dimanche 22 mars 2026

Calendrier de l'avant J- 5 : retour sur la "Parade" !

 Sur son site Arthur Rimbaud et sous réserve que ce soit bien mis à jour, Alain Bardel a mis une page "Anthologie commentée" où il différencie les poèmes pour lesquels il a fourni de longues études et ceux qu'il prétend avoir délaissés. Dans la colonne consacrée aux Illuminations, le poème "Parade" de la moitié du recueil qu'il n'a pas vraiment pu traiter de manière appuyée. Il y a à peu près autant de titres en gras que de titres demeurés en traits fins, et "Parade" fait partie de cette dernière liste.
 
 
Si on consulte la page sur le poème "Parade", nous nous retrouvons face à une transcription du poème dans un rectangle sur la colonne de gauche et sur la colonne de droite nous avons un rapide commentaire guère plus long que le poème lui-même. Bardel a fait cela pour tous les poèmes.
 
 
La première phrase est à citer et je prolonge cela par la mention de la deuxième phrase : "Le texte est construit comme une énigme. Rimbaud fait parader sur un théâtre imaginaire des personnages dont il nous cache l'identité." Bardel fait une revue d'hypothèses avant d'affirmer que Rimbaud nous parle de lui, juste après avoir lancé une idée de lecture d'abus homosexuel sur de naïfs parvenus : "On les envoie prendre du dos" voudrait dire "se faire prendre au bas du dos". Le poème ferait un "portrait de groupe" des "artistes bohèmes" dont Rimbaud voudrait désormais se détacher, d'où "l'ironie amère" du morceau. Et je rappelle que les derniers mots de ce poème "parade sauvage" sont devenus le titre de la plus célèbre revue d'études rimbaldiennes, dirigée officiellement puis officieusement par Steve Murphy, Parade sauvage.
Mais le poème n'a pas été si délaissé que cela par Bardel, puisque nous avons un lien "commentaire" où apparaît un texte bien fourni.
 
 
Ce commentaire a droit à un titre et à un sous-titre : "Portrait de l'artiste en troupe de saltimbanques. Un commentaire de "Parade" [...]. Le sous-titre a l'air inutile, mais il affiche bien une prétention. Quant au titre, il parodie celui d'un roman bien connu de James Joyce Portrait de l'artiste en jeune homme dont le héros fait curieusement écho par son nom au créateur de la revue Parade sauvage : Stephen Dedalus. Mais Bardel reprend en réalité le titre d'un livre du critique littéraire Jean Starobinski paru en 1970 et qui traite du thème du bouffon en littérature depuis le romantisme sans forcément s'attarder sur Rimbaud.
On peut consulter ce livre sur internet sur le site "Archives.org" :
 
 
Le commentaire fourni par Bardel est précédé d'une épigraphe qui est une citation d'Une saison en enfer où figure le mot "saltimbanque" :
 
Allons ! feignons, fainéantons, ô pitié ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit - prêtre !
En clair, Bardel veut nous dire que Rimbaud se revendique bien l'un de ces drôles décrits dans le poème "Parade". Il y a tout de même quelques failles. L'épigraphe contient l'exclamation "ô pitié !" qui ne va pas sans mise à distance ironique. Le poète revendique de jouer tous les rôles de "saltimbanque" à "prêtre", mais est-il vraiment en train de parler de son projet personnel ou parle-t-il du jeu de tous les poètes qui endossent tous ces rôles ? Rimbaud parle de feindre et de fainéanter. Je n'identifie pas du tout l'énorme travail du "voyant" ici, mais plutôt un acte créateur gratuit d'écrivain pour exploiter les masses.
 
