mercredi 28 octobre 2026

Rimbaud et Louisa Siefert

 Le 15 mai 1871, dans sa lettre "du voyant", Rimbaud a écrit ceci à Demeny :

[...] Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, - jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
Les propos de Rimbaud sont tributaires d'une époque et même sans aucun doute une reprise approximative de ce qu'il a pu entendre ou lire. Il pose par exemple une différence par essence entre les mondes d'idées des femmes et des hommes dont on serait bien en peine de définir les contours, puisque les différences entre les esprits des femmes et des hommes sont de l'ordre de tendances et non pas de l'ordre de clivages abrupts. Dans son essai Un lieu bien à soi (A room of one's own), Virginia Woolf formulera encore ce clivage, alors qu'en 2026 la tentation féministe actuelle est de passer à un excès inverse : nier que nous observons des tendances spotnanées différentes entre les sexes. Rimbaud utilise des formules par ailleurs qui sont certainement des échos de ses lectures : "brisé l'infini servage", "vivra pour elle et par elle", "donné son renvoi" ou le calembour étymologique : "nous les prendrons, nous les comprendrons." Notons également une anomalie de raisonnement. Sappho est saluée pour les débuts de la poésie grecque. Marie de France a une présence importante au Moyen Âge avec ses Lais, mais aussi ses Fables qui sont l'équivalent médiéval de celles de La Fontaine. Louise Labé est la nouvelle Sapho pour la poésie française au XVIe siècle. Madame de La Fayette a lancé le roman moderne avec La Princesse de Clèves et malgré la misogynie des collègues George Sand fait partie des dix grands romanciers français du dix-neuvième siècle, avec même une production plutôt abondante, ce qui est contradiction totale avec l''idée de clivage, il suffit de comparer avec la sélection pour une course athlétique sur un cent mètres pour constater qu'une présence d'une femme parmi les dix plus grands romanciers est de facto une négation du clivage. Il n'en reste pas moins qu'elles sont nettement défavorisées au plan de l'accès aux études qui leur permettraient de produire régulièrement de plus grands écrivains, mais notons avec le cas du vingtième siècle, et Woolf pressentait ce problème dans son essai, il faut les études et une émulation sociale autour de la littérature et de la poésie, sans quoi l'accès des femmes à l'instruction va rencontrer une crise majeure de l'intérêt des sociétés pour la création artistique exigeante, ce qui est hélas le cadre de la culture mondiale depuis une centainer d'années.
Enfin, bref !
Après ce paragraphe, Rimbaud poursuit son histoire de la poésie française en citant une partie des noms à retenir de la poésie du dix-neuvième siècle, mais il ne citera ni Desbordes-Valmore, ni Siefert, ni une autre collaboratrice au Parnasse contemporain. Il va uniquement mentionner une catégorie "les femmes" enfermées dans l'insignifiance de l'exercice scolaire comme pour "les bohèmes", les "écoliers", les "fantaisistes", les "journalistes", voire les "talents".
Pourtant, le 25 août 1870, Rimbaud a écrit ceci à Georges Izambard :

