Dans l'absolu, il est impossible de déterminer qui utilise l'encre ou le crayon sur un manuscrit, sauf quand l'écriture même permet une discrimination de type graphologique, sauf dans les cas de superpositions de mentions datables ou impliquant l'auteur. Un fac-similé peut être produit justement par une personne unique qui va prendre en charge les écrits à l'encre et au crayon. Autrement dit, dire qu'une correction au crayon est l'affaire du poète ou d'un relecteur en vue d'éditer le manuscrit, c'est à la base affaire de conviction. Mais nous avons vu dans la première partie se dégager une considération systématique : toutes les corrections du texte des poèmes au crayon sont clairement pensées comme venant des relecteurs et protes de La Vogue ou de Vanier par tous les rimbaldiens, avec pour seule exception notable Brunel qui contredit ce faisant un principe qu'il est le plus insistant à mettre en avant, parce que le pléonasme "Aussitôt après que" le fâche avec Rimbaud. Même s'il hésite parfois au plan du discours analytique, Bardel rapporte systématiquement les corrections au crayon à l'éditeur et n'en tient pas compte dans son établissement des textes, sauf pour "ignorent" où justement Bardel semble ignorer que le texte a été retouché au crayon, puisqu'il n'en parle pas. Au demeurant, c'était la seule correction au crayon qui n'était pas indue ou plutôt qui était nécessaire.
Cette méthode de discrimination a permis un constat du côté d'une mise en ordre apporté par Rimbaud lui-même en ce qui concerne la série "Veillées", puisque le remaniement a été fait à l'encre ce qui est la marque exclusive de Rimbaud au plan de la transcription des poèmes et des titres ! Mais ce constat doit être séparé de la question de la pagination, ce qu'ont outrepassé dans leurs estimations critiques les tenants de la pagination autographe : Murphy, Bardel, Reboul et jadis Murat, lequel a renoncé.
Aussi incroyable que cela puisse sembler, les rimbaldiens et notamment les universitaires n'ont jamais établi une étude transversale de nombreux éléments des manuscrits, et en particulier au plan de tous les indices au crayon !
Il y a plusieurs interventions qui ne peuvent être imputables qu'aux éditeurs, une mention "cap 10" ou "cap 8" à côté d'un titre implique l'éditeur qui seul est apte à préciser les caractères d'imprimerie et les tailles de ceux-ci qui vont être employés pour l'édition, cette remarque vaut pour les noms des ouvriers-typographes et pour les revendications du nombre de lignes effectuées, nombre qui correspond non aux lignes manuscrites mais aux lignes de la plaque à imprimer. Cette remarque vaut encore pour le nom "Arthur Rimbaud" au bas de la page 9 de la série de 24 pages du dossier manuscrit des Illuminations, puisque cet emploi concerne le séquençage dont nous allons parler plus bas lors de la publication des poèmes par livraisons successives dans une revue en 1886. Cette remarque vaut pour la mention au crayon "Veillées" à côté du IV du texte sans titre : "Tu en es encore à la tentation d'Antoine [...]". On pourrait imaginer que Rimbaud ait lui-même renoncé à ce titre, mais Vanier ou un prote de La Vogue (hypothèse fragile d'un texte déjà préparé en 1886) ne pouvaient pas comprendre ce reniement. Si le titre n'est pas pris en compte, cela veut dire que Vanier savait pertinemment que ce titre au crayon était un essai de compensation d'un éditeur, voire de lui-même. Cela peut donner des idées pour revenir sur l'analyse des épreuves du poème "Paris se repeuple", notamment du vers avec la mention "suprême poésie", mais ce n'est pas le sujet ici.
Il y a un autre fait imputable aux éditeurs, les trois mentions du titre "Illuminations" sur le manuscrit autographe de "Promontoire". La Vogue avait recopié le poème sur une copie allographe en deux pages et c'est à son caractère de doublon qu'on doit les précisions à l'encre brune "A R" et tantôt au crayon puis à l'encre "Illuminations". La mention au crayon est proche de celle "Veillées" sur le manuscrit de "Jeunesse IV" et l'écriture oblique au haut du manuscrit est typique de chez Vanier comme l'attestent les épreuves connues de cet éditeur au-delà donc de notre dossier manuscrit. L'encre brune est aussi typique de chez Vanier qui l'emploie sur l'exemplaire annoté du Reliquaire conservé à Bruxelles. Rappelons qu'en 1875 Verlaine ne parle pas à Delahaye d'un recueil intitulé Illuminations, mais d'un ensemble de poèmes en prose, ce à quoi correspond plus précisément le dossier qui nous est parvenu. Le titre n'apparaît qu'en 1878. On ne peut exclure que Verlaine en ait eu en réalité connaissance en 1875, mais c'est aussi un indice que le titre ne figurait certainement pas comme ça bêtement en bas du manuscrit autographe de "Promontoire", et on peut plaider les coïncidences tant qu'on veut, mais de fait, il est écrit par exception à l'encre brune les initiales du poète, le titre du recueil à deux reprises et la page de l'édition de Vanier de 1892 où figure une version avec des "variantes" du poème en question. Donc il n'y a pas à tergiverser, rien n'est de Rimbaud dans ces lignes qui renvoient toutes à une seule personne, deux éventuellement pour l'intervention au crayon de toute façon allographe.
