Je suis en train de réorganiser mes recherches en cours, mais je livre tout de même la suite de cet article.
Je prévois une troisième partie sur le discours que supposent les réécritures en précisant les significations des poèmes hugoliens objets d'une réécriture et ce que les réécritures impliquent du côté de Rimbaud. Je suis sur un travail de longue haleine malgré tout. Par exemple, je fouille dans l'ensemble des poésies du grand romantique tout ce qui peut être de près ou de loin une source au "Bateau ivre", et ça va inévitablement au-delà des réécritures. Prenons le poème "Le Feu du ciel" qui ouvre le recueil des Orientales qui a fait date dans l'histoire de la littérature et dont Delahaye disait que c'était une lecture favorite de Rimbaud. Le poème "Le Feu du ciel" contient plusieurs fois l'idée d'une humanité naissante qui se baignait dans les flots de la mer, on a l'emploi de formes conjuguées du verbe "baigner", et je me dis qu'une recension large chez Hugo ne serait pas inutile. Indépendamment du poème "Le Feu du ciel", je me suis d'ailleurs donné pour objectif de faire une recension de tout ce qui avec la préposition "sans" a l'allure de "océan sans fond" ou "éther sans oiseau". Automatiquement, je dois relever des vers que je n'anticipe pas complètement, et c'est le cas de cet alexandrin dans "Le Feu du ciel" : "Toujours des flots sans fin par des flots repoussés" qui apparaît dans un sizain qui a probablement inspiré aussi un vers célèbre du "Cimetière marin" de Paul Valéry. J'ai une collecte d'autres vers de la sorte dans d'autres recueils, et je prévois des confrontations à d'autres sondages, notamment dans le recueil Les Poèmes de la mer de Joseph Autran. J'ai décidé de lancer des investigations à partir de relevés massifs, et j'essaie de faire une lecture de l'essentiel des vers de Victor Hugo selon plusieurs axes, en évitant de trop en faire pour ne pas m'écrouler sous la tâche.
Je relève aussi les visions, c'est-à-dire des vers, extraits, strophes, où Hugo emploie le verbe "voir" de manière symbolique, ou bien des passages où Hugo crée une métaphore qui suppose une lecture mystique du monde, du ciel, ou bien je sélectionne des passages qui peuvent être comparés à d'autres de Rimbaud. La rencontre de la mer et du soleil dans "L'Eternité", c'est un élément pour lequel je vais brasser large. Dans "Le Feu du ciel", j'ai un sizain où le soleil se couche à l'horizon sur une mer qui le reflère, et Hugo parle de la rencontre de deux rois. D'office, je relève le sizain et je le range dans un dossier que j'étudierai ultérieurement. Je relève l'octosyllabe qui finit le sizain : "Venir au-devant l'un de l'autre" qui fatalement ressemble à "la mer allée / Avec le soleil". J'ai aussi relevé le sizain où Hugo décrit en passant des "poissons" aux "nageoires d'argent" qui reluisent au soleil, en pensant aux "poissons d'or" du "Bateau ivre". La lecture me demande une concentration maximale.
Je suis tellement à fond que j'ai relevé aussi la présence rapprochée de "golfe" et "tente" dans des octosyllabes de "Feu du ciel". Pour précision, l'étude symbolique rapprochant "Voyelles" et "Le Bateau ivre" est un élément moteur de mon investigation du corpus hugolien.
J'ai aussi des relevés métriques variés et études de moules grammaticaux à conduire.
Prenons le recueil Les Feuilles d'automne. Je m'intéresse aux pleurs du poème XVII, à son vers "Tout miel est amer, tout ciel sombre", et à un enfant qui s'est "saisi" d'un "frêle papillon", source que j'ai déjà envisagée par le passé pour la fin du "Bateau ivre". Je relève aussi les passages où Dieu arrête les flots, etc., image très présente chez Lamartine et qui est exploitée par Hugo avec aussi des variantes qui du coup me demandent une plus grande vigilance.
Pour "Pleine mer", je voulais parler du poème "A ceux qu'on foule aux pieds".
