mardi 13 octobre 2026

Emmanuel des Essarts, imbécile selon Rimbaud, mais un rôle témoin important quand même !

 On le sait : les Des Essarts père et fils sont rangés dans la catégorie des morts et des imbéciles à la suite des Deschamps dans la célèbre lettre du voyant du 15 mai 1871. A la suite des frères Deschamps, leur nom est même corrompu : "les desessarts".
En réalité, le père et le fils ont tous les deux survécu à Rimbaud. Alfred des Essarts est mort en 1893 seulement, et son fils Emmanuel en 1909. Le père a une production littéraire qui ne me semble pas dominer par la poésie, mais je le connais assez mal. Le fils Emmanuel a été un précoce ami de Mallarmé, ils se sont en particulier fréquentés à Avignon quand Mallarmé était professeur d'anglais dans cette région. Emmanuel des Essarts fut pour sa part un professeur d'université à partir de 1872. Je l'ai pour l'instant plus souvent lu que son père. Je possède un exemplaire de son livre en prose Les Voyages de l'esprit qui date de 1869 et comme il était question de sources envisagées pour rien moins qu'un vers célèbre de "Voyelles", j'ai très tôt lu son recueil de poésies intitulé Les Elévations. Cette hypothèse a été soulevée par le délirant Claude Zissmann dans une brève à la toute fin du premier numéro de la revue Parade sauvage.
Le rapprochement n'est pas à écarter d'un revers de main entre l'avant-dernier alexandrin de "Voyelles" : "Silences traversés des Mondes et des Anges ;" et le dernier vers du poème XIV qui clôt la seconde section "Symboles et tableaux" : "Le silence des nuits traversé par les anges."
Le poème semble ne rien à voir avec "Voyelles" pour le reste. Il s'agit d'un poème de dix-huit vers, neuf couples de rimes plates. Le poète y explique que pour célébrer "l'enfant surnaturelle", le "nom sacré" qui "fait trembler [s]es lèvres" il ne peut choisir ni le matin ni le plein soleil de midi, il lui faut ce retrait dans la nuit. C'est tout de même suffisant pour justifier un rapprochement et envisager une source probable même.
Après tout, la lettre à Demeny prouve que Rimbaud a lu le père et le fils Des Essarts. Ils ont participé au second Parnasse contemporain et Emmanuel a participé également au premier volume de 1866.
Au plan de la versification, les audaces à la césure sont très rares de la part d'Emmanuel, lequel pratique d'ailleurs à peu près autant de rejets acrobatiques à la rime qu'à la césure m'a-t-il semblé, puisque j'ai relevé le mot "tel" à je ne sais plus quelle forme et aussi le mot "comme" à la rime. Dans le recueil Les Elévations, il y a un "comme un" devant la césure. Dans son premier recueil Poésies parisiennes, il y a le pronom "tout" en fonction sujet placé devant la césure vers le début du recueil, et il doit y avoir une autre audace dans un trimètre, mais je vais devoir relire attentivement les deux recueils d'Emmanuel des Essarts que Rimbaud a pu connaître, à savoir les Poésies parisiennes en 1862 et Les Elévations en 1864.
Dans son livre Critique du vers, peut-être influencé par la note de Zissmann, Jean-Michel Gouvard a intégré le recueil Les Elévations dans l'immense corpus de vers qu'il a analysé pour élaborer une histoire de l'alexandrin au dix-neuvième siècle. Mais, le nom de des Essarts n'apparaît pas dans l'index en fin de volume et j'ai feuilleté les pages en cherchant à voir où il était mentionné et je ne le rencontre nulle part, même son vers avec la forme "comme un" devant la césure n'est pas relevé : "Morne et pâle comme un hiver adolescent." Il s'agit d'un vers du poème intitulé "Pathmos".
En gros, ce n'est là qu'une audace locale. Emmanuel des Essarts n'est pas un poète qui travaille de nouvelles audaces à la césure, il rend ici hommage à une audace de Baudelaire en la glissant dans son propre recueil. Pour le reste, Emmanuel des Essarts est un disciple de la versification romantique de la décennie 1830 telle qu'elle est pratiquée par Hugo et Gautier.
Toutefois, il y a un fait métrique important qui n'est pas dans les deux recueils d'Emmanuel des Essarts, autrement dit, même si Gouvard avait inclus le recueil des Poésies parisiennes, il n'aurait pas trouvé ce fait rare, ni en incluant le recueil postérieur et assez réputé de 1879. L'audace à la césure a été publié dans un poème qui n'a été publié que sous forme de plaquette !
Mais avant d'en parler, je tiens quand même à attirer l'attention sur le recueil des Poésies parisiennes. Watteau y est cité à plusieurs reprises, nous avons la mandoline à la rime, plusieurs détails qui se retrouveront dans les poésies de Verlaine et notamment dans ses Fêtes galantes, et justement l'expression "Fêtes galantes" forme un vers de quatre syllabes dans une pièce au début du recueil de des Essarts !
Baudelaire est aussi plusieurs fois cité en épigraphe. Au début des Elévations, nous avons un poème intitulé "Hymne à la beauté", mais il y a plusieurs poèmes inspirés de Baudelaire dans le précédent recueil de 1862. Je vais dresser un récapitulatif prochainement. Ce n'est pas tout. Emmanuel des Essarts dans un poème des Elévations fait un poème où il s'adresse à Musset et Sand et nomme "Ophélie" et cela ressemble furieusement à la partie finale du poème "Ophélie" de Rimbaud, mais dans ses Poésies parisiennes, on a un début de recueil avec des triolets enchaînés, fait rare qu'il partage avec "Les Prunes" de Daudet et deux poèmes seulement de Banville qui pratiquait le triolet simple, et dans les triolets de des Essarts on a l'expression "pauvre coeur" qu'on retrouvera dans les triolets enchaînés du "Coeur volé". Mais ce n'est pas tout, des Essarts citent plusieurs fois Rolla et parlent même des faux Rollas ! Rimbaud a dû persifler les "dessessarts" en connaissance de cause. Et justement, plusieurs vers du premier recueil de 1862 de des Essarts me font penser aussi aux "Petites amoureuses". Je vais mûrir tout ça. Et l'autre fait qui m'a marqué, c'est le nombre de fois où des Essarts parle de la "soeur de charité" souvent à la rime et il parle aussi de frère de charité notamment dans un poème dédié à son père. J'ai quelques idées à creuser, en espérant développer quelque chose d'intéressant, on verra !
Enfin, il y a le scoop au plan métrique. En 1857, Emmanuel des Essarts a reçu un prix pour un de ses poèmes qui a été publié en plaquette, il s'intitule "Paris nouveau". Le quatorzième vers a une césure qui s'inspire directement de l'une des césures acrobatiques du théâtre de Victor Hugo, d'un vers de Ruy Blas :
 
