dimanche 30 août 2026

Rimbaud et le désir de mort (Saison en enfer, Voyelles, etc.)

Il n'est pas facile de faire du désir de la mort un thème clef et une aspiration personnelle d'une œuvre littéraire. Si quelqu'un clame qu'il en a marre de vivre et en fait son moyen d'attirer l'oreille d'un public, on ne peut que lui répliquer qu'il n'a qu'à mettre un terme volontaire à sa comédie d'existence. Baudelaire s'est essayé à l'exercice à la fin de son recueil des Fleurs du Mal, notamment avec le poème "Le Voyage" qui à partir de la seconde édition révisée de 1861 occupe la place conclusive du recueil. On connaît tous le quatrain final qu'on rapproche si volontiers de l'appel à l'inconnu et au nouveau de la grande lettre "du voyant" du 15 mai 1871. Mais n'y a-t-il pas un contresens qui fait dérisoirement consensus au sujet de la moralité des 144 alexandrins du poème final des Fleurs du Mal ? Tout au long de ce poème assez conséquent, Baudelaire fait la revue des voyages toujours relancés pour trouver du nouveau, et quand l'appel à la mort vient en terme au poème, les lecteurs perçoivent là une audace : la mort nous est réellement inconnue, c'est un voyage qui reste à tenter. Pourtant, Baudelaire n'a cessé de dire tout au long des récits de voyages précédents que la désillusion avait systématiquement accompagné l'aventure. A chaque fois, le voyage n'a pas été une expérience satisfaisante, cela doit servir d'avertissement quant à l'appel final à la mort. En réalité, le poète vole obsessionnellement au-devant d'une nouvelle déconvenue et finalement le poème exprimerait par en-dessous un réel désir d'en finir avec le désir, autrement dit un réel désir de mort, la fin de tout voyage, puisque tout voyage est décevant et n'enlève pas sa souffrance au poète.
Dans la poésie de Rimbaud, il faut sélectionner les poèmes où le désir de mort se manifeste, mais il faut aussi avoir une idée générale de sa vie. Après la fermeture de tout horizon littéraire, vers 1875, Rimbaud qui n'a pas terminé ses études secondaires, qui a une réputation sulfureuse dans sa région ardennaise natale comme dans les milieux littéraires parisiens, qui doit supporter de vivre dans la censure de toute pensée rebelle communaliste en France et même un peu au-delà, Rimbaud dis-je va courir le monde dans une fuite perpétuelle en avant qui prend acte déjà en quelque façon d'une certaine mort sociale. Dans sa vie africaine, ses échanges épistolaires se resserrent paradoxalement autour de sa famille, et plus étroitement encore autour de la figure maternelle pourtant honnie. Rimbaud y formule la conviction qu'il n'est pas d'autre vie que celle-ci et qu'il vaut mieux s'en réjouir. Cela peut heurter une certaine pensée chrétienne, mais la mère et le fils se retrouvent dans l'intime aveu d'un dégoût profond pour des existences qui n'ont jamais rien obtenu de ce qu'elles rêvaient, espéraient, croyaient pouvoir légitimement mériter. On peut penser que Rimbaud a passé sa vie à souhaiter la mort sans pour autant être suicidaire. Pour preuve, quand Verlaine dans la rue menace à nouveau de tirer avec son pistolet sur un Rimbaud déjà blessé au poignet, celui-ci avise le premier policier à même de le sauver. Rimbaud a clairement peur de la mort quand vient la gangrène, la jambe amputée, en bout de course en 1891. Il n'était certainement pas capable de se suicider, il détestait la vie parce qu'il était au contraire plein d'appétit au fond de lui. Il pouvait souhaiter que le destin le tue, que l'accident mortel se produise pour lui faciliter la tâche. Il avait en gros un rapport tourmenté entre désir de vie et désir de mort. Depuis tout à l'heure, vous avez dû reconnaître mon allusion au vers final du sonnet "Poison perdu", ce sentiment d'être hanté à certaines heures par des désirs de mort. Toutefois, du temps de sa grande floraison poétique, la volonté de mourir semble bien s'être particulièrement accentuée.
Ce qui nous permet d'en parler avec évidence, c'est le discours d'introspection du livre Une saison en enfer.
Dans la prose liminaire, Rimbaud parle d'une révolte initiale contre la Beauté, à entendre comme en phase avec les bienséances, convenances, avec la religion et la morale, contre la justice et contre "l'espérance humaine". Le désespoir est déjà une mort en soi, et le poète se décrit défiant la mort face aux bourreaux, face aux fusils, face aux fléaux. Et puis, il explique que tout récemment sur le point de mourir pour de bon, il a eu un sursaut de vie. Il ne s'agissait pas de revenir à la charité, mais il s'agissait au moins de ne plus se laisser dominer par la pente satanique infernale. Et, finalement, les pages d'Une saison en enfer sont le récit d'un reprise en main où le poète finit par refuser la mort. La révolte contre la mort est affirmée dans la section "L'Eclair" et à partir de ce moment, très rapidement, le poète met un terme à son séjour en enfer qui ne dure plus que le temps de deux sections, l'une brève, l'autre pas si longue : "Matin" et "Adieu".
Le récit d'expérience poétique intitulé "Alchimie du verbe" est inscrit dans les sections où le poète demeure un ami de la mort. Il mentionne au début de l'entreprise alchimique l'invention du premier vers du sonnet "Voyelles" et continue par une recension de poèmes authentiques de Rimbaud qui datent du printemps et de l'été 1872.
Donc avant l'écriture d'Une saison en enfer, une part importante des poèmes serait placé sous le signe d'un désir de mort.
On peut prendre le temps de relire tous les textes de Rimbaud pour identifier la présence ou non du thème, mais il faut prendre garde aussi de ne repérer cette idée que dans les poèmes où le poète nous fait part d'un sentiment profondément personnel. Je préfère ne pas mentionner "Ophélie", car son analyse me demanderait un luxe de nuances, de précisions dressées comme autant d'utiles garde-fou. Je dois tout de même dire un mot du sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." qui dresse une figure idéalisée de la mort, soubassement littéraire symbolique que Rimbaud a très bien pu reprendre à son compte par la suite. Ce symbole se retrouve dans "Le Dormeur du Val", mais comme ce sonnet peut faire débat, la mention de "Morts de Quatre-vingt-douze..." permet de m'en dispenser.
Le thème personnalisé d'un désir de mort apparaît en 1871 avec un poème antérieur à la Semaine sanglante : "Le Cœur supplicié" réintitulé "Le Cœur du pitre", puis "Le Cœur volé". Il y a un appel à la noyade qui anticipe sur le récit du "Bateau ivre", et ce désir de mort est précipité par un sentiment d'humiliation et un refus du monde comme il va, le poète vomissant à l'arrière du navire. Toutefois, une note comique empêche de prendre l'appel à la mort au premier degré.
Il en va différemment dans le poème "Les Sœurs de charité". Le poème s'inspire sans doute de vers du très haï Musset et aussi de Baudelaire. On sent la référence à la section conclusive des Fleurs du Mal intitulée "La Mort". Notons que le poème est d'autant plus à prendre au sérieux que son alexandrin final est visiblement repris dans la section "Adieu" du livre Une saison en enfer, à ceci près que cet "Adieu" met un terme au désir de mort clairement mis en place au plan littéraire dans le poème "Les Sœurs de charité" :
 
