vendredi 9 octobre 2026

Perplexité devant les "rafales de givre"

Quand Jacques Bienvenu a démontré que Nouveau et Rimbaud avaient recopié les manuscrits connus des Illuminations au début de l'année 1875, cela a eu une conséquence considérable. Auparavant, l'idée était d'un recopiage autour du mois de mai 1874, il était même difficile d'imaginer un recopiage en juin puisque Nouveau a quitté Rimbaud au début de ce mois si je ne m'abuse. Ce contexte initial créait une compression maximale. Les poèmes en prose auraient été recopiés seulement huit ou neuf mois après la fin de rédaction officielle d'Une saison en enfer, et ce recopiage aurait été laxiste. Rimbaud n'a pas mis de titre au quatrième texte de la série "Jeunesse", il recopie en oubliant parfois des passages ("Antique", "Promontoire"), ce qui ne plaide pas pour des compositions fraîches dans son esprit, il y a même l'indice d'un recopiage automatique qui met à distance l'émoi poétique. Rimbaud cède même la plume à Germain Nouveau. En même temps, les poèmes en prose parlaient pas du monde anglo-saxon, alors que Rimbaud est en France, parfois en Belgique, de juillet 1873 à mars 1874. Rimbaud n'aurait tout de même pas composé une majeure partie des Illuminations en avril-mai avant un recopiage final aussi désinvolte : tel était le problème qui se posait à la compréhension. Bienvenu a entre-temps démontré aussi que "peste carbonique" était une coquille parue dans la presse que Rimbaud avait récupérée en 1874 même. Avec l'idée d'un recopiage au début de 1875, la forte compression disparaît. Quand, en 1878, Verlaine dit avoir relu "Illuminations" (citation sans article qui est la cause précise pour laquelle Bouillane de Lacoste a convaincu tout le monde que le titre ne devait plus être édité avec un article, peu importe les approximations qu'il a faites sur le sujet par ailleurs), il faut comprendre bien sûr qu'il les a lues à Stuttgart en 1875 et comme il s'indigne du mensonge de son identification à un "satanique docteur" on peut considérer qu'il a lu pour la première fois "Vagabonds" en 1875 et qu'il ne s'agit pas d'un texte de l'époque du compagnonnage des deux poètes. "Vagabonds" parle de leur relation au passé justement et semble prolonger des aspects d'autocritique du livre Une saison en enfer, comme si la genèse de "Vagabonds" devait quelque chose à celle du livre de 1873. Il va de soi que le débat demeure. Il a fallu du temps à Rimbaud pour composer tous ses poèmes en prose et c'est un fait indéniable qu'il y a un trou immense dans la carrière littéraire de Rimbaud pour la période allant de septembre 1872 à mars 1873.
Passons maintenant au cas du poème "Barbare". Le poème contient l'expression "rafales de givre". On a a fait remarquer qu'elle se rencontrait dans La Tentation de saint Antoine de Flaubert. Le problème, c'est que, à l'époque, on pensait que vu l'intervention de Nouveau pour "Villes" et "Métropolitain", qui d'ailleurs avoisine le recopiage de "Barbare", il y avait une coïncidence qui ruinait le rapprochement. Le manuscrit connu de "Barbare" était recopié au moment même de l'édition du livre de Flaubert, et comme la publication avait lieu en France et que les recopiages se déroulaient en Angleterre, la filiation était exclue. Il reste alors à consulter la première version du texte de Flaubert publiée dans une revue, mais je ne me rappelle pas si elle contient la mention "rafales de givre". Face au problème, un constat s'imposait, l'expression était rare, mais n'était ni de l'invention de Flaubert, ni de celle de Rimbaud. Dans un texte obscur, Lamartine l'avait employée avant eux si je ne m'abuse.
Avec l'idée d'un recopiage des poèmes au début de l'année 1875, l'idée d'une provenance flaubertienne fait un retour en force. Il y a l'attaque de poème : "Tu en es encore à la tentation d'Antoine" dans la série "Jeunesse" qui contient un autre poème intitulé "Vingt ans", poème qui précède justement le texte sans titre : "Tu en es encore à la tentation d'Antoine..." Rimbaud a eu vingt ans le 20 octobre 1874, information biographique favorable donc à une influence possible du texte de Flaubert sur la reprise de "rafales de givre" et sur la mention "La tentation de saint Antoine..." Mais ce n'est pas tout. Pour prouver que les manuscrits étaient des copies du début de 1875, Jacques Bienvenu a pu jouer sur la découverte de la lettre à Andrieu où justement n'apparaissait pas les fameux "f" bouclés discriminants. Or, dans cette lettre, Rimbaud mentionne le roman Salammbô et témoigne donc s'intéresser à Flaubert quelques mois, quelques semaines même, avant la publication de La Tentation de saint Antoine. Du coup, il devient difficile de croire que "rafales de givre" ne soit pas directement repris à la lecture du livre de Flaubert. Il y a trop d'éléments convergents. Malheureusement, il est difficile pour moi pour l'instant de tirer un parti du livre de Flaubert. J'ai identifié une tendance à l'emploi de l'expression "de haute taille" qui se trouve dans "Being Beauteous" et pour "Barbare" même j'ai repéré des passages dans la partie IV où il est question de larmes de lait, puis de larmes, dans des contextes où la comparaison avec "Barbare" n'est pas déplacée. Mais l'expression "rafales de givre" n'est employée que dans la partie VII, et il est délicat de faire parler le rapprochement avec "larmes".
Je ne sais pas comment parler du dispositif de La Tentation de saint Antoine, car ce n'est pas une pièce de théâtre, ni un récit de type roman ou nouvelle. Je ne suis pas un spécialiste de ce profil d'écrit. Il y a une sorte de mise en page proche du dialogue de théâtre mais avec pas mal de didascalies, mais comme il y a des passages de récit qui déforment la relation aux didascalies, je ne sais pas trop comment en parler. En effet, dans la publication d'une pièce de théâtre, on a les mentions des personnages en lettres majuscules et les autres mentions sont présentées de façon à être clairement détachées de la lecture des dialogues. Flaubert crée des didascalies qui sont du récit en tant que tel, et parfois ce récit englobe la mention d'un personnage qui prend la parole. Je trouve le procédé de Flaubert assez bâtard et brouillon, je n'aime pas du tout ce qu'il a fait. Mais peu importe, ce que je veux souligner, c'est que dans ce contraste entre les dialogues et les didascalies en mode récit, il y a un fait frappant : une des premières didascalies de tout le livre mentionne des "rafales de vent" et "rafales de givre" va apparaître plutôt vers la fin, dans la partie VII. Pour Rimbaud, la reprise "rafales de givre" pourrait impliquer une compréhension d'ensemble de l'ouvrage flaubertien, puisqu'Antoine est un ermite isolé et ses tentations vont être autant de visions qu'orchestrent bien sûr les changements du ciel.
La mention "rafales de givre" a l'intérêt d'apparaître à la suite d'une prise de parole de Vénus et à la suite aussi d'une grande vision où les dieux non chrétiens se détruisent, avec la vision d'êtres se jetant en nombre du haut d'une falaise.
Les visions d'Antoine font surgir des décors avec la même manière d'écran brutal que le pavillon de "Barbare", le "(elles n'existent pas)" peut éventuellement entrer en résonance avec l'idée des faux dieux, etc. Le début de "Barbare" parle de retrait du monde et d'aller loin au-delà de l'humanité.
Je vais lire et relire La Tentation de saint Antoine pour continuer d'éprouver s'il y a une genèse possible à déceler quant au poème "Barbare".

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