Petite erreur de ma part dans l'un de mes derniers articles du blog. Dans l'édition de 1895 des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud, Vanier a bien mis les chiffres romains de I à V au-dessus des cinq titres qui vont de "Fairy" à "Solde" en passant par "Jeunesse". C'est dans la table des matières qu'il ne figure pas où on a seulement les quatre chiffres internes à la série "Jeunesse". Et par contraste, il n'y a pas de chiffre romain au-dessus des titres des poèmes en vers inédits "nouvelle manière", mais il faut préciser qu'ils entrent dans la longue série des vers de ce recueil. La présence de ces chiffres romains ne change rien au fond du sujet. Rimbaud a créé deux séries, la série "Jeunesse" et la série "Fairy", "Guerre" et "Génie", à moins qu'un jour on ne prouve qu'il faille intervertir les manuscrits de "Fairy" et "Dimanche", ce qui reste tout de même peu probable. Vanier a allongé la série en numérotant IV et V "Jeunesse" et "Solde", et il a du coup subordonné la série "Jeunesse" à la série Fairy, Guerre, Génie.
"Solde" était sur un manuscrit isolé, le poème n'appartenait à aucune série. Mais on peut s'intéresser au type de papier. "Génie" et "Dimanche" sont les deux parties d'un unique papier à lettres bleu qui a été découpé. Les autres manuscrits publiés par Vanier seraient tous du même type avec les mêmes proportions 20v15 cm, mais "Fairy" a été découpé en bas pour permettre une copie "Veillées I et II", tandis que "Guerre" a été découpé sur le bas du manuscrit autographe de "Promontoire". Donc une partie des poèmes sur papier 20x15 ont été publiés par la revue La Vogue, les parties découpées "Veillées I et II" et "Promontoire". Ce dernier l'a été à partir d'une copie allographe et finalement il fait partie lui aussi des manuscrits parvenus à Vanier. Toutefois, il existe d'autres transcriptions sur ce même papier 15x20 cm qui ont été publiés par la revue La Vogue : "Scènes", "Soir historique". Or, cela est intéressant à regarder de près, puisque les choses ainsi présentées, on pourrait croire que c'est à la marge que "Scènes" et "Soir historiques" sont sur le même type de papier, mais je rappelle qu'au-delà de la suite paginée sur papier homogène essentiellement il y a peu de manuscrits de poèmes en prose qui ont été le support d'une publication par les éditeurs de la revue La Vogue. Il y a "Promontoire", "Scènes" et "Soir historique" qui sont donc sur le même papier que l'essentiel des manuscrits publiés par Vanier, mais ensuite nous ne connaissons les transcriptions de "Mouvement" et du duo "Bottom"/"H" que par des fac-similés toilettés dont nous ne connaissons pas les dimensions exactes ! Et il faut ajouter que nous n'avons aucun fac-similé de "Dévotion" et "Démocratie". Nous ne savons même pas à quoi ressemblent leurs manuscrits disparus entre Gustave Kahn et Gustave Cahen.
En clair, il se dessine une idée qui n'est jamais mentionnée si je ne m'abuse par Murphy et Bardel, c'est qu'il y avait une deuxième série de transcriptions sur papier homogène où les seules exceptions pourraient être "Génie" et "Dimanche", avec évidemment le découpage particulier de "Promontoire", "Guerre", "Fairy" et du coup "Veillées I et II". Il y a deux séries quasi homogènes. Du coup, "Après le Déluge" avec son format carré particulier et le trio sur deux faces d'un feuillet "Nocturne vulgaire", "Fête d'hiver" et "Marine" pouvaient être les seuls manuscrits singuliers avec "Génie" et "Dimanche" dans cet ensemble. On voit bien qu'il n'y aucune aberration à considérer que les éditeurs aient pu placer "Après le Déluge" et la copie recto/verso aux extrémités ou quasi extrémités de la grande série homogène, puisque les feuillets n'ont pas été paginés par Rimbaud et donc qu'ils avaient bien à méditer des "chiffons volants", n'en déplaise à Murphy, Bardel et Murat qui démentent à tort Fénéon sur ce point.
Mais reprenons.
Dans son avant-propos, Bardel décrit dans le désordre les parties de son ouvrage. Il commence par la partie centrale, une édition annotée des poèmes, puis il décrit l'introduction qui s'acharne à démontrer que les manuscrits forment un recueil inaltérable bien soigneusement préparé par Rimbaud (ils devaient être heureux les élèves de Bardel quand ils devaient lui rendre des travaux faits à la maison : "oh ! tu n'as pas eu le temps de finir, ce n'est pas grave, on voit l'idée générale, c'est le principal"). Et Bardel présente ensuite la partie finale, un essai sur l'hermétisme des poésies en prose qui apporte moins une solution qu'il ne célèbre la joie pour le lecteur de s'affronter aux difficultés particulières à ces textes. Mais, Bardel a choisi trois poèmes qu'il commente plus minutieusement : "H", "Fairy" et "Guerre". "H" est un cas d'école, il justifie le titre de l'essai : "L'écriture de l'énigme". Je parlais moi-même récemment de "Fairy" et c'est une coïncidence de voir Bardel en privilégier le traitement dans son livre. Autre fait troublant, Bardel privilégie deux poèmes consécutifs "Fairy" et "Guerre" qui ne font même pas partie des éditions originales de 1886. Pour "Guerre", Bardel parle pas mal de l'influence de Fourier. Je pense en effet que c'est une influence clef, même si au fond de moi je pense que Rimbaud avait de drôles de lubies à suivre les développements farfelus de Fourier, Swedenborg et Andrieu. Je comprends que plus tard il ait traité ses poésies de rinçures, vu les clowns qui ont pu alimenter sa pensée. Andrieu fait un peu plus sérieux, Fourier et Swedenborg ils sont perchés quand même. Moi, j'appelle ça des tarés. Mais, effectivement, il y a des échos impressionnants entre les expressions de Fourier et les expressions de Rimbaud. Et Bardel cite également le poème "Solde" qui clôt selon son principe le recueil des Illuminations en lui attribuant un sens lié à la pratique poétique rimbaldienne. Dans "Solde", les trouvailles, le non soupçonné, renverraient à du littéraire. Les "applications de calcul" seraient les "recherches prosodiques et rythmiques". Ailleurs, dans son livre Rimbaud l'Obscur, Bardel nous ressert la vieille lune que les "lâchetés en retard" dans la Saison seraient des textes littéraires et précisément Les Illuminations.
Et là, il est temps que je dise non.
Dans Une saison en enfer, les "lâchetés en retard" sont à lire au sens littéral premier. Le poète doit un quota d'actions lâches à Satan, et il est en retard. Il ne s'agit pas de textes littéraires, ça c'est une affabulation qu'un jour un critique littéraire a lancé en s'affrontant à l'hermétisme des textes rimbaldiens, et du coup il a inventé une solution à un passage qui n'était pas hermétique du tout. On considère les choses à tête reposée et on arrête de dire des âneries sur les "lâchetés en retard"... Merci !
Mais, c'est pareil pour "Solde" ! Bardel écrit ceci dans la notice page 252 qui fait vis-à-vis à la transcription du poème :
Chacun s'accorde à déceler dans "Solde" un inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne, mais les commentateurs se divisent dès qu'il s'agit de préciser les intentions de Rimbaud.
Il faut que je me reporte aux deux articles contradictoires entre eux de Bruno Claisse sur le poème "Solde", je n'ai pas le souvenir qu'il se positionnait de la sorte. Moi, en tout cas, je ne me reconnais pas dans ce "Chacun", puisque je ne considère pas que "Solde" parle des "thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne", et je rappelle que sur le blog Rimbaud ivre Jacques Bienvenu a publié un article sur les "splendeurs invisibles", expression qui serait rarissime malgré les apparences et qui a une occurrence dans Les Misérables et qui désigne alors le mystère religieux, en l'occurrence chrétien. Autrement dit, Bienvenu soumet une source à l'attention qui n'est pas compatible avec l'idée d'un "inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne".
