Dans l'article précédent, j'ai fourni un lien renvoyant à un article de 2021 intitulé " 'Nocturne vulgaire' poème en trois, cinq ou six alinéas ?" et je ne suis pas satisfait par mon travail qui me semble manquer de rigueur. Je souhaite y revenir ici. Le poème fait débat à cause des incertitudes sur les retours à la ligne du manuscrit.
Commençons par nous reporter à celui-ci.
Le titre du poème est centré avec un point de délimitation qui s'allonge en trait : "Nocturne vulgaire." Le texte du poème lui-même est recopié sur trente lignes, la trentième ligne ne contenant que deux mots : "du foyer". Il reste un blanc en bas du papier, mais on peut penser qu'au début de la transcription Rimbaud n'était pas certain de faire tenir tout le poème dans cet espace restreint. Je relève deux indices en ce sens. La première ligne de transcription n'est pas droite ou plane, mais a une forme en cloche. Le verbe "ouvre" est au-dessus de la ligne, tandis que "operadiques" redescend un peu, mais a la particularité d'être écrit en plus petit que le début de la ligne. Le poète semble hésiter sur la manière d'écrire pour faire tenir le poème en une seule page. Ensuite, à partir de la septième ligne : "Je suis descendu...", l'espace entre les lignes est plus ténu, on a un sentiment pas marqué, mais léger, de tassement qui va courir jusqu'à la ligne qui commence par "- Un vert et un bleu très foncés..."
Un texte de trente lignes, cela nous fait vingt-neuf retours à la ligne. Sur ces vingt-neuf retours à la ligne, cinq font l'objet de débat pour savoir s'il s'agit de nouveaux alinéas qui commencent ou non. En principe, un alinéa commence par un petit émargement à droite. La première ligne fournit précisément ce type d'émargement. Rimbaud a laissé un espace avant d'écrire : "Un souffle..." Et au début d'un nouvel alinéa, il y a en principe une majuscule. Or, à la septième ligne, nous avons un fait singulier, la ligne commence par une majuscule : "Je suis descendu...", sauf qu'à la ligne précédente nous avions une suite "virgule" et "tiret". Le tiret sert d'ailleurs à introduire la proposition commençant par "Je". En clair, il ne s'agit pas d'un nouvel alinéa et la majuscule à "Je" est une anomalie de la transcription. Il faudrait éditer le texte avec un "j" minuscule malgré le manuscrit. Sur un manuscrit, les retours à la ligne ne sont pas justifiés techniquement comme ça peut être le cas pour un texte informatique. Or, le "Je" de "Je me suis descendu" offre encore moins d'émargement que le mot "appuyé" de la ligne précédente. On peut même observer un escalier de la première à la septième ligne du fait qu'à chaque retour à la ligne Rimbaud mange encore plus sur le rebord gauche du manuscrit. A cette aune, il est clair qu'il n'y a aucun alinéa nouveau à partir de la ligne 7. Et justement, personne n'en débattait. Objectivement, sur le manuscrit, nous ne pouvons identifier que deux autres débuts d'alinéa, ce qui donnerait raison à l'analyse d'Albert Henry.
La ligne finale offre clairement une distribution alinéaire : " - Un souffle disperse les limites du foyer." Le tiret est éloigné du bord gauche du feuillet. Cette phrase est une reprise partielle de la longue phrase initiale. Plus précisément, avec l'ajout d'un tiret d'attaque, elle reprend le sujet "Un souffle" du début du poème et la troisième des quatre propositions verbales qui lui sont coordonnées : "disperse les limites du foyer". Notons que Rimbaud a effectué une retouche sur cette troisième proposition, puisqu'il avait écrit "chasse les limites du foyer" avant de surimposer la leçon définitive "disperse" au mot "chasse" dès lors biffé, leçon définitive qui est alors identique à la dernière proposition verbale du poème.
Il y a un autre alinéa indiscutable, et il est même plus indiscutable encore car son émargement est le plus marqué de tout le poème, il l'est plus que pour les deux phrases commençant par "(-] Un souffle..."
- Et nous envoyer [...] des dogues...
Il y a toutefois une singularité du manuscrit, un trait droit inexplicable suit immédiatement le tiret introducteur : " -/ Et nous envoyer..." On pourrait penser à une ouverture de parenthèse comme pour ce qui précède immédiatement : "- (Postillon... de soie)" Mais les parenthèses sont fort arrondies dans le cas qui précède et ici nous n'avons qu'un trait droit et surtout par d'indice d'une parenthèse fermée ensuite. Je me suis demandé si ça ne venait pas du constat d'avoir créé involontairement un alinéa, mais le trait vertical vient après le tiret, donc on ne peut pas en conclure que Rimbaud a voulu biffer l'émargement. Il est là et doit rester et le trait droit est un peu un accident de plume et rien de plus.
Mais, vous le voyez, à part le début du poème, les alinéas dans "Nocturne vulgaire" supposent à chaque fois un tiret introducteur. Or, il y a cinq lignes du manuscrit où nous avons un début de phrase avec un tiret introducteur et une majuscule au premier mot. Et dans les trois cas qu'il nous reste à examiner, Rimbaud n'émarge jamais. Le tiret est à chaque fois près du bord gauche du feuillet. Il n'y a pas ce retrait qu'on appelle souvent le retrait de deux ou trois carreaux ! Et on ne peut même pas plaider l'existence initiale de ces émargements en prétendant que les tirets auraient été ajoutés après-coup et auraient involontairement effacé les retraits.
Dans un cas, le retour à la ligne se fait après un point.
"- Ici, va-t-on siffler..." vient après "gravier."
Le mot "gravier" sur la ligne précédente laisse un blanc avant le rebord droit du manuscrit. Le poète aurait pu écrire : "- Ici" sur cet espace. On semble donc bien avoir affaire à un nouvel alinéa avec un petit défaut, l'oubli de l'émargement. Il y a d'autres fins de ligne où il reste des espaces, mais systématiquement le mot sur la ligne suivante était trop long pour y figurer : "pivotement", "envahissent", "reprendront", "suffocantes" et "répandues". Il est difficile d'affirmer que tel est le cas. Rimbaud a pu préférer d'écrire la suite "- Ici...", début d'une nouvelle phrase, à la ligne suivante sans supposer d'alinéa. Mais, le tiret en fin de ligne dissocié de "Je suis descendu..." est un contre-argument.
Les deux autres retours à la ligne se font après une virgule. Dans le cas de "- (Postillon..." il faut noter que Rimbaud a biffé d'un trait horizontal trois petits points. L'autre cas est l'attaque : "- Un vert et un bleu très foncés..." qui vient plus précisément après un point-virgule calé de justesse en fin de la ligne précédente : "feuilles, seins ;" juste au bord du manuscrit.
Pourquoi mettre ces tirets si on change d'alinéa ? En tout cas, dans deux cas, il y a un émargement manifeste et un tiret : "- Et nous envoyer...", "- Un souffle..."
Je remarque que le déterminant dans "Un vert" est plus foncé que le reste de la ligne et que cela concerne aussi le tiret, je remarque également que si on parcourt transversalement les attaques des lignes, les trois tirets qui nous intéressent sont à la même distance du bord gauche du manuscrit.
Je pense qu'il convient de retourner à la ligne dans ces trois cas supplémentaires. Pour le tiret vertical derrière le tiret dans "-/Et nous envoyer...", sans grande conviction j'imagine que Rimbaud a renoncé à faire se succéder deux alinéas entre parenthèses. C'est la seule explication solide que j'arrive à fournir de cette énigme.
Notons que sans les tirets les mots ont bien l'air d'occuper une place décalée comme pour "Un souffle". Le poème est édité en cinq alinéas, je tends à penser qu'un sixième alinéa est arbitrairement écarté au plan de l'attaque : "- Un vert et un bleu très foncés..."
Après, je dois avoir ne pas être sûr de mes choix. Le problème est réellement compliqué. On peut se demander si l'apparition des alinéas pour "- Et nous envoyer..." et "- Un souffle..." n'était pas involontaire, un aléa de la transcription sur un mode machinal. C'est en refusant cette idée que je plaide automatiquement la réalité de six alinéas dans ce poème.
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