                           Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité.
     Suis-je trompé ? la charité serait-elle sœur de la mort, pour moi ?
 La vie est tellement insupportable que la mort est l'expression même de la charité. Tel est le discours final du poème daté de juin 1871, pièce qui semble donc avoir été composée immédiatement après la semaine sanglante, même si ce sujet ne transparaît pas explicitement dans les vers. La lettre à Demeny du 17 avril 1871 nous prévient que l'idée de l'impossible rencontre de l'âme sœur en ce monde pour Rimbaud est clairement antérieur à la répression de la Commune. Il n'en reste pas moins que l'événement vient donner du poids à la pensée mortifère du poète.
Le poète de seize ans avance "sans dégoût du cercueil" et peu importe la croyance aux "vastes fins", quand l'horizon est celui des "nuits de Vérité".
Le désir de mort revient sous la forme symbolique qu'elle revêtait dans "Morts de Quatre-vingt-douze" avec le quatrain : "L'Etoile a pleuré rose", dont le dernier vers est : "Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain", mais aussi dans "L'Orgie parisienne" où Paris reprend le flambeau de la mort héroïque. Et elle revient aussi dans "Voyelles", "Le Bateau ivre" et "Les Mains de Jeanne-Marie".
Dans "Les Mains de Jeanne-Marie", il y a une symbolique très fouillée qu'il convient d'interroger. Symétriques, les vers 2 et 3 mêlent la richesse du soleil à l'impression de mort :
 
Mains sombres que l'été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes[...]
Cette association est réactivée au quatorzième quatrain, celui qui fait penser au cas personnalisé de la Saison : "J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils."
 
Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé
Sur le bronze des mitrailleuses
A travers Paris insurgé ! 
 
Le quatrième quatrain accentue curieusement l'idée de mort. La première image sertie dans une phrase interrogative traite de mains capables d'avoir "fané des fleurs d'or", puis nous avons l'assertion clef du poème :
 
    C'est le sang noir des belladones
    Qui dans leur paume éclate et dort.
Ces vers font l'objet par Yves Reboul d'un rapprochement avec le livre La Sorcière de Michelet et comme la référence est difficile à étayer cela se poursuit en débats, jugements suspendus et estimations probabilistes, mais il n'en reste pas moins que la référence au poison des belladones est assez sensible et il faut être sensible ici à la composition très logique de l'ensemble du poème avec une fin où le poète boit avec ses "Lèvres jamais désenivrées" le sang qui coule des plaies faites par les chaînes aux mains de Jeanne-Marie, et on peut pousser plus loin la représentation en s'imaginant les mains divinisées de Jeanne-Marie portant le poète pour l'élever. Plus précisément, le poète embrasse les mains de Jeanne-Marie et c'est dans cette position si on s'en tient au déroulé du récit en vers que survient le "Soubresaut étrange" causé par ceux qui font saigner les doigts de l'élue du poète. Le "Soubresaut étrange" peut s'expliquer prosaïquement par l'indignation, la révolte, mais on peut aussi comprendre, sur le mode de la lecture poétique sinon symbolique, distincte de la lecture réaliste, que les lèvres étant toujours collées aux mains le saignement des doigts fait passer le poison des belladones dans la bouche du poète. L'expression à la rime de l'avant-dernier vers : "Mains d'ange", doit bien nous faire mesurer que "Les Mains de Jeanne-Marie" est une nouvelle version du poème "Les Sœurs de charité" et le dernier quatrain décrit des épousailles de mort. On retrouve clairement dans "Les Mains de Jeanne-Marie" l'idéal de la mort héroïque pour la cause du genre humain du sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze...", sonnet où il était question d'un baiser équivalent au vers 2 : "pâles du baiser fort de la liberté." Il était aussi question des soubresauts : "les cœurs sautaient d'amour sous les haillons". La mort permettait de vaincre joug pesant sur l'âme et sous forme d'allégorie, la Mort pour équivalent à "Mains d'ange" était nommée "noble Amante", ce qui est aussi l'idée de la symétrie finale des "Sœurs de charité" : "Ô Mort mystérieuse , ô sœur de charité !" Ces soldats chantaient précisément des Marseillaises !
A la fin des "Sœurs de charité",  le poète adoptait une attitude agnostique sur les "vastes fins", mais il les associait aussi au mot minorant "Promenades" et surtout au mot clef "Rêves". Dans "Les Mains de Jeanne-Marie", le mot "Rêve" avec majuscule puis décliné avec un retour à la minuscule initiale est précisément choisi pour exprimer la croyance finaliste des mains de Jeanne-Marie :
 
Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khengavars ou des Sions ?
Notons que les destinations exotiques et mystiques confortent l'idée d'une influence subreptice du poème "Le Voyage" de Baudelaire, tandis que l'association "Rêve" et "pandiculations" rejoint le caractère surprenant de l'expression "ivresses pénitentes" dont nous parlerons plus à propos de "Voyelles".
Le rapprochement avec le sonnet "Voyelles" est essentiel justement. Les deux poèmes ont la même avant-dernière rime, si ce n'est la variation du singulier au pluriel :
 
Et c'est un Soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois
On vous veut déhâler, Mains d'ange,
En vous faisant saigner les doigts !
 O, Suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- Ô l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
 Je parle d'avant-dernière rime en remontant par la fin du poème. Dans le cas de "Voyelles", la rime "étranges"/"Anges" est la dernière rime, puisque "studieux" est une rime ouverte juste avant au vers 11, mais mon raisonnement est juste en partant de la fin des poèmes.  Ce n'est pas tout, car "ange" et "Anges" sont les mots à la rime des avant-deniers vers, tandis que les derniers vers se terminent l'un et l'autre par une mention d'une partie du corps :"doigts" et "Yeux". L'expression "Soubresaut étrange" lancé par une initiale en "S" majuscule est l'équivalent assez sensible de "Suprême Clairon plein de strideurs étranges". Je n'hésiterais même pas à comparer les tours emphatiques : "Et c'est..." face à "O", puis "Ô". Et le rapprochements ne s'arrêtent toujours pas là. Le saignement des doits est l'équivalent de "strideurs" en fait de violence, tandis que le parallèle de "Suprême Clairon" à "rayon violet de Ses Yeux" invite aussi à comparer cette dernière expression à un soubresaut causé par le saignement de doigts je dirais violacés ! Le "rayon violet" accompagne l'idée du "Soubresaut étrange", ou se confond avec lui. Et ce n'est toujours pas tout. La Mort semait les soldats pour les régénérer. Ici, le parallélisme invite à penser que les doigts qui saignent sont un spectacle de Mondes et d'anges par giclées, un sang qui est un principe de vie initialement, mais qui est ici aussi sang noir des belladones et épousaille de mort, et qu'on pense à la fin du quatrain recopié par Verlaine à la suite de "Voyelles" : "Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain" pour se dire qu'il y a tout de même une idée de fécondité qui se glisse dans la vision.
Et ce n'est toujours pas fini. Le "Suprême Clairon" est une citation inversé du "clairon suprême" que Victor Hugo emploie dans "Eviradnus", puis dans le poème final du même recueil de 1859 "La Trompette du jugement". Or, ce clairon suppose une bouche pour émettre des sons, ce qui crée un nouveau parallèle frappant avec "Les Mains de Jeanne-Marie", puisque nous l'avons déjà rappelé le poète applique ses "Lèvres jamais désenivrées" aux mains "quelquefois" ensanglantées de Jeanne-Marie. Il est même question d'une "chaîne aux clairs anneaux" qui "Crie" sur ses "Mains", ce qui double le rapprochement entre "Lèvres jamais désenivrées" et "Suprême Clairon" d'un autre entre "Clairon plein de strideurs étranges" et "Crie une chaîne aux clairs anneaux", et vous êtes priés de mettre non seulement en écho "Crie" et "strideurs", mais "Clairon" et "clairs anneaux".
Depuis 2003, je répète que le lien symbolique communard est évident entre les poèmes "Voyelles", "Paris se repeuple" et "Les Mains de Jeanne-Marie". Ce lien, je viens de l'étayer comme jamais entre les fins de "Voyelles" et des "Mains de Jeanne-Marie", tout en fixant les liens étroits des "Mains de Jeanne-Marie" avec "Morts de Quatre-vingt-douze..." et "Les Sœurs de charité".
Vous croyez que je ne fais que solliciter des coïncidences ? Hé ! réveillez-vous, les gars !
L'autre lien capital entre "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie" est de l'ordre de l'image avec la même reprise du verbe conjugué rare : "bombinent".
Je rappelle l'image du "A noir" qui nous intéresse, à savoir les vers 3 et 4 de "Voyelles" :
 
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles[...]
 L'image du "A noir" permet un rapprochement avec le "sang noir" des mains de "Jeanne-Marie", sa mention figure dans l'assertion citée plus haut, assertion qui précède directement le quatrain qui contient les mentions "diptères" et "bombinent" :
 
[...]
C'est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.
 
Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?
Nous avons dans ces six octosyllabes un raccourci du trajet allant du "A noir" au "O bleu" céleste de "Voyelles". Dans "Les Mains de Jeanne-Marie" ce sont les "bleuisons / Aurorale" qui font l'action de bombiner ou qui sont le sujet du verbe "bombinent". Par un effet de superposition, l'action verbale passe des insectes à la naissance du jour. Moins usuel que pollen, nectaires rappelle nectar et s'oppose à "poisons" qui suit à la rime au vers suivant. Il y a d'évidence une comparaison à faire entre le lever du soleil et la rotondité des nectaires pour les fleurs. Rimbaud n'a pas inventé les emplois en français du verbe "bombiner". Rimbaud devait connaître l'emploi en latin de Rabelais sous la forme "bombinans", mais aussi quelques emplois conjugués rares du dix-neuvième siècle. J'en ai rencontré quelques-uns. Le verbe est utilisé à deux reprises dans des poèmes composés très probablement à très peu de semaines sinon mois d'intevalle : "Les Mains de Jeanne-Marie" et "Voyelles". C'est pour cela que je me demande où a pu être publié un emploi conjugué de ce verbe en janvier ou février 1872, sinon dans les derniers mois de 1871, à moins qu'il n'y ait une référence plus ancienne à la clef, mais il doit bien y avoir quelque idée qui était d'actualité pour Rimbaud vers février 1872 qui l'a amené à utiliser deux fois ce verbe. Si Rimbaud emploie ostentatoirement certains mots, il faut bien qu'il y ait une raison précise.
Ce qui m'étonne, c'est qu'alors qu'on a retrouvé à tous les mots rares employés par Rimbaud dans des écrits antérieurs d'autres auteurs, cela ne semble pas être le cas de "bleuités" et "bleuisons" qui lui sont propres. On pense à "bleuissement", ainsi qu'aux emplois affectés de "bleuâtre" à l'époque. J'essaie de mettre la main sur les sources de Rimbaud. Toutefois, le lien avec "Voyelles" est patent et en citant en groupe les six vers précédents j'ai ajouté le nom "éclat", car il ne vous échappera pas qu'il est de la famille de l'adjectif "éclatantes" à la rime du vers 3 de "Voyelles", et ce mot "éclat" est répété dans "Les Mains de Jeanne-Marie", sachant que deux occurrences d'un même mot dans un poème de peu d'étendue est toujours significatif :
 