Ce n'est pas tout ! Au début de l'année 1996, j'ai été premier (mon honneur rimbaldien était sauf !) de ma classe à l'Université avec un commentaire composé du poème "Mouvement" de Rimbaud et l'enseignant tout en me félicitant avait mis dans la marge que je n'avais pas traité les allusions à la poésie du voyant de "lumières inouïes". J'avais privilégié une lecture socio-politique qui s'imposait à moi. Or, Claisse a publié peu de temps après une lecture socio-politique de "Mouvement" où il n'y a nulle place pour dire que les "lumières inouïes" parlent des expériences poétiques du "voyant", lecture à laquelle adhère pleinement Bardel, qui plus est. Il y a une énorme passerelle justement entre "Mouvement" et "Solde" avec ce passage de "Solde" : "A vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font !" Nous avons la collection de trois mots clefs du poème "Mouvement" : "mouvement" bien sûr et au pluriel "Le sport et le comfort". Les termes rimant par le suffixe "habitations" et "migrations" ont aussi du sens relativement à "Mouvement" ! On relève à côté la mention au pluriel "féeries" et puis deux termes qui articulent clairement une lecture satirique de type socio-politique : "bruit" et "avenir". Cela amène à une conclusion sans appel, le poème "Solde" parle des mensonges du monde qui vante son progrès, son déploiement, et non pas des thèmes de la poétique du voyant Rimbaud. Ensuite, le titre "Solde" a un écho significatif dans le poème "Barbare" qui est en quelque sorte un "Credo in unam" revisité et modernisé, la Vénus étant la planète elle-même. Le "pavillon en viande saignante" est-il lié à un calembour sur les veines dont on extrait le charbon ? En tout cas, c'est la terre qui saigne explicitement dans le poème : "cœur éternellement carbonisé pour nous", et nous sommes au-delà du charbon suprêmement profitable économiquement à l'époque avec le diamant, on pense à l'expression "coeur de diamant", mais j'ignore la date d'émergence de cette expression, et bien sûr on relève la mention "Solde de diamants sans contrôle" qui appelle une comparaison socio-politique immédiate avec le contenu de "Solde".
Bardel et Murphy soutiennent que le recueil des Illuminations est un recueil organisé par Rimbaud où la place de chaque poème a un sens, où l'ordre de défilement des poèmes a un sens. Ils nous daubent superbement moi, Bienvenu et Guyaux de ne pas croire à ce recueil parfaitement ordonné, sauf que même si je ne crois pas au recueil ordonné j'applique une recette qui est de faire parler les poèmes entre eux, ce qui n'a pas besoin de la preuve du recueil ordonné, c'est le simple principe que sont réunis des poèmes d'un même auteur, d'une même époque qui plus est. Normalement, Bardel, Murphy, Reboul devraient être les premiers à donner toute son importance à l'écho entre "Solde de diamants sans contrôle" dans "Barbare" et le poème d'ensemble intitulé "Solde". Il est clair qu'il y a un contraste explicite entre les deux poèmes et certains horizons des visées de sens de Rimbaud faciles à préciser. C'est déjà moi qui exploite les successions des transcriptions continues : "A une Raison" et "Matinée d'ivresse" peuvent se lire comme les deux étapes successives d'une seule expérience ou le dernier alinéa de "Métropolitain" introduit "Barbare".
A quand la super étude qui compare "Barbare" le poème final de la série de 24 pages à "Solde" le poème final du reste et de l'ensemble du recueil ?
A quoi ça sert que vous nous imposiez l'idée d'un recueil ordonné si vous êtes loin derrière moi pour faire parler le sens dans la comparaison des poèmes entre eux ?
Il y a un recueil ordonné, et puis après vous n'avez rien à dire, vous ne faites que commenter les poèmes séparément. Vous ne les comparez que pour obtenir quelques confirmations de raisonnement en biais.
C'est nul !