Le 21 avril 2014, Jacues Bienvenu a publié sur son blog un article intitulé "Rimbaud et la Commune. Hypothèses sur la genèse et la datation de conception du 'Bateau ivre' et de 'L'Homme juste' " (
cliquer ici pour le consulter ).
Le début d'article contient un lien qui renvoie à un article antérieur : "Rimbaud ou le père du meurtre Hugo".
Les découvertes exposées dans cet article appartiennent à Bienvenu, mais je précise tout de même que c'est moi qui lui avait fait remarquer auparavant qu'il y avait des textes de Victor Hugo dans le journal Le Rappel en novembre 1871 que les rimbaldiens n'exploitaient pas. Moi-même, j'en étais alors empêché par des dysfonctionnements de mon ordinateur fixe qui ne me permettaient pas de consulter des documents sur le site Gallica dans de bonnes conditions. L'intérêt du Rappel va plus loin, puisque Camille Pelletan y collabore alors même qu'il est un membre du premier cercle zutique dont l'activité est précisément encore en cours au début de novembre 1871. Par exemple, Rimbaud n'avait pas encore écrit "Les Remembrances du vieillard idiot" et "Ressouvenir" quand le journal a repris le premier novembre, et je cite le premier faux Coppée avec la lecture de Roubaud à laquelle j'adhère d'une réécriture de la mention "Les Contemplations de Victor Hugo". C'est Ernest d'Hervilly qui signe "Un passant" dans Le Rappel, celui-là même qui est pour partie à l'origine à la toute fin de septembre de l'image de "Jésus/satan au milieu des docteurs". Il n'y a pas encore de brouille avec Rimbaud, puisqu'au contraire les deux vont bientôt poser pour le même tableau de Fantin-Latour. Rimbaud pouvait espérer atteindre Hugo, se faire connaître de lui via Pelletan et d'Hervilly. Il faut ajouter Glatigbny qui publie des poèmes inédits. Rimbaud a assisté à des représentations de comédies de Glatigny et malgré les maladies de celui-ci on ne peut pas écarter d'un revers de main l'hypothèse d'une rencontre avec Rimbaud à l'époque. Par ailleurs, sur le blog Rimbaud ivre lui-même, j'avais déjà formulé l'hypothèse, mais sans lien avec Hugo, d'une allusion à l'actualité dans la presse du procès de Maroteau dont on riait en disant qu'il s'était jeté dans la révolution en poète enfant. Cela figure dans ma série d'articles sur la chronologie des composition de Rimbaud. Malheureusement, les vers de Maroteau ne valent pas tripette, j'ai eu une lecture assez dépitée de ses "Flocons" d'avoine.
Cela étant dit, je m'attaque maintenant au commentaire de l'article.
Je ne suis pas d'accord sur les réserves exprimées par Bienvenu au sujet de la lecture ou non du poème "Pas de représailles" par Rimbaud entre mai et juillet 1871. Bienvenu lui-même montre, ainsi avec le cas de Siefert, que Rimbaud sait tout mettre en oeuvre pour accéder à certaines lectures et entrer en contact avec des auteurs. Il est évident qu'un poème inédit de Victor Hugo était guetté, et je ne mets pas en doute la datation du poème "L'Homme juste", sauf bien sûr que je considère que les vers ont été remaniés (ce que prouve la comparaison de l'unique quintil que nous possédons en deux exemplaires manuscrits) et que les deux derniers quintils sont un ajout autour de mai 1872 (ce que rend hautement probable le fait qu'ils suivent le quintil final initial).
