Il paraît que seul Baudelaire a donné auparavant un exemple de construction grammaticale sur le modèle du titre "Alchimie du verbe", il s'agirait du titre "Alchimie de la douleur". Je ne sais plus où j'ai lu cette information, ni de quel rimbaldien cela provient, et je ne sais pas si c'est vrai. Le sonnet de Baudelaire exprime surtout qu'en visant l'or le poète sombre dans le surcroît de douleur. Normalement, le mot "Alchimie" s'emploie sans complément pour en délimiter la portée, l'alchimie n'est qu'elle-même, elle ne se décline pas. Baudelaire crée une déclinaison dans la mesure où il parle d'une alchimie inversée : au lieu de créer de l'or, le poète crée de la douleur, et si l'or et la douleur ne sont pas sur le même plan, le sonnet fournit l'énumération qui permet de les opposer : le poète change l'or en fer et le paradis en enfer, donc l'or est du côté du paradisiaque et face à cela le fer est une blessure infernale, et évidemment le fer, l'enfer sont des éléments de la douleur face à l'or et au paradis qui sont supposés rendre heureux. Le système de Baudelaire se complexifie un peu dans le dernier tercet, puisque l'idée de sa mauvaise alchimie c'est que la douleur vient surprendre le poète quand il croit atteindre au bonheur. Il poursuit les célestes rivages et aperçoit soudain un "cadavre cher" qui précisément le désenchante. L'effet est d'autant plus atroce.
Le titre "Alchimie du verbe" joue sur l'idée que l'alchimie a une délimitation. L'alchimie au sens strict, c'est la prétendue science de la transmutation des métaux, et l'or est mis au sommet des métaux. Et l'alchimie est aussi la prétendue science qui permet d'atteindre à une vie plus longue. Il s'agit donc dans les deux cas d'un principe de sublimation sur la foi d'une certaine conception du réel. L'alchimie du verbe doit donc se comprendre, par analogie avec la transmutation des métaux, comme le pouvoir de sublimer la parole, mais il faut prêter attention à l'idée de Rimbaud qui est de sublimer non la production humaine de la parole qui est une création seconde, dérivée, mais il s'agit de sublimer la parole du réel lui-même à travers la production d'un discours humain. C'est le verbe de la réalité que la poésie doit sublimer. Et cette sublimation peut être comparée à de l'or à proportion de ce qu'elle dégage d'idée de vie. Il y a dans la poésie de Rimbaud une équation entre le verbe et la vie sur le modèle de la formule johannique : "Au commencement était le verbe."
Au début de "Alchimie du verbe", après quelques premiers alinéas qui ont leur importance, Rimbaud nous parle directement des poèmes qu'il a créés. Il évoque le sonnet "Voyelles" qui devient ainsi le premier poème appartenant clairement à l'histoire de la folie de l'alchimie du verbe, et le titre du poème est précisément une métaphore du verbe appliqué au réel : "Voyelles", puisque les voyelles font par essence partie du langage et Rimbaud va énumérer en tant qu'exemples de voyelles des visions qui sont extraites de la réalité.
Une fois que je vous ai dit ça, je voudrais maintenant attirer votre attention sur les deux premiers vers et opérer une mise en garde. Dans sa lettre "du voyant" du 15 mai 1871, Rimbaud écrit que quelqu'un se mettrait à penser sur la lettre A ruerait vite dans la folie. Et dans "Alchimie du verbe", le poète explique qu'il a inventé la couleur des voyelles et il fournit sa liste.
Ces deux éléments peuvent vous piéger quant à la lecture de "Voyelles". Dans la copie de "Voyelles" par Verlaine, les cinq associations du premier vers sont fragmentés par la ponctuation : "A, noir", etc., mais dans la copie autographe et dans la version publiée dans Les Poètes maudits, Rimbaud a évité ce découpage par la ponctuation, ce qui fait un résultat plus intéressant pour son propos. Citons les deux vers du résultat final :
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,Je dirai quelque jour vos naissances latentes :[...]
Rimbaud ne s'adresse pas aux cinq voyelles AEIOU, il s'adresse à un système très précis où l'idée d'un tout de l'alpha à l'oméga est déjà orchestré vu l'emplacement final du O, mais cela concerne aussi le manuscrit de la main de Verlaine, mais ici Rimbaud ne s'adresse pas aux cinq voyelles simples non plus, il s'adresse immédiatement à la corrélation "A noir", à la corrélation "E blanc", et ainsi de suite. Il faut parler de "voyelles-couleurs", et il faut comprendre que le "noir" est un A, que le bleu est un O, autrement dit que ce qu'on voit, et cela passe nécessairement par des couleurs, est un langage articulé. Et les naissances latentes ne viennent qu'ensuite. Le "A noir" n'est pas une naissance latente, il est à la source, un principe fondamental. Il devrait être évident pour tous que Rimbaud crée un système sur la base de connaissances scientifiques relativement récentes à son époque, de connaissances qui concerne l'optique en particulier, puisque nous avons l'opposition du blanc et du noir, suivie de la trichromie rouge-vert-bleu avec la concurrence bleu-violet clairement définie par Helmholtz à l'époque.
Il est clair que ce que nous voyons est pensé par Rimbaud comme une vie qui nous parle. Et le sonnet va sublimer ce rapport à la parole du monde. Rimbaud a joué à faire écho aux propos de certains poètes, le mot "latentes" à la rime vient d'un emploi dans le recueil Les Renaissances d'Armand Silvestre, tandis que "ombelles" vient d'un poème d'émerveillement devant le monde au début des Contemplations. Rimbaud reprend la rime entière à ce poème hugolien : "belle"/"ombelle". Le "Suprême Clairon" est l'inversion de l'expression "suprême clairon" que Victor Hugo emploie dans "Eviradnus", mais surtout dans le poème final du même recueil de 1859 "La Trompette du jugement". Ces liens intertextuels permettent des mises en perspective et je tiens beaucoup, face à l'exclusivité de la référence à Baudelaire que maintiennent de nombreux rimbaldiens, à bien faire entrer dans les résonances les poésies de Victor Hugo, poète majeur tout comme Baudelaire, mais aussi les poésies d'Armand Silvestre, parce que ce lien à un poète secondaire, mais archétype romantico-parnassien, a du sens.
Ajoutons quelques remarques. Notez que pour la première image le A noir est précisé comme velu et éclatant. C'est un mauvais réflexe de se replier immédiatement sur la couleur de la mouche. Dans "Golfes d'ombre", il n'y a pas que le mot "ombre". Dans le "E blanc", Rimbaud commet l'erreur courante de confondre la vapeur avec la couleur blanche, mais ce n'est pas très grave vu la logique qu'il suit puisqu'il parle aussi de "Lances des glaciers fiers", ce qui veut dire que Rimbaud passe du blanc qui compose les glaciers à l'élément que je dirai adjacent, puisqu'il parle des pointes montantes qui peuvent apparaître à la surface d'un glacier et cette pointe vient enrichir de sens la vision blanche du glacier en lui-même. J'ai même tendance à songer à un pic blanc montagneux en lisant cet hémistiche. Pour le I rouge, la colère et les ivresses pénitentes sont celles des lèvres belles. Le U vert est rappelons-le, le principe des cycles, il y a le cycle des marées, le cycle de la nature et la paix des fronts studieux s'explique par la confiance de participer à un cycle qui donc ne suppose pas une fin par la vieillesse. Et le O est clairement l'expression d'une transcendance.
Ajoutons quelques remarques. Notez que pour la première image le A noir est précisé comme velu et éclatant. C'est un mauvais réflexe de se replier immédiatement sur la couleur de la mouche. Dans "Golfes d'ombre", il n'y a pas que le mot "ombre". Dans le "E blanc", Rimbaud commet l'erreur courante de confondre la vapeur avec la couleur blanche, mais ce n'est pas très grave vu la logique qu'il suit puisqu'il parle aussi de "Lances des glaciers fiers", ce qui veut dire que Rimbaud passe du blanc qui compose les glaciers à l'élément que je dirai adjacent, puisqu'il parle des pointes montantes qui peuvent apparaître à la surface d'un glacier et cette pointe vient enrichir de sens la vision blanche du glacier en lui-même. J'ai même tendance à songer à un pic blanc montagneux en lisant cet hémistiche. Pour le I rouge, la colère et les ivresses pénitentes sont celles des lèvres belles. Le U vert est rappelons-le, le principe des cycles, il y a le cycle des marées, le cycle de la nature et la paix des fronts studieux s'explique par la confiance de participer à un cycle qui donc ne suppose pas une fin par la vieillesse. Et le O est clairement l'expression d'une transcendance.
Mais, au-delà de "Voyelles", plusieurs poèmes en vers nouvelle manière appartiennent aussi à la pratique de l'alchimie du verbe. La section de ce titre cite ou exhibe, pour éviter les équivoques sur le sens du verbe "citer", plusieurs poèmes : "Larme", "Bonne pensée du matin", "Chanson de la plus haute Tour", "Fêtes de la faim", "Le Loup criait...", "L'Eternité" et "Ô saisons !..." Remarquons que sur le brouillon ce poème à insérer est intitulé "Bonheur" ce qui fait écho à ce que nous disions plus haut du poème "Alchimie de la douleur" de Baudelaire. Le brouillon permet d'allonger la liste avec les mentions de "Mémoire" et du poème inconnu ou à identifier "Confins du monde". Naturellement, on va penser que l'alchimie du verbe concerne tous les poèmes en vers nouvelle manière du printemps et de l'été 1872, mais comme "Voyelles" est au seuil de l'entreprise il faut songer que "Tête de faune" est déjà un poème en vers "nouvelle manière" et que le poème "Les Corbeaux" exprime une prière, tout comme "Bonne pensée du matin" par exemple. On sait par une lettre de Verlaine à Rimbaud qui nous est parvenue (plutôt qu'à Rimbaud ?) que Rimbaud veut écrire des sortes de prières en avril-mai 1872.
Et c'est à dessein que j'ai comparé "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin". En général, on privilégie le rapprochement entre "Les Corbeaux" et "La Rivière de Cassis" à cause du passage commun : "corbeaux délicieux", que je prétends inspiré des "éclairs délicieux" d'un quatrain de Marceline Desbordes-Valmore, mais le rapprochement entre "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" est éloquent.
Le poème publié dans La Renaissance littéraire et artistique est une intercession du poète auprès de Dieu, nommé "Seigneur". Le poème "Bonne pensée du matin" est une intercession du poète auprès de la déesse Vénus. Dans "Les Corbeaux", dans les troisième et quatrième quatrains, le poète oppose les morts d'avant-hier à ceux qui se réfugient "au fond des bois". Dans "Bonne pensée du matin", le poète invite la Déesse à délaisser ceux qui ont bien profité du "soir fêté" pour s'intéresser à ceux qui travaillent dès quatre heures du matin et ne jouissent pas de la même façon de l'existence. Enfin, il faut comparer les attaques des deux poèmes. "Bonne pensée du matin" commence par poser le cadre auroral qui suppose un renouveau et la saison d'été, quand le poème "Les Corbeaux" commence par poser un cadre mortifère qui correspond à une fin et à la saison d'hiver, saison mentionnée plus loin dans le poème.
Et cette comparaison entre les débuts de poème étant faite, on peut remarquer que "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" font partie d'un ensemble de poèmes où les premiers vers exposent un cadre solennel dont tirer un enseignement : "Voyelles", "La Rivière de Cassis", "Tête de faune" et dans une certaine mesure "Bannières de mai". Il y a d'autres configurations, il y a d'autres poèmes qui décrivent des cadres comme "Mémoire", "Juillet" et "Jeune ménage", mais les poèmes que j'ai réunis ont un effet de loupe dans les premiers vers qui leur est propre.
Je tends à considérer ces poèmes comme un excellent ensemble repère pour approfondir l'idée de l'alchimie du verbe exprimée dans "Voyelles".
Or, dans "Bonne pensée du matin", il y a ce fameux vers : "Vers le soleil des Hespérides" qui semble doubler la référence au soleil de manière incongrue. Je tends à considérer ce vers comme l'expression du repoussoir face à la véritable alchimie solaire. Dans son analyse de "Bonne pensée du matin", Bernard Meyer, mais il n'est sans doute pas le seul à le faire, entend "désespoir" ou "désespéré" dans "soleil des Héspérides", mais je ne suis pas d'accord avec cette tentation d'y lire un calembour. D'une part, le calembour ne figure pas dans l'expression où on peut à peine lire "désepère", puisque cela est poursuivi par la rime en "-ides" qui montre que le calembour ne s'impose pas. D'autre part, la lecture phonétique "désespère" est intrinsèque à la diction "des Hespérides". On ne peut pas appeler calembour une expression qui ne peut pas être autre que ce qu'elle est. Si Rimbaud avait voulu nous y faire entendre un désespoir, il aurait dû mobiliser d'autres ressources de son poème pour nous en persuader. Je ne constate pas qu'il l'ait fait. En revanche, il faut partir en quête des modèles antérieurs à cette expression pour achever de nous persuader des significations que le poème semble naturellement véhiculer. Mon idée est tout de même qu'il y a un lien sensible aussi entre ce "soleil des Hespérides" inscrit du coup anormalement du côté du couchant quand la scène se déroule à quatre heures du matin au contraire et les lambris précieux pour rire sous de faux cieux.
Quant à "soir charmé" et "Ouvriers charmants", je suis loin de trouver l'ironie évidente pour ces deux mentions, je ne trouve pas non plus évident de considérer que le soir est "charmé" par les poètes qui après la défaite (celle contre la Prusse ou celle contre la Commune ?) se réfugieraient passivement dans la poésie bucolique au fond des bois. J'ai peut-être tort, mais j'ai du mal avec les lectures ironiques proposées de ces deux poèmes. Je trouve qu'elles ne vont pas de soi. Et j'ai deux autres lectures de ces deux poèmes pour l'instant.
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