Ce sujet me passionne et a une réelle importance. Il contribue aussi à consolider ma démonstration majeure qu'il convient de lire avec des césures forcées les vers de douze, dix et même onze syllabes de Rimbaud du printemps et de l'été 1872. Il s'agit de cet ensemble de dix poèmes qui ont mis un terme paradoxal à la tradition de la poésie en vers : "Tête de faune", "Jeune ménage", "Juillet", "Chanson" de "Comédie de la soif", "Larme", "La Rivière de cassis", "Michel et Christine", "Est-elle almée ?...", "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." et "Famille maudite" connu aussi sous le titre "Mémoire". Contre Cornulier et tous, absolument tous les spécialistes du vers, j'ai démontré que "Mémoire" et "Qu'est-ce" étaient composés en alexandrins avec une césure après la sixième syllabe, "Tête de faune", "Juillet" et "Jeune ménage" étaient en décasyllabes avec une césure après la quatrième syllabe. Sur ces cinq poèmes-là, les démonstrations sont faites. J'ai argumenté sur la plausibilité d'une lecture des vers de onze syllabes avec une césure après la quatrième syllabe, tandis que certaines difficultés demeurent pour "Chanson" de "Comédie de la soif" qui est peut-être en hémistiches chansonniers deux fois cinq syllabes, mais ce n'est pas une évidence non plus. Il faut ajouter que j'ai soutenu une lecture des vers de Verlaine avec le même principe des césures forcées, puisque là aussi ni Cornulier, ni Bobillot, ni d'autres n'ont tenu ce discours systématique. Et évidemment, le débat sur le semi-ternaire intéresse la compréhension de l'histoire du vers français, au plan tout particulièrement de la césure et des hémistiches, et j'ai démenti le tableau fourni par Jean-Michel Gouvard dans Critique du vers en apportant une quantité élevée de vers audacieux qui avaient échappé à ce relevé, en remettant en cause le clivage vers de théâtre et vers lyriques au plan de l'analyse interprétative, en faisant remarquer plusieurs erreurs de datation sur certains vers clefs dans l'analyse de Gouvard, Cornulier disant dans ses ouvrages subséquents s'appuyer explicitement sur les conclusions de Gouvard.
Je fonde ma critique sur le livre Théorie du vers de 1982 en faisant remarquer des contradictions internes, sur le livre Critique du vers de Jean-Michel Gouvard et sur le livre sur Rimbaud de Cornulier De la métrique à l'interprétation. Je possède aussi La Vieillesse d'Alexandre de Jacques Roubaud et Les Meurtre d'Orphée de Jean-Pierre Bobillot, je connais aussi divers articles de Cornulier, Verluyten, Murat, etc. J'ai lu par le passé le volume de 1994 L'Art poëtique de Benoît de Cornulier, à l'Université de Toulouse le Mirail qui en possédait même plusieurs exemplaires, mais cet ouvrage est difficile à trouver et hors de prix désormais. C'est dommage, parce que l'ouvrage rebondit directement sur la thèse de Gouvard et commente les vers clefs, mais avec le problème aussi des erreurs de datation. La thèse de Gouvard est antérieur à 1994, mais elle n'a été publiée chez Honoré Champion qu'en 2000 et sans modifications. Il y a des notes de renvoi à des travaux datant de 1999, mais sur la même page 235 le vers des "Poètes de sept ans" n'offre pas la correction "rives" en "rios" malgré la révélation du manuscrit en 1998.
Dans De la métrique à l'interprétation, Essais sur Rimbaud, paru en 2009, Cornulier insiste sur les livres antérieurs Théorie du vers et Critique du vers, et si, dans la partie "Métrique", il parle du semi-ternaire, il le fait avec une certaine discrétion qui peut faire manquer aux lecteurs l'importance du sujet. Cornulier parle d'un "Système 3" où l'alexandrin peut être découpé normalement en deux hémistiches, mais sinon prendre exceptionnellement la forme d'un trimètre pur, sinon d'une forme ternaire de profil 3-5-4). Cornulier parle d'une forme 8-4, avec 8 inscrit en italique pour souligner sa décomposition entre 5-3 ou 3-5.
Cornulier prétend établir la réalité de ce phénomène par la statistique, et je prétends que c'est une illusion d'optique.
