jeudi 29 octobre 2026

Maelstöms et ardents entonnoirs !

Depuis 2004, je préparais un article attendu par quelques rimbaldiens qui étaient au courant (en particulier Murphy qui allait le publier, Reboul que je pouvais rencontrer dans les couloirs de l'université toulousaine et aussi Ascione qui a appris mon projet d'article lors du colloque de Charleville-Mézières de 2004). J'interprétais notamment la mention au pluriel "juillets" comme une allusion limpide à un mois lié à l'idée de révolution, 1789 bien sûr et 1830. Et je ne me contentais pas de cela, je lisais "ultra" au sens politique dans "ultramarins" en exploitant aussi l'idée du bleu sombre représentatif de la monarchie comme le plafond de la Sainte-Chapelle à Paris. Dans la version écrite de sa conférence, bien que le sujet n'ait rien eu à voir, Marc Ascione a formulé en passant dans une phrase que "juillets" cela voulait dire la révolution, et cela figure donc dans un article des Actes du colloque paru en 2006 sinon 2005 peu avant mon article. J'avais échangé avec Ascione à cause de la phrase qu'il prétendait avoir trouvé dans la presse d'époque : "Les Parisiens sont des Peaux-Rouges", phrase attribuée à Bismarck. J'ai depuis découvert que c'était faux, il s'agit d'une phrase déformée et anachronique qui vient du livre anticommunard de Maxime du Camp de 1878 intitulé Les Convulsionnaires. Evidemment, je me doute bien qu'il ne faut pas être un grand génie pour penser que "juillets" désigne les révolutions. J'ai affronté pourtant deux levées de boucliers : ceux qui, d'un côté, prétendent que cela ne parlerait de juillet que comme le mois des orages (au passage, juillet est-il plus que août ou septembre un mois à orages ?), ceux qui, de l'autre, disent y avoir eux-mêmes pensés. Et comme Jacques Gengoux avait émis l'idée, il a été fait barrage à ma prétention de dire quoi que ce soir de neuf, je ne faisais aucune découverte, il n'y avait rien à voir. Oui, les rimbaldiens sont malsains et font tout pour que votre tête ne dépasse pas. Mon propos était tout de même articulé dans une lecture d'ensemble étoffée dont Gengoux n'offrait certainement pas l'équivalent.
Sur son site internet Arthur Rimbaud, en 2007, Alain Bardel a rendu compte de l'article de 2006 de Murphy sur le poème "Le Bateau ivre", en minimisant mon propre article auquel pourtant Murphy renvoyait et en taisant l'existence de mon article métrique complémentaire : "Ecarts métriques d'un Bateau ivre". Bardel concédait tout de même une démonstration capitale à mon article : à la fin du poème, le bateau ne revient pas en Europe et il n'y a pas de contradiction comme on le dit parfois. Bardel l'admettait, après l'avoir nié, parce que je lui ai fait remarquer que Murphy me donnait raison dans son article. A l'époque, j'ai dit à Bardel que je ne voulais pas qu'il rende compte de mon article après celui de Murphy, parce que ce qu'il pensait allait m'agacer. En tout cas, le poison bardélien était en place pour les années à venir. Bardel a énormément nui à mes études sur "Voyelles", "Le Bateau ivre" et sur divers sujets. Sur son article de 2007, Bardel met donc à l'actif de Murphy que les rimbaldiens se sont trompés dans les sources en valorisant un poème "Le Vieux solitaire" de Léon Dierx, alors que les sources sont plutôt "Pleine mer" de Victor Hugo, "Le Voyage" de Baudelaire et le roman Vingt mille lieues sous les mers de Victor Hugo, alors que c'était moi et moi seul qui venais de complètement relancer l'idée du poème "Le Bateau ivre" écrit en regard du poème "Pleine mer", puisque pour la première fois on passait d'une ressemblance d'allure à la mention de vers précis indéniablement démarqués par Rimbaud, avec des concentrations significatives notamment au plan quatrains trois à cinq du "Bateau ivre". Je révélais des réécritures pour d'autres quatrains encore. Parallèlement, j'avais opéré une manoeuvre de dégonflement de l'importance accordée à Baudelaire. Dans son livre L'Art de Rimbaud, Michel Murat en 2003 avait écrit que "Voyelles" était la réplique au sonnet "Les Correspondances" comme "Le Bateau ivre" était la version du poème "Le Voyage". Cela est reconduit tel quel dans la version augmentée du livre de Murat en 2014 environ.
Reprenons !
