lundi 5 octobre 2026

"Bonne pensée du matin", mon inspection de la lecture d'Yves Reboul

Déterminé à faire des progrès fulgurants sur les poèmes en vers de 1872, je considère que "Bonne pensée du matin" est un bon point de départ. Il se trouve qu'Yves Denis qui a fait date en débloquant la lecture satirique et politique de "Après le Déluge" a proposé aussi une lecture de "Bonne pensée du matin", mais hélas pas du tout du même ordre de pertinence. Ensuite, ce poème en vers "nouvelle manière" daté de mai 1872 a souvent été l'objet de commentaires plus fouillés. Il s'agit donc d'un morceau certes hermétique mais sur lequel la plupart des critiques pensent tout de même pouvoir s'exercer efficacement. Enfin, les lectures d'Yves Reboul et de Steve Murphy parues la même année, en 2006, semblent avoir rebattu les cartes de l'interprétation satirique et politique, en gros.
Moi, j'arrive plus tard, mais j'ai des cartes maîtresses que n'avaient pas Yves Reboul et Steve Murphy. J'ai découvert la source du premier quatrain de "Bonne pensée du matin", il s'agit d'une des plus célèbres chansons de Désaugiers. Il s'agit d'un chansonnier d'une réelle notoriété au dix-neuvième siècle. On pourrait dire que le premier nom de chansonnier qui me vient à l'esprit après Béranger, c'est Désaugiers.
Je vous mets ce lien vers cette page du domaine wikisource où Désaugiers est défini ainsi : "chansonnier, poète, goguettier et vaudevilliste français (1772-1827)". Cliquer ici pour consulter sa fiche sur le domaine wikisource ! Et je vous recommande dans la foulée la biographie fournie et consultée ce jour sur le domaine Wikipédia : Cliquer ici pour vous y reporter !
Il s'agit de chansons épicuriennes et bachiques par un chansonnier qui est relié à la pratique festive de la goguette et qui a été un membre clef de la société du Caveau moderne. En 1802, il a publié deux chansons que leurs titres apparient : "Tableau de Paris à cinq heures du matin" et "Tableau de Paris à cinq heures du soir".
Dans son étude de "Bonne pensée du matin", Murphy rappelle que Margaret Davies a raison d'identifier le poème "V" de La Bonne chanson de Verlaine en tant que source pour notre poème rimbaldien. Le rapprochement avec "Tableau de Paris à cinq heures du matin" est plus net encore, jugez-en :
 
Tableau de Paris à cinq heures du matin
 
L'ombre s'évapore,
Et déjà l'aurore
De' ses rayons dore
Les toits d'alentour
[...]
 Bonne pensée du matin
 
A quatre heures du matin, l'été,
Le sommeil d'amour dure encore.
Sous les bosquets l'aube évapore
    L'odeur du soir fêté.
 On ne peut pas parler de plagiat vu la manière qu'a Rimbaud d'exécuter ses reprises, mais il ne fait aucun doute que "A quatre heures du matin" reprend la fin du titre "à cinq heures du matin", tandis que la reprise de la rime en "-ore" des premiers vers de la chanson exhibe de manière ostentatoire la forme verbale "évapore". Nous pouvons aussi constater une description similaire : l'aurore fait s'évaporer l'ombre, l'aube évapore l'odeur restée du soir précédent.
Mon autre carte maîtresse, c'est d'avoir identifié des équivalents de "soleil des Hespérides" dans d'autres chansons populaires du dix-neuvième siècle, notamment un "printemps des Hespérides" chez Méry. Pour les rimbaldiens, l'expression "Vers le soleil des Hespérides" passe pour une création érudite, mais tarabiscotée, du bon latiniste qu'était Rimbaud.
L'article d'Yves Reboul a été publié dans un numéro spécial Rimbaud qu'il dirigeait de la revue toulousaine Littératures. il a été repris, tel quel si je ne m'abuse, encore qu'il y avait eu un problème de coquille dans la revue, dans le recueil d'études qu'il a publiées sous le titre Rimbaud dans son temps en 2009 aux Editions Classiques Garnier, et c'est le chapitre de cet ouvrage que je consulte présentement (pages 289 à 308).
Le titre du chapitre est "Bonne pensée du matin au pied de la lettre". L'introduction témoigne d'une orientation critique : la critique rimbaldienne a été grevée par ce qu'elle pensait comprendre du projet poétique de Rimbaud qu'elle baptisait "voyance" par déformation de son emploi du mot "voyant". Je n'ai pas compris pourquoi Reboul considère que les mythes initiaux sur Rimbaud étaient déjà en place quand le poème a été publié pour la première fois, ce poème faisant d'ailleurs partie des poèmes mis en avant dans "Alchimie du verbe". Le poème semble être passé inaperçu, écrit-il. Soit ! Dans sa sous-partie "Traditions critiques", le critique rappelle que le poème était souvent commenté comme un exemple de formulation de l'indicible et il reproche à Suzanne Bernard d'avoir consacré cela en faisant un rapprochement avec la lettre de "Jumphe" 1872 à Delahaye. Reboul considère que ce rapprochement a leurré les rimbaldiens et qu'il a été décevant quant à l'éclairage qu'on en espérait pour une meilleure compréhension du poème. Je ne suis pas d'accord avec cette fin de non-recevoir.
En effet, déjà en 1870, Rimbaud a écrit dans une lettre du 25 août à Izambard un récit en prose qu'il est naturel de rapprocher du développement du poème "A la Musique", sauf que le développement parle clairement de la guerre franco-prussienne, ce qui n'était pas le cas du poème "A la Musique". Si Rimbaud éprouve le besoin de reprendre le développement de ce poème en l'appliquant à l'actualité, c'est l'indice que le poème ne contenait pas cette référence à la guerre en cours, et ce qui est normal si le poème "A la Musique" à cause de la mention "jeudis soirs" se réfère à des soirées de juin où les gens ne peuvent pas anticiper une succession rapide d'événements qui a surpris tout le monde en juillet. Dans le cas de "Bonne pensée du matin" et de la lettre de "Jumphe" à Delahaye, nous avons un phénomène équivalent. La lettre est postérieure au poème et c'est elle qui quelque part s'en inspire. Le poème "Bonne pensée du matin" est daté du mois de mai, ce que tend à confirmer le cheminement du plus ancien manuscrit connu passé entre les mains de Forain et Millanvoye. On comprend assez clairement que les manuscrits ont été remis à Forain en mai ou juin 1872 même. Je n'entre pas ici dans les détails. La lettre de "Jumphe" date du mois suivant, "jumphe" étant la déformation de juin.
Il n'y a aucune raison de superposer la lettre et le poème pour leur attribuer le même discours. En revanche, la lettre confirme une articulation thématique qui est chère à Rimbaud à l'époque et lui donne du contexte. Rimbaud composait alors souvent la nuit et quand l'aube apparaissait il vivait cela avec une sensation d'émerveillement qui, visiblement, le réconcilie avec le monde. Rimbaud parle aussi d'une soif d'alcool. La lettre à Delahaye est très précise et il faut se concentrer sur le paragraphe où il explique dans son argot que maintenant c'est la nuit qu'il "travaince". Il compose de la poésie de "minuit à cinq du matin", cinq heures du matin étant l'heure citée précisément par le poème de Désaugiers soit dit en passant. Rimbaud rappelle ensuite dans ce même paragraphe que sa belle vision de l'aube, particulièrement précoce (trois heures du matin), il l'a eue dans la mansarde qu'il occupait en mai. Il s'agissait d'un hôtel à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de l'actuel bout rallongé de la rue de Vaugirard qui rejoint le boulevard Saint-Michel, l'hôtel où résidait Rimbaud en mai 1872 était à l'emplacement d'un actuel hôtel de luxe à partir de certaines chambres duquel on peut voir à travers les fenêtres du lycée Saint-Louis de l'autre côté de la rue. Et Rimbaud décrit non le "sommeil d'amour" qui dure encore, mais les "dortoirs du lycée, absolument sourds". Et Rimbaud précise alors le début d'activité précoce de la ville : "Et déjà, le bruit saccadé, sonore, délicieux des tombereaux sur les boulevards." Cette contemplation se joue en gros jusqu'à cinq heures, ce qui inclut "quatre heures du matin", puisqu'à partir de cinq heures Rimbaud va chercher le pain. Et à ce moment-là, les "ouvriers sont en marche partout". Il solennise même l'instant : "c'est l'heure". Et, par contraste, Rimbaud explique que pour lui c'est "l'heure de se soûler". Et parlant du soleil qui fait sortir les cloportes à sept heures du matin quand il se couche, Rimbaud ajoute encore qu'il identifie ce moment à "un premier matin en été", alors que nous sommes à peu près au milieu du printemps, sinon aux deux tiers, en mai.
Les correspondances avec le poème "Bonne pensée du matin" sont bien macroscopique. Le mot "ouvriers" est commun aux deux textes. Nous avons le cadre, l'heure, le motif de l'aube. Nous avons le désir bachique dans les deux cas. Dans le poème, le voeu est pour les ouvriers. Dans les deux cas, nous avons l'idée d'une activité précoce avec le recours au même adverbe "déjà" : "Et déjà le bruit saccadé, sonore, délicieux, des tombereaux..." J'ajoute que "sonore" véhicule l'idée de la rime initiale en "-ore" précisément reprise à Désaugiers et que l'adjectif "délicieux" qui suit est du coup la reprise sensible de son emploi hérité des "éclairs délicieux" de Desbordes-Valmore" dans l'expression "corbeaux délicieux" commune aux poèmes "Les Corbeaux" et "La Rivière de Cassis". Le poème "La Rivière de Cassis" fait partie de l'ensemble restreint de poèmes datés de mai 1872 remis à Forain avec "Larme" et "Comédie de la soif". Le poème "Les Corbeaux" a une conception symétrique si on le compare à "Bonne pensée du matin", cadre initial avec opposition de l'aube et du froid, prière finale envers des délaissés qui s'articule sur une  opposition à des "favorisés". Avec autant d'éléments, difficile de ne pas prendre au sérieux l'écho de la lettre à Delahaye où Rimbaud vante une émotion sincère. Je refuse donc de suivre Reboul dans son rejet du document épistolaire.
Que la lettre ne puisse éclairer les visées de sens plus précises de "Bonne pensée du matin" ne justifie pas de l'écarter. Or, Reboul oppose les tentatives de lecture du poème entre ceux qui voient une expression de l'indicible et ceux qui pensent que le poème a une charge socio-politique, et Reboul épingle le cas de Brunel qui louvoie entre ces deux lectures considérées comme contradictoires. Mais je ne suis pas convaincu par cette opposition. La lettre n'est pas un témoignage à mettre exclusivement au compte de lectures évanescentes du poème. En revanche, cette lettre va entrer en tension avec les lectures politiques du poème qui n'attribuent à Rimbaud que des intentions ironiques, sarcastiques.
J'ajoute que "Bonne pensée du matin" offre un haut degré de coïncidence avec le poème "Aube" également. Le poème "Aube" évoque bien sûr le même moment, la première heure du matin, et "Bonne pensée du matin" comme "Aube" se terminent sur l'évocation d'un "midi" ultérieur.
Reboul passe ensuite à un long développement, parfois répétitif, sur la signification ironique qu'il prête au mot "charmants" à la rime. Le critique reconnaît que le mot "charmant" peut avoir des emplois intensifs sous la plume de Rimbaud ("Soeurs de charité", "Déserts de l'amour", "Mains de Jeanne-Marie", etc.), et même un emploi mignard dans "Roman", mais Rimbaud emploie aussi souvent ce mot dans une visée de dédain satirique (Un coeur sous une soutane, passage sur Musset de la lettre à Demeny, etc.). Il pense cela aussi d'un emploi dans les proses parodiant l'Evangile, même si cela demande à être étayé. Et à partir de l'emploi de la majuscule au nom "Ouvriers" Reboul présuppose une tension : ces "ouvriers" sont les sujets non rebelles d'un roi de Babylone, donc la majesté de la majuscule est ironique. Reboul va jusqu'à exploiter la lacune de virgule du manuscrit pour proposer une deuxième lecture grammaticale où "charmants" pourrait qualifier "sujets" : "charmants sujets d'un roi de Babylone" ce qui renforcerait inévitablement l'ironie qu'il prête à cet adjectif, sauf que cette seconde lecture grammaticale est irrecevable. On sait que Rimbaud est désinvolte et néglige la ponctuation nécessaire en fin de vers parfois, absence de point ou de virgule. Il est évident que "charmants" qualifie "Ouvriers". L'élément qui reste de la thèse de lecture de Reboul, c'est la majuscule à "Ouvriers", c'est le seul argument qui permet d'envisager une lecture avec du gros sel de l'adjectif "charmants", le seul !
Je passe sur d'autres parties du commentaire. Il va de soi que comme Reboul j'identifie Babylone symboliquement à une ville de Paris vue négativement. Je suis évidemment favorable à une lecture contextuelle où les travailleurs créent les maisons des riches à l'ouest de la ville. C'est clairement en phase avec ce que dit le poème. Je suis plus réservé quant au calembour non formulé par le poème entre Nabuchodonosor roi de Babylone et Napoléon. La chanson de Désaugiers a été écrit au moment du Premier Empire, mais en mai 1872 Napoléon III n'est plus au pouvoir. Autant j'ai du mal à comprendre pourquoi la mention "caporal" dans un dizain zutique de Rimbaud n'est pas rapportée au mythe impérial par les rimbaldiens qui avec Ascione pensent au duc d'Aumale, autant ici je préfère me méfier d'une lecture référentielle simple de "roi de Babylone". Quant au mot "Hespérides", Reboul le traite comme un apport du latiniste Rimbaud et fouille les textes antiques. On arrive à la conclusion sensible que c'est une mention paradoxale d'une région de soleil couchant pour une description de l'aube.
La lecture d'ensemble de Reboul présuppose une énonciation ironique où le poète ferait semblant de souhaiter à des ouvriers compromis de boire de l'eau-de-vie, et cette ironie aurait un deuxième plan de compréhension dans la mesure où ce que Rimbaud souhaite à ses ouvriers soumis n'est pas près d'arriver. Le problème, c'est que la lecture est plus plaqué sur les vers que tiré des enseignements du texte. Et on arrive au fameux "bain dans la mer, à midi" où pour moi Reboul s'en sort par une pirouette. Il opte pour une signification littérale : les riches peuvent à l'époque jouir des bains dans la mer, ce qui n'est pas le cas des ouvriers, sauf que pour aller à la mer il faut sortir de Paris et accompagner la Seine jusqu'à son estuaire par exemple. Ce n'est pas du tout ce que développe le poème. Le poème parle clairement d'une possibilité d'un bain dans la mer huit heures plus tard. Et il n'est pas question d'un déplacement, mais d'une attente. Je considère à cette aune que la lecture ironique proposée par Reboul n'est pas satisfaisante. Ce "bain dans la mer, à midi" entre d'ailleurs en résonance avec le bain dans la mer du "Bateau ivre", et nous avons les deux motifs du bain et de l'ivresse dans les deux poèmes. La mer serait-elle le bleu d'un ciel ensoleillé estival ? Ou bien la mer pouvant être une métaphore du peuple, faut-il penser à l'écoulement de la foule comme un fleuve ? A quatre heures du matin, il n'y a pas encore de bain de foule pour ces ouvriers, pourrait-on dire ! Est-ce que pour un ouvrier qui commence à travailler à quatre heures du matin, midi a une signification sociologique particulière ?
Je ne crois pas du tout qu'il soit écrit par Rimbaud que les bains de mer les ouvriers peuvent s'asseoir dessus. Et du coup, la lecture satirique reste complètement à étayer. Il y a bien sûr la réalité des "faux cieux" pour les riches, mais l'ironie envers les ouvriers elle n'a pas été démontrée par l'étude de Reboul. Il y a une hypothèse qui utilise quelques indices, mais ça ne va pas plus loin.

dimanche 4 octobre 2026

Mérat, Vers pour les lieux et autres idées

Je faisais remarquer dans l'un de mes derniers articles des coïncidences troublantes. En principe, lorsqu'il compose ses contributions zutique en octobre et novembre 1871, Rimbaud ne peut connaître d'Albert Mérat que les recueils suivants : Les Chimères, L'Idole et Les Villes de marbre (publié en 1869 et auquel il faut ajouter des inédits parus dans la presse), ainsi que les poèmes publiés dans les deux premiers Parnasse contemporain et le volume collectif Sonnets et eaux-fortes, ainsi que les ouvrages cosignés avec Léon Valade. Il y a le recueil Avril, mai, juin publié initialement sans nom d'auteur, mais des quatrièmes de couverture de Lemerre annonce sa réédition (et peu importe ici que l'annonce ait été suivie d'effet) sous les noms de Valade et Mérat, il y a aussi la traduction de l'Intermezzo d'Henri Heine, et de mémoire il y a un deuxième livre de traductions de poésies d'Henri Heine.
Rimbaud n'est pas censé connaître les recueils publiés en 1872 et 1873, à savoir Les Souvenirs et L'Adieu. Pourtant, le recueil L'Adieu n'est composé que de poèmes en trois quatrains, ce qui fait penser à "Vu à Rome", tandis que quelques poèmes du recueils Les Souvenirs semblent des sources d'inspiration évidentes de vers du "Bateau ivre" ou même du "Sonnet du Trou du Cul", et je pense bien sûr au rejet à la césure de l'adjectif "matériel". Il me semble assez clair que Rimbaud a lu très tôt des poèmes inédits du recueil Les Souvenirs, puisque la transcription du "Sonnet du Trou du Cul" est au début de l'Album zutique et impose l'idée d'une composition antérieure à la mi-octobre 1871 à tout le moins.
Les petits malins peuvent être tentés de balayer ces rapprochements d'un revers de la main, même si pour le rejet de l'adjectif "matériel" leur dédain sera difficile à suivre. Mais ce n'est pas tout. En lisant le recueil Les Souvenirs, j'ai été frappé par le nombre élevé de vers où il se trouve les mots "charmants", "charmé" et "embaumé" à la rime. J'avais en tête la réflexion d'Yves Reboul dont la logique m'échappe qui veut que "charmé" et "charmants" soit des traits d'ironie satirique dans "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin", sachant que "charmé" et "charmants" à la rime dans "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" sont deux seulement des nombreux points de comparaison entre les deux poèmes. J'avais ça en tête et tout d'un coup en lisant le recueil de 1872 j'ai été frappé de cette abondance de rimes sur ces mots, abondance que je ne retrouve ni dans ses Chimères, ni dans son Idole, même si j'y trouve des mots de la famille de "charmant" et "embaumé".
Voici un petit relevé dans Les Souvenirs :
 
L'enfant épanouit son corps frêle et charmant. (vers 4, fin de quatrain, "Henriettik")
C'est ici-bas que sont les paradis charmants ? (vers 9, attaque de premier tercet, "La Lande")
Note : le poème suivant "La Bénédiction de la haie" commence par une conjonction temporelle de simultanéité comme "Le Bateau ivre" : "Pendant que..." et le premier quatrain fournit à la rime "précieux", avec une relique de bigots : "os précieux".
Du bois où sourdement court la sève embaumée. (vers 4, fin de premier quatrain, "A la nuit")
Bien que l'âge ait passé des vieux mythes charmants (vers 9, attaque de premier tercet, "Les Vagues")
Note : le sonnet "Les Vagues" est intéressant à d'autres égards, il parle de la naissance de Vénus parmi les vagues, et il se termine par un autre vers qu'il n'est pas difficile de mettre en résonance avec ce que l'homme a cru voir dans "Le Bateau ivre" ou avec le dernier vers de "Voyelles" : "Si dans cet autre ciel on ne verrait pas Dieu."
 Note : la section "Hors des murs" m'a déjà intrigué pour plusieurs vers à rapprocher du "Bateau ivre" ou pour certains profils de thèmes à rapprocher du même morceau rimbaldien, mais le sonnet "Le Grand arbre" a un premier tercet qui contient non seulement le rejet à la césure de "matériel" que, selon toute vraisemblance, Rimbaud reprend dans le premier tercet du "Sonnet du Trou du Cul", mais le premier mot à la rime est précisément le pluriel "amants", celui qui rime avec "charmants" dans "Bonne pensée du matin". Et notez que la fin du sonnet de Mérat contient bien la mention "attend" qui répond au "En attendant" de Rimbaud, tandis que le vers "la fermentation violente des sèves" n'est pas sans correspondance non seulement avec des vers précis du "Bateau ivre", mais du coup avec l'idée du "bain dans la mer, à midi" justement.
Merci, tu m'as rendu les caprices charmants (, vers 10, milieu de premier tercet, "La Lettre")
Le mot court en riant sur la lèvre embaumée ; (vers 13, milieu de second tercet, "L'Heure")
Note : le dernier vers du poème "Etoiles" est encore une fois à rapprocher du dernier de "Voyelles" : "Suivant l'éclosion (...) Des étoiles, j'ai pu reconnaître ses yeux."
Dans le cadre naïf d'un ovale charmant (vers 7, second quatrain, "L'Image")
Je relève aussi le rejet pour les deux premiers vers du poème "L'Adieu" (ne pas confondre avec le recueil de ce titre) :
 
Quand elle part, sa grâce invente des retours
Charmants [...] 
Le dernier vers de ce sonnet "L'Adieu" est encore une fois apte à un rapprochement avec la chute de "Voyelles" : "Et la lumière bleue et douce de ses yeux."
 Note : le poème "Les Bœufs" me fait esquisser un rapprochement avec "Les Douaniers" à cause de son premier vers : "Des larges prés ayant le flot bleu pour frontière", ce que peut compléter la mention "mufle" : "La salive leur pend au mufle en filets blancs".
Il y a trois mentions à la rime de l'adjectif "charmant" au singulier dans le recueil L'Idole et "embaumées" est le premier mot à la rime du "Sonnet du nez".
Dans Les Chimères, il y a aussi un rejet entre deux vers : "voyages / Charmants" et des mentions de "charmant(s)" à la rime à au moins trois reprises, mais dans des vers courts, des octosyllabes.
La lecture de poésies de Mérat dont pas mal d'inédits a-t-elle pu jouer sur Rimbaud ? Pour l'instant, je ne tire aucune conclusion. Je vais vérifier si ces mots à la rime étaient particulièrement présents dans les lectures que Rimbaud a pu faire au début de 1872.
Pour "bleuités" et "bleuisons", j'ai remarqué que Mérat affectionne la mention du "bleu" et même le verbe "bleuir", mais je dois retrouver les vers à citer.
 
Il va de soi que pour "Le Bateau ivre", les vers sources de Mérat sont de l'ordre du repoussoir. Mais dans l'absolu il faut inspecter toutes les possibilités d'influence sur Rimbaud, si minimes soient-elles de prime abord.
Ensuite, une autre idée m'a frappé. Je suis tombé tout à l'heure sur un recueil tardif de Mérat que je ne connaissais pas et qui date du vingtième siècle : Quelques Pages avant le Livre / Pour les lettres - Autres vers oubliés / Epigrammes. La section "Pour les lettres" est introduite par un dizain à la manière de Coppée et on a droit à deux autres dizains de ce genre dans les épigrammes. Mérat n'en fait pas un argument parodique contre Coppée toutefois. Au contraire, il lui ressemble. Le dizain qui ouvre "Pour les lettres" n'est pas le mieux tourné, mais il a une idée forte, je peux en recommander la lecture en passant. Toujours dans "Pour les lettres", dans la partie "Pour finir", il y a un autre dizain à la Coppée avec l'hémistiche "ainsi que je le dois" qui prouve la filiation à l'auteur de Fais ce que dois. Puis dans "Autres vers oubliés", il y a le dizain persifleur : "Après la lecture d'un humoriste". Mais, dans cette nouvelle section "Autres vers oubliés", ce qui m'a tout de suite frappé, c'est l'abondant recours au poème quatrain dans les vers de circonstance de Mérat. Il s'agit de poèmes visiblement trop tardifs, mais ils sont révélateurs d'une pratique mératienne. Or, je rappelle que le titre "Vers pour les lieux" réunit deux quatrains obscènes de Rimbaud qui sont faussement attribués à Albert Mérat justement ! La section "Epigrammes" est composé exclusivement de quatrains dont certains adressés à Charles Cros ou aux parnassiens et je ne peux m'empêcher de penser à Rimbaud en lisant celui-ci qui il faut le dire n'est pas du tout bien tourné :
 
A UN
qui s'était permis de m'adresser quelques quatrains pour railler.
 
C'est toi, le malheureux qui suas tant pour moi
A faire trois quatrains sombrement imbéciles ;
Tu vois bien que ces jeux ne sont pas difficiles,
A condition d'être autre chose que toi.
 Le dernier vers tient difficilement debout malheureusement. Je cite aussi celui-ci avec des symétries qui font un peu penser à celles de "L'Etoile a pleuré rose..." même si les deux poèmes n'ont rien à voir et puis il y a un "comme un" devant la césure au premier vers :
 
 A un front
 
Le front trop grand comme un local abandonné,
Un terrain sans gazon, comme qui dirait vague,
Un caillou blanc et sourd aux chansons de la vague,
Un espace sans borne et cependant borné.
 Je vous laisse aller lire l'entorse à la césure du quatrain "A un mauvais auteur"...
 On se demande si on ne pourrait pas retrouver dans les papiers personnels de Mérat soit un quatrain contre Rimbaud, soit un quatrain à la source des deux de "Vers pour les lieux".

