vendredi 27 février 2026

Armand Silvestre et le sonnet "Voyelles"

Au milieu du mois d'octobre 1871 environ, de premières contributions sont apportées à l'Album zutique. Tout a commencé avec le sonnet à deux mains et quatorze vois "Propos du Cercle". Le poème semble être un composition à deux de Jean Keck et Léon Valade. L'écriture serait celle du sculpteur mal connu Jean keck (on ne sait même pas la date de son décès et où il a vécu exactement dans Paris, on peut lui supposer une origine alsacienne). Le sonnet fait parler quatorze membres du Cercle, mais pas sur le mode d'un vers chacun. On tourne la page et au verso Rimbaud recopie le "Sonnet du Trou du Cul" qu'il a coécrit avec Verlaine, sans doute un peu auparavant, entre la mi-septembre et la mi-octobre. Puis il ajoute à la suite un quatrain intitulé "Lys" dont la cible est Armand Silvestre, lequel a témoigné avoir rencontré Rimbaud lors du dîner des Vilains Bonshommes de la fin du mois de septembre 1871. Vu les lettres de Valade du début du mois d'octobre 1871, on peut penser que Rimbaud, loin de lire le poème "Le Bateau ivre" qu'il n'avait sans doute pas encore composé, a dû lors de ce dîner faire connaître des corruptions zutiques inouïes lors dans d'irrévérencieuses agapes. Le "Sonnet du Trou du Cul" pourrait dater de ce moment-là ou avoir été exhibé là, et le quatrain "Lys" a tout l'air d'avoir été composé dans les jours qui suivirent la rencontre entre Rimbaud et Silvestre.
Armand Silvestre n'était pas un des grands noms du Parnasse, mais tandis qu'Albert Mérat avait déjà été primé pour un recueil Les Chimères qui n'avait pas été édité initialement par Alphonse Lemerre, mais par Charpentier, Silvestre avait un prestige particulier. Au même moment où la génération parnassienne se faisait connaître par un volume collectif et pour certains d'entre eux comme Verlaine par le lancement d'un premier recueil, en 1866 Silvestre publie un premier recueil qui a reçu le suffrage inespéré de George Sand qui a préfacé l'ouvrage, saluant sa sensualité païenne en le flattant d'une réécriture d'un titre de comédie de Molière en "spiritualiste malgré lui". On connaît les clystères des médecins de Molière, Rimbaud va amplifier cela en "clysopompes". Silvestre était aussi l'auteur sous le pseudonyme Ludovic Hans, qu'il utilisera aussi dans des articles de La Renaissance littéraire et artistique, de deux livres d'actualité en prose où, comme Catulle Mendès dans ses 73 Journées de la Commune, il affirme une opposition de républicain éclairé aux communards qu'il réprouve et trouve bêtes. Il y a un livre sur les ruines de Paris après la guerre franco-prussienne et la Commune, et aussi un livre sur son vécu au jour le jour des événements de la Commune. Le quatrain "Lys" permet d'épingler un poète hostile à la Commune et aussi un protégé d'une romancière qui fixe une certaine idée de la poésie dont Rimbaud flaire immédiatement le potentiel de lieu commun trompeur.
Le quatrain "Lys" reprend des développements du poème envoyé à Banville "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" dans une lettre du 15 août 1871, la date du 14 juillet pour la composition étant suspecte parce que trop symbolique...
Les gens ont sous-évalué l'importance de "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" dans la genèse de "Voyelles". Il faut quand même mettre les points sur les i. Dans sa lettre du 15 mai 1871, Rimbaud a parlé de la folie qui guette un académicien s'il se met à méditer sur la première voyelle de l'alphabet. Dans "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs", Rimbaud utilise pour la première fois le mot rare "pâtis" qui figure dans le premier tercet de "Voyelles", il parle alors de "pâtis panique". Dans le cinquième mouvement chiffré du poème envoyé à Banville, Rimbaud aligne les couleurs du sonnet "Voyelles" en associant l'idée de couleur non aux voyelles, mais à la Rime : "Ta Rime sourdra, rose ou blanche". Le verbe "sourdre" reviendra dans "Après le Déluge", remarquons-le en passant, car ce n'est pas anodin. Mais Rimbaud aligne rouges, verts et bleus dioptriques. Gengoux s'est partiellement intéressé à ce lien des couleurs avec "Voyelles" dans son livre La Pensée poétique de Rimbaud, ce qu'il n'a pas repris dans La Symbolique de Rimbaud; et il l'a fait sur un plan mystique et occulte dérisoire, dans un ordre de veribiage dérisoire et la plupart du temps aussi incompréhensible que les développements d'un Antoine Raybaud sur "Fairy" dans Fabrique d'Illuminations. Et il vient s'ajouter donc le lien pour les lys entre "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" et le quatrain zutique ciblant Armand Silvestre, lien que renforce clairement le passage de la mention "clystères" à la mention "clysopompes".
Les rimbaldiens n'avaient pas identifié la source du quatrain "Lys". Rimbaud a parodié un des "sonnets païens" du recueil Rimes neuves et vieilles. Et on se rappelle qu'en 1870 Rimbaud avait envoyé à Banville le poème "Credo in unam" célébrant une foi en Vénus !
On peut penser que pour partie sur "Voyelles" Rimbaud a des idées qui se forment avant sa montée à Paris. Le mot "pâtis" a pour lui des implications avant qu'il ne soit à Paris. Notons aussi que cette idée de "pâtis" est visiblement à mettre en relation avec l'idée de "prairie amoureuse" de la pièce "Les Poètes de sept ans" envoyée à Demeny dans un courrier du 10 juin 1871.
Dans les copies faites par Verlaine des poèmes de Rimbaud, il s'est passé quelque chose de singulier. Le sonnet "Voyelles" est recopié sur un feuillet où il est suivi du quatrain sans titre : "L'Etoile a pleuré rose..." L'expression "a pleuré rose" fait fortement songer à un extrait d'un vers de Leconte de Lisle "a pleuré mort", mais le motif de l'étoile qui pleure est typique aussi des vers de Silvestre et les "mammes vermeilles" font nettement songer à un poème d'ardeur païenne.
Je pourrais citer pas mal de vers de Silvestre à comparer à "L'Etoile a pleuré rose..."
Silvestre serait de nouveau la source d'un quatrain de Rimbaud, mais dans une expérience qui ne serait plus directement zutique.
Rappelons que dans l'Album zutique Pelletan et Valade ont créé une colonne sonnet et quatrain symétrique de la colonne "Sonnet du Trou du Cul" et "Lys". Or, si le quatrain de Valade est plutôt dans la suite du sonnet initial "Propos du Cercle", le sonnet de Pelletan est une création obscène qui joue sur l'idée d'un paganisme de la Nature qui coïncide avec "Lys", les poésies d'Armand Silvestre et le tercet du "U vert" de "Voyelles".
Dans "Voyelles" maintenant, Rimbaud emploie l'adjectif "latentes" à la rime, adjectif qui figure précisément dans le second recueil de Silvestre qui s'intitule justement Les Renaissances, je dis "justement", parce que "latentes" qualifie le nom "naissances" et aussi parce que "Voyelles" a été remis à Emile Blémont afin d'évidence d'être publié dans la revue La Renaissance littéraire et artistique qui allait bientôt voir le jour en avril 1872 !
L'adjectif "latents" est à la rime dans le poème "Le Doute II", série "Le Doute" dédiée à Leconte de Lisle : Silvestre y parle d'une métaphysique de la Nature qu'il met en harmonie avec la terrible, ce que fait exactement Rimbaud dans "Voyelles". Rimbaud crée pour le tercet du "U vert" le syntagme "vibrements divins des mers virides", qui à cause de la mention "virides" doit être rapproché de "Entends comme brame...", poème aux relents zutiques indéniable et précurseur (fériale, astrale) de "Fairy". Or, ce n'est que quelques pages, quatre à peu près de mémoire, avant la mention à la rime "latents" que Silvestre a écrit cette expression "Les charnelles senteurs des verdures marines", image forte audacieux dont "mers virides" rend l'idée à sa façon.
Je n'ai pas trouvé "pénitents" dans les mots à la rime dans les premiers recueils de Silvestre, mais dans les Rimes neuves et vieilles le poème XXIX associe "lèvre" et "ivre" de part et d'autre d'une césure. Il existe aussi un poème où "peine" et "ivresse" sont en présence l'un de l'autre. Enfin, dans "Vers pour être chantés IV", nous avons l'association de la peine et du "raisin sanglant" dans un décor d'aube naissante où cela vire à la danse étrange.
Vous ne croyez pas que "Voyelles" dit quelque chose de Banville, Silvestre et quelques autres... ?

A votre avis ?

Suite à la publication du numéro 36 de la revue Parade sauvage avec l'article fumeux sur le déchiffrement de "L'Homme juste" par un trio, j'ai fait quatre articles consécutifs de réaction. Le meilleur et le plus concis, et le plus amusant, c'est le quatrième, mais alors qu'il fournit un agrandissement du manuscrit il a été moins consulté que les trois précédents : "Contrôle de la vue chez les amis du 'voyant' ". Vu qu'il n'y aura pas de discussion bord à bord, vu que je suis dans le "Poëme De la Mer" et eux pas, je vais passer une autre action pour faire de la publicité à ce petit débat. Je vois les choses en grand, je vous tiendrai au courant.
Sinon, puisqu'on va nous imposer l'Evangile selon Bardel sur Les Illuminations le 26 mars je crois, je me vois bien faire un petit calendrier de l'av[a]nt. Un petit article par jour sur Les Illuminations. C'est du défi, mais pourquoi pas ?
Je m'excuse de ne pas continuer mes articles sur Dumas fils et Une saison en enfer, mais je suis exténué par mon travail et il me faut m'organiser pour lire tous les ouvrages clefs, trier et traiter l'information. Cela viendra en son temps dans le courant de l'année.
La priorité va être en ce mois de mars de ne pas laisser faire n'importe quoi en fait d'établissement du texte rimbaldien. Je vais aussi essayer de fournir les photographies inédites sur l'origine de l'établissement du texte tel que nous le connaissons de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple".
Voilà, il va y avoir du lourd.

mercredi 25 février 2026

Analyses gramamticales concurrentes du deuxième alinéa de "Fairy" !