Depuis quand "Les Correspondances" et "Le Voyage" sont-ils les deux poèmes de référence de Baudelaire ? Plusieurs poèmes des Fleurs du Mal sont aussi célèbres que ces deux-là, et à l'époque de Rimbaud il n'y avait pas une critique universitaire qui avait emblématisé de la sorte ces deux poèmes. Je passe sur le fait que le sujet du sonnet "Les Correspondances" n'est pas une invention de Baudelaire, mais une invention allemande déjà exploitée dans la poésie romantique française (Hugo), sans compter les sources du côté de la spiritualité chrétienne (Lamartine, Chateaubriand). Le poème "Le Voyage" est par ailleurs ironique en ce qui concerne le fait de se tuer pour atteindre l'inconnu, ce que les rimbaldiens sous-évaluent complètement quand ils vantent une filiation rimbaldienne qui du coup se fonderait sur un contresens à la lecture de Baudelaire. Le poème "Le Voyage" est d'une certaine étendue et ressasse des désillusions. Il va de soi qu'un lecteur de Baudelaire qui ne comprend pas que le dernier quatrain du "Voyage" ironise sur la prétention à trouver du nouveau en se donnant la mort passe très largement à côté de la signification du poème.
Par ailleurs, la critique universitaire se persuade que "Voyelles" et "Le Bateau ivre" sont deux répliques exprès à deux poèmes clefs de Baudelaire, parce qu'ils lisent en une heure de temps quelques dizaines de poèmes de Rimbaud parvenus jusqu'à eux. Rimbaud a créé chacun de ces deux poèmes à un moment de son existence où il ne sait pas que très vite il va renoncer à la versification régulière et relever de nouveaux défis. En réalité, nous avons affaire à plusieurs réécritures indiscutables du seul poème "Pleine mer / Plein ciel" dans "Le Bateau ivre", alors que les rapprochements avec "Le Voyage" (même si moi-même j'en ai proposé quelques-uns dans mes articles ou sur les forums de discussion à l'époque) sont fragiles et plutôt suggestifs. Je précise en passant que les rimbaldiens ont repris mon idée de comparer les deux uniques césures acrobatiques consécutives de l'ensemble des Fleurs du Mal qui sont dans "Le Voyage" avec les deux césures au milieu d'un mot dans "Le Bateau ivre", sans me citer. J'ai cité cela dans mon article "Ecarts métriques d'un Bateau ivre" paru dans le numéro 5 des Cahiers du centre métrique de Nantes, paru lui aussi je crois en 2006, sans parler des forums de discussion d'époque. Qui a fait ce rapprochement avant moi ? J'attends qu'on me cite un article. Ce ne sera sûrement pas Gengoux cette fois, mais après tout peut-être que quelqu'un l'a fait. Merci de donner une référence, je vous ai donné la mienne, mon article est d'ailleurs facile à consulter, vu qu'il a été mis en ligne sur internet, et même à plusieurs adresses.
On touche là au coeur du problème que me pose le poison bardélien et le refoulement inintelligent des rimbaldiens. En 2006, j'ai publié un article "Trajectoire du Bateau ivre" qui montre que "Le Bateau ivre" est une métaphore de l'expérience de la Commune et un dialogue avec Hugo, et il s'y ajoute une étude de la composition du poème au plan de l'immersion et de l'idée de bain, avec le démenti quant à la prétendue contradiction finale. Cela a été balayé. Bardel ne rappelle pas la structure d'ensemble de la composition comme je le fais, il me reconnaît le démenti d'une contradiction, mais ça s'est perdu ensuite, et surtout on a une noyade de la référence à Hugo. J'ai cité des réécritures de "Conseil" poème des Chants du crépuscule, de "Oceano Nox" morceau célèbre s'il en est, qui fait d'ailleurs l'objet de réécritures par Hugo lui-même dans le poème "A ceux qu'on foule aux pieds" paru en novembre 1871 dans Le Rappel, j'ai cité des extraits clefs des Châtiments, notamment les mentions des "pontons" dans plusieurs poèmes et j'ai souligné le lien entre "pontons" et "lavé" dans "Nox" et "Carte d'Europe" notamment. Brunel avait découvert que "ardents entonnoirs" semblait s'inspirer de "hideux entonnoirs" du poème "Saint-Arnaud" qui a été ajouté au recueil Châtiments dans sa version augmentée de 1870. Or, je ne sais plus quand, mais j'ai aussi souligné que la rime "triques"/"électriques" qui partage le quatrain de la rime "noirs"/"entonnoirs" était une reprise du poème des Châtiments qui s'intitule "Les Grands corps de l'état" :