De "je est un autre" à "posséder la vérité dans une âme et un corps" : une critique de Descartes ?

J'ai cette idée d'article depuis quelque temps déjà, mais je viens de voir qu'est annoncé un livre d'analyses de poèmes de Rimbaud aux Editions Classiques Garnier qui s'intitule : Réinventer le je (Rimbaud en 1872). Je ne connais pas l'auteur, Wi-hyojeong. La "présentation" sur le site de l'éditeur me fait quelque peu tiquer, puisqu'il est affirmé que l'année 1872 doit révéler une transition allant de la poésie objective de 1871 à un récit "délibérément subjectif" : Une saison en enfer. Je viens également de survoler rapidement la notice à la phrase "Je est un autre" dans le Dictionnaire Rimbaud du même éditeur. Cette notice a été confiée à Samia Kassab-Charfi et je la trouve d'autant plus dérisoire qu'il n'y a pas la moindre mention de Descartes. Pourtant, dans l'une des deux lettres qui contient précisément ce slogan "Je est un autre", il y a une claire allusion à Descartes : "Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini !, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !"
Le propos de Rimbaud ne se limite sans doute pas à Descartes, mais il l'englobe nécessairement. Et la formule "on me pense" est clairement un indice du désaccord fondamental de Rimbaud avec le "cogito ergo sum" : "Je pense donc je suis."
Descartes refait plusieurs fois son récit du cogito, mais puisque Rimbaud développe précisément l'idée d'une méthode, pourquoi ne pas s'intéresser au Discours de la méthode lui-même. Voici l'extrait qui peut nous éclairer sur la réplique de Rimbaud :
 
   Je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fasse quelque chose ; et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne pouvaient l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
   Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas pour cela que je n'étais point, et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais, au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été, je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lien ni ne dépend d'aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est.
 
 Impressionné par cette découverte, qu'elle soit de lui ou de saint-Augustin, Descartes commet de graves erreurs dans ses conclusions. Certes, il découvre qu'on ne peut pas douter de sa propre existence, mais il confond les plans, il confond l'évidence de son existence avec l'évidence d'être une âme, d'être une "substance pensante". Et il précise que cette "substance pensante" ne doit rien au corps. En fait, il a beau faire la belle mise au point qu'on ne peut douter de sa propre existence, il n'a en aucun cas d'argument solide pour soutenir qu'il a découvert un "je" qui n'est qu'un exercice de la pensée, pour soutenir qu'il est une "âme" distincte de son corps. L'évidence qu'il découvre, c'est celle de son existence, mais l'existence c'est une connexion entre un soi mystérieux et un monde tout aussi mystérieux. Il découvre le point de connexion qui pour lui personnellement est évident, mais il ne découvre pas quel moi il est. Et tout ce qu'il dit sur la séparation de son âme et de son corps n'est que du vent. A qui fera-t-on croire que les humeurs du corps ne participent pas à l'élaboration de nos pensées ? La bonne humeur et la mauvaise humeur, par exemple, ça ne compte pas dans le tour que prennent nos réflexions ? Et en considérant que son âme comme substance pensante n'est pas assujettie au corps, Descartes devient une cible évidente de la saillie de Rimbaud : "en s'en clamant les auteurs", puisque Descartes nie les surdéterminations de la pensée qui peuvent d'ailleurs être d'ordres variés. L'idée de vérité à laquelle Descartes prétend parvenir est faussée dès la synthèse qu'il tire de l'expérience du "cogito ergo sum", et c'est à l'évidence là que s'engouffre Rimbaud avec le paradoxe du "Je est un autre", puisqu'il dément la transparence de la "substance pensante" selon Descartes. Rimbaud réintroduit du coup le rapport au corps, et aussi le rapport à la Nature, au monde solaire, au monde végétal qui nous est plus intime que nous ne voulons le croire. Cette expérience d'intimité au monde, Rimbaud la vit déjà dans ses poèmes de 1870. Avec l'actualité politique, elle laisse parfois la place à des poésies qui sont plus ancrées dans le monde des miroirs humains, mais en 1872 Verlaine fait remarquer que Rimbaud, faux-naïf pourtant, vira dans l'exprès trop simple, et justement il s'agit souvent de connexions premières à la réalité du monde qui nous entoure, et cela est pensé sur un mode de rapport objectif au monde qui n'est pas cartésien justement, puisque Rimbaud n'a pas répudié le "Je est un autre" en 1872. Et dans Une saison en enfer, Rimbaud fait le deuil de ses illusions sur ses pouvoirs créateurs, mais le "Je est un autre" n'est pas répudié pourtant : "il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps", autrement dit la vérité inébranlable n'est pas que l'affaire de l'âme. CQFD, mais pas SPQR.

vendredi 2 octobre 2026

Alchimie du verbe : prière de lire Voyelles, Bonne pensée du matin, Les Corbeaux, etc.

 Il paraît que seul Baudelaire a donné auparavant un exemple de construction grammaticale sur le modèle du titre "Alchimie du verbe", il s'agirait du titre "Alchimie de la douleur". Je ne sais plus où j'ai lu cette information, ni de quel rimbaldien cela provient, et je ne sais pas si c'est vrai. Le sonnet de Baudelaire exprime surtout qu'en visant l'or le poète sombre dans le surcroît de douleur. Normalement, le mot "Alchimie" s'emploie sans complément pour en délimiter la portée, l'alchimie n'est qu'elle-même, elle ne se décline pas. Baudelaire crée une déclinaison dans la mesure où il parle d'une alchimie inversée : au lieu de créer de l'or, le poète crée de la douleur, et si l'or et la douleur ne sont pas sur le même plan, le sonnet fournit l'énumération qui permet de les opposer : le poète change l'or en fer et le paradis en enfer, donc l'or est du côté du paradisiaque et face à cela le fer est une blessure infernale, et évidemment le fer, l'enfer sont des éléments de la douleur face à l'or et au paradis qui sont supposés rendre heureux. Le système de Baudelaire se complexifie un peu dans le dernier tercet, puisque l'idée de sa mauvaise alchimie c'est que la douleur vient surprendre le poète quand il croit atteindre au bonheur. Il poursuit les célestes rivages et aperçoit soudain un "cadavre cher" qui précisément le désenchante. L'effet est d'autant plus atroce.
Le titre "Alchimie du verbe" joue sur l'idée que l'alchimie a une délimitation. L'alchimie au sens strict, c'est la prétendue science de la transmutation des métaux, et l'or est mis au sommet des métaux. Et l'alchimie est aussi la prétendue science qui permet d'atteindre à une vie plus longue. Il s'agit donc dans les deux cas d'un principe de sublimation sur la foi d'une certaine conception du réel. L'alchimie du verbe doit donc se comprendre, par analogie avec la transmutation des métaux, comme le pouvoir de sublimer la parole, mais il faut prêter attention à l'idée de Rimbaud qui est de sublimer non la production humaine de la parole qui est une création seconde, dérivée, mais il s'agit de sublimer la parole du réel lui-même à travers la production d'un discours humain. C'est le verbe de la réalité que la poésie doit sublimer. Et cette sublimation peut être comparée à de l'or à proportion de ce qu'elle dégage d'idée de vie. Il y a dans la poésie de Rimbaud une équation entre le verbe et la vie sur le modèle de la formule johannique : "Au commencement était le verbe."
Au début de "Alchimie du verbe", après quelques premiers alinéas qui ont leur importance, Rimbaud nous parle directement des poèmes qu'il a créés. Il évoque le sonnet "Voyelles" qui devient ainsi le premier poème appartenant clairement à l'histoire de la folie de l'alchimie du verbe, et le titre du poème est précisément une métaphore du verbe appliqué au réel : "Voyelles", puisque les voyelles font par essence partie du langage et Rimbaud va énumérer en tant qu'exemples de voyelles des visions qui sont extraites de la réalité.
Une fois que je vous ai dit ça, je voudrais maintenant attirer votre attention sur les deux premiers vers et opérer une mise en garde. Dans sa lettre "du voyant" du 15 mai 1871, Rimbaud écrit que quelqu'un se mettrait à penser sur la lettre A ruerait vite dans la folie. Et dans "Alchimie du verbe", le poète explique qu'il a inventé la couleur des voyelles et il fournit sa liste.
Ces deux éléments peuvent vous piéger quant à la lecture de "Voyelles". Dans la copie de "Voyelles" par Verlaine, les cinq associations du premier vers sont fragmentés par la ponctuation : "A, noir", etc., mais dans la copie autographe et dans la version publiée dans Les Poètes maudits, Rimbaud a évité ce découpage par la ponctuation, ce qui fait un résultat plus intéressant pour son propos. Citons les deux vers du résultat final :
 
