mercredi 19 août 2026

Rimbaud s'inspire-t-il oui ou non des Lèvres closes dans "Vu à Rome" ?

Au sein de l'Album zutique, "Vu à Rome" est une pièce assez courte : trois quatrains d'octosyllabes. Rimbaud déclare nettement que le poème pourrait faire partie du recueil Lèvres closes avec deux moyens précis. Le premier élément pris en considération, c'est la signature Léon Dierx. Rimbaud révèle donc le nom de celui qu'il parodie et en même temps nous sommes invités à penser que s'il est parodié c'est qu'il est une cible. A cela s'ajoute l'éventualité d'un calembour du type Léon X. L'allusion à Léon X a du sens face à "immondice schismatique", puisqu'il est le pape qui a excommunié Luther. Au moment où Rimbaud compose et transcrit "Vu à Rome" dans l'Album zutique, une nouvelle crise schismatique préoccupe le Vatican, tandis que Léon Dierx publie une plaquette Paroles d'un vaincu dont les vers sont en octosyllabes, fait rare de la part de ce poète, et cette plaquette dénonce les compatriotes de Luther si on peut dire. Mais les sujets de Paroles du vaincu et de "Vu à Rome" ne se recoupent pas vraiment et on peut seulement soupçonner une application perfide possible du titre de Dierx à la situation schismatique de l'Eglise au même moment. Mais cette lecture tend à nous éloigner de l'intérêt de Léon Dierx en tant que cible parodique même. Yves Reboul a pris cette direction en balayant l'intérêt d'un rapprochement avec la plaquette parue en octobre 1871 même Paroles du vaincu. Bernard Teyssèdre s'était lui aussi résolument détourné de la référence à Léon Dierx pour privilégier de manière absurde l'idée que comme "Lys" "Vu à Rome" parodiait Armand Silvestre, ce qui n'a aucun sens au vu des jalons explicites de la contribution zutique. Rimbaud a bien signé en guise d'attribution factice "Léon Dierx" et il y a ce deuxième élément, qui est moins le surtitre au poème que le recueil ciblé par Rimbaud parmi ceux déjà publiés par le poète d'origine réunionnaise : Lèvres closes. Ce titre a du sens, puisqu'il suppose un silence qui fait rire le sceptique ou l'athée en matière de spiritualité et puisqu'il développé l'idée de sens fermée, voire d'une expérience sensuelle impossible, ce qui correspond clairement au contenu du poème avec une faillite de nez phalliques et l'idée d'une odeur insoutenable introduite de force dans des narines. J'ai senti dès le départ que les rapprochements entre les mots du poème de Rimbaud et ceux des poésies de Dierx ne parvenaient pas à une récolte miraculeuse, mais j'ai très tôt réaffirmé que les rapprochements si peu nombreux soient-ils n'étaient pas vains.
Dans sa notice au poème zutique pour son édition de 2026 des poésies de Rimbaud en Folio Classique, Adrien Cavallaro a référencé pas moins de trois études : une de Seth Whidden qui ne m'a pas marqué, celle farfelue de Bernard Teyssèdre et celle d'Yves Reboul qui pour moi a l'inconvénient majeur de brader la référence parodique explicite du poème. Cette notice figure aux pages 497 et 498 du tome I des Œuvres complètes de Rimbaud en Folio Classique.
Cavallaro évoque la profession de foi parnassienne de Dierx dans la préface donné à son recueil de 1867 et mentionne la pièce "Les Yeux de Nyssia", blason des yeux quand "Vu à Rome" peut correspondre à peu près à un blason du nez. Je pense plutôt que les deux poèmes sont à rapprocher pour les répétitions, l'un du nom "yeux", l'autre du nom "Nez".
Avant de nous attaquer au recueil Lèvres closes lui-même, précisons deux faits importants. La mention "écarlatine" à la rime vient d'un poème du recueil Philoméla de Catulle Mendès, recueil sous l'influence de Baudelaire avec des pièces que nous pouvons mentionner ici en écho à "Vu à Rome", par exemple "Le Bénitier". Ce mot est à la rime d'un octosyllabe et il y désigne le contraire de "lèvres closes", une "bouche écarlatine" qui jure. Le poème s'intitule "Sonnet dans le goût ancien" et parle d'une hypocrite qui voulait faire pénitence, ce qui est à rapprocher de cette "cassette écarlatine / Où sèchent des nez fort anciens". Associer une citation de Mendès à une parodie de Dierx a du sens. Léon Dierx et Catulle Mendès sont deux amitiés littéraires étroites qui perdureront. Et lorsque Lepelletier révèlera dans la presse Verlaine au bras d'une "Melle Rimbault", il le fera en montrant symétriquement les blonds Mendès et Mérat dans la même position, avec Dierx à proximité.
Je cite le premier quatrain du sonnet de Mendès :
 
Quoi Phillis, sommes-nous fâchés ?
Vous jurez, bouche écarlatine,
De vous rendre bénédictine
Pour vous laver de vos péchés !
 Il y a donc plusieurs rapprochements avec le début du poème de Mendès : "fâchés", "goût ancien", "laver" et "écarlatine". Il est bien question de fâcherie ("schismatique"), de goût ou odeur ("immondice" dans les narines), de se laver ou d'être sale ("immondice schismatique") et d'ancien dans "Vu à Rome".
Par ailleurs, dans son dernier recueil Les Amants en 1879, Léon Dierx a publié un poème en octosyllabes où le nom "Saint Graal" est à la rime comme dans le poème de Rimbaud. Mais ce poème a été publié en pré-originale dans une revue peu d'années après l'invention "Vu à Rome" par Rimbaud, ce qui peut inviter à penser que Rimbaud a eu la primeur de la lecture de cette pièce en septembre ou octobre 1871 ! Nous avons la preuve qu'il en va de même pour certaines pièces alors inédites de Coppée avec la reprise de la rime "redingote"/"gargote" en preuve la plus flagrante.
Mais, la mention du titre Lèvres closes doit être traitée avec l'importance qu'elle mérite. Léon Dierx, à la fin de l'année 1871, a déjà publié trois recueils. Il veut faire oublier le premier qui date de 1858 Aspirations. Il a donc deux recueils parnassiens qui retiennent l'attention : Poèmes et Poésies de 1861 qui ne saurait être parnassien au sens strict vu sa date de publication, mais après tout il est contemporain de Philoméla de Mendès. Ensuite, il y a le recueil de 1867 Lèvres closes avec un titre cette fois plus précis et une publication en phase avec l'émergence du mouvement parnassien stricto sensu.
Puisque "Vu à Rome" est présenté par Rimbaud comme un poème qui pourrait faire partie du recueil parnassien de 1867 de Léon Dierx, il n'est pas vain de vouloir comparer la contribution zutiques aux propos du "Prologue" en vers du recueil dierxien. Le premier vers donne le ton des "lèvres closes" : "J'ai détourné mes yeux de l'homme et de la vie". Le poète revendique avoir dispersé son coeur en lambeaux, ce qui là encore ressemble à l'idée de la poudre finement réduite de la parodie zutique, sachant que "immondice schismatique" c'est finalement l'antonyme du nom "coeur".
Le poète dit qu'il a voulu demeurer sourd "Comme un aïeul couvert de silence et de nuit", ce qui est exactement le cas de la "cassette" conservée au "Vatican" et je ne vois pas comment il peut échapper à la sagacité des rimbaldiens que ce vers que je viens de citer du début du recueil dierxien est le modèle du vers 2 de "Vu à Rome" : "Couverte d'emblèmes chrétiens". C'est pour moi une évidence absolue que "Couverte d'emblèmes chrétiens démarque le vers : "Comme un aïeul couvert de silence et de nuit". Pour preuve, le mot "silence" employé par Dierx fait écho au titre de son recueil repris précisément par Rimbaud en tête de sa parodie zutique : "lèvres closes". Pour autre preuve, "nez fort anciens" rappelle "aïeul". Pour autre preuve, l'idée de nuit est accentuée en "nuit livide" dans la parodie de Rimbaud.
Je récapitule : le sixième vers de tout le recueil de 1867 est démarqué au vers 2 de la pièce de douze octosyllabes de Rimbaud !
Ensuite, le vers 9 du même "Prologue" contient le mot "sépulcre" que Rimbaud reprend sous la forme adjectivale :
 
  Mais le sépulcre en moi laissa filtrer ses rêves,
   [...]
 