Il faut ajouter un cas singulier du côté des éditeurs. La série publiée par Vanier de "Fairy", "Guerre", "Génie", "Jeunesse" et "Solde" a été publiée avec des chiffres romains classant ces cinq titres l'un par rapport à l'autre. Ces chiffres romains figurent sur les manuscrits, mais il y a une anomalie de traitement par Vanier. Le "I" de "Fairy", celui à l'encre est coincé entre le titre et la première ligne du poème, et c'est le cas également d'un "III" à l'encre coincé entre le titre "Génie" et la première ligne du poème. En revanche, le "II" à l'encre de "Guerre" est placé très à gauche du titre du poème. Le "I" et le "III" ne peuvent pas être postérieurs à l'invention des poèmes, ils sont voulus par Rimbaud vu leur emplacement dont n'a pas tenu compte justement Vanier. Accessoirement, le "II" n'est pas aligné sur cette présentation. Or, dans son Rimbaud l'Obscur, Bardel précise que les "I" et "III", sous les titres "Fairy" et "Génie" ont été soulignés au crayon pour spécifier un report nécessaire, sous-entendu au-dessus des titres eux-mêmes vu ce qui a été exécuté. Il s'agit en tous cas à nouveau d'une intervention au crayon imputable aux seuls éditeurs. Encore une ! A cela s'ajoute un point que ne relève pas Bardel. Sur le manuscrit de "Fairy" un I au crayon est mis au-dessus du titre, alors qu'il fait du coup double emploi avec le "I" à l'encre. Mais, justement, Bardel précise que le "IV" à gauche du titre "Jeunesse" sur le modèle du "II" pour "Guerre" est écrit au crayon et le "V" est également transcrit au crayon au-dessus de "Solde".
En toute bonne logique, nous ne pouvons qu'en conclure que Vanier a eu entre les mains une série de trois poèmes : "Fairy", "Guerre" et "Génie" à côté d'une série de quatre poèmes elle coiffée d'un titre "Jeunesse" et à côté d'un poème isolé "Solde". Le manuscrit autographe de "Promontoire" non paginé est une preuve que "Solde" a pu arriver entre ses mains isolé et non paginé. Et vous comprenez désormais toute l'importance qu'il y a à préciser si "Jeunesse" est écrit au crayon ou non sur le manuscrit "Jeunesse I Dimanche". C'est capital, cela pourrait remettre en cause la conclusion suivante : Rimbaud n'écrit jamais au crayon sur ses manuscrit et c'est Vanier qui a ajouté "Jeunesse" et "Solde" à la série "Fairy", "Guerre" et "Génie" pour créer un tout exhaustif des proses inédites qu'il avait à publier. Et même si "Jeunesse" s'avérait écrit au crayon, il faudrait alors établir si l'écriture de ce seul mot est autographe ou non.
On est face à une coïncidence spectaculaire. Les chiffres romains ne correspondent pas à une pagination, ils classent cinq titres l'un par rapport à l'autre. Si cet acte a été entièrement commis par Rimbaud, il reste le cas isolé du manuscrit de "Promontoire", doublon d'un texte allographe déjà publié si on peut dire, et il faudrait croire que ce classement tout entier est le seul que Léo d'Orfer ait réussi à emporter après sa rupture avec la revue La Vogue, mais aussi que ce soit le seul ensemble dont la publication ait été retardé alors qu'il était le seul à offrir un classement imparable. Or, on le voit, tout cela ne parvient pas à amener à la conclusion inverse que les chiffres furent le seul fait de l'éditeur Vanier. Les chiffres I et III de "Fairy" et "Génie" posaient problème et paraissaient nécessairement autographe. On arrive à une conclusion nuancée imprévue. Vanier a allongé une série classée par Rimbaud, et en même temps on peut comprendre que la revue La Vogue ait été embarrassée : il y a deux séries en chiffres romains à classer, avec une possibilité d'interversion de "Jeunesse I Dimanche " et de "I Fairy" qui changeait beaucoup de choses si vous y réfléchissez. Il y avait une zone d'incertitudes en dépit du classement, ce qu'aggravait le fait que ces poèmes étaient sur des feuillets découpés et même redécoupés de nature variée. Le "IV" à côté de "Jeunesse" a pour conséquence d'éliminer l'essentiel des incertitudes de classement !
