Actuellement, je rebâtis ma collection de recueils de poésies. Je suis sélectif bien évidemment. J'ai remarqué depuis longtemps qu'une partie des recueils de Jaccottet, Michaux et Aragon n'étaient pas dans la collection Poésie Gallimard. J'ai divers recueils d'Aragon qui viennent d'autres éditeurs. Pour Michaux, je me contente de volumes de la collection Poésie Gallimard, je veux m'en tenir à un échantillon de ce qui m'intéresse le plus chez lui et pas forcément tout avoir. Il y a deux tomes le concernant dans la collection de La Pléiade, mais ce n'est pas un investissement prioritaire. En revanche, je me dis qu'acheter en un volume tout Philippe Jaccottet à 75 euros dans la collection de La Pléiade est plus intéressant que de s'éparpiller à récupérer tous ses recueils autrement. Je vois un peu l'évolution sur les étagères des librairies : trois recueils d'Emily Dickinson, des volumes de poésies de Joan Baez ou Georges Brassens, des anthologies thématiques, une moindre présence des volumes de la collection Poésie Gallimard qui souvent sur le marché de l'occasion tombe à deux ou trois euros, peu de présence des classiques. Rimbaud est un poète qui s'achète plutôt sur les rayons de la grande distribution que dans les librairies cotées. On ne trouve pas sur les étagères les recueils de Corbière, Leconte de Lisle, Chénier, Laforgue, etc. Je me doute bien qu'il y a, comment dire ?, pas des modes, mais des périodes où inévitablement tel recueil plus rare édité occupe les rayons un certain nombre d'années un autre étant en attente de son heure. Hier, Ezra Pound, aujourd'hui T.S. Eliott ou E. E. Cummings pour citer de la poésie en langue étrangère traduite. J'observe une valorisation de la littérature féminine, on a toujours Louise Labé, Hélène Dorion mise au programme du lycée récemment, je citais trois tomes différents d'Emily Dickinson, je tombe sur une Marie ou Maria de Noailles qui me rappelle une autre poétesse. Toutefois, cette revalorisation ne profite guère à Marceline Desbordes-Valmore. Je ne trouve plus un grand nombre de poètes du vingtième siècle qu'il était courant de rencontrer en masse dans la décennie 1990. Et le sujet du jour va être justement un poète qu'on a en partie laissé aux oubliettes.
Vigny est un poète très particulier. Je ne vais pas essayer de vous le vendre. Je suis particulièrement perplexe quand je lis Stello ou Cinq-Mars. Je ne suis pas non plus ébloui par sa pièce Chatterton. J'ai une sympathie à la lecture de Servitude et grandeur militaires. J'aime assez bien le poète, mais je n'ai pas encore lu ses adaptations en vers de Shakespeare et je compte bien remédier à cela au plus vite.
Vigny est l'auteur pour nous de deux recueils, l'un intitulé Destinées a été publié à titre posthume et ne forme pas un épais volume, l'autre est une collection de l'essentiel de ce qu'il a produit les vingt premières années en gros. Les deux recueils réunis font à peine un volume raisonnable. L'expression est souvent assez froide et platement rhétorique chez Vigny. Il a aussi une pente à reconduire souvent la même idée. Il faudrait dénombrer ses rimes avec "solitaire" dedans.
Le recueil Les Destinées a été publié à titre posthume, mais les poèmes avaient eu l'honneur de publications plus anciennes en général dans des revues.
Si on s'en tient aux poèmes de ce recueil posthume, Vigny est un très bon poète avec des pièces remarquables : "La Maison du berger" et "La Mort du loup" par exemple, mais il adopte une formule de versification classique qui est à la traîne. Et si on prend le recueil Poèmes antiques et modernes, de prime abord, le constat risque vraiment de ne pas lui être favorable. "Eloa" se démarque, mais c'est aussi une sorte de poème lié à la réputation à l'époque du Paradis perdu de Milton. Le morceau est sorti en plaquette en 1824 et la critique contemporaine était demeurée mitigée. Plusieurs autres poèmes sur des thèmes bibliques ou homériques sont dans la continuité d'un Chénier, d'un Delille, sentent l'exercice scolaire avec des inspirations habituelles venues des tragédies, etc.
Toutefois, quand on creuse un peu, on s'aperçoit de quelque chose d'étonnant. Le poème en octosyllabes "Le Malheur" semble une source pour Musset, notamment pour "La Nuit de décembre", mais pas seulement. "Dolorida" est une source pour les poèmes hispaniques des Orientales et à nouveau pour bien des poèmes de Musset. "Eloa" prépare de loin en loin un Hugo à la composition de Dieu et La Fin de Satan. Vigny préparait justement un poème sur "Satan" qui est resté en fragments dans ses cartons. "Moïse" offre à Hugo le motif visuel du crâne lumineux du voyant, poème qui commence par une rime "tentes"/"éclatantes" qu'il n'est pas vain de rapprocher de "Voyelles". Il y a déjà plusieurs poèmes remarquables dans le premier des deux recueils définitifs de Vigny avec bien sûr la pièce finale "Paris", avec le vers célèbre du poème "Le Cor". Vigny a visiblement servi de modèle à Leconte de Lisle jusqu'aux titres de deux de ses recueils : Poèmes antiques et Poésies barbares (la trilogie Poèmes antiques, Poèmes barbares et Poèmes tragiques est une refonte de fin de carrière, refonte inconnue de Rimbaud puisque postérieure à sa carrière poétique). Vigny a un peu servi de modèle aussi à La Légende des siècles, même si Hugo va beaucoup plus loin. Comme Hugo revendiquait la forme dramatique de ses odes, Vigny se vantait d'être le premier à créer des poèmes philosophiques sous une forme de récit dramatique.
Pensez au poème "Fairy" des Illuminations. Ce poème en prose est en quatre alinéas ce qui invite à une comparaison avec la forme du sonnet, et aussi avec la longueur du sonnet. Mais je me suis rendu compte que si on fait abstraction des quatre alinéas et du rapprochement potentiel avec un sonnet, le poème de Rimbaud peut être comparé à une pièce en principe mineure de Vigny : "Le Bain d'une dame romaine". Je relève l'attaque du vers 3 "Pour nouer ses cheveux", une mention de "bras indolents" et de derniers vers où la souveraine joue d'un air distrait de la lyre et s'endort rêveuse. Je me doute bien que les rapprochements sont frêles et que Rimbaud n'a sans doute pas songé à ce poème de Vigny en composant "Fairy", mais la résonance n'en est pas moins là, et j'aimerais creuser l'idée. D'ailleurs, je me suis lancé dans une grande recherche des sources pour certains passages de "Enfance I", et notamment cette image de "plages nommées par des vagues sans vaisseaux de noms férocement grecs, slaves, celtiques". Les mentions ethniques orientent la recherche des sources. Je pense à Chateaubriand, et il y a cette idée aussi des flots sur une rive qui jouent une musique. Ce motif apparaît dans "Le Lac" de Lamartine, je le rencontre dans "Héléna", poème de Vigny en trois chants qui fournit un cadre grec chrétien où, d'ailleurs, on trouve des sources d'inspiration pour les Orientales de Victor Hugo, la femme aimée violée par l'ennemi, le chant de victoire du turc, notamment.
Vigny avait l'air de mentir pour créer sa légende, il avait une certaine fierté, mais bizarrement au fil du temps il s'est tout de même effacé, n'a pas revendiqué ses antériorités face à Musset et Hugo à tout le moins, mais peut-être était-ce dû au fait que Musset et Hugo portaient le flambeau bien plus loin avec un plus grand génie dans l'exécution.
Et puis, il y a cette question de la versification.
Vigny n'a rien inventé en principe. Il faut préciser le contexte. Au début du dix-neuvième siècle, les événements sont passés par là, il y a eu une dizaine d'années qui correspondent à la Révolution française, puis en gros les quinze premiers années du dix-neuvième siècle sont pour dire vite la période du mythe impérial de Napoléon Premier. Lamartine, Hugo et Vigny sont au départ trois royalistes admirateurs de leur aîné Chateaubriand et ils publient leurs premières poésies et recueils sous la Restauration. Or, avant la Révolution, une phase d'assouplissement du vers était en cours avec les traductions en alexandrins de Virgile par Malfilâtre, avec deux poètes guillotinés en même temps en 17941 André Chénier et Roucher. Les audaces sont éparses dans leurs nombreux vers, mais ils favorisent le retour des rejets : rejets d'épithètes, de compléments d'objet du verbe et rejets de verbe sans compléments, soit à la césure, soit à d'un vers à l'autre.