Le deuxième alinéa du poème en prose "Fairy" pose des difficultés particulières. Il s'agit d'une phrase nominale entre deux tirets longs qui ont valeur de signes de parenthèse. Brunel dans son livre Aclats de la violence ne place aucun signe de ponctuation fort après le nom "steppes", mais encore l'abondance de prépositions de cet alinéa demande une certaine attention pour bien savoir ce que chacune de ces prépositions complète comme nom.
 
   - Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et des cris des steppes. -
 
Spontanément, j'analyse ainsi le dispostif symétrique de cet alinéa : La tête en est son attaque "Après le moment", puis nous avons trois compléments du nom "moment" avec des expansions qui s'abrègent de plus en plus :
                 - de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois,
                 - de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals
                 - et des cris des steppes.
 
Notons que "et des cris des steppes," au plan du rythme supplée à la perte de complément circonstanciel pour la "sonnerie" : "sous la ruine des bois" était un plus du groupe "air des bûcheronnes". On pourrait imaginer "et des cris des steppes" comme une brisure souple sur un mode binaire :
                 - de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois,
                 - de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals et des cris des steppes.
 
Ma consultation du manuscrit me fait considérer que le point apparaît bien après "steppes", mais l'attaque du tiret long passe sur lui.
Rimbaud ponctuait les phrases à l'intérieur de parenthèses, comme on peut le voir dans "Enfance II" ou "Barbare".
Avec une telle ponctuation, il est délicat d'affirmer que "Après" crée une opposition chronologique entre "Pour Hélène..." en amont et "Pour l'enfance d'Hélène..." en aval.
Mais ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est que sur son site Arthur Rimbaud Alain Bardel plaide pour une autre lecture du deuxième alinéa de "Fairy" et il lui consacre même une page internet d'un article intitulé "Une hypothèse pour la structure de Fairy". Les lectures de "Fairy" ne sont pas spécialement nombreuses, en-dehors de l'étude de Pierre Brunel qui ne s'y soustrait pas dans son édition critique systématique Eclats de la violence. Fongaro a pas mal travaillé à élucider le sens de la deuxième phrase de "Fairy". Il reste après un certain nombre d'études ou notes qui font des rapprochements avec Mallarmé poète ou traducteur, ce qui se prolonge en rapprochements avec les deux poèmes en anglais de Poe intitulé "To Helen", mais cela n'est pas très clair pour deux raisons. Premièrement, ces rapprochements sont liés à un principe de dérive, on commence par songer pour les "influences froides" à "Hérodiade" dans le second Parnasse contemporain, puis on s'aperçoit qu'il y a une traduction de Poe "Stances à Hélène", puis qu'elle est anachronique, et enfin on en arrive à l'alternative, soit l'autre poème à Hélène traduit de Poe paru dans La Renaissance littéraire et artistique, soit les deux poèmes en anglais de Poe lus en version originale par Rimbaud avec le même titre "To Helen" facile à traduire en "Pour Hélène". Notons que l'Hélène du poème traduit et publié en 1872 dans la revue de Blémont, Aicard et compagnie désigne une personne réelle de la connaissance de Poe. Poe parle de barques nicéennes, de mer parfumée, mais ça ne coïncide jamais avec "Fairy" où nous avons des "parfums affaissés" et une "barque de deuils sans prix". Oui, nous avons des "parfums affaissés" répandus sur des "anses", mais le lien n'est toujours pas évident pour autant.
Et face à cette littérature, il y a des articles sur la structure de "Fairy", un de F. C. Saint Aubyn dans Parade sauvage, un chapitre de Raybaud dans son livre Fabrique d' "Illuminations" que j'ai pas loin sous la main et que je lirai plus tard. Et donc il y a l'article de Bardel sur le deuxième alinéa.
 
 
Voici le schéma grammatical symétrique que fournit Bardel :
 
- Après le moment
                de l'air des bûcheronnes
                                                      à la rumeur du torrent sous la ruine des bois,
                                                      [à la rumeur] de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals,
                                                      et [à la rumeur] du cri des steppes.
 
Je ne trouve pas très convaincante la liaison "la rumeur du cri ou des cris des steppes". "rumeur" et "cri(s)" s'accordent mal ensemble. Et je pense de même pour "rumeur de la sonnerie".
Je suis plutôt persuadé que s'il n'y a pas de virgule après le nom "moment", c'est que "de l'air", "de la sonnerie" et "des cris" ou initialement "du cri" sont les trois compléments du nom coordonnés du nom "moment".
Qui plus est, le manuscrit a été remanié, il comporte des variantes. La leçon initiale était :
 
 
    - Après le moment de l'air des bûcheronnes avec la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et du cri des steppes. -
 
 Cette première leçon était plus claire, plus romantique et plus stylée même. L'air des bûcheronnes se mêlait avec la rumeur du torrent et le bruit de l'abattage des arbres, la sonnerie des bestiaux se répandait en échos dans les vals (et non vaux) et plus mystérieusement les steppes semblait fondre leur bruit en un seul cri, ce que Rimbaud a préféré ramener au pluriel "des" avec correction induite à poursuivre pour "cri".
Il y a trois corrections sur ce deuxième alinéa manuscrit. Il y a une correction au moins qui est immédiate, l'amorce "cav..." biffée au profit de "steppes". Les deux autres corrections peuvent avoir été faites après la transcription d'ensemble du poème, ou en tout cas après la transcription complète du second alinéa. Rimbaud a corrigé la préposition "avec" initiale en "à", renforçant les symétries entre les expressions internes à son alinéa, et il a corrigé "du" en "des" devant "cri. Le "de" devant "la sonnerie" porte des traces d'hésitations peu claires pour sa part.
 
 
La leçon originelle ne me semble pas du tout compatible avec le découpage fourni en hypothèse par Bardel, à cause du rendement particulier de la préposition "avec" qui n'a pas l'aisance d'emploi de la préposition "à", et comme ce "avec" est soit la leçon originelle, soit une alternative déterminant une même lecture, je pense que l'hypothèse de Bardel ne tient pas :
 
Après le moment
                             de l'air des bûcheronnes
                                                                     avec la rumeur du torrent
                                                                     [avec la rumeur] de la sonnerie
                                                                     et [avec la rumeur] du cri...
 
Puis, je n'ai pas l'impression d'une phrase qui dit que l'air des bûcheronnes se mêle à trois choses. L'information qui prédomine, c'est "Après le moment", pas le mélange de l'air à trois éléments.
Par ailleurs, "bûcheronnes" et "sonnerie" ont en commun d'anticiper par leurs phonèmes "frissonnèrent" , ce qui me fait aussi favoriser l'alignement : "de l'air des bûcheronnes" et "de la sonnerie des bestiaux", ce que conforte la double symétrie "bûcheronnes" et "bestiaux", connotations plus brutales et sauvage des mots et initiale du "b", tandis que "air" et "sonnerie" se répondent également plus étroitement que d'autres noms de bruit. L'air des bûcheronnes, la sonnerie des bestiaux et le cri sont un total des voix de la nature amoureuse en quelque sorte. Pour l'instant, c'est ce que je pense.
 
Penser à "Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises..." ou à la "prairie amoureuse" des "Poètes de sept ans". Venu de l'antiquité ou présent chez Pétrarque, le "bois amoureux" est mentionné dans un des "Sonnets pour Hélène", sans que je ne pense à une source directe pour "Fairy" bien sûr.

lundi 23 février 2026

Essai d'analyse prosodique de "Fairy" (plus ***mise à jour rime en -al 25 février)

