mercredi 6 octobre 2021

Il est nouveau, docteur Rimbaud !

Il est nouveau, docteur Rimbaud !

Qu'est-ce qu'on peut entendre par là ? Quand j'étais enfant, comme beaucoup d'autres, je connaissais cette petite phrase : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Je ne comprenais pas ce que ça sous-entendait. J'ignorais la provenance d'une telle citation. Je ne savais même pas qui était le docteur Schweitzer, j'ignorais même qu'il n'était pas qu'un personnage de fiction. Je ne savais rien de rien. C'est même une sorte de connaissance littéraire qui est allée en s'éteignant, car il n'en fut nulle question au collège et au lycée. C'était comme un truc perdu dans mon enfance, un souvenir de mes aînés comme quand on me parlait d'Eddy Merckx que je n'ai pas suivi directement. Puis, un jour, j'ai découvert que cette phrase cabalistique était le titre d'une pièce de théâtre, un drame en deux actes et des Pourrières. Il s'agissait d'un texte d'un écrivain français et catholique Gilbert Cesbron. Cet auteur donnait à d'autres de ses écrits le tour d'une phrase moitié anodine, moitié étonnante : Il est plus tard que tu ne penses, Libérez Barabbas ou C'est Mozart qu'on assassine. Ce dernier titre est toutefois une citation de Terre des hommes de Saint-Exupéry. Gilbert Cesbron est finalement tombé dans l'oubli. Je dois avouer qu'à lire sa pièce Il est minuit, docteur Schweitzer, ce n'est pas vraiment surprenant. C'est une pièce qui a eu son actualité en 1951, et voilà tout. Ceci dit, son titre est resté, et comme les gens l'utilisent, on prétend que ça ne veut rien dire d'autre que le fait d'annoncer minuit aux gens avec une emphase comique. Dans la pièce, cela a un peu plus de profondeur tout de même.
Le héros de la pièce Albert Schweitzer est un personnage réel qui a survécu au drame de Cesbron. Le drame de Cesbron est censé se dérouler au Gabon au commencement de la Première Guerre Mondiale. Schweitzer n'est pas catholique, c'est un protestant qui participe du mouvement de la théologie libérale. Il est Alsacien, ce qui en fait un personnage d'origine française mais administrativement allemand et donc placé sous les drapeaux allemands, avec une double casquette pour la culture. Il se retrouve face à un personnage inspiré de Lyautey et quelques autres, dont un certain Leblanc dont le nom est évidemment signifiant dans le contexte d'hôpital dans les brousses du Gabon. Personnage aujourd'hui controversé à cause si j'ai bien compris de son paternalisme, le véritable Albert Schweitzer est mort en 1965, cinquante après les faits imaginés dans la pièce et quatorze ans après les premières mises en scènes de celle-ci. Toutefois, la première réplique de la pièce est formulée par le personnage de Marie, sur laquelle se projette l'idée chrétienne, mais elle n'est pas le personnage pieux que son nom fait attendre, mais bref, sa première réplique, c'est le titre de la pièce : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Cela contribue à la coloration de deuil immédiate qui s'installe, et quand on sait qu'il y a pour le théâtre classique français une règle d'unité de temps limité à vingt-quatre heures Schweitzer fait entendre une perspective inquiétante pour lui-même quand il dit : "Un mendiant qui meurt demain, son temps est mille fois plus précieux que le mien !"
Or, si le premier acte de la pièce commence à minuit, le second acte de la pièce commence le lendemain à onze heures du soir. On devine que le second acte doit représenter l'écoulement d'une heure de temps. Et Schweitzer est alors condamné à mort et doit l'être par Leblanc qui aura la dernière réplique, laquelle ne sera que la reprise de la phrase initiale de Marie la veille, phrase qu'il n'a pourtant pas entendue : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Et cela sonne alors comme une sentence de mort. Puis, le rideau se ferme.
Voilà, vous mourrez moins incultes, mais bon vous mourrez quand même !...

Que dire de plus ? Je vais reprendre ma série sur les "lettres du voyant", je vais dans la prochaine partie rendre enfin compte dans les détails de la préface de Sully Prudhomme à sa traduction du premier livre de De rerum Natura de Lucrèce.
Pendant ce temps, vous reprendrez bien un peu de cet arrière-goût d'automne...
Il est nouveau, docteur Rimbaud !