Il y a deux façons de combattre cette illusion d'optique. Premièrement, on peut opérer un démenti pur et simple des études statistiques, démenti qui peut lui-même prendre deux formes. Il y a le démenti statistique en tant que tel par un contre-exemple, mais il y a aussi une remise en cause radicale de la méthode à partir du moment où on pratique une étude en isolant chaque poète, parce que la méthode de Gouvard et Cornulier est transversal. Ils sont un peu trop indifférents à la variété des poètes. Je veux dire qu'un poète qui débute dans l'assouplissement du rythme de l'alexandrin n'hérite pas de l'expérience de créateur des prédécesseurs. Il peut en revanche hériter d'habitudes de lecture, mais ce phénomène n'est pas du même ordre, ce dont Gouvard et Cornulier ne font aucun cas critique.
Deuxièmement, on peut opérer un démenti en montrant que les tendances non tout à fait systématiques ne proviennent pas de la logique supposée par Cornulier et Gouvard.
Dans Critique du vers, si on s'appuie sur la "Table des matières", le sujet des mètres de substitution est développé à partir de la page 171, il y est question ensuite d'une "Naissance du ternaire par le rythme" à partir de la page 173, puis la réflexion sur les semi-ternaires commence à partir de la page 189 et s'affirme à partir de la page 194, mais cela ne prend que quelques pages, puisqu'ensuite l'étude va s'intéresser aux configurations à la césure, pas aux mètres de substitution.
Donc il faut se concentrer sur ce qui est dit de la page 171 à la page 202, et surtout sur ce qui est dit de la page 189 à la page 202, les pages contenant souvent des listes de vers qui réduisent la part de réflexions critiques à lire attentivement.
Or, la thèse de Gouvard ne va s'intéresser à souligner l'existence d'un mètre de substitution qu'à partir du moment où la position normale pour la césure est entravée par l'un des éléments encodés par la méthode d'approche mise au point par Cornulier, ce qui laisse de côté plusieurs éléments, ce que Gouvard admet lui-même, celui s'accorde un critère assez flou, mal défini, le ? pour des configurations qui ne sont pas favorables à la reconnaissance d'une césure comme la conjonction de coordination "et". Nul doute que cela reste très insuffisant au plan de la rigueur scientifique, et si c'est intéressant pour les mots d'une syllabe ce critère "?", il manque notamment une réflexion sur le placement des épithètes.
Gouvard n'étudie également que dans le cadre des alexandrins et surtout exclusivement dans le cadre de la confrontation à la césure, alors que les configurations problématiques à la césure sont pratiquées aussi avec le même caractère problématique à peu près à la rime par les poètes et surtout ces configurations problématiques sont pratiquées aux césures d'autres types de vers, deux types de vers de dix syllabes, des types de vers aussi de neuf et onze syllabes, et parfois avec des vers de plus de douze syllabes (Verlaine).
Le fait de pratiquer les mêmes audaces à la rime ou dans d'autres types de vers fragilise l'affirmation qu'il était important pour les poètes d'harmoniser autrement les alexandrins déviants à la césure normale.
Pour l'alexandrin, on passerait de l'égalité binaire 66 à l'égalité rythmique 444, puis à un semi-ternaire qui n'est rien d'autre qu'une perception approximative de trois membres courts de cinq, trois et quatre syllabes où la seule contrainte supplémentaire serait que le groupe de quatre syllabes soit à une extrémité du vers.
Or, un vers de dix syllabes a un nombre pair de syllabes métriques, mais il ne peut offrir l'équivalent d'un trimètre n'étant pas un multiple de trois. La césure traditionnelle est après la quatrième syllabe, ce qui fait que si elle est chahutée on ne voit pas ce qui pourrait créer une harmonie secondaire.
J'ai toujours été impressionné par le fait que Cornulier, Gouvard, Bobillot, aient complètement ignoré cet aspect de la réflexion.
Le besoin d'une harmonie sur laquelle se replier est faux, puisqu'on ne voit pas pourquoi ce serait nécessaire pour un vers de douze syllabes chahuté à la césure, mais pas pour d'autres longueurs de vers, ni pour un vers de douze syllabes chahuté à la rime !
