Y a-t-il du vu chez Mérat ? En tout cas, j'y ai vu des détails troublants.
Albert Mérat est un peu une énigme avec ce qu'en dit Rimbaud dans sa lettre du 15 mai 1871 à Demeny, il en faisait l'un des deux "voyants" de la nouvelle école parnassienne avec Verlaine. De fait, lorsqu'il remanie son poème en deux quatrains "Par les beaux soirs d'été..." pour en faire "Sensation", Rimbaud emprunte à un poème des Chimères de Mérat : "Par les soirs bleus d'été..." vient même directement d'un premier vers cité en incipit dans la Table des matières : "Par un soir bleu d'avril elle s'en revenait [...]". Le poème en question de Mérat n'a rien à voir pourtant avec "Sensation", mais au-delà de la mise en vedette du tour stylé au premier vers et en mention dans la table des matières, il avait deux intérêts pour Rimbaud en 1870. Il s'agit d'un poème exacerbant le désir de conquête féminine. La fille a peur d'être surprise, mais le poète n'est pas qu'entreprenant, on voit que c'est un libertin expérimenté qui poursuit sans faillir un objectif érotique. L'autre intérêt, c'est que c'est un poème qui joue sur de nombreux rejets à la césure et à l'entrevers, ceux-ci étant mis au service en particulier de l'expression des émois craints : "une frayeur horrible / Qu'on ne la vît", "c'était / son quartier", "on pouvait / La rencontrer", "Oh si ! la chose se savait". Le poème qui précède dans le recueil de Mérat est en octosyllabes, mais il s'intitule "L'Hôtellerie de la belle étoile", et contient le mot "auberge" dans l'un des derniers quatrains, ce qui justifie un rapprochement avec "Ma Bohême". En clair, Rimbaud a lu le recueil Les Chimères en 1870 et il s'en est ponctuellement inspiré.
J'aurais quelques autres éléments à mentionner quant au recueil Les Chimères, mais je prévois de le relire attentivement. Ce recueil a été publié en 1865-1866, mais pas par Lemerre qui n'en récupérera l'édition qu'ultérieurement. Il est composé de cinq sections dont la plus intéressante est "Fleurs de bohême" au titre significatif et dont sont issus les deux poèmes que nous venons de citer.
Mérat donne très souvent un avant-goût des poésies de Coppée, parfois même de motifs coppéens.
Avant Les Chimères, il a publié un recueil à deux mains fait avec Léon Valade, recueil mis en vente sans nom d'auteur Avril, mai, juin. On doit aussi aux deux poètes des traductions du poète allemand Heinri Heine qui n'était pas un inconnu à l'époque comme il l'est devenu aujourd'hui.
En 1869, Mérat publie le recueil L'Idole qui s'inspire du recueil obscène d'Henri Cantel Amours et priapées et le "Sonnet du Trou du Cul" s'inspire précisément de maints détails des deux recueils de Mérat et Cantel. Malgré les avancées faites sur le sujet par Steve Murphy et Philippe Rocher, j'ai moi-même débusqué des sources au "Sonnet du Trou du Cul" et j'ai accentué l'importance de la référence au recueil de Cantel.
Les publications de Mérat semblent s'arrêter là pour ce qui est des recueils qui ont pu avoir une potentielle influence sur Rimbaud du temps qu'il écrivait des vers. Et, à tout le moins, ce sont les références à privilégier pour apprécier l'éloge fait le 15 mai dans la lettre à Demeny. Toutefois, sur ce dernier point, je prétends que Rimbaud a brièvement logé à Paris lors d'un séjour en février-mars 1871 chez André Gill, célèbre caricaturiste qui fera lui aussi partie du Cercle du Zutisme incluant Valade, Rimbaud et d'autres ! J'ajoute que dans une lettre du début du mois d'octobre 1871 Valade revendique un rôle de saint Jean-Baptiste sur la rive gauche dans la révélation du poète Rimbaud. Or, c'est Verlaine et Cros qui sont allés chercher Rimbaud sur le quai de gare à son arrivée en septembre 1871 et cela s'expliquait par des courriers entre Rimbaud et Verlaine. En clair, il est sensible que Rimbaud n'a pas que rencontré André Gill et cherché à rencontrer Verrmersch en février-mars 1871 lors de son passage prolongé à Paris. Il logeait où à votre avis Rimbaud tout ce temps ? Il aurait rencontré Valade à ce moment-là, ce qui expliquerait que Mérat soit réuni à Verlaine dans l'éloge de la lettre à Demeny...
