dimanche 15 février 2026

Les poèmes en prose de Rimbaud sont-ils des "fraguemants" ?

Dans une espèce de post scriptum d'une lettre de mai 1873 écrite à Roches et envoyée à Delahaye, Rimbaud parle d'échanges de textes entre lui et Verlaine qui prennent la forme de "fraguemants en prose" :
 
   Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t'avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion. Moi, je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguemants en prose de moi ou de lui, à me retourner.
 Les "fraguemants en prose" peuvent être de Verlaine comme ils peuvent être de Rimbaud. Dans l'absolu, on pourrait penser aux manuscrits des brouillons de la Saison, et même aux manuscrits des proses parodiant des parties des Evangiles. Rimbaud et Verlaine s'enverraient des brouillons, des fragments en prose au sens propre. Toutefois, dans Les Poètes maudits, Verlaine annonce au public, en 1883, qu'il reste encore une œuvre inédite qui est une collection de "superbes fragments" écrits en prose et qui portent un titre Les Illuminations. Le témoignage de Verlaine semble clairement considérer que le titre du recueil ne vaut que pour les poèmes en prose, pas pour les poèmes en vers nouvelle manière que la revue La Vogue leur a adjoint, et cela au beau milieu de la publication en cours, pas dans le numéro 5 ou 6 de la revue, mais seulement à partir du numéro 7 de la revue. Verlaine envisage aussi une chronologie où Les Illuminations sont postérieures à Une saison en enfer. Verlaine cite d'abord de mémoire un document dont le titre lui échappe et qui correspond à la fois aux "Déserts de l'amour" et à "La Chasse spirituelle", écrit antérieur au 7 juillet 1872, puisque détruit par la belle-famille de Verlaine, il est question ensuite d'Une saison en enfer, puis Les Illuminations. Le témoignage est tout de même étrange, puisqu'à s'en fier à ces données Rimbaud n'aurait écrit aucun grand poème de septembre 1872 à mars 1873 inclus, ce qui fait une période longue de sept mois de relation privilégiée entre les deux poètes. On peut raisonnablement penser que les poèmes en prose ont été composés en partie avant la Saison, si ce n'est que Verlaine privilégie la constitution du dossier d'ensemble en 1875. Toutefois, le dossier n'ayant en rien l'allure d'un recueil constitué, on peut comprendre aussi que Verlaine parle de "superbes fragments". Or, en même temps, Verlaine emploie en 1883 une expression que nous connaissons sous la plume de Rimbaud dans une lettre de 1873 dont le destinataire n'était pas Verlaine, mais Delahaye. En clair, en mai 1873, Rimbaud employait l'expression "fraguemants en prose" dans le même sens que Verlaine, dix ans plus tard, parlant de "superbes fragments", car l'emploi commun par Rimbaud et Verlaine date de cette époque de leur compagnonnage. Verlaine en composait également, et la définition n'est donc pas solidaire de l'esthétique particulière des poèmes en prose de Rimbaud. Le mot "fragments" pour désigner de courts textes en prose et plus spécifiquement des poèmes en prose vient de la préface adressée "A Arsène Houssaye" du recueil Petits poëmes en prose de Baudelaire, celui qui porte encore le titre Le Spleen de Paris. C'est dans le tout début de cette lettre-préface que les poèmes en prose sont assimilés à des fragments. Vu qu'il est question de la possibilité pour le lecteur de couper sa lecture quand il le souhaite, sans qu'il se sente retenu par le fil d'une intrigue superflue, il est clair que la fragmentation ne passe pas au milieu des poèmes. C'est la désorganisation du recueil qui permet pour Baudelaire de parler de ses poèmes en prose comme de fragments :
 
    Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice qu'il n'a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture ; car je ne suspends pas la volonté rétive de celui-ci au fil interminable d'une intrigue superflue. Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans l'espérance que quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser, j'ose vous dédier le serpent tout entier.
Il est clair que Baudelaire ne parle pas d'interrompre sa lecture au milieu d'un poème, au milieu de "L'Etranger" ou du récit "Une mort héroïque", de sauter aléatoirement des paragraphes à la lecture de "Assommons les pauvres !", etc. Les poèmes sont les fragments d'un tout, et ils sont fragments par rapport à l'idée du tout du recueil, mais en réalité leur assemblage ne préside pas à la réalité organique du serpent et Baudelaire, très conscient de ce qu'il écrit, ironise sur l'idée de trouver que ces tronçons soient particulièrement vivants. Avec le rejet de l'intrigue, Baudelaire se réfère également au genre du roman. Il est clair comme de l'eau de roche que Verlaine et Rimbaud se réfèrent à cette lettre-préface de Baudelaire où le mot "fragments" ne définit pas le genre du poème en prose, mais où il y a une comparaison des poèmes en prose du recueil à des vertèbres ou à des fragments d'un serpent. Rimbaud et Verlaine reprennent la définition de ce passage baudelairien, mais avec une promotion du terme "fragments". Et s'ils reprennent ce terme, ce n'est pas pour établir une esthétique du poème en prose où il faudrait percevoir le poème en lui-même comme un fragment, comme donc quelque chose d'incomplet. Le concept de "fragment" appliqué au poème en prose porte sur l'autonomie du poème face à un recueil, face à un livre d'une certaine étendue. Et ce qui est amusant, c'est que c'est la preuve que Verlaine ne lisait pas Les Illuminations comme un recueil organisé, ordonné, avec un fil directeur reliant les poèmes entre eux. C'est un démenti formel aux thèses rimbaldiennes à la mode actuellement avec les tenants : Steve Murphy, Alain Bardel et d'autres, d'un recueil de poèmes en prose où l'ordre des poèmes a été médité pour produire un sens, où l'ordre des poèmes doit même devenir intangible.
Les poèmes en prose de Rimbaud sont des "fragments" parce que nous dit Verlaine, qui a la référence baudelairienne en tête, parce que vous pouvez les lire dans l'ordre qu'il vous plaît, n'en lire qu'une partie, parce que la question du recueil ne prime pas !
 
Prochainement, je vais montrer que les poèmes en prose de Rimbaud ne sont pas des fragments si on passe à une analyse interne de leur composition, ce sera le complément qui ne laissera rien à désirer sur le sujet. 

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