Une note érudite sur le "Splendide Hôtel" du poème "Après le Déluge" m'a toujours paru quelque peu problématique. Jusqu'au tournant de la décennie 1980, les poèmes des Illuminations étaient lus comme des fantaisies de l'imaginaire qui ne renvoyaient pas à la réalité d'époque, ni à sa critique. Quelques rimbaldiens pensaient différemment comme Fongaro, mais ce n'est qu'à partir de la décennie 1980 que les choses ont commencé à bouger, surtout avec à côté des études de Fongaro celles de Bruno Claisse. Le livre d'Antoine Raybaud me paraît très discutable pour sa part. Or, le coup d'envoi avait été donné vers 1969 par un article d'Yves Denis qui avait montré des références à la Commune dans le poème "Après le Déluge". Et, justement, dans le colloque numéro 2 de la revue Parade sauvage sorti en 1987, nous avons eu droit à un article de Michael Pakenham sur le "Splendide Hôtel". L'article était assez court, tenant en six pages avec un peu d'illustration, et il est devenu normal de le citer en référence bibliographique dans les éditions des Illuminations. C'était le cas dans l’œuvre -Vie d'Alain Borer en 1991, à côté d'un article de Martine Bercot, et sans aucune mention de l'article d'Yves Denis. Dans son édition critique de 2004 : Eclats de la violence, Pierre Brunel consacre une note au "Splendide Hôtel" où il fait état de l'article de 1987 : "c'était, selon les recherches de Michael Pakenham, le nom d'un hôtel parisien, qui avait été inauguré en 1864 à l'angle de l'Avenue de l'Opéra et de la rue de la Paix, et qui avait été ravagé par un incendie dans la nuit du 12 mai 1872 [...] Mais un tel nom d'hôtel n'est-il pas banal, dans sa fausse splendeur que dénonce ici implicitement le poète ?"
Rimbaud était bien à Paris le 12 mai 1872, il a pu en entendre parler à ce moment-là, éventuellement se rendre sur le lieu pour constater les dégâts, au minimum lire un article dans la presse du lendemain... Mais, Brunel est sur la réserve. Et je le suis également, mais pas pour les mêmes raisons. Il n'est pas question d'un incendie dans le poème, au contraire ! Et l'incendie de cet Hôtel n'alimentera pas une lecture communarde du poème non plus. Rimbaud peut songer au nom de cet hôtel quand il compose son poème, mais ce n'est pas l'anecdote de l'incendie qui retient ici son attention. Or, Brunel dit que l'appellation "splendide Hôtel" est banale et il relie cela à un étymologisme en parlant de "splendeur" factice du "Splendide Hôtel". Brunel a raison en partie, il cerne la visée dénonciatrice, mais il me paraît ici en-dessous du sens à donner à cette mention. En 2003, dans son livre L'Art de Rimbaud, Michel Murat, même s'il s'intéressait essentiellement aux questions de genre et de forme, consacrait quelques paragraphes à des éléments d'interprétation du poème. Et s'il ne cite pas l'article de Pakenham, sa très courte remarque fait un rapprochement que je prévoyais justement de pointer du doigt dans cet article du jour : "un 'Splendide Hôtel' qui pourrait figurer dans Promontoire".
Reprenons les choses en main. L'appellation "splendide Hôtel" est quelque peu banale, mais banale pour qui, pour Rimbaud à son époque, pour les anglo-saxons à l'époque ou pour nous qui sommes nés au vingtième siècle ?
Il faut opérer une mise au point contextuelle. Avant le dix-neuvième siècle, en français, on parlait plus volontiers de séjours dans des auberges. La promotion du mot "hôtel", abréviation du mot "hôtellerie" date du dix-neuvième siècle et à ce moment-là l'hôtel s'oppose à l'auberge. L'hôtel se rencontre plutôt dans les grandes villes, il s'agit parfois moins d'un lieu de passage que d'un lieu de villégiature et la clientèle des hôtels consiste en aristocrates et grands bourgeois qui ne vont pas se mélanger à la plèbe. L'hôtel n'est pas simplement un luxe, c'est un lieu de clivage important, et il est aussi lié au développement du tourisme chez les gens riches.
C'est très clairement de cela dont il est question dans l'alinéa du poème "Après le Déluge" :
Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.
Il faut cerner tout l'humour de Rimbaud qui fait se succéder l'image des caravanes et celle du "Splendide Hôtel". Les "caravanes" peuvent faire penser à un voyage dans des conditions âpres et sauvages, ce qui contraste avec la mention de l'hôtel de luxe qui suit. Il y a une dévaluation soudaine de la notion d'aventure. Les deux expressions consacrées pour l'hôtel de luxe sont plutôt "Grand Hôtel" à partir du dix-huitième siècle, et puis "Palace" qui, venu du monde anglo-saxon, se répand en France au début du vingtième siècle. La dénomination "Splendide Hôtel" est un équivalent, mais comme à Cannes l'appellation pouvait se réduire à "Le Splendid" avec une orthographe anglaise qui plus est. Rimbaud jouait sur l'une des appellations les plus courantes pour les "hôtels de luxe", tout simplement. Et le rapprochement avec "Promontoire" est tout indiqué. Rappelons que le poème "Promontoire" a joui d'une étude de Bruno Claisse intitulée "Promontoire et la 'haute classe' de loisir", et le poème "Promontoire" se termine sur le rebond du nom "Palais" à la reprise du titre "Promontoire". Le "palais" est un "promontoire", et "palais" est le mot français à l'origine du mot anglais "palace". La boucle est bouclée.
