mardi 24 mars 2026

Calendrier de l'avant J-3 : encore des défauts évidents dans la double thèse de l'ordre et de la datation ultimes des Illuminations !

Je commence par un petit rappel. Si la publication des Illuminations a été interrompue en 1886 dans la revue La Vogue, Vanier a publié tel quel le recueil de la plaquette de 1886 en 1892 en compagnie du texte du livre Une saison en enfer, sans suivre l'ordre initial des livraisons dans les numéros 5 à 9 de la revue. Verlaine n'avait plus les manuscrits entre les mains, mais il pouvait comparer les livraisons 5 à 9 de la revue avec la plaquette, et plus simplement il pouvait réagir sur le mélange des vers et des proses. Il n'a réagi ni contre l'ordre de la plaquette, ni contre le mélange des vers et des proses sous le titre Les Illuminations. Or, si on peut raisonnablement penser que Verlaine n'a pas voulu prendre en charge le problème du mélange, après tout il y avait un jeu de copies de poèmes en vers lui aussi conservé en vue d'une publication éventuelle ultérieure, cela devient peu crédible si Verlaine considère que le recueil des Illuminations suppose un ordre précis. En 1878, Verlaine dit "avoir relu" ces poèmes. Il a lu et relu un ensemble manuscrit. Même si de 1878 à 1886 il n'a pas la mémoire des poèmes et à plus forte raison de cet ordre, il n'a pas réagi et n'a pas laissé entendre qu'il y avait un ordre en principe à respecter. Quand Vanier publie en 1892 le recueil tel quel, il a eu des échanges avec Verlaine. Il s'est passé cinq à six ans entre la double édition dans La Vogue et l'édition Vanier. Même si Pakenham n'a pu mener à terme son édition, il y a une abondante correspondance de Verlaine qui nous est connue pour la période 1886-1895, ainsi que des conférences écrites sur Rimbaud, des textes dans la presse et il y a bien sûr la préface à l'édition Vanier même en 1892. Or, il manque quelques poèmes encore à l'ensemble, sans même parler des vers "nouvelle manière" alors admis dans l'ensemble. En 1895, Vanier publie alors que Verlaine n'est pas encore mort une édition des vers de Rimbaud avec un complément intitulé "Prose" : il ne prendra même pas la peine de parler d'une suite aux Illuminations. Verlaine n'a pas réagi, et on sait que pourtant ce sont des poèmes en prose à rattacher aux Illuminations, mais ce laxisme de Verlaine est moins explicable si réellement l'ordre des poèmes avait une importance. Verlaine n'avait donc aucun manuscrit de sommaire du recueil sur lui, qui plus est.
 
Passons au poème "Après le Déluge". Son manuscrit ne correspond pas à la série sur papier homogène. En clair, ce manuscrit pouvait très bien venir après le manuscrit qui se termine par la transcription de "Barbare". Nous aurions alors une succession de "Bien après..." à "Aussitôt après que l'idée du Déluge se fut rassise," avec dans l'enchaînement un sens intéressant à la dissolution en petits points du refrain du poème "Barbare" : "Le pavillon..."
La série homogène telle qu'elle nous est parvenue a été paginée par la revue La Vogue, mais au plan des retouches sur le texte même des poèmes nous avons pu constater que les retouches par les éditeurs sont au crayon, Rimbaud corrigeant immédiatement à l'encre. Or, le remaniement de "Veillée" en chiffre "III" est tout entier à l'encre, ce qui plaide pour l'idée que Rimbaud a bien lui-même placé un manuscrit d'un format différent pour créer la série des trois "Veillées", et cela plaide indirectement en faveur d'un tel remaniement pour "Phrases". En revanche, la pagination n'est pas de Rimbaud, n'en déplaise aux féodaux Murphy, Bardel qui semblent ignorer qu'il y a eu une Révolution française et qu'elle a été plus qu'approuvée par Rimbaud (je pense à "ou daines", "rouler sur l'aboi des dogues", "PV", l'Album zutique et quelques autres trucs). Et la série homogène en incluant les deux manuscrits différents pour Phrases et Veillées, cela va de "Enfance" (titre compréhensible pour un début de série) à un manuscrit avec le poème "Barbare" dont le verso contient une version erronée du début de "Enfance I". Il y a l'énigme du manuscrit avec au recto et au verso les trois poèmes "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver", mais quant à "Après le Déluge" il y a carrément un gros doute qui s'installe, puisque la série homogène va de "Enfance I" à "Enfance I". Si l'ordre de la série homogène est si important que ça, ce qui reste discutable sur certains points sensibles de toute façon ("Conte", "Départ", "Royauté", les "Villes"), on aurait sur un coup de tête un Rimbaud qui change d'avis et place "Après le Déluge". Jusqu'à plus ample informé, il lui suffisait de commencer sa série homogène par la transcription de "Après le Déluge". Rimbaud ne pouvait pas savoir à l'avance jusqu'où iraient les transcriptions avec tout ce papier, ni qu'ils ne pourraient pas s'en procurer d'autres pour la suite.
Il u a un côté tout ou rien dans l'affirmation que Rimbaud a mis "Après le Déluge" volontairement en tête du recueil, et comme la pagination n'est pas de lui, je trouve ça suspect. Il faudrait étudier le confort qu'il y a à porter tous ces manuscrits dans l'ordre dans lequel on les édite depuis La Vogue et Vanier. On devrait même étudier l'usure des feuillets en ce sens, finalement.
Obnubilés par la thèse erronée de Murphy-Catulle Mendès, patron des fantaisistes qui aime chercher des poux à Rimbaud, des rimbaldiens comme Michel Murat et Yves Reboul ont parlé du statut conclusif de "Barbare" pour la série de 24 pages. Mais, outre que comme je l'ai déjà dit, on fait un lien douteux entre "anciens assassins" et "temps des Assassins" dans "Matinée d'ivresse", le titre "Barbare" renvoie clairement à la revendication du poète de ses ancêtres gaulois dans "Mauvais sang" : "Mon habillement est aussi barbare que le leur". Le poème "Barbare" fait au contraire très probablement partie des poèmes en prose des Illuminations écrits avant Une saison en enfer. Le poème "Après le Déluge" est plus sombre avec l'idée de la Sorcière qui ne voudra jamais nous offrir les révélations attendues. "Barbare" célèbre très clairement l'allégorie du poème "A une Raison" dans des ébats clairement assimilables à ceux dont "Métropolitain" évoque le souvenir. Pour parler comme Fongaro, "Barbare" est un doublet de "A une Raison". Ce qui attaque le coeur du poète est comparable aux "fléaux" dénoncés par les enfants dans "A une Raison" et le "Solde de diamants sans contrôle" est l'image de cette élévation de la substance de nos fortunes et de nos voeux.
Visiblement, les poèmes qui ont des formes très poétiques comme "A une Raison" et "Barbare" sont antérieurs à Une saison en enfer. On peut penser que les poèmes en prose sont de moins en moins composés selon un modèle de compétition avec les strophes et la poésie en vers au-delà de l'incident bruxellois.
Verlaine dit clairement que Rimbaud a commencé à composer les poèmes en prose précisément des Illuminations en Belgique et que cela s'est poursuivi en Angleterre puis en Allemagne. Pour le côté allemand, il est visible qu'il y a un mensonge, mais Rimbaud n'a pas pu écrire en Belgique en juillet 1873 des Illuminations et Verlaine date par erreur de 1873 la publication des "Corbeaux" dans l'un ou l'autre de ses écrits il me semble. N'en déplaise à Bouillane de Lacoste, il y a des failles dans le témoignage approximatif de Verlaine, et surtout il y a un problème de cohérence littéraire évident si on prétend que tous les poèmes en prose réunis sous le titre Les Illuminations sont postérieurs à Une saison en enfer.

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