mardi 17 février 2026

Le poème "Enfance II" est-il correctement édité pour sa ponctuation ?

 Je vais parler de la ponctuation de "Enfance II", mais pour tremplin je choisis de digresser sur ce que dit Brunel à propos de "Après le Déluge".
D'abord ceci :
 
Pour "Vies", page 169, Brunel écrit ceci : "Sur le manuscrit la correction de 'campagne' en 'compagne' (o surchargeant le a) a été faite au crayon et est donc le fait d'un lecteur du manuscrit."
 
Pour "Fairy", page 519, il écrit ceci : "Le e qui surcharge le premier a de "ornamentales" est au crayon : c'est donc une correction du préparateur du manuscrit."
 
Pour "Solde", page 554, il écrit ceci : " ['ignore'] a été corrigé en 'ignorent', les deux dernières lettres ayant été ajoutées au crayon par une main étrangère." La description est toutefois inexacte, le "e" de "ignore" a été biffé par la superposition au crayon de la terminaison "ent", même s'il était absurde de biffer le "e" pour reporter une séquence qui commence par "e".
 
Pour "Promontoire", par exception, Brunel cède à l'idée de Steve Murphy, lequel n'est pourtant pas expert en écriture, pour envisager que la mention au crayon du titre "Illuminations" soit de Rimbaud, elle aurait été repassée à l'encre par une main étrangère, on ne sait pourquoi une main étrangère repasserait sur ce que Rimbaud avait laissé au crayon et personne au monde n'a identifié l'écriture de Rimbaud dans ce mot au crayon qui est le titre du recueil, c'est une idée qui n'est que lancée audacieusement à la cantonade.
 Brunel écarte bien comme des interventions de mains étrangères d'autres mentions au crayon comme les mentions à côté du titre "Villes" sur le manuscrit désormais paginé 15.
Pour "Enfance II", Brunel fait remarquer que pour l'expression "Les talus le berçaient" où les éditeurs adoptent les italiques pour le pronom "le", nous avons sur le manuscrit un soulignement léger à l'encre qui a été repassé, une fois n'est pas coutume, par un soulignement de deux traits au "crayon gras". Brunel emploie l'expression "crayon gras" !
Et il classe encore une fois cette intervention comme allographe.
 
Or, pour la mention "après" biffé dans "Après le Déluge", il se contredit par rapport à tout ce qui précède et écrit ceci où il fait même entendre le caractère partisan de son choix, page 40 : " 'après' a été biffé au crayon après "aussitôt". Guyaux le rétablit (éd. crit. p. 65), considérant cette biffure comme étrangère à la main de Rimbaud. En raison du doute, et surtout parce que la qualité poétique du texte n'y gagne rien, - au contraire -, je ne le conserve pas." Brunel en reparle dans la section "Notes" page 41 : "Le mot 'après', qui a été ajouté sur le manuscrit, en surcharge, puis biffé (on ne sait de quelle mains, ni dans un cas ni dans l'autre), paraît superfétatoire."
Brunel est sûr de lui dans les autres cas, mais pas dans celui-là où il fait un choix inverse qui vient en réalité de son idée de correction de la langue. Brunel néglige l'insistance d'un terme modalisateur puisque "Aussitôt que" et "Aussitôt après que" ne sont pas synonymes à cent pour cent.
Surtout, le mot "après" est précisément biffé de deux traits épais qui sont comparables au soulignement du "le" de "Les talus le berçaient". Ce serait le premier cas d'emploi du crayon gras.
C'est dommage, car on rate la cohérence. Toutes les inscriptions au crayon, normal, gras ou bleu, sont des éditeurs, jamais de Rimbaud, sur les manuscrits. Tous les repassages sont également des éditeurs (pagination et mention du titre sur le manuscrit de "Promontoire).
En revanche, il y a un gain puisque les passages biffés à l'encre sont plus probablement le fait de Rimbaud lui-même, et c'est un gain énorme pour affirmer que c'est bien Rimbaud qui a agrandi à trois poèmes la série "Veillées" par exemple. Même si la pagination n'est pas de lui, la création de la série et du coup l'emplacement du feuillet manuscrit sont de son fait, et la pagination faite par les éditeurs en auraient scrupuleusement tenu compte.
C'est ça un travail scientifique !
 
Mais, page 40 de son livre Eclats de la violence, en-dessous de quelques commentaires détaillés sur les "variantes du manuscrit", Brunel écrit aussi ceci : "On peut relever - donc redresser - quelques négligences de ponctuation. Voir sur ce point les remarques d'Albert Henry dans Contributions à la lecture de Rimbaud, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 1998, p. 18-19." Hélas, le livre d'Albert Henry a eu une diffusion à peu près nulle dans les universités françaises, il me semble. Brunel ne précise pas les passages concernés et je ne souhaite pas ici, maintenant, tenter de vérifier tout ça.
Ce que je retiens, c'est que Brunel expose une vérité qu'on peut déjà vérifier sur les manuscrits de poèmes en vers. Parfois, Rimbaud néglige de ponctuer ses phrases, ses fins de vers ou de quatrains, etc. Et, ce qui m'amuse, c'est que en passant à "Enfance II", Brunel ne reprend pas ce propos qui aurait été pourtant parfaitement à sa place. Ou, plus exactement, il développe une considération différente : "Il m'a semblé devoir rectifier légèrement la ponctuation à la fin du premier alinéa [...]." Il ne précise pas de quel signe de ponctuation il parle.
 
