samedi 31 juillet 2021

Moi, je veux...

 Un t-shirt de Rimbaud en gilet jaune avec écrit "A bas le pass sanitaire, à bas les Adolphes 1/3".

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Sacré Pfizer, on passe à la troisième dose, on va faire une dose tous les six mois.

"Oui, alors, heu ?; vous prenez la dose en mars, de toute façon en été comme en 2020 la maladie recule, donc c'est peut-être pas intelligent de se faire vacciner avant l'été finalement, parce que euh ? ouais euh ? il faudra faire une nouvelle dose quand l'épidémie reprend en septembre."

"Oui, heu !, alors, le variant delta, le vaccin Pfizer il n'est pas efficace. Heu ? Alors heu ? à Pfizer on a décidé de créer un nouveau vaccin, il sera prêt en 2022. Ne vous inquiétez pas, on s'engage à ne jamais avoir plus de six mois de retard sur l'évolution des variants du virus."

"Oui, c'est moi, Jean Casse-tête, alors, moi, je dis que Pasteur quand il voit tous ces gens qui ne veulent pas se faire vacciner il doit se retourner dans sa tombe. D'ailleurs, les vaccins ça craint rien et ça n'a pas d'effets secondaires. Mais, alors, je suis bête, peut-être que je devrais autoriser le vaccin chinois sinovax et le vaccin russe Spoutnik V. Et tant que j'y suis, je vais arrêter de réserver l'Astra Zeneca et le Jansen & Jansen aux plus de 55 ans."

"Oui, c'est moi, Fauci, l'instrument de la mort, alors heu , oui la science c'est moi, le masque il sert à rien, je finance les laboratoires chinois pour qu'ils étudient les gains de fonction sur les virus."

"Oui, alors, l'ivermectine, non mais, faut l'interdire, et l'approche à partir de multiples médicaments faut pas y penser non plus. S'il n'y a pas assez de morts et pas assez d'hospitalisations, on va pas avoir de quoi justifier une obligation vaccinale."

"Oui, on est en démocratie, pas de problème, la majorité est d'accord avec le pass sanitaire, c'est la fête, même l'amendement pour pas arrêter le pass sanitaire s'il y a fin d'épidémie est passé comme une lettre à la poste."

"L'épidémie repart dans les pays vaccinés. Raah ! mais c'est la faute aux gens qui se font la bise et qui respectent plus les gestes barrières. Ah ! c'est plutôt le fait des gens vaccinés ? Ah ils ont pris ça avec trop de confiance. Boah, après tout, c'est parfait, l'épidémie va durer et il y aura encore plus de sous à se faire avec la vaccination."


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Vous vaccinez les enfants dès douze ans et les femmes enceintes avec une invention de la veille, elle est belle votre fierté !

lundi 26 juillet 2021

Le "suprême clairon", contradiction entre Idéal et Jugement dernier ?

Dans un tout récent article, j'ai mis en avant une reprise passée inaperçue (me semble-t-il) d'un sonnet de L'Olive de du Bellay dans le poème "L'Isolement" de Lamartine qui ouvre les Méditations poétiques, puis j'ai montré comment le principe cosmique lamartinien de l'idéal s'était retrouvé dans les poèmes d'Hugo, Baudelaire et Verlaine. Et ceci a permis une profitable conversation téléphonique avec un ami enthousiasmé où il a été question d'un point particulier, celui du clairon du sonnet "Voyelles" dont l'allusion sensible au Jugement dernier n'est pas incompatible avec l'idée d'accéder à l'Idéal, point évident dès le départ du débat, la discussion consistant à argumenter ce fait et à mieux éclairer la stratégie rhétorique de Rimbaud.