L'éclat des ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
 
 Dans les vers 3 et 4 de "Voyelles", l'image de fécondité et d'amour est impliquée par le choix décalé du nom "corset" par rapport à "corselet". Cette fois, la vision que suppose le verbe "bombiner" n'est plus superposée à une naissance du jour, au soleil d'amour, mais à des "puanteurs cruelles". L'adjectif "cruelles" à la rime rappelle l'idée de "viande crue" par étymologie et donc de charnier. Plus directement, elle se veut une référence à une situation tragique qui laisse entendre que ces puanteurs sont autres que scatologiques. Il est impossible vers février 1872 pour un communard de ne pas penser aux morts de la semaine sanglante. Il est écrit au même moment un poème sur les femmes communardes dont les procès sont en cours ou viennent d'avoir lieu et sont rapportés dans la presse, à savoir "Les Mains de Jeanne-Marie" dont nous venons de parler.
Je le dis et répète. Rimbaud décrit des mouches qui comme les êtres humains veulent vivre, se reproduire, goûter les plaisirs de l'existence. Rimbaud ne s'indigne pas qu'elles consomment les corps martyrs de la Commune, car ce n'est pas elle le joug que l'humanité combattait et qui a valu un tel assassinat. Les rimbaldiens répugnent à identifier des allusions à la Commune dans "Voyelles". Que leur faut-il s'ils n'arrivent pas à identifier ce que signifie une invasion de mouches dans un environnement de puanteurs cruelles ?
C'est tout de même évident que Rimbaud joue sur l'idée traditionnel du passage du microcosme au macrocosme de l'A noir alpha à l'O bleu Oméga, des "mouches éclatantes" aux "Silences traversés des Mondes et des Anges".
Et l'idée d'un mélange de la mort et de l'amour est à la fois explicite dans  l'association pâleur et soleil des "Mains de Jeanne-Marie" et dans la mention d'un "corset" pour des mouches. C'est évident que ce qui répugne de prime abord parle le discours universel de la fécondité pour Rimbaud, celui qui écrivant un peu plus tôt "Les Poètes de sept ans" se réfugiait dans la "fraîcheur des latrines" par opposition de son dégoût hyperbolique et "rêvait la prairie amoureuse" avec des "pubescences d'or".
Ah oui, c'est vrai, "Voyelles" et "Les Poètes de sept ans" ne sont pas dans les recueils que vous croyez organisés de A à Z, Recueil Demeny" et "Illuminations" ! Ah oui, c'est vrai, l'un est dans une lettre et l'autre dans un dossier paginé par Verlaine, alors vous vous interdisez les rapprochements ! Ah oui, c'est vrai ! Assez ! je vais éviter les dérapages, je reprends !
Et donc "Voyelles" contient encore à la rime au vers 8 l'expression "ivresses pénitentes". Il s'agit d'une association trouble de l'ivresse et de la souffrance, sinon mortification. Ces "ivresses pénitentes" sont par ailleurs celles de "lèvres belles", ce qui confirme une fois encore que les compositions de "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie" sont à bien considérer comme contemporaines et parallèles, puisque nous retrouvons l'idée des "Lèvres jamais désenivrées" avec la même mention "lèvres" et les mots de la même famille : "désenivrées" et "ivresses", tandis que "pénitentes" ne peut manquer d'entrer en résonance avec le dévouement du poète aux "Mains de Jeanne-Marie".
Comme "Voyelles" est proche à la fois des "Mains de Jeanne-Marie" et de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", je ne peux manquer de rebondir sur l'allégorie de Paris dans ce dernier morceau.
On le sait ! Même si Buffon a une antériorité clef dans l'emploi du mot "strideur" qu'il associe au chant du cygne, comme l'a montré jacques Bienvenu dans un article de son blog Rimbaud ivre, l'association du nom "strideur" au nom "clairon" n'a rien d'anodin, et Rimbaud a repris à Philothée O'Neddy un emploi du poème "Spleen" où dans une description du plaisir à mourir au combat il était question de "La strideur des clairons", avec référence sensible ici au chant du cygne de Buffon. Le mot "strideur" est employé par Gautier dans son livre d'actualité au début de 1872 Tableaux du siège, livre qui avec son début sur la Madone de Strasbourg et ses mots durs sur la Commune éclaire le choix parodique de "Etudes de mains" dans "Les Mains de Jeanne-Marie". Rimbaud emploie le néologisme de Gautier "vibrement(s)" dans "Voyelles". Il y a des recherches à approfondir à ce sujet. Mais Rimbaud emploie à deux reprises dans un même alexandrin le couplage "strideurs" au pluriel et "clairon" au singulier. Très souvent, quand il s'inspire d'un antécédent, Rimbaud pratique une inversion. Il reprend une rime au singulier au pluriel ou l'inverse, ou bien il inverse l'ordre des mots "Suprême Clairon" pour "clairon suprême" ou il inverse l'ordre des mots à la rime, et ici il est clair que l'inversion du singulier et du pluriel relève d'une volonté de ne pas reprendre tel quel l'hémistiche d'O'Neddy. Mais en, même temps, il est clair comme de l'eau de roche que "Voyelles" et "Paris se repeuple" sont à rapprocher étroitement.
 
