage de la lettre du voyant où Rimbaud dit que si le voyant s'écroule il viendra d'autres horribles travailleurs prendre le flambeau là où le prédécesseur s'est affaissé, et elle dit que justement dans le dernier quatrain de "Ophélie" le poète prend le relais d'Ophélie. J'ai écouté l'ensemble du podcast d'Alix Stéphan, j'ai senti un discours mûri, ferme, précis, avec une vraie réflexion et des conclusions mûries, même si je n'apprenais rien et même si c'était un peu bizarre de l'écouter comme si les rimbaldiens n'existaient pas. Elles ne citent pas Murphy, Ascione, Claisse, etc., qui font déjà des lectures marxistes, ni Reboul qui fait des lectures non marxistes mais communardes de plusieurs poèmes, et ainsi de suite. Elle ne cite personne et ce qu'elle livre de ses lectures je n'iudentifie rien de neuf. Pourtant, elle m'a laissé une bonne impression. J'écouté le podcast de Mazurel, je n'ai pas eu cette même impression. Je veux bien que ce qui est neuf sur Java soit réservé pour le livre, mais je devrais au moins sentir une perspective dans un entretien qui vient après le livre.
Le slogan en bordereau du livre, c'est "L'année où le poète a disparu", mais après l'écoute du podcast, j'ai envie de dire "et alors ?"
Je ne sens pas qu'il y a une raison sérieuse de me reporter à ce livre.
Maintenant, il y a l'article du blog de Jacques Bienvenu. Il souligne pas mal de coquilles, une erreur sur un lieu, etc. Il cite aussi deux articles du blog Rimbaud ivre qu'on doit à Franck Delaunoy et qui ont été pris en compte dans le livre de Mazurel.
Si on laisse de côté le militantisme franc-maçon, j'ai deux avis distincts sur ces deux articles.
L'article "Rimbaud et la Commune" me semble problématique. On ne sait pas qui est ce Rimbaud remplaçant un chef de bataillon le 16 mai, le lendemain de la lettre du 15 mai à Demeny. Moi, je ne peux rien en faire de ce document.
L'article sur Félix l'Africain est en revanche d'un intérêt réel. Je ne dirais pas qu'il bouleverse la compréhension d'Une saison en enfer, mais il s'agit tout de même d'un cas exceptionnel où une donnée biographique intime éclaire le sens personnel de la confession de "Mauvais sang". En effet, quand on sait qui est Félix, le passage de "Mauvais sang" a un sens personnel intime : tout enfant, il admirait le forçat sur lequel se referme toujours le bagne. Cela n'exclut pas l'extension aux sources littéraires et cela ne se lire pas par baguette magique au thème du nègre qui suit bien évidemment.
Enfin, il est question dans le livre de Mazurel d'une méthode mélangeant la fiction et l'Histoire. Et là je tique ! On peut nourrir un roman d'une documentation historique serrée ou on peut raconter l'Histoire sous forme de roman, on peut aussi écrire une biographie de Rimbaud qui soit une fiction littéraire, mais je ne prends pas au sérieux l'idée que la fiction soit une méthode profitable au travail de l'historien.Poser des récits alternatifs, tout ça, c'est de l'Histoire à vol d'oiseau où on ne peut rien éprouver des détails loin au sol. La fiction permet de donner un emballage à l'Histoire, pas de faire de l'Histoire.