Certes, dans "Solde", il y a un rapprochement à faire avec "Jeunesse III Vingt ans" à cause des échos "voix" et "choeurs"/"chorales", mais cela peut relever d'une coïncidence. Cela donne un os à ronger aux partisans d'une numérotation entièrement conduite par Rimbaud, mais il faut pour cela accorder un étrange statut d'exception à un recours final au crayon, alors que partout ailleurs ils admettent que le crayon est l'indice d'une intervention des éditeurs. Il y a un système de l'excuse de la part des tenants de la pagination autographe qui n'est pas recevable.
Ajoutons que pour les poèmes en prose des livraisons 8 et 9 de la revue La Vogue la pagination a été faite par la revue La Vogue en incluant des poèmes en vers et en tenant compte précisément du séquençage des livraisons de la revue : séquençage des livraisons numéros 7, 8 et 9 si on inclut les poèmes en vers "nouvelle manière" de la livraison numéro 7. Murphy l'admet, et Bienvenu enfonce le clou, le manuscrit autographe de "Promontoire" n'est pas paginé, mais la copie allographe si, et "Scènes" porte la pagination 3 qui implique une référence aux deux pages numérotées de la copie allographe ! Cette partie du dossier n'a pas été paginée par Rimbaud, tandis que dans tous les cas le classement de titres par des chiffres romains et la numérotation de folios sont deux principes clairement distincts de classement des poèmes (si la pagination veut dire classement des poèmes eux-mêmes, ce qui n'est pas nécessairement le cas).
Les paginations au crayon vont bien sûr de pair avec les autres mentions au crayon qu'on peut embrasser du regard comme "cap 10", etc. Bardel n'a de cesse de vanter une édition fac-similaire non toilettée, sauf que dans son discours analytique il ne prend jamais en considération le regard d'ensemble sur les éléments non toilettés !
Passons au dossier de 24 pages.
Il coïncide lui aussi avec la publication en livraisons. Les vingt-quatre pages ne correspondent pas à une, mais à deux livraisons, telle est la grande différence. Cela coïncide à la fois avec l'arrivée de Fénéon et quelque peu le départ de Léo d'Orfer qui a récupéré le manuscrit autographe de "Promontoire" une fois sa copie allographe établie qui a été utilisé pour la livraison numéro 8.
Il y a donc eu un léger changement dans la façon de paginer, mais le séquençage en fonction des livraisons apparaît à tout le moins pour la fin de la page 24 qui coïncide avec la fin de la publication de poèmes de Rimbaud de la livraison numéro 6. Il faut ajouter que des éléments d'éditeur au haut de la page 15 coïncide avec justement le séquençage des livraisons 5 et 6, puisque c'est précisément à partir de la page 15 que la livraison numéro 6 commence sa série de poèmes de Rimbaud qui se termine donc sur la page 14.
Or, les fins de publication s'accompagnent d'une mention en majuscules du nom de l'auteur "Arthur Rimbaud", et cette mention au crayon apparaît sur la page 9 du dossier paginé. C'est là que j'ai indiqué une série de quatre faits convergents que Bardel s'ingénie à ne pas prendre en compte dans toute leur rigueur, signe qu'il en a visiblement très peur et qu'il a compris le danger pour la thèse de la pagination autographe.
La pagination en 24 pages est essentiellement faite au crayon, mais pour les neuf premières pages nous avons un repassage des chiffres au crayon à l'encre, et la page 9 est celle qui porte la mention "Arthur Rimbaud". Guyaux dans Poétique du fragment que j'ai consulté par le passé nous apprenait que le verso de la page 9 était sale comme s'il avait servi de couverture. En clair, la revue avait séparé ces neuf pages pour les publier seules en priorité avant de se raviser et d'allonger la série en allant jusqu'à la page 14 du dossier que nous connaissons.