Il soupira, puis il reprit sa marche lente,
[...]
Vous pouvez aisément lire le vers en trimètre, mais sa césure est après le pronom "il" en fonction sujet de "reprit", verbe qui vaut calembour à la césure : "il... reprit".
Ce vers est plus important qu'il n'y paraît. Emmanuel des Essarts a peu pratiqué les césures acrobatiques par la suite, on n'en trouve quasi aucune. Or, ici, il s'agit peut-être de sa première publication. Mais ce n'est pas tout, nous sommes en 1857, l'année même de la publication de la première édition des Fleurs du Mal. Il va de soi que des Essarts s'est inspiré de la série publiée en pré-originale en 1855 dans la Revue des deux mondes, mais des Essarts avec une césure après "il" montre clairement qu'il rapporte l'origine du procédé à Victor Hugo.
Je rappelle que dans son livre Critique du vers, support des chronologies dont Cornulier tient compte ensuite dans ses publications ultérieures, Gouvard accorde une importance particulière à énumérer les quelques césures acrobatiques d'un genre nouveau qui sont publiées par des poètes de 1855 à 1860, au plan des alexandrins. J'ai déjà reproché à Gouvard d'avoir manqué certains vers précoces de Villiers de l'Isle-Adam, faute d'étudier attentivement le détail de ses premières publications, j'ai déjà reproché à Gouvard des erreurs de date qui reculaient dans le temps certaines audaces de madame de Blanchecotte. Je lui ai reproché de ne pas tenir compte de l'antériorité des vers de théâtre, j'ai exhibé des démentis à ses thèses chronologiques en exhibant des vers particuliers de Pétrus Borel et Philothée O'Neddy, j'ai surtout cité un vers précoce exceptionnel de Marceline Desbordes-Valmore dans un décasyllabe. Voici donc un nouvel apport majeur avec ce vers de 1857 même. J'ai vu le fac-similé de la plaquette du poème "Paris nouveau", il est bien écrit "1857".
Il y a des révisions importantes à faire au sujet du livre Critique du vers, le dossier vient encore de s'étoffer.
 
Que serait la recherche universitaire sans moi ? 

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