Par ailleurs, je suis d'autant plus convaincu de l'importance du vers que Reboul n'avait pas manqué de signaler à l'attention : "Pas de colère ; et nul n'est juste s'il n'est doux[,]" qu'au-delà de l'association des adjectifs "juste" et "doux", il y a la mention nue du nom "colère", ce qui doit faire immédiatement penser aux mentions nues au singulier et au pluriel dans "Voyelles" et "Paris se repeuple". J'ajoute qu'il y a un fait remarquable en ce qui concerne l'idée des mots de la famille "douceur" dans "L'Homme juste". Il est évident que, si on admet le poème comme ayant été composé en juillet 1871, Rimbaud fait référence à des textes de Victor Hugo où il a déjà lu l'appel à la douceur, et il y en a, parce que c'est un propos récurrent chez Hugo qu'il développait aussi au lendemain de la révolution de juillet, par exemple. Or, dans la partie du poème qu'on peut considérer initiale, Rimbaud emploie deux fois un mot de cette famille : "ton drap doucement expié", " "croyant très doux". Mais, Rimbaud a repris l'idée dans les deux quintils qu'il a ajoutés ultérieurement et l'ajout accroît cette prégnance, puisque les deux mentions de l'adjectif "doux" se font dans un ajout de seulement dix vers au poème : "doux / Comme le sucre" et "idiots doux". Et il va de soi que pour les deux quintils ajoutés Rimbaud a lu depuis les textes hugoliens publiés dans Le Rappel en novembre 1871, comme d'ailleurs il a pu lire l'édition d'actualité du recueil L'Année terrible, puisque si les deux quintils sont ajoutés à son retour à Paris au début de mai 1872 Rimbaud vient forcément de lire le recueil et les premières recensions dans la presse, et notamment dans le journal La Renaissante littéraire...
J'en profite pour signaler à l'attention que dans le premier quintil du fragment conservé de "L'Homme juste", Rimbaud a écrit "tu veux voir ... les flueurs / D'astres lactés", ce qui est à rapprocher de passages du Bateau ivre et de "Voyelles" : "ce que l'homme a cru voir", "lactescent", enjambement "Poème / De la mer" et mot rare au suffixe en "-eurs" très similaire qu'est "strideurs". J'ajoute aussi qu'il y a une étude rhétorique à faire autour de la métrique et des répétitions : "Le Juste restait droit", expression qui tient dans l'hémistiche", mention en attaque deux vers plus loin : "Et, debout," avec entre-temps la mention cassée à la césure : "Un rayon lui dorait + l'épaule" qui évoque une décoration militaire, et à tout cela répond l'attaque deux quintils plus loin : "Et le Juste restait + debout..." avec rejet significatif à la césure de l'adverbe "debout", ce qui confirme de renversement, mais si on cite les deux vers on a une ironie amère et en même temps sarcastique : "Et le Juste restait debout dans l'épouvante / Bleuâtre des gazons après le soleil mort". Rimbaud fait clairement allusion à la rhétorique courante d'Hugo bien mise en place dans son recueil Les Chants du crépuscule, qui consiste à interroger le présent angoissant sur sa nature d'aube ou de couchant, et surtout ces vers prouvent que notre lecture symbolique et communard du "Bateau ivre" et de "Voyelles" va de soi. En bonus, je vous révèle, car je ne sais pas si ça a déjà été fait par Murphy, Reboul ou un autre (pas le temps de les relire dans l'immédiat) que pour composer "L'Homme juste" Rimbaud s'est resservi d'idées du poème "Le Forgeron", car évidemment le "Je" est l'équivalent du "Forgeron" et le "Juste" est la figure du roi "debout sur son ventre", et les paroles du "Je" quand il dit "Je suis maudit" renvoie au forgeron qui revendique son appartenance à la crapule.
Assez sur "L'Homme juste" pour cette fois.
Je suis évidemment preneur de ce que Bienvenu nous apprend sur la défense prise par Hugo de Maroteau, ce qui conforte la thèse que j'avais avancée auparavant d'une allusion au persiflage entourant ce procès : "se laisser emporter par la révolution en poète" (citation de mémoire, peu importe ici).
Enfin, le point le plus important de l'article de Bienvenu, c'est la révélation de la pré-originale du poème "A ceux qu'on foule aux pieds".