A propos du poème "Après le Déluge", je vous ai fait un article de mise en perspective en le comparant à "Dicté après juillet 1830" et le chapitre II de La Confession d'un enfant du siècle, et j'ironisais sur le fait d'apporter un argument inespéré pour soutenir la place du poème en tête du recueil rimbaldien. Or, dans son annotation au poème "Après le Déluge", Bardel se lance dans des hypothèses qu'il nous impose de croire comme des probabilités hautement naturelles : le poème aurait été mis en tête par "inclusion tardive par l'auteur d'une transcription ancienne qu'il n'a pas eu le temps de recopier." On n'en sait rien s'il n'a pas eu le temps de recopier les poèmes, ni même si c'était prévu, ni si Rimbaud a mis ce manuscrit devant la série homogène (ce qui est contradictoire avec le fait que la série homogène commence par "Enfance", sachant que rien n'empêchait alors de commencer par "Après le Déluge", surtout si le manuscrit était déjà découpé). On n'en sait rien si la transcription de "Après le Déluge" est plus ancienne. Comment on fait pour dater les copies les unes par rapport aux autres ? Bardel croit pouvoir dater les écritures sinistrogyres et dextrogyres. Rimbaud aurait d'abord une écriture qui penche d'un côté, puis avec l'âge son écriture pencherait de l'autre côté : ça n'a aucun sens. Les manuscrits moins soignés seraient automatiquement plus anciens. Et enfin, il est peu probable que les manuscrits soient beaucoup plus anciens à cause des "f" bouclés en bas qui n'existaient pas dans la lettre à Andrieu d'avril 1874.
Mais ça ne s'arrête pas là, comme je dis souvent. Bardel sort une théorie selon laquelle le poème serait en tête du recueil pour nous confronter à l'exigence d'un effort de triple lecture :
[...] On comprend la logique du geste. En nous confrontant d'emblée à un texte exigeant trois niveaux d'exégèse, Rimbaud nous initie au protocole de lecture complexe qu'imposent Les Illuminations. Le poème est en effet un appel à la révolte [...] fondé sur l'enchevêtrement de trois histoires [...] Celle du Déluge [...] Celle de la Commune [...] Enfin, l'histoire personnelle [...]
On ne voit pas pourquoi ce poème-là serait plus pertinent à exhiber qu'un autre pour initier le lecteur à un travail d'herméneute, ni pourquoi le principe de la triple lecture serait le plus important à montrer, ni pourquoi il serait une réalité à la lecture d'un quelconque poème, ni pourquoi il serait pertinent de confronter le lecteur à un texte plus difficile à comprendre pour commencer. Rien de ce que dit Bardel ici n'a de sens et on est au contraire loin de comprendre le geste présupposé. J'ajoute qu'avec Yves Denis le poème "Après le Déluge" est le premier du recueil pour lequel une lecture du sens caché a fait à peu près consensus. Ensuite, il y a une anomalie dans l'exposé de Bardel, puisque l'histoire biblique du Déluge est contradictoire avec la métaphore du déluge communard. Oui, il y a une référence à la Bible, mais on ne peut certainement pas superposer une lecture biblique à la lecture communarde exclusive du déluge convoqué dans le poème. Le déluge de Dieu est l'ennemi du déluge communard, que nous sachions. La "semaine sanglante", elle a été faite par des gens qui allaient à l'église pour partie, non ? Quant à la dissociation de l'histoire de la Commune et de l'histoire personnelle, c'est un peu bancal, puisqu'il s'agit d'un clivage arbitraire dans un poème où le poème parle de manière métaphorique de la Commune en s'inscrivant avec ses frustrations dans le récit. On ne peut pas vraiment parler de lectures différenciées, ça n'a pas de sens.
Maintenant, finissons par quelques cadeaux.
A propos de "Fairy" et "Guerre", il y a une coïncidence qui me trouble. Je ne peux rien affirmer, pas même avoir découvert une source, mais dans le recueil des Odes et ballades il y a un poème de 1823 sinon 1824 intitulé "Mon enfance" qui a d'ailleurs de l'importance dans l'histoire de la versification à cause de la césure après les mots grammaticaux "comme si" enchaînés" :
Je rêvais, comme si j'avais, durant mes jours,Rencontré sur mes pas les magiques fontainesDont l'onde enivre pour toujours.
Ce poème commence par un alexandrin que je rapproche spontanément de "Je songe à une Guerre..." :
J'ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;J'aurais été soldat, si je n'étais poète.[...]
Et le poème se termine par un quintil où le poète "chante" ses vers, tandis que la "mère" dans un vers qu'on peut opposer au premier des "Poètes de sept ans" l'observe, et elle explique qu'une "fée" parle au petit Victor :
Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ;J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée ;Et ma mère, en secret observant tous mes pas,Pleurait et souriait, disant : - C'est une féeQui lui parle et qu'on ne voit pas !
