Le deuxième alinéa du poème en prose "Fairy" pose des difficultés particulières. Il s'agit d'une phrase nominale entre deux tirets longs qui ont valeur de signes de parenthèse. Brunel dans son livre Aclats de la violence ne place aucun signe de ponctuation fort après le nom "steppes", mais encore l'abondance de prépositions de cet alinéa demande une certaine attention pour bien savoir ce que chacune de ces prépositions complète comme nom.
- Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et des cris des steppes. -
Spontanément, j'analyse ainsi le dispostif symétrique de cet alinéa : La tête en est son attaque "Après le moment", puis nous avons trois compléments du nom "moment" avec des expansions qui s'abrègent de plus en plus :
- de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois,
- de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals
- et des cris des steppes.
Notons que "et des cris des steppes," au plan du rythme supplée à la perte de complément circonstanciel pour la "sonnerie" : "sous la ruine des bois" était un plus du groupe "air des bûcheronnes". On pourrait imaginer "et des cris des steppes" comme une brisure souple sur un mode binaire :
- de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois,
- de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals et des cris des steppes.
Ma consultation du manuscrit me fait considérer que le point apparaît bien après "steppes", mais l'attaque du tiret long passe sur lui.
Rimbaud ponctuait les phrases à l'intérieur de parenthèses, comme on peut le voir dans "Enfance II" ou "Barbare".
Avec une telle ponctuation, il est délicat d'affirmer que "Après" crée une opposition chronologique entre "Pour Hélène..." en amont et "Pour l'enfance d'Hélène..." en aval.
Mais ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est que sur son site Arthur Rimbaud Alain Bardel plaide pour une autre lecture du deuxième alinéa de "Fairy" et il lui consacre même une page internet d'un article intitulé "Une hypothèse pour la structure de Fairy". Les lectures de "Fairy" ne sont pas spécialement nombreuses, en-dehors de l'étude de Pierre Brunel qui ne s'y soustrait pas dans son édition critique systématique Eclats de la violence. Fongaro a pas mal travaillé à élucider le sens de la deuxième phrase de "Fairy". Il reste après un certain nombre d'études ou notes qui font des rapprochements avec Mallarmé poète ou traducteur, ce qui se prolonge en rapprochements avec les deux poèmes en anglais de Poe intitulé "To Helen", mais cela n'est pas très clair pour deux raisons. Premièrement, ces rapprochements sont liés à un principe de dérive, on commence par songer pour les "influences froides" à "Hérodiade" dans le second Parnasse contemporain, puis on s'aperçoit qu'il y a une traduction de Poe "Stances à Hélène", puis qu'elle est anachronique, et enfin on en arrive à l'alternative, soit l'autre poème à Hélène traduit de Poe paru dans La Renaissance littéraire et artistique, soit les deux poèmes en anglais de Poe lus en version originale par Rimbaud avec le même titre "To Helen" facile à traduire en "Pour Hélène". Notons que l'Hélène du poème traduit et publié en 1872 dans la revue de Blémont, Aicard et compagnie désigne une personne réelle de la connaissance de Poe. Poe parle de barques nicéennes, de mer parfumée, mais ça ne coïncide jamais avec "Fairy" où nous avons des "parfums affaissés" et une "barque de deuils sans prix". Oui, nous avons des "parfums affaissés" répandus sur des "anses", mais le lien n'est toujours pas évident pour autant.
Et face à cette littérature, il y a des articles sur la structure de "Fairy", un de F. C. Saint Aubyn dans Parade sauvage, un chapitre de Raybaud dans son livre Fabrique d' "Illuminations" que j'ai pas loin sous la main et que je lirai plus tard. Et donc il y a l'article de Bardel sur le deuxième alinéa.
Voici le schéma grammatical symétrique que fournit Bardel :
- Après le moment
de l'air des bûcheronnes
à la rumeur du torrent sous la ruine des bois,
[à la rumeur] de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals,
et [à la rumeur] du cri des steppes.
Je ne trouve pas très convaincante la liaison "la rumeur du cri ou des cris des steppes". "rumeur" et "cri(s)" s'accordent mal ensemble. Et je pense de même pour "rumeur de la sonnerie".
Je suis plutôt persuadé que s'il n'y a pas de virgule après le nom "moment", c'est que "de l'air", "de la sonnerie" et "des cris" ou initialement "du cri" sont les trois compléments du nom coordonnés du nom "moment".
Qui plus est, le manuscrit a été remanié, il comporte des variantes. La leçon initiale était :
- Après le moment de l'air des bûcheronnes avec la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et du cri des steppes. -
Cette première leçon était plus claire, plus romantique et plus stylée même. L'air des bûcheronnes se mêlait avec la rumeur du torrent et le bruit de l'abattage des arbres, la sonnerie des bestiaux se répandait en échos dans les vals (et non vaux) et plus mystérieusement les steppes semblait fondre leur bruit en un seul cri, ce que Rimbaud a préféré ramener au pluriel "des" avec correction induite à poursuivre pour "cri".
Il y a trois corrections sur ce deuxième alinéa manuscrit. Il y a une correction au moins qui est immédiate, l'amorce "cav..." biffée au profit de "steppes". Les deux autres corrections peuvent avoir été faites après la transcription d'ensemble du poème, ou en tout cas après la transcription complète du second alinéa. Rimbaud a corrigé la préposition "avec" initiale en "à", renforçant les symétries entre les expressions internes à son alinéa, et il a corrigé "du" en "des" devant "cri. Le "de" devant "la sonnerie" porte des traces d'hésitations peu claires pour sa part.
La leçon originelle ne me semble pas du tout compatible avec le découpage fourni en hypothèse par Bardel, à cause du rendement particulier de la préposition "avec" qui n'a pas l'aisance d'emploi de la préposition "à", et comme ce "avec" est soit la leçon originelle, soit une alternative déterminant une même lecture, je pense que l'hypothèse de Bardel ne tient pas :
Après le moment
de l'air des bûcheronnes
avec la rumeur du torrent
[avec la rumeur] de la sonnerie
et [avec la rumeur] du cri...
Puis, je n'ai pas l'impression d'une phrase qui dit que l'air des bûcheronnes se mêle à trois choses. L'information qui prédomine, c'est "Après le moment", pas le mélange de l'air à trois éléments.
Par ailleurs, "bûcheronnes" et "sonnerie" ont en commun d'anticiper par leurs phonèmes "frissonnèrent" , ce qui me fait aussi favoriser l'alignement : "de l'air des bûcheronnes" et "de la sonnerie des bestiaux", ce que conforte la double symétrie "bûcheronnes" et "bestiaux", connotations plus brutales et sauvage des mots et initiale du "b", tandis que "air" et "sonnerie" se répondent également plus étroitement que d'autres noms de bruit. L'air des bûcheronnes, la sonnerie des bestiaux et le cri sont un total des voix de la nature amoureuse en quelque sorte. Pour l'instant, c'est ce que je pense.
Penser à "Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises..." ou à la "prairie amoureuse" des "Poètes de sept ans". Venu de l'antiquité ou présent chez Pétrarque, le "bois amoureux" est mentionné dans un des "Sonnets pour Hélène", sans que je ne pense à une source directe pour "Fairy" bien sûr.
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