Ensuite, Gouvard a daté les vers à partir d'éditions qui ne sont pas d'époque. Il a oublié des vers et des éditions de vers de Villiers de L'Isle-Adam, il a daté de 1855 des césures audacieuses de madame de Blanchecotte qui n'ont en réalité publiées que plusieurs années après. Il a daté des audaces de Baudelaire sur la foi vague que le poème avait une existence antérieure avec un état identique des césures. Gouvard a également écarté les exemples antérieurs du théâtre de Victor Hugo, comme si Baudelaire, puis les autres poètes créaient sans l'influence hugolienne. Gouvard, contre les spécialistes de Baudelaire et l'existence d'une preuve en prose, choisit également de considérer que la lecture "sous ton soleil" n'est pas une coquille pour "sous tout soleil", correction faite en 1861, mais trahie par l'édition posthume hâtive de 1868. J'ai cité plus haut la leçon erronée "rives" pour un vers de Rimbaud, partant pour l'une de ses césures.
Pour la création de son corpus, Gouvard fait remarquer que les vers réguliers auraient augmenté en masse s'ils n'avaient pas privilégier des poètes qu'il savait intéressant pour les audaces. Il a ainsi écarté Vigny et Lamartine. Pour Vigny, il manque ainsi son rôle majeur à l'histoire du vers. Mais Gouvard a écarté Marceline Desbordes-Valmore, celle qui a inventé avant Hugo la césure sur un proclitique, et elle l'a fait dans un vers de dix syllabes. Gouvard a écarté Pétrus Borel et Philothée O'Neddy, ce qui est tout de même problématique. Borel et O'Neddy ont publié leurs vers dans la continuité immédiate des provocations du théatre hugolien et du premier recueil de Musset, et ils offrent justement des vers audacieux dont le non référencement pèse considérablement dans les résultats de l'étude historique de Gouvard. Il considère que les audaces existent dans le vers du théâtre, mais ils refusent aussi de faire des liens.
Pour le semi-ternaire, dans Théorie du vers dont je reparlerai dans un prochain article clef, Cornulier l'envisageait comme une réalité sur du temps long et indépendante des seuls cas où la césure normale de l'alexandrin est entravée.
Au lieu de voir l'émergence du semi-ternaire comme une résultante de l'assouplissement des trimètres que doublait ou parfois contrariait la pratique des enjambements à l'entrevers, Gouvard ne voit qu'une chose. Les premiers vers où la césure normale est chahutée seraient des trimètres, ce qui est vrai pour Baudelaire, mais faux dans l'absolu. Et comme Gouvard ne renvoie pas au modèle hugolien, il fait passer la pratique de Baudelaire pour une recherche de compensation, alors que Baudelaire ne fait peut-être qu'imiter certains vers précis d'Hugo, lequel n'a pas systématiquement exhibé une mesure en trimètre en revanche. Et Gouvard devait faire le contraste entre les poètes qui font comme Baudelaire, commençant par le trimètre et puis s'en émancipant, et ceux pour qui la référence au trimètre ne s'impose même pas. Par exception, Gouvard rencontre une fois le phénomène avec Albert Mérat, mais cela nous est tourné en exception qui confirmerait la règle. Mérat fait d'abord des vers bien réguliers dans Avril, mai, juin avec son compère Léon Valade, puis il fait des vers déviants à la césure normale dans ses Chimères, puis il fait des vers déviants qui sont quand même des trimètres dans Les Villes de marbres. Moi, ma conclusion, en observant le seul cas d'Albert Mérat, c'est que appliquer le trimètre à un vers chahuté à la césure normale est un fait culturel conscient qui se surimpose au simple fait de pratiquer ou pas une césure chahutée. Mais si le poète n'a pas la référence au trimètre, il fera une césure déviante sans aucune forme de compensation. Ou s'il a la référence, il peut y être indifférent. Et ça, ça change tout à l'observation des métriciens... Absolument tout !
Ensuite, en ne considérant l'émergence du semi-ternaire que comme dérivant de la pratique des césures déviantes, Gouvard crée un discours argumenté, certes erroné, mais argumenté, sauf que son argumentation crée une chronologie d'émergence qui n'est pas plus tôt que 1861. Et c'est là que le bât blesse. C'est en contradiction complète avec Théorie du vers de Cornulier qui voit le semi-ternaire comme lié à la pratique enjambante d'Hugo, à son habitude du recours au trimètre, habitude toute relative avant l'exil soit dit en passant. Et en même temps, il y a un écrasement de la perspective chronologique qui est très problématique puisque l'assouplissement se jouerait donc entre 1861 et 1869 sinon 1871, sachant qu'il y a eu peu de publication en 1870 et 1871 à cause de l'actualité, sachant que l'effet de 1861 sur les poètes suivants ne commencent à se manifester qu'en 1863, sachant qu'il faut encore prendre la mesure de ce qui se passe au cas par cas, poète par poète. L'habitude du trimètre pour une césure d'alexandrin déviante a lieu en même temps que l'habitude du semi-ternaire pour une césure d'alexandrin déviante qui a lieu en même que des césures déviantes sans compensation qui ont eu lieu longtemps avant dans le passé, mais qui ont lieu aussi en même que les premiers semi-ternaires, le procédé n'étant pas systématique.
