lundi 9 mars 2026

Rimbaud a-t-il lu Le Livre des sonnets de 1871 ?

Ceci n'est pas un article de ma série "Calendrier de l'avant" et à ce sujet il ne m'a pas échappé que le livre de Bardel a une parution officielle reportée au 10 avril, mais vous verrez comment je tourne cela. Pour l'instant, je donne un article sur la poésie en vers de Rimbaud et précisément sur le genre du sonnet.
Je possède depuis quelque temps un livre édité par Lemerre qui est une anthologie de sonnets allant du XVIe siècle à la fin du XIXe siècle avec une "Histoire du sonnet" de la plume de Charles Asselineau. Et je viens seulement de lire attentivement cette "Histoire du sonnet".
Avant d'en parler, je présente à grands traits la sélection et je précise surtout que je possède une édition qui est une réimpression de 1949. Il n'y a aucune date sur cette anthologie. J'ai le titre Le Livre des Sonnets, un sous-titre obscur pour son emploi du mot "dizain" : "Seize dizains et sonnets choisis" et les mentions de l'éditeur Alphonse Lemerre, voilà pour la première de couverture. Sur le site Wikisource, le texte de mon édition a été mis en ligne avec une datation en prime : 1893 ("MD CCC XCIII"). On retrouve un "Avertissement" de Lemerre, une "Histoire du Sonnet" de Charles Asselineau, une série de sonnets avec une pagination identique à mon exemplaire, une section de "Notes et variantes", l' "Appendice" sur "Les Règles du Sonnet" et deux "Index".
Sur Gallica, on a le fac-similé de cette édition de 1793 qui a dû servir de base à la transcription opérée sur le site Wikisource. J'ai cru passivement que l'ouvrage était postérieur à la vie poétique de Rimbaud, sauf que dans l'Histoire du Sonnet des notes de bas de page m'ont révélé que cette "Histoire du Sonnet" a été publiée pour la première fois en 1856, ce qui justifiait le propos selon lequel Lamartine et Hugo n'avaient jamais écrit de sonnets. Or, cette anthologie contient deux sonnets de Victor Hugo, le premier dans le corps de l'anthologie même est celui que La Renaissance littéraire et artistique a publié en juillet 1872, et le second "Jolies femmes" daté de juillet 1876 est bizarrement reporté dans la section Notes et variantes.
Lemerre a visiblement repris un texte plus ancien de Charles Asselineau et il l'a annoté. Mais dans son "Avertissement", Lemerre nous apprend que l'édition originale du Livre des Sonnets date de 1871, qu'il y a eu plusieurs éditions de cette anthologie et que l'édition de 1893 contient 60 sonnets de plus que la première. En gros, nous sommes passés de 100 à 160 sonnets, et il est facile de repérer les soixante sonnets ajoutés, puisque l'édition est à peu près chronologique et qu'il suffit de repérer certains anachronismes si pas de composition, de célébrité, par rapport à 1871.
Sur le site Archives.org, il est loisible de consulter une édition de 1875. L'ouvrage de 1875 comporte deux avertissements, celui de la première édition et celui de la nouvelle édition de 1875. L'avertissement original nous avertit avec son emploi particulier du mot dizain que le recueil était constitué de cent sonnets : dix dizains. Cela a dû amuser Verlaine et Rimbaud qui au même moment cassait des œufs sur le dos de Coppée. L'édition de 1875 revendique à travers son nouvel avertissement une augmentation de quarante sonnets. Le premier avertissement de Lemerre célébrait trois collaborateurs : Charles Asselineau, Charles Royer et Ernest Courbet. Les deux derniers restaient de la partie en 1875, mais entre-temps il y eut donc le décès de Charles Asselineau qui est d'ailleurs assez récent (1874). Lemerre remercie les auteurs qui ont accepté que leurs sonnets soient publiés dans cette anthologie. Toutefois, alors que Lemerre ose espérer avec un soupçon d'humilité feinte que son anthologie "présente un tableau assez complet des destinées du Sonnet en France", il y a tout de même un manque béant qui jure aux yeux du lecteur. Aucun sonnet de Baudelaire n'est mentionné, alors même que Charles Asselineau a contribué avec Banville à la troisième édition des Fleurs du Mal et a écrit une biographie de son ami dès 1869. J'imagine que Lemerre n'avait pas les droits, mais le silence est remarquable à ce sujet. Evidemment, on ne trouve aucun sonnet de Rimbaud, Corbière ou Mallarmé dans cette anthologie. En 1893, il ne figure qu'un unique sonnet de Verlaine, celui qui s'intitule "Mon rêve familier" ! Ainsi, cette anthologie est un ouvrage historique édifiant, mais dans le mauvais sens du terme.