Le commentaire commence par une sorte d'avertissement ou préambule. Vers la fin du vingtième siècle, un critique relevait déjà soixante-huit commentaires contradictoires du poème "Parade" et peu après un article de Bruno Claisse qui a marqué Bardel celui-ci considère qu'il commence enfin à y voir un peu plus clair et décide donc de proposer sa propre analyse du poème.
Je n'ai pas relu l'article de Claisse pour cette fois. C'est un cauchemar à lire. Il faut s'accrocher à chaque phrase, c'est pratiquement incompréhensible. Pour rappel, Bruno Claisse n'est pas un critique en faveur auprès des rimbaldiens et des universitaires au sens large. ,Il était en faveur auprès de moi, de Fongaro, de Murphy, de Bardel, de Frémy, d'Ascione et de quelques autres. Claisse lui-même n'était pourtant pas satisfait de chapitres de son premier livre publié sur Rimbaud qu'il récusait. Il a écrit un deuxième article sur "Solde", il a renié en partie sa lecture de "Barbare", il a changé d'avis sur les "Assassins" de "Matinée d'ivresse" ne les considérant plus comme des "hachischins", etc. Il a modifié sa lecture de "Marine" pourtant plus remarquée et il a remanié sa réflexion sur les poèmes "Villes". Après son premier livre, il a eu un âge d'or de ce qu'on considère ses meilleurs articles : "Nocturne vulgaire", "Mouvement", "l'humour industriel de Villes" et dans une moindre mesure l'étude sur "Soir historique" où il me pique la source dans "Leconte de Lisle" : "Ce ne sera point un effet de légende", sans la citer complètement d'ailleurs, vu que c'est lié à "Solvet seclum" et à "La Légende des Nornes". La lecture de "Parade" a suivi, mais a déconcerté, puis sa santé s'est dégradée et il est mort peu d'années après, son deuxième livre ayant été achevé pour certains points de finition par Murphy si je ne m'abuse. Et je sais que Murphy et d'autres ne comprennent pas ce qu'a voulu écrire Claisse sur "Parade". C'est un article qui peut être considéré comme déconcertant, mais Bardel a l'air de le considérer comme décisif.
Claisse et Bardel s'appuient sur une étude de 1989 de Fongaro, dans le livre "Fraguemants" rimbaldiques je présume, pour dire que tout le monde est l'un des drôles en question dans "Parade". Je considère tout de même que ce champ large ne coïncide pas avec le propos cité plus haut de Bardel qui voyait dans les drôles les "artistes bohèmes". La "parade sauvage" désignerait selon Fongaro la "comédie humaine" et c'est Fongaro qui semble avoir mis Claisse et du coup Bardel sur la piste d'échos profonds entre Une saison en enfer et le poème "Parade" : "La vie est la farce à mener par tous". Fongaro a écrit ceci : " 'Parade', pour le matériel lexical, pour le thème, pour le ton, n'est qu'un doublet de la première moitié d'Une saison en enfer". Je suis sceptique. L'épigraphe du commentaire fourni par Bardel vient de la section "L'Eclair" de la fin du livre de 1873. Les deux "Délires" : "Vierge folle" et "Alchimie du verbe" font-ils partie de la première moitié d'Une saison en enfer ? Au nom de quelle logique, "L'Impossible", "L'Eclair" et "Alchimie du verbe" sont distincts de "Mauvais sang" et "Nuit de l'enfer" ? Fongaro parle de doublet, mais "Mauvais sang" et "Nuit de l'enfer" ne décrivent pas un drôle qui exploitent vos mondes. Et si Fongaro s'était trompé ?
Bardel considère que Claisse a emboîté le pas à la thèse de lecture de Fongaro en l'approfondissant et il tend à adhérer à cette démarche.
Reprenons le début du poème : "Des drôles très solides. Plusieurs ont exploités vos mondes. Sans besoins, et peu pressés [...]". Je n'identifie pas une satire de l'universelle comédie humaine dans cette amorce du poème. Il est clair que les "drôles très solides" sont un sous-groupe qui exploite le genre humain. Le "vous" ne se confond pas avec les "drôles très solides". Le poème "Parade" est une mise en garde rimbaldienne de ses lecteurs contre des "drôles très solides" qui les exploitent. A cette aune, la phrase finale n'est pas si complètement énigmatique : "J'ai seul la clef de cette parade sauvage." Le poète nous met en garde, et précise encore en clausule qu'il est le seul à savoir s'en défendre. Il y a aussi un autre indice marquant d'une mise à distance satirique de la part de Rimbaud, l'exclamation : "Quels hommes mûrs !" qui tourne clairement les exploiteurs en dérision. Je n'imagine pas Rimbaud dire cela de lui-même ou de tout le genre humain. On est bien sur une critique ciblée.
A propos de la phrase : "On les envoie prendre du dos en ville", Bardel signale que plus personne ne conteste la lecture homosexuelle proposée par Fongaro et Bardel ajoute que "Antique", "Being Beauteous" et "Parade" seraient trois poèmes consécutifs à caractère homosexuel dans une distribution sciemment voulue par Rimbaud comme l'aurait montré Steve Murphy. Je ne suis pas d'accord. Outre que la pagination n'est pas de Rimbaud, mais cela peut se minimiser dans la mesure où la pagination aurait suivi l'ordre des feuillets tel qu'il est parvenu entre les mains des éditeurs de la revue La Vogue, Bardel oublie de citer le poème "Ô la face cendrée..." qui suit "Being Beauteous" et surtout il se trompe sur "Being Beauteous" qui n'a rien d'homosexuel et qui parle d'une "mère de beauté" au féminin. Quant à l'expression "prendre du dos", j'ai cité moi-même sur ce blog Enluminures une expression d'époque où "prendre du dos" veut dire "gonfler le volume, l'épaisseur d'un livre". L'expression "prendre du dos" veut dire "rendre le dos plus ample, plus proéminent". Et la thèse de lecture de Fongaro n'est pas tout à fait homosexuelle. Fongaro parle de viol, sinon de prostitution. Dans les poèmes de 1870, il y a d'indéniables images sexuelles de la sorte de la part de Rimbaud, mais personne ne classe des poèmes comme "L'Eclatante victoire de Sarrebruck" dans la revendication par le poète de son homosexualité.
De mémoire, Claisse dans son article est lui-même réservé sur l'interprétation homosexuelle, il dit que finalement il se range à l'avis de Fongaro sur cette lecture, ce qui ne témoigne pas d'une grande conviction personnelle.
Pour l'instant, il reste à autrement commenter que ça la référence à Chérubin. Mais, surtout, en parcourant l'étude de Bardel qui rend compte de l'article de Claisse et en parcourant l'étude de Brunel dans son livre Eclats de la violence paru en 2004, il y a une lacune évidente qui me fait sursauter.
J'ai été étudiant à l'université Toulouse le Mirail à partir de septembre 1994 et le dernier livre publié par Fongaro aux Presses Universitaires du Mirail (devenues depuis "du Midi") date de 1994 même. Je ne l'ai pas connu, il a dû prendre sa retraite très peu de temps avant que je n'arrive à Toulouse. Mais, l'université de Toulouse le Mirail, c'était donc un grand espace avec des allées à l'extérieur et plein de bâtiments qui n'étaient pas des pré-fabriqués, mais ça y faisait un peu penser malgré la pierre. Il y avait des UFR dispersés. L'entrée était appelée l'arche, ça ressemblait pas à grand-chose, mais il y avait des tours, des amphithéâtres et un grand escalier extérieur. Vers l'arche, il y avait une longue allée qui conduisait vers les restaurants universitaires et sur cette allée on avait une librairie puis l'entrée de la grande bibliothèque universitaire générale. A côté de cette allée, il y avait de la pelouse où des non-étudiants auraient pu se taper un foot, mais les "mirailleurs" ne la colonisaient guère pour s'y asseoir, il y avait uniquement une ligne oblique de chemin de terre qui se formait pour ceux qui allaient vers les UFR de langues genre l'anglais. Et, bref, à la verticale de l'allée où se trouvait la grande bibliothèque universitaire, il y avait différents chemins pour aller dans les UFR et celui qui partait du pied de l'arche conduisait à l'UFR de Lettres modernes. Et là, il y avait des petits couloirs, plein de salles pour donner les cours, des bureaux de professeurs et enfin une bibliothèque de lettres. Il y avait plusieurs petites bibliothèques finalement dans l'Université. Dans la bibliothèque, telle qu'elle était en septembre 1994 et les quelques années suivantes, vous n'aviez pas accès aux livres. Vous aviez une salle et derrière un comptoir, une fenêtre ouverte entre deux salles, vous aviez des bibliothécaires, certains étant des étudiants, sui vous communiquaient les livres que vous demandiez à partir de fiches papier à remplir. Vous aviez dans la salle où vous étiez plein de petits tiroirs avec des fiches et des classements. Il y avait un coin études de poèmes de Rimbaud particulièrement bien fourni, et j'imagine que le passage de Fongaro y était pour quelque chose. Non seulement cela me facilitait le repérage de livres sur Rimbaud, mais cela me facilitait le repérage d'articles. Le passage à l'information et les modifications de la bibliothèque ont fait perdre ce précieux travail de compilation à partir de fiches. J'avais droit à plein de fiches qui m'apprenaient que dans tel numéro de revue, de la page tant à la page tant, il y avait un article sur un poème de Rimbaud ou sur Rimbaud. Tout n'y était pas, mais ça me facilitait les recherches. Et il y avait une fiche d'un chercheur que je n'ai pas retrouvé autrement parmi les rimbaldiens, son nom était Martin, son prénom Yves peut-être ! Il avait écrit sur "Les Soeurs de charité" aussi et il avait un article sur la phrase finale de "Parade". Je crois me souvenir qu'un article figurait dans L'Information grammaticale. Ce n'était pas très long, mais ce Martin révélait que la phrase : "J'ai seul la clef de cette parade sauvage" était une réécriture d'un vers de Cromwell : "Nous avons seuls la clef de cette énigme étrange." Cette information n'a pas été perdue pour tous les rimbaldiens, parce que je ne pense pas être le seul à l'avoir mentionnée. J'ai déjà lu un ou deux autres rimbaldiens qui relayaient cette information par la suite, mais moi je l'ai découverte ainsi.
Et je me permets de faire remarquer que, dans la presse, il y a un journal qui se nomme Figaro ce qui peut aller de pair avec une mention de "Chérubin", mais là ce n'est peut-être qu'une coïncidence, mais surtout les noms des fous dans Cromwell"Elespuru" notamment ils ne sont pas utilisés comme pseudonymes dans La Renaissance littéraire et artistique ? Valade utilise déjà "Atta-Troll" qui n'est pas n'importe quel nom de personnage d'Henri Heine, lequel était très connu en France à l'époque de Rimbaud. Nerval, Mérat, Valade et plusieurs autres ont traduit en français des textes d'Henri Heine. C'était une connaissance de Banville. J'ai là sous la main un livre d'Heinrich Heine intitulé Le Tambour de la liberté qui est un "choix de poèmes" avec "présentation et traduction de Francis Combes" aux éditions Le Temps des cerises, publié en 1997 pour le bicentenaire de sa naissance. Combes écrivait alors ceci : "[...] Heine serait-il devenu en France un célèbre inconnu ? Si l'on en juge par la très remarquable absence de ses livres dans les rayons des librairies, on peut en effet le penser." Il a influencé outre Banville et Nerval Gautier, Apollinaire et Aragon. Mais je digresse. Ce que je veux pointer du doigt, c'est que dans la presse des Vilains Bonshommes choisissent pour pseudonyme le nom de l'un des fous du drame Cromwell de Victor Hugo, et la clausule de "Parade" renvoie précisément à un vers prononcé par l'un de ses quatre fous : ce n'est peut-être pas anodin ?
Moi, la lecture de Fongaro, Claisse et Bardel ne me convainc pas.
J'en viens alors à un point particulier.Il y a tout un passage qui semble parler d'expériences comparables à ce que Rimbaud prend en charge dans "Vagabonds" et dans "Being Beauteous" :
 
