uLe recueil Les Illuminations est paré d'un certain prestige et a connu d'abondants commentaires. Pourtant, c'est un peu l'enfant pauvre des études rimbaldiennes. Les meilleurs rimbaldiens, ceux qui sont parvenus à commenter plus d'un poème rimbaldien en apportant des contributions décisives sont à peu près tous avant tout des spécialistes des poèmes en vers. C'est le cas avec évidence de Steve Murphy qui, dans les livres à son nom, n'étudient quasi jamais que des poèmes en vers : Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion, Rimbaud et la ménagerie impériale, Stratégies de Rimbaud ou Rimbaud et la Commune. Il n'y a pratiquement aucune étude de la partie en prose dans les deux derniers ouvrages cités. Et cela se retrouve si on épluche les articles qu'il a publiés dans des revues sans les reprendre dans un livre ou si on épluche le volume Clefs Concours Atlande lorsque les vers et Une saison en enfer de Rimbaud étaient au concours de l'Agrégation en 2010. Murphy n'a quasi rien publié non seulement sur les poèmes en prose, mais aussi sur Une saison en enfer. Il a en revanche publié un livre sur Un cœur sous une soutane. Et c'est au plan philologique que Murphy se rattrape un peu par quelques publications autour des manuscrits des Illuminations. Yves Reboul a lui aussi apporté plusieurs contributions décisives sur différents poèmes en vers, sur certains sujets de réflexion rimbaldiens et parfois sur des textes en prose comme "Les Déserts de l'amour" et les proses imitées de l'Evangile avec une référence à Renan en arrière-plan. Mais il a fallu attendre facilement plus de trente ans avant que son livre Rimbaud dans son temps ne fournisse en 2009 des études de poèmes en prose. Il s'agit d'études sur "Dévotion", "Barbare", "Being Beauteous" et "Mystique". Mais je n'ai pas été convaincu par au moins trois de ces quatre études. Elles ne semblent pas faire date dans la communauté rimbaldienne non plus. Jean-Pierre Chambon et Marc Ascione ont publié d'abord ensemble, puis chacun de leur côté, des articles stimulants, mais ils n'ont pas eux non plus été amenés à publier des études clefs sur Les Illuminations. Benoît de Cornulier publie parfois des études de poèmes qui ne portent pas sur la mesure du vers et, même si il y a à boire et à manger, plusieurs études sont saisissantes d'intérêt, mais jamais Cornulier n'a publié une étude sur une prose de Rimbaud. Jacques Bienvenu a des contributions importantes, mais il est un peu à part vu qu'il ne publie pas des études suivies d'un poème, en tout cas rarement. Christophe Bataillé, Philippe Rocher et quelques autres intervenants de la revue Parade sauvage ont publié des études intéressantes, mais jamais sur Les Illuminations. Quant à André Guyaux, malgré son livre Poétique du fragment et une édition critique que je n'ai jamais eue entre les mains, malgré son livre Duplicités de Rimbaud, il n'apporte rien de décisif à la compréhension des poèmes en prose. Dans son livre L'Art de Rimbaud, Michel Murat dit des choses intéressantes sur les questions de forme et de genre, encore que certains aspects ne soient pas traités en parfait miroir de la question du poème en vers, mais il traite assez peu le sens des poèmes. Les seuls rimbaldiens performants sur Les Illuminations sont Antoine Fongaro et Bruno Claisse, avec un paradoxe inverse. Fongaro est très intéressant sur les vers première manière et les poèmes en prose, mais très peu pertinent sur les vers "seconde manière", tandis que Claisse est quasi inexistant sur la question des poèmes en vers, et il ne commençait que petit à petit à publier sur Une saison en enfer, mais cela même est resté dérisoire.
Pierre Brunel, qui occupe une place institutionnelle conséquente sans vraiment éclairer la lecture des poèmes en vers ou en prose, est paradoxalement l'auteur du livre le plus important sur Les Illuminations après ceux de Fongaro et Claisse. Les analyses laissent à désirer, mais sont riches d'informations et de sources intéressantes à prendre en considération.
Certains rimbaldiens ont voulu se spécialiser sur Les Illuminations, mais, malgré les éloges, que reste-t-il aujourd'hui comme héritage des livres d'Antoine Raybaud et Sergio Sacchi ? Et des études antérieures à 1980, il ne reste guère que l'étude du poème "Après le Déluge" par Yves Denis, cas à part des articles plus anciens de Fongaro parus en revue.
Telle est la situation. Sur son site Arthur Rimbaud, Alain Bardel n'a rien découvert par lui-même, mais il a une érudition réelle sur les études des poèmes en prose et il a surtout privilégié les analyses de Bruno Claisse et d'Antoine Fongaro, ce qui fait qu'il a un cadre interprétatif assez fiable et solide sur Les Illuminations, un cadre plus solide par exemple que celui de Pierre Brunel.
Evidemment, il y a eu un terrible incident en rimbaldie avec l'article de Steve Murphy sur la pagination des Illuminations dans la revue Histoires littéraires. Murphy a donné l'illusion que d'évidence le remaniement des numérotations à l'encre 12 et 18 était de Rimbaud. Ce point n'a pas fait l'unanimité, mais vu que cela se doublait d'une querelle de clans : il y a eu un alignement d'un clan contre Guyaux, et puis il y a eu ceux qui ne faisant partie d'aucun clan ont cru à cette histoire de pagination autographe. Bardel en est un exemple, puisqu'il écrit sur le net. Son mode de fonctionnement est clairement partisan et comme Murphy l'a fait publier des articles dans Parade sauvage, dans Le Magazine littéraire, le tout aboutissant à un rôle inespéré de rédacteurs de notices dans le Dictionnaire Rimbaud des éditions Classiques Garnier nous nous retrouvons avec une personne complètement ficelée par la reconnaissance, au-delà même de sa naïve foi en l'idée d'une pagination autographe. Michel Murat a pris parti pour la pagination autographe dans l'édition de son livre L'Art de Rimbaud et n'a pas trouvé le moyen de s'en dédire dans l'édition révisée de 2014, puis dans le Dictionnaire Rimbaud il finit par dire qu'il ne sait pas si la pagination est autographe, rétractation lente mais en cours. Puis, il y a Yves Reboul qui a adhéré à cette thèse de la pagination autographe et qui a abondé en ce sens dans son livre de 2009, à une époque où la contestation de cette pagination n'a pas encore été lancée par Jacques Bienvenu. Reboul a écrit une étude sur le poème "Barbare" intitulé "Barbare ou l’œuvre finale", sans doute le plus mauvais article de sa carrière avec celui sur "Voyelles". Il écrit à la page 361 de son livre, première page du chapitre sur "Barbare", en note 3 de bas de page : "Le point essentiel est que ces proses sont paginées et que cette pagination est de la main de Rimbaud (voir Steve Murphy, "Les Illuminations manuscrites", Histoires littéraires, n°1, 2000, p.5-31)."
L'inverse est désormais prouvé. La pagination fut le seul fait de la revue La Vogue. Et Reboul dit bien que l'essentiel consiste en ce que la pagination soit ou non de Rimbaud. Or, la thèse de lecture de Reboul, déjà déclarée par Murat dans son livre de 2003, c'est que "Barbare" serait le poème conclusif de cette partie du recueil ! Sauf que sans pagination, on ne voit pas très bien comment les lecteurs seraient en mesure de considérer que ce poème est conclusif de quoi que ce soit. Même avec un pagination d'ailleurs, on ne voit pas pourquoi le lecteur considérerait que Rimbaud a conçu une partie paginée et une partie paginée des manuscrits de son recueil. La mise à mort de la thèse de la pagination autographe ne fait qu'achever de nous ramener à l'évidence : le poème "Barbare" n'est conclusif de rien du tout.
Mon article d'hier montre clairement à quel point "Barbare" est en résonance avec d'autres poèmes en prose et notamment "A une Raison". J'y explique aussi ce que signifie : "Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays," avec une logique simple qui est que le contexte arctique à l'époque exclut la perception de 365 jours, de quatre saisons, la rencontre d'autres hommes et les confrontations entre pays. Reboul soutient que ce poème est un retrait dans l'imaginaire. Il soutient également que le cadre n'est pas "arctique". Les trois occurrences du mot seraient des leurres et nous donneraient une fausse idée que tout le poème se déroule dans ce cadre, et la preuve en serait que "le pavillon en viande saignante" ne correspond à aucune lecture réaliste dans un cadre arctique. Plaît-il ? Rimbaud écrit en toutes lettres : "Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques", donc le pavillon est sur les mers et fleurs arctiques et si vous n'accordez pas "arctiques" avec "mers" le pavillon étant sur les "fleurs arctiques" les mers sont d'office arctiques et le pavillon est d'office un élément du décor arctique. Hier, j'ai aussi clairement expliqué que "Le pavillon en viande saignante" est la métaphore des images qui sont précisées ensuite et où figure l'élément "givre" : "Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre" et "Les feux à la pluie du vent de diamants". On a une éruption volcanique en contexte arctique, il ne faut pas aller chercher plus loin la construction réaliste du discours poétique rimbaldien. Et le "pavillon" étant la métaphore de ces brasiers ou feux, certes les interprétations étaient farfelues du sang abondant de baleines polaires, d'aurores boréales, et tutti quanti. Le cadre arctique est indiscutable dans le discours explicite de ce poème, et il est confirmé par "Being Beauteous" qui parle d'un "Être de Beauté" "devant une neige" (le déterminant "une", un peu à la "A une Raison", ne dispense pas de cette lecture polaire, ce n'est pas la neige d'un papier blanc) ou par "Métropolitain" : "Le matin où avec Elle, vous vous débattîtes parmi les éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces et les drapeaux noirs et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles, - ta force." Et, d'ailleurs, là il n'y a pas de "je crois que la pagination est de Rimbaud" alors qu'elle ne l'est pas, mais ce dernier paragraphe de "Métropolitain" figure juste avant la transcription de "Barbare" sur un même feuillet manuscrit. Dans cette étude sur "Barbare", Reboul s'interroge aussi sur le point à l'intérieur de la première mention entre parenthèses "Elles n'existent pas." Il pense que ce point peut être traité en-dehors de la parenthèse. Moi, pas ! J'ai tellement l'habitude quand j'écris de trouver gênant le point à l'intérieur d'une parenthèse dans une phrase qui se poursuit que j'identifie clairement un point de fin de phrase à l'intérieur de la parenthèse. Reboul soutient aussi qu'on s'est peu interrogés sur le sens du titre "Barbare", ce qui m'étonne, puisque H. Wetzel a publié un article le rattachant à un passage du livre Le Peuple de Michelet où celui-ci revendique être un barbare, revendique appartenir au peuple qui a fait la Révolution, et je fais évidemment le lien avec l'identification du poète aux gaulois jusqu'à l'habillement précisément barbare dans "Mauvais sang". Reboul considère enfin que "Barbare" est symétrique de "Après le Déluge". Mais, non ! La série homogène aurait commencé par une transcription de "Enfance" pour se terminer à "Barbare", et il n'y a aucun autre papier de ce même format dans le reste des manuscrits. En clair, on a un recopiage qui commence par "Enfance" et qui s'arrête à "Barbare" faute de papier supplémentaire, si réellement l'ordre des manuscrits n'a pas été bouleversé. Le manuscrit de "Après le Déluge" a été mis plus tard en tête des manuscrits. Et que ce soit Rimbaud qui l'ai fait, c'est ce qui reste à prouver, mais à mon avis ça va être laborieux.
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