Je laisse de côté notre "Histoire du Sonnet" par Asselineau pour poursuivre sur la revue de la sélection des sonnets. Lemerre dit qu'il y a eu des ajouts, mais il omet de parler des suppressions. Dans l'édition de 1893, il n'y a qu'un seul poème de Mellin de Saint-Gelais : "Il n'est point tant de barques à Venise," il y en avait deux dans l'édition de 1875 où on lisait aussi : "Je suis jaloux, je le veux confesser[...]". Suivent deux sonnets de Clément Marot, identiques dans les éditions, puis nous avons plusieurs sonnets de Ronsard, mais certains ont été retranchés en 1793. On le voit, il faut vraiment se reporter à l'édition originale de 1871 et non à celle facilement accessible de 1793 pour se faire une idée de ce qu'a éventuellement pu lire Rimbaud dans cette anthologie. Je remarque que quelle que soit l'édition Lemerre n'a quasi rien retenu des sonnets à Cassandre, ce qui est assez regrettable, parce que même s'il y a souvent une originalité et une grâce des poèmes à Marie et à Hélène dignes d'anthologie, les sonnets pour Cassandre, bien que plus lourdement rhétoriques, sont plus nombreux à être agréables à lire et mémorables que les Sonnets pour Hélène, et ils ont souvent un charme prosodique spontané derrière une apparence d'exercice littéraire fortement teintée d'imitations de modèles variés. Lemerre me scandalise aussi en ignorant "Te regardant assise..." des Sonnets pour Hélène. Il ignore aussi les derniers sonnets : "Je n'ai plus que les os..." L'édition de 1875 fournit un "Sonnet pour Cassandre", trois "Sonnets pour Marie" (dont un de commande qui concerne la mort d'une autre Marie), un "Sonnet pour Astrée", cinq "Sonnets pour Hélène". Un "Sonnet pour Marie" et le "Sonnet pour Astrée" disparaissent en 1893 au profit d'un sonnet à son livre sans titre et d'un sonnet sans titre célèbre qui est bizarrement mis à la fin : "Je vous envoye un bouquet que ma main [...]". Sur les cinq sonnets à Hélène, deux sont supprimés également au profit d'un sonnet "A Monseigneur le Duc de Touraine, François de France, fils et frère du Roy".
Une mise au point sur les "Sonnets pour Hélène" intéresse inévitablement les études rimbaldiennes. Tout au long de sa carrière comme le précise Asselineau, Ronsard a suivi les modèles canoniques français pour la distribution des rimes dans les tercets, sauf dans ses Sonnets pour Hélène où il prend beaucoup de liberté. Le fameux modèle pétrarquiste suivi par Nodier dans un sonnet repris dans l'anthologie Crépet vers 1861, suivi par Catulle Mendès dans Philoméla en 1861 et par Rimbaud dans "Oraison du soir" et deux Stupra est caractéristique des "Sonnets pour Hélène". Le célèbre : "Il ne faut s'ébahir..." est sur ce patron ABA BAB, et les deux poèmes de l'édition de 1875 supprimés dans l'édition de 1893 sont aussi sur ce modèle. Cela fait trois poèmes sur cinq. "Quand vous serez bien vieille..." adopte la forme marotique AAB CCB, mais le cinquième sonnet a aussi les tercets sur deux rimes, ce qui intéresse là encore les rimbaldiens à cause de "Poison perdu" et le recueil Avril, mai, juin de Valade et Mérat : "Afin que ton honneur..." Les tercets ont une distribution du type AAB BAB.
Notons que le sonnet inédit à l'édition de 1893 a aussi une organisation atypique des rimes des tercets : ABA BCC.
De 1875 à 1893, Lemerre a renoncé au sonnet d'Etienne Jodelle "Au roi Charles IX". Des six sonnets de Joachim du Bellay retenus en 1875, Lemerre en a enlevé deux en 1793 et il les a remplacés par un seul autre sonnet.
Je ne vais pas vous faire tout le détail de la suite, il a supprimé le sonnet de Pontus de Tyard, celui de Pibrac, le célèbre sonnet layé de Maynard : "Mon âme, il faut partir [...]", etc. Il est clair qu'il faut se reporter au plus près de l'édition originale et privilégier à défaut l'édition de 1875.
L'édition de 1875 contenait aussi un sonnet d'Alfred de Vigny qui ne figure pas dans ses recueils, pièce de circonstance qui reprend justement le modèle pétrarquiste des rimes de tercets ABA BAB, "A Evariste Boulay-Paty".
Je relève aussi un autre cas intéressant, un sonnet de Sainte-Beuve "Imité de Wordsworth" dont un vers mentionne à la rime le mot "féeries" au pluriel associé à l'écrivain anglais Spencer : "Spencer, s'en revenant de l'île des féeries," ce qui confirme qu'il faut bien lire le français "féerie" sous le titre "Fairy" d'un poème en prose rimbaldien, puisque Sainte-Beuve commet explicitement l'amalgame, Edmund Spencer étant l'auteur de The faerie queen qui se traduit en principe en "La Reine des fées".
Le sonnet de Musset offrant l'organisation des rimes de tercets de "Poison perdu" figure dans l'édition de 1893, mais pas dans celle de 1875. En revanche, dans l'édition de 1875, je relève encore un sonnet sur le modèle pétrarquiste ABA BAB, il s'agit d'une pièce de V. Ferdinand de Gramont. Les sonnets de Victor Hugo n'apparaissent donc pas non plus dans cette édition de 1875.
Passons à ce qui peut intéresser Rimbaud.
On le sait ! Rimbaud a composé pas mal de sonnets en 1870 et ils avaient tendance à avoir des rimes différentes entre quatrains et l'organisation des rimes dans les tercets variait quelque peu. Si on laisse de côté, les trois "Conneries" dans l'Album zutique, Rimbaud a composé moins de sonnets à Paris à la fin de l'année 1871 et au début de l'année 1872. Les tercets du "Sonnet du Trou du Cul" lui étant attribués par Verlaine, il faut remarquer qu'ils ont une forme marotique canonique AAB CCB. "Voyelles" a les mêmes rimes pour les quatrains et correspond lui aussi au modèle marotique pour les tercets. Son excentricité vient du non respect de l'alternance des rimes féminines et masculines avec une unique rime masculine conclusive. Le sonnet "Les Douaniers" a les mêmes rimes pour les quatrains, mais avec une inversion sur le modèle disons parnassien : ABBA BAAB, tandis que les tercets ont une forme marotique inversée, ce qui correspond là encore à une référence pour moi parnassienne : ABB ACC, modèle pris au premier volume collectif de 1866, même si cela concerne aussi Sainte-Beuve, Gautier, Musset ou Baudelaire. A côté de cela, "Oraison du soir" et deux "Immondes" ont le modèle pétrarquiste ABA BAB dont il faut désormais relativiser la rareté. Catulle Mendès les a surabondamment exploités dans Philoméla, mais le modèle français vient des Sonnets pour Hélène de Ronsard et si ce recours était rarissime avant Mendès en 1861, les anthologies de Crépet et du Livre des Sonnets ont pu amener à la connaissance de Rimbaud plusieurs cas exceptionnels, outre des sonnets de Ronsard, un sonnet de Nodier (anthologie Crépet avec emploi du nom "hysope"), un sonnet de circonstance de Vigny et un autre de Gramont. Cela prend une certaine étendue, sans complètement remettre en cause la référence à Mendès dans "Oraison du soir", vu les allusions de certains vers, "Oraison du soir" réécrivant des vers des Fleurs du Mal où il n'y a pourtant aucun sonnet aux tercets ABA BAB.
Le "Sonnet du Trou du Cul"' étant de Verlaine pour les quatrains, "Voyelles" est le sonnet le plus régulier de la carrière de Rimbaud, si on laisse de côté l'unique rime masculine.
Dans son "Histoire du Sonnet", Asselineau célèbre les époques où les sonnets réguliers coïncident avec un âge d'or de l'imagination poétique. Il dégage un âge d'or de la Pléaide au XVIe siècle et un autre au XVIIe siècle, plus spécifiquement autour de deux sonnets de Vincent Voiture qui ont triomphé dans les circuits mondains qui encourageaient les créations de sonnets dans des sortes de compétition publique de celui qui allait être consacré.
