mardi 10 mars 2026

Calendrier de l'avant J-16 : Les énigmes du "Conte"

Peut-on dire quelque chose d'original sur le poème "Conte" ? Par son titre, il a intéressé les structuralisme et les théoriciens des genres littéraires avec une visée assez pauvre : définir en quoi ce "conte" se démarque du schéma prédictible ?
Je voudrais souligner quelques points particulier.
Le conte passe à raison avec son cadre pour une sorte de récit oriental. Certains parlent des Mille et une nuits. Toutefois, ces derniers récits ne sont connus en France que depuis le XVIIe ou le XVIIIe siècle. Je pense que la caractérisation orientale remonte à plus loin dans la culture européenne et qu'elle peut englober la civilisation byzantine. J'ai été frappé par certains récits de chroniqueurs du Moyen Âge traitant des croisades et notamment de la prise de Constantinople. Je ne pense pas à Villehardouin, mais à un contemporain qui était lui aussi à Constantinople. Il devait s'appeler Robert de Blary, un nom dans le genre, et il écrit un récit assez étonnant où un imposteur prend le pouvoir à la place d'Isaac, corrompu en "Kyrsak" un truc dans le genre, et il fait tuer tous ceux qui sont indignés qu'ils prennent le pouvoir, puis il étend les massacres dans un second temps. Je trouvais là un portrait ressemblant à celui du "Prince" qui tue toute sa suite dans "Conte".
Evidemment, je pense inévitablement aux "Soeurs de charité" avec le Génie qui, en Perse, aurait pu aimer le "jeune homme" qui est une projection de Rimbaud lui-même, et un modèle avant-coureur du Prince de Conte.
Mais à côté de cette source interne au corpus rimbaldien que peu citent, mais qui l'est quand même parfois, il y a des liens étroits avec des passages d'Une saison en enfer. Le Prince commet le "saccage" du "jardin de la beauté", ce qui est à rapprocher de la révolte du poète de la Saison contre la Beauté, puis la "Vierge folle" explique que l'Epoux infernal n'aime pas les femmes et que l'amour est à réinventer selon lui, ce qui correspond aux idées du prince qui massacre les femmes et "prévoyait d'étonnantes révolutions de l'amour". Elle dit voir ce que l'Epoux infernal "aurait voulu créer pour lui". Cela fait écho au "il voulut" dans "Conte". Et le Prince veut voir la vérité essentielle. On a les verbes vouloir et voir en qui ressortent en commun du rapprochement entre ces deux textes. Et puis il y a ce passage troublant dans le discours de la Vierge folle : "je ne me le figurais pas avec une autre âme : on voit son Ange, jamais l'ange d'un autre", phrase où on songe au "Je est un autre" et qui ressemble à la pirouette finale du poème "Conte" : "Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince." La Vierge folle poursuit d'ailleurs immédiatement par cette autre phrase intéressante : "J'étais dans son âme comme dans un palais qu'on a vidé pour ne pas voir une personne si peu noble que vous". Certes, il ne la fait pas mourir, mais cette idée correspond au déploiement de "Conte" où le Prince tue toute sa suite dans son palais pour ne plus voir leurs "générosités vulgaires". J'ai déjà dit cela à plusieurs reprises, mais personne ne relève jamais. Je ne connais pas de rimbaldien qui s'intéresse à une comparaison entre le discours de "Conte" et les propos de la "Vierge folle", alors que c'est évidemment nécessaire.
Et cela nous fait arriver à une autre énigme du poème "Conte".
Le Prince va tuer toutes les femmes, mais elles réapparaissent, Il tue sa suite, et en réalité tous le suivaient. Puis il tue et détruit diverses choses et ces choses et êtres existent encore. Je viens de résumer les alinéas où le Prince détruit tout. Le poète désapprouve par une exclamation d'allure interrogative : "Peut-on..."
En fait, j'ai toujours été frappé par la phrase "Tous le suivaient" qui n'est pas sur le même plan que "les femmes réapparurent" et "la foule, les belles bêtes, les toits d'or existaient encore." Dans "réapparurent" et "existaient encore", il y un échec de la destruction, un retour à la vie. Mais "Tous le suivaient", c'est un constat. Il tua tous ceux qui le suivaient, Tous le suivaient. Et par le tour verbal, on comprend que il a commencé à tous les tuer, mais que c'est sans fin.
En réalité, le poème "Conte" est onirique. Les femmes réapparaissent comme si le harem était illimité, les toits d'or sont toujours là comme si un nouveau jour chassait la veille de destruction. Et cela donne du prix à mon rapprochement avec les propos de la Vierge folle qui définit le palais comme l'intérieur aménagé d'une âme, car le Prince détruit finalement en imagination.
Pour le célèbre duo de phrases : "Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince." Je pars du principe que le Prince perçoit le Génie comme une réalité supérieure. Donc la première phrase est exaltante, ascendante : "Le Prince était le Génie" mais la seconde est de l'ordre de la déception quand le Prince ne voit que soi-même dans le Génie : "le Génie n'était que le Prince".
 Le poème joue ici sur un court-circuit bien connu. Le Prince et le Génie ont l'air d'être morts en se rencontrant, sauf que finalement le Prince est décédé banalement à un âge ordinaire. Mais le mot "ordinaire" rime avec "vulgaire". L'Ange du Prince s'est anéanti dans le moment de "santé essentielle, mais il est resté le Prince sans volonté, détruit.
Or, j'ai une dernière idée sur cette mort dans leur rencontre. Le Prince et le Génie meurent en se rencontrant et en voulant atteindre à la santé essentielle, mais ce qui est piquant aussi c'est que les femmes et tous ceux qui suivaient le Prince témoignaient d'un attachement à sa personne, puisqu'ils le suivaient ou cherchaient à la satisfaire, puisqu'ils continuent à le suivre malgré les massacres, puisque les femmes réapparaissent, autrement dit reviennent. La seule différence, c'est qu'avec le Génie la mort est mutuelle. C'est une symétrie troublante qui passe inaperçue, parce qu'on va directement à l'idée que le Prince tue ce qu'il méprise et puis il a finalement une expérience mortelle quelque peu décevante quand enfin il atteint aux étonnantes révolutions de l'amour en rencontrant une personne digne de lui. 
 On le voit, je réussis à dire des choses neuves sur ce poème "Conte". Il faut aussi faire une autre remarque. "Conte" s'oppose à "Génie" qui est un poème d'affirmation. Dans une logique de recueil, c'est assez déconcertant. Les tenants du recueil organisé par Rimbaud ne savent évidemment pas quoi faire du cas de "Conte", le troisième poème du recueil tel qu'il nous est parvenu. "Conte" désamorce par avance la lecture de "Génie" s'il faut prendre au sérieux la thèse que l'ordre des poèmes est important à la lecture. Rimbaud fait étrangement se côtoyer deux poèmes qui se contredisent entre eux "Conte" et "Génie". On pourrait classer d'autres poèmes en-dessous de l'un ou l'autre de ces deux-là, mais "Conte" a un avantage énorme puisqu'il aura de son côté un livre entier, à savoir Une saison en enfer.
Ce rapport asymétrique n'est pas à l'avantage du poème d'affirmation qu'est "Génie". Quelle est donc la valeur précise de "Génie" dans la pensée de Rimbaud ?

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