On se rappelle que dans "Mouvement", nous avons des "conquérants du monde" qui "voyagent" avec "le sport et le comfort" à bord. L'alinéa qui précède celui du "Splendide Hôtel" parle d'un cliché romantique bourgeois où la mention du "piano" entre d'ailleurs en résonance avec l'idée de l'orgue dans les églises :
Madame*** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
L'attirance pour les hauteurs montagneuses inhospitalières est une tendance nouvelle qui s'est mise en place progressivement au dix-huitième siècle et qui devient un caractère romantique à part entière. L'expression abrégée par les astérisques "Madame***" est clairement mondaine et le verbe "établit" est un équivalent comique net de "fut bâti" dans l'alinéa suivant. Un hôtel de luxe est créé au milieu des montagnes de glaces du pôle là où la nuit dure plusieurs mois, ou ici une femme va installer un piano dans les Alpes. Imaginez sous la Commune les musiciens. Le guitariste, il peut aller faire la Révolution en jouant de la musique. Le piano, on ne l'installait sûrement pas sur les barricades. Il est évident que Rimbaud persifle des incongruités des riches "qui se la pètent" pour le dire familièrement. Mais on peut aller plus loin. Dans "A une Raison", Rimbaud célèbre une divinité qui "ira[] partout" et celle-ci sous forme de "voix féminine" se rencontre dans le poème "Barbare", dans un univers polaire, puisque "loin des êtres et des pays", cela ne signifie pas l'univers du rêve comme beaucoup de rimbaldiens le pensent, mais les limites polaires où il n'y a pas d'humain qui réside, ni pays qui vient poser ses frontières. Il s'agit donc d'un monde libre, libre de toute domination humaine. Et en même temps il est question de volcans et de grottes, et la voix féminine va jusqu'en leur centre, ce qui peut s'apparenter à la conquête du monde par les hôtels et les bourgeoises qui peuvent se permettre d'avoir fait venir un piano très haut en montagne. Ces oppositions sont ailleurs dans Les Illuminations, et vous voyez que nous sommes dans la continuité de ce que je dis du poème "Fairy" par exemple.
Je fais un "calendrier de l'avant" face à l'annonce de publication le 26 mars du livre de Bardel Rimbaud l'Obscur sur Les Illuminations. Je ne voulais pas que mes idées soient discrètement reprises, j'ai donc attendu avant de publier à nouveau sur les poèmes en prose. Bardel fera des interprétations beaucoup plus fiables sur Les Illuminations que ce qu'il a produit de désespérant sur Une saison en enfer. Les raisons en sont simples, il s'est beaucoup plus consacré à cette partie de l’œuvre rimbaldienne, et il a pu lire bien plus d'ouvrages pointus sur Les Illuminations que sur Une saison en enfer. Il a admiré les articles de Bruno Claisse à raison, ce qui n'est pas le cas de tant de rimbaldiens que ça. Mais, ici, on est dans les marges où je développe des idées plus personnelles, notamment au plan des allégories déployées. On pourra comparer, mais j'ai un discours un peu distinct, un discours qu'on ne retrouve pas chez les autres rimbaldiens. Je montre aussi que même si l'amorce se rencontre chez certains, comme Michel Murat et Pierre Brunel cités plus haut, il y a un manque de précision dans leurs propos qui fait que j'arrive avec plus de mise en perspective. J'identifie clairement le clivage social que suppose le "Splendide Hôtel" et je montre aussi comment Rimbaud crée des oppositions de poème à poème, ici entre le tourisme de luxe qui atteint les conditions de vie extrêmes et la voix féminine qui n'a rien hors de son atteinte. Et évidemment on retrouve cette idée clef que la voix féminine, l'Hélène de "Fairy", sont du côté des accidents féeriques qui eux peuvent prétendre à une restitution progressive de la franchise première. Restons prudent quant à "Fairy", la pièce est retorse, mais dans "Après le Déluge" la "Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait et que nous ignorons". Et pourquoi cela ? Parce qu'elle s'oppose à la mondaine qui vient jouer du piano prétentieusement devant un site imposant, parce qu'elle s'oppose à ce simulacre d'aventure de l'extrême, d'un Hôtel tout confort au sein des glaces de la nuit polaire. Parce qu'à côté de ce luxe, il y a le sein des pauvres, ceux qui s'alimentent chez les fruitiers par exemple, et que l'exclusivisme aristocrate et bourgeois n'est pas de son fait.
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