jeudi 5 mars 2026

Calendrier de l'avant J-21 : "rouler sur l'aboi des dogues" dans "Nocturne vulgaire" !

Impossible de m'astreindre en quatre jours à présenter tout le dossier des répétitions de mots dans Les Illuminations. Je vais délayer un peu ça.
En soutien à l'Iran, la Russie et la Chine, je pourrais faire une petite étude sur "Soir historique", mais ce sera un premier article sur "Nocturne vulgaire". D'autres vont suivre sur ce poème précis.
Mon précédent article revenait encore une fois sur "Fairy" et je ne suis pas peu fier de l'équation avec le poème "Angoisse" : comme j'ai fait l'équation : "Quelqu'un dira le grand Amour", "Je dirai quelque jour vos naissances latentes", pour défendre que "Voyelles" parle du "grand Amour" dans la continuité de "Credo in unam", j'ai fait cette redoutable équation entre l'élément de "féerie" dans "Angoisse" ironiquement considéré comme un aspect possible d'une "restitution progressive de la franchise première", et le titre "Fairy" pour soutenir ce qui de toute façon va quelque peu de soi quand on y réfléchit qu'il est question d'une aspiration à renouer avec la "franchise première" dans "Fairy". "Angoisse" dit explicitement que la "féerie" fournie aux gens a pour vocation de permettre aux individus de recouvrer la "franchise première" ou en tout cas est vendue comme telle. Du coup, à chaque fois que le mot "féerie" apparait dans Les Illuminations, il convient de se poser la question de l'ironie latente envers une féerie évaluée selon qu'elle peut ou non restituer la franchise première : "Défilée de féeries" dans le cirque-corbillard de "Ornières", "féerie" d'un théâtre de machines dans "Scènes", "féerie" mêlée au "sport" et au "comfort" du capitalisme anglo-saxon dans "Solde"... Et j'en viens au poème "Nocturne vulgaire" dont le début et la fin offrent des similitudes avec "Scènes", avec un carrosse-corbillard qui fait du coup écho à "Ornières" et avec un titre ironique "Nocturne vulgaire" sur lequel nous reviendrons prochainement dans un autre article où il sera question de Baudelaire. Mais, dans "Nocturne vulgaire", il y a une référence à un poème célèbre de Vigny "La Maison du berger". Fongaro prétend que la référence ne cible pas directement le poème de Vigny, mais sa citation dans un livre de Michelet intitulé, je crois, L'Amour, sauf que je n'ai encore jamais eu le temps de lire ce livre qui que je sache n'est pas disponible en édition courante, contrairement à d'autres titres de Michelet : Le PeupleLa Mer et La Sorcière. Cependant, Fongaro va un peu vite en besogne en écartant la référence à Vigny. L'expression "maison de berger de ma niaiserie" est quelque peu sarcastique, et je relève un calembour possible avec le nom du poète romantique dans l'expression "Le long de la vigne", "vigne" ressemblant de près au nom "Vigny". Ce n'est pas tout. Dans "Nocturne vulgaire", nous avons une image de mouvement du carrosse qui s'apparente à un train qui déraille : "le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée". On peut dire que pour un train qui déraille la route devant lui est comme effacée. Il y a possibilité d'un jeu de mots sur le verbe "virer" : "tourner" ou "se renverser".
Puis, Rimbaud sait que la plupart de ses lecteurs, face à l'expression "maison de berger de ma niaiserie", penseront nécessairement au poème de Vigny. Pourquoi faire comme Fongaro et écarter cette référence d'un revers de main ? J'ajoute que dans sa lettre du 15 mai 1871 à Demeny si Rimbaud ne cite pas Vigny parmi les premiers voyants de l'école romantique, s'en tenant à mentionner Lamartine et Hugo pour la première génération il y a un propos anachronique qui renvoie pourtant bien à Vigny :
 
    Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte ; la culture de leurs âmes s'est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails."
 Il y a eu un article récent d'Olivier Bivort à ce sujet, mais je n'ai pas le temps de m'y reporter. En tout cas, il y a une anomalie. Le train n'existait pas en-dehors de l'Angleterre lors des débuts des premiers romantiques : Lamartine, Hugo et Vigny. Ce dernier n'a écrit "La Maison du berger" qu'en 1843 et le poème n'a été publié dans un recueil Les Destinées, d'ailleurs posthume, qu'en 1864 je crois, deux ans avant le premier volume collectif du Parnasse contemporain. Rimbaud s'inspire d'ailleurs assez librement de cette référence au poème de Vigny.
Dans de telles conditions, je ne vois pas comment Rimbaud qui a pensé au poème de Vigny comme représentatif des débuts de visions chez les poètes pourrait écrire "maison de berger" sans l'intention de citer cette source même. Ajoutons que le mot "accidents" lié à la culture de l'âme revient significativement dans Les Illuminations : "Angoisse" et "Mouvement" notamment.
Et surtout, il y a à mon sens une preuve solide de la référence à "La Maison de berger" dans "Nocturne vulgaire".
Le poète craint qu'on ne l'envoie "rouler sur l'aboi des dogues". On peut faire de cette expression, ce qu'a fait Bruno Claisse dans son étude du poème parue initialement en 2000 dans le numéro 16 de la revue Parade sauvage n°16, une image classique de houles déchaînées comparées pour le bruit à des aboiements de chiens. Mais, puisque visiblement, Rimbaud a lu le recueil Les Destinées, il sait qu'après le poème "La Maison du berger", nous avons un poème intitulé "Les Oracles" qui cite le poème "La Maison du berger" qui vient de le précéder dans l'économie du recueil et cette citation s'accompagne de mots qui correspondent exactement à ceux concentrés par Rimbaud :
 
J'y roulais la maison errante et solitaire.
- Des dogues révoltés j'entendais les abois.
 Vous avez deux expressions : "maison de berger de ma niaiserie" et "rouler sur l'aboi des dogues" dans "Nocturne vulgaire". Dans les deux vers que je viens de citer, vous avec une périphrase "maison errante et solitaire" qui renvoie à la roulotte en bois qu'est "la maison du berger" dans le poème de ce titre, mais aussi un emploi du verbe "rouler" repris ironiquement par Rimbaud puisque nous passons du mouvement contrôlé à la propulsion fracassante, et nous avons enfin les mêmes mots, d'ailleurs rares en poésie, tant en vers qu'en prose, "dogues" et "abois".
j'ajoute que le poème "Les Oracles" de Vigny fait partie des poèmes romantiques qui mentionnent la notion du "voyant" : "L'aveugle Pharaon dédaignait les voyants." 
Il n'y a que moi qui trouve que les ressemblances sont tellement qu'elles ne peuvent pas être ramenées à une simple coïncidence ?

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