A la bibliothèque municipale de Toulouse, j'avais pu parcourir un article du tout début du vingtième siècle même dans je crois La Revue d'Histoire de la Littérature française où un critique montrait que Vigny avait antidaté ses premiers poèmes de 1815 ou 1817 pour ne pas montrer sa dette à l'égard de Chénier dont une première édition partielle des poésies à titre posthume a vu le jour en 1819. J'aimerais bien retrouver cet article, le relire et en tenir compte dans une publication fouillée sur Vigny. Et de fait, Vigny s'inspire tout particulièrement de "Néaera", "La Jeune captive", de la célèbre répétition "Elle est au sein des flots", etc. Mais cet article n'identifiait pas comme je le fais les rejets d'épithètes de Vigny comme provenant de l'imitation volontaire de Chénier. Dans "Héléna", Vigny ne pratique que très tard les rejets d'épithètes puisque les trois que je relève sont concentrés dans le dernier chant, lequel offre aussi d'autres spécificités métriques. Vigny a publié "Héléna" dans la première forme prise par son premier recueil, mais il l'a assez vite retiré et il ne figure plus dans le recueil définitif des Poèmes antiques et modernes. Les rejets d'épithètes sont alors beaucoup moins nombreux et surtout avec la datation des derniers poèmes de 1828 à 1836 ou 37 : "La Frégate La Sérieuse", "Les Amants de Montmorency" et "Paris", ils deviennent simplement contemporains des cas hugoliens. "Dolorida" publié en octobre 1823 par les frères Hugo en revue offre pourtant un exemple de rejet d'épithète antérieur à tous ceux connus de Victor Hugo, son premier datant de 1824 dans "Le Chant du cirque". "Héléna" et "Dolorida" sont deux pièces majeures qui montrent que c'est Vigny qui a précipité dans la poésie romantique le retour des rejets d'épithètes. En réalité, Chénier, Malfilâtre et éventuellement Roucher renouvellent le vers, mais ce renouvellement n'était plus à l'ordre du jour, c'est Vigny qui l'a ravivé. Et il faut bien mesurer qu'ensuite Lamartine ne va concéder que trois rejets d'épithètes dans deux poèmes de 1825 qui ne sont pas ses plus célèbres avant de complètement y renoncer. Vigny lui-même va renoncer à cette pratique comme on le voit dans Les Destinées où il n'y a pas de rejets d'épithète, en tout cas je n'en ai pas un en mémoire que je me sentirais en devoir de retrouver. Il y a très peu de rejets à la Chénier également, avec peut-être "La Sauvage" comme exception.
Et depuis longtemps déjà, je me demande si Vigny n'a pas joué un rôle dans l'émergence du trimètre romantique. Sur internet, on peut trouver un article de moi écrit en 2006 pour l'essentiel, publié apparemment en 2007 : "Ecarts métriques d'un Bateau ivre", paru dans le numéro 5 des Cahiers du centre d'études métriques de Nantes, dirigé par Benoît de Cornulier. J'ai encore un exemplaire physique de ce numéro, mais il est disponible sur internet. J'y cite d'ailleurs aussi parmi les candidats aux trimètres un vers de Roucher avec la répétition "char" et un vers de Marmontel.
Le retour du trimètre s'est fait en principe avec Victor Hugo, cela à partir de son drame Cromwell. Hugo joue alors sur la triple répétition. Il passe ensuite à un mode de trimètre fondé sur une symétrie grammaticale dans ses Feuilles d'automne à tout le moins : "La boue au coeur, etc.", citation vague de mémoire. Le modèle historique connu est le célèbre vers de la dernière tragédie de Corneille Suréna : "Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir."
En 2017, Benoît de Cornulier a publié une étude particulièrement importante sur l'histoire du trimètre au dix-septième siècle. Pour rappel, la première édition des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné date de 1616 et les vers ont été remaniés dans les éditions qui ont suivi. C'est donc par abus qu'on étudie Les Tragiques d'Aubigné comme une œuvre en vers du XVIe siècle, sous prétexte qu'Aubigné a été contemporain de Ronsard.
Cet article est en libre accès à partir d'une page internet où Benoît de Cornulier référence plusieurs de ses publications et fournit des liens à des fichiers PDF.
