Je suis encore sur une semaine où je travaille cinquante heures, donc on va devoir calmer le jeu. Depuis la fin de janvier, ça n'arrête pas, vivement le repos.
Alors, sur les répétitions de mots, j'ai choisi d'y revenir par un article quelque peu explicatif.
A peu près au même moment, deux rimbaldiens ont parlé des répétitions de mots structurant des poèmes en prose de Rimbaud. Le premier, c'est Antoine Raybaud dans son livre Fabrique d' 'Illuminations. Il l'a fait à propos d'un poème précis qui s'intitule "Métropolitain". Mais il ne l'a pas fait pour les autres poèmes qu'il étudie et sur "Antique" il ne relève pas les trois couples d'adjectifs ordonnés et consécutifs. Mais, c'est son étude de "Métropolitain" qui a donné la formule de départ. Raybaud était une personne qui publiait depuis longtemps déjà, mais je n'ai quasi rien relevé de lui sur Rimbaud avant son livre de 1989. Cet ouvrage a été salué par les rimbaldiens, à l'exception notable de moi et de Bruno Claisse. Il s'agit d'un livre qui développe des considérations formelles très crues : des combinaisons de phonèmes, des répétitions, des échos et des symétries, des réglages entre certains groupes de mots, etc. C'est un peu une forme brute de structuralisme, mais le structuralisme concret que je trouve aussi valable, parce que les structures concrètes prouvent une attention portée par l'auteur à la différence d'un structuralisme plus abstrait dont on se demande quels liens il a avec la création de l'auteur. Et Raybaud passait bien parce qu'il faisait aussi dans son livre des développements contextuels sur plusieurs paragraphes, sauf que, pour moi, quand je le lisais, je ne voyais pas tant des mises en contexte rigoureuses et historiennes que de l'enfumage théorique. Je n'ai jamais adhéré à son discours. D'ailleurs, dès que vous essayer d'en retirer une "substantifique moelle", il n'y a rien qui reste, juste du filandreux hypothétique. Et je considérais qu'il se trompait à peu près tout le temps au plan des interprétations. En tout cas, concrètement, avec "Métropolitain", il a pointé du doigt un fait imparable et précieux.
Au même moment, Bruno Claisse, dans son livre Rimbaud ou "le dégagement rêvé" s'est intéressé à la comparaison des deux poèmes intitulés "Villes" au pluriel et il a vu un jeu de miroir entre les deux et il a appuyé cette idée en relevant de nombreux mots communs aux deux poèmes, mais il n'a pas cherché à montrer que les répétitions, pour chaque poème, étaient ordonnés. Cela recoupe l'approche de Raybaud, mais n'a rien à voir dans le principe. Ensuite, il y a une personne Michel Arouimi, biographe sur le tard de Françoise Hardy si j'ai bien compris, qui a repris la méthode de Raybaud, le citant comme celui qui avait fait quelque chose d'approchant à son travail, et Arouimi a publié des études formelles de poèmes des Illuminations dans diverses revues, et notamment dans Parade sauvage, mais aussi dans les deux revues toulousaines Littératures et Champs du signe. La revue Littératures a un profil plus d'analyses littéraire et elle fut un temps dirigée par Yves Reboul, comme elle a publié les recueils d'articles d'Antoine Fongaro du milieu des années 80 à 1994. La revue Champs du signe privilégie plutôt les études linguistiques et je percevais un clivage entre les deux revues. En tout cas, Arouimi a publié dans les deux revues des études formelles du même style sur Rimbaud. Il y avait une étude sur "Michel et Christine", poème en vers, et puis une sur "Vies" dans Littératures, puis il y en a eu d'autres, une sur "Royauté" notamment. Arouimi suivait le modèle de Raybaud pour "Métropolitain", mais, et il n'est sans doute pas pour rien biographe de la chanteuse mentionnée plus haut, il faisait des décomptes autour des répétitions et prêtaient des valeurs ésotériques aux chiffres obtenus. Je l'ai cité quand j'ai publié sur "Vies", mais j'ai montré qu'il avait oublié des répétitions et j'ai apporté un démenti à la partie ésotérique de son travail, les chiffres n'étant plus bons. J'ai fait pareil avec "Royauté" et "Michel et Christine". Mais, ce qui est intéressant, c'est que le relevé pour "Vies" révèle une structure qui vaut pour les trois volets. Et ce n'est pas une structure où on peut penser à trois poèmes qui ont des jeux de miroir comme les deux "Villes" : les répétitions révèlent des articulations propres à un texte unique, malgré la numérotation en trois parties !
