Débutons cette série de 25 jours d'articles sur Les Illuminations par une étude sur les poèmes "A une Raison" et "Matinée d'ivresse". Le poème "A une Raison" qui parle de "nouvel amour" est souvent comparé à "Génie" et comme il parle aussi de "nouvelle harmonie" il est également rapproché du poème qui le suit immédiatement, "Matinée d'ivresse", poème où l'expérience se veut le contrepoint d'une "ancienne inharmonie". Je suis allé plus loin développant l'idée que "Matinée d'ivresse" décrivant une expérience finissante, c'est un peu comme si "A une Raison" était le début ("commence la nouvelle harmonie") et l'expérience racontée dans "Matinée d'ivresse" ("Voici que cela finit..."). Une même expérience serait racontée à cheval sur deux poèmes.
Le poème "A une Raison" est souvent perçu comme une pièce charmante, mais il ne retient guère l'attention. Il a moins de développement que le poème intitulé "Génie" dont la critique peut plus facilement tirer un discours sur la pensée du poète. La pièce "Matinée d'ivresse" est pour sa part plus intrigante. Le poème "A une Raison" est fait de pas mal de mots simples. J'ai tout de même fait remarquer une singularité, l'unique adjectif du poème est l'adjectif "nouveau", employé à quatre reprises : "nouvelle harmonie", "nouveaux hommes", "nouvel amour", "nouvel amour". Il n'y a aucun autre adjectif dans ce poème, et cette singularité appelle des comparaisons avec l'abondance de recours à l'adjectif "nouveau" dans la section "Adieu" d'Une saison en enfer, et aussi avec l'abondance de mentions "vieux" ou "ancien" dans le poème "Barbare" : "vieilles fanfares d'héroïsme", "anciens assassins", "vieilles retraites", "vieilles flammes". D'ailleurs, l'opposition concerne aussi le poème "Matinée d'ivresse" entre "nouvelle harmonie" et "ancienne inharmonie", tandis que les mentions "fanfare" et "assassins" justifient une comparaison entre "Matinée d'ivresse" et "Barbare". L'essentiel des rimbaldiens sont convaincus que dans "Barbare" Rimbaud dénonce son expérience de "Matinée d'ivresse". Nous passerions de l'attente et espoir d'un avènement : "Voici le temps des Assassins" à un rejet final : "loin des anciens assassins". Je ne crois pas un instant à cette opposition. "Barbare" parle de "la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques", ce qui veut dire un avènement de cette "Raison" qu'il célèbre ainsi : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout." Le poème "Barbare" illustre concrètement ce principe de la voix qui finit par atteindre les endroits les plus improbables. Les "anciens assassins" peuvent s'opposer aux "Assassins" de "Matinée d'ivresse", si dans ce dernier poème les "Assassins" sont bien les partisans de la "nouvelle harmonie". L'opposition serait alors des anciens assassins de l'ancienne inharmonie aux nouveaux assassins de la nouvelle harmonie.
Mais nous en arrivons à la difficulté que le lecteur peut avoir à cerner le sens précis du poème "A une Raison". Les mots sont simples, mais ils partent de quel point de vue ? Il est question de "nouveaux hommes", de "nouvelles harmonie" et de "nouvel amour", qu'est-ce à dire ? Et d'un "en-marche", et d'une élévation de la "substance de nos fortunes et de nos vœux". Le titre du poème déconcerte également avec ce déterminant indéfini qui empêche de reconnaître la célébration au sens premier de la raison.