Bienvenu cite le passage clef "ces pontons sur qui j'ai pleuré reparaissent". On a l'association "pontons" et "pleuré", donc l'idée n'est pas simplement de constater la présence du mot "pontons", mais d'envisager une source pour le mouvement de fin du "Bateau ivre" de "Mais vrai j'ai trop pleuré" aux "yeux horribles des pontons". Pour rappel, c'est Delahaye qui a identifié l'allusion à la Commune des pontons du "Bateau ivre", et non Murphy ou Reboul.
Bienvenu prend la peine de préciser que les "pontons" au sujet desquels Hugo a pleuré sont ceux des opposants à Napoléon III. Je rappelle que dans mon article "Trajectoire du Bateau ivre" et même ailleurs j'ai précisé que le mot "pontons" figurait dans maints poèmes des Châtiments et qu'il y avait notamment des poèmes clefs précis, dont "Nox" et "Carte d'Europe" où il y avait le couplage de la mention des pontons et d'une forme conjuguée du verbe "laver". Il faut bien comprendre que le poème "A ceux qu'on foule aux pieds" est une source très intéressante à exhiber pour reculer la datation du "Bateau ivre" et en même temps, ce qui n'est pas moins important, ancrer la composition dans une actualité littéraire bien étayée, mais que fondamentalement la composition du "Bateau ivre" est maximalement nourrie des poésies antérieures de Victor Hugo, ce qui inévitablement rend difficile d'affirmer que tel vers du "Bateau ivre" est une réécriture immédiate d'un passage de la préoriginale du 20 novembre 1871.
Tous les rapprochements entre "A ceux qu'on foule aux pieds" et "Le Bateau ivre" proposés par Bienvenu sont intéressants, mais en même temps chacun est difficile à prouver parce qu'il faut passer du temps à éprouver si Hugo n'avait pas déjà écrit un passage similaire qui suffirait à justifier l'écriture d'un pépite du "Bateau ivre". Cela demande à une confrontation aux textes de longue haleine, même si le contexte rend hautement probable que cette pré-originale ait joué un rôle dans le désir de composer "Le Bateau ivre". Pour l'instant, les réécritures sont patentes en ce qui concerne "Pleine mer / Plein ciel" et Les Châtiments".
Je citerai ultérieurement toutes les propositions de Bienvenu en les confrontant à d'autres vers plus anciens de Victor Hugo, mais en l'état le rapprochement le plus troublant, le plus probant que fournit Bienvenu, c'est avec l'alexandrin suivant :
En tournant dans un cercle horrible on devient ivre.
Ce vers fournit la mention à la rime "ivre" qui s'inscrit dans le titre définitif du poème de Rimbaud : "bateau ivre", et en même temps il fournit le rejet d'épithète à la césure de l'adjectif "horrible" au singulier, ce qui coïncide avec son rejet au pluriel à la césure du dernier vers du "Bateau ivre" :
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Et dans le rapprochement l'image du cercle éclaire d'un jour formidable le mouvement final du Bateau ivre qui ne peut plus justement suivre une série de destinées qu'il énumère. Il ne peut pas faire comme si les pontons n'existaient pas et il tourne alors en cercle, ne suivant plus aucun sillage.
J'ajoute que par rapport à "L'Homme juste", Bienvenu cite une source également très probable pour les deux quintils ajoutés, puisque dans l'avant-dernier quintil précisément, nous avons à la rime l'adjectif "doux" puis en fin de quintil même la mention "entraille emportée" où entendre un écho de la succession à la rime des mots "doux" et "représailles" dans une citation faite par Bienvenu de deux alexandrins de "A ceux qu'on foule aux pieds" !
J'ai l'obstination farouche d'être doux,
O vaincus, et je dis : Non, pas de représailles !
Et le mot "entrailles" est lui-même à la rime vers la fin de "A ceux qu'on foule aux pieds" :
Je blâme. Est-ce ma faute enfin ? j'ai des entrailles.
Un numéro du journal Le Rappel tient en quatre pages, norme bien sûr courante à l'époque. Le poème "A ceux qu'on foule aux pieds" occupe toute la première page du numéro du 20 novembre 1871. On pourrait assimiler l'achat de ce numéro du journal à l'achat d'un poème sur un quasi unique feuillet. En-dessous de la plaquette, le poète peut publier le poème numéro d'un quotidien.
Le poème est transcrit sur trois colonnes avec la mention au bas de la troisième colonne : "(Extrait du livre L'ANNEE TERRIBLE.)" La publication du livre attendra encore six mois. On peut se demander si par l'intermédiaire de Pelletan, d'Hervilly et d'autres Rimbaud n'a pas connu des états manuscrits inédits du projet, mais ce n'est pas le sujet ici.
En tout cas, par cette publication, ce poème entre dans le cercle fermé des poèmes de référence du futur recueil.
J'avoue que le rejet au début "M'attirent" me fait penser au rejet "des sueurs / Me prirent", mais il peut ne s'agir que d'une simple coïncidence. Je relève deux couples de rimes du début du poème qu'une répétition relie entre eux : "défends"/"triomphants" et "enfants"/"défends". Dans "Le Bateau ivre", les "enfants" sont mentionnés de mémoire à à peu près quatre reprises, et nous avons la rime "enfants"/"triomphants" dans un quatrain, mais la rime vient du poème "Le Théâtre d'enfants" de Banville qui inclut le superlatif : "enfants"/"plus triomphants". Tout ça reste à approfondir sans aucun doute.
Le poème rappelle qu'Hugo a combattu la Commune quand elle semblait triomphante et qu'il était insulté pour cela en retour. Il développe aussi un discours très courant tout au long de la carrière de Victor Hugo où il faut pardonner à la foule parce qu'elle est ignorante, et Hugo le fait en évoquant un écroulement du peuple "au fond des noirs événements". Et je relève alors le rejet à la césure de rien moins que "guidés" : "Vous ne les avez pas + guidés", ce qui a sa réplique dans le premier quatrain du "Bateau ivre" : "je ne me sentis plus guidé par les haleurs", et on peut même comparer "Je ne me sentis plus" à "je me sens leur frère" qui chevauche le vers de "A ceux qu'on foule aux pieds" et l'alexandin : "C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité". Ces rapprochements donnent la perspective à l'attaque du "Bateau ivre". Je relève aussi la mention "oublier leur colère" à la rime en second hémistiche d'alexandrin, mais je ne vais pas commenter chaque petit détail. Pareil pour "Ils cherchent des lueurs dans la nuit" qui a à voir avec la série des "J'ai vu" du "Bateau ivre". On peut rapprocher "Pas un phare" de l'absence de regret pour les "falots" bien évidemment.
Et ce passage sur l'aveuglement de la foule non guidée par les justes aboutit précisément au vers : "En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre".
Hugo continue en disant que l'émeute n'éteint pas la haine et ne referme pas... l'ulcère ! Il parle des "canons des noirs vendémiaires", "boulets de juin", "bombes de mai", et on pense aux "cieux ultramarins aux ardents entonnoirs", aux "coups de triques".
On peut inévitablement citer : "et vont / Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond".
Encore un fait amusant : le rejet à la césure "debout" qui fait penser à un vers de "L'Homme juste" : "On ne peut se lever debout", mais écho possible aussi avec "Les Assis" : "Oh ! ne les faites pas + lever".
Sur la deuxième colonne de la page du journal, une attaque de séquence fait clairement allusion à "Oceano Nox" : "Combien d'êtres humains frissonnent à cette heure," et je rappelle que dans mon article "Trajectoire du Bateau ivre", j'ai cité des réécritures de "Oceano Nox" dans "Le Bateau ivre", notamment pour les flots rouleurs de victimes et tout particulièrement pour la mention à la rime du début de deuxième strophe des deux poèmes du mot "équipage", le "J'étais insoucieux de tous les équipages" prenant le contrepoint d'Oceano Nox, mais aussi du "je me sens frère" de "A ceux qu'on foule aux pieds". Hugo offrait explicitement à Rimbaud la liaison entre son poème publié en pré-originale et "Oceano Nox".
Je ne peux manquer de relever en même temps "mer qui sanglotte".