Le poème qui précède "Guerre", numérotation à l'appui, s'intitule "Fairy", ce qui veut dire "fée" en anglais. L'enfance est centrale dans "Fairy" comme dans "Guerre". La guerre assimilée à une "phrase musicale" a ici un équivalent du poète qui chante des vers guerriers dans son éveil enfant à la vie. Il y a une correspondance entre "Je songe à une Guerre" et "J'ai des rêves de guerre", deux segments de six syllabes chacun avec le pronom "Je", l'équivalence "songe" et "rêves" et le même mot "guerre". Je n'ai pas trouvé le modèle de "C'est aussi simple qu'une phrase musicale", dans un alexandrin d'Hugo, mais "J'ai seul la clef de cette parade sauvage", s'inspire bien d'un alexandrin des débuts d'Hugo, l'alexandrin de Cromwell : "Seuls, nous avons la clef de cette énigme étrange."
Je me demande dans quelle mesure Rimbaud peut songer à s'opposer au modèle hugolien en écrivant "Fairy" et "Guerre" et bien sûr "Génie"... J'ai d'autres idées, mais je ne les formule pas ici.
Pour rappel, à propos du poème "Ophélie", l'influence des Orientales est sous-évaluée. Rimbaud s'inspire bien sûr du poème dont le titre "Ophélie" d'Henri Murger, mais forcément il a conscience des allusions à Murger dans les vers de Banville et il songe aussi aux poèmes de Banville où il est question d'Ophélie, parmi lesquels la pièce "La Voie lactée" où il est aussi pas mal question de Victor Hugo. Et justement, Rimbaud avait une connaissance aussi des Orientales qui transparait dans le fait que dans "Ophélie" Rimbaud s'inspire clairement pour deux passages des deux derniers vers du dernier quintil du poème "Fantômes", dernier quintil qui commence significativement par "La pauvre enfant" :
[...]Ainsi qu'Ophélia par le fleuve entraînée,Elle est morte en cueillant des fleurs !
Une lecture d'ensemble du poème "Fantômes" est à prendre en compte, même si les liens sont ténus et même si pour l'essentiel Hugo décrit le cas singulier d'une femme morte qui aimait trop aller au bal, ce qui contraste avec l'exaltation politique du poème "Ophélie" de Rimbaud. Et comme "Ophélie" est l'un des poèmes de 1870 de Rimbaud caractérisés par la reprise de vers en début et fin en guise de bouclage, il convient aussi de citer la pièce célèbre des Orientales intitulée "Clair de lune", poème en cinq quatrains avec le premier vers qui revient en conclusion : "La lune était sereine et jouait sur les flots." Comparer "Clair de lune" à "Ophélie", personne n'y pense, et pourtant ça a du sens. Mais il ne faut pas chercher les réécritures. Voilà qui donne une idée du caractère non aléatoire de mon rapprochement entre "Guerre" de Rimbaud et "Mon enfance" de Victor Hugo. Je me trompe peut-être, mais il ne faut pas balayer le rapprochement d'un revers de main sous prétexte que les liens sont ténus.
Finissons avec un mot sur "Fête d'hiver". Je vais m'interdire d'apporter certaines précisions. Je remarque que Bardel ne s'aligne pas sur les idées pourtant brillantes et convaincantes de l'article de Claisse, inespérément relayé par Steinmetz à l'époque dans son édition en Garnier-Flammarion du recueil. Je faisais remarquer tout en soutenant la lecture de Claisse qu'il affirmait gratuitement l'ironie et la satire à partir de phrases d'allure neutre. Je pense qu'il faut traiter plus finement l'interprétation du poème et ne pas chercher à plaquer une sorte de garde-fou idéologique interprétatif pour rappeler que Rimbaud ne se compromettra pas avec les riches par exemple. Le titre étant "Fête d'hiver", je me permets de signaler à l'attention cette rencontre que je fais par hasard ce matin. Dans Les Feuilles d'automne, il y a un poème intitulé "Pour les pauvres" qui commence par cet hémistiche : "Dans vos fêtes d'hiver..." Le sujet est un peu différent de la fête publique du poème rimbaldien, mais bien que ténus les rapprochements sont pas inintéressants pour au moins les deux premiers sizains, et surtout on a ici la critique explicite des riches que justement Rimbaud ne pratique pas clairement dans son poème.