On gardera la césure épique pour le vers de "L'Orgie parisienne" qui commence le quatrain suivant :
 
L'orage t'a sacrée suprême poésie :
L'immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, ta mort gronde , Cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.
 Non seulement nous identifions le couplage identique "strideurs" et "clairon", mais nous recueillons la mention de l'adjectif "suprême" qui qualifie rien moins que le nom "poésie" dont je rappelle que c'est un art qui se compose en gros de consonnes et de... voyelles. Le clairon au combat est facile à associer à la mort, et ici celle de Paris "gronde", mais comme "Suprême Clairon" reprend "clairon suprême" au poème "La Trompette du Jugement" de Victor Hugo le lien se renforce d'évidence avec l'idée du "Jugement dernier", et rappelons que Rimbaud crie à qui veut l'entendre que la mort de Paris ne mettra pas un terme à son souffle, autrement dit sa respiration, de progrès.
Il est des "lèvres belles" dans "Voyelles" qui s'expriment dans la colère et ici il est question d'une "Cité belle" qui affronte des "bouches de puanteurs" et dont les "pieds ont dansé si fort dans les colères", et cette ville retient dans ses "prunelles claires" "Un peu de la beauté du fauve renouveau", de quoi faire un rayon violet donc ! C'est une cité morte dont la pâleur a à voir avec les "Mains de Jeanne-Marie". j'ajoute un rapprochement intéressant entre le vers 8, le dernier du second quatrain : "Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila" et les deux mentions "bombinent" de "Voyelles" et des "Mains de Jeanne-Marie", l'une du côté des "puanteurs cruelles", l'autre du côté étoilé des "bleuisons / Aurorales".
"Paris se repeuple", "Les Mains de Jeanne-Marie", "L'Etoile a pleuré rose..." et "Voyelles" célèbrent tous les quatre l'idée d'une mort libératrice dans la continuité symbolique du poème plus accessible "Morts de Quatre-vingt-douze...", et dans la continuité aussi des deux poèmes "Ophélie" et "Le Dormeur du Val" même si j'ai voulu m'épargner de les commenter ici. Des connexions existent aussi avec le poème de désespoir "Les Soeurs de charité", c'est particulièrement criant dans le cas des "Mains de Jeanne-Marie", mais vous voyez aussi se dessiner des figures de "sœurs de charité" compensatoires avec l'allégorie de la cité belle dans "Paris se repeuple" et avec la vision finale d'une Vénus qu'on peut dire communaliste à la fin de "Voyelles".
On voit aussi l'idée de la mort désirée qui est perçue quelque peu comme une ivresse. Cela nous amène au cas du "Bateau ivre", mais l'ivresse et la mort ne sont pas exactement sur le même plan dans ce morceau. L'ivresse est dans l'appel de la Mer, ce qui est à rapprocher des triolets enchaînés du "Coeur volé", mais c'est lors de la scène dramatique du retour aux "immobilités bleues" que le poète désire alors sombrer, ce qu'on peut interpréter comme un voeu d'accompagner le martyre de la semaine sanglante et ce qui rejoint quelque peu le discours des "Soeurs de charité" en tant que pièce datée précisément de juin 1871. Toutefois, il y a la reprise de l'image des noyés, l'idée d'un bateau qui est voué à être détruit par la violence des flots, un bateau qui prend l'eau de toutes parts d'ailleurs. Et ce parcours autodestructeur est interprété comme l'ivresse avec des comparaisons de la mer à la bière sur fond de référence à la naissance de Vénus anadyomène : "rousseurs amères de l'amour"...
Je fais l'impasse sur le récit en prose "Les Déserts de l'amour", et nous arrivons aux vers "nouvelle manière du printemps et de l'été 1872.
Plusieurs poèmes sont à relier à un appel à la mort. La pièce "Comédie de la soif" qui est une compilation de poèmes en un seul corps, la série de quatre poèmes "Fêtes de la patience" et puis au moins quelques poèmes épars : peut-être "Est-elle almée ?..." mais sûrement "Honte" et "Fêtes de la faim". Je n'entre pas dans des remarques sur les particularités d'autres poèmes, par exemple "Qu'est-ce pour nous,..." et "Mémoire".