Ces hommes passeront comme un ver sur le sable.
Qu'est-ce que tu ferais de leur sang méprisable ?
        Le dégoût rend clément.
Retenons la colère âpre, ardente, électrique.
Peuple, si tu m'en crois, tu prendras une trique
        Au jour du châtiment.
Le poème d'Hugo contient quelques blagues de mauvais goût, mais il parle aussi d'êtres qui se vêtent de peaux d'hommes ou s'asseyent sur des peaux de tigre, ce qui intéresse d'autres passages du "Bateau ivre", et surtout la rime "électrique"/"trique" que Rimbaud inverse et met au pluriel encadre la reprise de la rime du poème "Saint-Arnaud" : "entonnoirs"/"noirs" :

[...]
Les mortiers lourds, volcans aux hideux entonnoirs,
Les grands steamers, dragons dégorgeant des flots noirs,
Tous ces géants tremblaient au sein des flots terribles
Sous ce frémissement d'ailes imperceptibles !
[...]
Hugo parle de l'épidémie de choléra qui a emporté Saint-Arnaud lors de la guerre de Crimée, ce qu'il a ajouté à son recueil initialement paru en 1853.
Le mot "électrique" est présent à la rime également dans "Saint-Arnaud", mais pas accouplé à "trique".
Or, dans le premier sizain des "Grands corps de l'état", l'adjectif "ardente" précède la mention "électrique" à la rime, et dans le quatrain du "Bateau ivre", son correspondant masculin pluriel remplace "hideux" devant le nom "entonnoirs" :

