mercredi 18 mars 2026

Calendrier de l'avant J-8 : Vagabonds et l'énigme du lieu !

Le poème "Vagabonds" est une pièce particulière au sein des Illuminations. Verlaine en personne a apporté un témoignage de lecteur, il s'y est identifié au "satanique docteur" et donc au "pitoyable frère", mais il l'a fait en protestant, en déclarant que le portrait était mensonger. Il faudrait donc lire le poème comme un compte rendu mensonger d'une réalité qui ne nous est pas connue précisément. En même temps, le témoignage de Verlaine laisse supposer que ce poème ne date pas de la bonne période des relations entre les deux hommes, on devine que le poème est postérieur à la rupture. Verlaine a dû lire une première fois ce poème à Stuttgart en 1875 quand Rimbaud lui a remis les manuscrits. Le récit fait état d'une relation qui appartient au passé après tout.
Et cet aspect de règlement de comptes avec Verlaine domine sans doute l'esprit des rimbaldiens, alors même que le poème se termine sur une phrase qui a tout d'un slogan de poète visionnaire : "pressé de trouver le lieu et la formule."
La piste verlainienne nous conduit tout de même au poème "Laeti et errabundi" du recueil Parallèlement de 1889 où Verlaine refusant de croire à une rumeur sur la mort de Rimbaud célèbre la vagabonderie du passé, et il fait clairement référence à ce poème en prose en assimilant Rimbaud à un dieu parmi les dieux, contrepoint au satanique docteur, en parlant de toutes les boissons alcoolisées prises sur les routes et aussi en écho à l'idée "lieu et formule" le poème de Verlaine se termine en disant à Rimbaud qu'il est sa patrie et sa bohême, autrement dit sa vie. J'ajouterais que comme Rimbaud emploie l'adverbe rare "fervemment", Verlaine emploie à la rime le nom "ferveur"...
En même temps, le titre du poème de Verlaine nous invite à nous reporter au poème de Baudelaire "Moesta et errabunda" qui ne nous apporte pas grand-chose si ce n'est l'idée que le lieu cherché est une sorte de paradis des amours enfantines.
Face à tout cela, revenons pourtant à une astuce du poème rimbaldien. Celui-ci s'intitule "Vagabonds", ce qui signifie une errance sans lieu, et pourtant le poète a choisi l'état de vagabond en quête d'un lieu et aussi d'une formule. Pour moi, il y a un esprit railleur à prétendre trouver "le lieu et la formule" à partir d'un abandon à l'état de vagabond.
Puis, autre chose est à relever dans le poème. La charge contre le pitoyable frère est bien réel, et cela est confirmé par le système de répétition de "Pitoyable frère" à "pauvre frère". Rimbaud dénonce explicitement le chagrin idiot de son partenaire, rappelle que les propos du "satanique docteur" le font ricaner. Mais, ce qui me frappe, c'est le glissement final du morceau. Rimbaud revient à lui-même. Après avoir décrit le comportement de Verlaine, après nous avoir donné un extrait de ses propos, Rimbaud décrit ses actes et ses intentions. Il veut rendre son compagnon à un "état primitif de fils du soleil" où il n'est pas difficile de faire le lien avec le poème de 1870 "Soleil et Chair", mais cet aveu rimbaldien vient après les moqueries contre Verlaine, et après un autre aveu que son innocence n'est peut-être pas la vraie image à se faire de lui. Et quand Rimbaud écrit que "sincèrement" il voulait ramener Verlaine à un état primitif de fils du soleil, ce "sincèrement" appartient au passé et est tourné en dérision par le poème. Et ce "moi pressé de trouver le lieu et la formule" est tout autant une autodérision à l'égard de l'errance inappropriée de Rimbaud. Ce "moi pressé de trouver le lieu et la formule" rappelle quelque peu la phrase : "La musique savante manque à notre désir." Nous comprenons en lisant "Vagabonds" que le poète n'a toujours pas trouvé ce lieu et cette formule. Et le fait de vagabonder ne donne pas par définition accès à un lieu et une formule. Les poètes n'étaient pas des chercheurs ou des explorateurs, ils n'étaient rien que deux vagabonds, menant du coup une guerre vague pour citer Une saison en enfer. Il n'y a pas dans "Vagabonds" l'opposition entre un Verlaine grotesque et un Rimbaud sérieux. Rimbaud lui-même n'est pas sérieux, ce qu'illustre d'ailleurs la distraction vaguement hygiénique où les "fantômes du futur luxe nocturne" ne sont rien d'autres qu'une activité masturbatoire qui ne donne rien au-delà de sa satisfaction immédiate.
Les vagabonds par définition ne cherchent pas un lieu. 

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