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Je vais faire tout de suite ma petite digression sur le romantisme. Pour reprendre l'article, sans s'intéresser à ceci, se reporter à ce qui suit les trois prochains astérisques. Il y a trois points importants qui permettent de cerner quelque peu la dynamique romantique d'un poète selon moi.
Il y a un point qui concerne l'évolution des formes. Les romantiques, soit allemands, soit français, se sont dressés contre l'idée du classicisme en Littérature. Les modalités sont très différentes entre les deux cultures, et quelque part les romantiques français ont plus créé une forme nouvelle qui avait de fortes caractéristiques formelles ostentatoires, alors que le romantisme allemand est parti sur une remise en cause plus radicale, mais à mon avis pas toujours heureuse non plus. Mais je n'en débattrai pas ici. Ce qu'on peut retenir de simple, et qui concernera de toute façon le romantisme français, même s'il est de fait moins radical que le romantisme allemand, c'est que la construction formelle de l'œuvre romantique remet en cause les règles antérieures d'un classicisme en les interrogeant et aussi en polémiquant avec elles. De ce point de vue-là, les créations poétiques de Rimbaud sont l'aboutissement du romantisme au plan formel. Rimbaud est celui qui a "déglingué" la "mécanique du vers", et après lui le travail ne fut plus à faire. Il a aussi inventé deux régimes de prose, celui narratif du livre Une saison en enfer de l'ordre d'une prose poétique unique au monde, et celui d'une poésie en prose, aux variations formelles importantes, mais aux ressources mélodiques telles que, sans être du vers, ça peut difficilement être reconnu comme de la prose. Et s'il existe au XXe des entreprises formelles sur le vers, le vers libre et la prose, cela ne sera pas dans cette forme d'aboutissement d'un report des réussites de la poésie versifiée classique dans des formes en vers ou en prose polémiques et d'une efficacité inégalée en même temps.
Les deux autres points qui définissent le mouvement romantique sont liés. Le romantisme se caractérise par le renouvellement du Je lyrique. Marot, Ronsard ou Agrippa d'Aubigné peuvent parfois toucher à une dimension cosmique, parler d'eux-mêmes, mais ils vont parler de religion en tant que catholiques ou en tant que protestants, comme ils vont parler d'eux-mêmes avec des signes ostentatoires qu'ils partagent les cadres de pensée de l'humanité commune. Le romantisme accentue l'individualité et la prise de parole sur le plan spirituel devient radicalement personnel. Dans le domaine de la poésie française, les premiers poètes se prétendent les défenseurs du trône et de l'église. Mais Hugo va évoluer, tandis que Vigny et Lamartine ne seront pas orthodoxes en fait de manifestations de la foi. Le discours de Lamartine ne serait sans doute pas encensé par l'église. Mais, il faut encore insister sur la personnalisation du discours lamartinien et sur sa construction de face à face cosmique du poète face à un univers, temple qu'on interroge et où on essaie de cerner la présence divine. L'expression du Je lyrique des romantiques va toutefois s'accompagner d'une sorte d'expansion des sentiments, d'une sorte de facilité à parler longuement de tout sujet qui fera l'objet d'une autocritique au sein du romantisme et au sein de la seconde génération romantique qui est la génération parnassienne. Baudelaire essaiera de refonder un lyrisme personnel qui ne sente pas le clinquant de la prostitution de l'âme. Leconte de Lisle fera semblant de s'en déposséder pour le déplacer, avec un talent que trop peu de gens reconnaissent de nos jours, dans le domaine de la légende qui tient à distance le réel et le personnel. Gautier prétendra à une solution de l'art pour l'art, et Banville, dans la foulée de Victor Hugo, développera l'idée de fantaisie des Orientales et la dérision satirique. Musset sera un romantique particulier, malgré le mépris que lui voua Baudelaire, et Verlaine a bien créé, comme le montre Henri Scepi au sujet de la "Chanson d'automne" un mode d'expression du lyrisme plus condensé et délesté des effets qu'on peut parfois considérés comme de manche de la grande rhétorique. Rimbaud est d'évidence l'héritier du lyrisme romantique. Il parle de "fanfare atroce" et son "Bateau ivre" doit beaucoup aux procédés d'écriture pour capter l'attention d'un Lamartine ou d'un Hugo. Il y a un enthousiasme romantique qui se ressent à la lecture des vers de Rimbaud, dans la prosodie de ses compositions. Et les réflexions sur le "Je est un autre" sont bien évidemment un aboutissement, avec correction des abus du premier romantisme, de la grande réflexion initiée au début du dix-neuvième siècle sur les pouvoirs créateurs du moi.
Le troisième point romantique est lié au précédent et suppose une filiation nette de Victor Hugo à Arthur Rimbaud, c'est l'idée que le poète a un magistère à exercer devant la société. L'image du voyant est exploitée par Hugo et Vigny avant Rimbaud, lequel fait d'ailleurs commencer l'idée avec les poètes romantiques qu'il cite nommément, et cette idée de sacerdoce concerne encore Une saison en enfer, livre dont il dit que son sort dépend, puis ces Illuminations dont le titre, certes quelque peu pince sans-rire par aspects, est volontairement dans la continuité des titres Méditations poétiques et Les Contemplations.
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Reprenons cette question du "Suprême Clairon" dans "Voyelles". Le "Suprême Clairon", c'est la forme inversée de l'expression "clairon suprême" utilisée par Victor Hugo à deux reprises dans son recueil de 1859 La Légende des siècles, seule version de ce recueil que Rimbaud pouvait connaître en 1871 et 1872, moment où il composa le sonnet "Voyelles". Hugo a utilisé l'expression dans "Eviradnus" puis dans le poème "La Trompette du jugement" qu'il y a très longtemps déjà le critique Barrère identifia en source patente au dernier tercet du sonnet "Voyelles".
Il s'agit donc d'une allusion au Jugement dernier, et pour la plupart des lecteurs, je présume, cela devrait donc s'opposer à l'idée d'un idéal cosmique enchanteur dont procède pourtant bien le "rayon violet de Ses Yeux".
Il faut se rappeler qu'à ses débuts Rimbaud a composé le poème "Credo in unam" où, un peu à la façon du courant de l'éclectisme en philosophie française d'époque, il a mêlé des éléments de la religion chrétienne ("rédemption", "exil"), du platonisme ("exil", accès à la sphère supérieure des Idées) et d'un paganisme proche de Lucrèce (et donc Démocrite et Epicure) pour aboutir à l'expression d'une pensée personnelle utilisant des beautés du christianisme contre le christianisme, créant un texte spiritualiste contrecarrant le discours chrétien, mais répondant aussi quelque peu aux expansions poétiques d'un Hugo ("Ce que dit la bouche d'ombre"), d'un Musset ou d'un Lamartine. "Credo in unam" ne saurait se réduire à un centon à partir de lectures de Leconte de Lisle et de Banville. Rimbaud y articule une pensée qui lui est propre et qui est un dialogue de remise en cause des prédécesseurs. La divinité dans "Credo in unam" est bien sûr la Vénus. L'idée de jugement dernier est rejetée et nous voyons se mettre en place une idée rimbaldienne constante qu'il faut poser son front de rebelle face au monde, accepter la mort et vivre l'immédiat présent en tant qu'existence pleine et entière. Dès "Credo in unam", l'idée qui fait oxymore d'une divinité de l'être mortel est explicitement posée. Cette idée va se développer avec constance dans les écrits de Rimbaud avec cette acceptation divine de la finitude humaine qu'on retrouve dans la grande lettre "du voyant" du 15 mai 1871 envoyée à Demeny : si le grand poète s'écroule sous les visions, d'autres poursuivront l'œuvre là où il s'est affaissé. Il y a bien une métaphysique de la divinité de l'homme mortel chez Rimbaud, ce qui est confirmé dans "Génie" où il est question dans des temps de naufrage de savoir identifier le souffle du Génie, de s'en emparer et aussi de "le renvoyer". Le poète accepte d'être un rouage dans les cycles du vivant.
Il n'y a pas d'exclusivisme des notions d'exil et de monde idéal dans "Credo in unam". Rimbaud récupère dans son propre discours des éléments clefs des discours qu'en même temps il contredit et conteste. Dans "Voyelles", l'allusion à une image du "Jugement dernier" ne réintroduira pas l'idée d'une fin de récréation qui serait sifflée pour permettre à Dieu de distribuer les bons et les mauvais points, de récompenser et surtout de punir.
Nous avons un texte de transition qui s'impose, c'est "Paris se repeuple". La personnification de Paris est une très claire figure de substitution à celle de Vénus dans "Credo in unam". Je devrais plutôt parler d'équivalence et non de substitution. Paris est célébré pour son front rebelle dans la tourmente et les hommes morts au combat sont célébrés pour s'être ainsi emparés en rebelles de leur valeur d'existence, avec sacre de l'orage. Le "clairon" est bien évidemment dans "Paris se repeuple" un instrument miliaire, un appel au combat, un moyen de raffermir les âmes. Et le lien avec "Voyelles" est indiscutable avec ne fût-ce que la proximité du même nom rare "strideurs".
Passons maintenant au sonnet "Voyelles" lui-même.
Le clairon est une expression imagée de la lettre "O". Il s'agit d'un instrument. Dans "La Trompette du jugement", Hugo voit le clairon, puis il ne fait que deviner Dieu derrière ou la main d'un ange pouvant se saisir du clairon. Or, Lamartine a créé dans le domaine de la poésie française un mouvement de créations en vers où le poète est dans un face à face cosmique avec l'univers. Vigny interrogera le silence et en fera de sublimes vers avec le poème "La Mort du loup", mais en 1820 Lamartine apportait cette perspective neuve du regard du poète face au cosmos, temple de Dieu qu'on interroge et où on cherche sa présence. On parle beaucoup des visions cosmiques de Victor Hugo en oubliant qu'il est sur ce plan un disciple ou en tout cas héritier de Lamartine. Et il est vrai que la filiation qui va de Victor Hugo à Rimbaud est autrement plus nette, autrement plus sensible. Or, quand Victor Hugo compose son recueil Les Contemplations il pense bien à Lamartine puisque le titre est un écho volontaire aux Méditations poétiques et à certains emplois de la rime "contemple"::"temple" dans ce même recueil. Fongaro a également très bien souligné à quel point le sonnet "Les Correspondances" réécrivaient Chateaubriand et Hugo, et il n'y manquait que les reprises à Lamartine. En 2003, j'ai beaucoup insisté sur la relation sensible entre "Voyelles" et Les Contemplations : idée qu'on peut lire des lettres dans l'univers, jeux sur les effets de l'ombre et de la lumière avec les connotations symboliques qu'en tirent les poètes, etc. Or, le recueil se termine (si on laisse de côté "A celle qui est restée en France") par un long poème qui, s'il n'est pas le meilleur, n'en est pas moins étonnant et significatif : "Ce que dit la bouche d'ombre". Rimbaud a d'évidence médité cette pièce particulière puisqu'il s'en inspire pour affubler d'un sobriquet dérangeant sa propre mère, qu'il baptise donc la "bouche d'ombre". "Credo in unam" ne sera déjà pas pleinement en phase avec "Ce que dit la bouche d'ombre", mais on peut estimer que "Voyelles" prend des distances plus grandes encore. Comme beaucoup d'éléments du recueil Les Contemplations entrent en résonance avec les vers de "Voyelles", beaucoup de comparaisons sont à prodiguer entre "Ce que dit la bouche d'ombre" et le même sonnet "Voyelles". Et dans la comparaison, on peut aussi apprécier des différences. Mais songez un petit peu que la "bouche d'ombre" c'est un peu une nouvelle expression de ce Dieu que Victor Hugo, après Lamartine, cherche dans le fait de sonder le ciel d'un regard inspiré. Dieu n'est pas que jugement dernier quand on regarde le fond du ciel, il peut être lumière, étoile, etc. La "bouche d'ombre" est une figure de l'inspection cosmique et métaphysique de cet univers que, la Terre nous imposant sa seule image sous nos pieds, nous reportons au ciel avec une préférence inévitable pour le mystère étoilé de la nuit dans une atmosphère sans nuages. En même temps, la "bouche d'ombre", comme signe du divin, c'est l'organe à même de s'aboucher au fameux "Suprême Clairon" du Jugement dernier.
Et revenons donc au sonnet "Voyelles" de Rimbaud. Rimbaud accepte la finitude d'un humain pris dans les cycles de la vie, tout en affirmant une sorte d'exaltation de l'existence individuelle partiellement comparable à certains développements de l'existentialisme au vingtième, à certains développements d'un Camus. Rimbaud exalte l'existence de l'homme révolté qui s'empare de sa vie. Une différence toutefois avec le vingtième siècle, c'est que Rimbaud, en personnifiant si profondément l'univers, même s'il récuse le Dieu du christianisme, crée un continuum de l'existence avec le réel perçu à son tour comme volonté. C'est en tout cas ce qu'il met en place dans la métaphysique de ses poèmes. Il y a un plan sur lequel il nous est plus simple d'adhérer, celui d'une éternité où la dynamique est de cycles où la mer rencontre le soleil, et puis il y a cette tendance à une providence à l'œuvre dans l'univers. Que ça plaise ou non à notre humanité philosophe moderne, Rimbaud ne regarde pas le réel comme extérieur au fait de conscience de sa propre existence. Il y a un continuum explicite dans sa poésie entre le fait de son existence et le fait de l'existence du réel. Puis, point moins déconcertant pour l'homme du vingt-et-unième siècle, mais point à mon avis politiquement perdu (on le voit quand l'humanité et notamment les français se couchent devant l'Union européenne, devant les Etats-Unis, devant le "pass" sanitaire, devant une vaccination rendue obligatoire pour un unique vaccin de la veille anormalement chouchoutée par rapport à d'autres, par rapports aux traitements à multiples médicaments et pourtant en perte de vitesse contre le variant du jour, devant le vote inévitable qui reconduira implacablement un Macron par un mécanisme indéboulonnable qu'on croit devoir admettre constitutionnellement bien constitué, objectivement démocratique avec expression qualitative du choix du peuple ; on le voit aussi avec les inondations actuelles dans le monde (peu de France pour cette fois et peu de Luxembourg, mais Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Autriche, Pologne, Angleterre, Turquie, Oman, Emirats-Arabes-Unis, Inde, Iran, Chine, et même Lagos au Nigéria, et un peu Detroit et le Costa Rica en Amérique), inondations qui viennent sans doute quelque peu d'un changement climatique, mais aussi de manière non négligeable de l'acceptation basse par les peuples et les états de la complète artificialisation des sols (on va jusqu'à préférer construire sur des sols naturels, plutôt que de reprendre un terrain industriel saccagé et à l'abandon) et aussi du fait de déléguer de plus en plus au privé des travaux qui demandent un entretien public incompatible avec leurs intérêts), il faut souligner dans la pensée de Rimbaud cette articulation de la révolte à sa pensée d'éternité. Le "front" est certes un cliché dans la poésie hugolienne, mais Rimbaud identifie classiquement le front à la fierté humaine et à l'exercice de la pensée individuelle. On baisse le front ou on l'abaisse jusqu'au sol quand on se soumet, on dresse au contraire le front face à l'ennemi quand on veut montrer qu'on va se battre et défendre ce qui nous est cher. Dans "Voyelles", selon une des deux versions connues du poème, les "fronts" sont "doux", mais rien de déplorable, car ils sont également "studieux" et dans la version définitive où Rimbaud évite l'ambiguïté de la douceur ils deviennent "grands". Les "grands fronts studieux" montrent des hommes en acte qui ne font pas qu'hériter de la vie des "voyelles-couleurs". Ils croisent le regard avec ce "rayon violet", rappel du "rayon d'amour" venu du ciel dans "Credo in unam", et ces "fronts" sentent l'affirmation de soi qui continue, dans la paix du "U vert", les actions rebelles du "sang craché" et du "rire". Ces "fronts studieux" héritent aussi de l'épreuve oxymorique des "ivresses pénitentes", avec l'idée de pénitence qui admet la réalité d'une douleur imposée à autrui.
Le "Suprême Clairon" n'est pas le Jugement dernier, il fait partie d'une acceptation de la divinité mortelle de l'homme. Le O est un instrument de musique, un clairon. Par conséquent, les cinq voyelles sont des instruments. Regardez pour le "A noir", c'est un corset, et sinon c'est un golfe, autre expression sémantique du corset. Le corset ou le golfe, c'est un instrument, le philtre d'un alchimiste et on mesure bien que dans sa référence explicite à l'alchimie en ce sonnet Rimbaud ne reprend pas platement les ustensiles de l'alchimiste, il a médité sa composition alchimique pour faire des cinq voyelles les bases de la création universelle. Nous avons des idées de vibrations dans chacune des cinq voyelles-couleurs, le E blanc privilégiera l'idée de "frissons" et le "I rouge" l'expression qui sort de l'humain par ses plaies ou sa bouche. Et c'est là qu'il faut mesurer l'importance centrale, c'est le cas de le dire, du vers 9 qui lance le tercet du "U" supposément vert.
Le vers 9 est très précis. Le "U" est l'image graphique du cycle. Et sa réduplication transforme les cycles en réalité : "U, cycles, vibrements divins des mers virides". Dans ce vers, Rimbaud pose une équation forte : la vibration est un cycle, la vibration est la séquence temporelle du cycle et le U en est l'expression graphique. Sur un graphique, la remontée de la courbe du U à sa hauteur initiale suffit à créer un mouvement cyclique complet selon la perspective linéaire temporelle allant de gauche à droite. Il n'est pas besoin du cercle du O pour dessiner un cycle. L'image du cycle commence avec le U. Et le vers 9 déclare nettement l'équation après l'expression graphique de la lettre U, nous avons l'un à côté de l'autre les mots au pluriel "cycles" et "vibrements". Nous pouvons même ajouter que tout tient, messieurs de l'hémicycle, dans un unique hémistiche : "U, cycles, vibrements". Le rejet signifie expressément la valeur de l'énoncé : "divins" sont-ils ces cycles ou ces vibrements. A son époque, Rimbaud savait que le son était une vibration et que la lumière aussi était une vibration. Et des considérations neuves se faisaient sur la lumière avec l'idée de vibrations associées à trois couleurs fondamentales : le rouge, le vert et le bleu ou violet. Rimbaud n'a en rien oublié la dualité bleu ou violet, il s'en sert dans son poème. Helmholtz, après Young, a parlé d'optique et de l'importance fondamentale de la trichromie rouge, vert et bleu ou violet pour l'œil humain, lequel Helmholtz a publié également sur le son, et était à découvrir en français dans des articles de la Revue des deux mondes, prestigieuse à l'époque. Rimbaud fait de la vibration le liant entre son et voyelle et la base de son idée poétique de correspondance entre couleurs et voyelles. Il y a quelque chose du tableau de Mendeléiev dans les cinq voyelles-couleurs pour exprimer tout du monde, découverte d'époque d'ailleurs (1869), mais il y a aussi une sorte de principe physique newtonien pour dire le monde avec cette idée de la vibration qui est derrière tant le son que la couleur. Rimbaud arrive à mobiliser les acquis récents de la science de son époque pour raviver l'idée d'un Verbe divin de lumière. Jamais les choses ne sont dites en ces termes si précis dans les poèmes de Victor Hugo. On rencontre le verbe "vibrer", on a l'idée johannique de la lumière comme verbe, mais on n'a jamais le vers 9 de Rimbaud, jamais le premier hémistiche du vers 9 de "Voyelles", et ce que dit encore le vers 9, c'est que la vibration c'est l'éternité, et quoi de mieux que l'image de la mer pour exprimer que ce mouvement est inarrêtable et d'une dimension qui pour l'humain éveille à la sensibilité de l'infini. Et Rimbaud, qui dissémine les indices graphiques du cycle inarrêtable sous la forme de la lettre "v" issue du "u" latin, appelle les vibrements des flots "divins", ce qui rompt au passage en visière avec l'éloquence cosmique lamartinienne où Dieu peut dire aux flots "Tu n'iras pas plus loin !" C'est cette idée que cible à la même époque "Le Bateau ivre" quand le poète se moque des "pieds lumineux des Maries", c'est-à-dire des bougies votives au pied de statues de la Vierge pour demander à Dieu de maîtriser la vie des flots marins et permettre aux marins pêcheurs de revenir. Rimbaud réplique très clairement à une idée que Lamartine prononce plus d'une fois dans ses vers d'un Dieu qui peut arrêter les flots et les révolutions des hommes dans "Le Bateau ivre", et il ne fait aucun doute que les "vibrements divins des mers virides" replace la courant électrique de la divinité dans son élément naturel et non plus dans la supercherie d'un au-delà convocable à souhait.
Et donc les cinq voyelles sont des instruments complémentaires d'un même acte créateur et d'une même exaltation. Le "clairon" n'est pas comme le jugement dernier, car le "rayon violet", "rayon d'amour" dans "Credo in unam", est le moteur suprême parmi les vibrations, la vibration ultime, moins dernière que première... finalement, et dans ce mouvement articulé complexe la combinatoire des cycles fait que tout repart toujours avec le "A noir", circularité métaphysique du sonnet "Voyelles" qu'il faut savoir apprécier, car sans cela pas de lecture du poème et pas de compréhension du dépassement du "clairon" par l'élan amoureux du dernier vers. Enfin, du "I rouge" au "Oméga", "rayon violet" en passant par le "U vert", nous avons des hommes en acte qui crachent et rient, qui exposent leurs fronts devant le principe divin, qui croisent le regard avec le divin en affirmation de tout leur être, bien que la mort soit confirmée inéluctable.