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Il y aurait une recherche à faire sur le glissement des deux premiers vers : même structure grammaticale autour d'une forme de participe passé "taché"/"escorté", mais dans l'un la césure est après la préposition "de" tandis que dans le suivant l'escorte de meilleure qualité sans doute distribue plus naturellement la préposition en tête du second hémistiche. Mais on a cinq mots qui viennent de deux courts extraits des Châtiments et il faut ajouter que "Planche" est un emprunt au même Hugo, puisqu'il renvoie à "Paroles dans l'épreuve", le poème qui précède "Pleine mer" dans la Légende des siècles de 1859. On peut lire que les juillets font basculer les cieux dans les ardents entonnoirs, et c'est la lecture qui est généralement proposée, et comme dans le quatrain suivant Rimbaud cite les "épais Maelströms", on considère que les "ardents entonnoirs" font déjà référence aux "Maleströms". Notons que dans "Pleine mer", le "Maëlstrom" est cité au singulier et est suivi de vers qui parlent de l'énorme incendie à l'intérieur du bateau et à cause du pronom "il" on peut croire à la lecture que c'est le "Maëlstrom" qui est un incendie, ambiguïté qui se dissipe très vite avec les vers qui suivent. Rimbaud aurait-il cru que le Maelstrom est chaud ? Aurait-il mal compris le pronom du poème "Pleine Mer" ? Cette dernière idée est peu probable. Parmi les rimbaldiens qui s'étonnent que Rimbaud parle de "Maëlstroms" comme d' "ardents entonnoirs" nous avons Alain Bardel ou Benoît de Cornulier.
On remarquera tout de même que la source depuis longtemps proposée par Brunel impose une tout autre lecture : "mortiers aux hideux entonnoirs" donc "cieux ultramarins aux ardents entonnoirs".
Dans ma thèse de lecture sur "ultramarins", j'ai également cité un passage de la préface au drame Hernani, mais ici ce qui se dessine au plan symbolique c'est que les juillets, mouvements révolutionnaires, font crouler les cieux d'un bleu outremer des ultras (certes il faut relativiser pour la Commune, mais la menace d'un retour de la monarchie fait partie des préoccupations à l'origine de l'événement) dont les "ardents entonnoirs" sont ceux de leurs canons, mortiers, mitrailleuses Gatling, etc.
La lecture "ardents entonnoirs" appliquée aux maelstroms et à la mer demeure une énigme. Une autre lecture grammaticale en accord avec une source hugolienne permet d'éliminer la contradiction, d'autant que si on lit les deux quatrains successifs du "Bateau ivre" qui mentionnent "entonnoirs" et "Maelstroms" on n'a vraiment pas l'impression que Rimbaud confond l'un et l'autre, il semble bien traiter de deux réalités distinctes :

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
[...]
Les Maelstroms sont "à cinquante lieues" du bateau. Il semble s'agit d'une évocation nettement distincte. La chute des cieux ultramarins est en toile de fond de la course d'un bateau ivre qui a l'air d'être dans une sorte d'action militaire avec l'accompagnement d'hippocampes où reconnaître l'allusion étymologique aux chevaux. Le parallélisme avec "Les Grands corps de l'état" est éloquent. Rimbaud ne renonce pas à la colère électrique, et il ne veut pas être clément, mais il veut bien vaincre l'ennemi en l'humiliant à coups de triques. Faut-il vraiment aligner "entonnoirs" sur le verbe "crouler" ? La chute à coups de triques ne se substitue-t-elle pas à la chute provoquée par les "ardents entonnoirs" dans un acte justement de renversement er retournement politique ?
Ce quatrain, qu'ils suivent ou non Gengoux pour la mention "juillets", n'est pas analysé comme une métaphore politique à bien identifier par les rimbaldiens. Ils méjugent la relation à Hugo. En minimisant la référence aux Châtiments, en minimisant le dialogue très net avec Hugo, en mettant à égalité la référence à "Pleine mer" et la référence au "Voyage", en considérant que les réécritures de "Pleine mer" sont éparses dans "Le Bateau ivre" sans voir que la structure du "Bateau ivre" s'appuie sur cette référence, les rimbaldiens, Murphy y compris (je rappelle que son article de 2006 est une synthèse des travaux antérieurs qui défend quatre lectures divergentes), minimisent la référence symbolique d'ensemble de la Commune dans ce poème et passent à côté d'un enjeu de mises au point de Rimbaud par rapport à Hugo. Murphy a complètement dilué les points forts de mon article. Honte aux rimbaldiens qui pour des raisons de prérogatives ont choisi d'occulter mon article et de ne citer que le sien. Ils sont nombreux et se reconnaîtront.
Pour finir sur une petite note plus légère, l'expression "nuits sans fonds" est un décalque d'un tour qui revient souvent chez Hugo et qui figure dans "Pleine mer" : "mer sans fond", peut-être "océan sans fond", j'ai repéré ce tour dans plus d'un recueil, mais il faudrait que je rassemble la matière, un passage entre autres était intéressant à méditer.

A suivre...

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