dimanche 16 août 2026

Voyelles et Armand Silvestre, ne restons pas les Lèvres closes

A propos du sonnet "Voyelles", la première démarche, c'est d'inspecter la tradition poétique à laquelle le sonnet pourrait se rattacher. Le sujet du poème ne semble correspondre à rien de connu. Cette désespérante rareté peut devenir une force si on trouve les pépites qui s'en rapprochent le plus.
On ramène un peu vite le sonnet à une variante radicalisée des "Correspondances" de Baudelaire, sachant que le sonnet de Baudelaire lui-même s'inspire d'Hugo, de Lamartine, de Chateaubriand et bien sûr de la littérature allemande à l'origine de cette mode littéraire, E. T. A Hoffmann notamment.
Mais le sujet du poème, c'est les voyelles, et donc on pourrait dire la langue, le langage, l'alphabet, mais une langue, un langage et un alphabet symboliques puisque cela ne relève pas d'une confrontation au potentiel humain, mais d'une explication de l'univers même. Il y a un modèle biblique connu, le verbe divin johannique et bien sûr j'ai nettement insisté en 2003 sur l'importance des métaphores hugoliennes du livre, de l'alphabet, des lettres d'or, etc., dans le recueil Les Contemplations. Le poète perce les secrets de l'univers parce qu'il sait lire le livre de la Nature. Il ne s'agit pas de penser que Rimbaud ni Hugo y croient, il s'agit simplement d'identifier le jeu littéraire. J'ajoute que le recueil Les Contemplations parle d'une vie confrontée à l'expérience du deuil. Justement, dans le dernier tercet de "Voyelles", Rimbaud a repris l'image du poème final de la première série de La Légende des siècles, celle du "clairon suprême" retourné en "Suprême Clairon", comme l'a montré jadis Barrère dans un ensemble article et livres que les rimbaldiens rechignent à mentionner dans leurs notes bibliographiques au poème. Ce "clairon suprême" dans le poème "La Trompette du Jugement" suppose là encore une relation à la mort. Il se trouve que dans "Paris se repeuple", Rimbaud a associé les mêmes mots : "strideurs", "clairon" et "suprême". Au-delà du cheminement du mot rare "strideurs" via Buffon et O'Neddy, lequel écrivait l'hémistiche "La strideur des clairons" dans une scène de mort au combat, il est clair que Rimbaud pense les "strideurs" du "clairon" comme l'expression de la suprême poésie du martyre de Paris en tant qu'entité communarde collective. Il l'a écrit explicitement dans "Paris se repeuple", poème où il parle de "cité belle" comme il parle de "lèvres belles" dans "Voyelles", poème où il parle de la danse de Paris dans les colères comme il est question du rire dans la colère des entités féminines de "Voyelles". Dans la mesure où d'autres rapprochements contraignants peuvent être établis entre "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie", il est difficile de ne pas voir que le sens donné à ces mots dans "Paris se repeuple" ne peut pas avoir été absent à l'esprit de Rimbaud quand il composait "Voyelles". Et le martyre de "Paris se repeuple" parle de morts et d'une renaissance avec un souffle de renouveau.
On pourrait se dire que le danger est de passer du coq à l'âne en considérant maintenant la présence du mot "latents" dans le recueil Les Renaissances de Silvestre, lequel a écrit plutôt contre la Commune sous le pseudonyme de Ludovic Hans.
On ferait une marqueterie de rapprochements autour de "Voyelles".
