Le poème "Dévotion" est un bon exemple de poème où on désespère d'en contrôler la ligne du sens à partir d'une vérification manuscrite. Pourquoi le ou les manuscrits de "Dévotion" et "Démocratie" n'ont jamais refait surface ?
Le poème "Dévotion" a été définitivement fixé par sa publication initiale, puisque le manuscrit n'est jamais parvenu jusqu'à nous.
Or, ce poème est assez bref, il tient en huit brefs alinéas dont six sont particulièrement concis. Les trois premiers alinéas sont construits autour de noms énigmatiques, et parmi les deux alinéas plus longs il y a une célébration d'un autre personnage mystérieux puisque son nom ne renvoie à aucune référence littéraire précise.
Antoine Fongaro a depuis longtemps proposé de voir dans "Circeto" une erreur de transcription pour la déesse "Derceto" qui est citée par Michelet dans La Bible de l'humanité et elle est citée par Flaubert dans son roman Salammbô : "Derceto, à figure de vierge, rampait sur ses nageoires". Fongaro disait à l'époque sans raison solide que Rimbaud avait forcément lu Salammbô, mais désormais la lettre de Rimbaud à Jules Andrieux de juin 1874 lui donne raison. Le rapprochement est plus frappant avec La Bible de l'humanité à cause, comme le précisait Fongaro, de la mention "grasse comme le poisson". Derceto est appelée le "Poisson-Femme" par Michelet qui la décrit comme une Vénus de Syrie qui symbolise la fécondation, ce qu'accompagne une évocation des "grasses villes aux ports malodorants" où "le Phénicien" "rêve l'infini de la marée". Le seul problème vient de la précision "des hautes glaces" dans le poème de Rimbaud.
Cette hypothèse n'a jamais été prise au sérieux par les autres rimbaldiens, Reboul et Claisse y compris. Bruno Claisse propose de lire "Circeto" comme un mot-valise où il faudrait identifier la référence au cétacé pour "ceto", ce qui peut s'entendre, mais aussi la référence à la Circé de L'Odyssée, ce qui n'arrive pas du tout à s'imposer. Pourquoi songer à "Circé" ? "Circeto", on enlève "to", on lit "Circé", c'est un peu gratuit.
Précisons que l'alinéa de célébration à "Circeto" procède de la parole de défi de l'alinéa qui précède : "Aussi bien à tout culte en telle place de culte mémoriale et parmi tels événements qu'il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux."
C'est immédiatement après cet alinéa que Rimbaud fournit une illustration aléatoire du moment : "Ce soir à Circeto [...]" Derceto correspond bien à un culte quelconque qu'on peut tirer d'une énumération de cultes dans Salammbô ou que Michelet décrit plus précisément. En fait de "vice sérieux", on a droit à une célébration d'une déesse dite de "l'amour inférieur" par Michelet, avec une image farce de "Poisson-Femme" et un sujet gras de la "fécondation". Il va de soi que Rimbaud précise sa divinité avec le complément "des hautes glaces" et bien sûr la mention : "enluminée comme les dix mois de la nuit rouge". Rimbaud semble bien envisager une baleine polaire coiffée du nom d'une divinité syrienne. La parenthèse favorise cette identification à la baleine, parenthèse qui renvoie bien aussi à l'idée de fécondation bien grasse : "(son cœur ambre et spunck)", "spunck"étant un autre mot rare qui mérite toute une attention lexicologique particulière dans ce poème de Rimbaud.
Dans son livre Rimbaud dans son temps (Classiques Garnier, 2009, p.342-360), Yves Reboul a publié un article intitulé "Quatre notes sur Dévotion". La deuxième note félicite Fongaro pour une tout autre intervention sur ce poème et il félicite Bruno Claisse pour une intervention non sur "Circeto", mais sur "Léonie Aubois d'Ashby".
Commençons par "Léonie Aubois d'Ashby". Claisse a identifié une référence explicite au roman Ivanhoé de Walter Scott, mais Reboul fait cruellement remarquer qu'il n'a rien su en faire au plan du sens. Claisse se contente de cette interprétation dérisoire : "Aubois d'Ashby" "dit assez la désuétude". Avec raison, Reboul fait remarquer que le prénom "Léonie" cache la référence au personnage important du roman de Scott, Richard Cœur de Lion. Le "bois d'Ashby" côtoie le lieu du tournoi dans le roman, et dans l'expression de Rimbaud la sorte d'épithète homérique "Aubois d'Ashby" sert à préciser le profil de "Léonie" précisément, donc "Léonie Aubois d'Ashby" est un équivalent féminisé de Richard Cœur de Lion. J'ajoute un lien du mot "Cœur" dans le nom du héros anglo-normand avec la parenthèse "(son cœur ambre et spunck)" qui précise quoi penser de "Circeto". J'effectue ce rapprochement même si le mot a le sens de "courage" dans le cas du personnage historique mentionné par Walter Scott.
Yves Reboul va prétendre identifier "Léonie Aubois d'Ashby" à Paul Verlaine à partir d'une lecture à clefs qui me paraît tout de même problématique, puisqu'elle ferait de "Dévotion" une "private joke" à laquelle les lecteurs ne sont pas conviés...
Reboul suppose que le poème a été composé au moment où Verlaine, libéré de prison, se trouve en Angleterre, ce qui ne va pas du tout de soi. Surtout, si "Dévotion" est censé faire partie des manuscrits remis à Verlaine en février 1875, après une relative mise au net en compagnie de Germain Nouveau en janvier 1875. Richard Cœur de Lion avait une sœur qui s'appelait Mathilde et Verlaine appelle parfois amoureusement sa femme prénommée Mathilde "ma sœur". Là encore, le rapprochement est forcé. Et surtout, le poème ne mentionne pas de Mathilde. Il y a une investigation qui se vit en-dehors du poème et qui n'y ramène pas.
