dimanche 2 août 2026

Série sur "Vénus anadyomène" et la lecture actuelle de Cornulier !

Dans son article disponible sur le domaine Hal d'internet : "Le Napoléon III Anadyomène de Rimbaud (1870) : Scruter la croupe en scrutant la rime", Cornulier souligne un point très intéressant. Le titre du poème de Rimbaud semble plutôt renvoyer à un motif à la mode en peinture, et le critique mentionne deux peintures clefs du Salon des Refusés de 1863 : d'un côté une "Naissance de Vénus" d'Auguste Cabanel achetée par l'empereur en personne, de l'autre "Le Déjeuner sur l'herbe" d'Edouard Manet. Il n'omet même pas de préciser que le tableau de Manet s'intitulait alors "Le Bain", mot de la famille du nom "baignoire" figurant dans le poème de Rimbaud.
Malgré la Révolution française, le Salon de peinture et de sculpture est un privilège d'état et les artistes sont sélectionnés par un jury qui fixe des attentes académiques. En 1855, Gustave Coutbet dont les peintures étaient refusées, ce qui soulevait l'indignation d'un Baudelaire, a organisé sa propre exposition en marge de l'Exposition de 1855 et donc de ce Salon qui avait un monopole. En 1863, le jury refusait des milliers de tableaux, ce qui n'était pas toujours injustifié puisque tout le monde pouvait tenter sa chance et qu'il y avait réellement des croûtes, mais les valeurs académiques luttaient contre des forces nouvelles qui voulaient s'en émanciper. Face au problème, Napoléon III a imposé qu'un "Salon des Refusés" ait lieu en même temps que le Salon officiel. Manet a produit le tableau le plus sulfureux du "Salon des Refusés" avec "Le Bain" aujourd'hui connu sous le nom de "Déjeuner sur l'herbe". Ce qui choque, c'est la femme nue qui pose nue assise à côté de deux bourgeois en costume qui pourraient se confondre avec le public venant apprécier les peintures des deux salons. Par ailleurs, cette femme pose un regard sur le public du salon qui brise le quatrième mur., les deux hommes étant plutôt coincés dans la bulle de leur conversation. Il faut ajouter qu'il y a un croisement érotique de la jambe de la femme se terminant par un pied au gros orteil un peu relevé avec les jambes décontractées de l'homme qui lui fait face, jambes dans une position bien décontractées malgré le pantalon. Et l'autre homme a tendance à se pencher se rapprochant du épaule contre épaule avec la femme nue au physique ordinaire. Plus loin, une autre femme est encore dans les joies d'un bain dans l'eau.
Le Salon des Refusés a exposé aussi des tableaux de Camille Pissarro, d'Henri Fantin-Latour (que connaîtra bientôt Rimbaud) et de l'américain Whistler avec sa "Symphonie en blanc n°1 : La jeune fille en blanc", titre inspiré de Théophile Gautier pour un tableau qui a aussi connu un relatif succès à ce moment-là, même si la presse a boudé le "Salon des Refusés" et on peut remarquer que si le tableau de Whistler n'a rien d'aussi provocateur, la femme en blanc a les pieds sur une peau de loup dont la tête a les yeux fixés sur le spectateur, brisant elle aussi le quatrième mur.
Dans son roman L'Oeuvre, quelques années après le sonnet de Rimbaud toutefois, Zola a imaginé un peintre nommé Claude Lantier dont le tableau "Plein air", inspiré clairement du "Déjeuner sur l'herbe", est la pièce qui va faire rire tout le public au Salon des Refusés et en parallèle il imagine qu'un autre tableau a fait scandale à ce moment-là, une "Dame en blanc" dont la "croupe" précisément était mise sous les yeux du spectateur, ce qui aurait pu donner de l'eau au moulin de Cornulier si la référence n'était pas anacrhonique, à moins que Zola et Rimbaud s'inspirent d'un écrit sur le Salon des Refusés dont nous ne soupçonnerions pas l'existence. Mais les déformations du roman semblent relever du tempérament zolien. Le tableau "Plein air" s'éloigne d'ailleurs de la pensée de Manet sur sa propre toile et la mention "Plein air" ne signifie même pas en tant que telle la pratique de la peinture en plein air qui s'est mise en en place avec les impressionnistes, plutôt à partir de 1873. L'idéologie "Plein air" du tableau de Claude Lantier est celle d'une peinture qui doit raconter l'amour du soleil, de la vie au grand air, et sortir du décorum et des murs de l'académisme artistique, s'éloigner d'une fausse nature et en même temps la rendre avec un souci de vérité, et non pas d'illusion romantique. Tout cela appartient en propre au roman de Zola, même si le goût du soleil est à rapprocher de Rimbaud et de son "Credo in unam". Il faudrait trouver un lien allant des tableaux exposés au Salon des Refusés au jeune Rimbaud qui en 1870 compose "Vénus anadyomène".
En effet, il ne faut pas oublier que Rimbaud ne pouvait certainement pas voir facilement une reproduction, fidèle ou infidèle, exacte ou approximative, du "Bain" de Manet. Il nous faut trouver des textes où des expressions et idées clefs imposeraient le rapprochement. On ne peut pas se contenter de trouver comme allant de soi les allusions aux tableaux de Cabanel et Manet. La reconnaissance du tableau de Manet sera d'ailleurs postérieure au roman zolien lui-même qui date pourtant de 1884 environ. Par ailleurs, Cornulier préfère la référence au tableau acheté par l'empereur, tableau qui a le mérite d'avoir pour sujet la représentation de la déesse même. Toutefois, le critique se rend visiblement spontanément compte que la provocation des tableaux de Manet est plus proche du sonnet de Rimbaud que le tableau de Cabanel, puisqu'il ajoute qu'au Salon de 1865, le Salon officiel cette fois, puisqu'il n'y a pas eu d'autre Salon des Refusés, Manet a encore fait scandale avec un autre tableau célèbre : "Olympia", portrait d'une lorette posant en Vénus du Titien en gros.
Le titre "Vénus anadyomène" n'est ni celui du célèbre tableau de Botticelli, ni celui du tableau de Cabanel : "La Naissance de Cénus" pour les deux ("Nascita di Venere" en italien). Et c'est là qu'intervient le compatriote de Belmontet, le montalbanais Ingres. Celui-ci est connu pour "Le Bain turc", "La grande odalisque". Manet en admire "La Source", et un de ses tableaux les plus connus s'intitule précisément "Vénus anadyomène". On peut même dire que "Vénus anadyomène" est un avant-goût du tableau intitulé "La Source". Le tableau a été commencé à Rome en 1808, mais il n'a été achevé qu'en 1848. Ce tableau a été présenté à l'Exposition universelle de 1855. Il va de soi qu'Ingres a la référence en tête au tableau de Botticelli. Sa "Vénus anadyomène" ne cache ni ses seins, ni sa partie plus intime. Plusieurs tableaux érotiques sur le sujet ont suivi par les peintres Bouguereau, Amaury-Duval et aussi Théodore Chassériau dont le tableau en 1838 est antérieur à la finition du tableau d'Ingres, mais pas à son ébauche. Le tableau de Chassériau porte comme celui d'Ingres le titre "Vénus anadyomène", à moins qu'on ne préfère le nommer "La Vénus marine". Le tableau d'Amaury-Duval s'inspire des vers de Musset avec la mention "Vénus Astarté" dont Rimbaud s'inspire aussi dans "Credo in unam" à cause de la torsion de la chevelure : "Et fécondait le monde en tordant ses cheveux". C'est clairement le tableau qui fait la plus forte impression sexuell à cause de la taille du personnage, le vis-à-vis du nombril et du pubis, l'éclat de la peau et la qualité du flanc gauche (à droite pour le spectateur) de la femme avec la tension du bras relevé et le balancement oblique des seins, même si les jambes et les pieds restent assez patauds à la manière de Botticelli. En fait, trois Vénus furent en concurrence au Salon des Refusés, celle d'Amaury-Duval étant alors la moins estimées des trois, le temps ayant travaillé à en rehausser l'intérêt. Le tableau de Paul Baudry s'intitule "La Perle et la Vague", et il a été acheté par l'épouse de Napoléon III, l'impératrice Eugénie de Montijo. Le tableau n'est pas sans mérites, à cause de la représentation des vagues et à cause de la puissance du regard de la Vénus qui, dessinée de dos, tourne le regard vers le spectateur, brisant à nouveau le quatrième mur. Il s'agit d'une femme avec des rondeurs qui a une poitrine plus menue que sa croupe qui occupe clairement le centre du tableau. J'ai l'impression que Zola quand il invente une "Dame blanche" au "Salon des Refusés" a mélangé la référence à Whistler et à ce tableau de Baudry. A cause de son postérieur, cette Vénus en peinture peut faire penser à la chute du sonnet de Rimbaud. On peut envisager des recherches de la littérature d'époque sur le Salon des Refusés et le tableau de Baudry en particulier. N'ayant pas lu l'article de Bataillé, du moins pas encore, sur "Vénus anadyomène" et l'impératrice, j'imagine qu'il a dû exploiter ce filon. Enfin, il y a "La Naissance de Vénus" de Cabanel qui a été acheté par Napoléon III, avec ce parallèle à noter : l'empereur et l'impératrice achetant chacun leur Vénus. En résumé, Napoléon III a acheté une Vénus allongée quelconque mais en position offerte montrant son ventre et ses seins. Plus espiègle, l'impératrice a acheté une Vénus pas très belle, sauf la tête qui a tout l'éclat d'un regard piquant et audacieux tourné vers le public, tandis que la Vénus debout d'Amaury-Duval, plus directement sexuelle, plus proche de Botticelli et Ingres, a été délaissée. Personnellement, je pense que Baudry offre le meilleur tableau des trois à cause de la tête et de la magie de relation du personnage et du décor, Amaury-Duval vient en second, et le tableau de Cabanel je peine à lui trouver de l'intérêt au-delà d'une position sensuelle de femme lascive qui s'abandonne banalement. En tout cas, l'intérêt éventuel pour le sonnet de Rimbaud se diffuse à plusieurs tableaux et le titre "Vénus anadyomène" concerne plutôt Ingres et Chassériau. Il faut écarter Bouguereau qui est anachronique pour notre propre (1878).
Un autre fait m'interpelle. Les tableaux représentent des femmes soit couchées, soit debout, et dans tous les cas dans des poses statiques, alors que le sonnet de Rimbaud a choisi d'exploiter le sens étymologique du mot "anadyomène", la femme du sonnet rimbaldien est décrite dans son mouvement de bas en haut comme une femme sortant de l'eau, sauf qu'il ne s'agit pas de flots, mais du fond d'une baignoire.
Je pense qu'il faut poursuivre la recherche des sources littéraires du sonnet "Vénus anadyomène" et on peut s'intéresser aux discours sur la peinture, voire sur les tableaux et expositions évoqués ci-dessus.
Ceci n'est qu'un premier temps de mon enquête. Dans un prochain article, je vais rendre compte de l'article déjà ancien de Steve Murphy, j'y relèverai les lectures qui faisaient consensus pour bien montrer qu'il y a une vraie difficulté de compréhension de ce sonnet par le public, au-delà de l'éventualité d'une lecture à clef comme le propose Cornulier.

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