mardi 17 février 2026

Comprendre "faite" ou "faîte" sur le manuscrit de "Enfance II" ?

Parmi les points de débat sur l'établissement du texte des Illuminations, il y a un vieux serpent de mer à propos d'un mot de "Enfance II". On a la leçon traditionnelle : "Les nuées s'amassaient sur la haute mer faite d'une éternité de chaudes larmes." Inspirée du Hugo des Contemplations, c'est une très belle phrase poétique qui rejoint des éléments déployés dans "Après le Déluge" et "Barbare". Certains prétendent lire un accent circonflexe sur le "i" de "faite" qu'il faudrait donc interpréter comme le nom "faîte". C'est le cas de Pierre Brunel dans son livre Eclats de violence. Cela donne une image plus élaborée, donc ceux qui veulent créditer Rimbaud d'un certain labeur vont peut-être lui donner leur faveur spontanément. Et, de fait, sur le manuscrit, on n'identifie pas un point, mais bien un trait allongé.
La plupart des rimbaldiens refoulent l'idée d'un accent circonflexe préférant la leçon "faite" plus en harmonie avec le déroulement du propos. Sur son site internet Arthur Rimbaud, Alain Bardel ironise même de la sorte : "Rimbaud écrit 'faîte' avec un accent circonflexe. Certains se sont demandés s'il était possible que Rimbaud, comme Valéry dans le Cimetière marin, compare la surface de la mer à un toit... De l'intertextualité rétroactive en critique littéraire ! La plupart des éditeurs suppriment l'accent."
L'approche ironique est efficace pour décourager de mettre un accent circonflexe, mais Bardel dit pourtant qu'objectivement Rimbaud a mis un accent circonflexe, une première fois, et une deuxième fois il tient un propos qui, indirectement, suppose la réalité d'un accent circonflexe, puisque si les éditeurs le suppriment, c'est qu'on admet qu'il figure sur le manuscrit. Or, je ne vois pas pourquoi Rimbaud aurait mis un accent circonflexe, faute d'orthographe, à une forme participiale plus que courante du verbe "faire". La bonne question à se poser est la suivante : s'agit-il d'un accent circonflexe ou d'un accident de la plume ? J'ai l'impression que les rimbaldiens, quand ils s'affrontent aux manuscrits, ne se posent jamais cette question élémentaire : Murphy, Guyaux, etc. C'est pourtant le b.a-ba.
Consultons le fac-similé du manuscrit de "Enfance II" sur le site Gallica de la BNF. Et utilisons même sa fonction "Zoom" pour agrandir le détail. Cette démarche permet de constater que d'évidence il ne s'agit pas d'un accent circonflexe, mais d'un accident de tracé avec la plume. Rimbaud a écrit "fai" sans le point et avec un petit détachement la fin "te". Et il a écrit d'un seul coup le point du "i" et la barre horizontale sur la hampe verticale du "t". J'ignore si l'enchaînement du point à la barre de la hampe a été fait avant la suite "te" ou juste après, mais en tout cas il y a un mouvement de main qui relie le point à la barre horizontale du "t", avec bien sûr un léger espace la main s'étant soulevée pour séparer les signes, mais la continuité de mouvement est perceptible. Il en a résulté un point sur le "i" qui devient le départ d'un faux air d'accent circonflexe. CQFD.
 
Dans mon précédent article, à propos de "Solde", j'ai été surpris de voir Brunel donner tort à Albert Henry de remplacer un double point après "masses" par une virgule, alors qu'il n'y a d'évidence sur le manuscrit ni une simple virgule ni un double point, mais un point-virgule, ce que conforme, au sein de la même phrase, le point-virgule symétrique suivant que personne ne discute après "amateurs supérieurs". J'observe que sur son site Arthur Rimbaud Bardel transcrit correctement selon moi le texte avec un point-virgule après "Solde". J'ai donc une confirmation que le fait n'est pas évident que pour moi.
En revanche, dans mon précédent article toujours, j'ai dénoncé une autre erreur de déchiffrement d'un signe de ponctuation à propos d'un alinéa entre parenthèses dans "Angoisse". Là encore, Brunel donne tort au même Albert Henry contre le texte établi par Guyaux. Guyaux considère cette fois à son tour qu'il y a une virgule, et Henry la récuse pour un point d'exclamation. Et, cette fois, Bardel fournit la même leçon que Brunel et Guyaux. Ils s'alignent tous pour transcrire une virgule entre "Amour" et "force". J'ai cité donc Bardel comme rejoignant Brunel et Guyaux dans un déchiffrement erroné du manuscrit, parce que c'est bien Henry cette fois qui a raison. Outre que c'est cohérent par rapport au texte pris dans son ensemble, il y a une barre verticale introduite sur le manuscrit, peut-être après-coup, qui passe dans un espace de faible écart entre le "r" de "Amour" et le "f" de "force". Pour quelqu'un qui prétend déchiffrer un manuscrit, il faut nécessairement rendre compte de cette barre verticale qui ne peut pas se confondre avec la ligne descendante finale du "r" manuscrit du mot "Amour". Ce qui cause encore une fois l'erreur d'analyse des rimbaldiens, c'est qu'en-dessous de cette barre, effectivement on a un signe allongé qui n'est pas un point en tant que tel et qui semble bien une virgule. Or, le signe barre et virgule n'existe pas. Ils privilégient la virgule et nient la réalité de la barre ou l'assimilent de force à la fin du "r" en écriture cursive, j'imagine. Ce n'est pas acceptable. La présence de la barre verticale est indiscutable et le point d'exclamation est appelé par la cohérence globale de l'énoncé qui contient plusieurs autres points d'exclamation ! Et ce que n'arrive pas à penser les rimbaldiens, c'est le fait que Rimbaud, qui écrivait à la plume avec un encrier, exécutait parfois des gestes de la main un peu chaotiques qui laissaient des traces sur le manuscrit. Ou bien ce que refusent d'envisager les rimbaldiens, c'est la paresse de Rimbaud à parachever une correction, puisque Rimbaud a peut-être écrit une virgule, mais, si tel est le cas, il l'a récusée ensuite en ajoutant une barre verticale de point d'exclamation, négligeant de réarranger en point la virgule initiale. Les rimbaldiens ont visiblement un mal considérable à tenir compte des gestes erratiques de celui qui recopie. J'affirme qu'il faut désormais éditer ainsi le passage suivant du poème "Angoisse" : "Amour ! force !" Sinon expliquez-moi la barre légèrement en oblique au-dessus de la virgule et qui est clairement distincte de la fin du "r" en écriture cursive du mot "Amour" où Rimbaud n'a pas fini le jambage à droite vers le bas. On a une écriture proche du "r" minuscule en caractère d'imprimerie. C'est ce qu'il a fait pour "jour" deux lignes plus haut.
Prochainement, je traiterai de "Nocturne vulgaire", "Jeunesse", "Barbare" et de quelques autres problèmes d'établissement des textes des Illuminations

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