jeudi 22 octobre 2026

Arthur Rimbaud et Nina de Villard : une rencontre inattendue !

Plus étroitement liée à Charles Cros, Nina de Callias est un peu un étrange à côté des études rimbaldiennes.
Née Anne-Marie Gaillard, Nina de Villard a un nom qu'on orthographie parfois Villars et c'est sous le nom de Nina de Callias qu'elle a en revanche publié deux sonnets de sa main dans le second Parnasse contemporain (1869-1871). Elle a adhéré à la cause communaliste et pour cette raison elle est en exil en Suisse lorsque Rimbaud fréquente la société des poètes et artistes parisiens de la mi-septembre 1871 au début du mois de juillet 1872. Née en 1843, elle est de l'âge des poètes parnassiens : Verlaine, Coppée, Mallarmé, etc. Or, elle a très tôt animé son propre salon littéraire, lequel était précisément fréquenté par des poètes tels que François Coppée, Villiers de l'Isle-Adam, Catulle Mendès, Léon Dierx, Paul Verlaine, Albert Mérat, Charles Cros, et n'oublions pas Coquelin Cadet, Charles de Sivry, Ernest Cabaner, Germain Nouveau, Gustave Flourens, Raoul Rigault, Camille Pelletan, Auguste de Châtillon, Félix Régamey et Henri Rochefort. Mais, avec la parenthèse de son exil en Suisse, Rimbaud n'a pas connu les rencontres des salons de la rue Chaptal et de la rue Moine, puisqu'ils eurent lieu avant la Commune et ne reprirent qu'à son retour à la toute fin de l'année 1872. Elle va revenir à la rue des Moines en emménageant dans un petit hôtel au numéro 82. Germain Nouveau, après avoir laissé Rimbaud à Londres, va fréquenter le salon. Verlaine va sortir de prison au début de l'année 1875, mais il n'a pas été impliqué dans le projet des Dixains réalistes et ne semble pas être redevenu un familier des réceptions de l'amante de Charles Cros. Pourtant, une idée m'a toujours travaillé l'esprit : Rimbaud est pensé à Paris en 1875 et a parachevé de se fâcher avec tout le monde. J'ai tendance à penser qu'il s'est probablement fait remarquer dans une réception de Nina de Villard même, ce que justifierait assez plusieurs éléments : le projet en cours d'un livre de Dixains réalistes qui lorgne du côté de l'expérience de l'Album zutique, la pratique éditoriale des minuscules en début de vers dont Rimbaud a choisi lui aussi de tenir compte sur des copies de poèmes en vers de 1872, le fait que Nina de Villard soit une communarde non repentie ayant pratiqué un temps d'exil, la fréquentation de ce salon par Germain Nouveau et aussi bien sûr Ernest Cabaner. J'ai même dans l'idée que c'est à ce moment-là que Rimbaud a pu laisser les manuscrits des poèmes en prose des Illuminations et des poèmes en vers nouvelle manière de 1872 à Ernest Cabaner (hypothèse que je suis le seul à envisager parmi les rimbaldiens, puisque ceux-ci en restent à l'idée que de 1875 à 1878 Germain Nouveau les a gardés sur lui, ce qui est pourtant contradictoire avec la présence des manuscrits en vers).
J'ai toujours pensé qu'il y avait une énigme rimbaldienne non résolue pour son passage à Paris en 1875.
Mais, la "rencontre inattendue" dont parle le titre de mon article n'est même pas sur ce plan-là.
Alcoolique et dépressive, Nina de Villard est décédée assez tôt en 1884, peu d'années avant Charles Cros lui-même (1888), Léon Valade étant mort précocement lui aussi un mois auparavant.
Je rappelle aussi que Nina de Villard recevait Coquelin Cadet, Maurice Rollinat, sachant que Coquelin Cadet a hérité de l'Album zutique, tandis que Maurice Rollinat a cité dans sa correspondance privée avec le poète ariégeois Laf(r)agette le texte zutique du "Sonnet du Trou du Cul", Rollinat étant un proche de Goudeau et des Hydropathes et une connaissance aussi de Félicien Champsaur.
Mais, suite à ce décès en 1884, un volume posthume de ses vers a été publié en 1885. Celui-ci s'intitule Feuillets parisiens et la première de couverture mentionne l'autrice avec l'orthographe en "s" : "Nina de Villars".
Le recueil est composé d'une "Notice", d'un "Testament" en vers assez connu, plusieurs fois cité, puis de six parties numérotées en chiffres romains. La partie "I Sonnets" ne fait que reporter les deux sonnets publiés dans le second Parnasse contemporain. La partie "II Pages détachées" réunit des poèmes divers qui témoignent souvent plus d'une certaine préciosité que de réelles capacités de poétesse. Elle était musicienne, mais ces vers ont le malheur de sentir la marqueterie et les raccords en beaucoup d'endroits. A part "Les Saisons" et "Vers à peindre" qui sont directement sur des patrons musicaux, j'entends sans arrêt des couacs à la lecture de ses vers ou j'encaisse "tapis d'ours noirs". On pense plutôt à un carme de la conversation mondaine mis maladroitement en vers pour certaines pièces. La partie "III Bouquet" réunit une série de poèmes sur le thème des fleurs. La partie "IV Dixains" revient sur ses contributions aux volume collectif de 1876 des Dixains réalistes. La partie V réunit des "Monologues" et la partie VI le travail collectif "Le Moine bleu" qui a impliqué également Germain Nouveau.
La notice est le fait de l'amant qui a remplacé Charles Cros en Suisse, Bazire, mais le "Testament" est clairement dans la note de maints poèmes du Coffret de santal.
Je relève dans "Impromptu" l'écho sensible du premier vers avec un dizain de Coppée : "Vénus aujourd'hui met un bas d'azur". Le poème en deux quatrains "Lilas" peut faire songer au quatrain zutique "Lys" dans l'idée, mais le poème "Giroflée" qui suit dans la série "Bouquet" est autrement frappant, puisqu'il contient un enjambement à la césure sur "éprouvé" avec précisément le préfixe "é-" en rejet, précisément le tour employé par Rimbaud dans "Tête de faune", poème aux hémistiches de quatre et six syllabes aux césures forcées au long de trois quatrains : "Et l'on sent, épeuré par le bouvreuil".
Voici remis dans son contexte l'alexandrin de Nina de Villard, c'est le troisième vers du premier quatrain :

Sur les vieux murs détruits poussent la giroflée,
Comme un dernier désir au fond d'un cœur meurtri.
Après avoir tout éprouvé, la désolée
Veut essayer encor de fuir l'horrible ennui.
Je le dis et répète depuis des années : Benoît de Cornulier et les métriciens se trompent complètement dans l'analyse du poème "Tête de faune" en prétendant que la mesure est décalée quatrain après quatrain. Leur silence est un peu facile face à mes arguments, dont voici précisément un nouveau. Soit le poème de Nina de Villard est antérieur à celui de Rimbaud, soit il est postérieur, mais il est une preuve de la manière de penser la césure, et on peut soupçonner que soit Nina de Villard s'inspire de "Tête de faune", soit quelqu'un (Charles Cros ?) qui connaissait "Tête de faune" et la signification de ses césures. Je rappelle enfin que les césures de "Tête de faune" sont aussi dans la continuité d'une césure audacieuse de Verlaine dans sa comédie Les Uns et les autres sur une terminaison verbale "-ez" isolée en rejet.
Je remarque aussi que similairement à "Tête de faune" Nina de Villard produit son contre-rejet sur le préfixe "é" dans un vers saturé d'occurrences de la voyelle "é", quatre en tout, toutes positionnées sur les sept dernières syllabes de l'alexandrin qui plus est.
Il va de soi que l'enjambement sur "éprouvé" a un lien dans la visée de sens avec la giroflée métaphore du "dernier désir" qui force sa croissance sur un vieux mur.
Dans ce "Bouquet", certains poèmes en vers de dix syllabes, mais celui de chanson, aux deux hémistiches de cinq syllabes. Or, j'en arrive à la pièce V intitulée "Myosotis". Le poème est composé de cinq quatrains composés chacun de trois décasyllabes de chanson conclus par un vers de cinq syllabes. Nous avons donc trois couples d'hémistiches de cinq syllabes suivis d'un vers de cinq syllabes (à moins d'une lecture en diérèse de "myosotis" qui pousserait à six syllabes) tel est le jeu nuancé pratiqué ici qui peut faire penser à certaines pièces de Verlaine.
Il y a donc en tout quinze vers aux deux hémistiches de cinq syllabes, et pour quatorze vers l'identification de la césure ne pose aucun problème, à l'exception d'un "ni" en contre-rejet et d'un adjectif "bleu" en rejet cette fois :

[...]
J'ai le bleu de l'un, de l'autre la sève :
L'amoureux paré de mon azur, rêve ;
[...]

On m'appelle ailleurs, aux lointains pays,
"Ne m'oubliez pas !" et nul ne m'oublie.
Hans, le rêveur, ni Gretchen, la jolie :
[...]

Mon pétale est court, mes pistils petits,
Je n'ai nul parfum ; et toute ma gloire,
C'est d'être un reflet bleu d'une victoire...
[...]

Les amours profonds aux longs appétits ;
L'amour au front gai, l'amour au front blême,
M'ont choisi tous trois pour unique emblême :
[...]

Je suis le témoin des plaisirs flétris,
Je suis le témoin du bonheur qui reste,
Je suis la fleur simple, ignorée, agreste...
[...]
Toutefois, le premier vers a une césure acrobatique qui justement ne permet pas d'emblée d'identifier la césure qu'impose la suite du poème. Ce procédé d'une audace au premier vers est déjà pratiqué par Verlaine, Rimbaud et d'autres, voire par Baudelaire si je ne m'abuse :

De la terre et du ciel je suis métis ;
[...]
Le choix des mots et de la configuration grammaticale sont tout de même particulièrement acrobatiques, nous avons la séquence "et du" en suspens avec un rupture de mélodie pour la coordination "De la terre et du ciel", le monosyllabe étant en violent rejet dans le second hémistiche, mais rejet significatif quant à l'idée d'un être qui serait un métissage de son inscription terrestre et de son aspiration céleste. Les rejets de part et d'autre de la césure ne sont pas rares pour des coordination terre et ciel, j'en trouve dans les vers de Louisa Siefert par exemple, mais évidemment cela se fonde plus volontiers sur le placement du "et" en tête de second hémistiche : "de la terre / et du ciel" par exemple. Ici, nous avons donc une structure fortement décalée : "De la terre et du... ciel".
Mais ce qui a surtout retenu mon attention, c'est un vers du poème en décasyllabes précédent : "Muguet". Il s'agit d'un poème en trois quatrains et les décasyllabes sont clairement en deux hémistiches de cinq syllabes, le rejet au vers 3 "de l'arbre" n'est en rien perturbant pour un lecteur. La particularité est cette fois au premier vers du second quatrain avec une configuration en trimètre :

Elle est blanche, elle est ronde, elle est exquise ;
Si je cite ce vers en l'isolant, il n'est pas évident d'identifier sa césure. Quand Clément Marot pratiquait des anaphores ternaires dans un vers de dix syllabes, il ne perturbait pas la reconnaissance de la césure, le premier hémistiche restait unie et Marot découpait en deux segments de trois syllabes le second hémistiche. Ici, nous avons affaire à une césure acrobatique dans un vers de dix syllabes, ce que Baudelaire, Verlaine et d'autres ont déjà pratiqués, et cela aussi bien pour des vers à césure après la quatrième syllabe que pour des vers à césure après la cinquième syllabe. Ici, l'audace est renforcée par l'allusion au trimètre qui est une configuration qui ne s'applique qu'aux alexandrins. Vu que je vous ai avertis, vous comprenez que la césure après la seconde occurrence de la forme conjuguée "est" : "Elle est blanche, elle est... ronde, elle est exquise ;" mais ce déportement je prétends l'identifier dans le premier vers de "Larme" qui est un vers de onze syllabes : "Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises," et j'entends que dans un cas comme dans l'autre l'allusion au trimètre demande que discrètement un des groupes en confrontation soit allongé d'une syllabe : "elle est exquise" ou diminué d'une syllabe : "des troupeaux".
Le "Bouquet" de Nina de Villard m'offre ainsi un argument sur les césures de "Tête de faune" d'un côté et un argument en ce qui concerne la métrique de "Larme" d'un autre côté.
Peu importe même que Rimbaud et Nina aient eu connaissance des vers l'un de l'autre, car Nina de Villard prouve au minimum les réflexions et pratiques des poètes en fait d'élaborations de perturbations de la lecture métrique.

Note :
J'en profite pour citer une occurrence de "ouaté" avec synérèse (poème "Les Saisons") :

Le ciel est ouaté de nuages lourds.

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