Soit le poème "Fairy" : cette pièce est composée de quatre alinéas assez courts. Les deux premiers alinéas sont plus longs que les deux derniers, ce qui peut favoriser la comparaison avec les quatrains et tercets d'un sonnet. Notons que si, à l'oreille, on peut faire la différence entre la récitation de vers et une récitation d'un texte en prose, l'oreille n'est pas nécessairement sensible à la disposition en quatrains et tercets, malgré la distribution éventuellement bien régulière des rimes.
La symétrie d'attaque du premier et du troisième alinéa : "Pour Hélène...", "Pour l'enfance d'Hélène..." favorise aussi la référence au sonnet, puisque cela crée deux couples d'alinéas ce qui correspond à un équivalent de couple de quatrains contre couple de tercets.
Et si le sonnet est souvent défini par sa chute, le poème "Fairy" fournit une clausule qui correspond quelque peu à cette attente : "supérieurs encore ... au plaisir du décor et de l'heure uniques."
Au plan de l'organisation structurelle par les échos, le poème "Fairy" n'offre pas que le parallèle des attaques des premier et troisième alinéas. Quelques mots sont répétés par couples, et si nous écartons les mots-outils peu intéressants à dénombrer sous ce jour, nous avons outre la mention "Hélène" et la préposition "Pour", une reprise du nom "ombres" au pluriel du premier au troisième alinéa toujours.
Au plan de l'organisation grammaticale, plusieurs symétries binaires sont à relever. Dans le premier alinéa, nous avons une conjonction de coordination qui crée une distribution parallèle de deux groupes suivant un moule grammatical identique : "les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral." La symétrie invite à comparer les noms brefs égaux en nombre de syllabes "sèves" et "clartés", les adjectifs semi-longs n'ayant qu'une syllabe d'écart "ornamentales" et "impassibles", les noms dissyllabiques en contexte "ombres" et "silence", puis les adjectifs courts "vierges" et "astral". Les coordinations de deux éléments se poursuivent à deux endroits de la seconde phrase du premier alinéa : nous pouvons citer "L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une barque de deuils sans prix" pour le premier cas où relever un brouillage de la symétrie par la non reprise du verbe dans le second cas, puis nous avons le couple régi de compléments du nom "anses" : "d'amours morts et de parfums affaissés" qui invite à comparer "amours" et "parfums" puis "morts" et "affaissés".
Les symétries du premier et du troisième alinéa nous invitent à nous pencher directement sur le cas de ce dernier. Le mot "ombres" est de nouveau pris dans une coordination binaire : "les fourrures et les ombres", un second effet binaire avec emploi anaphorique de la conjonction "et" caractérise la suite immédiate et fin du troisième alinéa : "- et le sein des pauvres, et les légendes du ciel." Au plan du sens, on peut évidemment comparer "légendes du ciel" à "silence astral". A cause de la reprise "ombres", les "fourrures" peuvent faire écho aux "sèves ornamentales", tandis que le "sein des pauvres" lié à des frissons contraste inévitablement avec "clartés impassibles".
Le dispositif binaire dans le quatrième alinéa est pour sa part contrarié par des effets ternaires : "Et ses yeux et sa danse", ou plus rigoureusement le couple "ses yeux et sa danse" semble suivi du couple binaire préposition aux plus nom plus adjectif : "aux éclats précieux", "aux influences froides", mais il est expansé en groupe ternaire irrégulier avec la fin du poème : "au plaisir du décor et de l'heure uniques[,]" lequel pourtant réintroduit à son bord un couple binaire : "du décor et de l'heure", perturbé cette fois par une expansion d'un unique adjectif, c'est le cas de le dire, coordonné aux deux noms "décor" et "heure". Je vais reparler de cet adjectif de fin "uniques", mais j'ai écarté le cas du second alinéa.
Le second alinéa suppose lui-même des symétries entre groupes de mots fondés sur un moule grammatical identique ou quasi identique, puisque progressivement abrégé : "de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois" et "de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals", sauf que cela est expansé par un troisième groupe sur un moule similaire mais encore plus abrégé : "et du cri des steppes."
La longueur des énoncés, et plus précisément le fait que le premier alinéa correspond à peu près à la longueur des deux derniers alinéas crée un effet perturbateur quant à la distribution en quatre alinéas, puisque le second alinéa peut être perçu comme le milieu du poème, de part et d'autre duquel nous avons deux groupes de longueur équivalente régir par une quasi anaphore : "Pour Hélène..."/"Pour l'enfance d'Hélène...", même si le premier groupe est en un seul alinéa de deux phrases, et le groupe final en deux alinéas d'une seule phrase chacun.
La référence au sonnet est perturbée par l'idée d'une opposition entre le début et la fin du poème à partir de la coupe que constitue au centre le deuxième alinéa, mais ce découpage est lui-même perturbé par un autre constat. Le poème n'offre que trois formes verbales conjuguées, mais deux des verbes conjugués figurent dans le seul premier alinéa. Il n'y a qu'un seul verbe conjugué à se partager pour les trois derniers alinéas et il figure dans le troisième. Le deuxième et le quatrième alinéa correspondent donc à des phrases sans verbe. Les trois verbes sont très proches au plan prosodique : "se conjurèrent", fut confiée" et "frissonnèrent". Le préfixe "con-" est commun aux deux premiers verbes, la terminaison de troisième personne du pluriel de l'indicatif passé simple est commune au premier et au troisième verbe, et enfin une assonance en "f" peut être envisagée entre "fut confiée" qui en offre deux occurrences et le verbe "frissonnèrent" qui fournit le "f" en position initiale de relief. Le verbe "frissonnèrent" favorise par son sens l'identification d'une assonance en "f" à quoi joindre le roulement des "r". Le mot "frisson" est une clef d'expression romantique que met en exergue le "E blanc" du sonnet "Voyelles". Son importance chez Hugo, Rimbaud et d'autres est relayée par Verlaine avec, par exemple, le vers : "C'est tous les frissons des bois" de la première des "Ariettes oubliées".
Au deuxième alinéa, les symétries sont appuyées par des échos phonétiques également ou par des accouplements lexicaux qui ont du sens "bois" et vals", "ruine" et "rumeur", "sonnerie" et "échos". "bestiaux" et "échos", mais les exemples évidents que j'énumère ne forme pas un système régulier où tout est ordonné. Le deuxième alinéa suppose aussi une coordination générale ternaire et non pas binaire : "de l'air", "de la sonnerie" et selon le déchiffrement du manuscrit "du cri" ou "des cris". J'hésite encore un peu, mais spontanément, malgré le maintien au singulier de "cri", j'ai du mal à croire que le "u" soit si mal superposé à un "des" originel, je penche pour une correction de "du" à "des", mais sans complète certitude pour l'instant, faute d'y avoir suffisamment réfléchi.
Il est temps pour moi de m'intéresser maintenant à la syllabation éventuelle de ces énoncés, je me servirai de cette analyse dont je ne cache pas le caractère aléatoire pour rebondir sur une considération particulière ensuite...
Voici le découpage syllabique que je propose en le commentant au fur et à mesure :
 
Pour Hélène (3, élision du "e" par la force de mon découpage que j'appellerai une scansion subjective de lecteur)
se conjurèrent (4, élision du "e" du fait de ma scansion
les sèves ornamentales (7).
Attention ! Par recoupement : "Pour Hélène se conjurèrent", nous aurions huit et non pas un premier groupe de sept syllabes.
Le décompte syllabique n'a donc pas l'air d'avoir une pertinence, mais vous pouvez observer que ma scansion qui s'appuie sur des groupes syntaxiques faciles à détacher coïncide avec le placement du phonème "e grave", le "è" termine chacun des deux premiers groupes et il a une sorte de valeur de contre-accent rythmique en deuxième syllabe du troisième groupe, lequel balance les "a" en interne.
Poursuivons sur cette scansion admise comme aléatoire ou subjective :
dans les ombres vierges (5 avec élision)
et les clartés impassibles (7 avec élision)
dans le silence astral (6).
Pas question de monter des alexandrins, vous voyez une tendance naturelle à scander en-dessous de douze syllabes, et même en-dessous de neuf syllabes, et cela dégage une tendance à des groupes de six ou sept syllabes mêlés de segments encore plus courts.
Passons à la deuxième phrase :
L'ardeur de l'été (5) fut confiée (3) avec recoupement possible (8)
à des oiseaux muets (6)
et l'indolence requise (7)
à une barque de deuils sans prix (7+2 : 9)
Le passage que je viens de citer est intéressant, nous aurions un groupe de neuf syllabes d'une seule traite, ce qui est incompatible avec la loi de la versification, puisque dans la poésie en vers tout segment de plus de huit syllabes a une césure, mais vous remarquerez que je suis tenté de subdiviser ce groupe en un élément de sept syllabes qui pour le coup participe d'une récurrence et un autre élément de deux syllabes qui pourrait s'interpréter comme une rallonge par à-coups. Cela coïncide avec le problème d'une analyse d'un pur segment en prose de neuf syllabes, et si on ne tient aucun compte de la syllabation, à la lecture n'est-il pas sensible que ce "sans prix" a bien l'air d'une rallonge sensible dans l'énoncé. Pourquoi ai-je l'impression que "sans prix" alourdit (pardon du jeu de mots) "à une barque de deuils" ? Pourquoi ai-je ce sentiment de relief par à-coup ? L'analyse en passant par une syllabation n'a peut-être aucune valeur, mais comment négocier cette difficulté pour rendre l'impression d'un à-coup prosodique ?
par des anses d'amours morts (7)
et de parfums affaissés. (7)
On constate une dominante des groupes de sept syllabes dans ce premier alinéa.
 
Après le moment (5)
de l'air des bûcheronnes (6, avec élision)
à la rumeur du torrent (7)
sous la rumeur des bois (6),
de la sonnerie des bestiaux (8, mais avec une élision problématique interne pour le "e" final de "sonnerie", le parallélisme avec "de l'air des bûcheronnes" favorise pourtant de lire ce segment tout uniment).
à l'écho des vals (5)
et du cri des steppes (5)
Dans son livre Eclts de la violence de 2004, Pierre Brunel ne ponctue pas le deuxième alinéa dans sa transcription, j'irai éprouver ultérieurement le manuscrit à ce sujet. Je remarque qu'après une fin en deux segments de sept syllabes pour le premier alinéa, nous avons une fin de deuxième alinéa par un couple de deux groupes de cinq syllabes. Toutefois, la syllabation semble involontaire et non calculée par Rimbaud à cause du problème du "e" de "sonnerie" dans "de la sonnerie des bestiaux" qui correspondrait à un cas de "e" languissant non pris en compte pour la mesure, ce qui laisse penser que Rimbaud ne joue pas ici dans ce poème avec les décomptes syllabiques. Il y a un autre argument contre une syllabation calculée de la part de Rimbaud, c'est que celui-ci semble avoir corrigé une leçon antérieure par "steppes" et cette leçon antérieure commencerait par la suite d'une syllabe "cav..." qui ne fait sûrement pas attendre le mot "caves" en nombre de syllabes comparable à "steppes" jusqu'au traitement du "e" instable final, mais un mot plus long, peut-être "cavernes", ce qui ferait un glissement de cinq à six syllabes pour le segment que nous avons scandé.
 