   [...] Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes, et usent de la comédie magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s'élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent. [...]
 Ce passage est précédé et suivi de marques incontestables de distanciation ironique : "spirituels comme l'histoire ou les religions ne l'ont jamais été", "ils interpréteraient [...] des chansons 'bonnes filles' " et "Leur terreur dure une minute, ou des mois entiers."
Je pense à "Vagabonds" à cause de la séquence verbale "ils transforment le lieu" et donc à cause de la mention du nom "lieu". Je pense aussi à "Vies" quelque peu avec la transformation des personnes et l'idée de "comédie magnétique". Puis, la phrase de transformation physique me fait spontanément penser à "Being Beauteous" : "Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision [...]". Mais mon idée n'est pas du tout d'un alignement. C'est comme pour "Mouvement" où "nouveauté chimique", "lumières inouïes" ne renvoient pas aux ambitions poétiques du voyant. Dans "Parade", on a la mauvaise version de ceux qui cherchent "le lieu et la formule", la mauvaise version de "Being Beauteous". Les rapprochements ne sont pertinents que si on ressent les contrastes, les oppositions entre les textes. Dans son commentaire, Bardel cite un rapprochement pour les poumons de Claisse avec un poème de Gautier et pour l'élargissement des os un rapprochement de Bienvenu avec un autre texte de Gautier sur les derviches tourneurs. Ces rapprochements sont à creuser pour justifier ou non qu'on les exploite à la lecture, mais Bardel  relie directement ces références, et sans vraiment le justifier, à son fil directeur d'un Rimbaud parlant de lui-même et se considérant comme l'un de ces drôles, à cette différence près qu'il voudrait tourner la page.
Mais la clausule : "J'ai seul la clef de cette parade sauvage", ne porte aucun élément de sens qui dirait que le poète veut changer. Je ne lis moi personnellement qu'un refus en bloc de la parade sauvage, du moins de la parade sauvage de ces... autres !

samedi 21 mars 2026

Calendrier de l'avant J-6 : cigare aux dents

J'ai droit à un joker, je me permets un article du jour au sujet des vers de Rimbaud.
Dans "Oraison du soir", Rimbaud fait passer entre deux vers l'expression "une Gambier / Aux dents". Le sonnet imite tout particulièrement des vers des Fleurs du Mal, "Oraison du soir" ressemble à "Harmonie du soir" et plusieurs vers font écho au poème "Un voyage à Cythère" avec des démarcations très nettes pour le premier quatrain. En même temps, l'expression "Une Gambier / Aux dents" à cheval sur deux vers rappelle "genoux au dents" à cheval entre deux hémistiches dans "Les Assis", "genoux aux dents" est repris à un poème de Victor Hugo sur Napoléon et le rejet "aux dents" s'inspire de vers à la fois d'Hugo et de Leconte de Lisle. Mais, dans "Une Gambier aux dents", je pense à l'expression "cigare aux dents" qui est un cliché du débauché romantique, sauf que je me suis rendu compte que Musset ou Baudelaire n'employaient pas l'expression telle quelle dans leurs vers, même pas en-dehors d'un jeu à la césure. Il y a bien "Don Paez" qui fume un "cigare / Sur la route" (citation approximative) dans le poème de Musset qui porte son nom. Gautier ne semble pas employer non plus l'expression. Je ne la rencontre pas non plus chez Hugo. Du moins, j'ai un vers de la "Nuit première" de Philothée O'Neddy qui a été publié en 1833 dans le recueil Feu et flamme où on a le modèle de l'enjambement métrique rimbaldien, mais à la césure :
 