mardi 5 octobre 2021

La Rivière de Cassis, mystère géographique

Le poème "La Rivière de Cassis" décrit poétiquement un paysage, mais ce qui est intrigant c'est qu'on ne cerne pas clairement de quel paysage il peut être question.
Il semble admis que le poème décrit le paysage des Ardennes belges et plus précisément de la vallée de la Semois, mais en réalité il ne s'agit que d'une hypothèse de lecture. La Semois est une rivière qui traverse la Belgique pour l'essentiel et qui va se jeter dans la Meuse en France, où l'orthographe du nom varie en Semoy. Parmi les sites touristiques le long de la Semois, nous avons la ville de Bouillon que Rimbaud et Verlaine connaissaient, et où ils se sont rendus ensemble non pas en mai 1872, période de composition de "La Rivière de Cassis", mais en mai 1873. Ayant vécu une partie de mon enfance en Belgique, il se trouve qu'en cinquième primaire, l'équivalent de l'année de CM2 en France, j'ai fait avec les élèves des deux classes de cinquième de mon école un séjour d'une semaine dans cette région. J'ai visité le château de Bouillon, qui est en réalité un château créé après la mort de Godefroy de Bouillon (le vrai château était sur une colline avoisinante), et j'ai pu graver dans mon souvenir l'image touristique classique du Tombeau du Géant à Botassart qui ne fait pas partie des "vaux étranges", mais plutôt des collines singulières dessinées par les méandres sinueux de la Semois.
Pour un lecteur français et aussi quelque peu pour un lecteur belge, la localisation dans la vallée de la Semois concorde plutôt bien avec le poème : une rivière, des forêts de sapins, l'évocation du cassis en tant que plante plutôt du nord, l'idée d'un décor vallonné ("vaux étranges") avec quelques "donjons" disséminés et ce motif des "chevaliers errants" qui fait écho à la figure du croisé Godefroy de Bouillon, héros de la Jérusalem délivrée du Tasse.
Toutefois, quand j'étais enfant, il m'était enseigné qu'il n'y avait pas de corbeaux en Belgique. Je voyais des corneilles dans la Nature, mais, pour voir des corbeaux, il fallait aller en France et avec ma docile naïveté je m'imaginais presque qu'il suffisait de traverser la frontière pour ça. Evidemment, il est toujours loisible d'utiliser le nom "corbeaux" pour les corneilles. Il paraît qu'il y a un programme de réintroduction des corbeaux en Belgique depuis 1970 (donc j'aurais pu en voir en Belgique quand j'étais enfant), et l'idée c'est que les corbeaux ont disparu de Belgique au début du vingtième siècle.
Passons aux sapinaies. Le mot "sapinaie" semble une invention de Rimbaud tant il est rare. Il ne s'agit pas d'une invention de Rimbaud, mais d'un mot familier que "sapinière" a supplanté. Une rapide recherche sur Google révèle l'existence d'une "rue de la Sapinaie" à Nantes et il est question aussi de "sapinaie" dans l'Isère. Nantes et l'Isère, nous sommes loin des Ardennes. Le mot "sapinaie" apparaît aussi sous la plume de l'écrivain ardennais André Dhôtel né à Attigny, mais Dhôtel a publié plusieurs ouvrages sur Rimbaud et s'est inspiré de lui dans ses écrits, voire pour un titre d'ouvrage Vaux étranges.
[Attendez, je m'interromps, j'écoute du Bob Dylan, mais je trouve que dans les années 70 il n'était vraiment pas aussi bon que dans les années 60, je vais mettre un album de sa meilleure époque donc !]
Mais les remises en cause pleuvent en cascade. Il faudrait parler de sapinières et non de sapinaies, mais le nom sapin est lui-même problématique puisqu'il s'agit d'épicéas et partant il ne faudrait pas parler de sapinières, mais de pessières.
Mais il y a encore un autre aspect qui m'intrigue. J'ai appris que le paysage de "forêts de sapins" des Ardennes belges n'était pas naturel et que les épicéas ont été plantés au milieu du XIXe siècle. Les épicéas poussent très vite, mais Rimbaud pouvait avoir conscience d'avoir affaire à un paysage nouveau remanié par l'homme, alors que moi naïvement quand j'avais dix ans les sapins étaient là avant le travail de l'homme dans la région. En plus, le second sizain de "La Rivière de Cassis" parle du passé, du Moyen Âge, ce qui fait que la plupart des lecteurs doivent superposer mentalement les sapins du présent à l'évocation médiévale des donjons. Normalement, au Moyen Âge, nous avions plutôt des hêtres si j'ai bien retenu la leçon. Mais comme l'homme a utilisé les arbres, un territoire de landes s'est créé et au milieu du XIXe siècle ils ont voulu reboiser et ils ont fait le choix de l'épicéa, moins pour des raisons esthétiques que pour des raisons économiques. C'était moins coûteux pour reboiser et l'épicéa était intéressant à exploiter. Rimbaud a écrit son poème en mai 1872, j'ignore jusqu'à quel point il avait conscience de ces bouleversements récents. J'ignore aussi quelle était l'étendue de ces récentes "sapinaies" à son époque.
Le cadre ardennais a l'air de pouvoir être certifié comme paysage décrit par le poème avec un intérêt évident pour le cadre des Ardennes belges, du moins le cadre ardennais de la région de Bouillon. En effet, les épicéas sont plus intéressants à planter à plus de 400 mètres d'altitude, donc du côté des sommets des Ardennes belges. Il n'est pas explicitement question des Ardennes belges dans le poème, et on peut se demander si le département français des Ardennes n'avait pas ses forêts de sapins remplies de corbeaux à proximité de rivières. Pour les "vaux étranges", nous pouvions songer au Vallage, région d'Ernest Raynaud, et donc à la Vallée de la Marne.
En effet, je ne perds pas de vue deux problèmes posés par le poème. Le premier problème, c'est le caractère de témoignage biographique. Le poème est daté de mai 1872, alors que Rimbaud fut de retour à Paris autour du 7 mai. Le poème peut être partiellement antidaté, ou daté du jour où il fut terminé, ou il peut être composé avec un temps de retard par rapport à une expérience récente. En gros, en mars et en avril, Rimbaud a été éloigné de Paris pour permettre à Verlaine de reconstruire son ménage aux yeux du milieu ambiant parisien. Rimbaud n'a pas passé ces deux mois qu'à Charleville, mais pour l'essentiel si. Comme il le fera avec Verlaine l'année suivante à la même période, Rimbaud n'a-t-il pas pris le train jusqu'à la frontière belge pour profiter du cadre ardennais de la ville de Bouillon. Cela implique un passage par Sedan. C'est le seul moyen de justifier une lecture dans un cadre belge du poème "La Rivière de Cassis". Il y a un autre problème important qui se pose, c'est celui de la lecture symbolique du poème. Plusieurs rimbaldiens soupçonnent à bon droit que "La Rivière de Cassis" fait allusion à la guerre franco-prussienne, et les rapprochements lexicaux patents avec le poème "Les Corbeaux" ne laissent guère de place au doute. Il est clair que les "mystères révoltes / Des campagnes d'anciens temps" écornent un peu plus l'image de Napoléon III. Et, en clair, si la guerre franco-prussienne n'a pas lieu en Belgique, difficulté qui se pose sans qu'on en parle à la lecture du poème "La Rivière de Cassis" d'une description de paysage belge avec une allusion à une guerre qui ne concerne que le pays d'à côté, il me semble évident que Sedan est la clef pour résoudre la difficulté d'interprétation de "La Rivière de Cassis". Sedan est dans le département des Ardennes, à la frontière belge, et à vingt kilomètres de Bouillon.
Le seul point divergent, c'est que la Semois ne relie pas du tout Bouillon à Sedan, aucune rivière ne relie les deux villes. Sedan est traversée par la Meuse, mais la Semois fera encore un long trajet en Belgique avant de traverser la frontière française et de daigner enfin se jeter dans la Meuse. Elle aura changé de nom, la Semoy, et donc de caractère et sera plus conciliante. En mai 1873, quand Verlaine et Rimbaud se rencontrent à Bouillon sous les yeux de Delahaye qui va témoigner, ils se moquent de la captivité de Napoléon III, il y a donc une liaison diffuse entre Sedan et Bouillon qui occupaient les esprits de nos deux poètes et qui permet in fine de soutenir la lecture habituelle de "La Rivière de Cassis" comme description d'un paysage touristique belge connu des carolopolitains avec un fond de réprobation pour un univers ancien médiéval dont satiriquement le Second Empire récemment chu fait partie.
Mon lecteur peut se dire que mon article n'a servi à rien. Je ne crois pas, je me représente plus nettement les choses, les conditions de sa création. En soulignant l'importance de Sedan, ce que les commentaires ne font pas d'habitude à ce que je sache, je remotive la compréhension satirique du poème.
Il reste un point important à souligner. La mention du "cassis" n'est certainement pas anodine. On se contente en général d'y voir une image pour dire que la rivière est rouge du sang des morts. Mais cela suppose de privilégier la référence allégorique, et plutôt à la Commune aux morts de Sedan, alors qu'il y a sans doute des enjeux locaux à mieux cerner. Le cassis vient du groseillier noir qui est une plante septentrionale. Une invention récente est la crème de cassis, mais cette invention concerne plutôt Dijon et la Bourgogne, une invention apparue vers 1851. Ceci dit, l'appellation "crème de cassis" ne s'est-elle pas popularisée plus tard encore, à la fin du XIXe siècle ? Par ailleurs, il y a une transition. Il existe différentes sortes de liqueurs nommées ratafia et depuis le dix-huitième siècle la liqueur par excellence était un ratafia à base de cassis, avec un peu de cannelle et girofle. La crème de cassis est une invention qui dérive du succès de ce ratafia à base de cassis. Or, à la fin de "La Rivière de Cassis", il est question d'un paysan "Qui trinque d'un moignon vieux". Il est certain que les commentaires multiplient le repérage de mots qui risquent d'être polysémiques dans le poème. Les "campagnes d'anciens temps", sont-ce d'anciennes batailles ou d'anciens mondes paysans ? Le paysan trinque, parce qu'il souffre ou parce qu'il lève le verre, etc. ? Pour moi, le titre du poème et la fin supposent assez clairement un renvoi à la boisson. Evidemment, comme les corbeaux sont du côté de la rivière de Cassis et sont invités à chasser le paysan, aucun commentaire ne détermine que le paysan boit du ratafia ou de la crème de cassis, mais il n'en reste pas moins qu'on a une confrontation entre l'alcool de la rivière et l'alcoolémie du paysan matois.
Je n'oublie pas non plus le caractère purgatif reconnu du cassis, ce que Benoît de Cornulier a rappelé il y a quelque temps déjà et qui a inspiré certains aspects de la lecture de Bernard Meyer dans son livre Douze poèmes expliqués de Rimbaud. Les purgatifs sont un vrai sujet de conversation de Verlaine et Rimbaud lorsqu'ils se déplacent à Bouillon, au vu des dessins de Verlaine qui ont été récemment déchiffrés et commentés sur le blog de Jacques Bienvenu.
Voilà pour les petites réflexions géographiques inspirées par ce poème.

