Déterminé à faire des progrès fulgurants sur les poèmes en vers de 1872, je considère que "Bonne pensée du matin" est un bon point de départ. Il se trouve qu'Yves Denis qui a fait date en débloquant la lecture satirique et politique de "Après le Déluge" a proposé aussi une lecture de "Bonne pensée du matin", mais hélas pas du tout du même ordre de pertinence. Ensuite, ce poème en vers "nouvelle manière" daté de mai 1872 a souvent été l'objet de commentaires plus fouillés. Il s'agit donc d'un morceau certes hermétique mais sur lequel la plupart des critiques pensent tout de même pouvoir s'exercer efficacement. Enfin, les lectures d'Yves Reboul et de Steve Murphy parues la même année, en 2006, semblent avoir rebattu les cartes de l'interprétation satirique et politique, en gros.
Moi, j'arrive plus tard, mais j'ai des cartes maîtresses que n'avaient pas Yves Reboul et Steve Murphy. J'ai découvert la source du premier quatrain de "Bonne pensée du matin", il s'agit d'une des plus célèbres chansons de Désaugiers. Il s'agit d'un chansonnier d'une réelle notoriété au dix-neuvième siècle. On pourrait dire que le premier nom de chansonnier qui me vient à l'esprit après Béranger, c'est Désaugiers.
Je vous mets ce lien vers cette page du domaine wikisource où Désaugiers est défini ainsi : "chansonnier, poète, goguettier et vaudevilliste français (1772-1827)". Cliquer ici pour consulter sa fiche sur le domaine wikisource ! Et je vous recommande dans la foulée la biographie fournie et consultée ce jour sur le domaine Wikipédia : Cliquer ici pour vous y reporter !
Il s'agit de chansons épicuriennes et bachiques par un chansonnier qui est relié à la pratique festive de la goguette et qui a été un membre clef de la société du Caveau moderne. En 1802, il a publié deux chansons que leurs titres apparient : "Tableau de Paris à cinq heures du matin" et "Tableau de Paris à cinq heures du soir".
Dans son étude de "Bonne pensée du matin", Murphy rappelle que Margaret Davies a raison d'identifier le poème "V" de La Bonne chanson de Verlaine en tant que source pour notre poème rimbaldien. Le rapprochement avec "Tableau de Paris à cinq heures du matin" est plus net encore, jugez-en :
Tableau de Paris à cinq heures du matinL'ombre s'évapore,Et déjà l'auroreDe' ses rayons doreLes toits d'alentour[...]
Bonne pensée du matinA quatre heures du matin, l'été,Le sommeil d'amour dure encore.Sous les bosquets l'aube évaporeL'odeur du soir fêté.
On ne peut pas parler de plagiat vu la manière qu'a Rimbaud d'exécuter ses reprises, mais il ne fait aucun doute que "A quatre heures du matin" reprend la fin du titre "à cinq heures du matin", tandis que la reprise de la rime en "-ore" des premiers vers de la chanson exhibe de manière ostentatoire la forme verbale "évapore". Nous pouvons aussi constater une description similaire : l'aurore fait s'évaporer l'ombre, l'aube évapore l'odeur restée du soir précédent.
Mon autre carte maîtresse, c'est d'avoir identifié des équivalents de "soleil des Hespérides" dans d'autres chansons populaires du dix-neuvième siècle, notamment un "printemps des Hespérides" chez Méry. Pour les rimbaldiens, l'expression "Vers le soleil des Hespérides" passe pour une création érudite, mais tarabiscotée, du bon latiniste qu'était Rimbaud.
L'article d'Yves Reboul a été publié dans un numéro spécial Rimbaud qu'il dirigeait de la revue toulousaine Littératures. il a été repris, tel quel si je ne m'abuse, encore qu'il y avait eu un problème de coquille dans la revue, dans le recueil d'études qu'il a publiées sous le titre Rimbaud dans son temps en 2009 aux Editions Classiques Garnier, et c'est le chapitre de cet ouvrage que je consulte présentement (pages 289 à 308).
Le titre du chapitre est "Bonne pensée du matin au pied de la lettre". L'introduction témoigne d'une orientation critique : la critique rimbaldienne a été grevée par ce qu'elle pensait comprendre du projet poétique de Rimbaud qu'elle baptisait "voyance" par déformation de son emploi du mot "voyant". Je n'ai pas compris pourquoi Reboul considère que les mythes initiaux sur Rimbaud étaient déjà en place quand le poème a été publié pour la première fois, ce poème faisant d'ailleurs partie des poèmes mis en avant dans "Alchimie du verbe". Le poème semble être passé inaperçu, écrit-il. Soit ! Dans sa sous-partie "Traditions critiques", le critique rappelle que le poème était souvent commenté comme un exemple de formulation de l'indicible et il reproche à Suzanne Bernard d'avoir consacré cela en faisant un rapprochement avec la lettre de "Jumphe" 1872 à Delahaye. Reboul considère que ce rapprochement a leurré les rimbaldiens et qu'il a été décevant quant à l'éclairage qu'on en espérait pour une meilleure compréhension du poème. Je ne suis pas d'accord avec cette fin de non-recevoir.
En effet, déjà en 1870, Rimbaud a écrit dans une lettre du 25 août à Izambard un récit en prose qu'il est naturel de rapprocher du développement du poème "A la Musique", sauf que le développement parle clairement de la guerre franco-prussienne, ce qui n'était pas le cas du poème "A la Musique". Si Rimbaud éprouve le besoin de reprendre le développement de ce poème en l'appliquant à l'actualité, c'est l'indice que le poème ne contenait pas cette référence à la guerre en cours, et ce qui est normal si le poème "A la Musique" à cause de la mention "jeudis soirs" se réfère à des soirées de juin où les gens ne peuvent pas anticiper une succession rapide d'événements qui a surpris tout le monde en juillet. Dans le cas de "Bonne pensée du matin" et de la lettre de "Jumphe" à Delahaye, nous avons un phénomène équivalent. La lettre est postérieure au poème et c'est elle qui quelque part s'en inspire. Le poème "Bonne pensée du matin" est daté du mois de mai, ce que tend à confirmer le cheminement du plus ancien manuscrit connu passé entre les mains de Forain et Millanvoye. On comprend assez clairement que les manuscrits ont été remis à Forain en mai ou juin 1872 même. Je n'entre pas ici dans les détails. La lettre de "Jumphe" date du mois suivant, "jumphe" étant la déformation de juin.
Il n'y a aucune raison de superposer la lettre et le poème pour leur attribuer le même discours. En revanche, la lettre confirme une articulation thématique qui est chère à Rimbaud à l'époque et lui donne du contexte. Rimbaud composait alors souvent la nuit et quand l'aube apparaissait il vivait cela avec une sensation d'émerveillement qui, visiblement, le réconcilie avec le monde. Rimbaud parle aussi d'une soif d'alcool. La lettre à Delahaye est très précise et il faut se concentrer sur le paragraphe où il explique dans son argot que maintenant c'est la nuit qu'il "travaince". Il compose de la poésie de "minuit à cinq du matin", cinq heures du matin étant l'heure citée précisément par le poème de Désaugiers soit dit en passant. Rimbaud rappelle ensuite dans ce même paragraphe que sa belle vision de l'aube, particulièrement précoce (trois heures du matin), il l'a eue dans la mansarde qu'il occupait en mai. Il s'agissait d'un hôtel à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de l'actuel bout rallongé de la rue de Vaugirard qui rejoint le boulevard Saint-Michel, l'hôtel où résidait Rimbaud en mai 1872 était à l'emplacement d'un actuel hôtel de luxe à partir de certaines chambres duquel on peut voir à travers les fenêtres du lycée Saint-Louis de l'autre côté de la rue. Et Rimbaud décrit non le "sommeil d'amour" qui dure encore, mais les "dortoirs du lycée, absolument sourds". Et Rimbaud précise alors le début d'activité précoce de la ville : "Et déjà, le bruit saccadé, sonore, délicieux des tombereaux sur les boulevards." Cette contemplation se joue en gros jusqu'à cinq heures, ce qui inclut "quatre heures du matin", puisqu'à partir de cinq heures Rimbaud va chercher le pain. Et à ce moment-là, les "ouvriers sont en marche partout". Il solennise même l'instant : "c'est l'heure". Et, par contraste, Rimbaud explique que pour lui c'est "l'heure de se soûler". Et parlant du soleil qui fait sortir les cloportes à sept heures du matin quand il se couche, Rimbaud ajoute encore qu'il identifie ce moment à "un premier matin en été", alors que nous sommes à peu près au milieu du printemps, sinon aux deux tiers, en mai.
Les correspondances avec le poème "Bonne pensée du matin" sont bien macroscopique. Le mot "ouvriers" est commun aux deux textes. Nous avons le cadre, l'heure, le motif de l'aube. Nous avons le désir bachique dans les deux cas. Dans le poème, le voeu est pour les ouvriers. Dans les deux cas, nous avons l'idée d'une activité précoce avec le recours au même adverbe "déjà" : "Et déjà le bruit saccadé, sonore, délicieux, des tombereaux..." J'ajoute que "sonore" véhicule l'idée de la rime initiale en "-ore" précisément reprise à Désaugiers et que l'adjectif "délicieux" qui suit est du coup la reprise sensible de son emploi hérité des "éclairs délicieux" de Desbordes-Valmore" dans l'expression "corbeaux délicieux" commune aux poèmes "Les Corbeaux" et "La Rivière de Cassis". Le poème "La Rivière de Cassis" fait partie de l'ensemble restreint de poèmes datés de mai 1872 remis à Forain avec "Larme" et "Comédie de la soif". Le poème "Les Corbeaux" a une conception symétrique si on le compare à "Bonne pensée du matin", cadre initial avec opposition de l'aube et du froid, prière finale envers des délaissés qui s'articule sur une opposition à des "favorisés". Avec autant d'éléments, difficile de ne pas prendre au sérieux l'écho de la lettre à Delahaye où Rimbaud vante une émotion sincère. Je refuse donc de suivre Reboul dans son rejet du document épistolaire.
Que la lettre ne puisse éclairer les visées de sens plus précises de "Bonne pensée du matin" ne justifie pas de l'écarter. Or, Reboul oppose les tentatives de lecture du poème entre ceux qui voient une expression de l'indicible et ceux qui pensent que le poème a une charge socio-politique, et Reboul épingle le cas de Brunel qui louvoie entre ces deux lectures considérées comme contradictoires. Mais je ne suis pas convaincu par cette opposition. La lettre n'est pas un témoignage à mettre exclusivement au compte de lectures évanescentes du poème. En revanche, cette lettre va entrer en tension avec les lectures politiques du poème qui n'attribuent à Rimbaud que des intentions ironiques, sarcastiques.
J'ajoute que "Bonne pensée du matin" offre un haut degré de coïncidence avec le poème "Aube" également. Le poème "Aube" évoque bien sûr le même moment, la première heure du matin, et "Bonne pensée du matin" comme "Aube" se terminent sur l'évocation d'un "midi" ultérieur.
Reboul passe ensuite à un long développement, parfois répétitif, sur la signification ironique qu'il prête au mot "charmants" à la rime. Le critique reconnaît que le mot "charmant" peut avoir des emplois intensifs sous la plume de Rimbaud ("Soeurs de charité", "Déserts de l'amour", "Mains de Jeanne-Marie", etc.), et même un emploi mignard dans "Roman", mais Rimbaud emploie aussi souvent ce mot dans une visée de dédain satirique (Un coeur sous une soutane, passage sur Musset de la lettre à Demeny, etc.). Il pense cela aussi d'un emploi dans les proses parodiant l'Evangile, même si cela demande à être étayé. Et à partir de l'emploi de la majuscule au nom "Ouvriers" Reboul présuppose une tension : ces "ouvriers" sont les sujets non rebelles d'un roi de Babylone, donc la majesté de la majuscule est ironique. Reboul va jusqu'à exploiter la lacune de virgule du manuscrit pour proposer une deuxième lecture grammaticale où "charmants" pourrait qualifier "sujets" : "charmants sujets d'un roi de Babylone" ce qui renforcerait inévitablement l'ironie qu'il prête à cet adjectif, sauf que cette seconde lecture grammaticale est irrecevable. On sait que Rimbaud est désinvolte et néglige la ponctuation nécessaire en fin de vers parfois, absence de point ou de virgule. Il est évident que "charmants" qualifie "Ouvriers". L'élément qui reste de la thèse de lecture de Reboul, c'est la majuscule à "Ouvriers", c'est le seul argument qui permet d'envisager une lecture avec du gros sel de l'adjectif "charmants", le seul !
Je passe sur d'autres parties du commentaire. Il va de soi que comme Reboul j'identifie Babylone symboliquement à une ville de Paris vue négativement. Je suis évidemment favorable à une lecture contextuelle où les travailleurs créent les maisons des riches à l'ouest de la ville. C'est clairement en phase avec ce que dit le poème. Je suis plus réservé quant au calembour non formulé par le poème entre Nabuchodonosor roi de Babylone et Napoléon. La chanson de Désaugiers a été écrit au moment du Premier Empire, mais en mai 1872 Napoléon III n'est plus au pouvoir. Autant j'ai du mal à comprendre pourquoi la mention "caporal" dans un dizain zutique de Rimbaud n'est pas rapportée au mythe impérial par les rimbaldiens qui avec Ascione pensent au duc d'Aumale, autant ici je préfère me méfier d'une lecture référentielle simple de "roi de Babylone". Quant au mot "Hespérides", Reboul le traite comme un apport du latiniste Rimbaud et fouille les textes antiques. On arrive à la conclusion sensible que c'est une mention paradoxale d'une région de soleil couchant pour une description de l'aube.
La lecture d'ensemble de Reboul présuppose une énonciation ironique où le poète ferait semblant de souhaiter à des ouvriers compromis de boire de l'eau-de-vie, et cette ironie aurait un deuxième plan de compréhension dans la mesure où ce que Rimbaud souhaite à ses ouvriers soumis n'est pas près d'arriver. Le problème, c'est que la lecture est plus plaqué sur les vers que tiré des enseignements du texte. Et on arrive au fameux "bain dans la mer, à midi" où pour moi Reboul s'en sort par une pirouette. Il opte pour une signification littérale : les riches peuvent à l'époque jouir des bains dans la mer, ce qui n'est pas le cas des ouvriers, sauf que pour aller à la mer il faut sortir de Paris et accompagner la Seine jusqu'à son estuaire par exemple. Ce n'est pas du tout ce que développe le poème. Le poème parle clairement d'une possibilité d'un bain dans la mer huit heures plus tard. Et il n'est pas question d'un déplacement, mais d'une attente. Je considère à cette aune que la lecture ironique proposée par Reboul n'est pas satisfaisante. Ce "bain dans la mer, à midi" entre d'ailleurs en résonance avec le bain dans la mer du "Bateau ivre", et nous avons les deux motifs du bain et de l'ivresse dans les deux poèmes. La mer serait-elle le bleu d'un ciel ensoleillé estival ? Ou bien la mer pouvant être une métaphore du peuple, faut-il penser à l'écoulement de la foule comme un fleuve ? A quatre heures du matin, il n'y a pas encore de bain de foule pour ces ouvriers, pourrait-on dire ! Est-ce que pour un ouvrier qui commence à travailler à quatre heures du matin, midi a une signification sociologique particulière ?
Je ne crois pas du tout qu'il soit écrit par Rimbaud que les bains de mer les ouvriers peuvent s'asseoir dessus. Et du coup, la lecture satirique reste complètement à étayer. Il y a bien sûr la réalité des "faux cieux" pour les riches, mais l'ironie envers les ouvriers elle n'a pas été démontrée par l'étude de Reboul. Il y a une hypothèse qui utilise quelques indices, mais ça ne va pas plus loin.
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