La pipe ou le cigare aux lèvres, l’œil moqueur,
 et il s'agit du seul modèle et donc du plus ancien modèle pour Rimbaud que j'ai trouvé pour l'instant. Musset, Gautier, Borel parlent de temps en temps du cigare, il s'agit bien d'un cliché de dandy débauché d'époque, mais l'expression le "cigare aux lèvres" ou "aux dents" est une vraie rareté. Pour rappel, dans "Voyelles" et "Paris se repeuple", Rimbaud cite un vers de "Spleen" d'O' Neddy en couplant "strideurs" et "clairon", sachant que Gautier et je crois Borel jouent à l'époque avec "strident" dans leurs vers. Je n'ai pas trouvé l'équivalent de "cigare aux lèvres" dans les premières poésies et La Comédie de la mort de Gautier, ni dans Albertus, ni dans Contes d'Espagne et d'Italie, ni dans Rhapsodies, etc.
 
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- Et votre parodie du titre de Bonnefoy dans votre courriel à différents éditeurs sur le caviardage des textes rimbaldiens avec ",de daines" ou "la domesticité mène trop loin" ?
- Oui, le titre est Du mouvement et de l'immobilité de Douve, j'ai tourné ça en "Du mouvement et de l'immobilité du rimbaldien sur la douve".
- "Sur la douve", ça sonne étrangement.
- Oui, ils ne sont pas sur le rempart, mais dans le fossé.

vendredi 20 mars 2026

Calendrier de l'avant J-7 : les prouesses d'écriture du "Génie"

 Hier, je traitais d'un point particulier du poème "Vagabonds". Le poète s'y décrit comme un vagabond en compagnie d'un "pitoyable frère" qu'il accable, mais le mot de la fin serait sa recherche du "lieu" et de la "formule". Cette recherche est en réalité elle-même renvoyée à un passé : "J'avais pris..." Les rimbaldiens qui commentent "Vagabonds" opposent Verlaine, le pitoyable frère, et Rimbaud, le narrateur. En réalité, Rimbaud se dénonce lui aussi comme un vagabond dupé par ses désirs à la fin amère de ce poème. Et je soulignais le paradoxe de vouloir être un vagabond en quête d'un lieu exclusif. Il y a d'autres énigmes dans "Vagabonds". Le passage entre guillemets, s'agit-il des propos du "pitoyable frère" tels quels ou de style indirect libre. Il y a l'emploi du pronom "je" à l'intérieur des guillemets, donc ce "je" est censé désigner le pauvre frère lui-même. Pourtant, en se réclamant d'une mise au point sur le style indirect libre faite par Guyaux mais que je n'ai pu consulter, en 2004, dans son édition critique des Illuminations, Pierre Brunel commente le passage entre guillemets comme les paroles en effet de Verlaine, mais avec la déformation du "Je" qui s'appliquerait à Rimbaud. En clair, que ce soit à l'intérieur des guillemets ou au-delà, le "je" désignerait toujours Rimbaud dans le poème "Vagabonds". Je trouve que ça ne va pas de soi, d'autant qu'il y a un conflit entre les discours : le "je" des guillemets parle de sa "faute" ("par ma faute"), tandis que le "je" en-dehors des guillemets précise que le "pauvre frère" lui attribue une "innocence". Quant à la ferveur de l'entreprise, il est clair que le narrateur n'est pas suspect de ne pas la prendre assez au sérieux puisqu'il parle de rendre son compagnon à un état primitif de fils du Soleil et puisqu'il s'agit au plan biographique de Rimbaud, celui-là même qui a enlevé Verlaine à son train-train quotidien le 7 juillet 1872. J'ai l'impression qu'il y a un contre-sens courant parmi les rimbaldiens sur le passage entre guillemets. Quant à savoir en quoi Verlaine est un satanique docteur, je me posais la question d'une relecture de "Crimen amoris" et de quelques contes diaboliques en vers du projet de recueil Cellulairement. Mais je n'ai pas le temps en ce moment de tout faire. Brunel, comme moi et beaucoup d'autres, relèvent que le poème "Laeti et errabundi" est une réponse à "Vagabonds", mais il ne voit pas les éléments importants à comparer. Il manque complètement la mention "ferveur" à la rime et surtout l'avant-dernier vers qui met en balance "patrie" et "bohème" en réponse à la question du lieu et de la formule. Notons que l'expression "bandes de musique" dans le poème "Kaléidoscope" à rapprocher de sa mention dans "Vagabonds" permet de penser à une autre quête du lieu et de la formule : "Dans une rue, au cœur d'une ville de rêve, / Ce sera comme quand [...]".
Un autre point m'a frappé, c'est la ressemblance grammaticale entre la première phrase de "Vagabonds" et un vers du "Prologue" de Jadis et Naguère : "Ces loisirs vous étaient dus" contre "Que d'atroces veillées je lui dus !"
Mais, en filigrane à ma lecture de "Vagabonds", je formulais que le poème avait l'air d'avoir été écrit après l'incarcération de Verlaine, puisque le récit parlait au passé du compagnonnage, tandis qu'en 1878 Verlaine s'énervait contre ce qu'il identifiait être dit de lui dans ce poème. J'imagine mal que le poème était admis par Verlaine alors qu'il vivait avec Rimbaud si cela le choquait à ce point.
Evidemment, je considère que Bienvenu a bien montré que les manuscrits des Illuminations ont été recopiés au début de l'année 1875. Je n'adhère pas en revanche à l'article récent d'Yves Reboul qui fait parler les lettres et suppose que Nouveau était clairement en charge de trouver un éditeur aux poèmes en prose de Rimbaud. Ce n'est de toute façon pas écrit dans les lettres en question. Ce n'est pas à Nouveau de faire toutes les démarches à la place du velléitaire Rimbaud. Mais, c'est aussi que les rimbaldiens croient que ce recopiage tardif favorise l'idée que les poèmes en prose ont bien été composés après Une saison en enfer. Je ne suis clairement pas de cet avis. Il y a un certain nombre de poèmes en prose qui ont été composés de juillet-août 1872 environ à mai 1873 : "A une Raison", "Nocturne vulgaire, "Vies", "Being Beauteaous", etc. Rimbaud a dû en composer une moitié avant Une saison en enfer, une moitié au-delà. Et c'est là qu'arrive le poème "Génie".
Dans "Génie", Rimbaud compose une pièce en prose qui imite quelque peu les longs poèmes lyriques avec un changement de strophe. Je pense en particulier à Lamartine, le poème "Le Lac" est dans ce cas et bien sûr il y a ses Harmonies poétiques et religieuses. On peut penser aussi à quelques poèmes de Victor Hugo.
En gros, le poème "Génie" a plusieurs alinéas d'une étendue de prose confortable, mais il y a une séquence qui contraste nettement de huit alinéas brefs qui forment une séquence lyrique au sein du poème, et au-delà de la variation de quantité des alinéas nous repérons des anaphores lyriques avec des interjections en "Ô" et une anaphore de quatre alinéas commençant par des déterminants possessifs qui sont enchâssés dans les quatre alinéas commençant par l'interjection "Ô", et il faut y ajouter les effets des phrases nominales. Rimbaud a donc trouvé des moyens formels pour souligner comme poétique un texte en prose.
Dans cette série, Rimbaud a également écrit ceci : "l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues". L'orgueil est un péché capital qui s'oppose à la vertu théologale de la charité, ici déclinée au pluriel. Or, "charités perdues" est clairement un jeu de mots avec l'expression "perdu d'orgueil", d'autant que c'est précisément la mention : "l'orgueil" qui lance cette phrase nominale terminée par la mention "perdues".
Si on ne prête pas à Rimbaud une gratuité dans ses discours, je ne vois pas comment "Génie" pourrait être une composition postérieure à Une saison en enfer. Dans "Nuit de l'enfer", le poète dénonce son "orgueil" explicitement et cela revient dans "Adieu" où il dit qu'il va demander pardon pour s'être nourri de mensonge.
Il est évident que "Génie" est écrit à la manière d'un contre-évangile agressif : "Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel...", "Il nous a connus tous et nous a tous aimés !" Notons que Rimbaud a tendance à se référer à l'alexandrin quand il s'exalte de conviction pour ce contre-évangile : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout !", "Ta tête se détourne ; - le nouvel amour !" "C'est aussi simple qu'une phrase musicale", "Il nous a connus tous et nous a tous aimés !" Et je n'hésite pas à comparer la forme conjuguée "ira(s]" : "Il ne s'en ira pas" et "qui t'en iras partout !"
Le poème "Génie" commence par une série d'équations où nous retrouvons la notion central d'un amour à réinventer. N'en déplaise à Cornulier, Rimbaud joue clairement sur la syllabation dans ce récit en prose : "Il est l'affection  (5) et le présent (4)", "Il est l'affection (5) et l'avenir (4)" et si Rimbaud évite de dire "Il est l'affection et le passé", d'un côté il diffracte la référence à la combinaison 5 et 4 syllabes : "Il est l'amour [...] et l'éternité", 4 et 5 avec "amour" en équivalent de "affection" et "éternité" en sublimation du couple présent et avenir, d'un autre côté Rimbaud joue à évoquer malgré tout ce couple dans "la force et l'amour [...] que nous voyons passer [...]".
Je suis fort tenté de lire une combinaison 5 et alexandrin redoublée dans la séquence suivante :
 
la force et l'amour (5), que nous debout dans les rages et les ennuis, (12) nous voyons passer (5) dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase. (12)
Cela ne sera jamais admis par les rimbaldiens dans la mesure où ils taxeront automatiquement d'artificiel le rejet de "rages" dans le premier groupe de douze syllabes, puisque la césure passerait après "dans les". Mais je suis bien convaincu de ne pas me tromper, et comme Cornulier et tous les métriciens et tous les rimbaldiens ont échoué à faire le constat mathématique imparable des enjambements de mots réservés au milieu de poème dans "Juillet" et "Mémoire"/."Famille maudite", ils sont de toute façon en-dehors du bon sens, pourtant en principe la chose la mieux partagée du monde selon Descartes.
Je remarque que dans le second alinéa avec l'émiettement 4-5 pour "Il est l'amour [...] et- l'éternité", on a une suite de deux fois cinq syllabes dans "mesure parfaite et réinventée", là où on figure le mot "'mesure", puis nous avons "raison merveilleuse et imprévue" qui casse la symétrie 55, mais en revenant au moule 54 de "Il est l'affection et le présent", "Il est l'affection et l'avenir", cassure qui a lieu au point d'occurrence de l'adjectif "imprévue" qui qualifie le mot "raison". Pour sa part, "machine aimée des qualités fatales" ressemble à un décasyllabe littéraire à césure épique.
Bizarrement, un des rares poèmes en prose où Rimbaud semble jouer avec le décompte des syllabes en début de poème n'est autre que "Conte" : "Un Prince était vexé (6) de ne s'être employé (6) jamais (2) qu'à la perfection (6 si on fait une diérèse) des générosités (6) vulgaires (2)." La distribution marquée des "é" et "è" plaide assez clairement pour un fait exprès qui permet au plan de la prosodie d'accentuer "jamais" et "vulgaires". Il y a un relief de lecture affectée qui s'impose à nous.
Mais, quoi que vous pensiez de ces jeux sur les quantités syllabiques, il y a le propos tenu : "Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée". C'est exactement ce que dit la Vierge folle" de l'Epoux infernal : "L'amour est à réinventer, on le sait." Et on peut aller plus loin. Il est question de chercher à "changer la vie" pour l'Epoux infernal et dans "Génie" d'un être qui nous aime "pour sa vie infinie". Le poème "Vies" parle d'une découverte d'une sorte de "clef de l'amour" et ce pluriel "vies" est déployé dans "Alchimie du verbe". Mais, quel peut être cet amour ? Un principe simple consiste à le confronter à ce que le poète rejette. Dans "Génie", il est dit "arrière" à ces âges et ces "ménages" et on peut alors songer au poème en vers "Jeune ménage", mais dans "Vierge folle", On apprend que l'Epoux infernal rejette lui aussi le ménage, plus précisément l'artificialité du mariage avec "position assurée" qui équivaut à "position gagnée", semblant justifier ensuite de mettre cœur et beauté de côté ensuite. Et l'échec de la Vierge folle fera ensuite s'exclamer ainsi le narrateur de la Saison : "Drôle de ménage !"
Par quel tour de passe-passe, les rimbaldiens ne voient-ils pas que "Génie" souffre de la remise en cause du récit Une saison en enfer ?
Certes, parfois, on peut relativiser. Par exemple, on peut toujours soutenir que dans la clausule : "La musique savante manque à notre désir"[,] l'espoir n'est pas mort. On peut apprécier sur un autre plan d'ironie la phrase à la fin de "Villes" : "Quels bons bras, quelle  belle heure me rendront cette région d'où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?" Mais il y a des limites à ce petit jeu.
Evidemment, "Génie" et "Vies" sont conservés au-delà de la mise sous presse d'Une saison en enfer. Il convient dès lors de méditer sur les jeux de miroir entre poèmes au sein des Illuminations. Rimbaud a tenu à laisser se maintenir ces tensions entre ses différents poèmes...