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
[...]
Rimbaud ne s'adresse pas aux cinq voyelles AEIOU, il s'adresse à un système très précis où l'idée d'un tout de l'alpha à l'oméga est déjà orchestré vu l'emplacement final du O, mais cela concerne aussi le manuscrit de la main de Verlaine, mais ici Rimbaud ne s'adresse pas aux cinq voyelles simples non plus, il s'adresse immédiatement à la corrélation "A noir", à la corrélation "E blanc", et ainsi de suite. Il faut parler de "voyelles-couleurs", et il faut comprendre que le "noir" est un A, que le bleu est un O, autrement dit que ce qu'on voit, et cela passe nécessairement par des couleurs, est un langage articulé. Et les naissances latentes ne viennent qu'ensuite. Le "A noir" n'est pas une naissance latente, il est à la source, un principe fondamental. Il devrait être évident pour tous que Rimbaud crée un système sur la base de connaissances scientifiques relativement récentes à son époque, de connaissances qui concerne l'optique en particulier, puisque nous avons l'opposition du blanc et du noir, suivie de la trichromie rouge-vert-bleu avec la concurrence bleu-violet clairement définie par Helmholtz à l'époque.
Il est clair que ce que nous voyons est pensé par Rimbaud comme une vie qui nous parle. Et le sonnet va sublimer ce rapport à la parole du monde. Rimbaud a joué à faire écho aux propos de certains poètes, le mot "latentes" à la rime vient d'un emploi dans le recueil Les Renaissances d'Armand Silvestre, tandis que "ombelles" vient d'un poème d'émerveillement devant le monde au début des Contemplations. Rimbaud reprend la rime entière à ce poème hugolien : "belle"/"ombelle". Le "Suprême Clairon" est l'inversion de l'expression "suprême clairon" que Victor Hugo emploie dans "Eviradnus", mais surtout dans le poème final du même recueil de 1859 "La Trompette du jugement". Ces liens intertextuels permettent des mises en perspective et je tiens beaucoup, face à l'exclusivité de la référence à Baudelaire que maintiennent de nombreux rimbaldiens, à bien faire entrer dans les résonances les poésies de Victor Hugo, poète majeur tout comme Baudelaire, mais aussi les poésies d'Armand Silvestre, parce que ce lien à un poète secondaire, mais archétype romantico-parnassien, a du sens.
Ajoutons quelques remarques. Notez que pour la première image le A noir est précisé comme velu et éclatant. C'est un mauvais réflexe de se replier immédiatement sur la couleur de la mouche. Dans "Golfes d'ombre", il n'y a pas que le mot "ombre". Dans le "E blanc", Rimbaud commet l'erreur courante de confondre la vapeur avec la couleur blanche, mais ce n'est pas très grave vu la logique qu'il suit puisqu'il parle aussi de "Lances des glaciers fiers", ce qui veut dire que Rimbaud passe du blanc qui compose les glaciers à l'élément que je dirai adjacent, puisqu'il parle des pointes montantes qui peuvent apparaître à la surface d'un glacier et cette pointe vient enrichir de sens la vision blanche du glacier en lui-même. J'ai même tendance à songer à un pic blanc montagneux en lisant cet hémistiche. Pour le I rouge, la colère et les ivresses pénitentes sont celles des lèvres belles. Le U vert est rappelons-le, le principe des cycles, il y a le cycle des marées, le cycle de la nature et la paix des fronts studieux s'explique par la confiance de participer à un cycle qui donc ne suppose pas une fin par la vieillesse. Et le O est clairement l'expression d'une transcendance.
Mais, au-delà de "Voyelles", plusieurs poèmes en vers nouvelle manière appartiennent aussi à la pratique de l'alchimie du verbe. La section de ce titre cite ou exhibe, pour éviter les équivoques sur le sens du verbe "citer", plusieurs poèmes :  "Larme", "Bonne pensée du matin", "Chanson de la plus haute Tour", "Fêtes de la faim", "Le Loup criait...", "L'Eternité" et "Ô saisons !..." Remarquons que sur le brouillon ce poème à insérer est intitulé "Bonheur" ce qui fait écho à ce que nous disions plus haut du poème "Alchimie de la douleur" de Baudelaire. Le brouillon permet d'allonger la liste avec les mentions de "Mémoire" et du poème inconnu ou à identifier "Confins du monde". Naturellement, on va penser que l'alchimie du verbe concerne tous les poèmes en vers nouvelle manière du printemps et de l'été 1872, mais comme "Voyelles" est au seuil de l'entreprise il faut songer que "Tête de faune" est déjà un poème en vers "nouvelle manière" et que le poème "Les Corbeaux" exprime une prière, tout comme "Bonne pensée du matin" par exemple. On sait par une lettre de Verlaine à Rimbaud qui nous est parvenue (plutôt qu'à Rimbaud ?) que Rimbaud veut écrire des sortes de prières en avril-mai 1872.
Et c'est à dessein que j'ai comparé "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin". En général, on privilégie le rapprochement entre "Les Corbeaux" et "La Rivière de Cassis" à cause du passage commun : "corbeaux délicieux", que je prétends inspiré des "éclairs délicieux" d'un quatrain de Marceline Desbordes-Valmore, mais le rapprochement entre "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" est éloquent.
Le poème publié dans La Renaissance littéraire et artistique est une intercession du poète auprès de Dieu, nommé "Seigneur". Le poème "Bonne pensée du matin" est une intercession du poète auprès de la déesse Vénus. Dans "Les Corbeaux", dans les troisième et quatrième quatrains, le poète oppose les morts d'avant-hier à ceux qui se réfugient "au fond des bois".  Dans "Bonne pensée du matin", le poète invite la Déesse à délaisser ceux qui ont bien profité du "soir fêté" pour s'intéresser à ceux qui travaillent dès quatre heures du matin et ne jouissent pas de la même façon de l'existence. Enfin, il faut comparer les attaques des deux poèmes. "Bonne pensée du matin" commence par poser le cadre auroral qui suppose un renouveau et la saison d'été, quand le poème "Les Corbeaux" commence par poser un cadre mortifère qui correspond à une fin et à la saison d'hiver, saison mentionnée plus loin dans le poème.
Et cette comparaison entre les débuts de poème étant faite, on peut remarquer que "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" font partie d'un ensemble de poèmes où les premiers vers exposent un cadre solennel dont tirer un enseignement : "Voyelles", "La Rivière de Cassis", "Tête de faune" et dans une certaine mesure "Bannières de mai". Il y a d'autres configurations, il y a d'autres poèmes qui décrivent des cadres comme "Mémoire", "Juillet" et "Jeune ménage", mais les poèmes que j'ai réunis ont un effet de loupe dans les premiers vers qui leur est propre.
Je tends à considérer ces poèmes comme un excellent ensemble repère pour approfondir l'idée de l'alchimie du verbe exprimée dans "Voyelles".
Or, dans "Bonne pensée du matin", il y a ce fameux vers : "Vers le soleil des Hespérides" qui semble doubler la référence au soleil de manière incongrue. Je tends à considérer ce vers comme l'expression du repoussoir face à la véritable alchimie solaire. Dans son analyse de "Bonne pensée du matin", Bernard Meyer, mais il n'est sans doute pas le seul à le faire, entend "désespoir" ou "désespéré" dans "soleil des Héspérides", mais je ne suis pas d'accord avec cette tentation d'y lire un calembour. D'une part, le calembour ne figure pas dans l'expression où on peut à peine lire "désepère", puisque cela est poursuivi par la rime en "-ides" qui montre que le calembour ne s'impose pas. D'autre part, la lecture phonétique "désespère" est intrinsèque à la diction "des Hespérides". On ne peut pas appeler calembour une expression qui ne peut pas être autre que ce qu'elle est. Si Rimbaud avait voulu nous y faire entendre un désespoir, il aurait dû mobiliser d'autres ressources de son poème pour nous en persuader. Je ne constate pas qu'il l'ait fait. En revanche, il faut partir en quête des modèles antérieurs à cette expression pour achever de nous persuader des significations que le poème semble naturellement véhiculer. Mon idée est tout de même qu'il y a un lien sensible aussi entre ce "soleil des Hespérides" inscrit du coup anormalement du côté du couchant quand la scène se déroule à quatre heures du matin au contraire et les lambris précieux pour rire sous de faux cieux.
Quant à "soir charmé" et "Ouvriers charmants", je suis loin de trouver l'ironie évidente pour ces deux mentions, je ne trouve pas non plus évident de considérer que le soir est "charmé" par les poètes qui après la défaite (celle contre la Prusse ou celle contre la Commune ?) se réfugieraient passivement dans la poésie bucolique au fond des bois. J'ai peut-être tort, mais j'ai du mal avec les lectures ironiques proposées de ces deux poèmes. Je trouve qu'elles ne vont pas de soi. Et j'ai deux autres lectures de ces deux poèmes pour l'instant.

Petite réaction rapide en lien avec l'article sur Rimbaud ivre sur "Rimbaud, l'Odyssée silencieuse"

 Sur son blog, Jacques Bienvenu a mis en ligne un article sur une publication d'actualité.
 
 
Déjà que je n'ai pas fait l'effort d'aller voir le film de Nolan au cinéma, je parie qu'il n'est pas terrible, je ne sais pas si je vais prendre la peine de me procurer le livre annoncé ici.
Sur son site Arthur Rimbaud le poète, Alain Bardel a mis également des liens en ce qui concerne cette actualité. Il annonce même l'avoir invité à la librairie Ombres blanches le 13 octobre pour une rencontre littéraire. Mais Bardel fournit en même temps un podcast où Mazurel parle de son livre, et un podcast sur un autre livre d'une certaine Alix Stéphan qui publie un livre intitulé Découvrir Rimbaud aux Editions sociales. Le podcast d'Alix Stéphan est en terrain marxiste, on y parle de Lénine. Je ne suis pas d'accord avec l'analyse marxiste de Rimbaud, je le pense plutôt libertaire et quarante-huitard. Mais j'ai trouvé qu'Alix Stéphan disait des choses précises. L'étrangeté pour moi, c'est qu'elle ne m'apprenait rien. J'ai bien aimé quand elle a comparé la fin de "Ophélie" avec le passage de la lettre du voyant où Rimbaud dit que si le voyant s'écroule il viendra d'autres horribles travailleurs prendre le flambeau là où le prédécesseur s'est affaissé, et elle dit que justement dans le dernier quatrain de "Ophélie" le poète prend le relais d'Ophélie. J'ai écouté l'ensemble du podcast d'Alix Stéphan, j'ai senti un discours mûri, ferme, précis, avec une vraie réflexion et des conclusions mûries, même si je n'apprenais rien et même si c'était un peu bizarre de l'écouter comme si les rimbaldiens n'existaient pas. Elles ne citent pas Murphy, Ascione, Claisse, etc., qui font déjà des lectures marxistes, ni Reboul qui fait des lectures non marxistes mais communardes de plusieurs poèmes, et ainsi de suite. Elle ne cite personne et ce qu'elle livre de ses lectures je n'iudentifie rien de neuf. Pourtant, elle m'a laissé une bonne impression. J'écouté le podcast de Mazurel, je n'ai pas eu cette même impression. Je veux bien que ce qui est neuf sur Java soit réservé pour le livre, mais je devrais au moins sentir une perspective dans un entretien qui vient après le livre.
Le slogan en bordereau du livre, c'est "L'année où le poète a disparu", mais après l'écoute du podcast, j'ai envie de dire "et alors ?"
Je ne sens pas qu'il y a une raison sérieuse de me reporter à ce livre.
Maintenant, il y a l'article du blog de Jacques Bienvenu. Il souligne pas mal de coquilles, une erreur sur un lieu, etc. Il cite aussi deux articles du blog Rimbaud ivre qu'on doit à Franck Delaunoy et qui ont été pris en compte dans le livre de Mazurel.
Si on laisse de côté le militantisme franc-maçon, j'ai deux avis distincts sur ces deux articles.
L'article "Rimbaud et la Commune" me semble problématique. On ne sait pas qui est ce Rimbaud remplaçant un chef de bataillon le 16 mai, le lendemain de la lettre du 15 mai à Demeny. Moi, je ne peux rien en faire de ce document.
L'article sur Félix l'Africain est en revanche d'un intérêt réel. Je ne dirais pas qu'il bouleverse la compréhension d'Une saison en enfer, mais il s'agit tout de même d'un cas exceptionnel où une donnée biographique intime éclaire le sens personnel de la confession de "Mauvais sang". En effet, quand on sait qui est Félix, le passage de "Mauvais sang" a un sens personnel intime : tout enfant, il admirait le forçat sur lequel se referme toujours le bagne. Cela n'exclut pas l'extension aux sources littéraires et cela ne se lire pas par baguette magique au thème du nègre qui suit bien évidemment.
Enfin, il est question dans le livre de Mazurel d'une méthode mélangeant la fiction et l'Histoire. Et là je tique ! On peut nourrir un roman d'une documentation historique serrée ou on peut raconter l'Histoire sous forme de roman, on peut aussi écrire une biographie de Rimbaud qui soit une fiction littéraire, mais je ne prends pas au sérieux l'idée que la fiction soit une méthode profitable au travail de l'historien.Poser des récits alternatifs, tout ça, c'est de l'Histoire à vol d'oiseau où on ne peut rien éprouver des détails loin au sol. La fiction permet de donner un emballage à l'Histoire, pas de faire de l'Histoire.

jeudi 1 octobre 2026

Vu chez Mérat, détails troublants

Y a-t-il du vu chez Mérat ? En tout cas, j'y ai vu des détails troublants.
Albert Mérat est un peu une énigme avec ce qu'en dit Rimbaud dans sa lettre du 15 mai 1871 à Demeny, il en faisait l'un des deux "voyants" de la nouvelle école parnassienne avec Verlaine. De fait, lorsqu'il remanie son poème en deux quatrains "Par les beaux soirs d'été..." pour en faire "Sensation", Rimbaud emprunte à un poème des Chimères de Mérat : "Par les soirs bleus d'été..." vient même directement d'un premier vers cité en incipit dans la Table des matières : "Par un soir bleu d'avril elle s'en revenait [...]". Le poème en question de Mérat n'a rien à voir pourtant avec "Sensation", mais au-delà de la mise en vedette du tour stylé au premier vers et en mention dans la table des matières, il avait deux intérêts pour Rimbaud en 1870. Il s'agit d'un poème exacerbant le désir de conquête féminine. La fille a peur d'être surprise, mais le poète n'est pas qu'entreprenant, on voit que c'est un libertin expérimenté qui poursuit sans faillir un objectif érotique. L'autre intérêt, c'est que c'est un poème qui joue sur de nombreux rejets à la césure et à l'entrevers, ceux-ci étant mis au service en particulier de l'expression des émois craints : "une frayeur horrible / Qu'on ne la vît", "c'était / son quartier", "on pouvait / La rencontrer", "Oh si ! la chose se savait". Le poème qui précède dans le recueil de Mérat est en octosyllabes, mais il s'intitule "L'Hôtellerie de la belle étoile", et contient le mot "auberge" dans l'un des derniers quatrains, ce qui justifie un rapprochement avec "Ma Bohême". En clair, Rimbaud a lu le recueil Les Chimères en 1870 et il s'en est ponctuellement inspiré.
J'aurais quelques autres éléments à mentionner quant au recueil Les Chimères, mais je prévois de le relire attentivement. Ce recueil a été publié en 1865-1866, mais pas par Lemerre qui n'en récupérera l'édition qu'ultérieurement.  Il est composé de cinq sections dont la plus intéressante est "Fleurs de bohême" au titre significatif et dont sont issus les deux poèmes que nous venons de citer.
Mérat donne très souvent un avant-goût des poésies de Coppée, parfois même de motifs coppéens.
Avant Les Chimères, il a publié un recueil à deux mains fait avec Léon Valade, recueil mis en vente sans nom d'auteur Avril, mai, juin. On doit aussi aux deux poètes des traductions du poète allemand Heinri Heine qui n'était pas un inconnu à l'époque comme il l'est devenu aujourd'hui.
En 1869, Mérat publie le recueil L'Idole qui s'inspire du recueil obscène d'Henri Cantel Amours et priapées et le "Sonnet du Trou du Cul" s'inspire précisément de maints détails des deux recueils de Mérat et Cantel. Malgré les avancées faites sur le sujet par Steve Murphy et Philippe Rocher, j'ai moi-même débusqué des sources au "Sonnet du Trou du Cul" et j'ai accentué l'importance de la référence au recueil de Cantel.
Les publications de Mérat semblent s'arrêter là pour ce qui est des recueils qui ont pu avoir une potentielle influence sur Rimbaud du temps qu'il écrivait des vers. Et, à tout le moins, ce sont les références à privilégier pour apprécier l'éloge fait le 15 mai dans la lettre à Demeny. Toutefois, sur ce dernier point, je prétends que Rimbaud a brièvement logé à Paris lors d'un séjour en février-mars 1871 chez André Gill, célèbre caricaturiste qui fera lui aussi partie du Cercle du Zutisme incluant Valade, Rimbaud et d'autres ! J'ajoute que dans une lettre du début du mois d'octobre 1871 Valade revendique un rôle de saint Jean-Baptiste sur la rive gauche dans la révélation du poète Rimbaud. Or, c'est Verlaine et Cros qui sont allés chercher Rimbaud sur le quai de gare à son arrivée en septembre 1871 et cela s'expliquait par des courriers entre Rimbaud et Verlaine. En clair, il est sensible que Rimbaud n'a pas que rencontré André Gill et cherché à rencontrer Verrmersch en février-mars 1871 lors de son passage prolongé à Paris. Il logeait où à votre avis Rimbaud tout ce temps ? Il aurait rencontré Valade à ce moment-là, ce qui expliquerait que Mérat soit réuni à Verlaine dans l'éloge de la lettre à Demeny...
Mais, passons à la montée à Paris. On sent bien dans les contributions zutiques que Verlaine et Rimbaud ont eu accès non seulement à des pré-originales de Coppée dans des revues, mais aussi à des manuscrits inédits. Verlaine connaissait déjà le poème "La Nourrice" avant le 14 juillet 1871 et Rimbaud exploite l'inédit "Croquis de banlieue" pour composer "Ressouvenir" en novembre. Il exploite même l'idée de mettre des titres à plusieurs dizains zutiques : "Le Balai" ou "Etat de siège ?" Pour "Vu à Rome", Rimbaud peut connaître les deux poèmes ajoutés à la réédition des Lèvres closes de Dierx en 1872, comme il peut connaître quelques poèmes inédits que Dierx ne publiera dans des revues que peu après et en recueil que bien plus tard. Le problème, c'est qu'on se retrouve à spéculer sur les lectures ou non de manuscrits inédits, le cas bien étayé étant celui tout de même du dizain "Croquis de banlieue" clairement repris dans "Ressouvenir".
Et puis, j'en reviens à Mérat. Il fait directement partie des membres du Zutisme comme en témoigne le sonnet "Propos du Cercle" ou certaines allusions dans l'Album. C'est le grand ami de Léon Valade, celui qui conservait sur lui l'Album zutique. Mérat est certes rapidement en relation tendue avec Rimbaud. Verlaine témoignera de la distance de Mérat à l'égard de ce jeune ardennais à son arrivée à Paris. Le "Sonnet du Trou du Cul" et une lettre de Verlaine demandant à Mérat de cesser les rumeurs à son sujet font sentir que le froid a été immédiat entre Mérat et Rimbaud. Je ne vais pas citer ici tous les éléments. Je fais remarquer toutefois ceci, la première section des Chimères est dédicacé à un ami Paul Arène, autrement dit un complice avec Alphonse Daudet de la confection du Parnassiculet contemporain. Les rimbaldiens ne se demandent jamais si l'Album zutique n'a pas été connu par plus de monde qu'il n'y paraît et notamment par les gens ciblés. Rollinat recopiait le "Sonnet du trou du Cul" avec dégoût affecté pour le communiquer à un ariégeois. Quelqu'un a publié en 1878 dans Le Figaro un poème en vers d'une syllabe "Le Pauvre diable" qui s'inspire notamment de "Cocher ivre". Coppée savait d'évidence des choses sur l'Album zutique, lequel a fini dans les mains de Coquelin Cadet visiblement, ce qui laisse à penser que les ennemis de Rimbaud ont sans doute pu s'en repaître. Mais, avec Mérat, on entre dans l'idée que au moins la rumeur sur l'existence de cet Album a pu atteindre très tôt certaines oreilles.
Mais j'en reviens à mon sujet qui est un peu lié à ce que je viens de dire. Ce que je viens d'exprimer, c'est qu'il faut se méfier du préjugé d'un cloisonnement entre les groupes d'écrivains et poètes en 1871. Dierx, Coppée, Silvestre et d'autres peuvent faire lire à Rimbaud et Verlaine des manuscrits inédits et ces deux derniers en profiter pour créer des blagues. Le contact est direct avec Verlaine dans le cas de Coppée, indirect avec Rimbaud qui profite de ce que peut lui rapporter Verlaine. Et j'en reviens donc à Mérat. Celui-ci n'a sans doute pas rien écrit depuis 1869 ! Il va publier en 1872 un recueil précisément intitulé Les Souvenirs et ici j'aimerais attirer votre attention sur un premier fait troublant. Le mot "souvenir" est clef dans les vers de Coppée, notamment dans les séries de "Promenades et Intérieurs" et dans le début du recueil Intimités, et ça va bien sûr au-delà. Verlaine s'en empare et passe au calembour sur le quasi synonyme "Remembrances" et Rimbaud va à son tour jouer sur les deux tableaux : "Remembrances du vieillard idiot" et "Ressouvenir", mais Rimbaud et Verlaine devaient être au courant que Mérat préparait un recueil de ce titre et Mérat était précisément la première grande victime parodique de tout l'Album zutique'. En clair, les parodies de Coppée ont des retombées sur Mérat. Mérat va aussi publier un recueil en 1873 intitulé Les Villes de marbres qui renvoient à un ancien séjour en Italie, donc les poèmes ne sont pas si récents. Ils le sont d'autant moins que plusieurs ont été publiés en revue auparavant avec même des inédits. Je ne sais plus en quelle année.
Evidemment, je dois avouer que quand les poèmes de Mérat décrivent des voyages en Bretagne ou en Italie, je ne m'attends pas à des sources pour les poèmes de Rimbaud qui fatalement ne s'intéressent pas tellement à ce type d'ancrage référentiel.
Mais Rimbaud connaissait sans doute le contenu de ces recueils ultérieurs et en tout cas il faut prendre le temps d'investiguer cela.
Enfin, en 1873 toujours, Mérat a publié un autre mince recueil L'Adieu où il emploie des vers courts différents : octosyllabes, hexasllabes,... mais ce qui est frappant c'est que ce recueil est une suite de trente-quatre poèmes en trois quatrains, sachant que trois quatrains ça fait douze vers ce qui nous rapproche de l'esprit des séries de dizains de Coppée. Et ce n'est pas tout, vous le voyez au titre de mon article, je suis frappé que ce procédé rappelle le cas de "Vu à Rome" qui sur l'Album zutique est voisin du "Sonnet du Trou du Cul", et je rappelle que "Vu à Rome" est suivi d'un poème en tercets "Fête galante", ce qui prouve que "Vu à Rome" n'est pas qu'aléatoirement un poème isolé en trois quatrains, puisque la mise en page souligne le caractère formel des trois quatrains, et à côté de "Vu à Rome" nous avons précisément, enchaînés, les deux premiers dizains à la Coppée de Rimbaud.
Ceci donne encore plus de perspective à l'ironie formelle des premières pages de l'Album zutique. Maintenant, les poèmes du recueil L'Adieu ne s'imposent pas comme des sources pour "Vu à Rome", malgré les mentions "lèvre cruelle" et "sanctuaire" dans deux poèmes consécutifs.
En revanche, il en va différemment du recueil Les Souvenirs. J'aimerais vous forcer à croire que son dernier poème "Les Violettes" est à rapprocher du "rayon violet de Ses Yeux", mais ça risque d'être compliqué. Ceci dit, si on peut avoir du mal à penser à des rapprochements entre la série "La Mer de Bretagne" et le corpus rimbaldien, le sonnet "Chemin de halage" dans la section "Hors des murs" est troublant. Nous avons une description du travail des "haleurs" plus longue que celle du "Bateau ivre" et avec la mention précisément du "bateau lourd" qui "descend". Et c'est d'autant plus impressionnant que dans la suite immédiate du vers du premier tercet que je viens de citer il est question d'un ciel marin qui boit l'azur, ce qui n'est pas sans faire penser au refrain de "L'Eternité" :
 
           Chemin de halage
 
Aux deux rives de l'eau, paysage tremblant,
Sur la berge encaissée où leur largeur tient juste,
Des arbres, dont le tronc au sol rude s'incruste,
Agitent leurs rameaux sans feuilles, d'un bruit lent.
 
Des percherons trapus tirent du col, soufflant
Le brouillard enflammé d'une haleine robuste.
Large, bien que petit, d'épaules et de buste,
Le charretier conduit ses bêtes en sifflant.
 
Le bateau lourd, ainsi mené, descend le fleuve,
Vers la mer où le ciel à l'aurore s'abreuve
Et boit, comme en un vase étincelant, l'azur.
 
Parfois, il faut aussi l'effort à la pensée,
Mais le courant du rêve est invisible et sûr :
L'âme vers l'infini va, lentement bercée.
 
 Et après deux autres sonnets "L'Arche" et "La Berge", arrive cet autre sonnet "Le Grande arbre" dont le dernier vers "La fermentation violente des rêves" entre en résonance évidente avec "Le Bateau ivre", mais il y a encore le denier vers du premier tercet qui fait tant songer à un vers du milieu du premier tercet du "Sonnet du trou du cul" : "Et les baisers, concert matériel des rêves" contre "Mon âme, du coït matériel jalouse, [...]".
Enfin, le premier sonnet de la série "Hors des murs" et qui précède "Chemin de halage" entre en résonance avec celui-ci :
 
Il faudrait pour quitter la ville, un vieux bateau
Suivant l'eau lentement, sans voiles et sans rames.
[...]
Où donc est la rumeur de foule où je passais ?
Je ne sais pas combien j'ai pu faire de lieues.
 Accessoirement, je fais remarquer l'attaque du sonnet "La Bénédiction de la baie" : "Pendant qu'au loin..." qui ressemble grammaticalement à l'amorce du "Bateau ivre" : "Comme je descendais..."
Entre septembre 1871 et février 1872, Rimbaud a-t-il eu connaissance de ces poèmes alors inédits de Mérat ?
 

lundi 28 septembre 2026

En attendant le bain dans la mer a midi...

 Bonne pensée du matin est l'un des poèmes en vers irréguliers de Rimbaud les plus commentés et il a la réputation malgré deux difficultés très débattues d'être peu hermétique.

Dans le passé,  les lectures dominantes étaient celles de Mario Richter et de Bernard Meyer. Comme précisé ce dernier, Richard fait une synthèse indulgente des prédécesseurs pour une mise au point tout de même de qualité,  quand lui est plus restrictif. Il va dénoncer en particulier la lecture 9bscene obsessionnel de l'âme est en couronne, une des 2 difficultés majeures., lecture caduque de Fongaro.. il y a aussi une lecture de Brunel en 1991 et des lectures plus sommaires mais révélatrices des compensations imaginztrices des critiques anciens comme Antoine Adam.

En 2006  deux articles de Reboul et de Murphy ont rebattu les cartes.

Murphy pense qu'il est question de la reconstruction après la guerre. Reboul penche pour la reprise des travaux hausmaniens à l'ouest de la ville, ce que je trouve nettement plus convaincant et en phase avec le discours du poème qui ne parle pas de réparer.

Le point commun des deux articles, c'est qu'ils lisent comme unnoxymorevironique Ouvriers charmants, ce qui peut être contre-intu8tif dans un effort de lecture communarde qui suppose une sympathie pour les exploités,  sachant que la prière est d'un bain dans la mer a midi ce qui fait penser au Déluge, mais aussi à la symbolique chère à Rimbaud de la mer allée avec le soleil, du Bateau ivre ou de Aube qui justement décrit le passage de quatre heures du matin et l'attente de midi. Cette ironie a l'égard des ouvriers ne va pas de soi, je ne suis pas convaincu par les connotations supposées péjorative de l'adjectif charmants. Je trouve qu'on me force la main à considérer que charmants serait un mot mièvre valant avertisseur contre une lecture qui serait trop mièvre pour un Rimbaud. L'ironie si elle doit être soutenue à la lecture vient du texte, soit de ses implications pour le sens, soit de sa prosodie. On ne peut pas dire que le poème est ironique parce que c'est Rimbaud qui l'a écrit : ça n'est pas cohérent.

Or, ce que j'ai découvert, c'est que Bonne pensée du matin imité dans ses premiers vers la chanson célèbre de Desaugiers Paris à quatre heures du matin. Rimbaud imité les premiers dans son titre et son premier quatrain.

Il reprend quatre heures du matin et les mots à la rime surtout évaporé. Desaugiers a écrit en parallèle un Tableau de Paris à cinq heures du soirquo peut donner une idée du soir fête.

La revue est celle d'ouvriers charmants au plan de leur conditionnement littéraire ou artiste. Pris en bonne part, l'adjectif charmant est emplit dans un poème adressé à Desbordes-Valmore.

Dans la chanson pour cinq heures du soir, Desaugiers parle du désert quand les rues se vident et cela s'oppose aux heures de cohue. Le poème commence par l'idée de la foule qui s'écoule.

Du coup, le bain dans la mer pourrait désigner la cohue de midi que les travailleurs de quatre heures du matin ne peuvent qu'attendre.


Quant ai soleil des Hesperid4s, j'estime qu'avec les faux Cieux et le souvenir du soir fête, il y a la une ironie réelle sur le faux soleil de la Parade sociale. Je rappelle avoir signalé en source printemps des Hesperides dans les mélodies de Joseph Mary..

dimanche 27 septembre 2026

Ces autres sources coppéennes dont vous n'allez pas pouvoir manquer d'écoper !

Ci-dessous, des rapprochements qui concernent exclusivement les dizains des deux séries "Promenades et Intérieurs" !
Je n'ai pas rappelé tout ce que j'ai déjà développé dans d'autres articles. Le but est de vous apporter encore de l'inédit.
 
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Commençons par un rapprochement connu, mais finalement négligé à cause de Steve Murphy. En 1990, Murphy a publié un livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion dont les chapitres étaient autant d'analyses de poèmes. Plusieurs analyses peuvent être refaites de nos jours, certaines sont plutôt erronées, mais l'étude du sonnet "Vénus Anadyomène" dominait nettement cet ensemble. Murphy exploitait en particulier la source que Jacques Gengoux avait révélée, le poème "Les Antres malsains" d'Albert Glatigny. Toutefois, à propos de l'ulcère, Murphy met en doute une autre source proposée également depuis longtemps, un dizain que Coppée a publié dans la première série de "Promenades et Intérieurs" du second Parnasse contemporain, dans une livraison qui, du coup, se doit d'être antérieure au mois de juillet 1870 pour être validée. Murphy cite le dizain en entier dans son article, puis il écrit ceci :
 
Rimbaud a sans doute connu ce dizain et rien n'empêche de croire qu'il s'en est localement inspiré. En revanche, rien ne démontre qu'il s'agit d'une "source". Mais qui "pose un vésicatoire à Vénus accroupie" dans ce poème ? On peut évidemment répondre : François Coppée. [...]
 Méprisant, Murphy passe rapidement à une autre source hypothétique qu'il déclare "plus intéressante" révélée par un certain Gerhard Butters et c'est vrai que cette autre source est clairement pertinente, une source proudhonienne où il est question de "chancre à l'anus", j'en reparlerai une prochaine fois. Toutefois, le dizain de Coppée est intéressant à plus d'un titre, et si je vous le donne à lire vous verrez que ce n'est évidemment pas Coppée qui met le vésicatoire à la déesse :
 
Les dieux sont morts. Pourquoi faut-il qu'on les insulte ?
Pourquoi faut-il qu'Hellas et que son noble culte
Ne puisse pas dormir de ce sommeil serein
Que prêta le pinceau classique de Guérin
Au Roi des rois vers qui rampe le sombre Egiste ?
Pourquoi faut-il enfin qu'un impur bandagiste
Donne à Hercule antique un infâme soutien,
Des bas Leperdriel à Phoebus Pythien,
Et, contre la beauté tournant sa rage impie,
Pose un vésicatoire à Vénus accroupie ?
La transcription de Murphy contient une coquille "un sombre Egiste" et elle maintient l'esperluette de l'édition originale au vers 2. Coppée dénonce clairement des images commerciales et le nom "Leperdriel" attira automatiquement votre attention puisque Rimbaud le nomme dans ses parodies de l'Album zutique. Rimbaud cite Leperdriel à la rime au dernier vers du premier quatrain du sonnet "Paris". D'ailleurs, malgré le changement de référent culturel, le vers de Rimbaud est marrant à rapprocher du dizain de Coppée que vous venez de lire ou relire :
 
- Ô Christs ! - Leperdriel !
 
 Je vous cite la "note" de Pascal Pia dans son édition fac-similaire de l'Album zutique de 1962 :
 
Le Perdriel, établi également rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, n°54, fabriquait des produits spéciaux pour vésicatoires et cautères, et surtout des bas contre les varices. Il avait un magasin de vente au détail, 70, Faubourg Montmartre. Dès 1869, Coppée faisant allusion aux mannequins qui garnissaient la vitrine des bandagistes, nommait Le Perdriel dans le dizain [...]
Menier est l'autre notoriété du sonnet "Paris" de Rimbaud qui avait le siège de sa société rue Sainte-Croix de la Bonneterie, d'où le "également" de notre citation. Cette identification est débattue, mais peu importe ici.
Pas mal de pages plus loin dans l'Album zutique, nous avons un dizain de Léon Valade intitulé "Intérieur", réduction évidente du titre coppéen, qui décrit un "médecin / Des pieds" qui lui enlève des "pellicules" sur son orteil, sa "jambe nue" étant exposée "sur le velours d'un coussin". Ce dizain ne cite pas Leperdriel, mais il est suivi d'un dessin qui illustre la scène du poème avec un titre en-dessous : "- Galopeau. -" Ce Galopeau est aussi mentionné par Rimbaud et cela dans le quatrain qui se  termine par la mention "LePerdriel" et notons que le premier quatrain de "Paris" réunit ainsi trois spécialistes des pieds et des jambes : Godillot, Galopeau et Le Perdriel. Notez aussi que Rimbaud adopte la même orthographe que Coppée, et non celle fournie par Pascal Pia.
En clair, le dizain de Coppée avait un pouvoir comique pour les zutistes. "Vénus anadyomène" a été composé en juillet 1870, mais il faut faire attention à plusieurs éléments. Rimbaud s'intéresse de très près aux recueils de Coppée, il y puise des éléments pour ses propres poèmes, des "Etrennes des orphelins" à "Romand" : "Les tilleuls sentent bon", "Romant" étant postérieur à "Vénus anadyomène".
Ensuite, il faudrait préciser le moment de la rencontre de Rimbaud avec Bretagne qui est un ami de Verlaine qui pouvait renseigner Rimbaud sur les blagues potaches du milieu des poètes parisiens. Verlaine écrit à Coppée en 1869 pour lui annoncer et décrire ce qu'est l'Album des Vilains Bonshommes. Enfin, c'est précisément la chute du dizain de Coppée qui est à rapprocher de la chute de "Vénus anadyomène". Le vésicatoire n'est pas n'importe quel médicament, puisque c'est un emplâtre à base de cantharides qui provoque des ampoules exprès sur la peau des patients. J'ai pu voir dans un article en ligne de la revue Persée que dans son Jérôme Paturot de 1884 Louis Reybaud a composé en vers un "Hymne au vésicatoire" où il nomme Leperdriel et donc montre qu'il a lu le dizain de Coppée. C'est l'un des deux seuls dizains que Coppée a supprimés pour son édition en recueil des Promenades et Intérieurs, signe que le poème était quelque peu sulfureux.
Enfin, le dizain de Coppée parle aussi de peinture en citant le tableau de Guérin et le sommeil du juste dans lequel est plongé Agamemnon. Coppée cite Egiste, alors qu'en réalité c'est Clytemnestre qui s'apprête à tuer son mari, mais pour empêcher toute hésitation Egiste la pousse. Il s'agit d'un tableau de 1817 conservé au Louvre.
L'idée de préserver le sommeil serein peut éventuellement entrer en écho avec la prétention à l'art serein dans le dizain de Rimbaud : "Aux livres de chevet, livres de l'art serein,..."
Murphy veut être sceptique, mais cette source n'est en rien incompatible avec celles qu'il développe. Cela montre au contraire la richesse des références que peut accumuler Rimbaud en un seul poème.
 
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Le premier dizain de la série du second Parnasse contemporain offre une hypothèse de source que je tiens à indiquer en passant. Le poème s'adresse au lecteur qu'il qualifie de "spectateur indulgent" puis qu'il précise en tant que "Lecteur mélancolique et doux" et il lui dédie ces vers parce que "deux paisibles amis" ont bien le droit de "causer entre eux".
Dans le dizain "J'occupais un wagon...", il me semble y avoir une correspondance. Le vieux prêtre et le poète sympathisent face à une foule plus hostile ("brocarts impolis") et le vieux prêtre fait une "demande énergique / Et triste en même temps d'une petite chique / De caporal". Le mot "énergique" n'est pas très présent contrairement à "triste" dans les vers de Coppée. Au contraire, dans "Un Fils", le malheureux qui fait précisément un travail de "bureau" ! se couche "sans énergie" pour lire vu le labeur qu'il a au quotidien et le manque d'épanouissement. Or, je me demande si Rimbaud ne s'est pas inspiré de la coordination à cheval sur la césure : "Lecteur mélancolique et doux..." pour créer sa coordination à cheval sur deux vers : "la demande énergique / Et triste..."
Vous trouvez ça gratuit ?
Prenez le vers de Coppée dans son intégralité :
 
Lecteur mélancolique et doux, à vous ces vers !
 Ces vers, surtout s'ils sont récités, sont un équivalent de la chique de caporal. Ensuite, dans le dizain de Coppée, on apprend que ces vers sont des "souvenirs", des "boutades", mais que parfois ils ont été "trouvés au coin de l'âtre", ce qui crée une légère équivoque, puisqu'on peut penser à quelque chose qui fume au coin de l'âtre et fil en aiguille à un cigare ou une cigarette, à du tabac. Certes, ce n'est pas directement ce que Rimbaud invente, mais il faut quand même comprendre que Rimbaud est à même de sous-entendre que les dizains de Coppée c'est un peu de la chique de caporal...
 
 
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Le second dizain a inspiré les dizains de Verlaine envoyés à Valade le 14 juillet, et je me demande si la mention "friture" n'a pas hanté Rimbaud au point qu'il ait pas mal fait de rimes en "ur" dans ses parodies comme la séquence "dur"/"peinture"/"mur" dans "Le Balai", comme l'emploi de "triturer" dans "Je préfère sans doute...", etc.
 
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Le troisième dizain contient un vers 3 avec deux hémistiches symétriques : "Devant la vaste mer, devant les pics neigeux," ce qui me fait penser à la symétrie équivalente dans "Ressouvenir" : ""Aux grilles du palais, aux gradins du manège," d'autant que "manège" rime avec "neige" nom à la source de l'adjectif "neigeux". Je prévois une recension de tous les vers de Coppée qui ont ce mode de balancement symétrique de groupes prépositionnels.
Je fais aussi un rapprochement plus aléatoire avec le poème "Le Balai". Coppée avoue une "amitié malsaine" pour Paris et il parle de "corde" qu'on pend à des arbres pour faire "sécher" la toile et la flanelle. C'est peut-être gratuit de rapprocher cela de "Son crin inerte sèche" et de la "cordelette" qui semble "une tresse gelée" dans "Le Balai". Mais, il se trouve que le dizain IV qui suit est précisément le dizain qui a précipité la création du "Balai" avec son intérêt pour les pissenlits dans les coins, son "plaise" à la rime, son tour clairement repris par Rimbaud : "quelque ancienne affiche" devenant "quelque ancienne prairie".
 
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Le dizain "Le Grand-Montrouge est loin..." retient mon attention pour deux éléments.
Les trois vers suivants pourraient avoir contribué à la création par Rimbaud de la scène d'admiration de l'enfant aux champs de foire devant les ânes en érection :
 
Et voici que, marchant à côté de la roue,
Il revient, écoutant, de fatigue abreuvé,
Le pas de son cheval qui frappe le pavé.
 Ensuite, son vers conclusif : "Et l'automne qui vient ne lui fait pas de mal" est quelque peu inversé dans cette chute d'un dizain de Rimbaud : "Et que l'âpre aquilon n'épargne aucune veine !" Et, justement, dans plusieurs dizains qui suivent immédiatement celui, je relève plusieurs autres sources pour la même parodie rimbaldienne : "Les soirs d'été..."
Dans la série parnassienne de Coppée, après "Le Grand-Montrouge...", nous avons "J'écris près de la lampe..." qui décrit une scène d'une nuit froide d'octobre, mais dans un intérieur tranquille auprès du feu, sauf que la mère veille sur son poète de fils et remet une bûche dans l'âtre en prévision de la nuit, et le poète s'écrie au dernier vers : "Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes !" Encore une fois, on a une idée inversée du vers final du dizain "Les soirs d'été..." : "- Et que l'âpre aquilon n'épargne aucune veine." Et je suis d'autant plus enclin à penser que c'est une source réelle pour Rimbaud que le "Je songe que l'hiver figera..." du vers 8 du dizain rimbaldien est un décalque de cet extrait des vers 4 et 5 du dizain coppéen : "Elle songe sans doute au mal qui m'exila / Loin d'elle, l'autre hiver".
Le dizain suivant : "Volupté des parfums !" offre lui aussi une sorte de ressemblance et contrepoint avec "Les soirs d'été...", mais le rapprochement est plus superficiel. Le poète traverse un brouillard et est en train de songer, plus au sens de rêver. Mais le dizain suivant confirme clairement que nous avons bien affaire à une zone de poèmes de Coppée qui ont inspiré Rimbaud pour son dizain "Les soirs d'été...", puisque le dizain "Noces du samedi..." contient la rime "cigare"/"s'égare" aux vers 5 et 6 que Rimbaud a reprise en l'altérant à peine aux vers 5 et 6 de "Les soirs d'été...", et Rimbaud a aussi repris d'autres éléments :
 
Noces du samedi ! noces où l'on s'amuse,
 
correspond à :
 
Les soirs d'été, sous l'oeil ardent des devantures,
[...]
 