Pour l'enfance d'Hélène (6, avec élision)
frissonnèrent (3, avec élision)
les fourrures et les ombres (7) Notez aussi le parallèle prosodique latent : "frissonnèrent" (3 avec élision) les fourrures (3 avec élision) et les ombres (3) sachant que nous avons une initiale "f" pour deux mots et nous avons une sacrée assonance en [R] "frissonnèrent" fin de mot, "fourures" doublé et fin de mot, "ombres" fin de mot.
et le sein des pauvres (5, avec élision, avec prolongement de l'assonance en [R])
et les légendes du ciel (7, avec un "l" final qui est une correspondante liquide du [R]).
Et ses yeux et sa danse (6 avec balancement interne 33 prosodiquement appuyé par les "et" et les deux possessifs)
supérieurs encore (5, élision forcée en contexte)
aux éclats précieux (5, on évite la diérèse de la langue des vers sur "précieux").
aux influences froides (6, avec élision)
au plaisir du décor (6, et sorte de quasi rime interne avec "encore")
et de l'heure uniques (5).
Ce découpage montre que nous passons d'une dominante de segments de sept syllabes à un équilibre vers la fin entre segments de cinq ou six syllabes. L'écart est peu important entre les segments moyennant l'inclusion de quelques segments brefs de deux (sans prix) ou trois syllabes.
Toutefois, pour la fin du poème, un autre parallélisme est envisageable dans la scansion syllabique à cause de la construction grammaticale : "au plaisir (3) du décor (3) et de l'heure (3) uniques. (2) Nous retrouvons l'idée d'une rallonge de deux syllabes par à-coups, et le découpage 333 peut se justifier par une convergence entre la syntaxe et une assonance en [R]sur les trois noms "plaisir", "décor" et "heure", assonance en [R] déjà illustrée comme nous l'avons vu à l'alinéa précédent, voire sensible déjà dans certains échos du deuxième alinéa : "rumeur" et cette assonance est présente ailleurs dans le deuxième alinéa, mais ailleurs que dans les positions qui nous semblent les plus propices à une scansion : "air" et fatalement les "r" au début ou au milieu d'un mot : "Après", "bûcheronnes", le premier "r" de "rumeur", "torrent", "ruine", "sonnerie" et "cri". Nous pourrions aller plus loin dans le relevé des "r", mais voici pour la base du repérage de cette assonance marquée.
De manière transversale, mais cela est plus sensible à la lecture analytique qu'à la lecture immédiate, on peut rapprocher "silence astral", "clartés" et "éclats précieux". Nous pourrions entrer dans le jeu des comparaisons au plan sémantique, par exemple entre "influences froides" et "clartés impassibles", mais nous avons voulu nous en tenir à une étude prosodique.
Le poème ne se fonde pas sur une symétrie dans les nombres de syllabes. Notre relevé est trop irrégulier et aléatoire, mais cette scansion artificielle souligne des jeux d'assonances (j'emploie cet unique mot et pas tantôt assonances, tantôt allitérations pour les consonnes), avec le cas du [R], mais aussi le placement bien en relief de certains [è] dont l'effet favorise pas mal des scansions courtes que nous proposons. La symétrie grammaticale avec notamment la distribution des prépositions et conjonctions favorise également les scansions brèves. Cela peut amener à une analyse plus objective du rythme de cette prose rimbaldienne. Nous remarquons que les contractions des scansions favorisent le relief de séquences courtes qui ont l'air d'à-coups dans la formulation des énoncés : "sans prix" et "uniques", ou bien qui correspondent à des verbes de valeur clef dans le développement du propos, verbes peu nombreux d'où une prise en considération plus intéressante encore : "se conjurèrent", "fut confiée" et "frissonnèrent".
La note finale de l'adjectif "uniques" participe plutôt d'une perception positive du spectacle.
L'analyse prosodique appelle encore des compléments : "steppes" entre dans la série des assonances en [è] avec Hélène, "frissonnèrent" et "se conjurèrent" notamment et les noms "bûcheronnes" et "sonnerie" anticipent significativement "frissonnèrent".
 
Scandons le poème en huit alinéas "Scènes" la prochaine fois et étudions-en l'organisation grammaticale et la prosodie des consonnes et des voyelles, puisque nous tendons à le percevoir comme lié par un jeu de miroir au poème "Fairy".
 
*** Mise à jour du 25 février :
 
Insatisfait de l'état antérieur de mon article, j'y reviens avant de passer à "Scènes".
L'étude de la syllabation dans "Fairy" permet de constater que les scansions ont tendance à tourner autour la longueur d'un hémistiche de six syllabes. Rimbaud semble se déporter plutôt vers les sept syllabes et il s'adonne aussi facilement à la suite de cinq syllabes. Bref, on a une oscillation aléatoire entre des groupes de sept, six ou cinq syllabes, avec toutefois un fait remarquable et peut-être inconscient de la part de Rimbaud qui consiste parfois à accentuer le relief de l'un de ses éléments : Rimbaud peut faire se succéder deux segments de sept syllabes ou deux de cinq, il peut avoir tendance après des combinaisons aléatoires à terminer plusieurs alinéas ou plusieurs phrases de suite par un segment égal en nombre de syllabes ou bien même si un segment n'a pas de position de relief il peut être plus abondant que les autres. Tout cela peut être inconscient sinon involontaire de la part du poète. La sensibilité fait des décomptes que la raison ignore, en quelque sorte. Notons tout de même que si l'accentuation de segments de sept stllabes ne renvoie pas aux vers, il peut en aller différemment d'une suite de deux segments de cinq syllabes qui rappelle le décasyllabe de chanson, et surtout des suites de segments de six syllabes sont à cause de l'habitude de l'alexandrin sont elles automatiquement sensibles pour un poète, même une suite impaire de segments de six syllabes est sensible. Il suffit de deux segments de six syllabes et la référence au vers est sensible, même si on prolonge par un troisième segment de six syllabes. Ceci sert à indiquer que ma recherche n'a rien d'absurde pour éprouver à quel point les poèmes en prose de Rimbaud cherchent ou non à s'éloigner de la prose. Je précise aussi méditer sur les renvois locaux aux vers. Le poème "Fairy" prouve que Rimbaud ne pense pas son poème comme véhiculant une syllabation à peu près digne des vers, mais nous aurons affaire à des cas locaux où la question de la référence au vers se pose.
Le traitement du "e" est central dans nos scansions. La scansion peut être dénoncée comme aléatoire et ne reflétant rien de l'activité créatrice du poète, mais il faut bien explorer de manière discriminante les conséquences d'un acte de scansion qui impliquera forcément des élisions de "e". Certaines élisions sont justifiées par la prose elle-même, enchaînement avec une voyelle ou fin de phrase, mais parfois ça se discute, et parfois un "e" dans un segment qui ne favorise pas une scansion interne permet de s'assurer que Rimbaud ne médite pas une syllabation calculée. C'est le cas de "sonnerie des bestiaux".
Evidemment, on pourrait me reprocher des découpages courts de trois syllabes qui semblent m'arranger ou on peut répliquer que si on tend à syllaber par des segments courts un texte en fonction de toute prise articulatoire grammaticale disponible les résultats seront toujours du même ordre entre n'importe quelle prose. Tout de même, on remarque une tendance de Rimbaud dans "Fairy" à doubler l'articulation grammaticale d'échos phonématiques rudimentaires mais voyants : "L'ardeur de l'été" 5 et "fut confiée" (3), deux segments courts qui ont une assonance en "é". Ou "Pour Hélène" (3) et "se conjurèrent" (4) assonance en "è" qui se délie par contre-position dans "les sèves ornamentales" ou d'ailleurs il y a deux "è" successifs "les sè-", ce qui m'avait échappé par inattention ci-dessus.
Je vais scander des textes en prose, poèmes de Baudelaire ou passages de romans, poésies de Cros, Judith Walter, Aloysius Bertrand, etc. Je compte repérer ce qui permet de dire quand la prose est scandée, vive, poétique comme chez Rimbaud ou alanguie, plus molle comme dans le cas de Baudelaire et Maurice de Guérin.
Je parlais des rejets de deux syllabes "uniques" et "de prix" dans "Fairy" en soulevant cette question : si ce n'est pas les dénombrements syllabiques, qu'est-ce qui fait qu'on perçoit des à-coups de deux syllabes à la lecture ? Il se trouve que j'ai bien une idée à explorer, l'articulation en fonction des prépositions qui s'enchaînent à la queue leu leu, à la va comme je te pousse dans le cas de "une barque de deuils sans prix" et pour "uniques" qui est un adjectif, il faut que je médite le rôle des prépositions et conjonctions en amont.
Les suites de prépositions "de" basiques sont sensibles dans "Nocturne vulgaire", le troisième poème que je rapproche spontanément de "Fairy" et "Scènes". Le découpage syllabique scandé de "Scènes" que je présenterai prochainement est aussi clairement le signe d'un texte en prose sans calculs syllabiques.
Mais je voulais revenir sur des faits prosodiques dans "Fairy" et notamment sur le cas de la rime en "-al".
J'ai comparé les quatre alinéas de "Fairy" à un sonnet. Or, le tout début de "Fairy" offre un exemple flagrant de rime interne, rime approximative puisque terminaison féminin pluriel d'un côté et masculin singulier de l'autre, mais il va de soi que dans les licences de la prose la correspondance à la rime du monde des vers n'en est pas moins là et sensible : "sèves ornamentales" et "silence astral" sont deux rappels évidents du monde des rimes dans la poésie en vers, d'autant que "sèves" et "silence" commence par un "s" initial, que "ornamentales" et "astral" ont une connotation précieuse en langue bien appuyée par la séquence "-al" connue pour faire affecté.
Cela me rappelle le cas de "bois sidérals déployés" dans "Les Poètes de sept ans". Le pluriel incorrect "-als" sera à la mode chez les symbolistes il me semble, et Rimbaud qui n'était pas un symboliste fournit un exemple précoce en juin 1871 avec "bois sidérals déployés". J'aimerais bien une mise au point historique sur ces "-als" en littérature. Rimbaud imite sans aucun doute un ou plusieurs prédécesseurs que nous n'avons pas identifié(s).
Il va de soi que "bois sidérals" entre en résonance avec "sèves ornamentales" et surtout "silence astral". Ey dans la foulée, il faut se référer au "ni férial ni astral" de "Entends comme brame..." Le poème "Fairy" offre peu de prises à l'identification de sources. Les références à Mallarmé, "Hérodiade" ou traductions de poèmes de Poe, n'ont rien d'évident du tout. On ne sait pas qui est cette "Hélène" finalement. Mais nous avons une amorce de cliché à explorer avec le passage "les clartés impassibles dans le silence astral". Ne méjugeons pas le lieu commun qui pourrait se trouver partout, il est sans doute un élément clef pour déterminer les références littéraires plus précises du poème "Fairy". C'est un élément porteur. La rime "ornamentales" et "astral" me fait pressentir que l'écho "requise" et "sans prix" dilue volontairement une seconde référence à la rime. Je remarque aussi que dans "parfums affaissés" l'adjectif correspond au nom "affaissement" dans "Jeunesse IV".
Je parlais de la rime faisant référence à un sonnet. Or, si je n'ai jamais trouvé de source ronsardienne aux vers de Rimbaud, alors que j'en ai trouvé pour Baudelaire et pour Hugo, Je ne peux manquer de citer le premier quatrain de "Voeu" premier poème en vers français des oeuvres complètes de Ronsard dans les deux tomes de la Pléaide :
 
