vendredi 27 février 2026

Armand Silvestre et le sonnet "Voyelles"

Au milieu du mois d'octobre 1871 environ, de premières contributions sont apportées à l'Album zutique. Tout a commencé avec le sonnet à deux mains et quatorze vois "Propos du Cercle". Le poème semble être un composition à deux de Jean Keck et Léon Valade. L'écriture serait celle du sculpteur mal connu Jean keck (on ne sait même pas la date de son décès et où il a vécu exactement dans Paris, on peut lui supposer une origine alsacienne). Le sonnet fait parler quatorze membres du Cercle, mais pas sur le mode d'un vers chacun. On tourne la page et au verso Rimbaud recopie le "Sonnet du Trou du Cul" qu'il a coécrit avec Verlaine, sans doute un peu auparavant, entre la mi-septembre et la mi-octobre. Puis il ajoute à la suite un quatrain intitulé "Lys" dont la cible est Armand Silvestre, lequel a témoigné avoir rencontré Rimbaud lors du dîner des Vilains Bonshommes de la fin du mois de septembre 1871. Vu les lettres de Valade du début du mois d'octobre 1871, on peut penser que Rimbaud, loin de lire le poème "Le Bateau ivre" qu'il n'avait sans doute pas encore composé, a dû lors de ce dîner faire connaître des corruptions zutiques inouïes lors dans d'irrévérencieuses agapes. Le "Sonnet du Trou du Cul" pourrait dater de ce moment-là ou avoir été exhibé là, et le quatrain "Lys" a tout l'air d'avoir été composé dans les jours qui suivirent la rencontre entre Rimbaud et Silvestre.
Armand Silvestre n'était pas un des grands noms du Parnasse, mais tandis qu'Albert Mérat avait déjà été primé pour un recueil Les Chimères qui n'avait pas été édité initialement par Alphonse Lemerre, mais par Charpentier, Silvestre avait un prestige particulier. Au même moment où la génération parnassienne se faisait connaître par un volume collectif et pour certains d'entre eux comme Verlaine par le lancement d'un premier recueil, en 1866 Silvestre publie un premier recueil qui a reçu le suffrage inespéré de George Sand qui a préfacé l'ouvrage, saluant sa sensualité païenne en le flattant d'une réécriture d'un titre de comédie de Molière en "spiritualiste malgré lui". On connaît les clystères des médecins de Molière, Rimbaud va amplifier cela en "clysopompes". Silvestre était aussi l'auteur sous le pseudonyme Ludovic Hans, qu'il utilisera aussi dans des articles de La Renaissance littéraire et artistique, de deux livres d'actualité en prose où, comme Catulle Mendès dans ses 73 Journées de la Commune, il affirme une opposition de républicain éclairé aux communards qu'il réprouve et trouve bêtes. Il y a un livre sur les ruines de Paris après la guerre franco-prussienne et la Commune, et aussi un livre sur son vécu au jour le jour des événements de la Commune. Le quatrain "Lys" permet d'épingler un poète hostile à la Commune et aussi un protégé d'une romancière qui fixe une certaine idée de la poésie dont Rimbaud flaire immédiatement le potentiel de lieu commun trompeur.
Le quatrain "Lys" reprend des développements du poème envoyé à Banville "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" dans une lettre du 15 août 1871, la date du 14 juillet pour la composition étant suspecte parce que trop symbolique...
Les gens ont sous-évalué l'importance de "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" dans la genèse de "Voyelles". Il faut quand même mettre les points sur les i. Dans sa lettre du 15 mai 1871, Rimbaud a parlé de la folie qui guette un académicien s'il se met à méditer sur la première voyelle de l'alphabet. Dans "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs", Rimbaud utilise pour la première fois le mot rare "pâtis" qui figure dans le premier tercet de "Voyelles", il parle alors de "pâtis panique". Dans le cinquième mouvement chiffré du poème envoyé à Banville, Rimbaud aligne les couleurs du sonnet "Voyelles" en associant l'idée de couleur non aux voyelles, mais à la Rime : "Ta Rime sourdra, rose ou blanche". Le verbe "sourdre" reviendra dans "Après le Déluge", remarquons-le en passant, car ce n'est pas anodin. Mais Rimbaud aligne rouges, verts et bleus dioptriques. Gengoux s'est partiellement intéressé à ce lien des couleurs avec "Voyelles" dans son livre La Pensée poétique de Rimbaud, ce qu'il n'a pas repris dans La Symbolique de Rimbaud; et il l'a fait sur un plan mystique et occulte dérisoire, dans un ordre de veribiage dérisoire et la plupart du temps aussi incompréhensible que les développements d'un Antoine Raybaud sur "Fairy" dans Fabrique d'Illuminations. Et il vient s'ajouter donc le lien pour les lys entre "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" et le quatrain zutique ciblant Armand Silvestre, lien que renforce clairement le passage de la mention "clystères" à la mention "clysopompes".