Vous aviez l'air de vouloir connaître Louisa Siefert, quand je vous ai prêté ses derniers vers ; je viens de me procurer des parties de son premier volume de poésies, les Rayons perdus, 4e édition. J'ai là une pièce très émue et fort belle, Marguerite ;
[suit la citation de quatre extraits de respectivement cinq, neuf, quatre et un alexandrins.]
- C'est aussi beau que les plaintes d'Antigone, [Antignoe en alphabet grec], dans Sophocle.
Rimbaud passe directement à un commentaire des Fêtes galantes dans la suite de son courrier.
Pour qui consulte le texte de la "4e édition", le commentaire de Rimbaud est suspect, puisqu'il n'a rien de personnel et plagie un passage de la préface de Charles Asselineau qui a été ajouté avec quatre poèmes de Louisa Siefert au recueil à partir de la 2e édition en 1869. Rimbaud dit avoir un accès à des parties de la 4e édition, ce qui n'est pas très clair. Il aurait eu accès à une maquette incomplète, à des épreuves de la 4e édition, on ne sait trop comment ni pourquoi. Rimbaud semble aussi se maintenir à distance, puisqu'il parle de l'intérêt d'Izambard et non du sien.
Reprenons le détail de ce passage rimbaldien.
En réalité, Rimbaud possède vers le 25 août 1870 le dernier recueil de Desbordes-Valmore et c'est lui qui s'y est intéressé, puisque c'est lui qui l'a acquis et qui l'a fait connaître à Izambard : "je vous ai prêté ses derniers vers." A rebours de la lettre, il faut comprendre que Rimbaud connaît plutôt la dernière publication en date de Siefert, il s'agit selon toute vraisemblance du recueil Les Stoïques paru en 1870 et qui est un recueil équivalent aux Rayons perdus. Louisaz Siefert a commencé sa carrière avec le recueil Rayons perdus au titre inspiré de Sainte-Beuve en 1868. Ainsi que précisé par Asselineau dans la préface de la deuxième édition, ce premier recueil d'une inconnue vivant encore chez ses parents a été un succès de librairie parti en quelques semaines. La deuxième édition est ainsi augmentée de quatre poèmes pour la fin sa première partie, puisqu'il y a une section finale non retouchée et bien sûr d'une préface d'un amateur de littératures proche de Baudelaire et Banville. En 1869, Siefert a publié également une plaquette de douze poèmes portant les noms des mois dans le calendrier révolutionnaire, L'Année républicaine, puis en 1870 elle a publié le recueil Les Stoïques qui est plus conséquent. En 1871, elle publiera une autre plaquette intitulée Les Saitnes colères où après un poème dédicace à Joséphin Soulary nous avons six poèmes, la plupart d'août 1870, deux de novembre, qui traitent de l'actualité de la guerre franco-prussienne. Un poème daté du 15 août 1870 fait d'ailleurs étonnamment penser au sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." quand Louisa Siefert parle de se souvenir de l'Argonne et de Quatre-vingt-douze et clôt sa composition sur le mot "République". Au même moment, puisque la lettre à Izambard est daté du 25 août, Rimbaud se procurait des parties de la 4e édition des Rayons perdus, le sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." semblant déjà exister sous une version intitulée "Aux Morts de Valmy" selon le témoignage d'Izambard qui prétend que le morceau a été composé en juillet même au plus près de l'actualité de l'article de Cassagnac auquel il se réfère.
De là à croire que réellement la parente du chanteur Renaud avait conservée des lettres de Rimbaud, il y a un pas osé qui reste à franchir, mais tout cela reste troublant.
En tout cas, Rimbaud possédait un exemplaire des Stoïques, sinon de L'Année républicaine, et il savait que la réputation de Siefert était due à son premier recueil. Ce n'est pas parce qu'Izambard s'y est intéressé qu'il s'est procuré des parties du premier recueil, mais bien parce que lui-même en avait envie. Il a alors découvert la préface de Charles Asselineau qui est assez prolixe et que Rimbaud ramène à un paragraphe concis pour son professeur. Asselineau cite différents passages de "Matguerite", Rimbaud a réuni les passages, a cité aussi quelques autres vers, dans un travail de remaniement de la préface. Asselineau compare "Marguerite" aux plaintes d'Antigone en citant le passage qui justifie la comparaison, le problème de la maternité, et en soulignant que cela est touichant même si la mort ne vient pas dramatiser cette fois le poème de Siefert. Rimbaud ne raille pas cette idée d'émouvoir sans la ficelle de la mort quand il dit que "Marguerite" est une pièce très émue et fort belle, et quand il se répète "fort belle", "aussi beau". Il prend peut-être en revanc he ses distances avec les aspects oratoires de l'éloge, car il ne voudrait pas faire chorus à un effet de mode, conscient qu'il est qu'on peut relativiser le génie de Siefert. La comparaison à Sophocle était forcément d'une grandiloquence exagérée, un effet de manche.
Mais Rimbaud choisit de souligner que la pièce est "très émue", ce qui reprend l'idée clef d'Asselineau, ce qui fait écho aussi à son idée de sincérité, "sincère" ou "sincérité" ont quatre occurrences dans la préface d'Asselineau. Et comme Asselineau n'emploie pas "émue" dans sa préface, il me semble évident que Rimbaud a été frappé par la présence du mot dans les vers mêmes de Louisa Siefert, dans un poème des Stoïques, sinon dans un vers de L'Année républicaine, puisque, de mémoire, j'ai relevé le mot "ému" ou "émue" dans un poème clef de chacun de ces deux recueils, Rimbaud en ayant possédé un qu'il a prêté à Izambard.
Evidemment, Asselineau a longuement parlé du devenir des femmes poètes et il y a des comparaisons à faire avec le passage que je cite de la lettre du 15 mai 1871 en totu début du présent article. Asselineau a aussi fortement mis en avant la femme d'exception qu'était Marceline Desbordes-Valmore, et Rimbaud a dû réserver l'éloge à Desbordes-Valmore plutôt qu'à Siefert au vu de son rapport concis et sans chaleur à Izambard. Et comme Rimbaud a fait connaître Siefert à Izambard, Rimbaud imposera la lecture de tout Desbordes-Valmore à Verlaine.

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Je prévois un article complémentaire sur les recueils et la versification de Louisa Siefert. Je pourrai citer des passages de la préface d'Asselineau au recueil de Siefert dans une étude ultérieure sur Desbordes-Valmore.

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