lundi 4 octobre 2021

"Solde", la dernière lecture de Claisse

 Il existe deux études du poème "Solde" par Bruno Claisse. Je ne vais rendre compte que de celle qui a été reprise dans le livre de Claisse Les Illuminations et l'accession au réel de 2012 aux éditions Classiques Garnier. Ce livre de Claisse réunit plusieurs articles publiés précédemment dans des revues, mais il contient quelques ajouts inédits et l'ensemble des études de poèmes a été organisé afin de développer une thèse de lecture. Or, l'étude du poème "Solde" est la dernière du livre en fin de septième partie, juste avant les trois minces pages de conclusion. Il s'agit aussi du testament de Bruno Claisse dans le champ de la critique rimbaldienne. Il n'écrira plus d'article sur Rimbaud.
L'étude n'est pas des plus longues, elle tient en dix pages, en incluant une transcription du poème lui-même.
L'article de Claisse pose quelques problèmes. Les derniers articles publiés par Claisse sont aussi éprouvants à lire que du Kant, du Leibniz ou du Spinoza. C'est tout simplement atroce à lire. Ce n'était pas le cas de son premier livre ou des articles qu'il a publiés sur "Nocturne vulgaire", "Mouvement", "Villes ('Ce sont des villes')" et "Soir historique". En revanche, son étude sur "Parade" ou cette dernière sur "Solde" me mettent à la torture. Il adopte une tendance similaire à celle de Yann Frémy sur Une saison en enfer qui consistait à plaquer une théorie conceptuelle sur le texte rimbaldien avec des mots clefs, par exemple "énergie". Claisse applique sur le corps du texte rimbaldien des concepts qu'il a sans doute longuement mûris, éprouvés, mais auxquels le lecteur ne comprend rien : "tragique", "anti-tragique", "jubilation", "éthique assassine du poète",... Je comprends en partie ces concepts, parce que Claisse les définit et fait des rapprochements pertinents et indiscutables dans la forme entre des poèmes de Rimbaud, mais je préfère dire que je ne comprends rien car les connexions n'ayant rien de précis au bout d'un moment c'est comme si je ne lisais rien du tout. N'ayant pas confiance en des termes vaguement mis en relation avec le texte de Rimbaud, mon cerveau refuse de les prendre en considération. Je déconseille aux critiques littéraires de persévérer dans cette voie-là. L'écrivain peut pratiquer ce discours hermétique, exemple : Rimbaud, mais la critique littéraire a pour fonction de permettre un accès plus aisé aux œuvres d'écrivain. Nous ne pouvons pas chercher à nous épuiser vainement dans un jeu de poupées russes où la critique littéraire doit fournir la critique littéraire de la critique littéraire de la critique littéraire de la critique littéraire d'une œuvre littéraire. Ou alors elle affiche clairement ses ambitions d'être de la Littérature à part entière en plus d'être de la critique littéraire.
L'étude de Claisse manque de clarté et certaines idées demeurent confuses également. Mais, dans les grandes lignes, Claisse oppose le poète qu'est Rimbaud au monde, en ironisant sur le fait que lui Rimbaud cherche les valeurs les plus hautes tandis que le monde fait mine de pouvoir les mettre en vente. Le poème "Solde" reproche au "monde" de "vendre ce qui est invendable". C'est le titre de  l'article de Claisse : "Solde ou 'ce qu'on ne vendra jamais' ", qui oriente le lecteur vers l'interprétation limpide des enjeux du poème, et Claisse reprend une idée que je lui avais formulée dans nos échanges personnels. Je lui disais que le poème "Solde" était fondé sur des oxymores : "A vendre les Corps sans prix" et "A vendre [...] ce qu'on ne vendra jamais". C'était pour moi la preuve ultime que Rimbaud n'était pas le vendeur du poème.
Claisse s'inscrit aussi dans la filiation du critique Antoine Fongaro qui, le premier, avait souligné que le poème parlait de plusieurs vendeurs et non d'un seul, ce qui suffisait à rendre discutables les lectures qui affirmaient que Rimbaud bradait sa poétique de "voyant". Nakaji a publié un article sur "Solde" qui a tenu compte de la réserve émise par Fongaro au sujet du pluriel "vendeurs", mais loin de considérer que c'était la preuve d'un contresens généralisé de la critique rimbaldienne Nakaji avait réadapté la lecture consensuelle en la nuançant juste ce qu'il est nécessaire en fonction du pluriel "vendeurs".
Le début de l'article de Claisse rappelle ce cadre conflictuel latent dans le domaine des études rimbaldiennes :
   Le pluriel de l'avant-dernière phrase ("Les vendeurs ne sont pas à bout de solde !") conduisit, dès 1991, A. Fongaro à une déclaration radicale : "ce n'est donc pas Rimbaud qui solde". A ce jour, pourtant, aucun commentateur n'a pris en compte ce pluriel troublant : "Les vendeurs"'. [...]

