mercredi 4 février 2026

Les Poètes de sept ans et Hugo, la figure de la Mère !

Il y a un fait qui m'a toujours frappé à la lecture du poème "Les Poètes de sept ans" qui est placé au début de la lettre à Demeny du 10 juin 1871, c'est son apparence de poème grandiloquent à la manière de Victor Hugo.
L'ouverture du poème est fortement rhétorique :
 
Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
 
On pense inévitablement aux Fleurs du Mal de Baudelaire avec la préposition "sous" suspendue à la césure au troisième vers et cette grandiloquence satirique en vers qui rappelle le poème "Bénédiction", puisque la Mère ne comprend pas son enfant et s'enferme dans une fierté dérisoire, fierté qui est réécrite par l'enfant : entrevers "Très / Intelligent" qui suit. Et une bascule effraie la mère quand le poète s'intéresse aux "idiots". Mais, au-delà de la référence baudelairienne, la référence hugolienne est encore une fois bien envisageable. En général, quand il est question de sources, on s'intéresse à une configuration rare de mots, de rimes, ou bien à un mot plutôt rare lui-même en tant que tel. Ici, l'attaque du poème : "Et la Mère" peut être sujet d'une recherche des sources malgré sa banalité, il y a l'emphase singulière à cette entame qui joue, et puis au plan de la mise en scène du récit il y a autre chose de plus discret, mais de non moins présent et articulé.
Rimbaud a fait le choix de partir d'une description d'une relation entre une mère et son fils pour ensuite s'en éloigner et affirmer ce qu'il est au contraire devenu, et il s'agit donc d'un poème qui confronte le passé à un présent. Le paradoxe, c'est que Rimbaud, étant encore particulièrement jeune quand il écrit à Demeny, seize ans et demi, il va se référer à un passé d'enfant de sept ans.
Hugo était coutumier de poèmes lyriques où il rappelait son enfance et faisait le point sur ce qu'il était devenu par la suite, et il mettait inévitablement en scène sa mère en tant que bienveillante et scrupuleuse éducatrice. Pour moi, le poème de Rimbaud est en partie pensé comme le contrepoint à de tels poèmes de Victor Hugo. Certains poèmes de ce genre figurent dans le recueil Les Contemplations et je voudrais citer ici le poème "Aux feuillantines" qui est la dixième pièce du cinquième livre du recueil intitulé "En marche". Ce cinquième livre contient aussi les pièces enchaînées "Ecrit en 1846" et "Ecrit en 1855".
Le poème "Aux feuillantines" est transcrit en faux-tercets, alors qu'il s'agit en réalité de sizains. C'est le principe repris par Rimbaud dans la composition de son poème "Les Effarés", principe repris aussi auparavant par Verlaine, et principe que conspuait Banville dans son Petit traité de versification. Mais le premier faux-tercet est intéressant à comparer avec l'attaque des "Poètes de sept ans" :
 
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait : Jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.
Les propos de la mère ont quelque chose de la promulgation du devoir, mais cela contraste plus que sensiblement avec les exigences pour lesquelles le poète de sept ans se retrouve à suer d'obéissance. Plus discrètement, on constate un symétrique mouvement de retrait. La Mère a donné ses ordres et laisse jouer les enfants, tandis que dans l'autre la Mère s'en va, satisfaite, d'une mission accomplie, mais elle n'a pas donné de consigne aux instants libres de l'enfant qu'elle asservit au "livre du devoir". La première mère ne voit pas, mais fait confiance, la deuxième ne voit pas ce qui échappe à l'éducation qu'elle prétend exercer.
Le poète de sept ans a pour refuge sa chambre, les latrines et un coin où il rencontre la fille des ouvriers d'à côté, les trois enfants Hugo ont pour retrait le "grenier du couvent" avec ceci de paradoxal qu'ils y montent, le verbe "monter" étant choisi par la mère pour fixer un des interdits : "monter aux échelles". Il va se soi que la montée au "grenier du couvent" n'est pas interdite en soi, ce sera la montée bénie, et justement par cette opération les enfants découvrent un livre noir qui n'est autre que la Bible et ce livre avec ses récits va les fasciner. C'est l'exact contrepoint du poète de sept ans qui après la répugnance du "livre du devoir" qui semble bien désigner déjà la Bible elle-même déclare plus loin qu'il déteste la lecture de sa Bible à la tranche vert-chou. On peut aussi comparer l'odeur de ce vieux livre qui sent l'encensoir aux odeurs que chérit le poète de sept ans, et qui sont moins châtiées.
Notons aussi dans la logique narrative du poème hugolien que la Bible amène à oublier le jeu au profit de la lecture. Evidemment, Rimbaud fournit le modèle inverse de répugnance envers la Bible.
Il y a un autre passage de Victor Hugo, célèbre aussi car souvent cité dans des chroniques ou biographies sur Victor Hugo, c'est les derniers vers du poème "Mon enfance" du recueil Odes et ballades :
 