Toutefois, j'ai insisté sur une vie confrontée au deuil pour Les Contemplations et sur l'idée que les morts de la semaine sanglante n'empêchent pas de considérer que le souffle de progrès de la capitale va continuer d'alimenter le monde. Or, le recueil de Silvestre est précisément sur ce même motif d'une vie qui passe par l'épreuve de la mort, le titre en est l'explicitation : les renaissances. Notez que dans l'Album zutique Rimbaud a reporté en colonne le sonnet du "Trou du Cul" et son quatrain "Lys" parodiant le premier recueil de Silvestre, puis sur la page suivante il a transcrit une autre colonne qui commence par le poème "Vu à Rome" surtitré "Lèvres closes" en référence à un recueil de Léon Dierx. J'affirme clairement que des mots clefs de poèmes des Lèvres closes sont repris par Rimbaud dans "Vu à Rome", n'en déplaise à Yves Reboul ou à d'autres qui, frustrés de ne savoir les exploiter, préfèrent aller chercher l'interprétation sur un autre terrain. On remarque aussi le lien évident à la spiritualité dans le conflit entre le nom de capitale du catholicisme si on peut dire, Rome, et la mention métaphysique "Lèvres closes" et finalement on se rend compte sur le manuscrit de l'Album zutique d'un vis-à-vis de deux parodies de recueils parnassiens récents de poètes particulièrement en vue, Léon Dierx et Armand Silvestre, et les deux recueils s'intéressent à une métaphysique de la vie confrontée au néant chez Léon Dierx et à la mort chez les deux. Léon Dierx est né comme Leconte de Lisle à l'île de la Réunion (Lacaussade et Parny étaient dans le même cas), et il en était un disciple plus prononcé si on peut dire. Or, le poème des Renaissances où Silvestre emploie l'adjectif "latentes" à la rime est précisément dédié à Leconte de Lisle, et j'ajoute que peu de poèmes plus loin une pièce conséquente est dédiée à Philothée O'Neddy, le poète qui a associé avant Rimbaud "strideur" et "clairon", mais en employant le premier mot au singulier et le second au pluriel, ce que Rimbaud a inversé dans "Voyelles" et "Paris se repeuple".
J'ajoute à propos du titre de Dierx Lèvres closes, titre que Rimbaud a donc directement mentionné dans le corps de l'Album zutique, qu'il entre métaphoriquement en résonance avec le titre "Voyelles", puisque dans les deux titres il y a l'idée que la langue se déchiffre essentiellement dans la résonance mentale spirituelle des artistes.
 Le recueil Les Renaissances est composé de quatre parties : "La Vie des morts", "Les Vestales", "Paysages métaphysiques" et "A travers l'âme".
La longue pièce "La Gloire du souvenir" datée de 1872 n'en fait pas partie.
La section "La Vie des morts" commence par une longue pièce composée de plusieurs poèmes détachables intitulée "La Nature". Nous avons une "Introduction", puis des poèmes numérotés : "I Les Arbres", "II Les Broussailles", "III Les Sources", "IV Les Nuages" lui-même composé de plusieurs poèmes, "V Les Astres", "VI La Mer", "VII La Neige", "VIII Les Voix", "IX Les Parfums" et enfin un "Epilogue". Je vous laisse méditer sur l'effet de cette énumération. Notez les deux derniers titres de la série numérotée. Le titre "Les Voix" est celui qui, fatalement comme on dit en Belgique, se rapproche le plus du titre "Voyelles" ou "Les Voyelles", tandis que le titre "Les Parfums" devrait avoir de bonnes chances de vous faire penser aux "Correspondances", surtout si je cite son dernier vers ostentatoirement baudelairien : "Des parfums infinis, tièdes et pénétrants." Il y a d'autres emprunts à Baudelaire dans ce poème de Silvestre.
C'est ce poème "Les Parfums" qui contient le vers : "Les charnelles senteurs des verdures marines" que je rapproche spontanément du vers : "U, cycles, vibrements divins des mers virides," de "Voyelles".
 Après cette série intitulée "La Nature" où les poèmes je le précise ne sont pas des sonnets, nous avons donc une série de cinq poèmes dédicacés "A Leconte de Lisle" réunis sous le titre "Le Doute", et l'adjectif "latents" figure au pluriel dans le premier quatrain du deuxième de ces cinq sonnets :
 
La Mort revêt d'éclat la Nature éternelle
Et c'est elle qui fait la gloire du Printemps !
Aux germes sous la pierre endormis et latents
Elle garde l'honneur d'une forme nouvelle.
 
Notez déjà "La Mort revêt d'éclat" en écho aux "mouches éclatantes".
Je pourrais vous citer la suite du sonnet où il est question de "temple de Cybèle", de "grande Nourrice", de "derniers enfants" qui "boiront notre âme au bout de sa mamelle", de "nouvelle vie" et de "grand renouveau", du "monde des fleurs qui jaillit du tombeau". Au long des sonnets, on passe par l'épreuve du doute : que reste-t-il des morts si on s'en tient à leurs dépouilles, sinon "l'effroi de les suivre", puis l'idée s'impose qu'ils sont une "source sacrée", que ces "frères que pleurait la pâle humanité" sont la "Vie inconnue" qui "fécond[e]". Et "après les adieux suprêmes", ils sont "l'âme errante" qui "emplit l'immensité !" Une "force d'aimer qui survit à la vie" devient une "plainte de l'Esprit" dont la "Matière" trahit l'Echo.
Le quatrain que j'ai cité et qui contient notre adjectif reprend très précisément les derniers vers du premier sonnet :
 
A l'horreur du tombeau l'espérance pardonne,
Et le désir nous prend de la Mort qui nous donne
La gloire de fleurir la robe du Printemps !
Ainsi l'emplacement de cet adjectif à la rime n'a rien d'anodin dans la composition d'ensemble des cinq sonnets !
Vous remarquez au passage que Silvestre affectionne aussi l'emploi de l'adjectif "suprême" qu'il emploie à de nombreuses reprises dans ce mince recueil. En voici neuf autres occurrences :
 
Chantez l'hymne suprême où leur oreille épie
 
- Mon suprême désir me fera tout entier ;
 
Mon suprême désir et mon amour suprême
 
   Raison suprême de la vie,
 
Ce n'est pas toi qui fais ma suprême torture,
 
Et tout ce qui me fut le suprême abandon
     Des Cieux, du Rêve et de la Vie,
 
     Fuir, et pour suprêmes asiles,
 
Jusqu'aux embrassements suprêmes de la Terre.
 On peut pousser le jeu plus loin. Je ne vais pas chercher chez Silvestre tous les mots de "Voyelles", il serait vain de relever toutes les mentions des cinq couleurs clefs du premier vers. Le nom "voyelles" lui-même ne figure pas dans le recueil de Silvestre. En revanche, la mention à la rime du vers 2 de "Voyelles" : "naissances latentes" fait écho au titre du recueil de Silvestre qui est Les Renaissances, mais surtout c'est dans le même et unique sonnet de Silvestre que nous avons à la rime l'adjectif "latents" et la forme participiale "naissant" de la famille lexicale de "naissances" : "- C'est l'odeur des jasmins naissant sous les gazons ;" coïncidence que renforce l'écho mentionné plus haut entre "verdeurs marines" et "mers virides". Le mot"candeur" revient aussi à deux reprises dans le recueil de Silvestre, mais avec un emploi au pluriel comme Rimbaud, ce qui dans mon intuition de la langue relève nécessairement d'un emploi plutôt rare.
 
     Comme un rêve de candeur,
 
 De ses jeunes candeurs s'est-elle souvenue ?
Toutefois, le mot "candeur" a déjà une histoire dans les vers de Rimbaud avant sa montée à Paris de septembre 1871.
Silvestre emploie aussi souvent "frisson", et au moins une fois une conjugaison de "frissonner", mais il s'agit d'un poncif qui vient pour dire vite des romantiques.
L'emploi du même nom "rides" que Rimbaud et à la rime est nettement plus rare. Il y a des présences de la rime "étranges"/"anges", puis à défaut du néologisme de Gautier "vibrement(s)" Silvestre emploie fort significativement des mots de la même famille : "vibrante", "vibrante", "vibrations", "vibrer", "vibre" "vibrent".
Le nom "vibrations", l'équivalent exact de "vibrement" est à la rime du vers 3 du premier poème du recueil : "La Nature - Introduction", et il vaut le coup de citer le quatrain pour le rapprocher de celui contenant l'adjectif "latents" et pour apprécier comment Silvestre parle de Matière et Forme de manière spiritualisée comme le fait Rimbaud directement avec ses cinq voyelles-couleurs.
 
L'esprit n'habite pas sous les confusions
D'atomes entraînés dans les métamorphoses ;
- C'est la Forme, oscillant sous des vibrations,
Qui nous montre la Vie au plus secret des choses.
Les voyelles sont précisément illustrées par des formes : "A, noir corset" ou "Gofles d'ombre", etc., à moins que ce ne soit directement par des vibrations : "frissons", "candeurs" ou... "vibrements".
Appréciez d'ailleurs le tercet suivant digne d'un rapprochement avec les "mouches" de Rimbaud :
 
Et la brise, frôlant la cime des bruyères,
En soulevait l'essaim vibrant des moucherons
Dont la lune argentait les vivantes poussières.
 
Le rapprochement peut même s'étendre à "Fêtes de la faim" avec sa leçon biffée : "Puis, l'humble et vibrant venin / Des liserons", sachant que la version "Faim" dans "Alchimie du verbe" suit la mention du moucheron que dissout un rayon...
J'aurais quelques autres rapprochements plus diffus à proposer avec "Voyelles" même, mais puisque je viens de dériver du côté de la poésie de 1872, j'en profite pour préciser que j'ai relevé des vers à rapprocher de "soir charmé" des "Corbeaux" et de "crépuscule embaumé" du "Bateau ivre", ainsi que des vers qui me font penser à l'importance de boire à une source dans "Larme", ainsi qu'à rapprocher des "Mains de Jeanne-Marie".
Je citerai tout cela plus tard, je vais prendre le temps de composer un écrit sur la symbolique poétique du recueil Les Renaissances, je vais étendre ça à d'autres recueils pour préciser la prégnance du sujet à l'époque.
Je trouve ma démarche plus pertinente que celle des rimbaldiens qui en restent à une exploration gratuite de formes analogiques sans conséquence.


*** mise à jour 17 août 8h30

En commentaire sous son article "Ne rallumons pas d'anciennes polémiques" , Bienvenu cite une liste de rimbaldiens vivants consideres comme importants. Je ne peux m'empêcher de commenter cette liste.  Je ne citerais pas Alain Bardel parmi les grands rimbaldiensvni Adrien Cavallaro malgré leur investissement.
Je ne citerais pas non plus Robert Saint-Clair, Denis Saint-Amand, Jean-Baptiste Baronian, Seth Whidden, Frédéric Thomas, Alain.Borer, Gilles Lapointe,  Louis Forestier, Aurelia Cervoni, Yann Mortelette (qui étudié les parnassiens, pas tellement Rimbaud), Georges Kliebenstein (malgré sa découverte en deux temps sur Khengavar). Il ne s'agit pas au sens strictement de rimbaldienscavec des apports décisifs. Dominique Combe a de l'intérêt, mais il n'est pas tout à fait unnrimbaldien chevronné.  Je suis très réservé quant à l'intérêt des études d'autres rimbaldiens. Sans ses éditions en GF, parlerait-on de Steinmetz ?
Sinon, sur " Voyelles", voici qui illustre l'inexistence de réflexion sur le sens du poète des rimbaldiens, Cavallaro fait comme tous les autres (Reboul, Bardel, etc.) et écrit ceci : "le sonnet (....) expérimente, sur le mode de la prétérition, les "naissances" de l'image en motivant l'arbitraire du signe (....)". Depuis 2003, j'explique en vain que ce n'est pas de ça qu'il s'agit, mais qu'il s'agit d'une lecture métaphorique et symbolique sur le mystère de l'univers que fait mine de déchiffrer un poète inscrit dans une tradition littéraire de voyant.
C'edt tellement évident, c'est du pur bon sens.

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