Top départ !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Suite à mon article sur le motif de l'Idéal passant dans les vers de du Bellay, Lamartine et Verlaine pour éclairer puissamment la lecture du dernier tercet de "Voyelles", j'ai eu une conversation téléphonique avec un ami que cela a bien évidemment enthousiasmé. Je vais donc transformer cet échange où mes idées et celles de mon ami se sont rencontrées, dépassées, sublimées, pour pondre un nouvel article sur "Voyelles". Encore un article de la terreur accablante de vivre.
J'en profiterai pour faire une mise au point aussi sur les trois liens de Rimbaud au romantisme suite au démarrage d'une conversation avortée avec quelqu'un d'autre.

samedi 24 juillet 2021

Belladone et pandiculations : mises au point complémentaires

Dans leurs écrits sur le poème "Les Mains de Jeanne-Marie", certains rimbaldiens ont évoqué le livre La Sorcière de Michelet. Je précise qu'il ne faut pas appeler les ouvrages de Michelet Le Peuple, La Mer, La Sorcière ou La Bible de l'humanité comme autant de romans. On pourrait parler d'essais, l'essai étant un genre fourre-tout quelque peu commode en littérature. Spontanément, quand je lis Michelet, j'ai envie de parler d'un roman. Il a une façon de construire les raisonnements analogiques qui est étonnamment proche des manières de Balzac et Hugo, car indépendamment de la grande différence de style qui sépare Balzac et Hugo ces trois auteurs ont des points communs dans la manière d'écrire qui sont sidérantes et qui n'ont pourtant sans doute jamais fait l'objet d'une étude critique comparative. Et il faut dire que Michelet est sans doute un piètre historien et une grande plume de romancier poète. Mais je m'égare. Murphy aurait évoqué le livre La Sorcière comme hypothèse de lecture dans sa thèse publiée en 1986 mais que je n'ai jamais consultée, tandis qu'Yves Reboul a publié un article "Jeanne-Marie, la sorcière" depuis repris en tant que chapitre de son volume Rimbaud dans son temps paru en 2009. Le mot "sorcière" n'apparaît pas dans les quatrains du poème rimbaldien, mais c'est l'action d'aller cueillir les belladones qui permet d'identifier une allusion à ce profil de personnage.
Cependant, dans l'article d'Yves Reboul, la manière d'affirmer qu'il y a une citation expresse de la part de Rimbaud au livre La Sorcière, pour juste qu'elle soit, n'est pas immédiatement compréhensible.
Prenons appui sur l'étude du poème telle qu'elle est reprise dans le livre Rimbaud dans son temps : à la page 136, Reboul commence par souligner que l'interprétation antérieure de Murphy échoue à rendre compte du mot "pandiculations". Reboul rappelle la définition du Littré : "mouvement automatique des bras en haut avec renversement de la tête et du tronc en arrière", et il ajoute "qu'il s'agit là, selon le discours médical de l'époque, d'une manifestation classique de l'hystérie féminine" avec pour origine une "imprégnation religieuse" le plus souvent. Or, comme Jeanne-Marie s'oppose aux femmes trop imprégnées de christianisme, Murphy rejetterait l'explication psycho-pathologique, bien qu'il admette que le mot suggère une représentation de l'hystérie féminine. Personnellement, je considère que le mot "pandiculations" est une mention explicite d'une maladie psycho-pathologique, mais nous conforterons cela plus loin. Pour l'instant, il faut en revenir à la contre-argumentation opérée par Reboul. 
Reboul affirme alors abruptement à la page 317 que, derrière les vers 15-16 il faut identifier une référence au livre La Sorcière de Michelet :
C'est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.
Pour appuyer l'idée que cette source est plausible, Reboul passe par des biais de confirmation. Par exemple, Fongaro a su montrer que dans Une saison en enfer "Vierge folle" s'inspirait des chapitres V et VI de La Sorcière, plutôt que de l'Evangile. Toutefois, "Vierge folle" est un texte de 1873, d'un an et quelques mois postérieur aux quatrains des "Mains de Jeanne-Marie". Reboul prône ensuite les raisons pour lesquelles Rimbaud pourrait s'être intéressé à cet ouvrage précis de Michelet : elles sont de l'ordre de la convergence de vues sur plusieurs points : "procès du christianisme", " 'infini servage de la femme' ", "philosophie naturaliste", "livre de défi et de libération". Et, c'est seulement après tous ces détours que Reboul livre ce qui est pour moi l'argument principal :
Or la belladone y joue un grand rôle et surtout (ce qui est décisif) un rôle qui se prête aisément à la transposition allégorique. On l'y rencontre en effet dès les premières pages et le mot y prend immédiatement sous la plume de Michelet un sens qui pourrait être la clé de sa présence dans Les Mains de Jeanne-Marie [...]"
En fait, je suis d'accord avec ce que développe Reboul, mais j'ai l'impression que l'importance de la référence à la belladone dans l'ouvrage de Michelet n'est pas assez accentuée. Qu'est-ce qui empêche de se demander si la pratique de sorcière d'aller cueillir la belladone ne figure pas dans d'autres ouvrages ?
En gros, dans l'état actuel de la réflexion, ce qui est admis, c'est que nous avons dans ce poème en vers une allusion à une pratique de sorcière du Moyen Âge qui consistait à aller cueillir la belladone. Je n'ai pas le volume de Murphy Rimbaud et la Commune sous la main, mais il me semble qu'il écrit alors que l'allusion au livre de Michelet demeure hypothétique. Et surtout, il faut revenir sur le problème d'articulation entre les mots "belladones" et "pandiculations" sur lesquels s'opposent donc Reboul et Murphy. A défaut d'avoir l'ouvrage de Murphy entre les mains, une petite recherche sur internet me permet de vérifier le partage des positions. Mais avant de dire quelles elles sont, un petit rappel s'impose sur la composition d'ensemble du poème (je traiterai de la seule version longue en seize quatrains pour des raisons de commodités, Verlaine ayant ajouté quelques quatrains au manuscrit autographe).
Trois premiers vers introduisent l'objet de la description poétique. Du vers 4 aux vers 14, nous avons une série de questions rhétoriques pour dire ce que les mains ne sont pas. Et Reboul insiste sur ce point, en faisant remarquer qu'un éditeur des poésies de Rimbaud tel que Steinmetz commet un contresens quand il dit que le poète se demande à qui de telles mains pourraient appartenir. Non, les questions supposent toutes un rejet ironique du vers 4 au vers 14, et c'est ainsi que les vers 15-16 affirment ce que sont ces mains en manière d'opposition.
Ensuite, nous avons une nouvelle série de questions fermées (réponses par oui ou par non) sur ce que pourraient être ces mains. Un premier quatrain n'implique pas de réponses tranchées, même si l'idée de "décanteuses de poisons" a l'air d'affirmer le portrait de sorcières :
Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?
En revanche, la question ouverte (réponse par une précision et un choix donc infini de réponses possibles) qui est formulée dans le quatrain suivant implique une affirmation : ces mains ont bien été victimes de "pandiculations".
Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khengavars ou des Sions ?
Je ne veux pas parler ici de la suite de la composition d'ensemble du poème. Ce que je voulais souligner, c'était que, de manière indiscutable, les "mains de Jeanne-Marie" sont victimes de "pandiculations" involontaires. Il est question de saisissement et le terme est médical à souhait.
Et, après un certain temps, Reboul finit par répliquer donc à la fin de non-recevoir de l'explication psycho-pathologique formulée par Murphy en citant un passage significatif du livre La Sorcière de Michelet :
La belladone, ainsi nommée sans doute par la reconnaissance, était puissante pour calmer les convulsions (...) La belladone guérit de la danse en faisant danser. Audacieuse homoeopathie, qui d'abord dut effrayer.
Et directement après cette citation de Michelet, Reboul reprend le discours pour affirmer l'évidence sur les "pandiculations" :
Quoi qu'il en soit, il est clair que dans le poème, les pandiculations sont la conséquence de l'absorption d'une substance toxique qui ne peut être que la belladone mentionnée quelques vers plus haut. Et il n'en va pas différemment des rêves sur lesquels s'achève cette série de questions et qui sont d'ailleurs liés aux pandiculations, comme le dit très clairement le vers 22.
Je prendrai toutefois mes distances avec l'affirmation d'Yves Reboul sur un point. Le poète affirme que les "mains de Jeanne-Marie" sont emportées par un rêve sous l'effet de la belladone, mais la seconde partie du quatrain a le tour d'une interrogation d'une autre nature laissée en suspens, que je peux paraphraser ainsi : "ce rêve, est-il celui des Khengavars, des Asies ou des Sions ?" A cette aune d'une lecture ironique de la nouvelle question, il n'y a plus de contradiction insoluble. La sorcière Jeanne-Marie a un rêve hystérique, mais ce n'est pas nécessairement un rêve imprégné de christianisme. Et dans cette optique-là, Murphy n'aurait aucune raison de repousser la lecture psycho-pathologique sous prétexte qu'elle couve une interprétation religieuse incompatible avec l'idée d'une sorcière symbole de la Commune.
Ayant couvert l'épais mille-feuilles de Murphy Rimbaud et la Commune sous un chantier de mille autres livres, j'ai consulté par défaut la page "Panorama critique et commentaire" au sujet du poème "Les Mains de Jeanne-Marie" sur le site d'Alain Bardel.