Divines Soeurs, qui sur les rives molles
De Castalie, et sur le mont Natal,
Et sur le bord du chevalin crystal
M'avez d'enfance instruit en vos escoles :
 
[...]
 
L'emploi affecté de la rime en "-al" ne date pas de la veille.
En comparant, on constate que l'allure grammaticale est bien distincte entre "Fairy" et "Voeu", on constate aussi que l'égalité syllabique chez Ronsard a une solennité et un ton que n'ont pas le poème de Rimbaud. Je vais continuer de méditer tranquillement tout cela.
Un mot sur les sonnets de Ronsard.
Depuis longtemps, j'explique que "Oraison du soir" est un poème où les tercets sont rimés en ABA BAB à la manière de Pétrarque, car cela était inédit en français jusqu'à ce que Catulle Mendès n'en fasse sa marque de fabrique dans Philoméla. Les exemples contemporains de Mérat et Valade dans leur volume paru anonymement Avril, mai, juin n'ont pas la même portée, puisque Mérat et Valade essaient plein de modèles différents d'organisation des rimes des tercets. La référence à Mendès est patente dans "Oraison du soir" et dans deux sonnets "Immondes" !
Toutefois, j'ai découvert que l'anthologie Crépet avait publié un sonnet de Charles Nodier qui anticipait sur Mendès pour les rimes en ABA BAB des tercets, sonnet qui comportait en prime le mot "hysope" de "Oraison du soir". Mais ce qui m'avait échappé, c'est que Ronsard qu'on croit ne pratiquer que les modèles classiques AAB CCB ou AAB CBC a pratiqué pas mal de tercets à la Pétrarque ABA BAB dans ses Sonnets pour Hélène, ce qu'il ne faisait pas pour Cassandre, Marie et compagnie. Ceci dit, je n'ai pas trouvé de poème de Ronsard pouvant avoir inspiré "Oraison du soir", mais notez que dans "Sonnets pour Hélène", nous lisons "pour Hélène" l'amorce même du poème "Fairy" en quatre alinéas. Coïncidence ?

La supra importance de Théophile Gautier pour lire "Voyelles" et "Mémoire" ?

