Il y a quelques semaines, lors de la rencontre à Toulouse entre Adrien Cavallaro et Alain Bardel à la librairie Ombres blanches dont le podcast a été mis en ligne, Bardel a avancé sa lecture saugrenue du poème "Parade" qui décrirait l'arrivée du poète à Paris, une relative bienveillance envers l'homosexualité et une amertume rétrospective pour une expérience qui aurait finalement déçu Arthur. Autant dire "du grand n'importe quoi !" Or, le poème "Parade" s'inscrit en réalité dans une veine qui lui préexiste. L'alinéa final, faux alexandrin, est la réécriture d'un alexandrin de Cromwell de Victor Hugo, ce qui a déjà été signalé par un critique nommé Martin, mais qui semble ne jamais retenir l'attention des rimbaldiens, Claisse ou autres. Il y a aussi un autre poème que j'ai mentionné à l'attention par le passé.
Prenez le premier Parnasse contemporain, celui de 1866.
Trente-sept poètes y ont participé. Dix-sept seulement parmi eux ont eu l'honneur de participer au bouquet de sonnets qui clôt le volume.
Un amateur de la poésie du dix-neuvième siècle et à plus forte raison quelqu'un qui a la prétention de publier des mises au point de connaisseur sur Arthur Rimbaud doit avoir lu l'intégralité disponible des poésies des noms suivants que je vais dégager en groupes. Il y a un premier groupe de poètes majeurs qui sont les maîtres que se donne comme référence la génération parnassienne et que Rimbaud nomme les "seconds romantiques", expression qui pose d'ailleurs des problèmes, puisque personne avant Rimbaud n'est connu pour avoir utilisé cette expression ! Gautier ne l'utilise pas lui-même et son Histoire du romantisme qui pourrait contribuer à éclairer le geste de Rimbaud sera publiée en 1872 seulement. Ce groupe est de quatre poètes : Théophile Gautier, Théodore de Banville, Leconte de Lisle et Charles Baudelaire. Depuis l'édition de Michel Brix chez Bartillat des poésies complètes de Théophile Gautier, l'accès aux différents recueils de Gautier n'est plus un problème. Il faut noter tout de même qu'il a aussi une abondante littérature en prose qu'il faut suivre de près, d'autant que Gautier a un style littéraire de tout premier plan même en prose. Je ne parle pas de l'intérêt de ce qu'il écrit en prose, je parle de sa maestria naturelle qui était une évidence pour beaucoup à l'époque. L'accès aux poésies de Banville est plus compliquée, malgré une édition savante en gros volumes. Comme il remaniait ses vers, il faut pouvoir lire les différents recueils qu'il a publiés jusqu'en 1875 en gros. Rimbaud a lu le recueil Les Cariatides dans ses deux versions de 1842 et 1864, et il faut en tenir compte pour apprécier les allusions fines de poèmes tels que "Au cabaret-vert", etc., ou bien pour son usage de la rime "dort"/"d'or". Leconte de Lisle est édité à partir des recueils de la fin de sa vie, sinon posthumes, alors qu'il faut lire les recueils initiaux connus de Rimbaud. Quant à Baudelaire, il est assez diffusé par les éditions courantes.
Avec ces quatre poètes, deux autres noms s'imposent : Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé devenus célèbres depuis 1866.
On devrait ajouter Heredia dont le recueil Les Trophées continue d'avoir les honneurs d'éditions courantes. Mais ce recueil date de 1885 et il manque des éditions plus fines sur l'évolution des poésies de Heredia avant 1885. Je rappelle aussi que le sonnet "Les Conquérants" a été publié dans le volume parnassien collectif Sonnets et eaux-fortes en 1869 et qu'il y a des échos sensibles à ce célèbre poème dans "Mouvement" de Rimbaud qui parle de "conquérants du monde" dans une création subdivisée en quatre parties à partir desquelles il n'est pas interdit de faire quelques comparaisons symétriques avec les quatrains et tercets du chef-d'oeuvre de Heredia.
En clair, les amateurs de poésie du dic-neuvième siècle doivent connaître à fond sept des trente-sept contributeurs au premier Parnasse contemporain.
Maintenant, si vous êtes un rimbaldien, un verlainien, admirateur aussi de Charles Cros et d'autres membres du Zutisme, vous devez connaître aussi à fond les poésies de François Coppée. On passe à une connaissance accrue de huit poètes sur les trente-sept du volume et sur les dix-sept du bouquet final de sonnets.
Prenons les autres poètes ayant participé au bouquet final de sonnets. Les rimbaldiens ou universitaires qui étudient la poésie en vers sont censés avoir bien lu les publications de Catulle Mendès, Sully Prudhomme, Léon Dierx, Albert Mérat et Léon Valade. On passe à douze poètes. Et ce n'est pas interminable à lire, ils n'ont pas publié des recueils au rythme d'un Victor Hugo et dans le cas de Rimbaud on peut dans un premier temps du moins privilégier les seuls recueils déjà publiés ou seuls poèmes déjà publiés.
Il reste quatre noms.
Pour un rimbaldien, Louis-Xavier de Ricard est à lire, à cause du monostiche zutique, mais il est vrai qu'il faut alors s'affronter aux fac-similés en ligne et qu'il nous manque une bonne recension de ses publications dans des revues.
Henri Cazalis est célèbre en tant que correspondant de Mallarmé et il va continuer sa carrière poétique sous un pseudonyme : Jean Lahor. Son recueil de 1868 Melancholia était difficile d'accès, on peut désormais le lire en ligne. Ce n'est malheureusement pas un très grand poète et il ne semble pas très intéressant pour les études rimbaldiens. Il y a ensuite Louis Ménard qui a aussi une vie intellectuelle et qui était un quarante-huitard. Malheureusement, sa poésie n'est pas de très haute facture.
Enfin, il y a Antoni Deschamps. Je rappelle que dans les livres d'histoire littéraire on encense les sommets poétiques atteints par quatre noms : Lamartine, Hugo, Vigny et Musset dans la décennie 1820, Musset étant tout de même plutôt ancré dans la décennie suivante, mais on a ensuite une sorte de déperdition d'énergie des universitaires. On cite Sainte-Beuve, et puis plus rien. Les frères Deschamps existent, il y a les queues de comète de la poésie ancienne que personne ne lit, merci bonsoir ! Et il y a Marceline Desbordes-Valmore qu'on encense sans chercher à la mettre en avant par des éditions dignes de ce nom.
Antoni Deschamps, c'est donc clairement une lecture obligée qui demeure comme une lacune des universitaires et spécialistes de la poésie du dix-neuvième siècle.
Passons maintenant à l'ensemble des poètes qui n'ont pas participé au bouquet final.
Il y a parmi eux un auteur aujourd'hui plu ou moins édité couramment, à savoir Villiers de l'Isle-Adam.
Il y a ensuite une série de quelques poètes que personne ne lit, mais qui devraient l'être normalement : Auguste Vacquerie proche de Victor Hugo, André Lemoyne dont les recueils ont eu un minimum de diffusion, Armand Renaud dont Rimbaud cite Les Nuits persanes, Auguste de Châtillon bien mis en avant par Gautier qui le préface, et puis bien sûr Arsène Houssaye qui n'est pas n'importe quelle relation d'un Nerval, d'un Baudelaire, un Arsène Houssaye fortement mis en avant par Banville pour ses vers, ce qui m'étonne un peu, mais demande d'y aller voir de plus près. Lire la poésie d'Arsène Houssaye, ce n'est pas le plus évident, je constate l'actualité d'une publication le concernant aux Editions Classiques Garnier.
Il reste quoi ?
Je peux nommer Edmond Lepelletier, ami de Verlaine qui s'est confronté à Rimbaud, mais pas sur le plan poétique, un Lepelletier connu aussi pour une biographie de Verlaine.
Parmi les noms qui restent, on peut lire à peu près facilement les recueils de Charles Coran (avec quelques surprises métriques perdues dans une poésie généralement peu ambitieuse) et d'Emmanuel des Essarts.
