Je triche dès le deuxième article avec un sujet sur le sonnet "Voyelles", mais c'est l'actualité qui prime et aussi cela a son importance dans la perspective d'ensemble sur Les Illuminations, jusqu'au champ lexical de ce titre de recueil !
Commençons !
Benoît de Cornulier publie petit bout par petit bout sa réflexion en cours sur le sonnet "Voyelles", en s'inspirant pas mal de mes propres écrits et notamment de ce blog. Il cite par exemple le poème de Victor Hugo : "Ce siècle avait deux ans...", pour un rapprochement que j'ai fait avec le vers 2 de "Voyelles" : "Je dirai quelque jour..." dans un précédent article, et je pourrais allonger la liste.
Dans ses précédents articles déjà, Cornulier a établi une espèce de fil rouge qu'il interroge. Selon lui, le dernier vers du sonnet "Voyelles" désignerait les yeux transfigurés du poète lui-même. Cette hypothèse a été émise, mais à la marge et sans être retenue, dans l'unique article dont j'ai parrainé la publication dans la revue Parade sauvage, article qui portait sur "Credo in unam". Dans le présent article, Benoît de Cornulier mentionne que l'hypothèse avait déjà été émise par Marie-Paule Béranger dans un livre parascolaire publié dans la collection "Marabout" : Douze poèmes expliqués de Rimbaud dans les années 1990. Cette hypothèse, je n'y adhère pas, ni l'auteur de l'article que j'ai parrainé et qui l'avait relayée, puisqu'elle venait d'une connaissance.
D'abord, il suffit de lire le sonnet lui-même sur le mode de la spontanéité. Personne n'identifie dans le dernier vers un glissement où le poète parlerait de lui-même avec une sorte de distanciation stylisant la révélation du "Je est un autre" ! Ensuite, le poème parle des "voyelles", de lui-même, mais encore de la Nature et enfin il parle dans le dernier vers d'une entité érotisée et féminisée qui a l'air d'être à l'origine de ce fonctionnement universel englobant le poète, les voyelles et la Nature. La féminisation des "yeux violets" peut difficilement passer pour une désignation du poète lui-même. Malgré sa relation avec Verlaine qui les métaphorisait en deux pleureuses, Rimbaud n'écrivait pas selon les codes du "wokisme". Non seulement parce que cette idéologie a peu de chances de correspondre aux lignes directrices de sa pensée, mais parce qu'à l'époque Rimbaud écrivait dans les repères de la société de son temps. Le sonnet s'adresse à un public d'époque, ce n'est pas une "private joke" qu'on a rencontrée dans l'Album zutique.
Le dernier article en date de Cornulier a été publié dans le numéro 36 de la revue Parade sauvage et il est consacré au premier tercet de "Voyelles" : "Remarques sur le tercet d[u] "U vert" dans 'Voyelles' ". Je ne supporte pas d'écrire "d' "U vert" " : pourquoi pas "de daines" tant qu'on y est ! L'article ne fait pas vraiment quatorze pages (pages 67 à 80), mais cela est tout de même conséquent pour l'analyse privilégiée de trois verts seulement.
Cornulier commence par une mise en garde sur l'allusion au sonnet "Voyelles" dans "Alchimie du verbe". Le réglage des couleurs des voyelles n'est pas une étape du processus alchimique, mais la préparation du matériel comme les fourneaux et les cornues qui vont servir aux études alchimiques qui vont suivre. Et comme il est question de créer de l'or : l'idée est que la transmutation est réussie quand le poète vit étincelle d'or de la lumière nature en exhibant la composition du poème intitulé "L'Eternité". L'or étant une forme de couleur jaune, il serait normal que cette couleur ne soit pas citée parmi les cinq retenues pour caractériser les cinq voyelles, puisque l'or ou le jaune sont l'objectif.
Je ne suis pas du tout convaincu par le raisonnement de Cornulier. Outre qu'on pourrait parler de la révélation finale du "violet" et non du jaune dans "Voyelles", outre qu'il est un peu rapide de prétendre que le réglage des couleurs des voyelles n'est pas de l'ordre de l'opération ou révélation alchimique, la base de la compréhension du sonnet "Voyelles", c'est de considérer avoir affaire à un système.
Prenez le premier vers : "A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles," vous avez un tout, le tout des "voyelles" et cela se double d'une énumération scrupuleuse du détail des cinq voyelles de l'alphabet : A, E, I, O et U, le Y étant écarté. On a donc un tout et un soin apporté à l'exhaustivité. Les cinq voyelles sont toutes nommées et chacune est associée à une couleur. Ce que j'essaie depuis des années, mais en vain, de préciser, c'est que les cinq couleurs sont elles-mêmes l'énumération d'un tout de cinq couleurs de base. Le noir et le blanc forment un sous-groupe opposable, et face à eux nous avons le trio du rouge, du bleu et du vert. Les gens sont habitués à la trichromie des peintres rouge, bleu et jaune, cette trichromie est mentionnée encore par Charles Cros dans son étude sur le procédé de la photographie en couleurs. Mais, à l'époque, grâce à un anglais Young et un allemand Helmholtz, la trichromie du rouge, du vert et du bleu est déjà connue, et elle est fondamentale en optique. Dans "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs", Rimbaud a déjà associé ces cinq couleurs, mais l'ensemble était instable, il s'y ajoutait le "rose", le "bleu" étant à part, le "noir" aussi, le "blanc" était mentionné à deux reprises et c'est lui qui formait un trio avec le rouge et le vert pour parler des couleurs "dioptriques" :
Quelqu'un dira le grand Amour,Voleur des sombres Indulgences :Mais ni Renan, ni le chat MurrN'ont vu les Bleus Thyrses immenses !Toi, fais jouer dans nos torpeurs,Par les parfums les hystéries ;Exalte-nous vers les candeursPlus candides que les Maries...Commerçant ! colon ! médium !Ta Rime sourdra, rose ou blanche,Comme un rayon de sodium,Comme un caoutchouc qui s'épanche !De tes noirs Poèmes, - Jongleur !Blancs, verts et rouges dioptriques,Que s'évadent d'étranges fleursEt des papillons électriques ![...]
Par définition, il n'y a qu'une seule voyelle stable dans une rime. La rime est sur la dernière syllabe à voyelle stable dans un vers, unique voyelle dans le cas des rimes masculines, unique voyelle stable devant un "e" affaibli dans le cas des rimes féminines. A cette aune, "Ta Rime sourdra, rose ou blanche," cela veut dire que la voyelle à la rime sera blanche ou rose si on reporte le principe du sonnet "Voyelles". Notez aussi la flagrante symétrie entre "Quelqu'un dira le grand Amour" et "Je dirai quelque jour vos naissances latentes", parce que vous êtes amenés à comprendre que le sonnet "Voyelles" est donc une célébration du "grand Amour". Et Rimbaud dit que Renan ou le chat des contes fantastiques d'Hoffmann n'ont jamais vu les "Bleus Thyrses immenses", quand dans "Voyelles" le poète, au moment du tercet du "O bleu" qui témoigne d'un regard tourné vers le ciel s'aperçoit de la présence d'un regard au "rayon violet". Il va de soi que les "Bleus thyrses immenses" et le "rayon violet de Ses Yeux" ont un seuil élevé de correspondance !
Je le dis depuis mon article "Consonne" de 2003 que "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" dans sa partie "V" énumère les voyelles du sonnet de ce nom et pose avec plusieurs équivalences une base métaphorique plus limpide dont notre sonnet réputé ésotérique fait la reprise. Et ce que je dis n'a rien à voir avec les élucubration de Jacques Gengoux dans son livre La Pensée poétique de Rimbaud où le rapprochement entre "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" et "Voyelles" part sur des considérations imprécises tout autres.