 
Ce premier alinéa est composé de cinq phrases si on repère les majuscules et quatre des cinq tirets du premier alinéa permettent de délimiter des frontières entre deux phrases. Mais, Rimbaud n'a ponctué que trois d'entre elles : la première phrase après "rosiers" et les deux dernières après "oeillets" et "giroflées". Nous avons à chaque fois un simple point de fin de phrase. La seule différence dans la transcription de Brunel, c'est que nous avons un double point après "giroflées". Il s'agit donc de l'initiative revendiquée par le critique : "Il m'a semblé devoir rectifier...", puisque le manuscrit n'offre qu'un point après "giroflées". La correction n'a rien de léger et est tout simplement abusive et erronée.
Mais, les éditeurs du texte ne pensent même pas à rétablir la ponctuation pour la deuxième et la troisième phrase, pas même Pierre Brunel qui pourtant faisait état de lacunes à redresser deux poèmes auparavant !
Or, si on observe les titres des poèmes des Illuminations sur les manuscrits, on peut remarquer que souvent, selon un principe d'époque appliqué notamment par l'éditeur Lemerre, Rimbaud met un point après son titre. Parfois, non ! Mais parfois on remarque aussi que la dernière lettre du titre est allongée et que cela peut s'apparenter à une façon indirecte de ponctuer le titre. J'observe que même si cela n'est pas très appuyé la fin du "n" de "perron" est légèrement étirée, mais c'est assez dérisoire, tandis que l'allonge de la fin du "e" de "sable" a tout de même une certaine étendue. Comme nous avons des majuscules aux articles qui suivent "perron" et "sable", respectivement "La calèche..." et "Le petit frère...", il me paraît de pur bon sens qu'il faille rétablir la ponctuation simple après "perron" et "sable" qui correspondent très clairement à des fins de phrase au plan grammatical. Je transcris le texte de Rimbaud en ajoutant entre crochets les deux points qu'il a négligés de placer, et contrairement à Brunel j'identifie un "L" majuscule dans l'attaque : "Les vieux...." :
 
   C'est elle, la petite morte, derrière les rosiers. - La jeune maman trépassée descend le perron[.] - La calèche du cousin crie sur le sable[.] - Le petit frère - (il est aux Indes !) là, devant le couchant, sur le pré d'oeillets. - Les vieux qu'on a enterrés tout droits dans le rempart aux giroflées."
 Bardel sur son site Arthur Rimbaud transcrit le texte avec une majuscule pour "Les vieux...", mais il ne rétablit pas les points après "perron" et "sable" comme si les tirets qui suivent pouvaient faire office de signes de fin de phrase, de signes de ponctuation équivalents. Bardel ne fait que suivre ce que font tous les éditeurs. Pour moi, ça n'a aucun sens. Il est évident qu'il faut rétablir deux points de phrase, surtout que les majuscules sont sans appel à ce sujet. Quant aux tirets, il y en a un cinquième qui justement ne correspond pas à une attaque de phrase et qui n'est pas suivi d'une majuscule : "Le petit frère - (il est aux Indes !) [...]". Rimbaud ponctue la phrase à l'intérieur de la parenthèse, la considérant sur un plan séparé des autres phrases de l'alinéa. Il procède de la sorte dans "Barbare", ce que Reboul et Murat n'ont pas compris dans leurs analyses erronées de la ponctuation de ce dernier poème. Expliquez-moi cette grammaire du premier alinéa si vous ne mettez pas de point de fin de phrase après "perron" et "sable" ! Expliquez-moi les majuscules aux déterminants suivants : "La calèche..." et "Le petit frère..."
Signe que j'ai raison, à la fin de "Parade", il n'y a pas de point, mais le "e" de "sauvage", mot de la fin, est allongé par un long trait horizontal, et dans ce cas, Brunel écrit, page 120 : "Il serait difficile de ne pas ajouter le point final manquant."
 
 
Il paraît que Guyaux énumère des problèmes de ponctuation pour "Parade", mais Brunel ne commente pour sa part que les cas suivants : une virgule à rétablir après "blêmi" qu'il corrige aussi d'un "s" de pluriel, puis il dit préférer le point-virgule à la virgule après "incendiés" et il ajoute ne pas voir clairement de virgule après "personne".
Ah Dieu est tellement con qu'il en a marre que je sois le meilleur des rimbaldiens, il m'empêche de zoomer sur le manuscrit de "Parade". Bon, ben, on va en rester là. Pour moi, "blêmis" est écrit au pluriel d'office et oui il faut rétablir la virgule manquante. Pour "incendiés", il faut évidemment une virgule, j'aurais aimé zoomer car il y a le report "54 lignes" qui gêne le déchiffrement du manuscrit. Mais la thèse du point-virgule est absurde à tous égards. Je confirme qu'il n'y a pas de virgule après "personnes", le "s" est simplement suivi de petits zigzags superfétatoires. Brunel rétablit d'autorité et à raison une virgule après "s'élargissent". A proximité de "Enfance II", il y a donc le poème "Parade" qui vient donner du sens à ce que je disais sur la lacune de point pour deux phrases.

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