Les rimbaldiens n'ont jamais admis ni compris l'importance du poème "Credo in unam" dans la pensée poétique de Rimbaud. Et face aux Illuminations, ils se privent du point d'appui que fournit le "credo" originel du poète.
Je voudrais faire un article de citations pour montrer l'évidence. A plusieurs reprises, et cela dès 1870, Rimbaud déclare sa foi en une divinité qui à la fois est d'origine quelque peu céleste et manifestation d'un grand amour.
En mai 1870, Rimbaud envoie une lettre à Théodore de Banville qui contient trois poèmes. Le poème "Ophélie" doit être laissé de côté, puisqu'Ophélie n'est pas une divinité, mais une humaine comparable au poète pour dire vite. Le premier poème sans titre en deux quatrains, devenu "Sensation", parle d'un poète qui se promène dans la Nature, heureux comme avec une Femme. Il y a donc une divinisation féminine de la Nature dans ce poème, la Nature est une préfiguration de la Vénus de "Credo in unam". Dans sa lettre, Rimbaud dit clairement que "Credo in unam" a été conçu comme le credo des poètes. Je cite inévitablement dans l'optique de cet article les vers où le poète déclare sa foi en Vénus, mais songeant au futur poème "Génie" des Illuminations avec des formules contre-chrétiennes : "il ne redescendra pas d'un ciel", etc., je ne manque pas de citer aussi l'opposition au christianisme que suppose cette adhésion à l'Amour universel sous le signe de Vénus :
Je crois en Toi ! Je crois en Toi ! Divine Mère !Aphrodité marine ! Oh ! la vie est amère,Depuis qu'un autre dieu nous attelle à sa croix !Mais c'est toi la Vénus ! c'est en toi que je crois !
La plupart des poèmes de 1870 ne sont pas à retenir ici pour notre propos. Mais il y en a tout de même quelques autres.
Il faut d'abord mentionner deux sonnets sur l'actualité de la guerre franco-prussienne. Le premier sonnet n'a pas de titre : "Morts de Quatre-vingt-douze...", il contient au vers 2 une vénération allégorique de la liberté qui doit nécessairement être reliée à la déesse Vénus en qui le poète prétend croire :
Les "Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize" sont définis comme ayant des "cœurs saut[ant] d'amour sous les haillons". Et leur en-marche se voit par ce qu'ils sont "pâles du baiser fort de la liberté". Il s'agit très clairement de vers précurseurs du second alinéa du poème "A une Raison" : "Un pas de toi ! C'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche." Les enfants de ce poème en prose appellent à briser un joug qui pèse sur l'humanité et la tête conduit hommes et enfants au "nouvel amour", ou mieux les fait "sauter d'amour".
Notons que le sonnet a un trait particulier avec l'autre allégorie de la Mort comme amante qui sème ces hommes martyrs pour les régénérer dans tous les vieux sillons, image qui correspond à la circulation de la sève universelle dans "Credo in unam".
En complément à ce sonnet, il faut citer le vers 8 au centre du sonnet "Le Mal" : "Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !..." L'adverbe "saintement" n'est pas anodin et cette adresse à la Nature confirme la pertinence que nous avons eue à inclure la fin de "Sensation" dans notre relevé.
Deux poèmes du cycle belge sont également particulièrement importants à citer : "Ma Bohême" et "Rêvé pour l'hiver". Je l'ai dit sur ce blog. Les tercets de "Ma Bohême" réécrivent un sizain du "Saut du tremplin", ne se contentant pas de reprendre la rime "élastique"/"fantastique" mise au pluriel. Et "Le Saut du tremplin" était pensé comme le poème final des Odes funambulesques. A côté, nous avons le poème "Rêvé pour l'hiver" avec une forme layée qui s'inspire du poème "Au désir" des Epreuves de Sully Prudhomme, Rimbaud attestant lui-même dans une lettre à Izambard avoir lu ce recueil peu avant de composer "Rêvé pour l'hiver". Le mot "désir" n'est pas neutre dans la source au poème de Rimbaud, qu'il me suffise de citer la clausule de "Conte" : "La musique savante manque à notre désir."
Le poème "Rêvé pour l'hiver" est dédicacé à une mystérieuse "Elle", il s'agit en réalité de la Muse, Rimbaud réécrit dans "Rêvé pour l'hiver" plusieurs passages du poème final des Cariatides de Banville : "A une Muse" ou "A une Muse folle" selon les éditions. Et il est très intéressant de relever que Rimbaud s'inspire d'un poème adressé à la Muse, sa dédicace "à Elle" est donc une référence à la Muse, et justement c'est la référence explicite du sonnet "Ma Bohême": "J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal". Il ne faut évidemment pas comme un universitaire cloisonner les références avec Vénus d'un côté et la Muse de l'autre. La Vénus en laquelle Rimbaud a foi est la même Muse dont il se prétend justement un féal. Ce lien s'enrichit de la personnification de la Nature, figure qui prolonge clairement Vénus. Et, justement, je parlais du lien entre la foi déclarée à Vénus et le rejet du christianisme. Dans les poèmes que Rimbaud envoie par lettres à Demeny en 1871, la pièce "Les Poètes de sept ans" mérite une place dans notre dossier. Nous retrouvons le rejet du christianisme et la célébration d'une Nature qui est amour dans des vers consécutifs, et ce n'est qu'une approche obtuse du syntagme "prairie amoureuse" qui peut faire manquer la référence à la foi en Vénus du poète :
[...]Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve,Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourgOù les crieurs, en trois roulements de tambourFont autour des édits rire et gronder les foules.- Il rêvait la prairie amoureuse, où des houlesLumineuses, parfums sains, pubescences d'or,Font leur remuement calme et prennent leur essor !
D'évidence, ces vers que je viens de citer sont l'équivalent et la reprise des vers que j'ai cités plus haut de "Credo in unam" quand le poète se plaignait du Dieu qui nous attelle à sa croix et se ressaisissait en affirmant croire au contraire en Vénus. Ces vers que je viens de citer confirment la liaison avec l'idéal révolutionnaire du baiser de la liberté dans "Morts de Quatre-vingt-douze..." et noter la mention du "tambour" comme dans le premier alinéa de "A une Raison" ! Et ces vers que je viens de citer confirme l'importance du renvoi à la Muse de "Ma Bohême", puisqu Rimbaud se déclarant le féal de cette Muse à laquelle il s'adresse poursuit par ce vers : "Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !" Vous relevez les mentions communes : "rêvait la prairie amoureuse", "amours splendides [...] rêvées", ce que complète le sens de lumière de l'adjectif "splendides" à rapporter au rejet d'entrevers : "Lumineuses" et à la mention à la rime "d'or" qui précise "pubescences". Il faut bien évidemment comprendre la célébration conjointe de "Vénus" et de la "Nature" dans l'appel à une "prairie amoureuse". On retrouve très clairement l'idée de circulation de la sève du poème "Credo in unam". Cela n'empêche pas de chercher par ailleurs à relier la mention "prairie" à des mentions antérieurs d'autres poètes : Lamartine, etc. Je fais un relevé petit à petit à ce sujet. Il y a aussi l'idée antique du "bois amoureux". Mais n'importe quel lecteur, sans appel à l'érudition, est censé comprendre que "rêver la prairie amoureuse", c'est rêver que la Nature est amour en tant que Vénus.
Même si sa prétendue date de composition : mai 1871, est fort suspecte, le poème "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" rentre comme "Morts de Quatre-vingt-douze", dans l'espace des poèmes qui lie la célébration contre-chrétienne de Vénus à l'idéal révolutionnaire. Rimbaud s'inspire-t-il des modèles allégoriques de Ronsard et Agrippa d'Aubigné du temps des guerres de religion ? En tout cas, l'allégorie de Paris dans ce poème ne peut être vue que comme une figure substitutive locale à l'allégorie rimbaldienne première de la grande Vénus qui est la Nature. Paris allégorisé par Rimbaud symbolise l'émeute communaliste, l'esprit révolutionnaire incarné, mais dans une subordination axiale nette à l'idée de la foi absolue du poète en un principe divin qu'il a choisi d'appeler initialement Vénus et qu'il confond, sans être spinoziste pour autant, à la Nature.
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,La tête et les deux seins jetés vers l'AvenirOuvrant sur ta pâleur tes milliards de portes,Cité que le Passé sombre pourrait bénir :Corps remagnétisé pour les énormes peines,Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sensSourdre le flux des vers livides en tes veines,Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
L'allégorie de Paris est animée par "un souffle de Progrès" qui est un idéal révolutionnaire. Et nous voyons ici la torture d'un corps qui annonce le poème "Being Beauteous", et justement le poète vient dire ici à la divine cité : "Splendide est ta Beauté !" J'ai écarté le poème "Ophélie", car Ophélie n'est pas une divinité en laquelle le poète dit croire. Mais, ici, il y a un infléchissement très particulier. La divinité à laquelle croit le poète combat également. Cela donne une portée aux vers contre-chrétiens de "Credo in unam" ou des "Poètes de sept ans". Vénus ne domine pas paisiblement, elle pleure les morts de ceux qu'elle a créés saintement dans "Le Mal" et elle doit lutter contre le Dieu qui nous attelle à sa croix, elle est un peu comme les dieux participant à la guerre de Troie d'un côté ou d'un autre. Ici, Vénus est du côté des communards martyrs de la semaine sanglante, et du coup Rimbaud peut s'adresser en louangeant ses choix comme il l'a fait pour Ophélie, et nous lisons bien un "Splendide est ta Beauté" quand le "corps adoré" nous vaut un poème où la divinité est appelée "Être de Beauté" ou "Being Beauteous". Il faut ajouter que l'orage a consacré Paris en "suprême poésie", ce qui veut dire que "Paris" s'identifie à la Muse, celle dont le poète se dit le féal dans "Ma Bohême". Et ce caractère "suprême" confirme que "Paris" n'est pas une allégorie particulière dissociable de "Vénus", puisque l'idée du "suprême" suppose clairement que Rimbaud reconnaît en Paris une manifestation du "credo des poètes", Paris est ici figure de Vénus ! Une Vénus qui mène une révolution, comme la "Raison" qui fait la "levée des nouveaux hommes".
Le rapprochement entre "Ophélie" et "Paris se repeuple" se confirme avec "Les Mains de Jeanne-Marie". Dans ce dernier poème, Rimbaud ne célèbre pas Vénus, mais des figures féminines équivalentes d'Ophélie, sur le mode révolutionnaire tragique, la célébration est la même, le martyre d'Ophélie, de Paris et des "Mains de Jeanne-Marie", mains de toutes les femmes qui sont des Jeanne-Marie, appellent à une célébration de leur volonté perçue comme noble, pure et promettant un idéal éminemment désirable.
Et, évidemment, cette allégorie Vénus-Paris est forcément présente dans le "rayon violet de Ses Yeux" du poème "Voyelles", puisque Rimbaud reprend significativement l'idée du "Suprême" et du "clairon" plein de "strideurs".
Je vais laisser de côté le cas du "Bateau ivre" : "Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru", "Poème de la Mer", dans la mesure où nous ne retrouvons pas clairement l'allégorie de Vénus, encore qu'elle est quelque peu mobilisée : "rousseurs amères de l'amour" se levant sur la mer.
Le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." confirme que Rimbaud ne cesse au début de l'année 1872 d'affirmer sa foi en une Vénus dans les instants tragiques qui suivent la répression de la Commune : "Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain", lecture dégagée par Yves Reboul et que je suis forcément. "Voyelles", "Les Mains de Jeanne-Marie", "Le Bateau ivre" et "L'Etoile a pleuré rose..." sont ne l'oublions pas un groupe de poèmes contemporains, plutôt du début de l'année 1872 selon les recoupements.
J'ai laissé de côté le poème "Les Soeurs de charité" car je rattacherais trop artificiellement ce que Rimbaud y dit des deux déesses "Muse et Liberté" à mon propos, mais c'est seulement que je n'ai pas encore trouvé la meilleure manière de le faire parce que c'est évident qu'il y a un lien étroit à notre divinité Vénus. Au fait, avez-vous remarqué la reprise du motif de la pâleur dans "Morts de Quatre-vingt-douze..." "Paris se repeuple" et "Les Mains de Jeanne-Marie" ?
Je saute maintenant à pieds joints par-dessus les poèmes en vers nouvelle manière de 1872 et Une saison en enfer pour arriver aux poèmes en prose des Illuminations.
Il y a tout un groupe de poèmes qui sont clairement liés à tous les poèmes en vers que je viens de citer. Vous avez vu les liens solides que j'ai établis avec "Being Beauteous", "Génie" et "A une Raison".
Il y a une revue à faire de ces poèmes, ce qui inclut parfois aussi des passages de poèmes : la "Sorcière" dans "Après le Déluge", la mystérieuse "Elle" dans "Métropolitain", etc.
Pourquoi les rimbaldiens ne coordonnent-ils pas tous ces ensembles pour les faire parler d'une seule voix : celle de Rimbaud ?
Benoît de Cornulier en est à imaginer que Rimbaud parle de lui-même avec le "rayon violet de Ses Yeux" dans "Voyelles". Les rimbaldiens se privent aussi des liens très intéressants des poèmes en prose allégoriques avec les poèmes en vers tels que "Credo in unam", "Paris se repeuple", etc. Le poème "Aube" est perçu comme une dérision et un échec à partir d'une lecture suspecte du segment "Au réveil", compris comme déniaisant le rêve, ce qui pour moi ne va pas de soi. Enfin, il y a le problème de la gratuité de la foi rimbaldienne exprimée dans "Génie", "A une Raison" ou "Being Beauteous". Comment expliquer ces poèmes s'ils viennent après Une saison en en enfer ? Rimbaud s'est-il réduit au jeu littéraire sans foi finale ? Comment les rimbaldiens expliquent-ils la succession "Credo in unam", Une saison en enfer, "Génie" ?
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