Moi, je fais des équations : "quelqu'un dira le grand Amour" et "Je dirai quelque jours vos naissances latentes", donc Rimbaud parle du "grand Amour" dans "Voyelles". Mais, dans "Voyelles", les couleurs sont organisées en système. Rimbaud a énuméré cinq voyelles pour former un tout. Il doit donc énumérer cinq couleurs pour créer non seulement des bijections, mais pour consacrer l'idée d'un tout. Le blanc et le noir forment un sous-groupe parmi les cinq couleurs, cela personne n'en doute et c'est même illustré par la transition du "A noir" au "E blanc" au vers 5 de "Voyelles". Il ne s'agit pas de prêter à Rimbaud une pensée théorique finaude dans le prolongement de ce qu'il aurait pu apprendre de Young ou de Helmholtz. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de constater que le poème a une netteté sans bavure. La série des couleurs n'est pas plus ouverte que celle des cinq voyelles. A côté du sous-groupe du blanc et du noir, nous avons le sous-groupe du rouge, du vert et du bleu. Et, cerise sur le gâteau, nous avons la variation du bleu vers le violet dans le tercet final qui coïncide avec l'hésitation formulée par Helmholtz entre le bleu et le violet comme troisième couleur fondamentale de sa trichromie, ce qui a été relevé par Etiemble en passant et Marie-Paule Béranger cite justement ce passage d'Etiemble dans son livre mentionné plus haut.
Après, on peut se faire plaisir à préciser pour l'érudition des rimbaldiens ce qu'est exactement la théorie en optique impliquant la trichromie rouge, vert et bleu, mais cette idée de totalité est fondamentale dans la compréhension du sonnet. L'exactitude théorique, Rimbaud s'en moquait comme écrivait Verlaine. Se contenter de dire que le jaune n'est pas mentionné parce qu'il serait l'objectif à atteindre, sans faire un sort à l'absence du brun, du orange, etc., pour moi, ça n'a pas vraiment d'intérêt. J'ai moi-même évoqué cette absence du "jaune" comme l'or dans mon article "Consonne" de 2003 ou ailleurs, d'autres l'ont fait aussi, mais à la fin des fins je ne suis pas revenu sur cette idée dont je ne faisais rien de spécial.
Je pense qu'il est plus intéressant pour la compréhension de "Voyelles" de s'interroger sur "ivresses pénitentes" et "sombres Indulgences". J'estime aussi que l'expression "naissances latentes" coïncide trop bien avec l'emploi à la rime de l'adjectif "latents" dans un poème du recueil Les Renaissances d'Armand Silvestre pour y soupçonner un sens précis. L'expression : "vos naissances latentes" reprend le titre Les Renaissances de Silvestre et aussi le titre de la revue à venir La Renaissance littéraire et artistique où visiblement le poème remis à Blémont allait avoir une publication initiale. Et la renaissance suppose le printemps et le "grand Amour" métaphorisé en verdeur de la Nature entière, et cela concerne magistralement le tercet du "U vert" avec "vibrements divins des mers virides" et "paix des pâtis semés d'animaux". Le quatrain zutique qui parodie ouvertement Silvestre s'intitule "Lys" et reprend des éléments du poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs". Et dans le mouvement V de "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs", la "Rime" est appelée à sortir du sol ("sourdra") et le terreau des "noirs Poèmes" produira des "fleurs étranges / Et des papillons électriques." Dans "Voyelles", Rimbaud a fini par reprendre sur la copie autographe du moins le nom "candeurs" qui rappelle sa mention plus qu'appuyée dans le poème envoyé à Banville : "des candeurs / Plus candides que..." Le "E blanc" est donc une candeur supérieure au christianisme. Le "pâtis panique" du mouvement III de "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" est bien évidemment repris dans le tercet du "U vert" avec "Paix des pâtis semés d'animaux".
Cela devrait amener à aborder plus calmement la visée littéraire du sonnet "Voyelles". Mais, j'en arrive au point qui reste à soulever quant au fil directeur de l'analyse de Benoît de Cornulier. Celui-ci part de l'idée que l'alchimie transfigure le poète lui-même. Mais, je ne suis pas d'accord ! Rimbaud, dans "Voyelles", il parle de l'univers tel qu'il est, il n'a pas inventé les "cycles" de la Nature, il n'a pas inventé les "vibrements divins des mers virides". Il n'a pas inventé le "Suprême Clairon" non plus, même s'il en fait autre chose qu'un accessoire du christianisme. Rimbaud ne remplace pas la création et si le poème doit révéler des "fleurs étranges / Et des papillons électriques", c'est à partir d'une connaissance de la réalité et il s'agit d'une exaltation du poème en lui-même, pas d'une transfiguration de soi exhibée à la foule pour signifier sa réussite personnelle.