mercredi 18 mars 2026

Calendrier de l'avant J-8 : Vagabonds et l'énigme du lieu !

Le poème "Vagabonds" est une pièce particulière au sein des Illuminations. Verlaine en personne a apporté un témoignage de lecteur, il s'y est identifié au "satanique docteur" et donc au "pitoyable frère", mais il l'a fait en protestant, en déclarant que le portrait était mensonger. Il faudrait donc lire le poème comme un compte rendu mensonger d'une réalité qui ne nous est pas connue précisément. En même temps, le témoignage de Verlaine laisse supposer que ce poème ne date pas de la bonne période des relations entre les deux hommes, on devine que le poème est postérieur à la rupture. Verlaine a dû lire une première fois ce poème à Stuttgart en 1875 quand Rimbaud lui a remis les manuscrits. Le récit fait état d'une relation qui appartient au passé après tout.
Et cet aspect de règlement de comptes avec Verlaine domine sans doute l'esprit des rimbaldiens, alors même que le poème se termine sur une phrase qui a tout d'un slogan de poète visionnaire : "pressé de trouver le lieu et la formule."
La piste verlainienne nous conduit tout de même au poème "Laeti et errabundi" du recueil Parallèlement de 1889 où Verlaine refusant de croire à une rumeur sur la mort de Rimbaud célèbre la vagabonderie du passé, et il fait clairement référence à ce poème en prose en assimilant Rimbaud à un dieu parmi les dieux, contrepoint au satanique docteur, en parlant de toutes les boissons alcoolisées prises sur les routes et aussi en écho à l'idée "lieu et formule" le poème de Verlaine se termine en disant à Rimbaud qu'il est sa patrie et sa bohême, autrement dit sa vie. J'ajouterais que comme Rimbaud emploie l'adverbe rare "fervemment", Verlaine emploie à la rime le nom "ferveur"...
En même temps, le titre du poème de Verlaine nous invite à nous reporter au poème de Baudelaire "Moesta et errabunda" qui ne nous apporte pas grand-chose si ce n'est l'idée que le lieu cherché est une sorte de paradis des amours enfantines.
Face à tout cela, revenons pourtant à une astuce du poème rimbaldien. Celui-ci s'intitule "Vagabonds", ce qui signifie une errance sans lieu, et pourtant le poète a choisi l'état de vagabond en quête d'un lieu et aussi d'une formule. Pour moi, il y a un esprit railleur à prétendre trouver "le lieu et la formule" à partir d'un abandon à l'état de vagabond.
Puis, autre chose est à relever dans le poème. La charge contre le pitoyable frère est bien réel, et cela est confirmé par le système de répétition de "Pitoyable frère" à "pauvre frère". Rimbaud dénonce explicitement le chagrin idiot de son partenaire, rappelle que les propos du "satanique docteur" le font ricaner. Mais, ce qui me frappe, c'est le glissement final du morceau. Rimbaud revient à lui-même. Après avoir décrit le comportement de Verlaine, après nous avoir donné un extrait de ses propos, Rimbaud décrit ses actes et ses intentions. Il veut rendre son compagnon à un "état primitif de fils du soleil" où il n'est pas difficile de faire le lien avec le poème de 1870 "Soleil et Chair", mais cet aveu rimbaldien vient après les moqueries contre Verlaine, et après un autre aveu que son innocence n'est peut-être pas la vraie image à se faire de lui. Et quand Rimbaud écrit que "sincèrement" il voulait ramener Verlaine à un état primitif de fils du soleil, ce "sincèrement" appartient au passé et est tourné en dérision par le poème. Et ce "moi pressé de trouver le lieu et la formule" est tout autant une autodérision à l'égard de l'errance inappropriée de Rimbaud. Ce "moi pressé de trouver le lieu et la formule" rappelle quelque peu la phrase : "La musique savante manque à notre désir." Nous comprenons en lisant "Vagabonds" que le poète n'a toujours pas trouvé ce lieu et cette formule. Et le fait de vagabonder ne donne pas par définition accès à un lieu et une formule. Les poètes n'étaient pas des chercheurs ou des explorateurs, ils n'étaient rien que deux vagabonds, menant du coup une guerre vague pour citer Une saison en enfer. Il n'y a pas dans "Vagabonds" l'opposition entre un Verlaine grotesque et un Rimbaud sérieux. Rimbaud lui-même n'est pas sérieux, ce qu'illustre d'ailleurs la distraction vaguement hygiénique où les "fantômes du futur luxe nocturne" ne sont rien d'autres qu'une activité masturbatoire qui ne donne rien au-delà de sa satisfaction immédiate.
Les vagabonds par définition ne cherchent pas un lieu. 

mardi 17 mars 2026

Calendrier de l'avant J-9 : Après le Déluge, le chapitre 2 de la Confession de Musset et Dicté après juillet 1830 de Victor Hugo

Le poème "Après le Déluge" a été identifié en tant que poème se référant à la Commune, mais tout ne se ramène pas à une signification communarde. Le poème fait plutôt une mise au point après l'échec de la Commune en soulevant la question de la prise en charge de l'avenir. "Après le Déluge" est en réalité un poème de bilan au lendemain d'un événement révolutionnaire et pour mieux le comprendre il convient de comparer avec des expériences littéraires antérieures.
J'ai déjà par le passé signalé une ressemblance troublante entre le poème "Après le Déluge" et la pièce "Dicté après juillet 1830" de Victor Hugo.
Peu après la révolution de 1830, Victor Hugo a publié son recueil intitulé Les Feuilles d'automne dont le titre est une référence littéraire au poème "L'Isolement" de Lamartine et au René de Chateaubriand. Dans la préface, Hugo parle de la gravité de l'heure présente au plan politique, mais il se justifie de publier un recueil de poésie lyrique et annonce un recueil plus politique à venir. En 1835, Hugo publie donc le recueil intitulé Les Chants du crépuscule qui est supposé être plus spécifiquement politique. Le recueil s'ouvre à nouveau par une "préface" en prose, il se poursuit par un poème intitulé "Prélude" où est posée la question de l'heure trouble du temps présent. Le poète se considère en des temps d'incertitude et il se demande si la lumière à l'horizon est une aube ou un couchant. Il faut avouer qu'avec le recueil nous ne percevons pas la révolution de 1830 comme un tel chambardement qu'il y ait de quoi se poser la question de l'aube ou du couchant qu'elle pourrait initier, mais pris dans les événements Hugo jouait cette partition-là. Et après le poème intitulé "Prélude", nous avons le poème numéroté I "Dicté après juillet 1830". Le poème est daté du 10 août 1830 et il s'agit d'une composition assez longue subdivisée en sept parties. Hugo félicite ceux qui ont fait cette révolution de juillet 1830 en les comparant à l'héroïsme des soldats d'Austerlitz. Les trois journées de juillet sont assimilées à trois soleils. Il faut avouer que tout ça est un peu artificiel. La deuxième partie est plus intéressante et met en place des idées qu'Hugo reprendra dans des ouvrages ultérieur, notamment dans Les Châtiments. Et puis, il y a l'attaque de la partie III où commence vraiment la comparaison possible avec "Après le Déluge" : "Alors tout se leva." Le poète décrit l'émeute et assimile la foule à une mer, image déjà exploitée par André Chénier et qui sera un lieu commun hugolien, puis rimbaldien. Mais, très vite, à partir du quatrième mouvement, Hugo qui a fait le décompte rapide des trois jours de combat, témoigne de son étonnement admiratif à voir le peuple calmer sa colère et donc rentrer dans son lit, ce qui correspond si on parle comme Rimbaud à une "idée du Déluge" qui s'est "rassise".
 
   Comment donc as-tu fait, ô fleuve populaire,
   Pour rentrer dans ton lit et reprendre ton cours ?
Hugo salue cette intelligence et railler les nains qui veulent agiter "La cendre rouge encor des révolutions", ce que je ne m'empêche pas de comparer à la "Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre". Hugo voit dans cette révolution contrôlée la promesse d'un "avenir magnifique". Et après l'image du peuple flot marin, Hugo compare cette fois la liberté à une mer qui progresse étage par étage :
 
Depuis la base jusqu'au faîte,
Nous verrons avec majesté,
Comme une mer sur ses rivages,
Monter d'étages en étages
L'irrésistible liberté !
Hugo privilégie une idée de réconciliation. Il compare la révolution de juillet à l'épopée napoléonienne, puis invite l'homme de prière à se joindre à cet avènement de temps nouveaux. Et il finit par une comparaison avec une explosion du Vésuve qui détruit tout, mais épargne le "vieux prêtre à genoux" !
Le poème "Après le Déluge" raille pour sa part l'imposture des "premières communions".
En 1836, Alfred de Musset publie un roman intitulé La Confession d'un enfant du siècle. Il s'agit d'une œuvre assez inégale dont le prestige tient essentiellement à son deuxième chapitre. Musset s'inspire très clairement du recueil Les Chants du crépuscule. Il reprend l'idée d'incertitude entre l'aube et le crépuscule du poème hugolien "Prélude" : "Il leur restait donc le présent, l'esprit du siècle, ange du crépuscule, qui n'est ni la nuit ni le jour [...]". Mais Musset ne fait pas un bilan de la situation après "juillet 1830", il fait un bilan de situation qui vient après l'enchaînement des deux événements que furent la Révolution française et l'épopée napoléonienne. Musset fait donc un "après le déluge", où le déluge réunit Révolution et Premier Empire, tandis qu'Hugo nous a fait un "après l'idée du Déluge" au sortir de la révolution de juillet 1830. Musset offre un parallèle intéressant avec le poème "Après le Déluge" au plan des enfants subjugués : "Les enfants regardaient tout cela [...]", mais ici ils apprennent à déchanter et à voir que la promesse napoléonienne leur échappe. Ils sont invités à "se faire prêtre" et on songe inévitablement à Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir. Pour Musset, l'idée du Déluge s'est rassise et il va falloir s'accommoder d'un monde morose. C'est le "roi de France" qui est un peu comme le lièvre du poème rimbaldien, cherchant s'il ne reste pas une abeille dans ses tapisseries. Les enfants rêvent de liberté, mais ceux qui en parlent tout haut sont tués. Or, Musset va signifier que si la religion se réinstalle, le roi aussi, la Révolution et Napoléon ont détruit la conviction religieuse et ont désacralisé les rois et la noblesse. Il ne saurait plus être question d'un respect superstitieux à leur égard, et Musset se rend alors impardonnable aux yeux de Rimbaud en regrettant de vivre dans un univers démystifié, en regrettant le confort de l'illusion ancienne. Rimbaud, lui, dans "Après le Déluge", va de l'avant, le combat doit reprendre. Si le mensonge du passé est tombé, il ne faut pas en regretter la foi, il faut au contraire s'attacher à la vérité supérieure que la Sorcière pourrait nous révéler...

Calendrier de l'avant J-10 : ah ! les recueils....