Les cris facétieux ont une résonance aussi dans le dizain de Rimbaud, ainsi que les descriptifs de personnes.
L'évidence s'impose avec les vers 5 et 6 des deux dizains :
 
Qui leur donnent le bras en fumant un cigare,
Tandis qu'en un bosquet le marié s'égare,
 
Suceurs du brûle-gueule ou baiseurs du cigare,
Dans le kiosque mi-pierre étroit où je m'égare,
[...]
 
**
 
Pour le vers stylisé du poème "Le Balai" :
 
Tel un bois d'île à la canicule rougi.
 
Il me semble évident que les nombreux exemples du dizain suivant ont servi de modèle, de référence si vous préférez, sans compter le lien étymologique entre "chien" et "canicule", le "ce qu'autrefois il fut" et l'écho comique du "baiser éperdu" à "rougi" par la canicule :
 
Tel un chasseur perclus, devant son feu qui flambe,
Echange avec son chien serré contre sa jambe
Un regard de tristesse à l'heure de l'affût,
Triste et se rappelant  ce qu'autrefois il fut,
Tel un oiseau muet dans le brouillard d'octobre,
Tel un buveur malade et forcé d'être sobre,
Tel un prêtre du bruit d'un baiser éperdu,
Telle une épée au clou, tel un luth détendu,
Tel un foyer désert, et telle ma pensée
Alors qu'elle se croit du rhythme délaissée.
 
**
 
Pour les mentions d'auteurs dans "Auc livres de chevet..." un rapprochement me paraît aller de soi avc la chute du dizain : "Je rêve, tant Paris m'est parfois un enfer..."
 
[...]
Et j'y rétablirais, disciple consolé,
Nos maîtres, Esménard, Lebrun, Chênedollé.
 
**
 
Encore à rapprocher du dernier vers de "Les soirs d'été...", cette chute :
 
Et le soleil couchant ne vous attriste pas.
 
**
 
Le dizain "Comme le champ de foire..." est à ajouter d'évidence aux sources du début des "Remembrances du vieillard idiot".

"Verte ouate" diérèse ou synérèse : la preuve par Coppée (rectificatif 19h)

*** J'ai écrit l'article suivant trop précipitamment. Le syntagme "comme ouatés" peut aussi bien se lire "comm'ouhatés" que "comme watés". Et on aura le bon nombre de syllabes. L'important, c'est qu'il s'agit de la source à la "verte ouate" de Rimbaud et j'apporterai des précisions sur le ciel, etc. En revanche, cela ne prouve ni la synérèse, ni la diérèse. Mon titre était joli pourtant, mais tant pis.*** 
 
 
Dans son livre L'art de Rimbaud, Michel Murat soutient que Rimbaud pratique la diurèse à "ou-ate", lecture métrique qui ferait consensus à l'époque, sauf qu'on peut lire aussi bien verte wate que verte ou-ate, ça ne change rien à la syllabation. Murat cité un contre-exemple que lui opposait Marc Dominicy qui est tiré de de Rodenbach et ou la lecture wate est indiscutable.
Or, je me rappelle avoir envoyé en privé à Cornulier un exemple favorable à wate la synerese et qu'il était d'accord, et je crois qu'il avait un exemple chez Verlaine. Mais, je me demande si ma preuve de la synerese ce n'était pas déjà celle que je vous soumets ci-dessous. Dans ses dizains, Coppée à écrit "comme ouatés" ce qui ne peut se lire qu'avec synerese dans le dizain qui parle de regarder le coucher du soleil.
Il s'agit du dizain XXI d'y recueil définitif qui décrit le lendemain d'un jour de neige et un décor gelé ce qui convient au cas de État de siège. Coppée pratique une césure acrobatique sur la préposition dans "Sont comme ouais et dans" la lecture avec synerese étant obligatoire.
On a la preuve de la synerese et une source directe au dizain rimbaldien.

Prochainement, des sources précises au dizain "Les soirs d'été...", le seul que jecn'ai pas encore traité. J'aurai alors apporté des contributions décisives à absolument toutes les parodies de Coppee par Rimbaud dans l'Album zutique !
Vous comprenez ce que ça signifie dans la compétition de moi seul contre tous les autres rimbaldiens.
Qu'on m'explique pourquoi je suis noyé parmi les publications de Murphy, Teyssedre, Pakenham, Saint-Amand et quelques autres. Plus de la moitié de ce qu'on sait sur les contributions zutiques de Rimbaud vient de moi seul, j'ai quasiment expliqué toutes les parodies à moi seul, à part Exil et le Sonnet du Trou du cul. Et encore, je suis actif sur ce sonnet, sauf Paris et Jeune goinfre, et encore.
Le reste, c'est moi qui ai fait systématiquement les analyses décisives.

samedi 26 septembre 2026

"Voyelles, c'est la vie" : compte rendu de la rencontre entre les éditeurs de Rimbaud Bardel et Cavallaro à Ombres blanches !