[...]
Et ma mère, en secret observant tous mes pas,
Pleurait et souriait, disant : C'est une fée
   Qui lui parle et qu'on ne voit pas !
Nous retrouvons la séquence équivalente en attaque de phrase : "Et ma mère", pour "Et la Mère". Nous avons l'opposition entre la Mère qui part sans rien voir, et celle de Victor Hugo qui surveille discrètement son fils. Elle ne voit pas directement cette fée qu'elle imagine, mais elle identifie une évolution guidée de son enfant. Nous retrouvons la bienveillance de l'amour maternel : "Pleurait et souriait" ce qui manque au poète de sept ans, et nous avons enfin à nouveau le verbe de parole "dire" comme dans "Aux feuillantines". Dans "Aux feuillantines", ce verbe introduisait les paroles du devoir à suivre. Ici, la mère ne s'adresse qu'à elle-même et apprécie la valeur positive de la voie suivie par son enfant, quand dans "Les Poètes de sept ans" la Mère a moins parlé que fait lire "le livre du devoir" et se retire sans aucune conscience de ce qui peut germer en l'esprit de son enfant.
Je n'ai pas conduit d'investigations systématiques. Je ne parle que de deux poèmes de Victor Hugo que je songe spontanément à rapprocher du cas des "Poètes de sept ans".
Maintenant, il y a aussi la question de la prairie amoureuse au sein des "Poètes de sept ans". Je pense que là encore il y a une profusion de sources hugoliennes à explorer. J'y pense quand je lis les poèmes de Victor Hugo, mais comme cela reste suggestif et demanderait une étude appliquée je ne rapporte jamais rien à ce sujet, mais ça viendra. Je prends un exemple. Un des poèmes les plus célèbres des Odes et ballades n'est autre que "Au vallon de Chérizy", pièce saturée d'influences de Lamartine et de petits traits traditionnels des grands poèmes de l'histoire de la poésie française, mais je ne vais pas entrer dans ce type d'analyse, même si cela invite à considérer que le motif de la "praire amoureuse" chez Rimbaud renvoie à un motif qui va au-delà du seul Victor Hugo, impliquant Lamartine et d'autres poètes.
Le poète se réfugie en solitaire dans la Nature et il lui confie son déploiement existentiel :
 
[...]
 
Son sort est l'abandon ; et sa vie isolée
Ressemble au noir cyprès qui croît dans la vallée.
Loin de lui, le lys vierge ouvre au jour son bouton ;
Et jamais, égayant son ombre malheureuse,
             Une jeune vigne amoureuse
A ses sombres rameaux n'enlace un vert feston.
 
[...]
 
Isolés comme lui, mais plus que lui tranquilles,
              Arbres, gazons, riants asiles,
Sauvez ce malheureux du regard des humains !
Ruisseaux, livrez vos bords, ouvrez vos flots dociles
A ses pieds qu'a souillés la fange de leurs villes,
              Et la poudre de leurs chemins !
 
Ah ! laissez-lui chanter, consolé sous vos ombres,
Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres,
La vierge au front si pur,  au sourire si beau !
Si pour l'hymen d'un jour c'est en vain qu'il appelle,
Laissez du moins rêver à son âme immortelle
             L'éternel hymen du tombeau !
 
[...]
Beau vallon où l'on trouve un écho pour sa plainte,
             Bois heureux où l'on souffre en paix !
Heureux qui peut, au sein du vallon solitaire,
Naître, vivre et mourir dans le champ paternel !
             Il ne connaît rien de la terre,
             Et ne voit jamais que le ciel !
 Je ne parle pas ici d'une source où on peut identifier des éléments repris par Rimbaud ou auxquels il semblerait directement répondre. Je parle de ce romantisme d'exaltation de soi se confiant à une Nature pourvoyeuse d'amour et menant à une idée d'au-delà idéal. Le poème "Les Poètes de sept ans" n'est pas une pièce parnassienne, mais une pièce romantique dans la lignée de Lamartine, Hugo et Baudelaire, avec bien sûr une certaine rupture de filiation avec le christianisme de Lamartine et Hugo.
Il me faudrait bien sûr approfondir mon enquête, d'autant que je me suis gardé ici de préciser le sens que spontanément je donne aux vers des "Poètes de sept ans"...
 
***
 
EDITE 15h30 :
 
 Dans Les Feuilles d'automne, le poème "Souvenir d'enfance" offre une image de mère aux doux yeux qui s'effaire de l'intérêt de son fils pour la légende napoléonienne et aussi de la menace physique de la foule sur son petit enfant. Dans "Les Poètes de sept ans", la mère liée au "bleu regard" s'effraie de l'intérêt de son fils pour la lie de la société.
 
Mais ma mère aux doux yeux, qui souvent s'effrayait
En m'entendant parler guerre, assauts et batailles,
Craignait pour moi la foule, à cause de ma taille. 
Notons qu'on peut aussi comparer un autre passage des "Poètes de sept ans" avec un autre passage de "Souvenir d'enfance", puisque Victor Hugo parmi la foule voit passer "un homme souverain" et en parle "le soir, curieux," à son père, tandis que le poète de sept ans admire les émeutiers le soir. Il y a un véritable contrepoint esquissé entre les deux poèmes.

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