mercredi 4 février 2026

Le 14 septembre 1872, la revue La Renaissance littéraire et artistique commémorait perfidement le premier anniversaire de la révélation Rimbaud !

En juin 1871, Rimbaud envoie au poète douaisien Paul Demeny une lettre qui est un peu dans le prolongement de la grande lettre "du voyant" qu'il lui a adressée le 15 mai. Ce prolongement est facile à confirmer, puisque non seulement la lettre contient à nouveau trois poèmes mais elle inclut une nouvelle version du "Cœur supplicié", intitulée "Le Cœur du pitre", poème exclusif de l'autre lettre "du voyant" envoyée au professeur Izambard le 13 mai. Et cette lettre du 10 juin 1871 envoyée à Paul Demeny contient deux poèmes qui seraient demeurés inconnus du public autrement : "Les Poètes de sept ans" et  "Les Pauvres à l'Eglise", deux poèmes dont nous ne connaissons aucun autre état manuscrit. Le poème "Les Poètes de sept ans" ouvre la lettre, ce qui lui confère un relief plutôt saisissant, mais, avant d'en parler dans un prochain article, je me permets ici un petit développement conjectural à propos de cette lettre à Demeny et de la publication du poème "Les Corbeaux" dans la revue La Renaissance littéraire et artistique.
Je ne vais pas revenir sur le fait que la critique rimbaldienne ait commis l'erreur immense de considérer que Rimbaud avait une relation privilégiée à Demeny à cause de l'important dossier de lettres et poèmes qui nous est parvenu grâce à lui. Il est évident qu'Izambard a pratiqué la rétention d'informations, n'a pas divulgué toutes ses lettres, alors même que nous savons qu'il en a reçu d'autres, Izambard nous en faisant explicitement part de toute façon. Il est évident que la grande lettre du 15 mai reprend tout ce que Rimbaud avait pu écrire auparavant à Izambard, le seul destinataire qui avait une vraie importance de confident jusque-là, et que, par défaut, nous ne pouvons faire de rapprochements qu'avec un court extrait de ces échanges, en l'occurrence avec la lettre du 13 mai 1871. Izambard a revendiqué l'envoi du poème "Mes Petites amoureuses" dans une autre version, l'envoi d'un panorama désinvolte de la littérature française. Enfin, par les articles d'Izambard réunis dans le livre Rimbaud tel que je l'ai connu, nous comprenons qu'il critiquait la part provocatrice obscènes des poèmes de Rimbaud dès 1870 et qu'à Douai en octobre 1870 il avait le rôle de ramener Rimbaud chez sa mère, ce qui mettait une barrière à une complicité littéraire où Izambard aurait joui du même dossier de copies au propre de poèmes que Demeny. Cette fois, la digression part sur une idée nouvelle de ma part. Au-delà de mai, les échanges avec Izambard se raréfient, ils cesseront visiblement peu de temps après. Les lettres envoyées à Verlaine ne nous sont pas parvenues, n'ont sans doute pas été conservées, on pense à la belle-famille Mauté de Fleurville... Il nous manque évidemment les échanges épistolaires à Charleville même, avec sans doute Deverrière, ou bien avec les journaux locaux. Mais Rimbaud aborde une nouvelle étape épistolaire dont Verlaine était l'élément clef, puisque c'est par cette relation que tout va basculer et que Rimbaud va se retrouver à Paris en septembre 1871.