La mention "aucun commentateur" est accompagnée d'une note 2 de bas de page :
Sauf Y. Nakaji qui, sans la transformer, a retouché l'interprétation courante (cf. "L'ambiguïté de Solde", Parade sauvage, Colloque, n°3, 1992, p. 239-247).
Les plus attentifs pourraient faire remarquer que l'article de Nakaji a suivi de près (1992) la remarque de Fongaro ("dès 1991"). Cependant, la "déclaration radicale" de Fongaro est elle flanquée d'une note 1 de bas de page contradictoire qui semble indiquer que Fongaro tenait ce propos depuis plus longtemps :
A. Fongaro, Studi Francesi, 72 (XXIC, 3), sept.-déc. 1980, p. 589.
Une bonne partie des numéros de la revue Studi francesi était disponible à l'université de Toulouse le Mirail, mais je ne saurais m'y rendre pour effectuer une vérification.
Précisons que l'article sur "Solde" que nous étudions réagit aussi à l'article d'Eric Marty : "Rimbaud et l'adieu au politique" publié en 2005 dans les Cahiers de littérature française II. Cet article de Marty a très mauvaise presse parmi les rimbaldiens les plus avisés, et Claisse lui fait un sort dans la dernière note de son étude sur "Solde", la note 1 au bas de la page 268 du livre :
[...] Qui admettra pourtant que, dans Solde, le poétique "discrédite toute possibilité de parole politique" ? Car où trouver un "adieu au politique", quand c'est la parole poétique elle-même qui énonce le politique, en dénonçant l'aliénation collective des soldeurs, qu'il s'agisse des "masses", conduites par leur dévotion à solder ce qui les ferait vivre ou "des conquérants du monde", victimes de leurs illusions scientistes ?
On devine que l'article de Claisse est d'autant plus compliqué à lire qu'il suppose une réflexion dialectique avec un discours adverse non clairement nommé et spécifié dans son texte.
Mais revenons au début de l'article. Je vais reprendre la citation là où je l'avais arrêtée. Après avoir signalé cet aveuglement de la critique rimbaldienne au sujet du pluriel "vendeurs", Claisse poursuit en singeant ironiquement la réflexion prêtée à l'ensemble des lecteurs déterminés à inclure Rimbaud parmi les vendeurs :
[...] Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre, qui d'autre que le poète des Illuminations pourrait avoir endossé le rôle du camelot ? De plus, comment ne pas lire un singulier derrière le pluriel, sans même avoir à se justifier, puisque Rimbaud allait "s'opérer vivant de la poésie" (Mallarmé) ? Ainsi, "la tentation est grande" de faire de Solde "la dernière des Illuminations", puisqu'y "reviennent les principaux motifs du recueil [...]. Pour les mettre en vente. Pour les disperser à tous les vents[citation du Rimbaud de Pierre Brunel, paru en 1998]". Mais cet avis a beau être quasi unanime, il occulte trop la pluralité des "vendeurs" pour emporter l'adhésion.
    Vérifions d'abord que le poète de Solde n'y liquide pas son œuvre. [...]
Nous faisons face ici à un petit problème d'écriture de l'article de Claisse. Dans l'extrait que je viens de citer, nous avons un début qui est au style indirect libre si je puis dire et, du coup, cela crée un problème d'opacité dans l'énonciation. Quand Claisse écrit "Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre", nous avons l'impression d'une vérité actée, mais il s'agit d'un propos tenu par ceux que Claisse est en train de persifler, non de soutenir. Le problème, c'est que ce qui est persiflé clairement c'est seulement le cœur du propos adverse : le poète endosserait le rôle du camelot. Nous n'avons aucun indice dans la formulation adoptée par Claisse pour déterminer si la vérité de la condition est remise en cause ou nonb : "Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre," et dans l'incertitude ce qui va tendre à prévaloir c'est que Claisse admet cela comme une vérité lui aussi. On verra que c'est à peu près le cas, mais il est bon de faire remarquer que la phrase pose un problème d'écriture insidieux, et nous verrons qu'en réalité Claisse n'a tout simplement pensé à se situer clairement par rapport à cette idée pourtant essentielle. Il faut aussi remarquer que certains lecteurs pourront aussi se demander si cette confusion est relative ou absolue. Est-ce que les motifs rimbaldiens se confondent avec le reste du stock ou est-ce qu'ils se confondent en tant qu'ils sont le stock ? La phrase et la logique du discours persifleur de Claisse supposent évidemment que nous comprenions que ce stock est fait des "motifs rimbaldiens", mais on voit tout de même tout le danger qu'il y a à enfermer des affirmations dans un second degré ironique qui frappe d'autres parties de la phrase. Et, finalement, j'ai cité la première phrase de l'alinéa suivant où on repère nettement l'erreur fondamentale de Claisse. Il s'agit uniquement de vérifier si Rimbaud est un vendeur ou non, mais Claisse ne pose pas de questions sur la nature du stock et crée un mouvement d'adhésion insensible à l'idée que ce stock est bien, si pas l'œuvre même de Rimbaud, du moins sa visée première.
Or, la lecture de Claisse telle qu'elle est articulée devrait amener à se poser la question, puisque si le monde vend le stock des motifs rimbaldiens c'est qu'il le connaît et qu'il vient s'agréger à la cohorte de ceux qui se veulent voyants, sauf qu'il en dévoie la pratique. En réalité, Claisse devrait dire clairement que le monde et Rimbaud s'intéressent aux mêmes motifs, et non pas laisser entendre que les motifs sont rimbaldiens. Et malgré cette ambiguïté, il est clair qu'une bonne partie de la lecture de Claisse se lit plus aisément en comprenant que Rimbaud et le monde s'intéressent aux mêmes motifs, mais bien sûr pas pour les mêmes raisons. Et, dans cet espace de compréhension, il n'est pas acceptable de traduire "motifs rimbaldiens" par "poétique du voyant". Mais, malgré tout, l'article de Claisse continue de poser problème. Parfois, Claisse va donner d'un extrait qu'il cite une interprétation où il va forcer la lecture en terme de motif rimbaldien. Le cas le plus évident est celui des "trouvailles" et des "termes non soupçonnés". Claisse nous gratifie d'une précision entre parenthèses qui est tout à fait étonnante : "Les trouvailles (de l'écriture)", ce qui impose un sens restreint au poème "Solde". Il ramène les "trouvailles"  à un fait d'écriture littéraire et cela a des conséquences pour l'interprétation d'ensemble du poème, sauf que, personnellement, je ne vois pas en quoi l'expression : "Les trouvailles et les termes non soupçonnés", parle spécifiquement d'inventions en littérature. Où sont les preuves de cette lecture ? Claisse va également favoriser l'identification aux motifs rimbaldiens avec ses citations à plusieurs reprises de l'expression "l'amour maudit" identifié au péché de Sodome. Mais si les motifs doivent tous être rimbaldiens, c'est à une revue qu'il convient de procéder, ce que Claisse ne fait pas réellement. Il s'enferre dans une argumentation à sens unique où il commente plusieurs extraits favorables à cette idée, et ce faisant il rejoint l'idée que le poème brade les valeurs de la poétique du voyant, sans bien sentir que par moments son commentaire suppose pourtant une autre possibilité. Bien plutôt, Rimbaud remarquerait l'aspiration du monde à des valeurs absolues que lui aussi peut ressentir, mais fatalement il dénoncerait la manière de se les approprier et leur usage. Mais, dans ce que je viens de dire, une nuance s'introduit. Il y a une grande différence entre des valeurs que Rimbaud défend au point d'en faire des motifs personnels et des valeurs que le monde exalte et qu'il pourrait quelque peu ressentir. C'est pour cela que l'idée d'élan mystique est intéressante à l'avant-dernier alinéa : "Elan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, [...]"
Dans l'optique de motifs rimbaldiens, l'élan est comparable aux aspirations qu'avait le poète voyant. Mais le poème criant "A vendre" est à l'unisson de la pensée des "vendeurs". Qui dit : "Elan insensé aux splendeurs invisibles..." ? Le poète, autrement dit Rimbaud, ou les vendeurs ? Sur quoi justifier que cet alinéa exprime la pensée du seul Rimbaud et non celle de tous les vendeurs ? Il est vrai que si on identifie pas clairement cet élan mystique à un courant constitué, genre le catholicisme, il restera une possibilité de tension entre l'élan comme le voient les vendeurs et l'élan envisagé différemment par Rimbaud. Bienvenu a souligné que l'expression "splendeurs invisibles" est un oxymore, une alliance de mots opposés. Le sens du mot "splendide" s'est affaibli de nos jours, mais moins celui du mot "splendeurs", et à l'époque de Rimbaud, d'autant plus sous sa plume d'auteur, les mots "splendide" et "splendeurs" sont associés à l'éclat lumineux. Cette alliance de mots ne vient donc pas spontanément sous la plume et Victor Hugo en a donné une rare illustration avant Rimbaud dans Les Misérables qui suppose la référence à la religion chrétienne, purement et simplement. Une telle allusion précise au catholicisme dans "Solde" suffirait à exclure Rimbaud du groupe des vendeurs : le poème ne pourrait plus qu'être une imitation ironique de l'ennemi. Mais je ne veux pas aussi rapidement sauter à une telle conclusion, il s'en faut de beaucoup que le poème parle clairement de l'élan catholique dans l'avant-dernier alinéa.
Dans sa lecture, Claisse, qui, nous le savons, exclut que Rimbaud puisse s'inclure parmi les vendeurs, s'accorde malgré tout sur l'idée qu'il s'agirait d'un inventaire de motifs rimbaldiens en tant que tels. Il ne saurait donc envisager qu'il est question d'un élan mystique catholique dans l'avant-dernier alinéa et cette idée ne s'est en aucun cas présentée à son esprit. Pris dans sa théorie de la "jubilation" (ou "gaîté" puisqu'il cite le poème pour mieux donner l'impression qu'il voit juste par la synonymie de certains termes), Claisse développe un discours difficilement compréhensible, mais qui parle d'un élan sur le modèle de ce que Rimbaud a exprimé dans ses lettres du 13 et du 15 mai 1871 :
   Appliqués à "Elan" par les possessifs "ses"/"sa", deux groupes nominaux ("- et ses secrets [...]" / "- et sa gaîté [...]") redoublent la célébration d'une éthique et d'une poétique de la gaîté, toujours associée, dans Les Illuminations, à la connaissance du tragique (cf., dans Ville, l'humour de l'alliance "joli Crime") ; aussi une telle gaîté est-elle "effrayante pour la foule", puisqu'elle accompagne, en toute connaissance de cause, la pensée du tragique, dont "la foule" veut au contraire se protéger par ses croyances. En outre, les "secrets" de la vie, que découvre "l'élan" poétique, plongent les postures immoralistes (cf. "chaque vice") dans une folle inquiétude ("et ses secrets affolants"). [...]