C'est pour cela que dans les articles à venir je vais apporter un soin particulier aux deux "Villes" et comparer avec le poème "Ville" au singulier, pour cela aussi que je vais revenir sur le cas du poème "Vies" en l'opposant à "Enfance", "Jeunesse" ou "Veillées".
Et on va voir que Rimbaud s'est vraiment torturé l'esprit pour calibrer ses répétitions. On va voir qu'il a passé du temps à régler une distribution très élaborée. L'écriture des poèmes n'était pas spontanée.
Il s'agit de répétitions qui n'ont rien de la petite musique évidente d'anaphores, etc. Il s'agit de répétitions dont les lecteurs ne peuvent se rendre compte s'ils n'y font pas expressément attention. Et bien sûr, cela prouve que les poèmes ne sont pas des fragments, puisque les répétitions organisées donnent une forme achevée à un texte en prose qu'on ne peut dès lors pas modifier aléatoirement ou prolonger indéfiniment.
J'ai étudié systématiquement les répétitions dans tous les poèmes en vers ou en prose de Rimbaud. Je peux d'ailleurs faire remarquer que Une saison en enfer échappe précisément par exception à ce procédé ! Et, cerise sur le gâteau, cela apporte un argument de poids pour attribuer à Rimbaud la composition de "Poison perdu". C'est un argument que j'ai trouvé moi-même et qui m'a fait changer d'avis sur un poème qui ressemblait de manière troublante à quelques poèmes d'époque de Germain Nouveau.
J'aimerais faire des articles où à la fois je donne une représentation rapide pour les lecteurs des répétitions et en même temps j'explique le plus sommairement possible l'intérêt de ce relevé. On verra ce que j'arrive à faire, il y aura de toute façon dans les prochains jours les transcriptions des poèmes avec des soulignements et mises en relief des répétitions.
Je compte aussi me pencher sur une répétition plus musicale et voyante cette fois avec le bouclage de "Nocturne vulgaire" et de "Scènes" qui entraîne à une comparaison entre ces deux poèmes et qui rappelle les bouclages des débuts avec "Bal des pendus", "Ophélie", "A la Musique" et "Roman".
A part ça, je médite plusieurs autres articles, dont un sur le poème "Conte". Je prévois de revenir sur "Nocturne vulgaire" bien sûr. Je ferai aussi des mises au point sur l'établissement du texte des Illuminations. Je pense que je ferai un article aussi sur les syllabations troublantes qui font penser au vers. J'ai encore seize articles à faire suivre, mais on ira au-delà, on va tenir le rythme jusqu'au 10 avril. Il faut se donner des petits défis. Je médite aussi un article sur le cas de Gérard de Nerval qui a écrit d'un côté Les Illuminés et de l'autre Aurélia avec le "moi" qui se dilue dans le "rêve", tout début de l'ouvrage, puis à la fin de la première partie la rencontre avec l'Autre en tant que doppelganger. Mais ce sera un article de scepticisme. Aurélia est un texte qui a plutôt été lancé par les surréalistes il me semble et j'ai l'impression que, malgré ce qu'on dit sur son côté précurseur pour Rimbaud, ça sent un peu le mirage. Surtout, autant j'admire quelques poèmes de Nerval, pas tous, mais quelques-uns sont prodigieux : "El Desdichado", "Les Allées du Luxembourg", "Fantaisie", etc., autant j'admire pas mal de textes en prose de Nerval, autant, en revanche, j'ai des réserves sur l'écriture en prose d'Aurélia : je pense que la prose d'Aurélia ne fait pas honneur à l'auteur de Sylvie et de nombreux textes en prose antérieurs. On pourra en débattre. Ah non ! c'est vrai, vous ne direz rien ou tirerez à boulets rouges.
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