Bardel se contente d'admettre qu'il est prouvé que le repassage à l'encre l'a été par la revue, mais la démonstration précise est celle d'un séquençage initial prévu par la revue qui voulait publier les seules neuf premières pages, puisque la mention au crayon Arthur Rimbaud au bas du manuscrit le prouve.
Cela a des conséquences autres qu'évidemment Bardel occulte. Les paginations à l'encre 12 et 18 et toute la pagination au crayon après la page 9 pourrait être postérieure à cet ensemble initiale de neuf pages, et cela ouvre la voie à un énorme doute sur le placement de l'actuel folio 12 que la revue aurait déplacé de la suite de "Ô la face cendrée..." à la suite de "Phrases". Une erreur et une réadaptation dans le cas de ce manuscrit est envisageable, ce que Bardel balaie d'un revers de la main indûment.
Enfin, Bardel tait le quatrième argument qui a un poids considérable, celui des titres soulignés.
De la page 1 à 9, les titres identifiés des poèmes sont soulignés par des crochets au crayon, tantôt un seul crochet ouvrant tantôt deux. Nous savons que même si ce n'était pas systématique Rimbaud mettait volontiers un point après un titre, et c'est ce qu'il fait souvent dans les manuscrits des Illuminations. Or, il y a un point après les trois croix de "Ô la face cendrée...", mais il n'a pas été identifié comme titre par la personne utilisant les crochets au crayon pour souligner les titres, preuve donc d'une intervention des préparateurs de La Vogue. De la page 10 à 14, les titres ne sont pas soulignés par des crochets indice d'une reprise de la préparation sous forme d'urgence. Notons que dans cet espace figure l'oubli du titre "Les Ponts". A partir de la page 15, les titres sont de nouveau soulignés, ce qui n'empêchera pas une nouvelle erreur, l'oubli du titre "Fête d'hiver". Mais à partir de la page 15, les titres sont entourés d'un cercle. On a donc les preuves d'un séquençage en fonction non seulement de tous les numéros des livraisons où figurent des poèmes de Rimbaud : 5, 6, 7, 8 et 9, mais aussi d'un séquençage interne à la première série, la prévision initiale des neuf premières pages et la rallonge jusqu'à la page 14 ! La mention "Arthur Rimbaud" est la preuve de la modification du projet.
Tout cela, Bardel n'en fait rien, ni Guyaux, ni Murphy, malgré les longs débats sur plusieurs décennies et les centaines de pages écrites !
Ce séquençage implique la pagination : le repassage à l'encre des pages 1 à 9.
Il y a plusieurs faits qui montrent que la pagination n'est pas de Rimbaud : la série à chiffres romains qui n'est pas une pagination chez Vanier au-delà de sa dissection interne, la pagination exclusivement imputable à la revue La Vogue pour les poèmes publiés dans les livraisons 8 et 9, le fait qu'on ne peut pas classer les uns par rapport aux autres les trois ensembles dans l'absolu, le fait que la série de vingt-quatre pages montrent les preuves d'interventions allographes liées à la préoccupation de séquençages pour la publication. A un moment donné, il faut être honnête. La pagination n'est pas de Rimbaud. Maintenant, on peut plaider la création de "Veillées" par Rimbaud seul, et on peut considérer que le manuscrit avec des transcriptions au recto et au verso n'est pas pour rien dans l'ensemble de la série homogène sur papier à lettres : écriture sensiblement comparable et cas de transcription continue d'un folio à un autre si on intègre l'idée du continu pour un recto et un verso comparé à une succession de feuillet à feuillet, car ce n'est pas la même logique de continuité, l'une est fixée par le papier, l'autre par les transcriptions.
Il y a plusieurs déplacements possibles au sein de la série homogène, mais la conclusion qui s'impose c'est que même la pagination en 24 pages n'a pas été le fait de Rimbaud.
Oavio Oucoffre l'a démontré avec la collaboration indirecte de Guyaux et celle directe de Bienveu. A tous les Adrien Cavallard de la Terre de faire tomber la démonstration, à tous les Murphy, à tous les Reboul, à tous les Bardel. Mais, pour ça, il y a un principe déontologique qui consiste à commencer à prendre en considération les contre-arguments qui ne vont pas dans votre sens, et il faudrait éviter de les anonymiser et de les traiter par-dessus la jambe en les taxant de ridicules. Plusieurs observations de détail n'ont jamais été faites par les tenants de la pagination autographe.
Ici, on arrive à une conclusion nuancée qui plus est, puisqu'au-delà de la pagination on garde les éléments qui montrent une intervention ordonnatrice de Rimbaud, sauf que nous les dissocions nécessairement de la pagination elle-même.