J'ai du mal à trouver pertinente l'allusion au "joli Crime" de "Ville". L'extrait cité progresse par des affirmations que l'argumentation n'étaie pas : deux groupes nominaux redoublent la célébration, la gaîté serait toujours associée à la connaissance du tragique (et que veut dire "associer", qu'est-ce qu'associer ?), la gaîté est effrayante puisque j'ai une théorie sur le tragique, etc. Que Claisse ait raison ou tort, son discours est illisible. Mais l'élan est précisé en tant que "poétique". Nous observons également que le poète s'oppose aux masses et aux foules, puisque son élan fait peur. Le problème, c'est que Claisse oublie que son article a annoncé fièrement qu'il allait tenir compte du pluriel "vendeurs", alors que, même s'il est quelque peu obscur, le paragraphe qui précède ne parle que des idées du poète face aux foules (selon la théorie propre à Claisse, mais peu importe), et même pas du conflit entre Rimbaud et les vendeurs. Les "vendeurs" sont le monde, les "foules" sont le monde, ces vérités de La Palice il faut s'en méfier, car elles amènent à oublier que nous avons une triangulation : "poète", "foules" et "vendeurs".
Plus haut sur la même page 267, un autre extrait montre que Claisse analyse l'élan à l'aune exclusive de la poétique du "voyant" :
[...] Car, de même que le tragique existentiel (ce chevalet de tortures) constitue la source providentielle du génie humain, de même le fait de tenir l'existence pour irrémédiablement tragique[ ] permet au travail poétique d'entrevoir l'invisible et de penser l'impensable : qu'en effet l' "Elan" créateur soit "insensé", les "splendeurs invisibles" et les "délices insensibles", n'empêche cet "élan", ces "splendeurs" et ces "délices", tout inconcevables qu'ils soient, d'être non illusoires. [...]
Claisse ne songe même pas à faire remarquer que "insensé" permet si pas d'exclure, du moins de fragiliser l'idée qu'il soit question de la religion chrétienne. Toutefois, j'ai cité le discours de Victor Hugo au congrès de la paix en 1849, où on voit l'usage rhétorique conciliateur qui est fait des images de la foi chrétienne, et Claisse identifiant nettement dans ce poème une attaque contre les duperies émerveillées du discours scientiste il faut tout de même considérer qu'il ne dit pas un mot d'une autre possibilité de lecture selon laquelle cet "élan" mystique serait celui du discours scientiste vantant l'en avant du progrès. Et il s'agit pourtant d'un point qui touche au problème de dissociation du poète et des vendeurs que Claisse a mis au frontispice de son analyse du poème.
D'autres passages du commentaire fourni par Claisse témoignent du problème de confusion qui se maintient. Peut-on sans prendre un peu de recul dire que Rimbaud parle des "amateurs supérieurs" comme de "travailleurs" proches du "Suprême Savant" que voulait être Rimbaud selon sa lettre à Demeny du 15 mai 1871 ? L'expression "la mort atroce pour les fidèles et les amants" est commentée de la sorte par Claisse, page 264 de son livre :
[...] en fait, ce qui est ici bradé, c'est moins la mort que son atroce douleur. Or, qui liquide l'atrocité, sinon l'esprit religieux, par sa "mort qui console". Ce qui revient à solder la fidélité héroïque des "amants" et des "fidèles" pour qui c'est la certitude d'une tragique annihilation qui donne son infinie valeur au temps de l'amour.
Je me trompe où Claisse prend le texte à rebrousse-poil. Selon Claisse, ce n'est pas la mort qui est mise en vente, mais l'atrocité de la mort. Selon Claisse toujours, cette atrocité étant bradée, il faut comprendre qu'elle est liquidée. Mais, les calembours sur "solder", "brader" et "liquider" dévient du sens premier du texte de Rimbaud. Même si la vente est au rabais, il s'agit de vendre et une mort et un sentiment d'atrocité de toute façon, il ne s'agit donc pas de les annihiler, mais bien de les vendre, donc il est impliqué que les acheteurs s'en exaltent. Plus on vend des morts atroces, plus il y a de morts et d'atrocités. Je n'ai peut-être pas bien compris l'explication de Claisse dans la citation précédente, mais j'y lis un contresens grossier avec le texte de Rimbaud. Dans "Solde", il est question de vendre à ceux que cela exalte une "mort atroce", parce qu'ils y voient la voie pour exalter leur fidélité et leur amour. Je reviendrai plus loin sur cet aspect de ma réflexion par rapport au texte de Rimbaud, mais pour l'instant je crois avoir bien pointé du doigt les limites de l'article de Claisse : il a compris que Rimbaud ne s'inclut pas en tant que vendeur, mais se moque d'eux en les parodiant avec une ironie grinçante. En revanche, Claisse n'en tire pas une conséquence logique, c'est que ce qui est mis en vente ce n'est pas les produits littéraires de Rimbaud lui-même. Nous suivons dès lors un raisonnement compliqué selon lequel le monde vend ce qui importe pour Rimbaud, mais ce qui importe non seulement pour Rimbaud mais carrément ce qui est l'apport même de Rimbaud en tant que poète ("les trouvailles (de l'écriture)", l'élan poétique créateur, etc.). Parfois, le commentaire de Claisse est plus juste qui identifie les choses vendues à des valeurs essentielles que Rimbaud reconnaît mais en s'indignant d'une telle mise en vente. Cependant, il en revient à plusieurs reprises à l'idée que le monde met en vente les idées qui sont chères à Rimbaud, ce qui amène à des interprétations forcées de certains passages qui, à la lecture immédiate, ne s'impose pas du tout comme des motifs rimbaldiens, l'exemple parfait étant ce syntagme : "la mort atroce pour les fidèles et les amants".
Pourtant, ce que dit Claisse arrive à rester pertinent et les rapprochements avec d'autres poèmes de Rimbaud sont souvent imparables. Comment cela se fait-il ? Il s'agi des rencontres inévitables, dans la mesure où la poétique du "voyant" s'intéresse aux valeurs essentielles. Il est donc évident qu'on peut établir un contraste entre la manière d'envisager les choses de Rimbaud développées dans d'autres poèmes et la manière des vendeurs décrite dans ce poème. Cependant, le travers de l'étude de Claisse, c'est qu'il annexe la pensée des vendeurs à celle de Rimbaud, alors que la satire suppose au contraire de se déporter pour aller reconnaître l'idéologie du discours adverse, discours que Claisse décante quelque peu quand il nomme le "scientisme" dans une dernière note de bas de page. Claisse fait du texte un duel philosophique, alors qu'il s'agit d'un poème satirique. Et dans la démarche satirique, cela va au-delà de l'idée de montrer que l'autre a tort et qu'on a raison, il y a pour objectif de dénoncer des manipulations, des duperies, des intentions cachées. Et tout cela n'apparaît pas dans la lecture de Claisse.
Le poème contient deux piques contre des groupes sociaux. Quant au mot "race", je l'interprète dans le cas de "Mouvement" et de "Solde", plutôt à l'ancienne : "race slave", "race italienne", "race noble", etc. Mais peu importe. Le début du poème met mal à l'aise comme on sait à cause d'une lecture qui peut être réinvestie de manière anachronique, mais il faut considérer que le début de poème correspond bien à une pique. La seconde pique est plus discrète, elle vise la pensée économique anglo-saxonne avec le couple "sport" et "comfort". Rimbaud dénonce la victoire du mercantilisme à l'anglo-saxonne. Tout être humain a droit au bonheur, et selon la théorie de la main invisible d'Adam Smith il faut laisse faire le marché car les égoïsmes vont naturellement converger vers la meilleure expression de l'intérêt de tous. Il faut d'ailleurs préciser que cette victoire de la pensée anglo-saxonne est plus complète que jamais en 2021 et que cela ravage les pays de langue anglaise, mais aussi la France, l'Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne, les pays scandinaves et peut-être même l'Italie. Cette victoire est favorisée par les produits auxquels nous avons accès et qui nous offrent un confort de vie grâce aux énergies fossiles et aux machines jamais apprécié auparavant dans l'histoire de l'humanité, mais ce confort nous le volons aux générations futures et il ne sera pas éternel, et surtout nous avons fabriqué les sociétés que Rimbaud déteste et dit détester dans "Solde" ou Une saison en enfer. Rimbaud dénonce une vision du monde qui ne relève que des vues limitées de l'utilitarisme anglo-saxon. Certes, avec la Révolution française, il faut comprendre que le spirituel n'est plus à l'ordre du jour et Rimbaud rejette la religion chrétienne, rejette Dieu, mais la poésie de Rimbaud, avec "Credo in unam", "Voyelles", "Génie" et tant d'autres perles, elle nous demande quand même de ne pas voir la vie comme l'accumulation comptable de plaisirs dans l'évitement de la mort. Rimbaud garde avec lui d'un souffle qui nous grandit et qui nous fait autre chose que des consommateurs qui calculent l'étirement plaisant de la vie que le hasard physique leur a accordé. Mais, "Solde" ne parle pas que de ce problème. Il parle aussi de la duperie des ventes, puisque les "vendeurs" spéculent sur la crédulité qu'ils prêtent aux masses. Il faut bien percevoir le caractère inique de la vente d'une mort atroce à laquelle les vendeurs ne croient pas, mais les acheteurs si ! Personnellement, je vois s'agiter cette dimension satirique-là dans le poème, et cela n'apparaît pas du tout dans la lecture opérée par Claisse, même s'il y a des points de rencontre.
Le poème "Solde" ne parle pas que de vente au rabais, il ironise sur ce qui est solvable ou ce qui ne l'est pas. Il ironise sur l'offre et la demande auprès des "masses". Le poème gagnerait à être étudié dans la réalité cynique de son procédé économique. Rimbaud ne dit pas simplement que la vente est absurde, il la dénonce comme un vol et une manipulation. Et, en même temps, il rappelle que notre vie vaut mieux que cette perspective mercantile. L'expression "l'anarchie pour les masses" est intéressante. Le mouvement anarchique avec les attentats vient un peu plus tard, mais le mot d'anarchisme a déjà une fortune et une évolution depuis Proudhon, et je suis convaincu que Rimbaud est plus proche d'une pensée anarchiste que d'une pensée marxiste, mais dans tous les cas il est question d'associer le mot "anarchie" au mot "masses". Or, les masses dénoncent ceux qui les dirigent, et ici ce qui apparaît c'est un groupe tiers qui va les duper autrement, en ne se faisant pas passer pour leurs nouveaux monarques ou oligarques, mais pour ceux qui vont leur faire croire qu'ils vivent dans l'anarchie en la leur vendant. Moi, c'est comme ça que je comprends ce passage quand je lis spontanément le poème. Les masses auront ainsi un sentiment d'égalité partagée par tous. On va leur vendre ce qu'ils veulent ou l'apparence de ce qu'ils veulent, mais dans le but de s'enrichir. On va leur vendre la démocratie, puisqu'ils la réclament, puisqu'ils y croient. Mais on va faire les choses de façon à s'enrichir, nous, qui ne sommes ni acheteurs ni consommateurs de telles choses : "anarchie" ou "mort atroce".