Cornulier cite un vers que je ne connaissais pas de Scarron, mais je connaissais les deux trimètres d'Aubigné, les deux trimètres de Corneille, le trimètre de la pièce Ragotin également. Ces trimètres sont déjà cités par des métriciens anciens, en fait.
Benoît de Cornulier précise qu'il ne va retenir que les trimètres qui ont une répétition d'un mot de deux syllabes qui structure le trimètre. Je les énumère :
Jamais le bien, jamais rançon, jamais la vie. (Aubigné, 1630, Note : Cornulier remarque que le vers a été remanié à chaque édition et que c'est à partir de la dernière qu'il prend sa forme de trimètre, avant il ne s'agissait pas de trimètres.)
Maudit amour, maudit Orgas, maudit voyage (Scarron, Le Japhet d'Arménie, 1654, Scarron a épousé la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, la future célèbre madame de Maintenon, le fils d'Agrippa d'Aubigné n'est pas demeuré protestant dans mon souvenir, ce qui l'a brouillé avec son tragique de père.)
Voyez le Roy, voyez Cotys, voyez mon père (Corneille, Agésilas, 1666. Note : ce vers est cité aussi comme trimètre au dix-neuvième siècle avec le vers plus connu de Suréna, sans avoir lu tout Corneille Rimbaud ou d'autres poètes de son temps pouvaient être au courant)
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir (Corneille, Suréna, 1674).
Maudit château, maudit amour, maudit voyage. (Ragotin, 1684 pièce attribuée à La Champmeslé au départ et à La Fontaine ensuite, sans que le débat ne soit tranché)
Ayant exhibé le trimètre méconnu de Scarron, Cornulier ne manque pas de faire d'une pierre deux coups, il établit la filiation d'Aubigné à Corneille et Ragotin par le biais de Scarron qui était un écrivain reconnu, célèbre, et il identifie le vers de Ragotin comme une reprise sensible du trimètre de Scarron, puisqu'on retrouve la triple répétition de "maudit" et le nom "voyage" à la rime.
En note de bas de page, Cornulier exhibe l'autre trimètre d'Aubigné, celui qui est fondé sur une symétrie grammaticale : "Trainer les pieds, mener les bras, hocher la tête".
On le voit, Cornulier a empêché d'ouvrir la boîte de Pandore en écartant ce vers où il n'y a pas de répétition, mais une symétrie grammaticale.
Toutefois, la symétrie grammaticale fait très vite partie des possibilités du trimètre hugolien, ainsi ce vers final du poème "Sur le Bal de l'Hôtel de ville" du recueil de 1835 Les Chants du crépuscule :
Les fleurs au front, la boue au pied, la haine au coeur !
Il est vrai que Victor Hugo commence par des répétitions de mots dans Cromwell.
Je trouve aussi que Cornulier écarte un peu vite un vers très connu du Bourgeois gentilhomme de Molière en usant d'une astuce, la répétition exclusive d'un seul mot quand le vers en question de Molière est fondé sur une triple répétition de deux mots :
A moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur :
Sans doute sous prétexte que la pression rythmique est moindre à la césure, Cornulier n'accueille pas ce vers parmi les trimètres, mais je ne suis pas d'accord avec lui. C'est un trimètre à répétition ternaire tout ce qu'il y a de plus volontaire et il s'intègre sans peine dans la série chronologique ci-dessus.
Ce vers est répété une deuxième fois dans l'intermède de la comédie de Molière qui plus est.
Je parlais de boîte de Pandore parce qu'il y a aussi deux vers de Mathurin Régnier qui offre des rejets heurtés à la césure où il devient tentant, surtout pour nous a posteriori, de les lire en trimètres. Et la question vaut la peine d'être posée, puisque les vers de Mathurin Régnier sont contemporains de l'évolution des vers des Tragiques. Mais ces vers de Régnier ne se fondent pas sur une triple répétition, ni même sur une triple symétrie grammaticale. Sont-ils deux trimètres ou deux alexandrins avec des rejet archaïques un peu forcés à la césure ? Un des deux vers en question était très précisément dénoncé pour sa césure dans certains traités de versification du dix-septième et du dix-huitième siècle.
Je citerai dans un prochain article ces deux vers de Mathurin Régnier qui ouvrent la voie à l'idée de trimètre par le rythme sans facilité d'identification par une symétrie ostentatoire.