Mais, en juin 1871, Rimbaud a écrit au poète provençal, Jean Aicard, en lui envoyant une version du poème de 1870, "Les Effarés". Il s'agit visiblement d'une prise de contact littéraire. Il n'est pas question d'Aicard dans la lettre à Demeny, ni d'un essai de mise en relation. En août 1871, Rimbaud écrira à nouveau à Banville. Rimbaud essaie de tisser un réseau de relations littéraires. Or, un fait m'a frappé en ce qui concerne cet envoi à Jean Aicard. Il y a une personne précise qui fait le lien entre Aicard et Verlaine, c'est Léon Valade. Léon Valade et Jean Aicard seront tous deux des piliers de La Renaissance littéraire et artistique, Valade était un collègue de Verlaine et de Mérat à l'Hôtel de Ville à Paris comme il sera avec Verlaine et Rimbaud l'un des membres les plus actifs du Zutisme en octobre et novembre 1871. D'ailleurs, Léon Valade conservait avec lui l'Album zutique et non pas Charles Cros comme le prétendent à tort les rimbaldiens, puisque sur l'Album zutique nous avons des contributions à des dates où Cros est en Italie, et des contributions dédiées à Léon Valade. Comme Rimbaud a écrit à Jean Aicard et comme il a associé Mérat et Verlaine comme les deux voyants de la nouvelle école, j'imagine que Rimbaud a rencontré non seulement André Gill à Paris en février-mars 1871, mais aussi Léon Valade. Cependant, un fait aussi me paraît curieux et est la raison de ma digression. Rimbaud a écrit au même mois de juin 1871 à Demeny et à Aicard. Dans le cas de Demeny, les échanges ne vont guère se poursuivre, mais il s'agit d'une dernière flamme d'entretien de cette relation littéraire clef, et pour Aicard c'est une tentative de début de relation avec une personne susceptible de le publier un jour. Aicard sera le directeur-gérant de La Renaissance littéraire et artistique et il faut ajouter que Jean Aicard fait partie du groupe du Coin de table peint par Fantin-Latour avec Verlaine, Rimbaud, Valade et Blémont. Il faut même préciser qu'initialement Albert Mérat devait figurer sur ce tableau, et qu'un portrait de lui avait été peint à cet effet, sauf qu'il fut reporté sur un autre tableau exposé au Salon de 1872 et objet de moqueries dans des contributions disons "tardives" de l'Album zutique, contributions de mai 1872, quand les contributions rimbaldiennes cessèrent en novembre 1871. Rimbaud écrit à Jean Aicard et à Paul Verlaine, il mentionné Mérat comme du seul nouveau voyant avec Verlaine. Il a rencontré André Gill et recherché l'adresse de Vermersch, l'inventeur du mot "Zutisme" (article du  blog de Bienvenu à consulter à ce sujet). Donc, il ne faut pas croire que l'aventure du Zutisme et de la revue ont pour Rimbaud une genèse qui ne date que de son arrivée à Paris ! Il y a une genèse dont nous possédons que de rares indices pour les mois de février à juin 1871.
Toutefois, Demeny vient mettre son grain de sel dans cette affaire, puisqu'il a lui aussi un rôle dans une petite librairie qui désespère d'être concurrente de l'éditeur Lemerre et surtout parce que Demeny a publié un poème dans La Renaissance littéraire et artistique à peu près au même moment que le poème "Les Corbeaux" de Rimbaud a été publié. Le poème "Les Corbeaux" de Rimbaud a été publié dans le numéro du 14 septembre 1872, à l'insu de Rimbaud qui est en Angleterre à ce moment-là. C'est Verlaine qui a précisé que cela s'est déroulé à l'insu de Rimbaud et cela tombe tellement sous le sens qu'on ne comprend pas comment les rimbaldiens peuvent s'autoriser consensuellement de prétendre que Rimbaud a composé le poème en Angleterre, en moins de sept jours, ou en Belgique les sept jours précédant son départ pour... l'Angleterre (et non Paris), afin de faire publier une composition toute fraîche dans la revue. Il aurait envoyé le poème par la poste. Non, le poème est de toute évidence assez ancien, il fournit des vers à la versification traditionnelle, mentionne l'actualité de l'hiver, et doit avoir été composé selon ces indices en février ou mars 1872, période à laquelle, de fait, Rimbaud n'a pas encore tourné le dos aux gens qui animeront la revue.
Mais il n'y a pas que le débat sur le contenu des "Corbeaux" et sa datation qui peuvent retenir l'attention. Le numéro du 14 septembre 1872 offre un cas curieux. La section "Poésie" est comme toujours assez brève. Elle rassemble de courts poèmes de quatre auteurs, ce qui est déjà d'une certaine extension. Ces poèmes tiennent en un peu moins de trois colonnes à cheval sur deux pages de la revue. Et ce qui est impressionnant, c'est que des contributions d'Albert Mérat et d'Arthur Rimbaud s'y côtoient. Le sonnet en vers de sept syllabes de J. Lazare clôt la série, il s'intitule "Le Pitre", titre qui fait un peu songer au "Coeur du pitre" de Rimbaud et aussi à un sonnet de Verlaine, précisément celui qui figure dans le volume collectif de 1869 Sonnets et eaux-fortes. Je ne sais même pas qui est ce "J. Lazare", soupçonnant l'emploi d'un pseudonyme. Le poème "Les Corbeaux" vient en avant-dernier, tandis que deux contributions de Mérat ouvre cette série : "Venise" et "L'Arno". Mérat a effectué un voyage en Italie qui nous a valu un recueil Les Villes de marbre  paru en 1869, et il existe des poèmes non repris dans ce recueil qui ont été publiés en revue, mais je ne sais plus laquelle.
