mercredi 25 mars 2026

Calendrier de l'avant J-2 : les répétitions dans "Barbare" et le parallèle net avec d'autres 'Illuminations' !

 Je reprends l'exercice et commence par "Barbare", et je vais enrichir mon relevé de comparaisons avec "A une Raison" et "Après le Déluge" :
 
   Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,
   Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)
   Remis des vieilles fanfares d'héroïsme - qui nous attaquent encore le cœur et la tête - loin des anciens assassins -
   Oh ! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas)
   Douceurs !
   Les brasiers pleuvant aux rafales de givre, - Douceurs ! - les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous. - Ô monde ! -
   (Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, qu'on entend, qu'on sent,)
   Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres.
   Ô Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, - ô douceurs ! - et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.
    Le pavillon...
 Le poème est conçu sur des reprises d'alinéas. Le premier, le troisième et le septième alinéas forment une première série, symétrique d'une deuxième série formée par le deuxième, le quatrième et le dixième alinéa qui est en quelque sorte la reprise-variation du refrain : "Le pavillon".
La première série confirme une volonté rimbaldienne d'accentuer la mention adjectival vieux/ancien, il s'agit d'un rejet de l'ancien :
 
   Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,
   Remis des vieilles fanfares d'héroïsme - qui nous attaquent encore le cœur et la tête - loin des anciens assassins -
   (Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes, qu'on entend, qu'on sent,)
 Il faut bien comprendre que les "vieilles fanfares d'héroïsme" renvoient à la société, le mot "fanfare" est très utilisé par Hugo, Musset et d'autres à propos de l'épopée napoléonienne par exemple. Les rimbaldiens font d'importants contresens quand ils lisent les "fanfares d'héroïsme" et les "anciens assassins" comme un renvoi aux expériences du poète décrites dans "Matinée d'ivresse". Pas du tout. "Matinée d'ivresse" rejette une "ancienne inharmonie" et participe du "nouvel amour". Les "anciens assassins" ne sont pas des collègues du poète dans la "Matinée d'ivresse". Cela se confirme avec l'analyse du premier alinéa où le poète laisse derrière lui, comme, et ce n'est pas anodin, dans "Being Beauteous", les pays, les êtres, les jours et les saisons. Ce rejet des jours et des saisons éclaire le sens à donner à l'invitation des enfants dans "A une Raison" à cribler le temps en tant que fléau !
Face à cela, il y a la série répétitive sur le motif du pavillon. Notons le parallèle entre le septième et le dixième alinéa, l'un met entre parenthèses les références à ce qui est rejeté, l'autre réduit le refrain à deux mots grâce à des points de suspension. Il faut comprendre que l'émotion vécue prend le dessus, émotion calquée sur le plaisir sexuel bien évidemment. Rimbaud a établi un jeu de mots très clair. Les mentions "fleurs arctiques" du deuxième et du quatrième alinéas deviennent "grottes arctiques" dans le neuvième alinéa où affluent les "larmes blanches, bouillantes". Il s'agit d'une métaphore évidente de la défloration et l'adjectif "arctiques", lié en principe au froid, rend évident le glissement métaphorique de "fleurs" à "grottes". La parenthèse "(Elles n'existent pas.)" se comprend alors comme calembour sur le sens du verbe "exister". Notez que la variation de la ponctuation qui a perturbé certains rimbaldiens n'est qu'une hésitation du poète sur le problème de ponctuation à l'intérieur d'une parenthèse englobée dans une phrase : "(Elles n'existent pas.)" et "(Elles n'existent pas)". Le bon sens voudrait qu'on mette le même signe de ponctuation aux deux parenthèses. La sacralité du manuscrit entraîne les rimbaldiens dans des considérations analytiques particulièrement oiseuses.
Face à la symétrie de ces six alinéas, nous avons deux couples d'alinéas, le couple des cinquième et sixième alinéas, et le couple des huitième et neuvième alinéas. Le cinquième alinéa s'en tient au mot "Douceurs" qui ponctue tout le mouvement de la première moitié du poème en cinq alinéas. La reprise est immédiate dans le sixième alinéa du mot "Douceurs", mais de part et d'autres d'une création grammaticalement symétrique : "Les brasiers pleuvant aux rafales de givre" et "les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous". Dans cette symétrie, on relève l'écho de "pleuvant" à "pluie", comme les parentés de signification de "brasiers" à "feux", de "rafales" à "vent". Le givre devient "diamants". Le mot "Douceurs" placé entre ces deux expressions symétriques révèle que "Le pavillon en viande saignante" n'est autre que ce spectacle embrasé qui part des entrailles de la terre, il s'agit des brasiers et feux ! puisque le pavillon a été nommé au pluriel "Douceurs", juste avant que ce ne soit le cas des "brasiers". Et il va de soi que "viande saignante" a une connotation martyrique confirmé par la parodie liturgique de l'expression : "cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous". Le poète s'en remet donc à une Vénus tellurique, à la "mère de beauté" dont il est question dans "Being Beauteous", à cette mystérieuse "Elle" de la fin de "Métropolitain".
Il faut ajouter que la mention du nom "musique" renvoie au poème "Guerre" où l'appel à celle-ci est dit "aussi simple qu'une phrase musicale." Il y a aussi une belle comparaison à faire avec  "Après le Déluge", la défloration de "Barbare" a son contrepoint dans l'insolence des "fleurs ouvertes" échappant au Déluge, et les "pierres précieuses" sont ici identifiables aux "diamants" qui jaillissent. La comparaison implique aussi que "la voix féminine" soit celle de la "Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre". Il s'agit évidemment de la "Raison" célébrée dans le poème qui porte son nom : "A une Raison".
Les rimbaldiens essaient désespérément de donner de "Barbare" une lecture plus défaitiste, plus autocritique pour s'accorder avec deux de leurs tentations : placer la composition du poème après Une saison en enfer et faire de Rimbaud quelqu'un de sérieux qui daube superbement les illusions des poètes.
Les liens exhibés ici prouvent nettement qu'ils se trompent. Je n'ai pas vraiment souligné les répétitions de mots en tant que tels. Au-delà des répétitions du refrain : "Le pavillon", il faut noter les répétitions transversales suivantes : "arctiques", adjectif repris dans le refrain puis déporté dans une autre série d'alinéas avec "grottes arctiques", j'en ai déjà traité l'effet de sens obscène. On peut même envisager une feinte où Rimbaud s'investit par un jeu étymologique sur son prénom "Arthur"/"arctique". Il y a bien sûr aussi les adjectifs solidaires "anciens"/"vieilles" qui sont eux confinés dans la série premier, troisième et septième alinéas, surtout ils réunissent le troisième et le septième alinéas. Il y a ensuite le nom "Douceurs" qui est au centre du poème en étant le seul mot du cinquième alinéa d'un poème en dix alinéas. La mention est clairement paradoxale au vu des forces décrites et manifestées. J'ai montré comment la répétition de "Douceurs" pouvait lier le comparant "pavillon en viande saignante" à un comparé : "feux"/"brasiers". Le nom "douceurs" est repris une première fois au sixième alinéa avec une occurrence du nom "monde", et au huitième alinéa une trinité véhicule justement la troisième occurrence de "Douceurs" et la deuxième et dernière de "monde", en compagnie du nom "musique" qui rappelle associé à "monde" le motif de la "musique des sphères" et qui amplifie aussi l'idée de "Douceurs". Notons que le mot "musique" est lui-même répété à ce moment-là, puisqu'il a une occurrence dans le septième alinéa. Une quatrième occurrence de "douceurs" apparaît dans ce même alinéa avec à nouveau un partage symétrique de part et d'autre de sa mention, après le couple "brasiers" et "feux" nous avons le couple "larmes" et "voix féminine". Le spectacle cataclysmique est clairement assimilé à un acte sexuel. Rimbaud reprend également le nom "brasiers". Sur le manuscrit, "brasiers" remplace deux occurrences de "fournaises", on a un remplacement d'une répétition par une autre répétition.
Je m'attarde quand même sur la notion paradoxale de la musique pour décrire de tels bouleversements déchirant les entrailles terrestres, provoquant des déflagrations maritimes. Il s'agit d'une scène nettement proche de ce qui se passe dans "Being Beauteous" où il est question de "rauques musiques" à ceci près que l'Être de Beauté se réapproprie harmoniquement la musique violente du "monde" qualifié alors d'agresseur. 
Enfin, il y a une autre reprise transversale très intéressante, celle du mot "coeur", puisque nous passons du septième au huitième alinéa, du sentiment que le coeur est attaqué à la révélation d'un don sacrificiel qui est d'évidence le nouvel amour.
Rimbaud écrit dans "Barbare" un autre "Credo in unam", un autre "Soleil et Chair". Les rimbaldiens cherchent désespérément à ne pas reconnaître la réalité d'une complaisance métaphorique poétique de la part de Rimbaud à réaffirmer ce grand rêve d'une Vénus opposable au Christ et à Dieu.
Le problème, c'est que c'est bien ce qui est écrit là en toutes lettres dans le poème. Et vous allez mobiliser quoi contre cette lecture assumée par Rimbaud ? Vous allez développer des considérations ironiques que le texte ne prend pas en charge ? Vous allez faire quoi ? Vous allez gamberger sur le recueil final des Illuminations qui doit dire ça parce qu'Une saison en enfer a passé tel cap, parce que tel autre poème en prose du recueil est plus nuancé, plus réservé, plus sceptique ?
Arrêtez le cirque, il y a un poème intitulé "Barbare" et il dit ça, "littéralement et dans tous les sens" !

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