On peut peut-être lire aussi les recueils de Philoxène Boyer et d'Eugène Lefébure, et puis ça s'arrête là dirait-on.
Il y a en effet une liste de poètes dérisoires qui ont participé au premier Parnasse contemporain : Henry Winter, Jules Forni, Eugène Villemin, Alexandre Piedagnel, Francis Tesson et Alexis Martin. Ces poètes-là ne valent pas tripette, et il n'y a pas grand-chose à lire d'eux. Et s'il y a plus à lire du côté de François Fertiault, lui non plus n'est pas un poète qui vaille vraiment la peine d'être lu.
On a sept poètes dont la lecture n'est franchement pas indispensable, sachant qu'on perd déjà son temps avec Boyer, Lefébure, Lemoyne, et même des Essarts ou Lemoyne, tandis que Lepelletier devrait rejoindre la série des rebuts.
Et enfin, il y a Robert Luzarche. Il est clairement inscrit parmi les poètes qui complètent un peu à la va comme je te pousse le premier Parnasse contemporain. Toutefois, il a participé aux deux premiers Parnasse contemporain, ce qui le différencie déjà de plusieurs des poètes parmi lesquels il est égaré à la fin du volume de 1866. Ce n'est pas tout, il a été fauché en pleine jeunesse. Né en 1845, c'est un contemporain de Verlaine qui est mort en août 1870 même ! Il avait seulement vingt-cinq ans. Pour valoriser les ventes de l'éditeur Lemerre, il a dirigé la revue La Gazette rimée à laquelle Verlaine a contribué.
Ce qui est intéressant, c'est que sa série de poèmes dans le premier volume parnassien de 1866 s'ouvre sur un morceau en quatrains intitulé "Les Masques" . Je ne vais pas recopier le poème, je vais vous mettre le lien de sa transcription sur le site wikisource : cliquer ici. Il fait clairement songer à un modèle pour le poème "Parade" de Rimbaud, ce que conforte maximalement un rejet entre deux vers qui met précisément en vedette le nom "parade" dans un quatrain où il est question de prendre des coups de bâton sur le dos :
Ils sont graves, ils ont le spleen ; on ne peut prendrePlaisir à regarder, entouré de badauds,Leur parade ; il devient monotone d'entendreLes coups de bâton choir tristement sur leur dos.
L'ensemble du poème de Luzarche décrit un "essaim chamarré d'or faux, couvert de fard", des "faux nez", de Dons Juans aux "larmes de carton", etc., de "fanfaron[s]" du vice ou de la vertu, de "plagiaires guindés de types immortels", de paillasses ou capitans drapés dans un lambeau rehaussé de clinquant, de champions des grimaces, et les neuf derniers vers vont leur opposer l'exception que parfois a cru apercevoir le poète Luzarche, tandis que "Parade" de Rimbaud oppose en une courte phrase sa propre exception.
Ce poème de Luzarche montre que "Parade" ne sort pas d'une inspiration exclusive à Rimbaud. La filiation est plus qu'évidente.
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Robert Luzarche a publié des poèmes inédits dans la Nouvelle Némésis en 1868 et 1869, un intitulé "Barbey d'Aurevilly", l'autre à proximité d'un poème de Verlaine. La Nouvelle Némésis publiait les poèmes sur le principe suivi par Rimbaud dans ses manuscrits de "Mémoire" et quelques autres poèmes de 1872 (minuscules en début de vers si ce n'est pas un début de phrase).
L'avant-propos du livre de 1870 Le Nouveau spectre rouge parle des mascarades de la politique et le mot "badaud" revient volontiers sous la plume de Luzarche quand il décrit des manipulations devant la foule. Il a cosigné sous le second Empire avec Gustave Flourens un appel du journal "La Rive gauche" à la jeunesse européenne. Son recueil Les Excommuniés paru à titre posthume en 1872 reprend ses poèmes parus dans les deux Parnasse contemporain, et il forme un ensemble pas très conséquent avec d'autres poèmes. Le poème "Les Masques" est l'avant-dernier du recueil, place de mise en valeur quelque peu.