On peut penser au contexte d'époque avec l'illuminisme social, avec le concept "new harmony" de Robert Owen aux Etats-Unis, hypothèse déjà formulée parmi les rimbaldiens, notamment dans un article de P. S. Hambly dans la revue Parade sauvage. L'expression "nouvel amour" fait pour sa part fortement songer aux écrits de Fourier, et même à un titre d'ouvrage de Fourier, sauf que le livre publié à titre posthume a paru bien des années après la composition du poème par Rimbaud. Né en 1872, Charles Fourier a connu la Révolution française. Il a participé aux affrontements entre Girondins et Montagnards lors du siège de Lyon en 1793. A l'époque du Premier Empire et de la Restauration, il développe sa pensée théorique, celle du "phalanstère" qui est un projet d'harmonie universelle qui prétend à une scientificité dans la continuité de la théorie de la gravitation d'Isaac Newton. Je souhaiterais consulter son livre écrit en 1816 Le Nouveau monde amoureux. Mais celui-ci n'a été publié qu'en 1967. J'en avais vu un exemplaire dans une librairie de la ville de Foix il y a une dizaine d'années, mais je n'avais pas pu l'acheter. Si je cherche des influences potentielles sur Rimbaud, je devrais peut-être plutôt lire des ouvrages qui furent publiés à l'époque et qui pourraient véhiculer les expressions qui m'intéressent. Un autre de ses ouvrages s'intitule Le Nouveau monde industriel et date de 1830. Robert Owen, contemporain de Fourier, vécut plus longtemps et eut une influence conséquente dans le domaine anglo-saxon.
A côté de cette piste de recherches, il y a évidemment la référence possible aux écrits philosophiques du dix-neuvième siècle. Il y a, d'un côté, une nouvelle idée du concept de "raison" et de l'autre dans "Matinée d'ivresse" une nouvelle idée du "Beau" et du "Bien". Ensuite, l'expression "en-marche" était choyée à l'époque et était véhiculée par plusieurs, et signifiait l'idée d'un monde en progrès.
Mais, faute des lectures suffisantes, que penser d'autre ?
Le titre "A une Raison" est particulier non seulement pour son article indéfini "une" appliqué à l'idée en principe fixe du mot "Raison", mais aussi par rapport au poème. Les cinq alinéas tutoient la Raison, alors que le titre s'adresse aux lecteurs. Dans "Matinée d'ivresse", l'écart est comparable entre le titre et le poème. Le titre précise aux lecteurs ce dont il parle, la "Matinée d'ivresse", mais le poème s'adresse à la substance philosophique de cette "matinée" : "O mon bien ! o mon Beau !" Il n'est pas difficile de comprendre que "Being Beauteous" est à son tour un poème à rapprocher de "A une Raison", "Barbare", "Matinée d'ivresse" et "Génie". Il y est question de "nouveau corps amoureux", les deux adjectifs "nouveau" et "amoureux" correspondant à l'expression "nouvel amour" qui vient vêtir le "corps". Et nous retrouvons l'idée de cette communion : "Oh nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux" étant une exclamation forcément parente de "Ô mon Bien ! o mon Beau !" Ainsi, au lieu de chercher à comprendre le sens du poème "A une Raison" en s'en tenant à ses seules limites, nous pouvons penser à étudier le sens de poèmes solidaires entre eux.
Et puis, j'en arrive enfin à ma dernière idée. Lors de mes lectures, et plus particulièrement lors de mes lectures de prédécesseurs de Rimbaud, je peux trouver des similitudes troublantes. Et c'est le cas inattendu avec un poème des Méditations poétiques de Lamartine. Dans ses confidences en prose, Verlaine a expliqué que très longtemps il a méprisé le poète Lamartine avant de se rendre compte qu'il avait un réel talent. Donc, à l'époque du compagnonnage avec Rimbaud, ce n'est certainement pas Verlaine qui a encouragé Rimbaud à lire de près les poèmes de Lamartine, et on peut supposer également que Rimbaud n'a pas signifié à Verlaine qu'il pouvait avoir tort. Sur Marceline Desbordes-Valmore, Verlaine a précisément révélé que Rimbaud lui avait fait changer d'avis, le faisant passer du dédain à l'admiration. Lamartine n'était pas un poète si admiré que ça par Rimbaud et il n'était pas le centre de ses préoccupations. Toutefois, grâce à Marc Ascione, nous savons que la nouvelle en prose Un cœur sous une soutane parodie le récit quelque peu épique Jocelyn. Plus tard, dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871, Rimbaud a cité tout de même Lamartine avec Hugo comme l'un des premiers poètes à pouvoir prétendre au titre de "voyant" à l'aube du mouvement romantique en France. Enfin, une de mes grandes idées sur "Credo in unam", c'est que le discours philosophique suppose des références aux vers mystiques chrétiens de Lamartine face à l'immensité de l'univers. Lamartine a une importance de contre-modèle dans "Soleil et Chair". D'ailleurs, la rime "Endymion"/"rayon" avec une escorte de quelques autres mots a tout l'air de venir de la fin du poème "La Mort de Socrate". J'ajoute, et je ne suis pas le seul à y avoir pensé, c'est le cas par exemple de Jean-Pierre Bobillot également, que dans "Le Bateau ivre", la séquence des "J'ai vu..." fait penser à un procédé que Lamartine exploite dans plusieurs poèmes. Et le vers : "Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir[,]" entre facilement en résonance avec des vers mystiques similaires dans des poèmes de Lamartine.