Les rimbaldiens n'avaient pas identifié la source du quatrain "Lys". Rimbaud a parodié un des "sonnets païens" du recueil Rimes neuves et vieilles. Et on se rappelle qu'en 1870 Rimbaud avait envoyé à Banville le poème "Credo in unam" célébrant une foi en Vénus !
On peut penser que pour partie sur "Voyelles" Rimbaud a des idées qui se forment avant sa montée à Paris. Le mot "pâtis" a pour lui des implications avant qu'il ne soit à Paris. Notons aussi que cette idée de "pâtis" est visiblement à mettre en relation avec l'idée de "prairie amoureuse" de la pièce "Les Poètes de sept ans" envoyée à Demeny dans un courrier du 10 juin 1871.
Dans les copies faites par Verlaine des poèmes de Rimbaud, il s'est passé quelque chose de singulier. Le sonnet "Voyelles" est recopié sur un feuillet où il est suivi du quatrain sans titre : "L'Etoile a pleuré rose..." L'expression "a pleuré rose" fait fortement songer à un extrait d'un vers de Leconte de Lisle "a pleuré mort", mais le motif de l'étoile qui pleure est typique aussi des vers de Silvestre et les "mammes vermeilles" font nettement songer à un poème d'ardeur païenne.
Je pourrais citer pas mal de vers de Silvestre à comparer à "L'Etoile a pleuré rose..."
Silvestre serait de nouveau la source d'un quatrain de Rimbaud, mais dans une expérience qui ne serait plus directement zutique.
Rappelons que dans l'Album zutique Pelletan et Valade ont créé une colonne sonnet et quatrain symétrique de la colonne "Sonnet du Trou du Cul" et "Lys". Or, si le quatrain de Valade est plutôt dans la suite du sonnet initial "Propos du Cercle", le sonnet de Pelletan est une création obscène qui joue sur l'idée d'un paganisme de la Nature qui coïncide avec "Lys", les poésies d'Armand Silvestre et le tercet du "U vert" de "Voyelles".
Dans "Voyelles" maintenant, Rimbaud emploie l'adjectif "latentes" à la rime, adjectif qui figure précisément dans le second recueil de Silvestre qui s'intitule justement Les Renaissances, je dis "justement", parce que "latentes" qualifie le nom "naissances" et aussi parce que "Voyelles" a été remis à Emile Blémont afin d'évidence d'être publié dans la revue La Renaissance littéraire et artistique qui allait bientôt voir le jour en avril 1872 !
L'adjectif "latents" est à la rime dans le poème "Le Doute II", série "Le Doute" dédiée à Leconte de Lisle : Silvestre y parle d'une métaphysique de la Nature qu'il met en harmonie avec la terrible, ce que fait exactement Rimbaud dans "Voyelles". Rimbaud crée pour le tercet du "U vert" le syntagme "vibrements divins des mers virides", qui à cause de la mention "virides" doit être rapproché de "Entends comme brame...", poème aux relents zutiques indéniable et précurseur (fériale, astrale) de "Fairy". Or, ce n'est que quelques pages, quatre à peu près de mémoire, avant la mention à la rime "latents" que Silvestre a écrit cette expression "Les charnelles senteurs des verdures marines", image forte audacieux dont "mers virides" rend l'idée à sa façon.
Je n'ai pas trouvé "pénitents" dans les mots à la rime dans les premiers recueils de Silvestre, mais dans les Rimes neuves et vieilles le poème XXIX associe "lèvre" et "ivre" de part et d'autre d'une césure. Il existe aussi un poème où "peine" et "ivresse" sont en présence l'un de l'autre. Enfin, dans "Vers pour être chantés IV", nous avons l'association de la peine et du "raisin sanglant" dans un décor d'aube naissante où cela vire à la danse étrange.
Vous ne croyez pas que "Voyelles" dit quelque chose de Banville, Silvestre et quelques autres... ?

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