La lecture de Cornulier ne tient tout simplement pas. Je ne comprends pas de quoi ça parle, je trouve ça d'une portée très pauvre et même assez ridicule.
Le sonnet "Voyelles" est d'ailleurs comparable à "A une Raison" et "Matinée d'ivresse" dont je parlais hier. Les trois titres fixent le thème pour le lecteur, mais les poèmes tutoient l'entité du titre : "voyelles... je dirai vos naissances...", "Un coup de ton doigt...", "Ô mon Bien ! ô mon Beau !..."
Dans Les Illuminations, il est question d'une divinité féminine ayant vocation à tout atteindre : "A une Raison", la "voix féminine" dans "Barbare", etc., avec parfois une variante masculine comme dans "Génie", et il est question aussi de trésors s'enfouissant ou jaillissant de terre : "Après le Déluge" et "Barbare", avec l'idée qu'une "Sorcière" va nous refuser son savoir : "ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait et que nous ignorons."
Je n'ai aucun mal à unir tout cela au discours du sonnet "Voyelles". J'ajoute qu'en mai 1830 Rimbaud a envoyé à Banville une lettre où un poème était érigé en "credo des poètes". Dans cette lettre, Rimbaud parlait des "maîtres de 1830". Dans la lettre du 15 mai 1871, Rimbaud qui parle de la réflexion folle qu'on pourrait faire à partir de la lettre A développe une théorie du "voyant" qui est en réalité un lieu commun d'époque et il associe clairement le romantisme à l'émergence de ce principe, puisqu'il écrit : "on n'a jamais bien jugé le romantisme", ce qui suppose qu'il faut réfléchir à nouveaux frais sur ce que la notion implique, et puisqu'il fait commencer les premières expériences de "voyant" avec Lamartine et Hugo. Il est clair comme de l'eau de roche que le sonnet "Voyelles" expose, même si nous peinons à clarifier les rapports, une théorie romantique qui nous est déjà familière par la lecture des prédécesseurs de Rimbaud. Baudelaire et son sonnet "Les Correspondances" sont à interroger, ainsi que le poème "Les Phares" selon l'étude développée à ce sujet par Philippe Rocher, mais il y a aussi le cas de Victor Hugo à qui Rimbaud reprend à tout le moins le "Suprême Clairon" inversion du "clairon suprême" de "La Trompette du jugement", et la rime "ombelles"/"belles". Il y a aussi Armand Silvestre avec "naissances latentes" et fort probablement "mers virides". Il y a Philothée O'Neddy avec le couplage sur un seul vers : "strideurs" et "clairon". Il y a Théophile Gautier à cause du néologisme "vibrements". Il y a Banville, le destinataire du poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" dont il ne fait aucun doute qu'il explicite par anticipation des éléments centraux du sonnet "Voyelles".
Et puis, il y a d'évidence un rapport traumatique à la Semaine sanglante. Les liens de "Voyelles" à "Paris se repeuple" et aux "Mains de Jeanne-Marie" ne sauraient être considérés comme anodins. Il y a le contexte d'une publication prévue visiblement pour la future revue fédératrice La Renaissance littéraire et artistique.
Pour moi, la lecture de Cornulier est déconnectée de ces réalités littéraires fondamentales auxquelles le sonnet "Voyelles" renvoie pourtant assez explicitement. "Credo in unam" est un poème du "grand Amour" avec une Vénus qui est la préfiguration du "rayon violet de Ses Yeux" et de l'Hélène du poème "Fairy" qui minimalement on ne peut en douter symbolise la beauté grecque pour laquelle toute la Grèce part en guerre ("Pour Hélène se conjurèrent..."). Même s'il y a une évolution de "Soleil et Chair" à "Voyelles", "Soleil et Chair" n'en donne pas moins le la fondamental de la foi poétique rimbaldienne. Et dans Les Illuminations, Rimbaud admire une source qui lui est extérieure, et ça revient à de multiples reprises !
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