vendredi 1 octobre 2021

"Solde", poème politique : la preuve par le "Mouvement" !

Dans l'article précédent, j'ai déclaré mon étonnement de voir que sur son site Arthur Rimbaud Alain Bardel recommande la lecture socio-politique de "Mouvement" faite par Bruno Claisse et soutienne comme une évidence que "Solde" fasse un "inventaire de la poétique du voyant".
Ce rapprochement, je l'ai bien sûr fait à dessein. Et j'en profite aussi pour signaler que j'ai lu l'article sur le poème "Solde" du Dictionnaire Rimbaud dirigé par Vaillant, Frémy et Cavallaro. Cet article a été rédigé par Yoshikazu Nakaji, lequel fait partie des auteurs d'un des articles sur "Solde" les plus souvent cités. Je ne me rappelle plus si Nakaji dans son article de 1991-1992 se positionnait par rapport à la remarque de Fongaro sur le pluriel "les vendeurs", il me semble que oui, mais il demeurait dans une lecture distincte. En tout cas, dans sa notice de 2021, Nakaji est clairement du côté des lecteurs qui voient dans le poème un retour critique sur la poétique du voyant. Et il parle tout comme Bardel, et accessoirement Bienvenu, de l'idée d'un inventaire de la poétique du voyant. Il faudrait faire un historique de l'emploi de ce mot "inventaire" au sujet du poème "Solde". Bienvenu ne se situe pas par rapport à cette lecture du texte, même s'il ne la récuse pas, mais Bardel et Nakaji la considèrent comme allant de soi. Et ce qui me frappe, c'est que Bardel cite les études de Fongaro, Claisse et Murphy dans ce mode d'approche du texte, ce qui ne correspond pas du tout au souvenir que j'ai des différents articles de ces trois critiques rimbaldiens. Je ne les ai pas encore relus, mais je vais prouver que "Solde" parle de politique et non de la poétique du voyant par un autre biais.

Pour commencer, il faut citer des liens pour que mon lecteur constate par lui-même le clivage entre les deux poèmes "Mouvement" et "Solde" que Bardel a effectué.


Bardel n'est jamais très fiable quant à la transcription. J'ai déjà signalé plusieurs de ses erreurs, et ses erreurs lui sont personnelles. Il faut comprendre que Bardel prend le manuscrit et fait sa transcription à son sentiment, au lieu de partir des mises au point des éditions de Guyaux ou d'autres personnes. IL ne prend même pas en compte les transcriptions d'extraits par les critiques ou du texte entier dans l'ouvrage de Bruno Claisse. Ainsi, en cliquant sur le lien précédent, vous pouvez apprécier que le fac-similé entoure de virgules la mention "unique". Rimbaud a écrit : "l'occasion, unique, de dégager nos sens !" Bardel écrit tout uniment : "l'occasion unique de dégager nos sens !"
Je cite évidemment l'amorce de la notice :
   Chacun s'accorde à déceler dans Solde un inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne, mais les commentateurs se divisent dès qu'il s'agit de préciser les intentions de Rimbaud.
Je pense que Bardel a mal lu les articles de Fongaro, Claisse et Murphy, car il ne faut pas confondre "un inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne" avec un inventaire de points sensibles sur le devenir de la société qui mettent en conflit ce que font ou veulent les gouvernants, les intellectuels influents, et ce que Rimbaud vise par la pratique poétique du "voyant". La poétique du voyant prend en charge l'humanité, s'intéresse à son devenir, à ses valeurs, à ses actes, à ses choix. C'est ce qui explique l'illusion trompeuse de poèmes "Solde" et "Mouvement" qui parleraient de l'expérience poétique personnelle de Rimbaud, alors que certains mots nous mènent clairement à une représentation politique satirique.


On peut penser que le commentaire est quelque peu contradictoire avec la notice du lien précédent :

"Ce camelot n'est d'ailleurs qu'un parmi d'autres, [...]" Mais à la fin de la sous-partie intitulée "De quelles marchandises s'agit-il ?" on comprend qu'il n'en est rien, puisque Bardel écrit : "On a discerné avec raison dans la harangue des vendeurs de Solde un inventaire des thèmes favoris de Rimbaud."

L'article se poursuit, mais il faut bien voir que, dans le reste de l'article, le commentaire glisse plus facilement sur le versant de la lecture socio-politique satirique du poème. Il faut donc être très attentif à ses petites phrases qui révèlent la distorsion, car on peut citer des parties du commentaire de Bardel sans adhérer à l'idée qu'il s'agit d'un "inventaire des thèmes favoris de Rimbaud". La différence capitale, il ne s'agit pas de ses thèmes favoris, mais de sujets importants en société, en politique, et le poète satirique de ce discours ambiant ne parle pas de "ses thèmes favoris", mais il parle de ce qu'il considère comme des sujets d'une brûlante importance, comme des sujets qu'il préoccupe. La distance est en réalité considérable entre les deux lectures, même si, dans le commentaire phrase par phrase, il va y avoir inévitablement des ressemblances de points de vue.


Je cite le début de cette notice :
Dans "Mouvement", Rimbaud résume par une allégorie son rapport critique à la "modernité".
Ce que dit Bardel n'est pas faux, mais c'est elliptique. On peut se demander s'il est question de la "modernité" du voyant ou de la "modernité" définie dans la société ambiante. Toutefois, Bardel parle rapidement dans le même alinéa d'une "ironie" qui sape la "présentation épique". Nous sommes donc bien calés dans une lecture socio-politique d'un poème à visée satirique.


La section bibliographique est établie dans un ordre chronologique et les articles de Claisse dominent l'ensemble. Il s'agit en fait du même article remanié, il est en antépénultième position et en position conclusive.
Les noms cités au cours du commentaire sont en gras, il est clair que l'article est écrit en fonction de l'étude de Claisse pour l'essentiel.

Maintenant, passons à la comparaison des deux poèmes.
C'est un fait connu depuis des décennies, il existe un lien sémantique étroit entre "Solde" et "Mouvement".

L'alinéa suivant de "Solde" offre un condensé de termes employés spécifiquement dans "Mouvement" :
   A vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement, et l'avenir qu'ils font !
Les mots "bruit" et "avenir" suffiraient à deux rapprochements avec les poèmes "Départ" et "Génie", ce qui suffirait déjà à réjouir Monsieur Jourdain. Mais le rapprochement le plus net et qui est bien connu des rimbaldiens, c'est celui des trois mots "sports", "comforts" et "mouvement" avec le célèbre poème en vers libres dont le titre lui-même contient l'un des trois mots : "Mouvement", et pour les deux autres mots, ils apparaissent au vers 11 de "Mouvement" dans un contexte de migration, de conquête du monde euphémisée en voyage (nous maintenons les orthographes manuscrites "comfort" et "enmènent").

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils enmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
[...]

Rimbaud joue visiblement sur l'étymologie en rapprochant "conquérants" et "Cherchant" (je rappelle que "quérir" survit en langage soutenu et signifie "chercher" à l'origine). Rimbaud superpose l'idée de "conquérants" et de "voyageurs". Une ironie essentielle au poème qui n'a pas été commentée par Claisse, c'est que la première séquence de huit vers nomme des "voyageurs" dans un cadre d'épreuves, tandis que la deuxième séquence les renomme "conquérants du monde", mais en leur attribuant l'action de "voyager" : "les conquérants du monde voyagent", construction ironique qui passe visiblement au-dessus de la pensée de tous les lecteurs. Rimbaud joue évidemment avec ironie sur l'idée de quête ou de recherche quand il compose le vers : "Cherchant la fortune chimique personnelle ;" nous avons une allusion ironique à la science alchimique et on appréciera la tension d'un vers à l'autre entre "conquérants du monde" et "fortune... personnelle". La satire bat son plein. La séquence "or" lisible rétroactivement dans "fortune" où sa mise en relief fait sens avec l'emploi ironique du mot "fortune" (glissement de destin à richesse) unit en rime les mots "sport" et "comfort". Les deux mots ont une résonance anglo-saxonne qu'accentue l'orthographe "comfort". Rimbaud avait-il conscience que les deux mots d'anglais venaient du français médiéval "desport" et "comfort" ? Peu importe. Il joue sur ce qu'il se passe à son époque. Ces deux mots se retrouvent au pluriel dans "Solde" et on appréciera qu'ils viennent après le couple "habitations" et "migrations", ce qui invite à rapprocher "comforts" de "habitations" et "sports" de "migrations". Il y a à l'évidence toute une matière comique à tirer de tels rapprochements. Nous relevons enfin dans les cinq vers de "Mouvement" que nous avons cités et qui forment un tout, une seule grande phrase à cause des points-virgules, une rime en "-asses" immédiate" au début du vers 13, rime agressive qui laisse deviner le persiflage satirique : "Des races, des classes" et nous avons l'ajout provocateur "et des bêtes".
Je n'ai cité que la partie bien connue du rapprochement qu'il est coutume de faire entre "Mouvement" et "Solde", mais cette rime en "-aces"/"-asses" m'invite à revenir sur le poème "Solde" et à étoffer ma citation. Nous allons passer à un groupe de quatre alinéas successifs :
   A vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !
  A vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !
    A vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font !
   A vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,
    [...]
Les mots "sport" et "comfort" sont repris au pluriel dans "Mouvement". Pour le mot "race", c'est l'inverse, nous passons du pluriel de "Mouvement" au singulier de "Solde" : "les Corps sans prix, hors de toute race". Mais on appréciera également le similaire mode d'expansion entre les deux poèmes : "l'éducation / Des races, des classes et des bêtes" contre "les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance !" On notera aussi que dans un cas il est question de ce que les voyageurs-conquérants "enmènent" avec eux et dans l'autre cas il s'agit d'une mise en vente de ce qui n'appartient à aucun cadre, avec l'alliance de mots satirique "A vendre les Corps sans prix". Mais ce n'est pas tout. Nous pouvons cerner dans l'expression : "A vendre l'anarchie pour les masses", un emploi péjoratif du nom "masses". Nous observons précisément une sorte de quasi rime entre les débuts des deux alinéas successifs : "A vendre les Corps sans prix, hors de toute race," et "A vendre l'anarchie pour les masses" (quasi rime, parce que je ne vais pas entrer dans des considérations compliquées au sujet du "s" de pluriel à "masses" et non à "race"). Le rapprochement par l'écho de ces termes est quelque peu comparable à la suite du vers 13 de "Mouvement" : "Des races, des classes et des bêtes". La mention "des bêtes" symétrique sarcastique de "races" dans "Mouvement" a ici une sorte d'écho provocateur différent dans la tension entre "les Corps sans prix, hors de toute race" et "l'anarchie pour les masses".
Après, vous pouvez ne pas être d'accord avec cette dernière proposition de trouver du sens à une rime latente entre "race" et "masses" dans le poème "Solde". J'ose croire que vous admettez tout ce qui précède, et surtout j'ose croire que vous ne trouvez pas évident d'assimiler à un inventaire des thèmes favoris de Rimbaud ou à un inventaire de la poétique du voyant les mentions suivantes : "la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs" ou "la mort atroce pour les fidèles et les amants !" Personnellement, je ne trouve pas ça évident. "Moi, Rimbaud, Arthur de mon prénom, amateur supérieur...." Je ne le sens pas. "Fidèle amant, mourons ensemble comme en un 'colloque sentimental' " Je ne le sens pas non plus. Je n'ai pas l'impression que le poème dise de telles choses. J'ai du mal à situer Rimbaud en phase avec ces deux formulations.
Mais poursuivons encore. J'ai cité un dernier alinéa. J'ai plus précisément cité quatre alinéas consécutifs qui sont sous le signe de l'anaphore "A vendre". Le poème est composé de huit alinéas, mais le deuxième et l'avant-dernier ne sont pas introduits par l'anaphore "A vendre".
Le dernier alinéa que j'ai cité, le sixième du poème, contient des mentions qu'il est intéressant encore une fois de rapprocher de plusieurs expressions précises du poème "Mouvement". Le couple "applications de calcul" et "sauts d'harmonie inouïs" retient tout particulièrement mon attention.
Pour "applications de calcul", cela entre en résonance avec "terribles soirs d'étude", "comptes agités" et "stock d'études". Je ne cite que les résonances sémantiques immédiates, je pourrais me lancer dans une explication où "les applications de calcul" ont à voir avec la technologique dont "Mouvement" fait parade : "mouvement de lacet", "étambot", "célérité de la rampe", "lumières inouïes", "nouveauté chimique", etc.
Pour les "sauts d'harmonie inouïs", ils entrent en résonance avec plus d'expressions encore : "lumières inouïes", "nouveauté chimique", "lumière diluvienne", "s'éclairant sans fin", "chassés dans l'extase harmonique / Et l'héroïsme de la découverte". J'ajoute à cette série le cas de l'expression : "Aux accidents atmosphériques les plus surprenants", car si on pourrait ne pas l'envisager spontanément comme pertinente au plan du relevé, il n'en reste pas moins qu'il y a une légère symétrie de construction grammaticale et sémantique : "sauts" et "accidents" / "d'harmonie" et "atmosphériques" / "inouïs" et "les plus surprenants".
Le mot "trouvailles" est exploitable également (et parfois les expressions font également écho à "termes non soupçonnés") : "lumières inouïes", "nouveauté chimique", "conquérants" "Cherchant", "terribles soirs d'étude", "comptes agités", "s'éclairant sans fin", "stock d'études", "l'héroïsme de la découvert", "accidents atmosphériques les plus surprenants".
L'expression "lumières inouïes" se retrouve dans les trois groupes de rapprochements.
Il devient désormais très clair que "Mouvement" et "Solde" sont deux poèmes satiriques voisins, et non des exposés critiques de la poétique du voyant maltraitée par les dispositions mercantiles du monde ambiant.
Bardel développant une lecture socio-politique de "Mouvement" en s'appuyant sur les articles de Bruno Claisse, il faut rappeler que le poème "Mouvement" n'a pas intéressé uniquement la critique rimbaldienne pour la question du vers libre. Il me semble qu'il existe un article très ancien, de 1969 peut-être, d'un critique Michel Charolles, qui traitait de la polysémie du poème et de la difficulté d'en établir le sens, et il le faisait dans des termes que les critiques ultérieurs ont récusé, peut-être Michel Murat inclus dans la bibliographie du commentaire de Bardel et en tout cas Bruno Claisse. Et il faut rappeler qu'avant que ne s'impose la lecture de Claisse, la lecture de "Mouvement" était disputée entre diverses tendances thématiques. Certains se disaient que le titre absolu "Mouvement" parlait de la poésie, que le poème était truffé de renvois lexicaux à la poétique du voyant comme on pouvait le mesurer en se reportant aux lettres du voyant : "lumières inouïes", "nouveauté chimique", "étude(s)", etc. Ce poème servait aussi à développer des interprétations selon les convictions floues que nous pouvions avoir au sujet de l'inconnu recherché par le poète Arthur Rimbaud. Il me semble qu'en admettant la lecture socio-politique de "Mouvement" Bardel ne casse pas le rapprochement entre "Solde" et "Mouvement", mais rend bien plutôt impossible à tenir la lecture de "Solde" qui voudrait qu'il soit question d'une mise en vente de la poétique rimbaldienne, que ce soit par colère provocatrice, autodérision ou satire du mauvais emploi de la cause poétique par la société. "Solde" est un poème satirique qui vise le discours politique d'une époque, et certes on peut comprendre la satire en articulant les références aux aspirations rimbaldienne à travers sa poétique, mais il n'en reste pas moins que "Solde" est un étalage d'idées d'un discours extérieur au poète Arthur Rimbaud. Et la lecture du poème n'a d'intérêt qu'en ce sens-là, sinon nous sommes soit dans le contresens, soit dans une idée impossible à fixer de la poétique rimbaldienne, ce qui n'a aucun intérêt. C'est un poème satirique, point !
J'ai cité le discours célèbre de Victor Hugo au Congrès de la paix en 1849, et j'ai signalé à l'attention sa reprise anaphorique : "Un jour viendra..." J'en profite pour rappeler que l'anaphore "A vendre..." est d'autant plus un procédé rhétorique satirique sensible que Victor Hugo utilise cette anaphore verbale mais sur le mode impératif dans un poème des Châtiments. "Solde" imite donc une rhétorique hugolienne pour faire la satire d'un progressisme universaliste trompeur dont Hugo a été longtemps le pourvoyeur et dont il ne s'est pas départi complètement, mais le fait que l'anaphore de Rimbaud soit proche lexicalement d'une anaphore sarcastique déployée par le même Hugo dans Châtiments renforce d'ailleurs la qualité de la réponse qui est faite à cet ancien discours hugolien. Et tout cela importe aussi à l'idée de compétition de poète voyant entre un Hugo "cabochard" très compromis par une rhétorique efficace mais trompeuse et un Rimbaud qui conteste les idées, mais se sert de la forme pour revenir sur les dangers de la forme qui a fait illusion. Je m'exprime mal, mais j'espère que vous voyez l'idée. Face aux ressources d'émerveillement rhétorique hugolienne pour desservir une vision du monde que Rimbaud récuse, notre poète voyant retourne la même rhétorique sur un mode satirique, s'attachant à produire une qualité d'éloquence aussi forte que celle d'un adversaire favorisé par la contribution hugolienne. Pour moi, c'est plutôt cela la poétique du voyant dans ce poème. Hugo n'en est pas la seule cible, bien évidemment, mais au plan de la forme, c'est ça qui se joue d'essentiel et cela montre que loin d'être un poème qui rejette la poétique du "voyant" "Solde" est une pièce constitutive du combat du "voyant" qui ne veut pas être "cabochard" ou compromis comme l'a été Hugo. Et à cette aune, les lectures de Nakaji et Bardel sont dans le domaine du contresens par rapport à ce qu'a voulu dire Rimbaud.
J'aurais d'autres développements à fournir sur "Mouvement", mais je vais m'arrêter là pour cette fois.