Bardel a résumé toute l'interprétation de Reboul que nous venons de donner et que nous soutenons (à un point près). Bardel cite les mêmes passages que nous. Il faut seulement préciser que la lecture de Reboul dont il rend compte est précédée par une définition tirée d'un dictionnaire du mot "pandiculations" :
"MED. Mouvement du corps qui consiste à étirer les bras vers le haut, à renverser la tête et le tronc en arrière et à étendre les jambes, qui s'accompagne souvent de bâillements et qui se produit au réveil, en cas de fatigue, d'ennui, d'envie de dormir, ainsi que dans certains états pathologiques." [...] (Trésor de la Langue Française Informatisé)
Un paragraphe suit donc pour livrer l'interprétation de Reboul, mais comme il est question de danse dans la citation de Michelet faite par Reboul, Bardel livre une hypothèse personnelle dans la foulée, avant d'offrir sur deux paragraphes les développements de Steve Murphy. Cela revient à dire que la démonstration de Reboul n'est pas passée. Je vais donc citer les trois paragraphes composés par Bardel, et puis je réagirai avec mes propres documents :
   Peut-être, tout simplement, le mot évoque-t-il le mouvement des bras levés en arrière, accompagnant la danse, au cours des Sabbats nocturnes, que Michelet évoque [...]
   Semblant soucieux d'écarter une représentation dévalorisante de la communarde, en proie à la drogue ou à l'hystérie, qui ne conviendrait pas à l'esprit du poème, Steve Murphy argumente (en s'appuyant sur un rapprochement avec Lacenaire de Gautier) l'idée que nous aurions là une image de mort. Cette image anticiperait, en quelque sorte, sur celles de la fin tragique du poème : "Rimbaud montre des mains de femmes saisies par la mort, avant de s'interroger sur leur passé ; des mains qui donnent l'impression que leur rêve utopique les habite toujours [...] les pandiculations étant sa manière de décrire la gestualité paroxysmique de ces mains immobilisées dans l'agonie" [...]
   Steve Murphy signale aussi, sans la retenir, une troisième interprétation possible. Ces "pandiculations" décriraient tout simplement les étirements du corps pouvant accompagner les bâillements, au moment de l'endormissement (que celui-ci soit dû ou non à l'absorption de substances hallucinogènes tirées de la "belladone"). Plausible, puisqu'après tout, il s'agit d'évoquer un "Rêve" [...]
Quand Bardel parle de "troisième interprétation", je me sens perdu, j'ai plutôt l'impression qu'il y a celle de Reboul, celle de Bardel et deux interprétations supplémentaires attribuées à Murphy. Mais, ce qui me saute auc yeux, c'est que l'interprétation de Bardel et les deux de Murphy procèdent d'une sorte de déni sémantique de la signification stricte du mot "pandiculations". Puis, je ne ressens pas cette idée du "rêve" infini dans les "pandiculations" comme expression de surprise de la simple mort physique et mécanique, non plus.
Rimbaud emploierait les mots n'importe comment selon Bardel. Il dirait "pandiculations" pour décrire les bras qui s'étirent en dansant. Je ne peux non plus accepter l'idée d'une représentation du mouvement des bras comme volontaire plutôt qu'involontaire. Le mot "pandiculation" a un sens dont on ne peut pas faire fi.

