Les rimbaldiens, depuis la décennie 1980, aime bien dire que Rimbaud n'a jamais employé le mot "voyance", seulement le mot "voyant", comme si les deux mots relevaient de deux sphères du sens nettement distinctes. On pourra en reparler à propos soit d'un essai de Frédéric Eigeldinger, "La voyance avant Rimbaud", soit à partir de la notice de Jean-Pierre Giusto aux Illuminations dans l'édition du Centenaire intitulée Oeuvre-Vie. Mais il y a un autre point qui interpelle. Quand Rimbaud déclare qu'il veut être "voyant", il adhère alors à la Commune de Paris sans bien soupçonner qu'elle est sur le point d'être écrasée militairement. Et surtout les poèmes de Rimbaud qui témoignent d'une volonté de tenir un rôle visionnaire vont relever d'une pensée communaliste ou communarde. Le poème "Le Bateau ivre" se clôt sur la vision des pontons, le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" célèbre les femmes de la Commune assimilées par les vainqueurs à des "pétroleuses", le poème "Paris se repeuple" célèbre Paris, le poème "Voyelles" rend hommage aux martyrs de la Commune avec l'image du charnier du "A noir", du sang craché du "I rouge" et la poésie des strideurs du Suprême Clairon commun à "Paris se repeuple". Les poèmes des Illuminations sont souvent assez faciles à cerner au plan politique et le premier d'entre eux qui a bénéficié d'un commentaire éclairant, "Après le Déluge", est clairement l'expression d'un regret que la Commune n'ait pas triomphé, ce qui est le cas également de "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." parmi les poèmes en vers "nouvelle manière". Or, dans la lettre du 15 mai 1871 à Demeny, Rimbaud écrit que "les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte", la "culture de leurs âmes" s'étant "commencée aux accidents". Outre la différence entre "s'être commencée aux accidents" et "avoir commencé aux accidents", Rimbaud parle alors de poètes monarchistes qui auraient été "voyants" involontairement. Rimbaud choisit l'image des trains qui est en réalité anachronique dans son développement, mais il faut revenir sur les premiers romantiques dont il cite deux noms : Hugo et Lamartine. Marceline Desbordes-Valmore étant laissée à l'écart au plan de l'histoire littéraire, les premiers poètes romantiques sont en effet Lamartine, Hugo et Vigny. Musset leur est adjoint en tant que grand romantique. Les quatre grands romantiques sont Lamartine, Hugo, Vigny et Musset, sauf que Musset n'entre en scène qu'à la toute fin de l'année 1829. Musset est de la génération de Gautier et Nerval en réalité. Chateaubriand devrait être le premier écrivain romantique français, mais on peut s'épargner le débat vu qu'il n'est pas connu comme poète. Lamartine est le plus âgé et il écrit des poèmes avant 1820 dans la sphère privée. Son recueil de 1820 Méditations poétiques est la première publication d'un recueil de vers qu'on peut dire romantiques, même si deux de ses vers les plus célèbres sont des plagiats de poètes chrétiens du XVIIIe siècle, la notion de préromantisme n'ayant finalement rien de sot pour désigner une certaine production littéraire antérieure. Hugo participe aux Jeux floraux toulousains dès 1819 si je ne m'abuse, ses premiers essais échappent donc à l'influence lamartinienne, et la question peut se poser pour les premiers essais de Vigny. En tout cas, très vite, Hugo et Vigny vont s'inspirer des grands succès des Méditations poétiques, ce qui se ressent sur leurs premiers recueils respectifs. Je parlerai une prochaine fois de Vigny, ainsi que de Lamartine. J'ai choisi de parler ici de Victor Hugo. A ses débuts, Victor Hugo affirme des convictions monarchistes. Hugo est quelqu'un qui a un ancrage émotionnel familial marquant. Sophie Trébuchet soutient la carrière poétique naissante de son fils Victor et il existe aussi une rivalité avec le frère Eugène qui lui aussi participe aux Jeux floraux toulousains et compose des poèmes. Sophie Trébuchet va décéder en juin 1821, tandis qu'Eugène Hugo, qui était lui aussi amoureux de la future femme de Victor Hugo, va perdre sa santé mentale à partir de 1822 et cesser rapidement d'être un poète rival au sein de la fratrie. A partir de la mort de sa mère, Victor Hugo va pouvoir évoluer par l'attachement pour son père qui va enfin être libéré, si on peut parler ainsi, mais cela prendra encore plusieurs années.