Le poème en prose "Génie" de Rimbaud joue sur des contrastes d'alinéas disposés en série, et il formule une pensée religieuse personnel avec des moments d'émotion où le poète s'exprime de manière lyrique. Je me dis que "Génie" ressemble quelque peu, en prose et en bien plus court, à de longs poèmes en vers avec des variations strophiques du recueil Harmonies poétiques et religieuses.
Rimbaud relisait-il régulièrement les Méditations poétiques de Lamartine ?
Parmi les poèmes les plus importants du recueil initial de Lamartine figure la pièce intitulée "L'Homme", poème qui est à l'origine de vers de Baudelaire et de vers de Musset, notamment de sa "Nuit de mai". Le poème "L'Homme", dédié à Lord Byron, est en seconde position dans le recueil des Méditations poétiques. Il suit immédiatement le célèbre "L'Isolement".
Il est question dans le poème "L'Homme" d'une révolte d'un "génie" dont on ne sait de prime abord s'il est "bon ou fatal", "ange, ou démon". Il y est question d'une "sauvage harmonie" à la rime du vers 4. Lamartine admire Byron comme image sauvage altière, mais très vite le poème vire à quelque chose d'un peu spécieux, puisque Lamartine invite Byron à se repentir et à revenir à Dieu, ce qui rend pour moi peu compréhensible l'exaltation sauvage dont Lamartine s'est réjoui initialement. Et c'est dans cet écart qu'apparaissent les références à la "raison" :
[...]Que peut contre le sort la raison mutinée ?Elle n'a comme l’œil qu'un étroit horizon.Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta raison :[...]Dans ce cercle borné Dieu t'a marqué ta place?[...]
Le rapprochement peut sembler dérisoire, mais notez que si la "Raison" a vocation à se rendre "partout", ici Lamartine nous parle de "notre pâle raison", citation volontaire de ma part de "Soleil et Chair", face à un Dieu dont on peut dire : "l'univers est à lui". Et, évidemment, le poème "A une Raison" a beaucoup d'intérêt à être lu comme du contre-christianisme.
Les vers du poème "L'Homme" sont déjà selon moi ciblés dans "Soleil et Chair", notamment celui-ci : "Notre crime est d'être homme et de vouloir connaître". Ou ceux-ci : "L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux[.]" Et les rapprochements avec "A une Raison" peuvent se doubler avec des passages de "Matinée d'ivresse" avec sa "Fanfare atroce où [le poète] ne trébuche point." Lamartine flatte ici l'esprit rebelle de lord Byron :
Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice ;Elle n'est à tes yeux qu'un bizarre caprice,Un piège où la raison trébuche à chaque pas.Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas !
Il va de soi que le "nouvel amour" et la "nouvelle harmonie" vont de pair avec une révolte contre la "justice" établie, celle que fuit le poète dans la prose liminaire d'Une saison en enfer, et il est précisément question de la promesse "d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal" dans "Matinée d'ivresse". Vu la relation de "nouvelle harmonie" à crainte de retour à "l'ancienne inharmonie" de "A une Raison" à "Matinée d'ivresse", nous comprenons que la Raison célébrée est "ivresse" et "Fanfare atroce". Rimbaud dénonce l'ancienne fanfare de la raison chrétienne qui le faisait trébucher. Et nous avons dans "A une Raison" le contre-modèle explicite au trébuchement avec l'alinéa ou verset : "Un pas de toi ! c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche !"
Et j'en arrive du coup à cet autre passage qui, mine de rien, peut faire songer à la suite des poèmes en prose : "A une Raison" et "Matinée d'ivresse" :
Malheur à qui du fond de l'exil de la vieEntendit ces concerts d'un monde qu'il envie !Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté,La nature répugne à la réalité :Dans le sein du possible en songe elle s'élance ;Le réel est étroit, le possible est immense ;L'âme avec ses désirs s'y bâtit un séjour,Où l'on puise à jamais la science et l'amour ;Où, dans des océans de beauté, de lumière,L'homme, altéré toujours, toujours se désaltère ;Et de songes si beaux enivrant son sommeil,Ne se reconnaît plus au moment du réveil.
Lamartine parle des "concerts des anges", ce qui est différent du cas des poèmes rimbaldiens, mais l'idée des concerts sera traitée dans Une saison en enfer et dans le décalage il reste une symétrie : "songes si beaux enivrant son sommeil", "moment du réveil". On peut transposer cela sans peine à l'expérience qui chevauche nos deux poèmes des Illuminations étudiés ici. Il est question de la science et de l'amour, et d'une répugnance à se contenter de la réalité telle qu'elle est. C'est juste après de tels vers que nous rencontrons un passage lamartinien facile à comparer au vers du "Bateau ivre" : "Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !"
Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts ;J'ai cherché vainement le mot de l'univers.J'ai demandé sa cause à toute la nature,J'ai demandé sa fin à toute créature ;Dans l'abîme sans fond mon regard a plongé ;De l'atome au soleil, j'ai tout interrogé ;J'ai devancé les temps, j'ai remonté les âges,Tantôt passant les mers pour écouter les sages,Mais le monde à l'orgueil est un livre fermé !Tantôt, pour deviner le monde inanimé,Fuyant avec mon âme au sein de la nature,J'ai cru trouver un sens à cette langue obscure.J'étudiai la loi par qui roulent les cieux ;Dans leurs brillants déserts Newton guida mes yeux,[...]J'ai cru que la nature en ces rares spectaclesLaissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles ;J'aimais à m'enfoncer dans ces sombres horreurs.Mais en vain dans son calme, en vain dans ses fureurs,Cherchant ce grand secret sans pouvoir le surprendre,J'ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre !J'ai vu le bien, le mal, sans choix et sans dessein,Tomber comme au hasard, échappés de son sein ;Mes yeux dans l'univers n'ont vu qu'un grand peut-être,J'ai blasphémé ce Dieu, ne pouvant le connaître ;[...]
Je pense que le poème "L'Homme" a une valeur séminale considérable dans le domaine de la poésie française avec des influences prépondérantes sur trois poètes : Musset avec sa "Nuit de mai" qui s'en inspire directement, Baudelaire, lequel s'inspire toutefois plus précisément d'autres poèmes des Méditations poétiques et Rimbaud avec des traces sensibles dans "Soleil et Chair", "Le Bateau ivre", Une saison en enfer et comme j'essaie de le montrer ici dans "A une Raison" et "Matinée d'ivresse". Le titre "A une Raison" est clairement contre-chrétien si on admet le rapprochement avec "Génie" où il est écrit : "Il ne redescendra pas d'un ciel..." et donc les vers suivants du poème "L'Homme" illustre une raison dont le poème de Rimbaud est la contre-définition :
Une clarté d'en haut dans mon sein descendit,Me tenta de bénir ce que j'avais maudit,Et cédant sans combattre au souffle qui m'inspire,L'hymne de la raison s'élança de ma lyre.