Passons donc maintenant à ma propre documentation. Il y a quelque temps j'ai acheté je ne sais où un livre bradé qui était une réédition de l'ouvrage d'Emile Gilbert Les Plantes magiques et la sorcellerie (édition de 2016, www.cpe-editions.com). Je n'ai même pas consulté le site de l'éditeur. Je cite un extrait de la quatrième de couverture :
Ce livre rassemble deux opuscules écrits au début du XXe siècle par un pharmacien Emile Gilbert Les plantes magiques et la sorcellerie (1914) et Philtres et boissons enchantées ayant pour base les plantes pharmaceutiques (1872). [...]
Cependant, à l'intérieur de l'ouvrage, le premier opuscule n'est plus daté de 1914 mais de 1899, l'autre ouvrage étant daté cette fois de 1873. Les deux ouvrages sont qui plus est précédés par une "préface" anonyme. La note 1 nous met sur la piste d'un auteur qui cite son étude : "Satan médecin : plantes des sorcières et rationalisme", sauf qu'une recherche sur internet ne m'offre pas de référencement d'une telle étude.
Le premier ouvrage compose donc la première partie et commence à la page 15. Et, surprise, à la page 17, nous avons droit à une dédicace "A Monsieur François Coppée de l'Académie française". Suivent deux pages intitulées "Prolégomènes" signées par un certain Michel Meurger.
J'ai fait une recherche internet pour essayer de comprendre. Il existe un Michel Meurger "spécialiste de la littérature de science-fiction", et apparemment il publie aussi sur "Gilles de Rais", les "Sorcières de Salem" et la flore aussi d'après une fiche de la BNF qui refuse maintenant de s'ouvrir. Le nom "Michel Meurger" ne devait-il pas signer la "préface", plutôt que les "Prolégomènes" du premier opuscule de Gilbert ?
Les deux ouvrages sont postérieurs à la composition des "Mains de Jeanne-Marie", mais qu'à cela ne tienne la préface m'a livré des informations intéressantes.
Emile Gilbert, cet "auteur prolifique", "a consacré plus de vingt ouvrages aux plantes magiques, onguents de sorcières et philtres." Le premier ouvrage de Gilbert fut publié en 1870 ou 1867 selon ce préfacier et en fait en 1868 selon ma consultation sur le site Gallica de la BNF, et s'intitulait Essai historique sur les poisons. Je l'ai lu rapidement et en intégralité après l'avoir téléchargé sur Gallica. C'est surtout le début qui est intéressant quand il parle de la belladone. Cela ne donne pas l'impression d'un ouvrage ayant été lu ou parcouru par Rimbaud. Toutefois, le préfacier précise l'énorme influence qu'a eu le livre La Sorcière de Michelet paru en 1862 sur notre pharmacien. Et le préfacier souligne cette influence en faisant remarquer que Gilbert ne parle, à l'instar de Michelet, pratiquement que de "solanées" dans ses ouvrages. Gilbert a apparemment consacré un "ouvrage dithyrambique" à Michelet et il passerait son temps à le paraphraser. Et le préfacier, qui, que je sache, ne se préoccupe pas de critique rimbaldienne avec les points de vues de Reboul et Murphy, écrit encore ceci :
   C'est encore chez Michelet que Gilbert ira chercher la notion de suprématie en sorcellerie de la belladone sur les autres Solanées [...]
Les passages clefs de Michelet sur la belladone et aussi les Solanées (Consolantes) sont bien sûr cités dans l'article de Reboul, comme ils le sont ici pour donner une origine aux idées pourtant discutables développées par Gilbert. Et le pharmacien de Moulins...
reprend même les supputations étymologiques michelettistes sur la belladone, rapprochant le nom de cette plante de celui de la sorcière, la "bonne dame", "ainsi nommée, sans doute, par reconnaissance." Michelet a tant réussi à créer un mythe de la belladone, plante par excellence des sorcières, que le beau film d'animation d'Eiichi Yamamoto, inspiré de son œuvre, s'intitule Belladona, nom à la fois de l'héroïne et de la plante miracle par laquelle elle soignait tous les maux des pauvres gens. Mythe moderne : la source botanique de Michelet sur les Solanées, l'ouvrage du Normand Pouchet, date de 1829. En 1825, Brandes a isolé le principe actif de la belladone, l'atropine, et cette plante est l'objet d'un véritable engouement, des traités médicaux entiers la préconisant comme drogue miracle, du rhume de cerveau au cancer, en passant par les sautes d'humeur et l'hystérie.
Les excités de l'homéopathie sont passés par là, mais on apprend, en tout cas moi j'apprends ainsi que la belladone n'est pas du tout une plante médicale du Moyen Âge. Michelet a exploité un intérêt tout récent pour cette plante, ce qui évidemment augmente la plausibilité que Rimbaud ait découvert l'idée de la belladone comme plante des sorcières dans son livre, puisque les autres ouvrages du dix-neuvième siècle vont parler de la belladone en tant que poison ou remède sans évoquer la figure de la sorcière. D'ailleurs, dans son "esquisse" de 1868, Gilbert parle de la belladone comme poison et pas du tout de la sorcière, alors même que l'ouvrage est d'office postérieur à la publication de Michelet de 1862.
Et le préfacier anonyme continue en nous expliquant que les chercheurs du vingtième n'ont pas trouvé d'extraits du Moyen Âge ou de l'Ancien Régime où il serait question de belladone exploitée par les sorcières, pour la simple et bonne raison que les procès de sorcellerie ne se préoccupent pas de citer les onguents. Ils ne le font que rarement et ils ne précisent jamais leurs compositions spécifiques. Il faut ajouter que les condamnés sont supposés avoir reçu des onguents tout faits du Diable lui-même et ne pas être en mesure par conséquent de les fabriquer. C'est le Diable lui-même qui remet les onguents à la sorcière lors du sabbat, ce n'est pas la sorcière qui compose le poison selon les sources. Et l'ironie, c'est qu'à rebours des développements de Michelet l'emploi médical des solanées est en revanche bien sourcé du côté des emplois thérapeutiques admis. La préface démythifie le discours de Michelet, tout en soulignant tout de même le lien des solanées avec les motifs de la Mort et de la Folie qui intéressent une lecture d'ensemble des écrits rimbaldiens.
La référence au "Normand Pouchet" n'étant pas très précise, il reste à nous rabattre sur une référence donnée en bas de page : "Dr Debreyne : Des vertus thérapeutiques de la belladone, Paris-Londres, 1852."
L'ouvrage est de dix ans antérieur à La Sorcière de Michelet et il s'agit d'un livre entier sur la belladone. Il doit s'agir d'une probable source pour notre historien "romanceur". L'ouvrage peut être téléchargé sur le site Gallica de la BNF, ce que j'ai fait. Je ne l'ai pas lu en intégralité cette fois, mais j'ai des petits passages intéressants à souligner.
L'avant-propos nous annonce d'emblée qu'avant le dix-neuvième siècle personne ne citait la belladone pour ses vertus thérapeutiques,  alors qu'il s'agit désormais de la plante médicinale la plus employée depuis trente-sept ans. Et il est amusant de voir le docteur Debreyne nous demander s'il n'est pas bon de bien connaître sa botanique un peu à la manière de Rimbaud dans "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" :
Il résulte donc, de ce simple aperçu, qu'il est très-important, et beaucoup plus qu'on ne pense communément, que les médecins possèdent au moins quelques connaissances pratiques de la flore française ; car enfin, il faut le dire, la plupart des médecins de nos jours dédaignent beaucoup trop l'étude si intéressante de la botanique.
Médecins et poètes, même combat, il faut connaître sa botanique. Il est vrai que quand on survole l'ensemble de l'ouvrage du docteur Debreyne avec la variété d'emploi de la belladone pour une variété élevée de maladies à partir de supputations homéopathiques, on ne peut s'empêcher de songer tout de même à une certaine folie douce.
Le premier chapitre est celui consacré aux effets pathogènes et toxiques. Le second chapitre avec de nombreuses subdivisions s'intéressera à la belladone en tant que remède, puis il sera question de sa préparation.
Or, dans le chapitre premier, nous allons avoir à quatre reprises la mention "gesticulations" dont le mot rimbaldien "pandiculations" est une évidente démarcation et accentuation humoristique.
Et il faut y ajouter délire, manifestation de la folie et éclats de rires, ainsi que les bâillements, tout cela pour avoir mangé des fameuses baies.
On est d'abord attaqué d'un délire court ; on fait des éclats de rire et différentes gesticulations même audacieuses, ensuite on tombe dans une véritable folie ; après cela dans une stupidité semblable à celle d'une personne ivre furieuse et qui ne dort pas ; enfin l'on meurt.
On connaît assez l'histoire de ces paysans qui mangèrent des baies de belladone en allant à l'église, et furent pris, au milieu du service divin, d'accès de gaieté les plus extravagants, se livrant à des gesticulations et à des contorsions bizarres et ridicules et à de grands éclats de rires.
Il fut attaqué d'abord d'un accès de délire ; il fit des éclats de rire et diverses gesticulations ; ensuite il tomba dans une véritable folie, dont il guérit en buvant du vinaigre.
[...] délire le plus souvent gai, mais devenant quelquefois furieux ; loquacité, chant, ris, danse, stupidité, apparence d'ivresse, manie, folie, fureur, gesticulations variées, contorsions extraordinaires, mouvements fréquents des bras et des mains, mouvements convulsifs, tremblements, trismus, raideur tétanique, soit de l'épine, soit des membres ; marche chancelante, faiblesse musculaire générale ; hallucinations singulières et les plus diverses ; exaltation mentale, articulation pénible, voix frêle, enrouée, croupale, aphonie ; somnolence, coma, léthargie, somnambulisme ; [...] éruption scarlatineuse, [...] enfin, syncopes ou convulsions, soubresauts des tendons, rire sardonique, tuméfaction et sensibilité de l'abdomen ; [...] chute des forces, prostration, mort.
Notez que, du coup, "soubresaut étrange" dans le dernier quatrain des "Mains de Jeanne-Marie" reporte l'idée de rêve hystérique du côté des hommes. Les communards et les pétroleuses étaient décriés, incendiés dans la presse après la semaine sanglante. Je ne crois pas du tout que Rimbaud trouvait dévalorisant de répondre à cela en endossant le rôle. Et si l'empoisonnement a à voir avec la mort, le rêve des pandiculations est très certainement chargé de vie. Je relève enfin l'unique mention des baîllements, car une citation suffit pour achever de justifier le recours au mot "pandiculations" dans le poème de Rimbaud :
Dès le premier jour, il y eut une diminution très-notable dans l'accès et plus encore dans le second ; le troisième n'offrit que des spasmes seulement, et le quatrième ne fut marqué que par des bâillements.
Toutefois, il s'agit du traitement d'une femme hystérique apaisée par l'apport de belladone, selon une logique homéopathique à laquelle croyait le docteur Debreyne.
Il semble assez évident que Rimbaud a lu d'un côté le livre La Sorcière de Michelet et de l'autre une publication médicale qui reste à identifier où l'agitation causée par l'empoisonnement à la belladone est décrite avec l'idée d'importantes "gesticulations", d'un "soubresaut" sans doute aussi, une mention explicite des "pandiculations" n'étant pas à exclure.
Il faut par ailleurs observer que nous touchons ici à une littérature médicale qui ne cesse d'entrer en résonance avec les écrits de Rimbaud : "céphalalgies", "pavots", "poisons", "folie", "délire", etc.

Révolution

 On est en juillet, je vous en prie ! Faites-moi plaisir ! Voilà des années que je n'en peux plus. Et qu'on sorte de l'union européenne.
J'en ai marre ! Mais vraiment !
Bon, je ne vais pas développer plus sur la révolution, parce que j'ai pas un avocat assis à côté de moi pour me contrôler. En plus, j'ai pas la nationalité française.
Quand même, un petit conseil ! En 2022, vous qui me lisez, vous ne votez ni Macron, ni Xavier Bertrand, ni leur suppléant pas encore connu. C'est bon là, la coupe est pleine !

mardi 20 juillet 2021

"Voyelles", un dernier tercet jouant sur le cliché de l'élévation à l'Idéal !

Adolescent, j'aimais découvrir la poésie dans les volumes de la collection Lagarde et Michard. Je n'avais pas le tome du Moyen Âge, mais les cinq tomes courant du XVIe au XXe siècle. J'en avais besoin pour les cours de français au Lycée, et j'avais racheté mes cinq volumes à un élève qui passait en classe de terminale, quand moi j'entrais en classe de seconde. Mes volumes sont partis bien plus tard, et contre mon gré, avec un vide-grenier, je n'ai depuis récupéré que les tomes du XVIIe, du XVIIIe et du XIXe siècle.
Ces volumes offraient une anthologie de textes de la littérature française. Nous avions des poèmes de Ronsard et du Bellay. En lisant le poème de Ronsard sur les bûcherons de la forêt de Gastine, j'étais déjà agacé à l'époque quand on attribuait à Lavoisier la célèbre formule (d'ailleurs apocryphe) : "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme", car il me semblait un peu gros que la formule de Lavoisier ressemblât autant au dernier vers du poème "Contre les bûcherons de la forêt de Gastine", suffisamment estimé pour figurer dans l'anthologie de Lagarde et Michard : "La matière demeure, et la forme se perd." D'évidence, il y a une influence de la pensée grecque derrière les deux formules françaises.
Un autre fait était marquant pour moi. Dans le volume du XVIe siècle, il y avait un sonnet du recueil L'Olive de Joachim du Bellay qui avait une note de pureté d'envol qui me subjuguait.

Si notre vie est moins qu'une journée
En l'éternel, si l'an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l'obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l'aile bien empennée ?

Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l'amour, là, le plaisir encore.

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaître l'Idée
De la beauté, qu'en ce monde j'adore.

Je ne suis pas très friand de l'enjambement "En l'éternel" au début du vers 2, ni de la platitude des vers 2 et 3, mais à partir du second quatrain, le sonnet prend une autre dimension et, évidemment, l'anaphore à forte résonance liturgique des tercets envoûtait complètement le lecteur novice que j'étais.
Et, comme je possédais le volume sur la littérature du dix-neuvième siècle, je découvrais dans un poème de Lamartine un passage qui, je pouvais en jurer, s'inspirait du sonnet en question de du Bellay.
Ce poème de Lamartine n'est pas n'importe lequel, c'est l'un des plus célèbres "L'Isolement", celui qui contient le célèbre vers : "Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !" Et ça ne s'arrête pas là, il contient une mention du motif du "lac" et surtout il est le premier poème du recueil, celui qui ouvre les Méditations poétiques.
Il se trouve que la mention du "lac" figure dans un vers lancé par la forme "Là", mais ce que je vais citer, c'est les quatre derniers quatrains du poème "L'Isolement". Dans l'antépénultième quatrain de "L'Isolement", Lamartine exploite l'anaphore en "Là" du sonnet de du Bellay, avec un parallèle de quasi fin de poème entre les deux pièces, mais avec aussi une reprise inversée de la rime "aspire"::"désire" au sonnet de du Bellay qui suffit à signifier qu'il y a bien eu une influence du poète angevin. Nous pouvons ajouter que la mention "amour" à la rime dans le quatrain de Lamartine est à rapprocher de l'hémistiche "Là, est l'amour" du sonnet de du Bellay. Lamartine fait rimer "amour" avec "séjour" qui est précisément l'un des quatre mots d'une rime en "-our" des quatrains : "tour", "retour", "jour", "séjour", et je n'hésiterais pas à rapprocher la forme verbale "enivrerais" de Lamartine du mot "plaisir" employé dans L'Olive. Je n'ai même pas à insister sur la correspondance allant de "Idée" à "bien idéal". Pourtant, si j'ai du mal à croire que personne n'ait effectué le rapprochement entre les deux poèmes, je n'ai pas souvenir d'annotations fortes en ce sens dans les éditions et commentaires des poèmes de Lamartine.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi !
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
J'aimais tout autant cette pièce lamartinienne que le sonnet cité plus haut de L'Olive. Malgré certaines facilités de paresseux dans le choix des mots ou des rimes, Lamartine a une grâce rythmique particulière. On ne va pas aimer tous les poèmes de Lamartine de la même façon. Il n'y a pas cette constance de talent qui se rencontre dans Les Fleurs du Mal ou les recueils de Victor Hugo, mais les plus beaux poèmes de Lamartine sont parmi les plus beaux du monde, de ces poèmes qu'on ne lasse pas de lire et de relire encore. Il faut ajouter que le dernier quatrain de "L'Isolement" fait pont par le motif traité avec la célèbre "Chanson d'automne" des Poèmes saturniens d'un Verlaine qui, pourtant, a longtemps fait la fine bouche en matière de jugement sur la poésie lamartinienne. Dans la revue italienne Plaisance, Henri Scepi a fait un article très intéressant sur l'opposition recherchée par Verlaine entre le lyrisme expansif de Lamartine et la condensation et économie de moyens de la "Chanson d'automne".
Il n'est pas inintéressant d'observer une imitation aussi nette d'un sonnet de du Bellay dans le poème liminaire du recueil des Méditations poétiques qui lance l'ère de la poésie romantique. Ce n'est que quelques années plus tard que la mode va être aux poésies de Ronsard et de Mathurin Régnier, ce n'est qu'en 1828, de mémoire, que paraît l'ouvrage de Sainte-Beuve sur ces poètes que le classicisme avait tendu à méjuger. En plus, contrairement à Vigny, Musset et Hugo, Lamartine est assez nettement tenu à l'écart de cette idée d'une influence des formes poétiques du XVIe siècle. Nous avons donc ici une preuve intéressante qu'il faut compter sur lui, et ça ne s'arrête pas là. C'est un fait connu que le sort du philosophe Platon est assez particulier dans l'histoire des derniers siècles. Le grand philosophe grec, pour le Moyen Âge, c'était plutôt Aristote. Nous avions accès à ces textes et c'était lui qui était commenté. Avec la Renaissance d'abord italienne, puis européenne, les lignes vont bouger. Platon est traduit et rendu accessible, et le XVIe siècle est marqué par l'influence plus prégnante de la pensée platonicienne. Or, c'est un fait connu des spécialistes, mais dont le grand public n'a pas conscience, que l'intérêt pour Platon va retomber au XVIIe et au XVIIIe siècles. Pourtant, Descartes et Pascal sont des philosophes d'envergure au XVIIe siècle, auxquels ajouter Leibniz dont La Monadologie est écrite en français. Il est d'autres philosophes au plan européen, avec notamment Spinoza qui écrit en latin, avec des penseurs de langue anglaise, etc. Et, au dix-huitième siècle, même si l'appellation de philosophes est parfois un peu abusive (sauf au plan de la philosophie politique pour Rousseau et Montesquieu), nous avons droit à quatre grands penseurs des Lumières qui sont aussi de grands écrivains : Voltaire, Diderot, Rousseau et Montesquieu. Pourtant, Platon n'est pas tellement présent dans leurs écrits. Le nouvel âge d'or du platonisme, ce sera le dix-neuvième siècle. Le platonisme n'avait certainement pas complètement sa place dans le domaine de la science et du monde héritant de la pensée révolutionnaire, mais le platonisme a eu une certaine prégnance dans le domaine de la spiritualité en poésie, que cette spiritualité soit sincère ou affectée, sérieuse ou métaphorique. Lamartine avec ses Méditations poétiques a explicitement imposé un cadre métaphorique quelque peu platonicien appliqué au cosmos. Et nous avons tellement pris l'habitude de ne citer "Le Lac" de Lamartine qu'en passant que beaucoup d'entre nous oublient à quel point Victor Hugo dans Les Rayons et les ombres comme dans Les Contemplations est fortement redevable aux principes de poésie cosmique qui ne furent pas de peu de poids dans le succès et la fascination des publications lamartiniennes. Leconte de Lisle est lui aussi redevable quelque peu au système lamartinien, puis les parnassiens, et bien évidemment le fameux poème de Rimbaud à ses débuts "Credo in unam" devenu "Soleil et Chair" porte lui aussi la marque de l'influence lamartinienne qu'il conteste et réécrit.
Et cerise sur le gâteau, je prétends depuis longtemps que Baudelaire aussi crée l'esthétique des Fleurs du Mal en tenant étroitement compte de ce qu'a imposé culturellement l'énormissime succès public de Lamartine. Jusqu'à quand va-t-on hypocritement (c'est le cas de le dire) refouler la citation de Lamartine dans le premier hémistiche du sonnet "Les Correspondances" : "La Nature est un temple..." ?
Lamartine établit cette lecture métaphorique dans ces deux vers du poème "Dieu" (méditation vingt-deuxième).
Nature ! firmament ! l'œil en vain vous contemple ;
Hélas ! sans voir le Dieu, l'homme admire le temple,
[...]
Mais, dans l'économie du recueil, il l'a fixée une première fois avec le même jeu de rime dans le poème "L'Immortalité" (méditation cinquième) :
Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !
L'esprit te voit partout quand notre œil la contemple ;
[...]
D'autres passages pourraient être cités, mais la rime "temple"::"contemple" permet de nous assurer qu'il n'y a évidemment pas loin du sonnet "Les Correspondances" de Baudelaire au recueil Les Contemplations de Victor Hugo. Non seulement, le début du sonnet "Les Correspondances" est une citation de Lamartine, mais c'est une citation même du discours chrétien et de Dieu lui-même, comme l'attestent les deux derniers vers que nous venons de citer de Lamartine.
Et je cite bien sûr tout cela exprès, car le sonnet "Voyelles" est connu pour avoir des liens métaphoriques avec le sonnet "Les Correspondances", sauf que ces liens ne sont jamais correctement élargis aux métaphores lamartiniennes et hugoliennes. Il n'est quand même pas inintéressant d'observer que le mot d'ordre de ne pas se contenter d'admirer le temple, mais d'éprouver et voir même la présence de Dieu dans ce temple, est au centre du principe de transfiguration de la poésie lamartinienne, que Victor Hugo se réclame de son principe, notamment par le recours au titre Les Contemplations qui ne rime pas plus innocemment avec "Méditations" que le titre rimbaldien "Illuminations". Hugo témoigne qu'il a répondu à l'injonction lamartinienne de contempler, et le poème "Les Correspondances" se réclame lui aussi de l'injonction lamartinienne à sa façon, et bien évidemment le dernier tercet de "Voyelles" raconte le regard qui en admirant le temps voit le Dieu caché au fond !
L'influence de Lamartine sur Baudelaire ne s'arrête d'ailleurs pas là.  Jusqu'à quand va-t-on ignorer que dans le poème liminaire des Fleurs du Mal, le vers conclusif : "- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère !" s'inspire, bien évidemment à dessein, d'un vers du poème "La Foi" de Lamartine (méditation quatorzième) : "Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !"
La comparaison entre la forme des deux vers est éloquente. Cette citation du poème "La Foi" est précédée, deux vers plus haut, d'une nouvelle expression de l'idée qu'il faut cerner la présence de Dieu dans l'immensité du ciel : "Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !"
Parce qu'il ne faudrait que condescendre à lire les vers de Lamartine, Baudelaire et Rimbaud ne lui devraient rien. En réalité, il y a une continuité et un dialogue entre ces poètes, et il est même plutôt important pour définir la réaction d'hostilité au modèle lamartinien d'identifier les reprises évidentes opérées tantôt par Baudelaire, tantôt par Rimbaud.
On comprend mieux que, loin de faire du rapport de "Correspondances" à "Voyelles" un axe de poésie moderne faisant table rase des traditions antérieures en poésie, il faut au contraire placer "Les Correspondances" et "Voyelles" dans l'héritage des visions cosmiques lamartiniennes. Et, partant de là, on peut alors mobiliser d'autres sources : celle évidente des poésies de Victor Hugo, celle d'Armand Silvestre plus discrète, celle aussi de Paul Verlaine.
Et venons-en à ce dernier. Quand Verlaine et Rimbaud se rencontrent pour la première fois en 1871, que ce soit en février-mars ou moins probablement en septembre, Verlaine a déjà publié quelques recueils Poèmes saturniens, Fêtes galantes et La Bonne chanson, ainsi qu'une plaquette parue sous le manteau Les Amies. Il faut y ajouter des poèmes épars diffusés dans la presse d'époque. Dans ses recueils ultérieurs, Verlaine va publier des poèmes anciens, composés soit avant sa rencontre avec Rimbaud, soit du temps de son compagnonnage avec lui : Romances sans paroles, Sagesse et Jadis et naguère pour l'essentiel, mais d'autres poèmes plus anciens apparaîtront à l'occasion dans des recueils plus tardifs, sans oublier que certains textes demeureront inédits du vivant de Verlaine. Or, parmi les poèmes inédits, il en inévitablement de plus potachiques que Verlaine affectionnait tout particulièrement, mais qu'il ne pouvait pas aisément publier. Il devait y avoir l'idée à plus ou moins longue échéance de les publier sous le manteau, mais l'incarcération de Verlaine et la rupture de son couple vont ruiner le réseau parisien initial de Verlaine. On peut penser que quand Rimbaud a fréquenté Bretagne en juillet-août 1870 le dénommé Bretagne lui a fait lire des poèmes obscènes inédits de Verlaine. Je me demande, par exemple, si Rimbaud n'a pas eu connaissance des deux poèmes réunis sous le titre "Au pas de charge" avant de composer "L'Eclatante victoire de Sarrebruck", car certaines ressemblances sont intéressantes à relever : "Les petits tambours", "garçonnets", "tapins de la bonne guerre", "Iront frappant sur la peau d'âne", "Peuple, il faut voir tout en rose", "la louange extrême / Qu'il se décerne à lui-même", "besoin pressant", tout cela est fort parent de la manière du sonnet de Rimbaud : "car il voit tout en rose", "les bons Pioupious", "tambours dorés", "rouges canons", "Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms !", "présentant ses derrières". J'ajouterais que le vers de "Au pas de charge" : "Dont l'éclat tournant nous pénètre" n'est pas sans écho possible avec un vers d'un poème banvillien parodique de la nouvelle Un cœur sous une soutane. Récemment, j'ai souligné que dans "Credo in unam", bien que le traitement ne fût pas obscène, nous avions des vers démarqués d'autres du recueil particulièrement obscène et paru sous le manteau d'Henri Cantel : Amours et Priapées.
Il y a fort à parier qu'en compagnie de Bretagne Rimbaud a eu la primeur aussi du recueil La Bonne chanson. En tout cas, il semble que ce recueil qui n'était pas encore dans le commerce en septembre 1870 a pu inspirer des passages du "Rêve de Bismarck" et de quelques poèmes remis à Demeny en septembre-octobre 1870.
S'il est très intéressant de réunir tous les poèmes de Verlaine en un seul volume, il faudra aussi un jour s'intéresser à un dossier datant le mieux que faire se peut chacune des compositions de Verlaine pour déterminer tout ce que Rimbaud a pu lire et à quel moment.
Et il n'y a pas que des poèmes obscènes ou satiriques qui furent des lectures verlainiennes inédites pour Rimbaud à son arrivée à Paris. Or, parmi les poèmes non publiés en volume, il en est un daté du "10 mai 1861" qui retient mon attention. Il s'intitule "Aspiration". Il figure aux pages 597 à 599 de l'édition des Œuvres poétiques complètes de Verlaine dans la collection "Bouquins" chez Robert Laffont. Le poème s'ouvre par un motif religieux exploité aussi par Catulle Mendès dans le recueil alors à venir Philoméla, motif de la vallée qui inévitablement peut faire songer aussi à Lamartine, le poète du "Vallon". Le titre "Aspiration" fait songer aussi au titre du poème "Elévation" des Fleurs du Mal, dont la seconde édition date précisément de 1861, la version de 1857 ayant été condamnée. Le poème "Elévation" ne figurait pas dans la prépublication de plusieurs "fleurs du mal" dans la Revue des deux mondes en 1855, mais il s'agit du troisième poème du recueil tant dans la version de 1857 que dans la version de 1861, et, à chaque fois, il précède le poème "Les Correspondances" dans l'économie du recueil. Cette distribution sera conservée dans l'édition posthume de 1868.
Le mot "vallée" figure lui aussi dans le premier vers du poème de Baudelaire, il figure précisément à la rime. Précisons par ailleurs que le couple "étangs" et "vallées" du premier vers du poème baudelairien a de quoi faire songer au couple lamartinien "lac" et "vallon".
Il y a une ressemblance d'allure évidente entre le poème de Verlaine "Aspiration" et le poème de Baudelaire "Elévation". Le rapprochement des verbes à l'impératif du poème verlainien est sans doute plus frappant avec ceux du poème "Moesta et errabunda" qui, pour précision, figure déjà dans l'édition de 1857 des Fleurs du Mal, voire dans la présélection publiée en 1855 dans la Revue des deux mondes, mais les infinitifs sont également quelque peu présents dans "Elévation" et les compléments prépositionnels pour exprimer le dégagement face aux éléments de ce monde sont nettement parents de ce qu'exprime le encore jeune Verlaine dans "Elévation".
Avant d'effectuer des citations, j'essaie de poser le cadre de ce qui se joue. J'ai dit que le poème "Elévation" dont "Aspiration" effectue une reprise thématique précède la mention du sonnet "Les Correspondances" qui s'ouvre par une citation de Lamartine "La Nature est un temple..." et qui est un modèle de référence bien admis pour le sonnet "Voyelles", ce que renforce certaines allusions du "Sonnet des sept nombres" de Cabaner en hommage à Rimbaud. J'ai insisté sur l'anaphore "Là" du poème "L'Isolement" qui impliquait une reprise d'un motif développé dans un sonnet de Joachim du Bellay où il est question de l'Idée au sens platonicien, ce que Lamartine rend de manière moins emphatique avec la notion moins compromettante de l'idéal. Or, le poème de Verlaine de 1861 si manifestement inspiré de Baudelaire contient lui aussi l'anaphore en "Là", l'idée d'accéder à l'idéal (ce qui est évidemment présent dans "Elévation" de Baudelaire dans tous les cas), en plus de l'écho "vallée" pour "vallées" chez Baudelaire et "vallon" chez Lamartine, sans oublier la référence biblique à la vallée de larmes. Mais, là où on passe à un plan de lecture supérieur, c'est que, sans parler d'idées qui me viennent au sujet du poème "Larme" de Rimbaud, nous avons des indices forts d'une résonance possible avec le sonnet "Voyelles" dont il devient avec ce rapprochement de plus en plus clair que son principe est de résonner avec toute la tradition de poésie cosmique issue du modèle lamartinien initial.
Je ne sais pas encore s'il est bon de rapprocher le vers de Verlaine : "L'horizon est ridé comme un front de vieillard ;" du premier tercet de "Voyelles", mais j'observe que la rime "étranges"::"anges" est mobilisée pour un passage qui peut faire sens face à "Voyelles", tandis que, à la rime aussi chez Verlaine, le pluriel "mondes" suit à peine quelques vers plus loin avec le même sens cosmique que dans le cas du sonnet rimbaldien. Je relève bien évidemment l'importance du motif universel de la vibration avec pour Verlaine le verbe "vibre" conjugué à la rime quand Rimbaud emploie le néologisme de Gautier "vibrements". En fait de découverte d'un monde auquel on aspire, songeons par ailleurs à l'attaque avec anaphore en "C'est" de la première des "Ariettes oubliées" au début des Romances sans paroles, poème publié en mai 1872 dans la Renaissance littéraire et artistique, peu de temps après la composition de "Voyelles" par Rimbaud, "Voyelles" étant d'autant plus probablement une des compositions les plus récentes de Rimbaud aux yeux de Verlaine au début de 1872, que Rimbaud est éloigné de Paris depuis bientôt deux mois et ne lui a sans doute pas envoyé par lettres toutes ses dernières créations !
Le poème "Aspiration" n'exclut même pas le traitement parodique du thème avec son épigraphe "Des ailes ! Des ailes ! (Rückert)" qui n'est pas sans faire penser aux railleries banvilliennes des poésies du séminariste dans Un cœur sous une soutane.

Aspiration

Cette vallée est triste et grise : un froid brouillard
              Pèse sur elle ;
L'horizon est ridé comme un front de vieillard ;
              Oiseau, gazelle,
Prêtez-moi votre vol ; éclair, emportez-moi !
               Vite, bien vite,
Vers ces plaines du ciel où le printemps est roi,
               Et nous invite
A la fête éternelle, au concert éclatant
                Qui toujours vibre,
Et dont l'écho lointain, de mon cœur palpitant
                Trouble la fibre.
Là, rayonnent, sous l'œil de Dieu qui les bénit,
                 Des fleurs étranges,
Là, sont des arbres où gazouillent comme un nid
                  Des milliers d'anges ;
Là, tous les sons rêvés, là, toutes les splendeurs
                 Inabordables
Forment, par un hymen miraculeux, des chœurs
                 Inénarrables !
Là, des vaisseaux sans nombre, aux cordages de feu,
                 Fendent les ondes
D'un lac de diamant où se peint le ciel bleu
                 Avec les mondes ;
Là, dans les airs charmés, volèrent des odeurs
                Enchantereesses,
Enivrant à la fois les cerveaux et les coeurs
                De leurs caresses.
Des vierges, à la chair phosphorescente, aux yeux
                Dont l'orbe austère
Contient l'immensité sidérale des cieux
                Et du mystère,
Y baisent chastement, comme il sied aux péris,
                Le saint poète,
Qui voit tourbillonner des légions d'esprits
                Dessus sa tête.
L'âme, dans cet Eden, boit à flots l'idéal,
                Torrent splendide,
Qui tombe des hauts lieux et roule son cristal
                Sans une ride.
Ah ! pour me transporter dans ce septième ciel,
                 Moi, pauvre hère,
Moi, frêle fils d'Adam, cœur tout matériel,
                Loin de la terre,
Loin de ce monde impur où le fait chaque jour
                Détruit le rêve,
Où l'or remplace tout, la beauté, l'art, l'amour,
               Où ne se lève
Aucune gloire un peu pure que les siffleurs
               Ne la déflorent,
Où les artistes pour désarmer les railleurs
               Se déshonorent,
Loin de ce bagne où, hors le débauché qui dort,
               Tous sont infâmes,
Loin de tout ce qui vit, loin des hommes, encor
               Plus loin des femmes,
Aigle, au rêveur hardi, pour l'enlever au sol,
                Ouvre ton aile !
Eclair, emportez-moi ! Prêtez-moi votre vol,
                Oiseau, gazelle !