Mais, passons à la montée à Paris. On sent bien dans les contributions zutiques que Verlaine et Rimbaud ont eu accès non seulement à des pré-originales de Coppée dans des revues, mais aussi à des manuscrits inédits. Verlaine connaissait déjà le poème "La Nourrice" avant le 14 juillet 1871 et Rimbaud exploite l'inédit "Croquis de banlieue" pour composer "Ressouvenir" en novembre. Il exploite même l'idée de mettre des titres à plusieurs dizains zutiques : "Le Balai" ou "Etat de siège ?" Pour "Vu à Rome", Rimbaud peut connaître les deux poèmes ajoutés à la réédition des Lèvres closes de Dierx en 1872, comme il peut connaître quelques poèmes inédits que Dierx ne publiera dans des revues que peu après et en recueil que bien plus tard. Le problème, c'est qu'on se retrouve à spéculer sur les lectures ou non de manuscrits inédits, le cas bien étayé étant celui tout de même du dizain "Croquis de banlieue" clairement repris dans "Ressouvenir".
Et puis, j'en reviens à Mérat. Il fait directement partie des membres du Zutisme comme en témoigne le sonnet "Propos du Cercle" ou certaines allusions dans l'Album. C'est le grand ami de Léon Valade, celui qui conservait sur lui l'Album zutique. Mérat est certes rapidement en relation tendue avec Rimbaud. Verlaine témoignera de la distance de Mérat à l'égard de ce jeune ardennais à son arrivée à Paris. Le "Sonnet du Trou du Cul" et une lettre de Verlaine demandant à Mérat de cesser les rumeurs à son sujet font sentir que le froid a été immédiat entre Mérat et Rimbaud. Je ne vais pas citer ici tous les éléments. Je fais remarquer toutefois ceci, la première section des Chimères est dédicacé à un ami Paul Arène, autrement dit un complice avec Alphonse Daudet de la confection du Parnassiculet contemporain. Les rimbaldiens ne se demandent jamais si l'Album zutique n'a pas été connu par plus de monde qu'il n'y paraît et notamment par les gens ciblés. Rollinat recopiait le "Sonnet du trou du Cul" avec dégoût affecté pour le communiquer à un ariégeois. Quelqu'un a publié en 1878 dans Le Figaro un poème en vers d'une syllabe "Le Pauvre diable" qui s'inspire notamment de "Cocher ivre". Coppée savait d'évidence des choses sur l'Album zutique, lequel a fini dans les mains de Coquelin Cadet visiblement, ce qui laisse à penser que les ennemis de Rimbaud ont sans doute pu s'en repaître. Mais, avec Mérat, on entre dans l'idée que au moins la rumeur sur l'existence de cet Album a pu atteindre très tôt certaines oreilles.
Mais j'en reviens à mon sujet qui est un peu lié à ce que je viens de dire. Ce que je viens d'exprimer, c'est qu'il faut se méfier du préjugé d'un cloisonnement entre les groupes d'écrivains et poètes en 1871. Dierx, Coppée, Silvestre et d'autres peuvent faire lire à Rimbaud et Verlaine des manuscrits inédits et ces deux derniers en profiter pour créer des blagues. Le contact est direct avec Verlaine dans le cas de Coppée, indirect avec Rimbaud qui profite de ce que peut lui rapporter Verlaine. Et j'en reviens donc à Mérat. Celui-ci n'a sans doute pas rien écrit depuis 1869 ! Il va publier en 1872 un recueil précisément intitulé Les Souvenirs et ici j'aimerais attirer votre attention sur un premier fait troublant. Le mot "souvenir" est clef dans les vers de Coppée, notamment dans les séries de "Promenades et Intérieurs" et dans le début du recueil Intimités, et ça va bien sûr au-delà. Verlaine s'en empare et passe au calembour sur le quasi synonyme "Remembrances" et Rimbaud va à son tour jouer sur les deux tableaux : "Remembrances du vieillard idiot" et "Ressouvenir", mais Rimbaud et Verlaine devaient être au courant que Mérat préparait un recueil de ce titre et Mérat était précisément la première grande victime parodique de tout l'Album zutique'. En clair, les parodies de Coppée ont des retombées sur Mérat. Mérat va aussi publier un recueil en 1873 intitulé Les Villes de marbres qui renvoient à un ancien séjour en Italie, donc les poèmes ne sont pas si récents. Ils le sont d'autant moins que plusieurs ont été publiés en revue auparavant avec même des inédits. Je ne sais plus en quelle année.
Evidemment, je dois avouer que quand les poèmes de Mérat décrivent des voyages en Bretagne ou en Italie, je ne m'attends pas à des sources pour les poèmes de Rimbaud qui fatalement ne s'intéressent pas tellement à ce type d'ancrage référentiel.
Mais Rimbaud connaissait sans doute le contenu de ces recueils ultérieurs et en tout cas il faut prendre le temps d'investiguer cela.
Enfin, en 1873 toujours, Mérat a publié un autre mince recueil L'Adieu où il emploie des vers courts différents : octosyllabes, hexasllabes,... mais ce qui est frappant c'est que ce recueil est une suite de trente-quatre poèmes en trois quatrains, sachant que trois quatrains ça fait douze vers ce qui nous rapproche de l'esprit des séries de dizains de Coppée. Et ce n'est pas tout, vous le voyez au titre de mon article, je suis frappé que ce procédé rappelle le cas de "Vu à Rome" qui sur l'Album zutique est voisin du "Sonnet du Trou du Cul", et je rappelle que "Vu à Rome" est suivi d'un poème en tercets "Fête galante", ce qui prouve que "Vu à Rome" n'est pas qu'aléatoirement un poème isolé en trois quatrains, puisque la mise en page souligne le caractère formel des trois quatrains, et à côté de "Vu à Rome" nous avons précisément, enchaînés, les deux premiers dizains à la Coppée de Rimbaud.
Ceci donne encore plus de perspective à l'ironie formelle des premières pages de l'Album zutique. Maintenant, les poèmes du recueil L'Adieu ne s'imposent pas comme des sources pour "Vu à Rome", malgré les mentions "lèvre cruelle" et "sanctuaire" dans deux poèmes consécutifs.
En revanche, il en va différemment du recueil Les Souvenirs. J'aimerais vous forcer à croire que son dernier poème "Les Violettes" est à rapprocher du "rayon violet de Ses Yeux", mais ça risque d'être compliqué. Ceci dit, si on peut avoir du mal à penser à des rapprochements entre la série "La Mer de Bretagne" et le corpus rimbaldien, le sonnet "Chemin de halage" dans la section "Hors des murs" est troublant. Nous avons une description du travail des "haleurs" plus longue que celle du "Bateau ivre" et avec la mention précisément du "bateau lourd" qui "descend". Et c'est d'autant plus impressionnant que dans la suite immédiate du vers du premier tercet que je viens de citer il est question d'un ciel marin qui boit l'azur, ce qui n'est pas sans faire penser au refrain de "L'Eternité" :
Chemin de halageAux deux rives de l'eau, paysage tremblant,Sur la berge encaissée où leur largeur tient juste,Des arbres, dont le tronc au sol rude s'incruste,Agitent leurs rameaux sans feuilles, d'un bruit lent.Des percherons trapus tirent du col, soufflantLe brouillard enflammé d'une haleine robuste.Large, bien que petit, d'épaules et de buste,Le charretier conduit ses bêtes en sifflant.Le bateau lourd, ainsi mené, descend le fleuve,Vers la mer où le ciel à l'aurore s'abreuveEt boit, comme en un vase étincelant, l'azur.Parfois, il faut aussi l'effort à la pensée,Mais le courant du rêve est invisible et sûr :L'âme vers l'infini va, lentement bercée.
Et après deux autres sonnets "L'Arche" et "La Berge", arrive cet autre sonnet "Le Grande arbre" dont le dernier vers "La fermentation violente des rêves" entre en résonance évidente avec "Le Bateau ivre", mais il y a encore le denier vers du premier tercet qui fait tant songer à un vers du milieu du premier tercet du "Sonnet du trou du cul" : "Et les baisers, concert matériel des rêves" contre "Mon âme, du coït matériel jalouse, [...]".
Enfin, le premier sonnet de la série "Hors des murs" et qui précède "Chemin de halage" entre en résonance avec celui-ci :
Il faudrait pour quitter la ville, un vieux bateauSuivant l'eau lentement, sans voiles et sans rames.[...]Où donc est la rumeur de foule où je passais ?Je ne sais pas combien j'ai pu faire de lieues.
Accessoirement, je fais remarquer l'attaque du sonnet "La Bénédiction de la baie" : "Pendant qu'au loin..." qui ressemble grammaticalement à l'amorce du "Bateau ivre" : "Comme je descendais..."
Entre septembre 1871 et février 1872, Rimbaud a-t-il eu connaissance de ces poèmes alors inédits de Mérat ?