On peut toujours trouver moyen d'opérer des rapprochements, mais pour la deuxième colonne il y a moins de rapprochements sensibles. Notons tout de même la mention du mot "guides" qui rappelle l'importance de guider la foule. Ce "Nous, guides et docteurs" est d'ailleurs à comparer au "Socrates et Jésus" de "L'Homme juste".
Bienvenu a cité le passage sur le "radeau de la Méduse", je n'y reviens pas pour l'instant.
Il est question d'une aube qui n'a blanchi qu'un moment également, puis de la nuit et du poète comme seuls témoins dans un univers où il faut que reste "une voix", "une parole", ce qui peut faire penser à "Nuit qui chante" des quintils ajoutés à "L'Homme juste", soit dit en passant. C'est même à se demander si "entraille emportée" ne s'inspire pas de la phrase d'Hugo : "Je prends cette part, la meilleure".
Hugo revendique accompagner les condamnés de la Commune dans la tombe : je serai de votre chute, dit-il. Et cela a son correspondant dans le cas du "Bateau ivre" : "Ô que ma quille éclate, ô que j'aille à la mer".
Le poème finit en appel aux affronts, ce qui là encore vaut la peine d'un rapprochement avec "L'Homme juste" et le poème est daté de "juin 1871" à "Vianden" (dois-je y voir une source pour "entraille emportée" ?).
Dans l'hypothèse où Bienvenu aurait soulevé un lièvre sur la datation réelle de "L'Homme juste", on peut dire que "L'Homme juste" serait daté de "juillet" pour répondre à un poème daté de "juin 1871" dans l'économie même du recueil annoncé. Mais je ne veux en aucun cas m'avancer pour l'instant sur le terrain d'une remise en cause de la datation du poème "L'Homme juste". Pour l'instant, ça ne s'impose pas, il faut garder son calme.
Ce qui prend nettement corps, c'est que ce poème a bien l'air d'être une source au "Bateau ivre", mais une source-pivot exploitée un peu pour elle-même, mais Rimbaud ne la prenant que comme point d'appui profitant de réécritures plus précises à partir de poèmes hugoliens plus anciens. Il y a toute une complexité à cerner. Il s'agit aussi d'une source indéniable pour les deux quintils ajoutés à "L'Homme juste" et sur ce point Bienvenu vise juste si on peut dire.
Dans son article, Bienvenu développe une thèse enfin sur la destruction de l'alexandrin. Sur ce plan-là, je suis plus réservé. La dislocation contre Hugo est clairement exprimée dans "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." comme l'a bien vu Jacques Roubaud, mais pour "Le Bateau ivre" le processus est encore en cours et la référence évidente à la métrique de Victor Hugo dans "Le Bateau ivre" s'interprète dans la nuance inévitablement. J'en ai traité dans "Trajectoire du Bateau ivre" et "Ecarts métriques d'un Bateau ivre".
On remarque que les rimbaldiens n'ont tenu aucun compte de cet article de 2014 de Bienvenu, ce qui est lié évidemment à l'enterrement volontaire de mon article de 2006. Dans le Dictionnaire Rimbaud, l'entrée "Bateau ivre" a été confiée à Pierre Brunel, mais Vaillant, Frémy et Cavallaro étaient censés vérifier que l'article tenait compte des avancées de la recherche, et ils n'étaient pas obligés de confier la rédaction de cet article à Pierre Brunel, ni de confier l'entrée "Voytelles" à Alain Bardel. Il faut bien comprendre que les entrées "Bateau ivre" et "Voyelles" ont été délibérément sabordées par l'équipe de la revue Parade sauvage. Ils ont volontairement amoché leur propre dictionnaire, ce n'est pas anodin !
Et l'édition en Folio Classique des oeuvres de Rimbaud par Cavallaro montre bien qu'il y a depuis vingt et vingt-trois ans un refoulement strict de la valeur séminale considérable de mes articles "Trajectoire du Bateau ivre" et "Consonne".
Cela fait vingt ans dans le cas du "Bateau ivre" ! Vingt ans de déni ! L'amnistie des déportés de la Commune a été plus rapide, et tant mieux !