Or, dans "A une Raison", il est aussi question d'une étrange abolition du temps : "crible les fléaux, à commencer par le temps". Le temps est moins aboli que pensé comme un fléau qu'il est nécessaire de cribler, mais si on s'en tient à une approche minimale abstraite il est difficile de donner du sens à ce cri des enfants. Rimbaud s'oppose sans doute à un temps pensé comme force permanente de l'ordre chrétien, et je relève du coup dans la suite du poème "L'Homme" de Lamartine l'expression significative "dans les temps" :
- "Gloire à toi, dans les temps et dans l'éternité !Eternelle raison, suprême volonté !Toi, dont l'immensité reconnaît la présence !Toi, dont chaque matin annonce l'existence !Ton souffle créateur s'est abaissé sur moi ;Celui qui n'était pas a paru devant toi !J'ai reconnu ta voix avant de me connaître,Je me suis élancé jusqu'aux portes de l'être :[...]
Cette séquence d'exaltation lyrique pour l'éternelle raison chrétienne a son équivalent dans "A une Raison" où nous avons l'élévation, l'effet d'une divinité qui fait être immédiatement les "nouveaux hommes", autrement dit ces "nouveaux hommes" reconnaissent la déesse avant de se connaître eux-mêmes. Le "Toi" tonique apparaît dans le second alinéa de la pièce rimbaldienne : "Un pas de toi", tandis que l'anaphore "Toi" sur deux vers très symétriques de Lamartine le cède à la répétition phrastique du troisième alinéa : "Ta tête se détourne..." L'importance du "matin" dans les vers de Lamartine pour annoncer une existence a son pendant dans "Matinée d'ivresse" et le "temps des Assassins". Le vers sur le "souffle créateur" a son pendant dans la clausule : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout !" Ce dernier alinéa très balancé du poème rimbaldien a des équivalents rythmiques dans les alexandrins du poème "L'Homme" : "A l'insu de moi-même à ton gré façonné," ou "Ignorant d'où je viens, incertain où je vais," car il ne fait aucun doute que le fort balancement de la clausule de "A une Raison" vient d'une rhétorique classique et accentuée d'alexandrin.
Il est question du "pas", mais aussi du "doigt" de la divinité comme moteur des actions des "nouveaux hommes", des "enfants" et du poète lui-même. D'ailleurs, le premier alinéa de "A une Raison" appelle dans le domaine auditif une comparaison avec le sonnet "Voyelles" : "Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons..." au lieu de "toutes les couleurs", "et commence la nouvelle harmonie". Et dans le poème "L'Homme" toujours, Lamartine écrit ceci sur sa soumission à Dieu, se comparant aux "globes d'or" épars dans l'univers :
Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit[.]
Il parle ensuite de "franchi[r] d'un pas tout l'abîme des cieux". La formule hémistiche à la rime "où ton doigt me conduit" est ramenée quasi telle quelle quelques vers plus loin :
Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit,Qui, dans la route obscure où ton doigt le conduit,Réfléchit d'un côté les clartés éternelles,Et de l'autre est plongé dans les ombres mortelles.[...]
Lamartine poursuit ensuite un développement qui n'a pas de correspondant dans le poème rimbaldien. Lamartine avait une personne dont il était amoureux et qui est morte, et malgré cette épreuve il se soumet à cette volonté de Dieu qu'il professe aimer. L'amour de Dieu l'emporte sur l'amour de cette défunte femme. Et Lamartine invite alors le destinataire du poème, Byron, à assister au spectacle de la soumission lamartinienne pour "en tirer des torrents d'harmonie".
Il va de soi que nous ne sommes pas dans le cas classique d'une source à une autre composition. L'écart est important entre le poème "L'Homme" et la poésie en prose "A une Raison", Rimbaud ne démarque pas la méditation de Lamartine, mais il y a tout de même un plan du poème du recueil de 1820 qui se retrouve tout entier en contrepoint aux fausses allures de pastiche dans le poème des Illuminations, ce qui s'étend partiellement à "Matinée d'ivresse".
Au-delà de l'enquête sur les sources de Rimbaud, les rapprochements ont un sens très fort qui en dit long sur l'articulation contre-chrétienne des poèmes de Rimbaud...
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire