mercredi 19 août 2026

Le problème de l'alinéa dans la transcription de "Marine"

J'ignore si je peux ou non fournir ici un extrait photographique d'un document disponible sur le site Gallica de la BNF. Ce serait tout de même pratique.
 
Alors que les éditeurs actuels ne tiennent pas compte des marges différenciées pour les longueurs de vers dans le domaine de la poésie, nous avons droit à un traitement particulier pour le poème en vers libres "Marine".
Pour la poésie en vers, le principe est d'aligner ceux-ci selon leur longueur syllabique métrique. Les alexandrins, les vers de huit syllabes, les vers de six syllabes n'ont pas la même marge. Même quand deux types de décasyllabes distincts sont employés, la marge est toutefois la même (Musset "Promenade des Alpes", Armand Renaud). Il exiszte aussi une autre exception, parfois des vers courts sont alignés ensemble alors qu'ils n'ont pas la même mesure, cela concerne d'ailleurs Rimbaud "La Rivière de Cassis" et "Rêvé pour l'hiver". "Bonne pensée du matin" aligne bien des octosyllabes difficiles à dénombrer, puisque l'alexandrin et les vers courts n'ont pas le même émargement.
"Mouvement" est un cas particulier. Les vingt-six lignes sont alignées comme pour un poème en vers, sauf que très peu de lignes ont le même nombre de syllabes. Il s'agit d'un traitement par exception.
L'alignement permet aussi de plaider dans le cas de "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." que la dernière ligne est un début d'alexandrin avorté et non une ligne en prose, mais il faudrait comparer dans ce cas avec les textes qui mélangent de la prose et des vers pour bien apprécier les modes d'émargement.
Enfin, il y a "Marine". Au départ, le poème a été publié un peu différemment de "Mouvement". "Mouvement" est en italique comme des vers, mais pas "Marine". Cela s'explique par le retour à la ligne sans rochet pour la fin de transcription manuscrite de "Marine", retour à la ligne qui suppose l'idée d'une écriture en prose. Mais "Mouvement" et "Marine" ont tous deux été publiés avec une marge unique alignant toutes les lignes ou tous les vers. Vers la fin du vingtième siècle, certaines analyses du manuscrit ont prétendu que les vers de "Marine" n'étaient pas alignés et on a commencé  à publier ce poème avec des émargements plus accentués pour certains vers.
Cela ne repose sur aucune tradition éditoriale, ni sur aucune logique éditoriale. Il s'agit d'une appréciation au doigt mouillé des émargements des lignes sur le manuscrit. Pour preuve, certains n'accentuent les marges que des seuls vers 1 et 5, d'autres accentuent la marge du vers 3.
Certains affirment que les marges sont justifiées pour les débuts de phrase, Bardel récemment. Mais c'est complètement débile. Le poème est composé de deux phrases bien ponctuées. Il n'y a aucun besoin pour le lecteur de placer une marge accentuée aux vers 1 et 5. Le début du texte est le fébut du texte et le vers 5 (ou la ligne 5 si vous préférez) suit un point. C'est la même idiotie que pour les manuscrits où les vers ont des minuscules au début. Que vous mettiez des majuscules ou des minuscules, les vers sont représentés par la disposition manuscrite. Les marges et les retours à la ligne sont présents. C'est pour ça que Murphy, Cavalalro, Bardel, Chevrier et d'autres rimbaldiens sont un peu ridicules de leur accorder une importance sacrée. Le formatage ne change rien à la délimitation des vers. Rien du tout !
Revenons à "Marine". On le voit avec "Fête d'hiver" qui suit sur le même feuillet : Rimbaud est quelqu'un de maladroit et peu soigneux. Ligne après ligne dans "Fête d'hiver" notre poète tend à se rapprocher du bord gauche du feuillet, réduisant la marge. C'est la preuve que l'écriture subit des aléas quelque peu inconscients.
Dans le cas de "Marine", on aurait pu plaider des émargements accentués volontaires pour les vers 1 et 5 si la discrimination était limpide en ce sens, mais c'est faux. Le vers 3 a lui aussi une marge accentuée et en réalité on a un mode d'alternance une ligne plus émargée pour les vers impairs et une ligne moins émargée pour les vers pairs.
Le seul retour à la ligne qui ne devrait pas supposer d'émargement c'est l'extrait final "tourbillons de lumière" et le "t" est pourtant aligné sur toutes les majuscules qui précèdent avec à peine un décalage sur la gauche.
Même si cela est moins accentué à partir du vers 5, et donc pour l'ensemble de la deuxième phrase, l'alternance demeure sensible ligne après ligne, à cette exception près, il y a un bloc de trois lignes (vers 5 à 7) qui se déportent sur la gauche comme pour "Fête d'hiver". Le vers 4 est fortement déporté à gauche, mais il correspond à un membre plus long par rapport à un vers 3 particulièrement court.
A cause de "Battent l'écume", nous avons la preuve que ces émargements ne sont pas volontairement différenciés. Les rimbaldiens ont pris à coeur des aléas de la transcription de Rimbaud. Si des alinéas étaient prévus pour les vers 1 et 5, nous aurions une perception de cette différence par la vue d'ensemble du manuscrit. Or, ce n'est pas ce qui s'impose.
Et je le répète, ces alinéas accentués ne correspondent à rien de connu : Rimbaud aurait dû penser qu'à son époque personne ne penserait à émarger les vers 1 et 5, s'il avait réellement voulu les souligner (ce qui de toute façon ne sert à rien). Et justement, la revue La Vogue n'a pas identifié de marges accentuées. Tout cela est né de considérations anachroniques d'analystes de la seconde moitié du vingtième siècle !

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