Souvent, quand nous commençons à explorer un champ de mets artistiques : poésie, littérature, peinture, cinéma, musique, nous avons un dédain sectaire et une idolâtrie sélective avant que la familiarisation avec cet univers, le désir d'en découvrir plus et la connaissance plus subtile des dettes de ce que nous prisons le plus nous poussent à réévaluer ce que nous avions méjugé. Il y a tant à lire au départ qu'il faut bien trancher dans le vif et faire des choix, mais avec le temps nous pouvons étendre nos lectures, nos découvertes et le temps du rejet est passé. Nous explorons les choses plus posément. Dans le domaine de la poésie, il y a pas mal de poètes intéressants à lire au dix-neuvième siècle. Pour la première moitié romantique de cette période dorée, sinon pour les soixante-et-une premières années, ces deux tiers pratiquement, le public peut se partager entre les admirateurs de Charles Baudelaire et ceux de Victor Hugo. Oui, mais voilà, ils ne furent pas seuls. Musset a encore ses admirateurs, ceux qui rêvent d'un jeu poétique plus ancien. Et puis, Lamartine a précédé Hugo et quand on compare on se rend compte d'une dette. Hugo a même une dette sur l'assouplissement du vers à l'égard de Vigny, lequel n'écrivait pas de médiocres poèmes non plus. Certains gourmets sont charmés des vers et de la prose de Nerval, même s'il reste un petit peu en-dehors des principaux poètes dans l'histoire littéraire, tant les poètes du dix-neuvième siècle eux-mêmes semblaient peu s'y référer. Du côté de la poésie en prose, le recueil posthume d'Aloysius Bertrand, dont le lancement fut un échec, jouit désormais d'un prestige exceptionnel. Certains vantent à raison les poésies de Marceline Desbordes-Valmore, mais l'intérêt porté peut paraître platonique tant les rimbaldiens et verlainiens n'ont pas identifié l'étendue de son influence sur les "Ariettes oubliées" de Verlaine et des poèmes du printemps 1872 de Rimbaud tels que "Larme" ou "Bannières de mai".
Les parnassiens remontent difficilement en crédit. Heredia n'est certainement pas le poète le plus à la mode, et bien à tort les poésies de Leconte de Lisle ont été classées comme barbantes sur la foi de ses thèmes mythologiques empruntés et du caractère insupportable du personnage en public. Pourtant, ses poésies sont d'une vie et d'une grâce magnifiques. Léon Dierx n'est plus édité, Glatigny charmant passe pour dérisoire. Banville se refait une santé auprès des universitaires qui travaillent notamment sur Rimbaud et Verlaine, plaisir de redécouverte qui se joue sur un billard à trois bandes. Et puis, il y a Théophile Gautier !
Ses recueils sont mal édités, mal mis en avant. Baudelaire lui dédie Les Fleurs du Mal et dans l'un de ses articles sur les poètes il nous prévenait pourtant que plus qu'Emaux et camées il admirait les recueils antérieurs des Premières poésies à España en passant par La Comédie de la mort et du coup Albertus et les Poésies diverses de 1838 auxquels les poèmes en vers de Baudelaire doivent beaucoup.
Je n'ai pas tellement fondu pour Emaux et camées et sa quasi exclusivité des octosyllabes, mais la lecture des Poésies diverses de 1838 et des Premières poésies a été pour moi bouleversantes. Je suis aussi marqué par l'écriture de son roman Le Capitaine Fracasse. Je trouve que Gautier est bien un magicien des lettres. Il n'a pas la pensée profonde des plus grands écrivains, mais c'est la plume d'un maître qui peut pourvoir ses enseignements à tous.
J'imagine qu'au tournant de la Révolution française, sans que ce ne soit lié exclusivement aux effets de l'événement historique, il y a eu un basculement dans la conception du style. Sous l'Ancien Régime, malgré l'évolution de la prose ciselée, satinée ou lyrique du dix-huitième siècle, l'élégance grammaticale et la recherche d'équilibre d'une phrase élaborée dominaient, mais à partir du début du dix-neuvième siècle les phrases peuvent être plus simples, avec des auteurs plus attirés aussi par les juxtapositions de segments d'énoncés, et cela s'accompagnait d'un enrichissement des résonnances lexicales d'un vocabulaire plus gracieux, plus pittoresque, plus profus, et cela se doublait d'un intérêt renouvelé pour les effets prosodiques des consonnes et des voyelles. La pensée descriptive prenait le pas, tandis que la prédominance des verbes de la prose classique refluait quelque peu. L'expression se faisait plus syncopée, appelait plus de suspens. Les écrivains se délectaient d'images concises expressives. Michelet, Balzac et Hugo se ressemblent pour la manière visionnaire d'écrire, même si Balzac est un peu plus éloigné du style de l'historien lyrique Michelet et du poète Hugo. Moins expansif, moins adepte de grandes visions intellectuelles saisissantes, Gautier est l'autre pôle de la prose du dix-neuvième siècle. Flaubert est un héritier de la plume de Gautier, mais devenu un peu trop sec. Gautier est un maître absolu dont aucun disciple en prose n'est devenu l'égal, à l'exception du Rimbaud des Illuminations. C'est un peu ce que je perçois. On admire aujourd'hui Les Contemplations de Victor Hugo en les plaçant dans la continuité des quatre recueils lyriques antérieurs : Les Feuilles d'automneLes Chants du crépusculeLes Voix intérieuresLes Rayons et les ombres, mais il y a une note lyrique particulière du recueil de 1856 que nous n'avions pas tout à fait auparavant, plusieurs notes même puisqu'il y a les trois premiers livres pour "Autrefois" et les trois autres pour "Aujourd'hui". La note lyrique des trois livres pour "Autrefois" est unique, à ceci près que je prétends la retrouver dans les Premières poésies de Gautier dont je suis convaincu que Victor Hugo a tiré le plus grand parti pour son grand recueil de l'exil.
Derrière des apparences de petits riens, les poèmes des premiers recueils de Gautier sont sublimes. La maîtrise prosodique du début des Contemplations s'inspire de ce recueil à n'en pas douter. S'ils n'avaient pas été sacrifié dans le journalisme, Gautier aurait-il été un plus grand poète encore ? N'en soyons pas certain, mais ce qui est sûr c'est que la postérité a méjugé ses premiers recueils, malgré les avertissements d'un Baudelaire.
Pour "Les Mains de Jeanne-Marie", Rimbaud s'est inspiré d'un poème du recueil Emaux et camées qui s'intitule "Etude(s) de mains" et qui est en deux parties, une sur "Impéria", l'autre sur "Lacenaire". Dans son étude de ce poème, Murphy envisage que l'imitation ne serait motivée que par l'émulation envers un brillant confrère, et pour cette fois je proteste. D'abord, il s'agit d'un poème du recueil Emaux et camées, alors que pour un hommage comme le précise Baudelaire il vaut mieux montrer son goût pour les recueils antérieurs. Mais, surtout, le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" est un poème communard d'actualité, et il suffit de regarder l'actualité littéraire d'un Théophile Gautier pour comprendre que Rimbaud cible les propos anticommunards de Théophile Gautier exprimés dans son livre Tableaux du siège qui vient de paraître.
Le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" est daté de février 1872 par la main de Verlaine sur le manuscrit. Nous le savons, tout au long du vingtième siècle, les rimbaldiens passivement considéraient que la plupart des poèmes en vers première manière de Rimbaud dataient exclusivement de 1871. "Le Bateau ivre" passait pour un poème écrit même avant la montée à Paris à la mi-septembre 1871, à cause du témoignage tendancieux de Delahaye, tandis que si "Voyelles", "Oraison du soir", "Les Douaniers" ou "Les Chercheuses de poux" passaient pour des poèmes écrits à Paris, on tendait à les considérer comme des compositions de la fin de l'année 1871, contemporaines des nombreuses contributions à l'Album zutique d'octobre et novembre. Cette perspective a volé en éclats. Les rimbaldiens ont enfin pris en compte la datation manuscrite des "Mains de Jeanne-Marie" et de plus en plus on se dit que "Voyelles" et "Le Bateau ivre" peuvent dater des premiers mois de l'année 1872.
J'ai déjà pas mal insisté sur les convergences entre "Les Mains de Jeanne-Marie" et "Voyelles" avec la reprise de "bombinent", sur les passerelles entre "Voyelles" et "Les Corbeaux" d'un côté et "Entends comme brame..." et "La Rivière de cassis" de l'autre, avec les reprises "corbeaux délicieux" et "viride(s)". J'ai insisté sur l'écho de rime entre "Les Corbeaux" et "Le Bateau ivre" : "crépuscule embaumé"/"papillon de mai" et "soir charmé"/"fauvettes de mai". J'ai insisté sur l'existence dans la presse d'un poème de j'ai oublié le nom, Xavier Marmier ou un autre, dont le titre est "Le Drapeau rouge" qui est écrit en "ïmabes" sur le modèle de Chénier avec son vers final : "Toi, vertu, pleure si je meurs" et qui fait pile deux cent vers, quand "Le Bateau ivre" en fait cent.
Bref, Rimbaud a dû écrire "Voyelles" à peu près au même moment que "Les Mains de Jeanne-Marie" et un indice fort qui va en ce sens c'est que la copie de la main de Verlaine, concoctée selon toute vraisemblance en mars-avril 1872 pendant l'absence de Rimbaud, contient une répétition molle de "frissons" que Rimbaud a éliminée de la version autographe remise à Blémont à une date indéterminée, visiblement à des fins de publication dans la revue La Renaissance littéraire et artistique, même si on se demande pourquoi aucune lettre à Blémont de la part de Rimbaud n'a été retrouvée... Il l'aurait remis en mains propres à son retour en mai, peut-être !
Peu importe ! Ce qui m'intéresse, c'est de souligner que Rimbaud compose "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie", probablement au même moment, autour du mois de février 1872 donc, quand il résidait avec Forain, rue Campagne Première, lieu de résidence particulièrement sale à l'époque qui est peut-être plus fascinant encore avec la composition du "Bateau ivre" et du premier poème en vers nouvelle manière "Tête de faune" !
Et le poème "Mémoire", dont la version la plus ancienne porte le titre "Famille maudite" semble avoir été  écrit à peu de mois d'intervalle et avant le départ pour la Belgique le 7 juillet 1872.
Ce cadre ayant été posé, j'en viens à la raison de mon article.
Pour "Voyelles", j'ai déjà fait des remarques de sourcier importantes. J'ai déterminé les liens entre des poèmes de Rimbaud à partir de mots rares et d'images quasi exclusives à ces poèmes. J'ai relié comme je l'ai dit plus haut "Voyelles" à "Les Mains de Jeanne-Marie" à cause des mouches et des diptères, du verbe "bombinent" qui n'est pas littérairement inédit dans la littérature française du dix-neuvième, à cause de l'avant-dernière rime commune "étranges"/"anges", mais j'ai lié aussi "Voyelles" à "Paris se repeuple" à cause de la reprise à O'Neddy du couplage en un vers "strideur(s)" et "clairon(s)" ce qui s'enrichit du mot "suprême" pour les deux vers concernés de Rimbaud, et j'ai souligné d'autres éléments comme la colère, la postposition de l'adjectif "belle" dans "lèvres belles" et "cité belle", etc. Les poèmes "Les Mains de Jeanne-Marie" et "Paris se repeuple" sont communards, et j'en arrive donc à confirmer que la lecture communarde de "Voyelles" est plus que souhaitable, ce en quoi aucun rimbaldien, à part Murphy, ne m'a suivi...
J'ai souligné aussi que des rimes de "Voyelles" se référaient à des poésies d'Armand Silvestre. C'est à Silvestre que Rimbaud reprend l'emploi de l'adjectif "latentes" à la rime, Silvestre l'employant avec un accord différent dans un poème de son recueil Les Renaissances. C'est au même recueil de Silvestre que Rimbaud doit d'insister sur les "mers virides" à la rime, mais à partir d'une expression aux mots différents. Silvestre est la cible satirique explicite du quatrain "Lys" et j'identifie aussi des références à Silvestre dans le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." Or, on le sait ! sur le corps de l'Album zutique, la suite sonnet et quatrain de la transcription du "Sonnet du Trou du Cul" et du quatrain "Lys" parodiant Armand Silvestre a été imitée sur la marge à gauche par les transcriptions postérieures de Pelletan et de Valade, l'un commettant un sonnet qui fait d'ailleurs songer à "Voyelles" et l'autre un quatrain "Autres propos du cercle" où Rimbaud est cité pour le mot de la fin. Et sur le dossier recopié principalement par Verlaine, nous avons l'enchaînement précisément du sonnet "Voyelles" avec le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." ce qui conforte la pertinence d'une recherche de sources du côté du protégé lyrique de George Sand.
Je ne cache pas que pour l'instant je cherche ce qui m'a jusqu'à présent échappé un équivalent à la rime de "pénitentes" dans un poème qu'on pourrait à bon droit soupçonner comme source pour "Voyelles".
Mais, j'ai relevé aussi la présence du néologisme "vibrements" au vers 9 de "Voyelles". Il s'agit d'une invention de Gautier qui n'a pas employé le mot "vibrations". Le mot "vibrement" apparaît dans le conte fantastique en prose "La Cafetière", mais au même moment il apparaît aussi au vers 9 précisément du premier sonnet, le "Sonnet I", des Premières poésies dans l'édition originale, la place du sonnet qui perd aussi son titre étant modifiée dans la réédition de 1832-1833 avec le long poème "Albertus" alors inédit.
Gautier est à la fois présent dans "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie", semble-t-il apparaître. Et l'allusion à Philothée O'Neddy du couple "strideurs" et "clairon" va dans le même sens, puisque Philothée O'Neddy était un compagnon de la jeunesse littéraire de Gautier et Nerval. Le mot "strideur" est d'ailleurs employé par Gautier dans le livre d'actualité au début de 1872 Tableaux du siège.
Et les renvois à Gautier pourraient ne pas s'arrêter là ! 
Dans l'édition de 1832 avec le poème "Albertus" en tête, Gautier a reconduit les pièces de son premier recueils, mais dans un ordre complètement remanié. La première section s'intitule "Elégies" et le premier poème parle d'une "Virginité du coeur" qui ne tient que l'espace d'un jour avec des images sur la rosée qui à midi n'enrichit plus les fleurs et avec une "anémone" qui, au soir, "n'a plus ses brillantes couleurs". On m'excusera de songer à rapprocher un soir de couleurs perdues à "Voyelles". Cela n'est qu'un détail. J'ai deux autres éléments troublants à mettre en avant.
Je disais que Victor Hugo s'était inspiré des Premières poésies pour écrire les premiers livres enchanteurs des Contemplations. Il se trouve que dans "Voyelles" Rimbaud utilise la rime "ombelles"/"belles" et j'ai pu dire qu'elle provenait du poème IV du premier livre des Contemplations, poème dont je prétends qu'il s'inspire tout particulièrement du charme prosodique des premiers vers publiés par Gautier plus d'un quart de siècle auparavant.
Je rappelle au souvenir de mes lecteurs les vers du poème hugolien : "Le firmament est plein de la vaste clarté [...]" qui a inspiré "Voyelles" :
 
[...]
Le vent lit à quelqu'un d'invisible un passage
Du poëme inouï de la création ;
L'oiseau parle au parfum ; la fleur parle au rayon ;
Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle ;
Les nids ont chaud. L'azur trouve la terre belle ;
[...]
 J'ai déjà dit par le passé sur ce blog que Victor Hugo s'inspirait du recueil Premières poésies de Gautier pour composer ce poème, mais il m'avait échappé une confirmation par le fait que la rime proche "ombrelle"/"belle" figure justement dans "Albertus" :
 
Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombrelle.
- Moi, je la regardais ; - La nature était belle,
    Et riait comme nos amours.
 