Asselineau prétend à tort que le sonnet est d'origine française, ne démêlant pas la confusion entre la forme poétique et le nom "sonnet" qui effectivement est d'origine provençale, mais pour désigner à l'origine des vers de chanson. La forme est admise aujourd'hui italienne, soupçonnée d'une origine sicilienne même. Le paradoxe lors du passage en français, c'est que les italiens évitaient de faire rime entre eux les deux premiers vers des tercets pour ne pas esquisser un faux-air de continuité avec les quatrains. Or, les deux formes canoniques françaises font rimer les vers 9 et 10 : AAB CCB  ou AAB CBC. Le modèle marotique AAB CCB est donc abusivement appelé italien en France, tandis que le modèle de Peletier du Mans AAB CBC peut bien correspondre selon Cornulier à un principe de remontée de la rime principale à l'avant-dernier vers tout en étant visiblement et plutôt, à mon sens, une sorte de compromis bâtard avec les modèles italiens. Asselineau met en avant les écrits de Colletet et cite un sonnet qui eut un succès important et que, personnellement, je ne connaissais pas, il s'agit d'un sonnet d'Honorat Laugier dont Colletet s'excusait déjà du caractère pourtant ridicule. je tiens à signaler ce sonnet à l'attention car il associe le succès du sonnet à la célébration des yeux d'une maîtresse d'Henri IV, et je ne perds pas de vue que "Voyelles" se clôt sur une mention galante pleine de duplicité : "rayon violet de Ses Yeux". Je remarque que l'anthologie de Lemerre fournit comme sonnet de Mérat une pièce intitulée "Les Violettes", ce qui a tout de même l'air de n'être qu'une coïncidence, mais j'en profite pour rappeler que dans l'Album zutique, le "Sonnet du Trou du Cul" pose la mention de couleur "violet" au premier vers et joue sur la forme du cercle, venant après le sonnet liminaire "Propos du Cercle" ponctué significativement par un : "Ah merde" de Rimbaud. L'anus rond et violet explicitement évoqué et dans "Propos du Cercle" et dans le "Sonnet du Trou du Cul" le cède à un rayon violet de regard supposément rond dans "Voyelles".
Notons toutefois que "yeux" n'est pas à la rime dans le sonnet de Laugier, mais nous avons une rime en "-eux" pour quatre vers des quatrains et la mention "yeux" figure en premier nom plein au dernier vers : "Des yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs." Je pense qu'en composant "Voyelles" Rimbaud avait une idée claire de motifs clefs des lieux communs de la poésie amoureuse rendue sous forme de sonnet. J'ai déjà dit que Baudelaire mentionnait souvent les yeux ou le regard au dernier vers de ses sonnets.
Asselineau insiste aussi pas mal sur les deux sonnets célèbres de Voiture et notamment sur celui sur le thème de "La Belle Matineuse" avec une belle femme prise pour l'astre du jour. Je pense aussi à "Fairy" en lisant quelques sonnets de cette anthologie, et puis j'ai été frappé par la mention d'un sonnet sans titre de Desbarreaux qui figure dans l'anthologie, mais qui, exceptionnellement, dans le texte "Histoire du Sonnet" d'Asselineau est nommé sonnet "sur la Pénitence" avec des italiques. Je rappelle que je cherche une source à la rime centrale de "Voyelles" : "ivresses pénitentes". Le fait m'a interloqué sans que je ne puisse dépasser pour l'instant le stade de la coïncidence.
La publication par Lemerre d'une telle anthologie en 1871, à quel moment précis de cette année terrible je n'en sais rien!, a quelque chose de potentiellement piquant pour un Rimbaud qui peut donner du sens à une composition comme "Voyelles" et aussi à la forme pétrarquiste des rimes dans "Oraison du soir" puis deux "Immondes". Je relève aussi le jeu sur "féerie" et "Spencer" par Sainte-Beuve que relaie cette anthologie en mettant en avant ce poème-là précisément.
J'ajoute que cette anthologie a pu entraîner Hugo à créer son premier sonnet ou encourager des gens à l'inviter à en produire un. Cette anthologie pourrait être à l'origine du premier sonnet hugolien et cela concernerait aussi "Voyelles" dans le cas où Rimbaud aurait su à l'avance qu'une publication inédite d'un sonnet hugolien se préparait.

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