Sur son site Arthur Rimbaud, le poète, Bardel vient de fournir le lien vers un podcast sur le domaine internet Youtube où on peut suivre un enregistrement audio de la rencontre entre Bardel et Cavallaro à la librairie Ombres blanches. Il s'agit d'une, entre gros guillemets, vidéo d'une heure dix-huit minutes. Il y a un début un peu chaotique et répétitif : une voix féminine annonce ce qu'on va voir et présente lacunairement les deux intervenants, puis nous passons à l'enregistrement de la rencontre même avec une voix masculine qui refait les mêmes présentations lacunaires, puis nous arrivons enfin à la rencontre elle-même où l'animatrice Marine Le Bail refait les présentations mais en moins lacunaires.
La voix masculine introduit les intervenants comme des "spécialistes" de Rimbaud, mais on verra que lors des questions du public dans la salle Cavallaro ne pourra rien dire au sujet du sens du sonnet "Voyelles", ce' sur quoi nous reviendrons plus bas dans ce compte rendu. On apprend aussi par cette voix masculine, sinon par celle de l'animatrice, je ne sais plus, que cette rencontre est à l'initiative d'Alain Bardel, même si les deux "conférenciers" sont mis sur un pied d'égalité, l'un étant invité pour son édition en deux tomes des OEuvres complètes en Folio Classique, et l'autre pour son essai critique Les Illuminations ou Rimbaud l'Obscur il y a déjà plus d'un an. L'intérêt de cette rencontre, c'est pour moi de voir ce qui va se dire sur la prétendue originalité de l'édition de Cavallaro qui est si fortement mise en avant dans l'appareil promotionnel qui se fait autour. J'attendais aussi les intervenants au tournant. Je voulais savoir si Cavallaro et Bardel parleraient de la coquille "outils" pour "autels", du déchiffrement "ou daines" que Cavallaro  corrompt en "de daines", s'il allait être question de la pagination des manuscrits des Illuminations comme allographe ou autographe, s'il allait être question des lignes farfelues qui sont éditées avec les poèmes en prose, s'il allait être question aussi d'une justification par Cavallaro de ses choix éditoriaux dans l'ordre des poèmes. En une heure de temps, il ne sera jamais question directement de ces points, même quand à certains moments il serait naturel d'en parler.
Ce n'est donc pas le contenu audio que j'attendais pour pouvoir faire une mise au point. Ceci dit, la rencontre n'en est pas moins révélatrice de certains travers. Et il y a notamment un point qui me chagrine et qui devait chagriner les toulousains présents dans la salle qui ont rarement l'occasion comme à Paris d'une telle rencontre d'éditeurs de Rimbaud, c'est le manque de générosité à leur égard. On va en reparler.
La première question est intime, comment en être venu à vouloir éditer Rimbaud, et c'est Alain Bardel qui y répond le mieux. Avec sa voix chevrotante, il commence certes assez mal : "ce que je vais dire est absolument non-romantique", il parle de son expérience dans le milieu enseignant qui est à l'origine de son site internet, mais j'ai évidemment bien aimé la partie originale sur sa rencontre, puis ses échanges avec Antoine Fongaro, même si j'ai un peu tiqué sur la chronologie. Bardel a commencé son site sur Rimbaud au début du troisième millénaire, vers 2003 je dirais, tandis que Fongaro n'était plus enseignant à l'Université de Toulouse le Mirail depuis au moins juin 1994. Et il ne vivait plus à Toulouse, mais en Italie. Mais, peu importe. Bardel a appris de Fongaro à étudier tous les détails du texte et il rapporte le propos excessif de celui-ci qui disait que ce n'était pas la peine de parler du sens d'ensemble d'un poème si on n'en maîtrisait pas tous les détails. Cette idée va être importante pour l'ensemble de l'échange Bardel-Cavallaro qui plus est.
Mais, d'emblée, Bardel revient à ce qu'il veut dire en trois mots : il vante le fait d'être au plus près du texte et de consulter les fac-similés et il ne peut s'empêcher de saluer l'édition de Cavallaro en la vantant d'être plus riche en commentaires que celle de la Pléiade et il va la vanter aussi plus tard pour l'établissement du texte, mais sans dire en quoi Cavallaro a apporté quoi que ce soit de personnel. Plus précisément, Bardel va saluer Cavallaro pour l'établissement du texte des Illuminations à partir des manuscrits, ce qui n'a aucun sens ! Cavallaro a introduit des lignes farfelues, il établit le texte comme l'ont fait ses prédécesseurs. L'article "Les" revenu dans le titre l'est déjà avec Bardel ou l'édition de Frémy, Scepi, et c'est venu d'un article de Steve Murphy en 2004. Bardel parle des difficultés d'établissement du texte des manuscrits, mais le grand sujet c'est "Jeunesse II Sonnet". C'est le poème par excellence de Rimbaud que personne n'arrive à éditer, non ? Cavallaro y a-t-il réussi ? N'oublions pas que Cavallaro fait n'importe quoi avec les alinéas de "Nocturne vulgaire" et de "Marine" ? Mais tous ces détails nous ne les aurons pas pendant l'entretien. On est simplement priés de croire sur la foi de Bardel que l'édition de Cavallaro est utile même aux rimbaldiens chevronnés (vous voulez que je témoigne ?) et que l'établissement du texte vient de lui (mais en quoi ?). A d'autres reprises, l'animatrice redit que c'est la première fois que nous avons les oeuvres complètes de Rimbaud au format de poche. Mais c'est faux ! Outre que personne ne mentionne l'oubli d'au moins "Poison perdu", les éditions complètes existent en GF avec Steinmetz, au Livre de poche avec Brunel, et l'ancienne édition de Forestier n'était pas tout à fait incomplète. L'édition initiale de Steinmetz était en trois volumes, mais elle a été refondue en un seul, celle de Brunel existe en un seul volume dans la collection La Pochothèque, et de toute façon celle de Cavallaro est en deux tomes. Pourquoi on nous rebat les oreilles avec l'idée que Cavallaro publie la première édition des oeuvres complètes au format de poche ? Et pourquoi on lui attribue des mises au point décisives sur l'établissement des textes ? Je veux des faits, ce n'est pas trop demander. D'ailleurs, au cours de l'entretien, Cavallaro lui-même a un moment d'arrêt quand il dit que son principe de publier tous les textes, toutes les versions est déjà pratiqué avant lui, il précise que c'est déjà ce qu'ont fait des éditions savantes, sauf que les éditions de Steinmetz et Brunel à tout le moins sont des éditions courantes au format de poche. Maintenant, la réponse de Cavallaro à la première question nous apprend ce qu'il s'est passé. Cavallaro voulait proposer une édition des seuls textes en prose, mais l'éditeur a fini par consentir à une édition reprenant tout. Et là, Cavallaro aurait surpris la maisonnée Folio en parlant d'éditeur toutes les versions et de faire des oeuvres complètes. Bref, il n'y a que l'équipe de l'édition Folio qui a cru qu'il y avait un bouleversement majeur... Ils ne sont pas au courant de ce qui se fait au Livre de poche ou en Garniert-Flammarion. Cavallaro les fait passer pour des gens peu sérieux.
On remarque que du coup Cavallaro n'a pas pu s'en tenir à son projet, mais la publication de l'oeuvre en vers est devenue étrangement le prétexte pour prétendre à une première édition des oeuvres complètes au format de poche, ce qui est faux, le prétexte aussi à une pensée éditoriale neuve où on publie toutes les versions (ce qui est faux) et à cause de cela on a droit à une édition où les textes sont rangés n'importe comment : "lettre de Charles d'Orléans" au milieu des poésies en vers, "Tête de faune" devant les contributions zutiques, "Les Corbeaux", "Les Mains de Jeanne-Marie" traités comme des queues de comète dans le deuxième tome. Notons que lors de cette rencontre, Cavallaro assimile clairement "Voyelles" à une composition de l'année 1871 ! Drôle de spécialiste, drôle d'expert du classement chronologique des textes, drôle de champion de l'édition !
On arrive alors au débat sur le problème de transmission et d'établissement des textes, débat déjà ancien dont quelque part l'édition en Garnier-Flammarion de Steinmetz était déjà une manifestation auprès du grand public en 1989. Cavallaro est beaucoup plus clair et structuré que Bardel sur ce sujet. On relève un fait frappant : même s'il est assez âgé, Bardel n'arrête pas de se tromper sur les dates. Il y a plusieurs exemples, soit autour des vingt ans de Rimbaud, soit autour de la publication des poèmes de 1886 à 1895. Bardel perd de vue l'année 1886 pour la revue La Vogue ou date de 1891 la publication des cinq derniers poèmes des Illuminations, ne parvenant même pas à décrire ce livre précis. Il a passé un quart de siècle à lire tout sur ce sujet et surtout à écrire et réécrire des commentaires sur ces questions, défendant une position polémique sur l'ordre des Illuminations. Je pense que ses hésitations sur les dates n'ont pas fait bonne impression.
Bardel se réfugie également derrière des arguments secondaires. Fénéon n'a pas pu créer l'ordre de la première publication en livraisons dans la revue pour ce qui est des Illuminations. C'est Muirat qui l'a prouvé, dit-il. Bardel ne précise même pas au public qu'il y a un autre ordre dans la plaquette, ce qui fait que pour l'auditoire la conversation était plus dur à suivre. Bardel parle non aux gens en présence, mais entre rimbaldiens, ou clan à clan. Mais Bardel évite tout comme Cavallaro de dire le moindre mot sur la pagination ! On évite de dire que Murat a renoncé à croire en la pagination comme autographe. Bardel et Cavallaro essaient de faire croire au public qu'on peut prouver l'ordre du recueil par les autres éléments du manuscrit.
Ben, non ! La pagination autographe jusqu'au bout, ce n'est même pas suffisant, car on peut avoir affaire à un portefeuille de poèmes, mais c'est le minimum.
C'est la pagination qui fait que plusieurs rimbaldiens ont cru à un ordre établi par Rimbaud. Les gens dans la salle ont dû trouver l'échange lunaire. Il y a un argument qui reste, c'est celui de la copie continue de feuillet à feuillet, mais cet argument peut être remis en cause par la réalité matérielle pour Rimbaud qui n'avait pas assez de papier à disposition. Quant aux découpages, on peut leur faire dire tout et son contraire. Rimbaud a recopié "Dimanche" à la suite de "Génie", mais il a ensuite découpé le feuillet en séparant les deux poèmes, et si on en croit Bardel dans le recueil définitif "Jeunesse I Dimanche" est quand même à la suite de "Génie".
Face à Bardel, Cavallaro est sceptique, mais il botte volontiers en touche. Souvent, il va dire qu'il va laisser répondre Bardel à une question qui lui est chère. Cavallaro ménage aussi la chèvre et le chou. Sans dire qu'il met en doute la pagination manuscrite, ce qui est pourtant une conséquence de ses propos, Cavallaro déclare qu'on ne sait pas si "Après le Déluge" est le premier poème du recueil puisque le feuillet manuscrit n'est pas du même format, sous-entendu du même format que la série homogène qui commence par "Enfance", car que ce soit Cavallaro ou Bardel il y a énormément de présupposés à connaître pour comprendre leurs réponses. Les gens dans la salle, ils devaient être perdus. Mais Cavallaro va saluer le fait qu'il y a des copies continues de plusieurs poèmes à la suite sur un feuillet ou sur plusieurs feuillets. Mais, et alors ? Quelle est la base pour penser ses copies continues ? On n'a pas ce copie continue qui va jusqu'au bout, donc parler d'une organisation partielle de recueil ça ne s'impose pas comme ça. Cavallaro est convaincu qu'il a existé une page de titre et de sous-titre puisque Verlaine en parle. Moi, pas ! Je constate que dans sa lettre de 1878 Verlaine parle du titre et du sous-titre "coloured plates", puis plus tard il passe au sous-titre "painted plates". Le plus vraisemblable, c'est qu'on lui a dit à l'oral que le sous-titre était "coloured plates", d'ailleurs si Verlaine parle de la signification anglaise du titre c'est qu'il a reçu des confidences, pas qu'il a pu inférer cela d'un manuscrit...
Bref, la rencontre n'a à aucun moment d'assises logiques.
Bardel joue alors au chantage affectif : "tu l'as dit toi-même que Après le Déluge ouvre en beauté le recueil alors on ne va pas chercher midi à quatorze heures" ou bien : "les gens maintenant éditent le recueil dans l'ordre originel et ça finit par "Solde" qui est comme l'Adieu d'Une saison en enfer ou comme Le Bateau ivre un récit icarien..." (c'est ses affirmations, pas les miennes), puis il minaude : "personne ne me croit, je suis le seul à penser ça sur l'ordre des Illuminations, etc." Heu ? C'est au moins un aveu de faiblesse, mais il y a au contraire beaucoup de rimbaldiens qui suivent la thèse de Murphy, et celui-ci au moins y croyait initialement avec Bardel. Bardel joue au critique rimbaldien maudit qui se désespère face à l'incompréhension du monde. Enfin, Bardel me pique une idée sans me citer, je lui avais écrit cela dans un échange personnel auquel il avait répondu, échange de courriels donc : il y a une lecture enchaînée à faire de "A une Raison" et "Matinée d'ivresse" à cause du glissement de "nouvelle harmonie" à "ancienne inharmonie", sachant qu'on passe du début du nouveau dans un poème à sa fin dans l'autre. Les deux poèmes décriraient deux étapes successives d'une même expérience. Bardel n'a pas trop piqué publiquement mon idée dans ses livres ou sur son site internet, mais ici à l'oral il se lâche. Il parle de "A une Raison", "Matinée d'ivresse" et "Phrases" comme de trois poèmes sur le "nouvel amour", ce qui est inexact dans le cas de "Phrases" soit dit en passant.
Puis il passe en revue en faisant des approximations délirantes sur le contenu des poèmes fixant des ensembles thématiques qu'il est le seul à percevoir ainsi. Bardel soutient que les poèmes de la fin du recueil sont plus politiques que les premiers !? Il soutient que "Being Beauteous" parle du corps masculin, tout comme "Antique" et "O la face cendrée..." !? Et sa lecture de "Parade", c'est une évocation de l'arrivée de Rimbaud à Paris en septembre 1871 avec un peu de permissivité pour l'homosexualité, mais aussi avec de l'acrimonie qui s'est accumulée avec le recul. Vous n'avez rien compris à ce que je viens d'écrire, pas grave moi je n'ai pas compris où était la lecture de "Parade" là-dedans.
A cause des non-dits et du peu de mention de grands noms rimbaldiens des dernières décennies, la rencontre produit un discours assez superficiel, souvent peu convaincant. Bienvenu n'est même pas citer pour le fait qu'on sait que les transcriptions des manuscrits des Illuminations datent du début de 1875. le public apprend juste que c'est un point que par de subtiles expertises graphologiques on a pu déterminer.
Et justement, le public, il n'en profite pas de la rencontre. Elle n'est pas généreuse à son égard. Le public est pris en tiers dans un débat qui ne le concerne pas. Il n'a pas les clefs pour y entrer. Les développements sont souvent ternes, manquent de la pépite de passion qui fait vibrer le public. Il y a certes le moment bardélien autour de "Enfance III" avec un début d'enquête. Face à la lecture d'un poème en prose, Cavallaro est alors invité à lire un poème en vers, il choisit "Bonne pensée du matin", mais il ne le commente pas, il ne fait pas remarquer que le début du poème réécrit le début d'une chanson célèbre du chansonnier Desaugiers très connu malgré l'ombre que lui fait Béranger. Cavallaro ne le peut pas, car ce serait cité mon blog. On peut comprendre qu'on se contente de lire un poème sans le commenter, mais tout l'entretien est une dérobade à l'explication des poésies de Rimbaud, alors même que toute la rencontre consiste à nous dire qu'il faut s'émerveiller de l'établissement parfait du texte par Bardel et Cavallaro car ça va permettre de tout mieux comprendre, qu'il faut s'émerveiller des annotations riches de l'édition de Cavallaro, alors qu'on nous vend deux spécialistes.
Arrivent les questions du public ! Je ne m'y attendais pas, quelqu'un demande quoi savoir sur la signification du sonnet "Voyelles". Cavallaro ne répond pas. Il avoue être pris de court et s'en sort par une pirouette, c'était le premier poème publié dans la plaquette des Poètes maudits, il formule à peine que le sonnet en allant de l'alpha à l'oméga décrit ou crée un monde. Cette réponse est catastrophique après qu'on nous ait vendu deux spécialistes, des champions de l'annotation, un quart de siècle de rimbaldisme acharné du côté de Bardel. N'avoir rien à dire sur "Voyelles" pour un rimbaldien, c'est quand même problématique, d'autant qu'un autre intervenant souligne qu'il prend conscience que depuis les années 80 les universitaires ont fait des progrès fulgurants sur Rimbaud et qu'on comprend beaucoup mieux les textes.
Cavallaro n'a pas renvoyé à ce que j'écris, mais il n'a pas non plus renvoyé la personne de la salle aux références bibliographiques de sa notice au poème, il n'a pas rappelé des éléments de sa notice. Il ne parle même pas de Helmholtz qu'il a daigné mentionner dans sa notice et qu'il met en avant avec l'article de Gysembergh pour éviter que je n'occupe l'espace de découvreur sur le sujet.
Or, moi, ici, je peux vous en parler spontanément de "Voyelles", c'est une évidence, mais je vais aussi vous montrer qu'on peut en parler avec un peu de méthode.
Le sonnet "Voyelles" ne semble ressembler à aucun poème antérieur, quelque peu aux "Correspondances" de Baudelaire. Mais il reste singulier. le poème est-il ironique ? Ne l'est-il pas ? Je remarque que Cavallaro ne cite ni les articles récents de Cornulier, ni l'article caduc d'Yves Reboul. Mais il ne cite même pas la source hugolienne dans "La Trompette du Jugement". Cela donne une signification claire au "Suprême Clairon". Cavallaro dit que le sonnet crée un monde, mais c'est ne voir que les images, et donc que le côté des couleurs des voyelles, mais les voyelles c'est un instrument pour parler. Le sonnet ne crée pas un monde à voir, il donne à voir un monde qui a un message, qui parle. Et surtout si ce monde parle, c'est qu'il est en vie, ce que tout le monde doit entendre dans "vibrements divins des mers virides"' par exemple. On a le jugement dernier qui évoque la mort ainsi que les mouches dans les puanteurs et les golfes d'ombre, ainsi que le sang craché. En clair, le sonnet "Voyelles" expose le cri de vie du monde que le poète semble organiser à sa guise.
Et là, ton public, tu le récupères. Mais ça, les rimbaldiens, ils ne savent pas faire, et ils se sont condamnés en daubant dès le départ mes études sur ce sonnet, et plus j'en rajoute, plus ils s'acharnent à dauber.
Puis, là, en 2026, je dis que "A noir", c'est la couleur donc un monde créé mais aussi une parole et donc une vie qui s'exprime, et ils découvrent soudainement que c'est ce qui irrigue ma lecture de "Voyelles" depuis le début.
Et je pense que le public il aurait aimé entendre cette espèce de mise en perspective que je viens de faire sur l'un des poèmes emblématiques de Rimbaud. Ils ressortent de là en se disant que Cavallaro n'a rien à dire sur "Voyelles" et que le sens sera un jour démontré par une démonstration scientifique aride, ce qui est à dégoûter de lire de la poésie.
Certes, on comprend mieux Rimbaud de nos jours, du moins quelques personnes, certes on peut enseigner aux gens des discours plus fiables que ceux qui étaient enlevés, littéraires, agréables avant le troisième millénaire mais d'une subjectivité qui passait très loin à côté des visées de sens des productions rimbaldiennes. On fait moins d'erreurs, mais on est aussi bien plus secs, bien moins vivants.