    Nez [...]
    Où se figea la nuit livide,
     Et l'ancien plain-chant sépulcral.
 
 Il est clair comme de l'eau de roche que les Nez où se figèrent (accord à corriger au pluriel en prose) la nuit et le plain-chant sépulcral, c'est la démarcation du sépulcre qui "laissa filtrer ses rêves". Dierx avait déjà lui-même mentionné la nuit dans le vers précédemment rapproché de "Vu à Rome". Les "rêves" renvoient à l'idée de "nuit". Je ne sais pas ce qu'il vous faut de plus pour apprécier l'évidence de la réécriture du "Prologue" de Dierx opérée par Rimbaud au vers 2 et aux vers 7 et 8 de "Vu à Rome".
Il est ensuite question d'un "soupir qui s'amasse au bord des lèvres closes" qui est assimilé à une obsession, ce qui est clairement démarqué et parodié par l'expression "Tous les matins" et l'immondice schismatique qu'on amasse dans les narines.
Je n'irai pas jusqu'à comparer vaguement "bois solennels" et "plain-chant sépulcral" ou "cassette" et "recélé". Je m'en tiens à constater trois réécritures du "Prologue" des Lèvres closes dans les douze vers de "Vu à Rome". J'en dénombre trois !
Un poème célèbre du recueil Les Lèvres closes n'est autre que son "Lazare", c'est précisément le poème qui suit immédiatement le "Prologue".
Le poème "Lazare" décrit une résurrection. Là encore, nous sommes dans le sujet de "vu à Rome" où on fait respirer à des nez momifiés un "immondice schismatique" supposé donc les faire réagir !
Le premier quatrain décrit sans prévenir la résurrection de Lazare par la voix de Jésus et le premier mot du deuxième vers est précisément l'adjectif "livide" que Rimbaud a récupéré pour qualifier la nuit et occuper la rime :
 
Et Lazare à la voix de Jésus s'éveilla.
Livide, il se dressa d'un bond dans les ténèbres ;
Il sortit, tressaillant dans ses langes funèbres,
Puis, tout droit devant lui, grave et seul, s'en alla.
 L'adverbe hémistiche à la rime "silencieusement" renvoie bien sûr au titre du recueil dans le vers suivant :
 
Il venait et partait silencieusement.
 Et cette fois-ci, c'est les gens qui se figent quand leurs regards croisent celui de Lazare :
 
Et le sang se figeait aux veines du plus brave,
Devant la vague horreur qui nageait dans ses yeux.
 Il est encore une fois évident que Rimbaud s'inspire de ces vers du "Lazare" de Dierx quand il compose "Où se figea la nuit livide / Et l'ancien plain-chant sépulcral." J'explique un peu. Vous avez le même verbe, mais les gens se figent face à l'horreur du regard d'un être livide qui revient de la nuit de la mort. Ajoutons que dans le poème de Rimbaud il y a une reprise de l'adjectif "ancien" de "Nez fort anciens" à "ancien plain-chant sépulcral". Les nez momifiés sont figés dans la mort et ici les gens ont le sang qui se fige, autrement dit ont une expérience de la mort en voyant la "nuit livide" et son air sépulcral dans le regard d'outre-tombe de Lazare.
Quelques vers plus loin, vous avez de nouveau une mention du nom "sépulcre" par Dierx : "Revenant du sépulcre où tous étaient restés," ce qui montre bien que chez Rimbaud l'adjectif "sépulcral" est un double écho aux poèmes "Prologue" et "Lazare" les deux premières pièces du recueil des Lèvres closes. Et les vers 7 et 8 de "Vu à Rome" sont une double démarcation eux aussi de passages du "Prologue" et de "Lazare".
Et les deux derniers quatrains décrivent une "nuit livide" qui envahit le décor ("l'heure où l'ombre emplit l'espace" pour nous rendre l'idée saisissante d'un ressuscité qui envie les cimetières de ceux qui ne se réveilleront jamais.
J'ai posé les bases. On parlera du poème conclusif "Marche funèbre" avec "fumier", "prurit", etc., la prochaine fois, puis de la fin du poème "L'Odeur sacrée" avec des "matins" qui passent dans "la douceur du soir". On va passer à une lecture plus suggestive. Là, je vous ai mis le socle en marbre.

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