De Gautier à Hugo, la rime n'est pas identique, et Rimbaud reprend clairement la rime de Victor Hugo, pas celle de Gautier. Toutefois, dans "Famille maudite" devenu "Mémoire", Rimbaud aligne précisément les deux mots qui nous intéressent : "ombrelle" et "ombelle" en deux vers, le mot "ombrelle" étant à la rime avec "elle" en quasi reprise cette fois de la rime de Gautier (je cite "Mémoire" en rétablissant les majuscules d'attaque des vers) :

Madame se tient trop debout dans la prairie
Prochaine où neigent les fils du travail ; l'ombrelle
Aux doigts ; foulant l'ombelle ; trop fière pour elle
des enfants lisant dans la verdure fleurie
 
[...]
Je vous laisse songer à rapprocher "verdure fleurie" des "mers virides" et je poursuis mon raisonnement du côté de l'influence potentielle de Gautier. Dans "Voyelles", Rimbaud reprenait la rime à Victor Hugo : "ombelle"/"belle". Ici, le mot "ombelle" n'est pas à la rime. Il est vrai que "belle" n'apparaît pas, il cède la place au pronom "elle", mais on a la liaison "ombrelle"/"ombelle" qui semble montrer que Rimbaud a identifié la source de la rime de Victor Hugo dans les poésies de Gautier. La rime étant différente de "ombrelle" avec le pronom "elle" vous pourriez être sceptiques, mais l'expression "foulant l'ombelle" fait toutefois écho à un nombre conséquent de vers des Premières poésies de Gautier où un pas féminin foule le sol plein d'herbes ou de fleurs : "Fouler le sable d'or", "des fleurs / Qu'un pied inattentif froisse" / "fouler l'émail vert du gazon", trois exemples dans deux des trois premiers poèmes de la section "Elégies" du recueil réorganisé en 1832-1833 à la suite du poème "Albertus". Et cela se poursuit avec : "j'allais, foulant des fleurs," dans la onzième des "Eélégies".
Je précise que "Albertus" est une source directe pour des passages de "Bal des pendus". L'expression "larges gouttes" et la description de l'orage dans "Michel et Christine" peut s'inspirer aussi de poèmes des "Premières poésies". En lisant les Premières poésies, j'ai d'autres sources pour "Bal des pendus", "Les Assis", "Roman", "A la Musique", "Les Reparties de Nina" et peut-être quelques autres poèmes. Le début de "Albertus" est une très probable source d'inspiration pour "Oraison du soir". Il faudra que je fasse une revue exhaustive de tout cela.
Bref, quelque chose se construit qui permet d'espérer apprivoiser l'hermétisme en diable de quelques poèmes rimbaldiens parmi lesquels "Voyelles" et "Mémoire".
A suivre...
 
***
Mise à jour 17h.

Deux relevés qui pour l'instant peuvent sembler des rapprochements hasardeux :
L'adjectif "studieux" est à la rime dans "Intérieurs V" (ordre du recueil de 1833 avec "Albertus" et cela implique l'idée de doigts qui ont jauni les livres mêmes, inverse donc du fait d'imprimer sur des fronts studieux des rides :
 
L'originalité, la puissance comique
Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,
Dont la marge a jauni sous les doigts studieux
De vingt commentateurs, nos patients aïeux.
 Je relève aussi pas des images de bourdonnements de mouches, pas mal de mentions du nom "corset" sinon du nom "corselet". Je relève aussi les mentions de la "prairie" puisque je pense que "Les Poètes de sept ans" avec "la prairie amoureuse" est une voie d'accès au symbolisme de "Voyelles". J'ai relevé des mentions "futaie", mais je n'en suis pas encore à progresser sur ce point du côté des Illuminations.
Je précise ne pas croire à la lecture selon laquelle "Ses Yeux" désignerait le poète lui-même, thèse de lecture de Cornulier qui avait une amorce apparemment dans le livre de Berranger et dans un article sur "Credo in unam" de la revue Parade sauvage. Je ne perçois pas à la lecture du sonnet le raccord à soi de la mention "Ses Yeux" et les démonstrations ne s'imposent pas à moi pour l'instant.
Je cherche un mot de la famille de "pénitentes" à la rime ou un accord différent : singulier masculin par exemple, à la rime dans un poème quelconque.
 

dimanche 22 février 2026

"Fairy" de mise en scène : pour résoudre un problème d'hermétisme ! (***mise à jour dans la nuit du 22 au 23 février)

 Le poème "Fairy" est l'un des plus compliqués à cerner de tous les poèmes en prose rimbaldiens. De tous les poèmes, il y a moyen de fixer une lecture un tant soit peu précise ou riche, mais "Fairy" pose un problème accru d'hermétisme. Il en est quelques autres qui sont aussi hermétique, mais "Fairy" c'est un peu le poème qui offre le moins de prise à une quelconque lecture.
Alinéa par alinéa, nous comprenons pas mal de chose, mais la description est vague. Il faut admirer des yeux et une danse en tant que supérieurs, mais on ne sait pas exactement ce qu'ils sont eux-mêmes. Il faut deviner. On se demande qui est cette Hélène et pourquoi ce passage d'Hélène à son enfance du premier au troisième alinéa. Les informations temporelles du deuxième alinéa sont elles-même énigmatiques. Et puis, il y a ce titre en langue anglaise qui nous défie à son tour. Le titre "Being Beauteous" est si pas traduit adapté en français par le poème qu'il introduit : "Être de Beauté". Puis, nous savons qu'il s'agit d'une citation d'un poème en vers de langue anglaise de l'américain Longfellow. Le titre "Bottom" n'est pas non plus incompréhensible avec l'arrière-plan de l'âne du Songe d'une nuit d'été perceptible dans le poème correspondant. Le titre "Fairy" n'a jamais été ramené à une référence littéraire de langue anglaise précise. Son sens même est débattu. Le mot signifie "fée" en tant que nom ou, si j'ai bien compris, "féerique" en tant qu'adjectif, on suppose aussi que Rimbaud aurait mal orthographié le mot "Faery" ce qui est douteux et que je ne crois pas un instant. Mais Underwood faisait déjà remarquer que le mot anglais "fairy" se lisait phonétiquement presque comme le mot "féerie". J'imagine que "fairy" vient justement de l'anglo-normand, mais je n'ai pas vérifié. En tout cas, "féerie" nous maintient dans l'idée des fées et du féerique. En effet, un française de l'époque lisait en anglais "fairy", et pouvait peut-être entendre "féerie" dans sa tête, sauf que l'hypothèse que Rimbaud ait profité de la phonétique pour lire "Fairy" en "féerie" a en l'état quelque chose de gratuit. Et pourtant... Dans le poème "Scènes", nous trouvons le mot "féerie" et j'ai pensé spontanément en réfléchissant au sens "féerie" pour "fairy" à cette mention du nom "féerie" dans "Scènes", et cela s'est accompagné d'une autre intuition de lien entre ces deux poèmes dont je vais parler dans un instant. Comme je travaillais à partir du livre Eclats de la violence de Pierre Brunel que j'avais entre les mains, après avoir lu les pages sur "Fairy", je suis allé consulter directement les pages sur "Scènes" que je n'ai fait cette fois que survoler, parce que je suis assez fatigué par l'usure hebdomadaire de mon travail. Et j'ai eu la surprise de voir que Brunel qui n'en parlais pas dans les pages consacrées à "Fairy", quand il traite du mot "féerie" dans "Scènes" fait lui aussi un rapprochement avec le titre de langue anglaise. Je cite sa note au mot "féerie" page 649 : "le mot invite à un rapprochement avec "Fairy" et en tout cas avec les fairy-plays de l'époque élisabéthaine dont le Songe d'une nuit d'été est la plus remarquable et la mieux connue de Rimbaud."
Or, j'ai un deuxième élément de rapprochement entre "Fairy" et "Scènes".
Dans le premier alinéa de "Fairy", nous avons un groupe des "oiseaux muets" qui sont quelque peu des comédiens puisque c'est à eux que "L'ardeur de l'été a été confiée", et leur partenaire théâtral est une "barque de deuils sans prix" qui exprime toute "l'indolence requise". Je rapproche spontanément cette description de descriptions du poème "Scènes" où nous avons affaire à "Des oiseaux des mystères", expression qui sur le manuscrit corrige la leçon originelle : "oiseaux comédiens", et ces "oiseaux" sont en présence, nous apprend le même alinéa, des "embarcations des spectateurs."
Il est question de "taillis" et de "l'ombre des futaies mouvantes" dans la "féerie" de "Scènes", ce qui permet là encore du recoupement avec "les ombres vierges" ou "les fourrures et les ombres" dans "Fairy". Le poème "Scènes" permet ensuite d'élargir la zone de poèmes à comparer parmi Les Illuminations. Le poème "Scènes" est composé de huit alinéas. Le premier et le dernier se font écho par un mode de reprise : "L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses Idylles : [...]", "L'opéra-comique se divise sur une scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux." Notez que "opéra-comique" reprend "Comédie" et "se divise" répète "divise".
Ce tour est similaire au bouclage d'ensemble du poème "Nocturne vulgaire" où la première phrase assez longue est répétée sous une forme abrégée en clausule : "- Un souffle disperse les limites du foyer."
Il ne s'agit pas d'un foyer de cheminée comme on l'écrit parfois, mais d'un foyer de théâtre avec un système de changement à vue des décors. Notez que dans "brèches opéradiques" nous avons du coup un écho à "opéra-comique".
J'en arrive à la conclusion que pour le sens de "Fairy" les rapprochements avec "Nocturne vulgaire" et "Scènes" ont beaucoup à nous apporter.
Ajoutons aussi que dans "Scènes" l'idée de "l'ancienne Comédie" qui a quelque chose d'une sempiternelle comédie de boulevard fait songer à "l'ancienne inharmonie" dans "Matinée d'ivresse" et par opposition à la "nouvelle harmonie" dans "A une Raison". "Fairy" et "Scènes" ont l'apparence de deux poèmes qui s'opposent, tout comme cela se ressent dans l'affrontement entre "Marine" et "Mouvement" par exemple.
A bien y réfléchir, il ne convient pas de balayer d'un revers de main la lecture "féerie" pour "fairy" elle ouvre... des boulevards. Peut-être de tréteaux pour faire les pitres, mais nous ne le saurons que si nous y allons voir.
 