Les trois contributions de Valéry Vernier séparent les poèmes de Mérat et le poème de Rimbaud du parfait vis-à-vis. Et c'est assez étonnant, parce que Mérat a protesté pour ne pas figurer sur le tableau du Coin de table en présence d'Arthur Rimbaud. On dirait qu'une sorte de perfidie a été orchestrée dans l'élaboration de cette rubrique "Poésie" dans le numéro du 14 septembre 1872. Et il se trouve que les trois poèmes de Valéry Vernier sont tout comme la contribution signée "J. Lazare", Lazare étant un symbole de résurrection, des sonnets en vers courts : "Le Chocolat", "Le Café" et "Le Thé". Il y a une petite nuance, nous avons trois sonnets en vers de huit syllabes pour Vernier, schéma courant, tandis que J. Lazare fournit un cas plus rare de sonnet en vers de sept syllabes, modèle qui était celui de Camille Pelletant face au "Sonnet du Trou du Cul" dans l'Album zutique. Pour rappel, le poème "Les Corbeaux" est en sizain d'octosyllabes et les deux poèmes de Mérat sont en alexandrins et en discours de rimes plates (18 et 32 vers). Né en 1828, Valéry Vernier est un poète mineur bien antérieure à la génération parnassienne dont plusieurs poètes sont nés vers 1842, 1844 pour Verlaine.
Le sonnet de Lazare concilie trois faits étonnants : le sonnet en vers de sept syllabes, la mention du mot "pitre" et le nom de plume symbolique "Lazare". Le poème est clairement d'allure zutique par ailleurs et ressemble un peu au persiflage et au mouvement du sonnet "Le Pitre" de Verlaine, mais sur un mode plus caricatural et comique.
Le numéro du 14 septembre 1872 offre d'autres faits étonnants. L'unique poème, ou pour être plus précis en contexte, le premier poème de Rimbaud publié dans la revue l'est à un an de distance de son arrivée à Paris ! On dirait presque une blague. Finalement, il aura fallu moins d'un an, à quelques jours près tout de même, pour qu'on daigne publier une pièce de l'enfant terrible. Je ne sais pas le jour précis de l'arrivée de Rimbaud à Paris, mais c'était à la mi-septembre selon les documents et biographies.
Le numéro du 14 septembre 1872 contient un autre document étonnant. Il poursuit une rubrique intitulée "Têtes d'artistes", ce qui me fait penser à la tête de Mérat "décapitée" en peinture si on peut dire et objet à ce titre de blagues dans l'Album zutique. J'ai l'air de créer du lien gratuit, mais il se trouve que dans cette rubrique nous avons un chapitre II sur Jules Simon et surtout un chapitre III sur André Gill, un membre du Zutisme à l'époque de présence rimbaldienne, et précisément celui qui a hébergé Rimbaud à Paris en février-mars 1871. Et comme si cela ne suffisait pas, la première rubrique "Choses de la semaine" est signée "Ludovic Hans", le pseudonyme anticommnuard d'Armand Silvestre, la cible zutique du quatrain "Lys" de Rimbaud.
J'hésite à citer les "Veuillotades" de Silvius à la fin de ce numéro, mais il reste peu d'autres éléments dans ce numéro, et on sent comme une concentration de personnes qui ont du sens pour la vie littéraire de Rimbaud à Paris. On dirait une provocation à voir rassembler ainsi Rimbaud à côté d'Armand Silvestre, d'Albert Mérat surtout, avec une rubrique sur André Gill et ce sonnet "Le Pitre" de J. Lazare. On dirait que ce rassemblement a amusé son chef d'orchestre. Et cette date du 14 septembre 1872 pour la publication est la cerise sur le gâteau, on fête l'anniversaire de la révélation Rimbaud.
Et comme si cela ne suffisait pas, deux numéros auparavant, dans la livraison du 31 août 1871, Paul Demeny a l'honneur de paraître avant Rimbaud dans la revue avec la pièce "Brouillards du matin". Notez que cela virant au délire le sonnet en vers de dix syllabes de chanson (deux hémistiches de cinq syllabes) de Demeny est suivi par un poème d'Auguste Baluffe qui s'intitule "La Mère des orphelins"... Décidément ! Il faut évidemment faire la part des coïncidences et du fait exprès. On dirait tout de même qu'il y a un sujet à creuser.

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