Le poème "Comédie de la soif" a un titre qui réintroduit le soupçon de distanciation comique du "Coeur du pitre" avec ses "flots abracadabrantesques". La variante du titre "Enfer de la soif" montre tout de même qu'il faut lui maintenir une attention. La première pièce "Les Parents" témoigne clairement d'un désir de mort : "Mourir aux fleuves barbares" et "Ah ! tarir toutes les urnes !" Le poème "III. Les Amis" parle d'une préférence provocatrice pour le fait de pourrir dans un étang, juste après une phrase interrogative qu'il est difficile de ne pas considérer comme clef dans l'ensemble d'un corpus poétique de l'auteur du "Bateau ivre" : "Qu'est l'ivresse, Amis ?" Le poème "V Conclusion" parle d'expirer dans des fleurs dont le nom rappelle "Voyelles", des "violettes", violettes qui sont des fruits de l'aurore qui en "chargent [l]es forêts". Il est question de fondre comme un nuage, image plus jolie que celle du moucheron qui se dissout dans un rayon à la pissotière de l'auberge.
Le titre général "Fêtes de la patience" ressemble beaucoup à "ivresses pénitentes", avec la double équivalence de "fêtes" à "ivresses" et de "patience" à "pénitentes". Il y a le "bourdon farouche / De cent sales mouches" dans "Chanson de la plus haute Tour" qu'on compare automatiquement au "A noir" de "Voyelles" avant de se demander comment rebondir dans l'interprétation parallèle, mais il y a aussi les vers frappants de "Bannières de main" avec le choix libre de l'infortune.
Dans "Alchimie du verbe", la prose prend en charge des discours comparables : "en poire à une lourde fièvre", "Je disais adieu au monde dans d'espèces de romances", "J'étais mûr pour le trépas", "dent, douce à la mort"...
Faisons un petit retour final sur Une saison en enfer. A propos du "dernier couac" et du "lit d'hôpital", les rimbaldiens s'entêtent à faire le rapprochement biographique avec le drame de Bruxelles entre Verlaine et Rimbaud, le "dernier couac" serait le coup de feu blessant le poignet de Rimbaud et le "lit d'hôpital" le passage bref à une clinique Saint-Jean le temps de se faire soigner, autrement dit sans que ce ne soit accompagné de fièvres et de raisons sérieuses et graves de rester cloué au lit.
Prétexte biographique ou pas, la mention du "lit d'hôpital" entre dans une logique de récit qui ne se rapporte pas le moins du monde au plan biographique. Quant à la mention du "dernier couac", y voir une allusion au drame de Bruxelles est carrément un contresens. L'événement de l'achat d'une arme à feu par Verlaine est ponctuel. Rimbaud n'a pas suivi un long cheminement vers la mort en fréquentant Verlaine. Cela s'est joué en peu d'instants. Verlaine a tiré une première fois sur Rimbaud et l'a raté. Rimbaud essaie alors de partir au plus vite, il est sur le chemin de la gare pour repartir à Charleville ! Ensuite, lorsque dans la rue, Rimbaud se sent en danger et pense que Verlaine est repris par l'envie de tirer sur lui il se précipite vers un agent de la sécurité pour sauver sa peau. Il faut être ridicule pour transposer ça au plan du récit de la Saison où la mort est le résultat d'une pente à des comportements sataniques mettant précisément en jeu la vie. Le choix entre vie et mort n'est que de plus ou moins courts moments, deux courts moments successifs dans la journée du drame de Bruxelles. Cela n'a rien à voir avec la mise en récit de la saison où l'affrontement inévitable à la mort par un comportement de haine envers la société est l'objet d'une remise en cause par une longue introspection. Et c'est un fait que très significativement soit à partir du début 1872 avec "Voyelles", soit au lendemain de la semaine sanglante avec "Les Soeurs de charité" un désir de mort déjà présent auparavant s'est radicalisé chez Rimbaud et est devenu un sujet de discours poétique plus particulièrement prégnant.
Être rimbaldien et ne pas soupçonner qu'il en soit question danbs "Voyelles", c'est un peu du gâchis, non ?
Après tout, vous en faites l'expérience : Rimbaud est mort, vive le sonnet "Voyelles" !

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