Je vous laisse vous-même vous reporter ensuite à la lecture de "Elévation", "Moesta et errabunda", "L'Isolement" et "Voyelles". J'aurais d'autres comparaisons intéressantes à signaler avec d'autres poèmes de Rimbaud et aussi, surtout pour la fin de "Aspiration", avec des passages en vers de Banville. Mais je vais m'arrêter là.

Ajoutons enfin le poème "Un soir d'octobre" daté du "10 octobre 1862". Ce poème fait partie des sonnets hétérométriques, c'est-à-dire qu'il est composé de deux vers différents qui alternent. L'alternance dans les tercets n'est pas toujours du même profil selon les poèmes. Je ne vais pas ici en parler en revenant sur "La Musique" de Baudelaire, "Au désir" de Sully Prudhomme, "Rêvé pour l'hiver" de Rimbaud et quelques autres du dix-septième ou du dix-neuvième siècle. Ce qui m'intéresse, c'est que le sonnet se termine par la rime "anges"::"étranges" et surtout que la fin "prunelles étranges" personnifie la saison elle-même, selon un principe non admis par la critique baudelairienne à ce que je sache mais que je prétends avoir mis à jour au sujet du couchant célébré en tant que femme dans "Le Balcon".

L'automne et le soleil couchant ! Je suis heureux !
            Du sang sur de la pourriture !
L'incendie au zénith ! La mort dans la nature !
            L'eau stagnante, l'homme fiévreux !

Oh ! c'est bien là ton heure et ta saison, poète
            Au cœur vide d'illusions,
Et que rongent les dents de rats des passions,
            Quel bon miroir, et quelle fête !

Que d'autres, des pédants, des niais ou des fous,
             Admirent le printemps et l'aube,
Ces deux pucelles-là, plus roses que leur robe ;

Moi, je t'aime, âpre automne, et te préfère à tous
             Les minois d'innocentes, d'anges,
Courtisane cruelle aux prunelles étranges.

L'influence de Baudelaire est assez évidente dans ce sonnet. Je précise toutefois que le rapprochement avec "Voyelles" ne consiste cette fois qu'à souligner la manière de chute en mentionnant des "yeux" qui sont une personnification d'un élément non humain, ce qui se retrouve dans "Voyelles" qu'on songe à identifier Dieu ou un élément lumineux du ciel. Quant au poème "Aspiration", il ne s'agit pas de le présenter comme une source que Rimbaud aurait nécessairement lue avant de composer "Voyelles", mais c'est un témoin accablant pour continuer de bien marquer que "Voyelles" est une reprise des principes lamartiniens de poésie cosmiques qui ont essaimé sur Hugo, Baudelaire et Verlaine et sur toute la poésie du dix-neuvième siècle. Il y a évidemment énormément d'enjeux à comprendre ce soubassement culturel de toute la poésie du dix-neuvième siècle pour en revenir à "Voyelles" en tant qu'il est une énième réplique de ce courant de visions poétiques, et une réplique qui n'est en rien fumiste, qui n'est en rien de l'ordre de la mesure parodique qu'on a tenté jusqu'ici d'accorder explicitement aux quatorze vers de Rimbaud !

lundi 19 juillet 2021

Le site blog étant moins fréquenté l'été, pourquoi pas une petite série de recensions métriques ?

Tout est dans le titre.
Avec l'actualité de deuil du Dictionnaire Rimbaud, je ne vais pas poursuivre dans l'immédiat ni une série de pointages des insuffisances sur les articles autour de l'Album zutique, ni parachever ma critique de l'ouvrage par une étude de synthèse sur les interprétations des poèmes. Je finirai cette recension à la fin de l'année toutefois.
Les autres années, l'été, la fréquentation du blog est moindre. En plus, je suis dans l'idée de rédiger sur le papier les articles qui concernent les sources dans Baudelaire, Mendès, Silvestre, Daudet et quelques autres pour des poèmes comme "Oraison du soir", "Les Chercheuses de poux", "Accroupissements", "L'étoile a pleuré rose...", "Voyelles", etc.
Je ne prévois pas non plus dans l'immédiat de rédiger des articles sur la Commune et la guerre franco-prussienne. Enfin, en 2022, je reprendrai sans doute l'étude poussée des textes en prose de Rimbaud, mais, pour l'instant, je les laisse encore un peu de côté.
Pour cet été, je vais me consacrer à un autre projet. Je vais faire la recension de divers ouvrages importants sur la versification. Je ne vis plus à proximité de la bibliothèque universitaire de Toulouse qui m'était bien commode (les habitants de Nice, Bruxelles, Montpellier, etc., n'ont pas à leur disposition une bibliothèque rimbaldienne fournie comme l'était celle de Toulouse). Je rendrai compte de livres que je possède : La Vieillesse d'Alexandre de Jacques Roubaud et Théorie du vers de Benoît de Cornulier. Il conviendra en parallèle de parler du livre d'Henri Meschonnic Critique du rythme, mais cela risque d'être compliqué dans ma situation actuelle. J'aurais aussi beaucoup aimé rendre compte en binôme de Critique du vers de Jean-Michel Gouvard et de L'Art poétique de Cornulier. Je possède en revanche le livre Le Meurtre d'Orphée de Jean-Pierre Bobillot. Je n'ai plus l'édition originale du livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat (destruction par les eaux), ce qui m'agace profondément, mais j'ai l'édition remaniée et augmentée. Je souhaitais rendre compte aussi de l'article de Cornulier sur les décasyllabes de Verlaine et il y a certains articles divers dont je souhaite rendre compte.
En parallèle, j'envisage de citer des traités anciens, de donner à lire des extraits pour bien montrer quelles étaient les conceptions du vers et de la césure dans les siècles passés. J'aurais bien aimé rendre compte des publications de George Lote consultés à l'Université de Toulouse le Mirail, mais ce ne sera pas possible.
Enfin, je souhaite en parallèle faire des recensions des configurations de vers particulières à travers les siècles. Montrer par des listes d'exemples le caractère reconnaissable d'une métrique à l'époque de Villon, de Marot, de Ronsard, du Bellay, puis le mètre classique de Malherbe au début du dix-neuvième siècle, puis le mètre employé des années 1820 à 1860, puis le modèle parnassien, puis revenir sur ce qui est déjà pas mal balisé la révolution métrique à partir de Verlaine, Mallarmé et surtout Rimbaud, et poursuivre avec certaines mises au point sur ce qu'il se passe à la toute fin du dix-neuvième siècle, au-delà des seuls faits et gestes de Rimbaud et ses comparses.
Nous sommes encore dans une époque que dénonçait Roubaud en 1978 : la plupart des gens qui lisent de la poésie sont indifférents à la question du vers. Ils commenteront de la même façon un poème des Fleurs du Mal et un poème en prose des Flaques de verre, ou plus significativement encore, indifférents à l'idée de mesure du vers ils analyseront le rythme d'un poème de Verlaine ou Hugo comme on étudie le rythme du dernier Prix Goncourt. Roubaud dénonce cette étrangeté au début de son livre La Vieillesse d'Alexandre et parle de "surdité métrique".
Puis, si je parle d'évoquer aussi les travaux de Meschonnic, c'est que nous retrouvons dans Roubaud ces débats alors très prégnants faisant contraster les notions de vers et de poésie.
Les gens admirent la poésie en vers de Victor Hugo, de Charles Baudelaire, d'Arthur Rimbaud et de bien d'autres, mais écrire en vers comme eux l'ont fait est devenu un anachronisme, tandis que commenter une césure, une tournure des hémistiches, indispose (et non pas "insupporte") l'écrasante majorité du public, et du public universitaire ou littéraire même.
Or, le nœud que je veux affronter est le suivant : Rimbaud pratiquait la césure forcée dans les poèmes de 1872 qu'on a dits sans césures pendant tant de décennies. Même à l'école de Cornulier, il n'a jamais été dit que "Tête de faune" avait une seule césure et que les poèmes "Mémoire", "Qu'est-ce...", "Jeune ménage", "Juillet", "Conclusion" (de "Comédie de la soif"), "Tête de faune" avaient chacun une césure fixe. Toutefois, on le voit, dans le Dictionnaire Rimbaud de 2021, Cornulier commence à envisager cette thèse qui est en fait la mienne et depuis quelque temps. Or, je prétends également que certains indices invitent à penser que "Larme", "La Rivière de Cassis", "Michel et Christine" et "Est-elle almée ?..." offrent des vers de onze syllabes qui ont eux aussi une césure fixe, et elle serait après la quatrième syllabe.
Mais mon raisonnement n'est pas limpide à tout un chacun, et il va falloir que je trouve des moyens efficaces de les y amener, tout en sachant qu'ils ne m'écoutent pas plus de deux phrases.
J'ai de sacrées mises au point à faire. Mais il faut bien comprendre que si la métrique n'a aucune importance dans "Larme" pourquoi alors ne pas écrire directement un poème en prose ? Quelle sera la différence de nature entre la versification de "Larme" et un poème en prose, s'il n'y a rien d'autre à dire sur la versification que ses règles ne sont pas respectées. Ne pas respecter les règles de versification n'est pas une prouesse en soi.
Il y a d'autres zones du débat qui m'intéressent comme la question des quantités syllabiques dans les poèmes en prose de Rimbaud ou dans "Mouvement". Meschonnic, avec à sa suite Dessons, a donné un modèle d'analyse rythmique, exploité notamment par Claisse, mais ce modèle fait fi de l'histoire du vers et ne s'interroge pas sur l'hypothèse d'un Rimbaud qui donnerait à sa prose quelque chose de sa réflexion sur les quantités syllabiques dans le vers. Puis, le modèle fonctionne-t-il vraiment, n'aboutit-il pas parfois à des vérités de La Palice ? Le modèle meschonnicien est-il stable ou est-il destiné à se diluer dans la diversité des approches qui y recourront ? Je n'irai sans doute pas moi-même très loin dans la réflexion sur le modèle meschonnicien, je n'en fais plus un projet important dans ma vie, j'ai dû faire des choix, mais je sais que je suis à la croisée de réflexions essentielles sur l'étude de ce qui fait la spécificité du souffle poétique. Je vais en profiter un peu cet été, malgré les maux de tête qui ne me quittent pas.