 
***
 
Je rouvre mon article avec une suite sur le mot "futaie".
Je pars d'un rapprochement entre les poèmes "Fairy" et "Scènes". Je rapproche le titre "Fairy" de la mention "féerie" dans "Scènes" et en même temps je relève le parallélisme entre des oiseaux muets acteurs en présence d'une barque théâtrale et des oiseaux comédiens ou de mystères accompagnant la vision des embarcations des spectateurs.
L'alinéa de "Scènes" qui contient le mot "féerie" parle d'un "amphithéâtre couronné par les taillis", puis la féerie "s'agite ou module pour les Béotiens, dans l'ombre ds futaies mouvantes sur l'arête des cultures." J'ai déjà rapproché cela des "ombres vierges" ou du couple "les fourrures et les ombres" dans "Fairy". L'expression "ombres vierges" n'est pas courante mais fait penser à l'expression du monde végétal "forêt vierge". Je remarque aussi que la forme de passé simple "frissonnèrent" renvoie au cliché romantique du "frisson", les "frissons" étant un mot-clef du sonnet "Voyelles".
Automatiquement, je songe à la présence du mot "futaie" dans "Après le Déluge".
J'ajoute donc les derniers alinéas de "Après le Déluge" à mon ensemble textuel des Illuminations à rapprocher pour les thèmes déployés, ce qui nous fait rencontrer la figure d'Eucharis, nom de nymphe surtout connu à cause du "roman" de Fénelon Les Aventures de Télémaque et celle de la "Sorcière". Nous avons aussi la mention d'un cadre nocturne, et il est fait état de pierres qui se cachent et de fleurs qui s'ouvrent, ainsi que d'églogues à confronter aux idylles de "Scènes" :
 
  Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, - et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.
  - Sourds, étang, [...]
  Car depuis qu'ils se sont dissipés, - oh ! les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes ! - c'est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.
   Si je ne cite pas intégralement l'avant-dernier alinéa de "Après le Déluge", je songe tout de même un rapprochement avec la "ruine des bois" et le "torrent" de "Fairy". Cela peut éventuellement orienter l'interprétation des "bûcheronnes".
   Vu qu'il est question de "l'enfance d'Hélène" dans "Fairy", même si les mots clefs n'apparaissent pas, une comparaison est toujours intéressante avec "Enfance I" et notamment son deuxième alinéa à "la lisière de la forêt". Il est question de "bêtes d'une élégance fabuleuse" dans "Enfance II" et puis, dans "Enfance V" d'un plan où voir lunes et comètes, mers et fables.
 
A part ça, le thème des fées a une effervescence particulière dans l'Angleterre victorienne, à l'époque des séjours londoniens de Rimbaud, cela implique aussi la peinture et bien sûr il est inévitable de rapprocher le poème au titre "Bottom" de "Fairy", car Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare est une source essentielle de ce renouvellement d'intérêt.

Bardel a encore fait une simpsonnerie de la "Nuit qui chante"

Bardel Simpson, ça sonne comme le Fils, mais je pense plutôt au Père !
 
Dans l'article finalement comique d'Adrien Cavallaro : " 'de Chinois de daines" point ", un fait m'a frappé. Il évoque allusivement le problème du déchiffrement du vers 73 qui suit immédiatement le "oudaines" qui donne mal aux yeux aux rimbaldiens, mais il ne le traite pas, il ne rappelle même pas quel il est !
Pour rappel, dans mon article mis en ligne sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu en octobre 2010, je travaille à l'élucidation de deux vers consécutifs du manuscrit de "L'Homme juste". Je résous toutes les difficultés du vers 72 et je déchiffre sans effort la prétendue partie illisible, mais je fais aussi une mise au point sur le vers 73 où j'explique qu'il faut lire "Nuit qui chante". Et sur ce point, Cavallaro ne dit rien du tout. Pourquoi ?
Commençons par renvoyer à notre article de 2010 :
 
 
Sur ce vers 73 précisément, le problème est d'identifier le mot du début. Les éditeurs contournaient la difficulté avec des solutions qui leur paraissaient approximativement s'approcher de la leçon perceptible du manuscrit : "Mais" ou "Puis". Il s'agit, qui plus est, de deux mots grammaticaux, de deux mots-outils, qui ne vont pas apporter une charge considérable de sens parasite comme ce serait le cas avec un nom conjectural du genre "Maïs", "puits" ou que sais-je encore ? C'était une solution de moindre mal pour que les lecteurs ne soient pas trop frustrés à la lecture.
Dans mon article dont le texte effectivement est identique ou à peu près identique à celui que j'ai publié dans la revue Méthode, je précise bien qu'en 1999 Steve Murphy a émis l'hypothèse que ce pourrait être le mot "Nuit". Je citais cette phrase de Steve Murphy : "La dernière lettre pourrait être un t avec la barre détachée de la hampe et non un s. On pourrait éventuellement lire Nuit." J'ai applaudi et confirmé en écrivant à la suite de cette citation : "Tout juste, car la barre est détachée au-dessus du mot suivant et une comparaison avec les N majuscules d'un autre manuscrit, tel Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs, aurait dû emporter tout dernier scrupule." C'est bien écrit : "aurait dû emporter tout dernier scrupule." Quand je dis "c'est bien écrit", c'est non seulement pour me jeter des fleurs en fait de style, mais pour bien vous signifier que j'ai formulé qu'on passait de l'hypothèse à l'évidence.
Dans l'édition des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud dans la collection de la Pléiade en 2009,  c'est informé par mes soins que Guyaux a revu le texte. Il a commis la bourde bien malheureuse de mettre entre crochets ", de daines," en ne reprenant pas fidèlement le déchiffrement pourtant évident du manuscrit, mais il a édité "Nuit qui chante", je crois même sans mettre de crochets.
Le silence a été important sur le déchiffrement du vers 73 et cette fois-ci il n'y avait pourtant pas de risque de heurter les prérogatives rimbaldiennes, puisque la solution a été formulée en toutes lettres par Murphy qui donnait même la raison de la difficulté du déchiffrement. Même le fait de dire qu'il n'avait pas à hésiter pouvait-il lui être insupportable ? C'est ce que je me suis souvent demandé toutes ces années durant. ¨Pourtant, Bardel pour cette résolution n'avait plus qu'à lui dire : "Homerphy beaucoup."
Et c'est ce qu'il n'a pas fait, mais ce qu'il dit, sur son site internet Arthur Rimbaud, du problème de déchiffrement de ce vers 73 est tout de même particulièrement révélateur.
 Sur le site Arthur Rimbaud d'Alain Bardel, vous avez une rubrique "Tous les textes" et sur la page "Dossier Verlaine (1871-1872)", vous avez une transcription du manuscrit de "L'Homme juste" avec un rectangle d'annotations dans la marge gauche.
 
 
Sur la transcription, Bardel récuse ma solution, il maintient ardemment les points entre crochets, tolérant un déchiffrement de "daines", mais même pas du nom "daines", puisque "daines" étant collé au crochet fermant Bardel présuppose que "daines" est la fin d'un mot, sinon il aurait ajouté un espace.
La note 4 à propos de ce vers 72 est laconique : "Manuscrit confus" avec une revue rapide de solutions jadis proposées et je suis mentionné ainsi que l'article du blog Rimbaud ivre en lien ci-dessus avec le désespérant verbe de mise à distance : "Ducoffre propose : 'ou daines' ".
Pourquoi Bardel n'arrive-t-il pas à être convaincu ? La réponse est dans son commentaire au déchiffrement du vers 73.
Pour le vers 73, tout le premier mot est remplacé par des points entre crochets dans la transcription : "[...] qui chante : nana, comme un tas d'enfants près", et dans la note 5 nous avons droit à une perle : "Manuscrit confus. AA [pour Antoine Adam] : "Puis", BB [pour je ne sais pas qui] : "Mais" ; LF [pour Louis Forestier] : [...] ; AG-09 [pour André Guyaux en 2009] : "Nuit", solution précédemment avancée par SM-I [pour Steve Muyrphy dans son édition philologique des Poésies en 1999], à titre d'hypothèse." 
Comme je l'ai dit plus haut, Guyaux a fixé cette leçon sans crochets suite à mon intervention, et comme Bardel citait mon article du blog Rimbaud ivre pour le vers 72 il aurait dû le citer pour ce vers 73. Bardel m'escamote, mais il y a un autre fait intéressant. Bardel refuse d'entériner "Nuit" comme l'a fait Guyaux et comme je conseillais de le faire, mais il formule un reproche. Guyaux a choisi imprudemment d'écrire "Nuit" alors que Murphy n'envisageait cela que comme une hypothèse. En clair, c'est Steve Murphy et lui seul qui décide d'avaliser une lecture, un déchiffrement, une démonstration, dans l'esprit d'Alain Bardel. C'est ça, la rimbaldie, ça rime avec maladie. Vous avez une preuve accablante du blocage de la vérité dans les études rimbaldiennes. On s'en remet à un avis d'autorité auquel on attribue sans aucune base rationnelle  un pouvoir d'extra lucidité. Murphy n'a émis cela que comme hypothèse, il ne faudra pas croire en l'hypothèse de Murphy, le bon murphyen enregistrera comme article de science que c'est n'est là qu'une hypothèse, et donc que la vérité est ailleurs. Le maître l'a dit.
Ne cherchez pas plus loin les difficultés d'une partie des rimbaldiens à lire "ou daines" sur le manuscrit de "L'Homme juste" !
 
Allez une idiotie qui chante "nana" en guise de cadeau pour ceux qui ont lu cet article jusqu'au bout :