 Sur son site Arthur Rimbaud, Alain Bardel rend compte à l'avance du livre à venir de Denis Saint-Amand Changer la vie. Il s'agit du nouveau Yann Frémy, du codirecteur de la revue Parade sauvage actuel. Même si on peut s'étonner que Bardel résume tout le livre en nous dispensant de le lire, il s'agit d'un exercice diplomatique d'entregent. Le titre de l'article fait référence à Adrien Cavallaro, autre nouveau Yann Frémy, codirecteur du Dictionnaire Rimbaud de 2021. Il n'y a aucun article de Cavallaro ou de Saint-Amand cités dans l'édition de la Pléiade des oeuvres de Rimbaud en 2009, puis tout d'un coup comme on a eu Yann Frémy on a Cavallaro et Saiunt-Amand qui occupent tout l'espace et qu'on cite abondamment et qui codirigent les études rimbaldiennes, sous la houlette bien entendu de Steve Murphy. Cavallaro permet d'apprivoiser la constellation Guyaux, et Bardel ou Saint-Amand ni Cavalalro ne sont des chercheurs concurrents de l'establishment murphyen. Bardel doit ses publications aussi à Murphy et lui voue une reconnaissance éternelle. Je ne trouve pas ce système de vassalité très rimbaldien, mais bon c'est ce qui nous est donné à voir.
Dans ce compte rendu, Bardel envoie une pique contre les "autorités académiques" qui sont le modèle qu'applique justement la constellation Murphy-Cavallaro-Bardel et autres au plan des études rimbaldiennes en écrivant ceci : "L'ouvrage propose [sic !] ensuite un commentaire brillant [sic !] des premiers poèmes, essentiellement du Dossier Demeny ou Recueil de Douai (ce que nos autorités académiques ont mis au programme du bac sous l'inepte appellation "Les Cahiers de Douai").
 Saint-Amand ne propose pas, il fournit.... Vous avez le livre en main, les articles ne sont pas des propositions, c'est le contenu. Pour le commentaire brillant, alors pourquoi on n'en voit rien dans le compte rendu ? Enfin, si l'appellation "Les Cahiers de Douai" est inepte, que penser de "Dossier Demeny" ? On dirait du Lefrère, le poème intitulé "Document"... blague que fait Lefrère dans sa biographie de Rimbaud. Et "Recueil de Douai", ça veut dire quoi ? Il n'y a pas de "Recueil de Douai" et sur ce plan-là Cavallaro est d'accord avec son ancien mentor Guyaux.
Au passage, je relève que Bardel malgré le doigt sur la couture n'a pas corrigée en ", de daines" le vers de "L'Homme juste", malgré l'avis du triumvirat Murphy-Cornulier-Cavallaro. Oui, c'est vrai que c'est ridicule, mais il faut obéir à cent pour cent, obéir à 90% ce n'est pas assez.
Ah ! le recueil ordonné des Illuminations. J'ai rigolé avec le dernier article de Reboul qui parle de roman crédible et de la pagination... Dernier numéro de la revue Parade sauvage. Un sacré numéro.

lundi 16 mars 2026

Calendrier de l'avant J-11 : De Fête d'hiver à Style Louis XV de Néouvielle !

Les lectures de "Fête d'hiver" sont encore loin d'être satisfaisantes. En 2004, dans son livre Eclats de la violence, Pierre Brunel faisait une découverte que je viens à l'instant de refaire. Pour les "Chinoises de Boucher", malgré des commentaires insuffisants de lui ou de Bruno Claisse, Brunel citait de manière intéressante un poème de Germain Nouveau qui a été publié d'abord dans La Renaissance littéraire et artistique du 15 mars 1873, une semaine et un numéro avant l'article au néologisme "opéradiques" si je ne m'abuse, puis dans le numéro du premier mai 1873 de la revue L'Artiste, celle du compte rendu de Banville citant les "daines" d'Ernest d'Hervilly. Nouveau est alors un inconnu pour Verlaine et même pour Rimbaud. Qui plus est, son poème intitulé "Style Louis XV" est signé "P. Néouvielle", pseudonyme qui figure aussi dans l'Album zutique il me semble.
La suite des propos de Brunel est intéressante aussi à  lire, mais je cite ici uniquement ce que je viens de trouver en faisant mes recherches sur internet, juste que Brunel a l'antériorité. Il s'agit donc du sonnet "Style Louis XV" de Nouveau dont Brunel cite les deux premières strophes dans son étude consacrée à "Fête d'hiver" (il y a des variantes de détail) :
 
C'est adorable à voir les peintures exquises :
Carnavals de Boucher et danses de Watteau,
Silvains musqués, gothons à talon haut, marquises
Et ducs, sous le loup noir gardant l'incognito ;
 
Amants toujours heureux, beautés jamais avares,
Peuplant de frais baisers les salles d'un château,
Ou bien appareillant, en toilettes bizarres,
Pour Cythère, sur un fantastique bateau.
 
Tout ce monde galant, ennemi de la prose
Et de ce que l'on sait dans la réalité,
S'ingéniait alors à parsemer de rose
Le chemin où se tient au bout la Volupté ;
 
Croyant à l'amour seul qu'un art léger décore,
Fuyant des passions les troubles excessifs,
Dans son erreur charmante, il ignorait encore
Werther, ton front pâli, René, tes yeux pensifs !
 
Nouveau fera entrer ce poème dans une série intitulée "Fantaisies parisiennes", ce qui nous rapproche du passage entre les titres "Rêve parisien", "Nocturne parisien" et "Nocturne vulgaire". Watteau a été comme on sait l'inventeur du concept de "fête galante" repris en poésie par Verlaine qui le suit jusque dans l'idée d'un érotisme mélancolique de fêtes se déroulant la nuit, ce qui lui permettait assez artificiellement d'être admis comme peintre d'histoire. Il appartient plutôt à la Régence qu'à l'époque Louis XV, puisqu'il est mort en 1720 je crois, et le tableau clef qui lui vaut son titre de peintre d'histoire en fonction du motif de la fête galante est un "embarquement pour Cythère". Hugo a inventé le poème "Cérigo" qui fait référence à Cythère et Baudelaire a répliqué l'année suivante avec le poème "Un voyage à Cythère" qui fait basculer l'île de l'amour en tombeau ouvert avec la vision du pendu. Ici, le rapprochement est du vers de Nouveau avec la clausule de "Fête d'hiver" : "Carnavals de Boucher" contre "Chinoises de Boucher". Nouveau aurait influencé une composition de Rimbaud avant qu'ils se connaissent ? Dingue, non ?