Pour "Lulu", Reboul ne mentionne pas la référence à la femme-acrobate ou femme-canon des cirques qui était en réalité un homme. Il rejette l'idée que la mention avec initiale en majuscule "les Amies" puisse faire référence au recueil de ce titre de Verlaine.
Pour aller dans le sens de l'identification proposée par Reboul, il y a un argument possible. Le nom "Aubois" serait un jeu de mots obscène parallèle au calembour que peut supposer celui de Verlaine" : "vers l'aine". L'initiale du "V" est présente dans "Vanaen" et "Voringhem", et "Vanaen" n'est pas sans ressemblance phonétique avec le nom "Verlaine", si ce n'est que tout cela commencerait à devenir confus.
Mais, à côté de la découverte de Claisse, Reboul félicite aussi Fongaro d'avoir souligné que les deux premiers alinéas ne s'adressent pas forcément à des religieuses, malgré l'anaphore : "A ma sœur..." Selon Fongaro, on n'emploie le possessif que quand on s'adresse directement à la religieuse, et à ce moment-là on ne commet pas l'impair d'ajouter un prénom. Le point important du raisonnement de Fongaro, c'est d'exclure la mention du prénom quand on emploie le possessif envers une sœur. Ceci dit, Fongaro va trop loin quand il dit qu'on n'emploie le possessif que quand on apostrophe directement une sœur, puisque j'ai trouvé des textes historiques où on trouve l'expression des deux premiers alinéas de Rimbaud "A ma sœur". Certes, je n'en ai pas encore trouvé où le prénom soit mentionné, mais il ne s'agissait pas d'apostrophe, on était bien au-delà de la contrainte que Fongaro prétend imposer. L'odeur religieuse est tout de même perceptible dans les deux premiers alinéas d'un poème qui s'intitule "Dévotion" et prétend se consacrer à des cultes quels qu'ils soient.
Faisons remarquer que "Louise Vanaen de Voringhem" et "Léonie Aubois d'Ashby" font penser à des noms distingués un peu vieillots d'Ancien Régime, par exemple cette citation du livre de 1857 Histoire de la Bastille : "[...] le monastère des Carmélites, où se retira Louise-Françoise de la Baume le Blanc, duchesse de la Vallière, qui y vécut trente-six ans sous le nom de soeur Louise de la Miséricorde." Le nom "de la Baume le Blanc" n'est pas moins risible quelque part que "Aubois d'Ashby", "de Voringhem" fait penser aux noms à particules de nobles qui désignent un lieu, et "Miséricorde" nous renvoie à l'idée de consacrer son "cœur" à un culte.
Il est évident que le nom "Aubois" sent le persiflage de la part de Rimbaud, mais Reboul développe une lecture où il part de l'identification de "Louise Vanaen de Voringhem" à Louis Forain", lecture envisagée par Claude Zissmann, rimbaldien qui n'avait pas toute sa tête en fait de raisonnements, et qui a identifié "Louis" dans le féminin "Louise" et "Forain" dans l'attaque "Voringhem" où le "v" serait lu en "f" à la manière allemande, du genre : "Got verdom".
Et c'est après avoir fixé l'identification à Louis Forain que Reboul assure identifier Verlaine dans "Léonie Aubois d'Ashby", puisque ce serait la réunion des deux personnes comptant le plus pour Rimbaud en 1875, avec à l'arrière-plan l'idée de relations sexuelles possibles tant avec Verlaine qu'avec Forain. Mais Forain n'a pas tout quitté le 7 juillet 1872 pour suivre Rimbaud et Verlaine en Belgique, puis en Angleterre. Les relations de Forain avec Rimbaud n'ont pas l'air d'être très solides au-delà de 1873, on ne sait pas clairement comment elles se terminent. Forain ne semble pas faire partie des membres du Zutisme en octobre-novembre 1871. Et enfin, Germain Nouveau a occupé la place de Verlaine en Angleterre auprès de Rimbaud. Je ne trouve pas ça très clair. Ensuite, le poème "Dévotion" s'allonge au troisième alinéa par la mention d'une troisième personne "Lulu" où l'initiale du "L" confirme la logique de série de trois personnages. Le quatrième alinéa se ramène bien à Rimbaud lui-même et à son vécu : "A l'adolescent que je fus". Le cinquième alinéa procède à un déplacement : "A l'esprit des pauvres. Et à un très haut clergé." Ce cinquième alinéa ne désigne personne, mais il est solidaire de la visée de sens des quatre premiers alinéas. D'ailleurs, le sixième alinéa reprend les cinq alinéas précédents en parlant d'indifférence au choix du culte du moment qu'on s'exalte, et le septième passe à une mystérieuse "Circeto", le huitième alinéa ayant une valeur conclusive générale expliquant ou justifiant l'indifférence exprimée dans le sixième alinéa à la personne célébrée dans le culte.
J'ai un peu de mal à accepter la lecture à clefs. Je remarque aussi le parallèle de construction entre "Vanaen" et "Aubois", puisque "Van" est l'équivalent en néerlandais de la préposition "de". Vérifier le manuscrit permettrait de déterminer si Rimbaud a écrit "Voringhem" ou bien "Voringhen" d'ailleurs, ce qui paraît plus typiquement flamand.
Consulter le manuscrit permettrait d'avoir un jugement moins flottant sur l'onomastique mobilisée dans le poème.
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