dimanche 4 octobre 2026

De "je est un autre" à "posséder la vérité dans une âme et un corps" : une critique de Descartes ?

J'ai cette idée d'article depuis quelque temps déjà, mais je viens de voir qu'est annoncé un livre d'analyses de poèmes de Rimbaud aux Editions Classiques Garnier qui s'intitule : Réinventer le je (Rimbaud en 1872). Je ne connais pas l'auteur, Wi-hyojeong. La "présentation" sur le site de l'éditeur me fait quelque peu tiquer, puisqu'il est affirmé que l'année 1872 doit révéler une transition allant de la poésie objective de 1871 à un récit "délibérément subjectif" : Une saison en enfer. Je viens également de survoler rapidement la notice à la phrase "Je est un autre" dans le Dictionnaire Rimbaud du même éditeur. Cette notice a été confiée à Samia Kassab-Charfi et je la trouve d'autant plus dérisoire qu'il n'y a pas la moindre mention de Descartes. Pourtant, dans l'une des deux lettres qui contient précisément ce slogan "Je est un autre", il y a une claire allusion à Descartes : "Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini !, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !"
Le propos de Rimbaud ne se limite sans doute pas à Descartes, mais il l'englobe nécessairement. Et la formule "on me pense" est clairement un indice du désaccord fondamental de Rimbaud avec le "cogito ergo sum" : "Je pense donc je suis."
Descartes refait plusieurs fois son récit du cogito, mais puisque Rimbaud développe précisément l'idée d'une méthode, pourquoi ne pas s'intéresser au Discours de la méthode lui-même. Voici l'extrait qui peut nous éclairer sur la réplique de Rimbaud :
 
   Je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fasse quelque chose ; et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne pouvaient l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
   Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas pour cela que je n'étais point, et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais, au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été, je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lien ni ne dépend d'aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est.
 
 Impressionné par cette découverte, qu'elle soit de lui ou de saint-Augustin, Descartes commet de graves erreurs dans ses conclusions. Certes, il découvre qu'on ne peut pas douter de sa propre existence, mais il confond les plans, il confond l'évidence de son existence avec l'évidence d'être une âme, d'être une "substance pensante". Et il précise que cette "substance pensante" ne doit rien au corps. En fait, il a beau faire la belle mise au point qu'on ne peut douter de sa propre existence, il n'a en aucun cas d'argument solide pour soutenir qu'il a découvert un "je" qui n'est qu'un exercice de la pensée, pour soutenir qu'il est une "âme" distincte de son corps. L'évidence qu'il découvre, c'est celle de son existence, mais l'existence c'est une connexion entre un soi mystérieux et un monde tout aussi mystérieux. Il découvre le point de connexion qui pour lui personnellement est évident, mais il ne découvre pas quel moi il est. Et tout ce qu'il dit sur la séparation de son âme et de son corps n'est que du vent. A qui fera-t-on croire que les humeurs du corps ne participent pas à l'élaboration de nos pensées ? La bonne humeur et la mauvaise humeur, par exemple, ça ne compte pas dans le tour que prennent nos réflexions ? Et en considérant que son âme comme substance pensante n'est pas assujettie au corps, Descartes devient une cible évidente de la saillie de Rimbaud : "en s'en clamant les auteurs", puisque Descartes nie les surdéterminations de la pensée qui peuvent d'ailleurs être d'ordres variés. L'idée de vérité à laquelle Descartes prétend parvenir est faussée dès la synthèse qu'il tire de l'expérience du "cogito ergo sum", et c'est à l'évidence là que s'engouffre Rimbaud avec le paradoxe du "Je est un autre", puisqu'il dément la transparence de la "substance pensante" selon Descartes. Rimbaud réintroduit du coup le rapport au corps, et aussi le rapport à la Nature, au monde solaire, au monde végétal qui nous est plus intime que nous ne voulons le croire. Cette expérience d'intimité au monde, Rimbaud la vit déjà dans ses poèmes de 1870. Avec l'actualité politique, elle laisse parfois la place à des poésies qui sont plus ancrées dans le monde des miroirs humains, mais en 1872 Verlaine fait remarquer que Rimbaud, faux-naïf pourtant, vira dans l'exprès trop simple, et justement il s'agit souvent de connexions premières à la réalité du monde qui nous entoure, et cela est pensé sur un mode de rapport objectif au monde qui n'est pas cartésien justement, puisque Rimbaud n'a pas répudié le "Je est un autre" en 1872. Et dans Une saison en enfer, Rimbaud fait le deuil de ses illusions sur ses pouvoirs créateurs, mais le "Je est un autre" n'est pas répudié pourtant : "il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps", autrement dit la vérité inébranlable n'est pas que l'affaire de l'âme. CQFD, mais pas SPQR.

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