Sur son site Arthur Rimbaud et sous réserve que ce soit bien mis à jour, Alain Bardel a mis une page "Anthologie commentée" où il différencie les poèmes pour lesquels il a fourni de longues études et ceux qu'il prétend avoir délaissés. Dans la colonne consacrée aux Illuminations, le poème "Parade" de la moitié du recueil qu'il n'a pas vraiment pu traiter de manière appuyée. Il y a à peu près autant de titres en gras que de titres demeurés en traits fins, et "Parade" fait partie de cette dernière liste.
Si on consulte la page sur le poème "Parade", nous nous retrouvons face à une transcription du poème dans un rectangle sur la colonne de gauche et sur la colonne de droite nous avons un rapide commentaire guère plus long que le poème lui-même. Bardel a fait cela pour tous les poèmes.
La première phrase est à citer et je prolonge cela par la mention de la deuxième phrase : "Le texte est construit comme une énigme. Rimbaud fait parader sur un théâtre imaginaire des personnages dont il nous cache l'identité." Bardel fait une revue d'hypothèses avant d'affirmer que Rimbaud nous parle de lui, juste après avoir lancé une idée de lecture d'abus homosexuel sur de naïfs parvenus : "On les envoie prendre du dos" voudrait dire "se faire prendre au bas du dos". Le poème ferait un "portrait de groupe" des "artistes bohèmes" dont Rimbaud voudrait désormais se détacher, d'où "l'ironie amère" du morceau. Et je rappelle que les derniers mots de ce poème "parade sauvage" sont devenus le titre de la plus célèbre revue d'études rimbaldiennes, dirigée officiellement puis officieusement par Steve Murphy, Parade sauvage.
Mais le poème n'a pas été si délaissé que cela par Bardel, puisque nous avons un lien "commentaire" où apparaît un texte bien fourni.
Ce commentaire a droit à un titre et à un sous-titre : "Portrait de l'artiste en troupe de saltimbanques. Un commentaire de "Parade" [...]. Le sous-titre a l'air inutile, mais il affiche bien une prétention. Quant au titre, il parodie celui d'un roman bien connu de James Joyce Portrait de l'artiste en jeune homme dont le héros fait curieusement écho par son nom au créateur de la revue Parade sauvage : Stephen Dedalus. Mais Bardel reprend en réalité le titre d'un livre du critique littéraire Jean Starobinski paru en 1970 et qui traite du thème du bouffon en littérature depuis le romantisme sans forcément s'attarder sur Rimbaud.
On peut consulter ce livre sur internet sur le site "Archives.org" :
Le commentaire fourni par Bardel est précédé d'une épigraphe qui est une citation d'Une saison en enfer où figure le mot "saltimbanque" :
Allons ! feignons, fainéantons, ô pitié ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit - prêtre !
En clair, Bardel veut nous dire que Rimbaud se revendique bien l'un de ces drôles décrits dans le poème "Parade". Il y a tout de même quelques failles. L'épigraphe contient l'exclamation "ô pitié !" qui ne va pas sans mise à distance ironique. Le poète revendique de jouer tous les rôles de "saltimbanque" à "prêtre", mais est-il vraiment en train de parler de son projet personnel ou parle-t-il du jeu de tous les poètes qui endossent tous ces rôles ? Rimbaud parle de feindre et de fainéanter. Je n'identifie pas du tout l'énorme travail du "voyant" ici, mais plutôt un acte créateur gratuit d'écrivain pour exploiter les masses.
Le commentaire commence par une sorte d'avertissement ou préambule. Vers la fin du vingtième siècle, un critique relevait déjà soixante-huit commentaires contradictoires du poème "Parade" et peu après un article de Bruno Claisse qui a marqué Bardel celui-ci considère qu'il commence enfin à y voir un peu plus clair et décide donc de proposer sa propre analyse du poème.
Je n'ai pas relu l'article de Claisse pour cette fois. C'est un cauchemar à lire. Il faut s'accrocher à chaque phrase, c'est pratiquement incompréhensible. Pour rappel, Bruno Claisse n'est pas un critique en faveur auprès des rimbaldiens et des universitaires au sens large. ,Il était en faveur auprès de moi, de Fongaro, de Murphy, de Bardel, de Frémy, d'Ascione et de quelques autres. Claisse lui-même n'était pourtant pas satisfait de chapitres de son premier livre publié sur Rimbaud qu'il récusait. Il a écrit un deuxième article sur "Solde", il a renié en partie sa lecture de "Barbare", il a changé d'avis sur les "Assassins" de "Matinée d'ivresse" ne les considérant plus comme des "hachischins", etc. Il a modifié sa lecture de "Marine" pourtant plus remarquée et il a remanié sa réflexion sur les poèmes "Villes". Après son premier livre, il a eu un âge d'or de ce qu'on considère ses meilleurs articles : "Nocturne vulgaire", "Mouvement", "l'humour industriel de Villes" et dans une moindre mesure l'étude sur "Soir historique" où il me pique la source dans "Leconte de Lisle" : "Ce ne sera point un effet de légende", sans la citer complètement d'ailleurs, vu que c'est lié à "Solvet seclum" et à "La Légende des Nornes". La lecture de "Parade" a suivi, mais a déconcerté, puis sa santé s'est dégradée et il est mort peu d'années après, son deuxième livre ayant été achevé pour certains points de finition par Murphy si je ne m'abuse. Et je sais que Murphy et d'autres ne comprennent pas ce qu'a voulu écrire Claisse sur "Parade". C'est un article qui peut être considéré comme déconcertant, mais Bardel a l'air de le considérer comme décisif.
Claisse et Bardel s'appuient sur une étude de 1989 de Fongaro, dans le livre "Fraguemants" rimbaldiques je présume, pour dire que tout le monde est l'un des drôles en question dans "Parade". Je considère tout de même que ce champ large ne coïncide pas avec le propos cité plus haut de Bardel qui voyait dans les drôles les "artistes bohèmes". La "parade sauvage" désignerait selon Fongaro la "comédie humaine" et c'est Fongaro qui semble avoir mis Claisse et du coup Bardel sur la piste d'échos profonds entre Une saison en enfer et le poème "Parade" : "La vie est la farce à mener par tous". Fongaro a écrit ceci : " 'Parade', pour le matériel lexical, pour le thème, pour le ton, n'est qu'un doublet de la première moitié d'Une saison en enfer". Je suis sceptique. L'épigraphe du commentaire fourni par Bardel vient de la section "L'Eclair" de la fin du livre de 1873. Les deux "Délires" : "Vierge folle" et "Alchimie du verbe" font-ils partie de la première moitié d'Une saison en enfer ? Au nom de quelle logique, "L'Impossible", "L'Eclair" et "Alchimie du verbe" sont distincts de "Mauvais sang" et "Nuit de l'enfer" ? Fongaro parle de doublet, mais "Mauvais sang" et "Nuit de l'enfer" ne décrivent pas un drôle qui exploitent vos mondes. Et si Fongaro s'était trompé ?
Bardel considère que Claisse a emboîté le pas à la thèse de lecture de Fongaro en l'approfondissant et il tend à adhérer à cette démarche.
Reprenons le début du poème : "Des drôles très solides. Plusieurs ont exploités vos mondes. Sans besoins, et peu pressés [...]". Je n'identifie pas une satire de l'universelle comédie humaine dans cette amorce du poème. Il est clair que les "drôles très solides" sont un sous-groupe qui exploite le genre humain. Le "vous" ne se confond pas avec les "drôles très solides". Le poème "Parade" est une mise en garde rimbaldienne de ses lecteurs contre des "drôles très solides" qui les exploitent. A cette aune, la phrase finale n'est pas si complètement énigmatique : "J'ai seul la clef de cette parade sauvage." Le poète nous met en garde, et précise encore en clausule qu'il est le seul à savoir s'en défendre. Il y a aussi un autre indice marquant d'une mise à distance satirique de la part de Rimbaud, l'exclamation : "Quels hommes mûrs !" qui tourne clairement les exploiteurs en dérision. Je n'imagine pas Rimbaud dire cela de lui-même ou de tout le genre humain. On est bien sur une critique ciblée.
A propos de la phrase : "On les envoie prendre du dos en ville", Bardel signale que plus personne ne conteste la lecture homosexuelle proposée par Fongaro et Bardel ajoute que "Antique", "Being Beauteous" et "Parade" seraient trois poèmes consécutifs à caractère homosexuel dans une distribution sciemment voulue par Rimbaud comme l'aurait montré Steve Murphy. Je ne suis pas d'accord. Outre que la pagination n'est pas de Rimbaud, mais cela peut se minimiser dans la mesure où la pagination aurait suivi l'ordre des feuillets tel qu'il est parvenu entre les mains des éditeurs de la revue La Vogue, Bardel oublie de citer le poème "Ô la face cendrée..." qui suit "Being Beauteous" et surtout il se trompe sur "Being Beauteous" qui n'a rien d'homosexuel et qui parle d'une "mère de beauté" au féminin. Quant à l'expression "prendre du dos", j'ai cité moi-même sur ce blog Enluminures une expression d'époque où "prendre du dos" veut dire "gonfler le volume, l'épaisseur d'un livre". L'expression "prendre du dos" veut dire "rendre le dos plus ample, plus proéminent". Et la thèse de lecture de Fongaro n'est pas tout à fait homosexuelle. Fongaro parle de viol, sinon de prostitution. Dans les poèmes de 1870, il y a d'indéniables images sexuelles de la sorte de la part de Rimbaud, mais personne ne classe des poèmes comme "L'Eclatante victoire de Sarrebruck" dans la revendication par le poète de son homosexualité.
De mémoire, Claisse dans son article est lui-même réservé sur l'interprétation homosexuelle, il dit que finalement il se range à l'avis de Fongaro sur cette lecture, ce qui ne témoigne pas d'une grande conviction personnelle.
Pour l'instant, il reste à autrement commenter que ça la référence à Chérubin. Mais, surtout, en parcourant l'étude de Bardel qui rend compte de l'article de Claisse et en parcourant l'étude de Brunel dans son livre Eclats de la violence paru en 2004, il y a une lacune évidente qui me fait sursauter.
J'ai été étudiant à l'université Toulouse le Mirail à partir de septembre 1994 et le dernier livre publié par Fongaro aux Presses Universitaires du Mirail (devenues depuis "du Midi") date de 1994 même. Je ne l'ai pas connu, il a dû prendre sa retraite très peu de temps avant que je n'arrive à Toulouse. Mais, l'université de Toulouse le Mirail, c'était donc un grand espace avec des allées à l'extérieur et plein de bâtiments qui n'étaient pas des pré-fabriqués, mais ça y faisait un peu penser malgré la pierre. Il y avait des UFR dispersés. L'entrée était appelée l'arche, ça ressemblait pas à grand-chose, mais il y avait des tours, des amphithéâtres et un grand escalier extérieur. Vers l'arche, il y avait une longue allée qui conduisait vers les restaurants universitaires et sur cette allée on avait une librairie puis l'entrée de la grande bibliothèque universitaire générale. A côté de cette allée, il y avait de la pelouse où des non-étudiants auraient pu se taper un foot, mais les "mirailleurs" ne la colonisaient guère pour s'y asseoir, il y avait uniquement une ligne oblique de chemin de terre qui se formait pour ceux qui allaient vers les UFR de langues genre l'anglais. Et, bref, à la verticale de l'allée où se trouvait la grande bibliothèque universitaire, il y avait différents chemins pour aller dans les UFR et celui qui partait du pied de l'arche conduisait à l'UFR de Lettres modernes. Et là, il y avait des petits couloirs, plein de salles pour donner les cours, des bureaux de professeurs et enfin une bibliothèque de lettres. Il y avait plusieurs petites bibliothèques finalement dans l'Université. Dans la bibliothèque, telle qu'elle était en septembre 1994 et les quelques années suivantes, vous n'aviez pas accès aux livres. Vous aviez une salle et derrière un comptoir, une fenêtre ouverte entre deux salles, vous aviez des bibliothécaires, certains étant des étudiants, sui vous communiquaient les livres que vous demandiez à partir de fiches papier à remplir. Vous aviez dans la salle où vous étiez plein de petits tiroirs avec des fiches et des classements. Il y avait un coin études de poèmes de Rimbaud particulièrement bien fourni, et j'imagine que le passage de Fongaro y était pour quelque chose. Non seulement cela me facilitait le repérage de livres sur Rimbaud, mais cela me facilitait le repérage d'articles. Le passage à l'information et les modifications de la bibliothèque ont fait perdre ce précieux travail de compilation à partir de fiches. J'avais droit à plein de fiches qui m'apprenaient que dans tel numéro de revue, de la page tant à la page tant, il y avait un article sur un poème de Rimbaud ou sur Rimbaud. Tout n'y était pas, mais ça me facilitait les recherches. Et il y avait une fiche d'un chercheur que je n'ai pas retrouvé autrement parmi les rimbaldiens, son nom était Martin, son prénom Yves peut-être ! Il avait écrit sur "Les Soeurs de charité" aussi et il avait un article sur la phrase finale de "Parade". Je crois me souvenir qu'un article figurait dans L'Information grammaticale. Ce n'était pas très long, mais ce Martin révélait que la phrase : "J'ai seul la clef de cette parade sauvage" était une réécriture d'un vers de Cromwell : "Nous avons seuls la clef de cette énigme étrange." Cette information n'a pas été perdue pour tous les rimbaldiens, parce que je ne pense pas être le seul à l'avoir mentionnée. J'ai déjà lu un ou deux autres rimbaldiens qui relayaient cette information par la suite, mais moi je l'ai découverte ainsi.
Et je me permets de faire remarquer que, dans la presse, il y a un journal qui se nomme Figaro ce qui peut aller de pair avec une mention de "Chérubin", mais là ce n'est peut-être qu'une coïncidence, mais surtout les noms des fous dans Cromwell"Elespuru" notamment ils ne sont pas utilisés comme pseudonymes dans La Renaissance littéraire et artistique ? Valade utilise déjà "Atta-Troll" qui n'est pas n'importe quel nom de personnage d'Henri Heine, lequel était très connu en France à l'époque de Rimbaud. Nerval, Mérat, Valade et plusieurs autres ont traduit en français des textes d'Henri Heine. C'était une connaissance de Banville. J'ai là sous la main un livre d'Heinrich Heine intitulé Le Tambour de la liberté qui est un "choix de poèmes" avec "présentation et traduction de Francis Combes" aux éditions Le Temps des cerises, publié en 1997 pour le bicentenaire de sa naissance. Combes écrivait alors ceci : "[...] Heine serait-il devenu en France un célèbre inconnu ? Si l'on en juge par la très remarquable absence de ses livres dans les rayons des librairies, on peut en effet le penser." Il a influencé outre Banville et Nerval Gautier, Apollinaire et Aragon. Mais je digresse. Ce que je veux pointer du doigt, c'est que dans la presse des Vilains Bonshommes choisissent pour pseudonyme le nom de l'un des fous du drame Cromwell de Victor Hugo, et la clausule de "Parade" renvoie précisément à un vers prononcé par l'un de ses quatre fous : ce n'est peut-être pas anodin ?
Moi, la lecture de Fongaro, Claisse et Bardel ne me convainc pas.
J'en viens alors à un point particulier.Il y a tout un passage qui semble parler d'expériences comparables à ce que Rimbaud prend en charge dans "Vagabonds" et dans "Being Beauteous" :
[...] Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes, et usent de la comédie magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s'élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent. [...]
Ce passage est précédé et suivi de marques incontestables de distanciation ironique : "spirituels comme l'histoire ou les religions ne l'ont jamais été", "ils interpréteraient [...] des chansons 'bonnes filles' " et "Leur terreur dure une minute, ou des mois entiers."
Je pense à "Vagabonds" à cause de la séquence verbale "ils transforment le lieu" et donc à cause de la mention du nom "lieu". Je pense aussi à "Vies" quelque peu avec la transformation des personnes et l'idée de "comédie magnétique". Puis, la phrase de transformation physique me fait spontanément penser à "Being Beauteous" : "Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision [...]". Mais mon idée n'est pas du tout d'un alignement. C'est comme pour "Mouvement" où "nouveauté chimique", "lumières inouïes" ne renvoient pas aux ambitions poétiques du voyant. Dans "Parade", on a la mauvaise version de ceux qui cherchent "le lieu et la formule", la mauvaise version de "Being Beauteous". Les rapprochements ne sont pertinents que si on ressent les contrastes, les oppositions entre les textes. Dans son commentaire, Bardel cite un rapprochement pour les poumons de Claisse avec un poème de Gautier et pour l'élargissement des os un rapprochement de Bienvenu avec un autre texte de Gautier sur les derviches tourneurs. Ces rapprochements sont à creuser pour justifier ou non qu'on les exploite à la lecture, mais Bardel relie directement ces références, et sans vraiment le justifier, à son fil directeur d'un Rimbaud parlant de lui-même et se considérant comme l'un de ces drôles, à cette différence près qu'il voudrait tourner la page.
Mais la clausule : "J'ai seul la clef de cette parade sauvage", ne porte aucun élément de sens qui dirait que le poète veut changer. Je ne lis moi personnellement qu'un refus en bloc de la parade sauvage, du moins de la parade sauvage de ces... autres !
Le vers exact est "Seuls, nous avons la clef de cette énigme étrange "
RépondreSupprimerL'emprunt à Cromwell semble se limiter à ce vers de l'acte III malgré une longue intervention des quatre fous avec plusieurs chansons incluses. Toutefois, on a aussi plusieurs occurrences du mot grimace, les mots Parade et paradis sont présents dans la pièce à cause de Milton pour paradis. Le mot clef à des emplois intéressants ailleurs dans la pièce et dans la préface. Enfin, la description des yeux des drôles dans Parade ressemble un peu dans l'énumération aux didascalies sur les habits des fous au début de l'acte III. Tout cela est maigre et moins pertinent que le seul vers imité mais vaut d'être mentionné.