Les recueils ultérieurs de Victor Hugo ne changeront pas, encore qu'il existe des versions concurrentes pour les vers des poèmes des Feuilles d'automne. Il y aura bien des ajouts à la marge dans Châtiments en 1870, mais sinon les recueils ultérieurs sont établis une fois pour toutes, à l'exception de La Légende des siècles, mais Rimbaud n'en a connu de toute façon que la première série.
Le premier recueil de Victor Hugo tel qu'il nous est parvenu est devenu Odes et ballades. Il a connu plusieurs remaniements et peut être comparé au cas du premier recueil d'Alfred de Vigny.
Dans les éditions actuelles, nous profitons de la compilation de toutes les préfaces des différentes éditions du recueil et aussi d'un appareil de notes qui nous apprend quels poèmes faisaient partie de telle ou telle édition précise. Je me réfère personnellement à l'édition des Odes et ballades dans la collection Poésie Gallimard établie par Pierre Albouy. Rimbaud a dû connaître essentiellement la seule version définitive du recueil et la préface finale de 1853. Malgré tout, je tiens à m'intéresser à chaque préface.
La première préface de 1822 concerne un volume intitulé Odes et Poésies diverses. Le poète revendique deux intentions qu'il lie ensemble au plan de la publication : une intention politique et une intention littéraire. Et Hugo précise que l'intention littéraire suppose l'intention politique au nom de l'argument suivant : "dans la pensée de l'auteur, la dernière est la conséquence de la première, car l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses." Le second paragraphe concède que l'arrangement n'a pas été méthodique, car le poète a suivi l'intuition selon laquelle "les émotions d'une âme n[e son]t pas moins fécondes pour la poésie que les révolutions d'un empire." Et l'amorce du troisième paragraphe annonce déjà de loin en loin la préface des Orientales : "Au reste, le domaine de la poésie est illimité." Et il poursuit par un dualisme du "monde réel" combiné à un "monde idéal" "qui se montre resplendissant à l’œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses." Ce dualisme est relayé par un autre, superposition qui ne va pas de soi en réalité, entre "forme des idées" et "idées elles-mêmes. La forme des idées serait un peu de l'ordre du "monde réel" et les "idées" seraient l'idéal, ce qu'Hugo précise par une formule qui est restée : "La poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout." Ce troisième et dernier paragraphe est important. Hugo mentionne à dessein le nom "méditations" mis en avant par le recueil de Lamartine et il formule l'idée clairement reprise par Rimbaud dans sa lettre à Demeny : "voir dans les choses plus que les choses". Le monde idéal est celui des idées et celui plus précisément de l'expression intime des idées ! Toutefois, il y a une perspective axiale étrangère à Rimbaud dans ces propos du jeune Victor Hugo : une primauté des idées monarchiques et des croyances religieuses.
La préface s'accompagne d'une note pour rappeler que certaines odes composées et publiées depuis 1819 l'ont été dans un contexte politique qui a un peu évolué en 1822. Cette préface a été reconduite dans l'édition de 1823, mais celle-ci fournit une nouvelle préface plus ample où le poète prend la plume pour éclairer le lecteur sur "le but qu'il s'est proposé en composant ces Odes."
Hugo précise en priorité que le poète doit avoir pour "objectif principal" de se montrer "utile" à la société avec une "intention honorable". Hugo explique pourquoi il a choisi la forme de l'ode. L'argument fait partie de la conception du poète comme mage, il convient de le citer : "c'était sous cette forme que les inspirations des premiers poètes apparaissaient jadis aux premiers peuples." Le problème vient de ce que l'Ode française est considérée comme froide et monotone et ne semble donc pas convenir à tout ce qu'il y a "de touchant et de terrible, de sombre et d'éclatant, de monstrueux et de merveilleux" dans les événements des trente dernières années (1789-1819). Hugo a considéré que l'Ode n'était pas un mauvais choix par essence, mais qu'il fallait en modifier la forme. Il convenait de renoncer à l'abus mécanique des des apostrophes, des exclamations, des prosopopées et "autres figures véhémentes", moyens plus étourdissants qu'émouvants utilisés en surabondance, et il était plus judicieux de travailler sur les idées développées dans l'Ode, en suivant une idée fondamentale qui elle-même suivrait rigoureusement le fil des événements d'un récit, l'ode se rapprochant dès lors de l'écriture dramatique, et en disciple de Chateaubriand Hugo remplace "les couleurs usées et fausses de la mythologie païenne" par "les couleurs neuves et vraies de la théogonie chrétienne". Hugo travaille alors à l'élaboration d'un discours poétique "consolant et religieux" nimbé de sage austérité.
A partir de 1824, une préface plus longue encore fait alors passer le débat à un autre niveau, celui de l'opposition du clan des classiques au clan des romantiques. Amalgamé au second clan, forcément, Hugo qui a vanté son procédé d'ode dramatique dans sa préface de 1823 et qui se réclame de Lamartine en employant le nom "méditations", cherche à se situer au-delà pourtant de la mêlée, mais dans l'arène pour défendre une conception de la poésie.
Je reviendrai dans un autre article sur la préface de 1824 puisque les lignes du débat se déplacent. En revanche, nous avons vu que Victor Hugo dans les précédentes préfaces a défini une conception de mage en poésie sur le modèle traditionnel qui s'appuie sur le légitimisme et la foi chrétienne avec des références aux voyants des récits bibliques. Et Hugo se situe alors dans un monde qui connaît les révolutions, mais il est un mage pour les dénoncer au nom de l'ordre ancien rétabli.
Il faut joindre à l'étude des premières préfaces l'ode intitulée "Le Poète dans les révolutions" qui ouvre le recueil définitif. Ce poème fait précisément cent vers comme "Le Bateau ivre". Il est composé de dix dizains, dizains au sens classique et non au sens coppéen, schéma de rimes ababccdeed qui suppose la fusion d'un quatrain et d'un sizain. Ce poème a aussi l'intérêt de faire alterner deux voix. Les quatrains impairs sont entre guillemets et les quatrains pairs sont les réponses prises en charge par le poète lui-même. Ce type de composition à voix alternées est le modèle suivi par Musset dans une partie de "La Nuit de mai". J'en profite aussi pour signaler à l'attention l'épigraphe tirée des "Iambes" d'André Chénier, puisque cela participe d'une récupération monarchiste de la figure du poète André Chénier qui a été guillotiné, mais qui n'était pas contre-révolutionnaire, mais ceci reste une digression en passant. Le poète revendique dès le deuxième dizain son engagement, son refus de demeurer insensible aux grands événements. Hugo avance d'emblée une image de consolateur, ce qui ne sera pas le cas de Rimbaud, mais en revanche Hugo et Rimbaud ont en commun de se vouloir engagés entièrement dans les événements qui débordent leurs existences individuelles. Hugo a une influence cornélienne évidente dans son lyrisme : "Et qui sait aimer sait mourir." L'influence des tragédies classiques est assez nettement sensible sur la manière poétique de parler d'Hugo dans son premier recueil, ce qui va dans le sens de sa déclaration sur le remaniement formel du genre de l'ode. Ce qui m'intéresse plus particulièrement, c'est que dans le développement du discours Hugo explique qu'il ne s'identifie pas aux prophètes des premiers temps qui savent "à la terre inquiète / Révéler ses futurs destins", mais que, pour autant, "Le mortel qu'un Dieu même anime / Marche à l'avenir". Grâce à sa détermination, il peut sonder les profondeurs et accepter les sacrifices, et il articule cela à une conviction selon laquelle "le bonheur du vice / Par l'innocence est expié". Et l'idée est alors d'un prophète possible à condition de connaître le martyre : "Prophète à son jour mortuaire". La strophe finale oppose le bonheur à l'aspiration à la gloire et se termine sur une image romantique qui désigne clairement les gloires littéraires du moment que sont Chateaubriand et Lamartine, avec une perfide mention du nom "aiglon" pour un monarchiste :
[...]Mais pour l'aiglon, fils des orages,Ce n'est qu'à travers les nuagesQu'il prend son vol vers le soleil.
Signe d'admiration peut-être involontaire du mythe napoléonien, l'image de l'aiglon correspond bien sûr à la feuille envolée des deux écrivains susmentionnés.
D'autres articles vont suivre sur les autres préfaces hugoliennes, sur d'autres recueils hugoliens aussi. J'en prévois aussi sur Lamartine, mais vu ce que je viens de développer j'annonce déjà un article sur les premières publications de Vigny. Je pense en particulier au poème intitulé "Moïse" où une antériorité sur Hugo m'a frappé. Et cela intéresse aussi les études rimbaldiennes.
J'observe aussi que ce 29 mars Alain Bardel a mis en ligne un nouvel article sur Les Illuminations en tant que manuscrits organisés ou non. L'argumentation tourne en rond, Bardel invoque sommairement un opposant et répète ses arguments montrant qu'il n'écoute jamais les leçons, ne tire aucun enseignement.
Puisqu'il lit visiblement ce blog qui fait allusion à sa publication prochaine, je fais remarquer que son article est une répétition de quelqu'un qui a pignon sur rue et qui publie en ce moment coup sur coup deux livres à l'intention du grand public. Ses articles montrent qu'il cherche à croire ce qu'il raconte, plus qu'il n'en est convaincu. Surtout, ce sont des articles longs qui fonctionnent par omission, puisque évidemment la fin de la pagination autographe est liée à la question du séquencement de la pagination par rapport aux publications par livraisons dans la revue La Vogue. Murphy, Bardel, Reboul ou Murat ne comprennent pas visiblement, mais c'est un problème de compétence critique qui se pose à ce moment-là, ni plus ni moins. Vous n'êtes tout simplement pas compétents. Je rappelle qu'une partie conséquente des pages des livres de Steve Murphy sont des interprétations rimbaldiennes de poèmes ou vers qui ne sont pas de Rimbaud : "L'Enfant qui ramassa les balles...", "Vieux de la vieille" et "Hypotyposes saturniennes ex Belmontet" sans oublier la "Lettre du baron de Petdechèvre...", ce qui aurait pu se négocier simplement en consultant les cibles désignées Belmontet ou en prenant en considération la signature "PV" d'un manuscrit. Murphy a publié une étude du quatrain "Lys" sans lire les vers d'Armand Silvestre, et sans identifier la source de la parodie. Et pour "ou daines", Murphy a été incapable d'identifier le "ou" et dix-sept ans après le déchiffrement il se fait partisan d'un "de". Et je trouve assez piquant que Bardel qui a un site qui fournit l'intégralité des textes de Rimbaud en transcriptions tout azimut soit plus pressé de redire son évangile sur les manuscrits des Illuminations, en jouant à flatter Bienvenu en l'incluant et en prenant comme importante à juste titre sa découverte sur la présence de Nouveau à Charleville au début de l'année 1875, sauf que Bienvenu est forcément loin de remettre en cause son travail de démonstration que la pagination n'est pas autographe, soit plus pressé de cette répétition-là, disais-je, que de se prononcer sur la lecture de deux vers d'un des si peu nombreux poèmes en alexandrins qui nous soient parvenus. Combien de fois Bardel lit-il par an le poème "L'Homme juste" ? Et la question se pose pour tous les rimbaldiens.
Et enfin, dans les études graphologiques, il va falloir arrêter de brandir des comparaisons sur la seule foi d'une ressemblance. Cavallaro se complaît dans la ressemblance de mouvement de la main pour former tant un "d" qu'un "o", n'exhibant que des "d" manuscrits à ses lecteurs pour donner une illusion d'évidence factuelle, tandis que Bardel nous aligne des "2" formés de la même manière. Mais vous croyez qu'il y a des millions de façons d'écrire les chiffres à la plume à l'époque de Rimbaud ? On débat de quoi, là ?
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