Il faut ajouter que Gouvard cherche à dater les poèmes du moment de leur invention, en se trompant, et non du moment de leur publication en revue, sinon en recueil, car il y a tout le problème aussi de la diffusion des vers audacieux. Un manuscrit de Baudelaire n'a pas influencé depuis des années les autres poètes. Quand on étudie de manière transversale les influences, c'est les dates de publication qui ont de l'importance.
Et cerise sur le gâteau, pour un lecteur d'un recueil, il n'y a pas de principe de discrimination pour dire que tel vers trimètre a été composé avant tel vers semi-ternaire, lequel a été composé avant tel vers déviant où il n'y a aucune compensation. Le lecteur, il reçoit tous les profils à la fois.
Alorss, certes, un recours au trimètre semble avoir existé, on en sent la prégnance, mais il ne s'agit que d'un fait culturel par imitation d'un aspect saillant des publications initiales d'Hugo, puis Baudelaire. Ce fait n'est pas systématiquement suivi par tous, donc ça montre que la thèse d'une nécessaire période d'acclimatation aux audaces est un leurre. Et puis, il y l'énumération mathématique des cas des vers où le prétendu relief de la quatrième ou de la huitième syllabe pour le profil d'un semi-ternaire n'est que le résultat de critères trop élargis de la part des métriciens, n'est que le résultat aussi d'un refus mécanique des configurations de plus de huit syllabes sans césure, ce qui fait qu'on a soit l'audace d'un écart d'une syllabe 75 ou 57, soit fatalement l'audace à la césure n'impose guère de recours qu'à deux syllabes de là en aval ou en amont.
Je prévois de bien étudier les vers d'un Paul Demeny. Il montre par l'exemple que le poète inexpert en césure audacieuse ne va pas forcément rechercher la compensation par un trimètre qui fera une harmonie locale compensatoire. On ne verra pas se profiler par la statistique une période de semi-ternaires. Et ça, je peux le faire avec Borel, O'Neddy et plusieurs autres poètes. Même ceux que Gouvard a étudiés, je peux revenir avec une analyse plus poussée des critères, des datations, et renverser complètement la légende d'une évolution trimètre, semi-ternaire et émancipation complète.
L'idée méthodologique va être de s'éloigner de ceux qui imitaient Les Fleurs du Mal : Banville, Mallarmé, Leconte de Lisle, Verlaine.
Remarquez que Gouvard n'affirme pas avoir établi cette réalité statistique. Il modalise son propos "probablement", etc. Il il dit "dégager des observations en faveur d'une structuration complémentaire 8-4 / 4-8" et il dit qu'il "espère convaincre", alors qu'il devrait persuader...
On l'a vu. En 2009, Cornulier continue de se référer au semi-ternaire, mais il le fait encore différemment, puisqu'il n'est plus favorable au 4-8, lui préférant le 8-4.
Pour avoir étudié des tas d'enjambements, je sais par expérience qu'un poète peut commencer par des rejets ou contre-rejets de trois syllabes et non de deux.Le semi-ternaire est une création culturelle lente qui est greffée sur l'assouplissement des alexandrins, mais qui n'est pas une étape nécessaire et précise de l'évolution métrique, pas plus que le recours au trimètre n'était nécessaire. En cassant cette loi illusoire d'une nécessaire compensation, je vais évidemment ramener à la seule étude de la césure normale comme déviante ou non, et à cette autre alternative : faut-il lire avec une césure forcée ou non ?
Et, comme d'habitude, c'est une chose de ne pas être convaincu, mais après un demi-siècle d'étude renouvelée des césures grâce à Roubaud, puis Cornulier, il serait peut-être bon d'au moins essayer la méthode que je propose pour voir si elle donne ou non des résultats.
Le discours sur le semi-ternaire est complètement flou, et il faut bien voir si on a consciencieusement ou non épluché toutes les possibilités d'études statistiques.
Rimbaud, il n'écrivait pas dans l'attente d'un public qui ne verrait le jour que cinq cents ans après sa mort....
Je dis ça, je dis rien !