Or, une situation comparable au cas de Mathurin Régnier se pose pour l'émergence du trimètre romantique. Il est censé être apparu avec Hugo qui reprend le modèle classique et joue sur des répétitions, puis sur une symétrie grammaticale.
Voici maintenant les vers troublants de Vigny qui font penser qu'il a l'antériorité sur Hugo :
Tous les Turcs étaient là ; mais chacun d'eux s'arrête,Croise ses bras, jetant son fer, lève la tête,Et sur la mort qui tombe ose fixer les yeux.
A cause de la forme participiale "jetant", il n'y a pas la petite musique harmonieuse ternaire, mais on a une symétrie proche du modèle de trimètre d'Aubigné fondé sur une reprise verbale : "Trainer les pieds, mener les bras, hocher la tête". Vigny avait-il la version qui contenait précisément ce trimètre d'Aubigné ? Notez la ressemblance "Croise ses bras" et "Trainer les pieds, mener les bras". Il y a un rejet de complément direct du verbe "jetant... son fer" et une expression qui fait pont par-dessus la césure, ce qui favorise la reconnaissance de trois groupes de quatre syllabes. Cela n'est pas sensible au plan rythmique, mais est tout de même sensible au plan de la symétrie grammaticale, trois verbes de deux syllabes avec chacun un complément d'objet direct de deux syllabes.
Dans "Eloa" en 1824, Vigny fournit le vers suivant à la fin du premier chant : "Voilà pourquoi toujours prudents et toujours sages," vers où Vigny ne pratique ni la triple symétrie grammaticale, ni la triple répétition, mais il y a tout de même deux occurrences de l'adverbe "toujours" dont une devant la césure, ce qui peut être un indice qu'il songe au trimètre de Suréna. La structure ternaire ne naît pas d'une symétrie grammaticale, mais d'une configuration articulatoire grammaticale tout de même.
Enfin, dans un fragment de son "Satan", Vigny écrit cette fois un trimètre qui correspond très clairement à la symétrie grammaticale du trimètre d'Aubigné : "Frappez le corps, blessez le coeur, versez le sang,"...
Or, Victor Hugo va le premier composer plusieurs alexandrins avec un "comme" calé devant la césure, ainsi qu'un "comme si" devant la césure dans un poème de 1824 "Mon enfance". Il se trouve que le "comme" est à la rime du deuxième vers des Tragiques d'Aubigné, tandis que le "Satan" de Vigny date des lendemains de la composition d'Eloa et il en est question dans la correspondance entre Vigny et Hugo en 1825. En clair, Vigny et Hugo en 1825 avaient une connaissance précise des vers particuliers des diverses éditions des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné. Vigny cachait déjà sa dette à l'égard de Chénier, il a cru bon de ne pas dévoiler l'influence d'Aubigné et de ne pas attirer l'attention sur ses premiers trimètres. Mal lui en a pris. Hugo s'est tout accaparé. Sans doute conscient de la supériorité écrasante d'exécution de Victor Hugo, Vigny n'a jamais réagi et a même renoncé après son poème "Paris" aux audaces métriques pour se rapprocher d'assez près d'un style classique. Il a lui-même étouffé l'histoire à retenir du rôle majeur qu'il avait joué, et surtout il n'a pas pris conscience que son vers d'Eloa est un phénomène littéraire. Pendant longtemps, des décennies mêmes, il n'y aura pas de trimètre romantique sans soit une répétition, soit une symétrie ternaire ou plus partielle (binaire). Pendant longtemps, le trimètre d'Eloa resterait le plus avancé de l'histoire de la poésie française, mais hélas au point de ne pas avoir été identifié comme tel.
Le fragment du "choeur des réprouvés" d'un "Satan" et "Héléna" étant écartés, on ne cherchait pas des trimètres dans les poésies de Vigny, lequel en a commis un autre intéressant dans le poème "La Frégate La Sérieuse" : "Sa citadelle assise en mer comme un palais ;" et ces deux trimètres ne sont pas du tout connus, encore moins évalués comme importants par les métriciens anciens ou actuels.Vigny a aussi un goût pour le rejet de deux adjectifs épithètes coordonnée : "Haute et noble", cas du vers qui précède le trimètre de "La Frégate La Sérieuse", un rejet d'un vers à l'autre de ce profil se rencontrant précocement dans "Héléna".
Pour Vigny se conjurèrent les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral...