Je faisais remarquer dans l'un de mes derniers articles des coïncidences troublantes. En principe, lorsqu'il compose ses contributions zutique en octobre et novembre 1871, Rimbaud ne peut connaître d'Albert Mérat que les recueils suivants : Les Chimères, L'Idole et Les Villes de marbre (publié en 1869 et auquel il faut ajouter des inédits parus dans la presse), ainsi que les poèmes publiés dans les deux premiers Parnasse contemporain et le volume collectif Sonnets et eaux-fortes, ainsi que les ouvrages cosignés avec Léon Valade. Il y a le recueil Avril, mai, juin publié initialement sans nom d'auteur, mais des quatrièmes de couverture de Lemerre annonce sa réédition (et peu importe ici que l'annonce ait été suivie d'effet) sous les noms de Valade et Mérat, il y a aussi la traduction de l'Intermezzo d'Henri Heine, et de mémoire il y a un deuxième livre de traductions de poésies d'Henri Heine.
Rimbaud n'est pas censé connaître les recueils publiés en 1872 et 1873, à savoir Les Souvenirs et L'Adieu. Pourtant, le recueil L'Adieu n'est composé que de poèmes en trois quatrains, ce qui fait penser à "Vu à Rome", tandis que quelques poèmes du recueils Les Souvenirs semblent des sources d'inspiration évidentes de vers du "Bateau ivre" ou même du "Sonnet du Trou du Cul", et je pense bien sûr au rejet à la césure de l'adjectif "matériel". Il me semble assez clair que Rimbaud a lu très tôt des poèmes inédits du recueil Les Souvenirs, puisque la transcription du "Sonnet du Trou du Cul" est au début de l'Album zutique et impose l'idée d'une composition antérieure à la mi-octobre 1871 à tout le moins.
Les petits malins peuvent être tentés de balayer ces rapprochements d'un revers de la main, même si pour le rejet de l'adjectif "matériel" leur dédain sera difficile à suivre. Mais ce n'est pas tout. En lisant le recueil Les Souvenirs, j'ai été frappé par le nombre élevé de vers où il se trouve les mots "charmants", "charmé" et "embaumé" à la rime. J'avais en tête la réflexion d'Yves Reboul dont la logique m'échappe qui veut que "charmé" et "charmants" soit des traits d'ironie satirique dans "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin", sachant que "charmé" et "charmants" à la rime dans "Les Corbeaux" et "Bonne pensée du matin" sont deux seulement des nombreux points de comparaison entre les deux poèmes. J'avais ça en tête et tout d'un coup en lisant le recueil de 1872 j'ai été frappé de cette abondance de rimes sur ces mots, abondance que je ne retrouve ni dans ses Chimères, ni dans son Idole, même si j'y trouve des mots de la famille de "charmant" et "embaumé".
Voici un petit relevé dans Les Souvenirs :
L'enfant épanouit son corps frêle et charmant. (vers 4, fin de quatrain, "Henriettik")
C'est ici-bas que sont les paradis charmants ? (vers 9, attaque de premier tercet, "La Lande")
Note : le poème suivant "La Bénédiction de la haie" commence par une conjonction temporelle de simultanéité comme "Le Bateau ivre" : "Pendant que..." et le premier quatrain fournit à la rime "précieux", avec une relique de bigots : "os précieux".
Du bois où sourdement court la sève embaumée. (vers 4, fin de premier quatrain, "A la nuit")
Bien que l'âge ait passé des vieux mythes charmants (vers 9, attaque de premier tercet, "Les Vagues")
Note : le sonnet "Les Vagues" est intéressant à d'autres égards, il parle de la naissance de Vénus parmi les vagues, et il se termine par un autre vers qu'il n'est pas difficile de mettre en résonance avec ce que l'homme a cru voir dans "Le Bateau ivre" ou avec le dernier vers de "Voyelles" : "Si dans cet autre ciel on ne verrait pas Dieu."
Note : la section "Hors des murs" m'a déjà intrigué pour plusieurs vers à rapprocher du "Bateau ivre" ou pour certains profils de thèmes à rapprocher du même morceau rimbaldien, mais le sonnet "Le Grand arbre" a un premier tercet qui contient non seulement le rejet à la césure de "matériel" que, selon toute vraisemblance, Rimbaud reprend dans le premier tercet du "Sonnet du Trou du Cul", mais le premier mot à la rime est précisément le pluriel "amants", celui qui rime avec "charmants" dans "Bonne pensée du matin". Et notez que la fin du sonnet de Mérat contient bien la mention "attend" qui répond au "En attendant" de Rimbaud, tandis que le vers "la fermentation violente des sèves" n'est pas sans correspondance non seulement avec des vers précis du "Bateau ivre", mais du coup avec l'idée du "bain dans la mer, à midi" justement.
Merci, tu m'as rendu les caprices charmants (, vers 10, milieu de premier tercet, "La Lettre")
Le mot court en riant sur la lèvre embaumée ; (vers 13, milieu de second tercet, "L'Heure")
Note : le dernier vers du poème "Etoiles" est encore une fois à rapprocher du dernier de "Voyelles" : "Suivant l'éclosion (...) Des étoiles, j'ai pu reconnaître ses yeux."
Dans le cadre naïf d'un ovale charmant (vers 7, second quatrain, "L'Image")
Je relève aussi le rejet pour les deux premiers vers du poème "L'Adieu" (ne pas confondre avec le recueil de ce titre) :
Quand elle part, sa grâce invente des retoursCharmants [...]
Le dernier vers de ce sonnet "L'Adieu" est encore une fois apte à un rapprochement avec la chute de "Voyelles" : "Et la lumière bleue et douce de ses yeux."
Note : le poème "Les Bœufs" me fait esquisser un rapprochement avec "Les Douaniers" à cause de son premier vers : "Des larges prés ayant le flot bleu pour frontière", ce que peut compléter la mention "mufle" : "La salive leur pend au mufle en filets blancs".
Il y a trois mentions à la rime de l'adjectif "charmant" au singulier dans le recueil L'Idole et "embaumées" est le premier mot à la rime du "Sonnet du nez".
Dans Les Chimères, il y a aussi un rejet entre deux vers : "voyages / Charmants" et des mentions de "charmant(s)" à la rime à au moins trois reprises, mais dans des vers courts, des octosyllabes.
La lecture de poésies de Mérat dont pas mal d'inédits a-t-elle pu jouer sur Rimbaud ? Pour l'instant, je ne tire aucune conclusion. Je vais vérifier si ces mots à la rime étaient particulièrement présents dans les lectures que Rimbaud a pu faire au début de 1872.
Pour "bleuités" et "bleuisons", j'ai remarqué que Mérat affectionne la mention du "bleu" et même le verbe "bleuir", mais je dois retrouver les vers à citer.
Il va de soi que pour "Le Bateau ivre", les vers sources de Mérat sont de l'ordre du repoussoir. Mais dans l'absolu il faut inspecter toutes les possibilités d'influence sur Rimbaud, si minimes soient-elles de prime abord.
Ensuite, une autre idée m'a frappé. Je suis tombé tout à l'heure sur un recueil tardif de Mérat que je ne connaissais pas et qui date du vingtième siècle : Quelques Pages avant le Livre / Pour les lettres - Autres vers oubliés / Epigrammes. La section "Pour les lettres" est introduite par un dizain à la manière de Coppée et on a droit à deux autres dizains de ce genre dans les épigrammes. Mérat n'en fait pas un argument parodique contre Coppée toutefois. Au contraire, il lui ressemble. Le dizain qui ouvre "Pour les lettres" n'est pas le mieux tourné, mais il a une idée forte, je peux en recommander la lecture en passant. Toujours dans "Pour les lettres", dans la partie "Pour finir", il y a un autre dizain à la Coppée avec l'hémistiche "ainsi que je le dois" qui prouve la filiation à l'auteur de Fais ce que dois. Puis dans "Autres vers oubliés", il y a le dizain persifleur : "Après la lecture d'un humoriste". Mais, dans cette nouvelle section "Autres vers oubliés", ce qui m'a tout de suite frappé, c'est l'abondant recours au poème quatrain dans les vers de circonstance de Mérat. Il s'agit de poèmes visiblement trop tardifs, mais ils sont révélateurs d'une pratique mératienne. Or, je rappelle que le titre "Vers pour les lieux" réunit deux quatrains obscènes de Rimbaud qui sont faussement attribués à Albert Mérat justement ! La section "Epigrammes" est composé exclusivement de quatrains dont certains adressés à Charles Cros ou aux parnassiens et je ne peux m'empêcher de penser à Rimbaud en lisant celui-ci qui il faut le dire n'est pas du tout bien tourné :
A UNqui s'était permis de m'adresser quelques quatrains pour railler.C'est toi, le malheureux qui suas tant pour moiA faire trois quatrains sombrement imbéciles ;Tu vois bien que ces jeux ne sont pas difficiles,A condition d'être autre chose que toi.
Le dernier vers tient difficilement debout malheureusement. Je cite aussi celui-ci avec des symétries qui font un peu penser à celles de "L'Etoile a pleuré rose..." même si les deux poèmes n'ont rien à voir et puis il y a un "comme un" devant la césure au premier vers :
A un frontLe front trop grand comme un local abandonné,Un terrain sans gazon, comme qui dirait vague,Un caillou blanc et sourd aux chansons de la vague,Un espace sans borne et cependant borné.
Je vous laisse aller lire l'entorse à la césure du quatrain "A un mauvais auteur"...
On se demande si on ne pourrait pas retrouver dans les papiers personnels de Mérat soit un quatrain contre Rimbaud, soit un quatrain à la source des deux de "Vers pour les lieux".
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire