lundi 4 septembre 2023

Marceline Desbordes-Valmore, de Verlaine à Rimbaud, les tréfonds métaphoriques de "Larme", "Mémoire", des "Fêtes de la patience" ou de "Est-elle almée ?..."

Dans je ne sais plus quel écrit, Verlaine a précisé que les poésies les plus originales de Marceline Desbordes-Valmore se trouvaient dans le recueil posthume de Poésies inédites et donc posthumes de 1860. Il est plus facile pour savoir ce que pensait Verlaine de la poétesse douaisienne de se reporter à l'étude qu'il lui a consacrée dans Les Poètes maudits. Voici un lien qui permet de consulter cet écrit directement en ligne :


On prétend que Verlaine ne fait que signaler en passant que Marceline Desbordes-Valmore a employé le vers de onze syllabes et il est vrai qu'il se permet en effet d'être très allusif : "des rythmes inusités" pour préférer citer d'autres pièces, il enchaîne en concluant sur un poème en alexandrins intitulé "Les Sanglots". Toutefois, vous pouvez vérifier que même s'il ne nous en prévient pas le premier vers qu'il cite est un vers de onze syllabes tiré du "Rêve intermittent d'une nuit triste" :
Où vinrent s'asseoir les ferventes Espagnes.
Le début de l'article est à observer à la loupe, puisque Verlaine s'ingénie à évoquer des poésies qu'il a composées à l'époque des Romances sans paroles et du projet Cellulairement. Verlaine qui ne peut s'empêcher de juger de la poétesse en fonction de son sexe établit un palmarès et signifie le rejet des autres femmes poètes du début du dix-neuvième siècle : Louise Collet, Anaïs Ségala et Amable Tastu à qui Desbordes-Valmore a pu dédier des vers. Il faudrait penser à la mise en chanson avec Pauline Dubchange dans ce cortège, mais c'est un autre sujet, ce que je relève c'est que Verlaine emploie pour désigner ces femmes le titre de "bas-bleu" qui figure dans la sixième des "Ariettes oubliées" ("François les bas-bleus s'en égaie"). Surtout, quand Verlaine précise avec importance que la poétesse est du Nord et non pas du Midi, il fait une allusion à un vers célèbre de son "Art poétique" qui en principe n'aurait pas dû s'imposer : "nuance plus nuance qu'on ne le pense." Et quand il vante l'absence de cuistrerie et la simplicité de la langue valmorienne, on reconnaît encore une fois les préceptes de cet "Art poétique" verlainien. Et il n'est enfin pas accessoire de noter l'écho sensible entre "les naïvetés et les ingénuités de style" prêtées à la poétesse et le faux naïf et l'exprès trop simple attribué aux vers de 1872 de Rimbaud dans une étude voisine du même ensemble des Poètes maudits.
Sur un autre plan, Verlaine met en avant la poétesse par la reconnaissance de pairs masculins en citant Baudelaire, Sainte-Beuve, Barbey d'Aurevilly et bien sûr Rimbaud. Il me faut encore relire l'article de Baudelaire considéré comme trop court par Verlaine et j'aimerais beaucoup mettre la main sur l'étude plus fournie de Sainte-Beuve, puisque d'après mes recherches alors que Sainte-Beuve était déjà décédé un livre de lui sur Marceline Desbordes-Valmore est paru en 1870, et cela est d'autant moins anodin que Rimbaud a fait deux célèbres séjours douaisiens en septembre et en octobre de l'année 1870 même. Verlaine et Rimbaud sont ardennais, tout comme Taine, et les grands écrivains ardennais étaient une nouveauté dans l'espace littéraire français. Desbordes-Valmore était de Douai, et Verlaine qui a des origines belges, son nom est celui d'une ville de Belgique,  tout comme, notons-le pour l'amusement, c'est le cas de Nicolas Wanlin un éditeur actuel des premiers recueils de Romances sans paroles en Garnier-Flammarion, avait aussi des liens avec Arras il me semble, ville où les deux poètes sont passés avant de se rendre en Belgique en juillet 1872, ville où Rimbaud semble avoir séjourné lors de son éloignement de Paris en mars et en avril 1872. En effet, il est difficile de ne pas songer à une projection de Verlaine lui-même et aussi à un écho de l'intérêt de Rimbaud au moins pour Douai quand Verlaine dit avec une émotion sienne l'amour de Desbordes-Valmore pour Douai, les "paysages arrageois" et les "bords de Scarpe".
Les sortes de patronages de Sainte-Beuve et Baudelaire sont publics, mais sans le début de l'étude de Verlaine nous ignorerons tous à quel point Rimbaud a accordé de l'importance à la poétesse douaisienne. Citons ce paragraphe :
   Quant à nous, si curieux de bons ou beaux vers pourtant, nous l'ignorions, nous contentant de la parole des maîtres, quand précisément Arthur Rimbaud nous connut et nous força presque de lire tout ce que nous pensions être un fatras avec des beautés dedans.
La rencontre sémantique de "nous l'ignorions" à "Arthur Rimbaud nous connut" passe bizarrement, mais peu importe. Nous pouvons clairement considérer que le "nous contentant de la parole des maîtres" est une affectation de mise en scène, Verlaine n'avait probablement pas prêté attention au texte de Sainte-Beuve et il avait plus que probablement négligé l'écrit de Baudelaire. En fait, on peut se demander si ce n'est pas Rimbaud qui a appris à Verlaine qu'il existait des textes élogieux de Baudelaire et Sainte-Beuve. J'insiste sur ce point, parce que je sens bien que la connaissance approfondie de telles études me manque pour l'instant. Il y a peut-être des pépites là-dedans qui nous échappent et qui intéressent l'étude des poèmes de 1872 de Rimbaud... En tout cas, les réticences étaient fortes ("nous l'ignorions") et la modalisation "presque" n'atténue pas vraiment la force de conviction a dû mettre pour contrebalancer le mépris instinctif : "forcé de lire". Et Rimbaud l'a expressément "forcé" de tout lire, sans se contenter de choisir les meilleures parties de l'oeuvre.
Verlaine n'avait cité qu'un vers du "Rêve intermittent d'une nuit triste". Les premières citations conséquentes à valeur illustratives correspondent aux deux premiers poèmes du recueil de 1860 Poésies inédites : "Une Lettre de femme" et "Jour d'orient". Notons que du coup les trois premières citations proviennent toutes du recueil posthume, et son importance particulière va être confortée par d'autres citations dans la suite de l'étude. Verlaine cite en deux temps la fin de la section "Foi" avec d'un côté le poème " Renoncement" et le quatrain sans titre final. Le poème "Renoncement" est comparé favorablement à rien moins que les deux célèbres poèmes d'Olympio hugoliens. Quand Verlaine conclura son étude il citera un autre poème de cette section "Foi", celui intitulé "Les Sanglots". Le Pauvre Lélian finit certes par citer pas mal de vers que Desbordes-Valmore a publié de son vivant, mais il est sensible que le recueil des Poésies inédites a obtenu la préférence.
Le recueil de 1860 n'est pas très long. Notons que les deux poèmes en vers de onze syllabes sont tous deux présents dans la seconde section "Famille", section qui précède celle intitulée "Foi". Il s'agit dans l'ordre de défilement de "La Fileuse et l'enfant" et de "Rêve intermittent d'une nuit triste".
Verlaine n'a pas cité des poèmes aujourd'hui bien connus : "Les Roses de Saadi" ou "La Couronne effeuillée", mais il a cité en tout cas des poèmes qui l'intéressaient personnellement.
Prenons la quatrième des "Ariettes oubliées" (je cite par commodité la version fournie par Yves-Alain Favre dans la collection "Bouquins" chez Robert Laffont des Oeuvres poétiques complètes, sans me préoccuper ici des problèmes d'établissement de la ponctuation du texte) :
Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.
De cette façon nous serons bien heureuses,
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins, nous serons, n'est-ce pas ? deux pleureuses.

Ô que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes,
A nos voeux confus la douceur puérile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile !

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Eprises de rien et de tout étonnées,
Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles
Sans même savoir qu'elles sont pardonnées.
Il s'agit d'un poème en trois quatrains à rimes croisées avec un bouclage par reprise verbale du premier au dernier vers, de "pardonner" à "pardonnées", bouclage typique d'une poésie littéraire des années mille huit cent soixante qui lorgnent du côté de la romance et de la chanson, procédé déjà attesté par Rimbaud en 1870 dont "Roman" qui n'est pas loin de l'écho avec "romance" du coup, mais aussi par Verlaine et d'autres poètes et Desbordes-Valmore de l'époque des premiers romantiques était coutumière du fait. Verlaine n'a pas appris le procédé directement par sa lecture de la poétesse, mais la rencontre est ici volontaire. Verlaine compose alors son premier poème en vers de onze syllabes, en mai ou juin 1872 selon la datation globale des "Ariettes oubliées" dans Romances sans paroles. Il a pu lire la règle de la césure dans le traité récemment publié par Banville, traité qui a une importance capitale pour apprécier les mesures des vers et les rimes irrégulières des Romances sans paroles, mais il s'est ici directement inspiré de la poétesse douaisienne comme le prouvent les emprunts lexicaux disséminés dans le poème.
Je sais que les mots "charmilles", "pleureuses" ont déjà été identifiés comme des emprunts à la poétesse dans certains commentaires, mais je peine à les retrouver dans les éditions qui me tombent sous la main. Etrangement, dans le volume de préparation au concours de l'Agrégation 2007, le Clef Concours Atlande, Steve Murphy et Georges Kliebenstein ne nomment pas ces emprunts et demeurent fort allusifs. Il est vrai que cette publication s'est faite dans l'urgence du concours, ce qui explique notamment les coquilles abondantes qui s'y trouvent. Steve Murphy ne s'intéresse qu'au fait que ce soit une romance et à l'hendécasyllabe, tandis que Kliebenstein précise rapidement ceci (page 167) :
[...] Telle était la mesure utilisée dans les hendécasyllabes de Marceline Desbordes-Valmore, dont ce poème semble pasticher discrètement l'oeuvre par son ton, son vocabulaire et sa dimension axiologique.
Toutefois, à la page 95, Steve Murphy fait une remarque complémentaire qui a son prix. Dans "Vers pour être calomnié", Verlaine fait nettement allusion au poème valmorien : "La Fileuse et l'enfant".
Et nous allons voir que c'est une liaison capitale.
En fait de discrétion, cela peut être remis en cause à la lecture de la notice des Poètes maudits. L'idée de "pardon" ou de "pardonner" est au coeur de la quatrième ariette citée intégralement plus haut et dans ses citations Verlaine privilégie deux poèmes de la section "Foi" des Poésies inédites où l'idée du "pardon" prédomine. Verlaine cite en deux temps le poème "Renoncement", et pour les gens inattentifs je précise que la phrase interrogative qui suit est la reprise du discours par Verlaine : "Vous nous avez pardonné ?" Verlaine a cité l'intégralité du poème "Renoncement" et après un commentaire le quatrain sans titre qui le prolonge, ce qui crée une unité qui va de "Pardonnez-moi, Seigneur,..." à "coeur consolé". C'est un peu en moins net un bouclage similaire à celui de la quatrième "ariette", le couple "pardonnez" et "consolé" remplace la répétition verbale.
Mais le poème "Renoncement" source à la quatrième "ariette" ne serait-ils pas une source aux poèmes "Larme" et "Famille maudite"/"Mémoire de Rimbaud ? Les "larmes" sont à la rime au vers 3, des larmes fournies par Dieu dans le cas valmorien et à l'avant-derniers vers nous avons une mention à la rime "larmes amères" qui confirme la stratégie de bouclage du poème. L'expression "à vos genoux" conclut le poème, ce qui est à rapproché de la position accroupie du poète dans la première version de "Larme" qui deviendra une position "à genoux" dans "Alchimie du verbe". On peut me répliquer que si Rimbaud a d'abord écrit "accroupi", il n'est pas logique de songer à un écho pour la correction finale "à genoux", mais vous allez voir qu'on va pousser le jeu plus loin encore. Quelques poèmes de Desbordes-Valmore traite du passage de l'eau douce à l'eau salée pour les cours d'eau, ce qui altère le plaisir d'y boire. Je citerai ces poèmes ultérieurement, mais ici on appréciera la mise en avant du sel des larmes, et on pensera forcément au début de "Mémoire" avec le "sel des larmes d'enfance" :
[...]
Et je n'ai plus à moi que le sel de mes pleurs.

Les fleurs sont pour l'enfant ; le sel est pour la femme ;
Faites-en l'innocence et trempez-y mes jours.
Seigneur ! quand tout ce sel aura lavé mon âme,
Vous me rendrez un coeur pour vous aimer toujours !

[...]

Et la suite immédiate du poème parle d'un exil par la mort qui, certes de loin en loin, a de quoi faire songer au premier vers de "Larme" :
Tous mes adieux sont faits, l'âme est prête à jaillir,
[...]
Vous verrez d'autres extraits plus significatifs, tout cela va prendre de la consistance.
Le poème "La Couronne effeuillée" étant quelque peu connu, il est cité dans le Lagarde et Michard, nous pouvons allonger d'un poème la citation de Verlaine, étendre à trois poèmes la prise en considération de la fin de section "Foi" des Poésies inédites. Il y est question au troisième vers d'un autre écho avec la position du poète au début de "Larme": "J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée[.]" Le nom "larmes" est à la rime au vers 5, lancement du second quatrain. Et ce poème intéresse tout particulièrement le cas de Verlaine dans la quatrième des "Ariettes oubliées" avec les "pâleurs sans charmes" ("pâlir sous les chastes charmilles" avant-dernier vers de l'ariette de Verlaine) et "Ce crime de la terre au ciel est pardonné" ("Sans même savoir qu'elles sont pardonnées", dernier vers de l'ariette verlainienne). Et dans le cas valmorien, nous avons une rime forte, très expressive, avec le dernier vers : "Non d'avoir rien vendu, mais d'avoir tout donné." Les mots "dons" et "don" sont du coup clefs au quatrième vers de "Renoncement" également.
Je ne vais pas pouvoir dire pour cette fois tout ce que je crois trouver de valmorien dans "Mémoire" / "Famille maudite", mais on va se concentrer sur le glissement des "Ariettes oubliées" à "Larme".
Verlaine a donc repris le termes "pleureuses" à différents poèmes de Desbordes-Valmore. Notamment pour son importance conceptuelle ou "axiologique" il faut citer le poème d'ouverture du recueil Bouquets et prières.  Et nous y ajoutons spontanément la quatrième pièce des Poésies inédites "Les Cloches et les larmes", avec cette "pleureuse assise" qui peut faire penser au poète "accroupi" de "Larme". Verlaine cite les deux premiers poèmes du recueil dans sa rubrique valmorienne, il est normal de pressentir l'importance du quatrième poème "Les Cloches et les larmes" pour les "Ariettes oubliées", pas seulement la quatrième, et du coup quelque peu pour une logique profonde du poème "Larme". Au passage, je suis frappé que ce recueil de 1860 contient un quatrain "Les Eclairs" ponctué par l'hémistiche : "éclairs délicieux" qui fait écho aux "corbeaux délicieux" de poèmes de Rimbaud du début de l'année 1872, quand précisément il cherche à intéresser Verlaine à la lecture intégrale de la poétesse douaisienne. Appréciez par ailleurs simplement les titres de certains poèmes de cette première section des Poésies inédites qui s'intitule "Amour" : "L'entrevue au ruisseau", "L'image dans l'eau", "L'eau douce". Que dit la poétesse dans les vers de onze syllabes du "Rêve intermittent d'une nuit triste" ?
[...]

Mon âme se prend à chanter sans effort ;
A pleurer aussi, tant mon amour est fort !

J'ai vécu d'aimer, j'ai donc vécu de larmes ;
Et voilà pourquoi mes pleurs eurent leurs charmes ;

[...]
S'il est difficile d'évaluer spontanément le rapport du poète mis en scène à sa propre larme dans le poème de ce nom, en tout cas, l'amour est une notion rimbaldienne centrale bien exhibée dans les poèmes en prose : "le nouvel amour", "le nouveau corps amoureux", "la clef de l'amour". Et Verlaine exprime clairement l'idée que du coup Rimbaud ne repoussait sans doute pas d'être deux "pleureuses", deux êtres dont les pleurs sont porteurs d'un amour plus grand.
Dans "Vers pour être calomnié", poème tout en hendécasyllabes valmoriens, Verlaine cite clairement la poétesse, avec l'emploi de l'adjectif "chaste" par exemple et il imite un des vers de "La Fileuse et l'enfant" en lui reprenant une rime :
Ce soir, je m'étais penché sur ton sommeil.
Tout ton corps dormait chaste sur l'humble lit,
Et j'ai vu, comme un qui s'explique et qui lit,
Ah ! j'ai vu que tout est vain sous le soleil !

Qu'on vive, à quelle délicate merveille,
Tant notre appareil est une fleur qui plie !
O pensée aboutissant à  la folie !
Va, pauvre, dors ! moi, l'effroi pour toi m'éveille

Ah ! misère de t'aimer, mon frêle amour
Qui vas respirant comme on respire un jour !
O regard fermé que la mort fera tel ! 
O bouche qui ris en songe sur ma bouche,
En attendant l'autre rire plus farouche !
Vite, éveille-toi. Dis, l'âme est immortelle ?
Ce sonnet est certes en vers de onze syllabes avec une césure après la cinquième syllabe, mais il permet de relancer le débat sur la question de la césure dans "Larme" de Rimbaud. Ce sonnet a probablement été écrit à l'époque du compagnonnage des deux poètes. Le dernier vers fait songer à la première des "Ariettes oubliées" dont j'ai montré qu'elle démarquait par beaucoup d'emprunts la romance de 1830 "C'est moi" de Desbordes-Valmore, mais notez que les césures sont chahutées à quelques endroits et c'est suffisant pour considérer qu'il n'y a plus aucune proscription absolue. Le "comme un" au vers 3 est un clin d'oeil à Baudelaire dans la pensée de Verlaine et aussi à "Accroupissements" et "Oraison du soir" de Rimbaud. Le "tout" devant la césure est éventuellement, mais rien n'est sûr, un écho à un relief du "tout" après la césure dans un vers de Desbordes-Valmore qu'il me faudrait retrouver, mais aucune césure véritablement chahutée dans ces cas-là. En revanche, dès le deuxième quatrain, les césures sont du Rimbaud de 1872 : "quelle / délicate merveille" (césure sur un "e" de fin de dissyllabe), "abou/tissant" (césure au milieu d'un mot), "Ah ! misère de / t'aimer" (césure sur une préposition qui en prime se fonde sur un "e" vocalique), "l'au/tre" (chevauchement d'un dissyllabe avec rejet du "e" au second hémistiche).
Verlaine a imité le vers suivant de "La Fileuse et l'enfant" :
Courbée au travail comme un pommier qui plie[.]
Dans la quatrième ariette, Verlaine a repris le nom "charmilles" à la rime au "Rêve intermittent d'une nuit triste", et plus précisément à son distique de bouclage qui ouvre et presque ferme le poème :
Ô champs paternels hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles !
En clair, Verlaine a repris la rime entière, et "charmilles" et "jeunes filles".
Et cette quatrième des "Ariettes oubliées" véhicule un lien jusqu'ici insoupçonné avec "Larme". Qu'il me suffise de citer à nouveau en les détachant ces deux vers :
De cheminer loin des femmes et des hommes
Dans le frais oubli de ce qui nous exile !
Notons que "oubli" fait écho au titre "Ariettes oubliées", tandis que à côté de l'exil l'expression "loin des femmes et des hommes" est à rapprocher du premier vers de "Larme" : "Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises, [...]".
Mais, je parlais d'une section "Famille" qui contient les deux poèmes en vers de onze syllabes de Desbordes-Valmore, et il est temps d'évoquer les poèmes voisins de nos vers de onze syllabes. Le poème "La Fileuse et l'enfant" est le quatrième de la section, il est précédé de trois poèmes aux titres significatifs : "Le Nid solitaire", "Soir d'été" et "Loin du monde".
Le poème "Le Nid solitaire" fait songer au poème du début des Fleurs du Mal où il s'agit de s'envoler loin au-dessus des miasmes morbides, etc., et le nid solitaire est celui de l'âme présentée métaphoriquement sous la forme d'un oiseau :

Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,
Ainsi qu'un libre oiseau te baigner dans l'espace.
[...]

Le poème "Soir d'été" parle d'un retrait tel que le moucheron pourrait s'entendre voler. "Pas une aile à l'azur ne demande à s'étendre/ Pas un enfant ne rôde..."
Le poème "Loin du monde" fait inévitablement écho avec "Larme", et il y est question d'orages. Notons, et cela intéresse "Mémoire" / "Famille maudite" que la poétesse cultive l'idée d'une mémoire qui est avenir, elle joue avec la rime "souvenir" et "avenir" en ce sens à quelques reprises, mais nous en reparlerons.
Et le poème "La Fileuse et l'enfant" est suivi immédiatement du titre "Un ruisseau de la Scarpe" qui a de quoi faire écho à notre "jeune Oise".
Quant à "Rêve intermittent d'une nuit triste", dont le rêve est à relier à une lecture du poème "Le Nid solitaire" quelque peu, même si ce ne sont pas les passages les plus explicites il contient l'idée qu'une source abreuve le pleureur de souvenir ou d'un sentiment d'amour naturel. D'autres poèmes sont plus significatifs que je citerai en leur temps.
Mais, reprenons la question de la forme du poème "Larme", c'est un poème en quatrains comme la quatrième des "Ariettes oubliées" et comme plusieurs poèmes valmoriens. Certes, c'est la forme strophique la plus banale qui soit à l'époque de Rimbaud, mais les poèmes uniment en quatrains ne sont pas si courants et automatiques sous la plume d'un Rimbaud ou d'un Verlaine. C'est un poème en vers de onze syllabes. Jean-Pierre Bobillot sur plus d'un quart de siècle s'est fait le champion de la mise en doute de la relation des vers de "Larme" à "Rêve intermittent d'une nuit triste" ou à "La Fileuse et l'enfant" au prétexte d'un problème de césure.
En réalité, il ne faut pas méditer à partir des constats sur les résultats finaux, il faut aussi se poser la question de la genèse du poème de Rimbaud.
Evidemment que Desbordes-Valmore n'est pas une grande pourvoyeuse de césures chahutées, puisqu'elle appartient à une génération plus ancienne, encore que sa césure sur le mot "leur" au premier poème "L'Arbrisseau" de son recueil de 1830 est un fait exceptionnel. Mais les indices d'une influence valmorienne sont considérables. Rimbaud s'intéresse plus et depuis plus longtemps à la poétesse douaisienne que Verlaine, mais en mai-juin 1872 plusieurs poèmes de Verlaine s'inspirent clairement de la poétesse et nous n'aurions rien de similaire chez Rimbaud ? Les vers de onze syllabes de Verlaine s'inspirent de la poétesse parce que la césure est conforme, mais pas ceux de Rimbaud ? Verlaine parle d'être loin des femmes et des hommes, d'être des pleureuses, dans un poème de mai-juin 1872 donc exactement contemporain de "Larme" qui porte un titre du champ sémantique des "pleurs" qui commence par le vers "Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises," et il faudrait s'interdire de suspecter des liens intimes entre les expériences poétiques.
Dans le Clef concours Atlande, Murphy formule l'avis selon lequel le vers aux hémistiches de cinq et six syllabes entretient une confusion entre le décasyllabes aux deux hémistiches de cinq syllabes et l'alexandrin aux deux hémistiches de six syllabes.
Pour un peu nous pourrions aller dans le sens de Murphy en rappelant avec Alain Chevrier qui a fait un livre sur le décasyllabe 5-5 que Desbordes-Valmore fut la première avant Musset et donc avant le Banville des Cariatides de 1842 à produire un poème du dix-neuvième siècle ou un poème romantique avec le décasyllabe de chanson 5-5. Mais ce n'est pas par la poétesse que cette pratique est venue à Verlaine de toute façon, il existait des antécédents en outre du dix-huitième avec le cas de Desmarets ou Desmarais (Quicherat me trouble pour l'orthographe). Notons tout de même que le recueil des Poésies inédites en contient et qu'ils s'intitulent "La Fileuse" ce qui nous rapproche du titre "La Fileuse et l'enfant". Mais, quand nous lisons des vers, vu les prédominances culturelles de l'alexandrin et du décasyllabe classique, nous estimons devoir localiser la césure après la quatrième ou la sixième syllabe. Et donc, sans être prévenus, si nous lisons "La Fileuse et l'enfant", nous allons sentir une harmonie tout en nous interrogeant sur le découpage des hémistiches, puisque celui qui fait plus attention va vite constater que cela ne tombe ni à la quatrième syllabe ni à la sixième, et il faut lire plusieurs vers pour sentir une césure et au-delà pour bien se la représenter mentalement en fonction des vers du poème.
Le 5-6 de Desbordes-Valmore est un vers chansonnier un ton en-dessous de l'alexandrin, digne de créer le mythe de l'impair selon Verlaine, même si c'est une illusion de croire à la conscience de l'impair. Et derrière cette illusion, le 5-6 est en fait un modèle qui provoque chez le lecteur une hésitation entre les deux césures classiques. Ai-je lu un décasyllabe avec césure après la quatrième syllabe ? Ai-je lu un alexandrin ? Non, ça alors ? La césure ne passe ni après la quatrième ni après la sixième syllabe, mais après la cinquième comme le confirme ma relecture des deux ou trois premiers vers !
C'est ça l'effet de nouveauté.
Et comme je pense en termes de genèse du projet du poème "Larme", je n'ai évidemment aucun mal à considérer que le premier vers qui impose une forme ternaire et permet nettement de plaider pour césure après la quatrième syllabe est fondé sur une mesure 4-7 avec découpage secondaire du second hémistiche de sept syllabes en trois et quatre pour créer l'effet ternaire et créer l'hésitation avec l'alexandrin. Le jeu de la poétesse ne pouvait être que refait, Rimbaud a trouvé le moyen d'étonner autrement, le trimètre permet de jouer sur l'appui après la quatrième syllabe, ce qui fait une nouvelle manière de créer une hésitation entre décasyllabe et alexandrin. Et cette provocation est bien inspirée par le modèle valmorien, bien dans la continuité. Notons que Bobillot lui-même dans son livre Le Meurtre d'Orphée, tout en disant qu'il n'y a aucune césure continue s'imposant dans "Larme", cite plutôt qu'un autre modèle le 4/7, signe qu'il a remarqué que le poème flattait tout particulièrement cette possibilité.
Dans son livre Sur les Derniers vers, Bernard Meyer cite les réticences d'un article plus ancien de Bobillot et fait état du caractère ternaire frappant de "Larme". Autant "La Fileuse et l'enfant" a une forme de balancement binaire des hémistiches, autant certains vers du "Rêve intermittent d'une nuit triste" ont une forme de fièvre rythmique ternaire, jusqu'au principe de l'anaphore :
Sans peur, sans audace et sans austérité,
Disant : "Aimez-moi, je suis la liberté !

[...]

Le bourreau m'étreint : je l'aime ! et l'aime encore,
Car il est mon frère, ô père que j'adore !
A plusieurs reprises, dans Le Meurtre d'Orphée, Bobillot ressasse que les vers de onze syllabes de "Larme" ne doivent rien à ceux de Desbordes-Valmore. La question de la césure a tranché le problème, et la poétesse est même rejetée en tant qu'influence de quelque ordre que ce soit. A la page 212, Bobillot cite le vers final : "Pleurant, je voyais de l'or - et ne pus boire. Et il lance son commentaire par un dédain marqué : "Peu valmorien en revanche, le rejet interne ainsi obtenu, isolant le verbe censément transitif voir de son c.o.d. : "de l'or" [...]"

Rappelons que dans l'esprit même de Bobillot la césure n'est qu'hypothétique ce qui fait du rejet "peu valmorien" une non considération scientifique, mais le vers est lancé par la forme valmorienne par excellence "Pleurant". L'idée de boire à une source, d'y mêler les pleurs, et l'idée de boire un rayon d'or dans l'eau, tout cela est typiquement valmorien, j'ai cité pour "le rayon d'or" le poème à Auguste Brizeux "Sur l'auteur de Marie", et il me faudra citer le cas d'une eau douce devenue amère depuis qu'elle a été contaminée par la mer.
Je rappelle que dans "Larme" le poème se demande ce qu'il pouvait boire à la rivière, et il se répète cette question avec insistance dans le second quatrain. Le poète parle de boire quelque chose dans la "jeune Oise" qui n'est pas exactement l'eau de la rivière, et il finit par préciser que c'était une liqueur d'or, fade et qui fait suer, qui provoque donc l'amertume comme l'eau salée altérée chez la poétesse, et la liqueur d'or, ce n'est pas une boisson qu'il avait amenée avec lui, mais une boisson prise à même la rivière avec une gourde improvisée.
Tout cela est développé à plusieurs reprises métaphoriquement dans plusieurs poèmes épars de Desbordes-Valmore, dont le premier nom appelle les jeux de mots (et ne me faites pas "Le Dormeur du Val" avec le second), et c'est évident que "Larme" a une clef de lecture valmorienne en plus d'inviter à une relecture de Favart et d'autres.
Notez que le poème "Est-elle almée ?" est lui aussi en vers de onze syllabes et qu'il contient la forme "florissante" à la rime, ce qui peut être un indice d'influence valmorienne. Notez que le verbe "exhaler" de la première ariette oubliée repris par Verlaine à "C'est moi" se rencontre dans le poème "L'Eternité".
J'ai encore beaucoup de travail à accomplir et je n'ai pas tout mon temps à moi, mais là vous avez une porte de lecture valmorienne pour les poésies rimbaldiennes du printemps et de l'été 1872 qui relève définitivement de l'évidence.
Je citerai prochainement un florilège d'études des "Ariettes oubliées" par différents commentateurs pour montrer qu'on a identifié comme spécifiquement verlainiens des éléments repris à la poétesse. Je relirai l'article de Murat sur Rimbaud et Desbordes-Valmore, mais on notera que si son article porte sur une relation directe de Desbordes-Valmore à Rimbaud il risque de manquer tout l'éclairage qu'apporte le crochet par Verlaine.
Beaucoup de travail encore, mais le jeu en vaut clairement la chandelle !
Il me faudra aussi parler de Banville avec son traité, avec son désir de faire un recueil de chansons lors de la publication des Stalactites, avec sa ballade de 1830 publiée certes à la toute fin de 1873, parce que Banville s'est mis sur la touche. Sa ballade de 1830 déclare que la poésie actuelle est médiocre et que la poésie de 1830 était meilleure, ce qui est une erreur de jugement capital, et en plus comme il ne cite que les principaux noms on comprend qu'en réalité il déplore qu'il n'y ait pas un poète aussi réputé que Lamartine ou Hugo, minimisant l'importance d'un Baudelaire et méprisant Rimbaud ou Verlaine. D'ailleurs, la ballade de 1830 parle du prix d'une chandelle ou d'un lys et elle a étroitement à voir avec "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs". Bref, il y a encore un énorme chantier devant moi, mais désormais la route du travail à mener est toute tracée.

samedi 2 septembre 2023

Peut-on aller des pleureuses des "ariettes oubliées" à "Larme" ?

Nous sommes partis dans une série d'articles qui peuvent sembler de bien nombreux détours pour parler de "Larme" et d'autres poèmes rimbaldiens en fonction des poésies d'ensemble de Marceline Desbordes-Valmore.
Nous avons une trame qui se dessine. Rimbaud et Verlaine ont commis leurs premiers poèmes en vers de onze syllabes en mai 1872, et cas à part de "La Rivière de Cassis" "Larme" et "Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses..." (4ème des "Ariettes oubliées") ont tous deux pour idée centrale le fait de pleurer, ce que signifie le titre "Larme", ce que signifie aussi l'importance de se reconnaître en tant que pleureuses pardonnées du côté de Verlaine.
Il est clair que Marceline Desbordes-Valmore est l'origine de la trame. Verlaine a écrit des vers de onze syllabes en s'inspirant de la poétesse douaisienne, et c'est évidemment le cas de Rimbaud quand bien même il a choisi une autre césure.
Nous verrons plus tard comment relier "Larme" à certains extraits des poésies de Marceline Desbordes-Valmore. Néanmoins, dans mon dernier article, je citais le poème liminaire du recueil Bouquets et prières en soulignant que le recueil était placé sous le patronage d'une idée de partage des pleurs entre l'autrice et les femmes qui pleurent en ce monde. Verlaine a bien sûr repris l'idée de "pleureuses" qui s'unissent en jouant sur le travestissement féminin de l'exil homosexuel de Rimbaud et Verlaine au sein de leur époque. Mais derrière ce glissement on constate que Marcelinbe Desbordes-Valmore donne une fonction cathartique à la poésie des pleurs si on me permet de formuler ainsi rapidement les choses et on voit qu'elle associe cela à une forme d'exercice de la passion chrétienne. Il va de soi que ni Rimbaud ni le Verlaine ne se reconnaissent dans cette pratique pieuse, mais il la décale. Rimbaud écrivait des poèmes qui étaient des prières tandis que Verlaine avec le bouclage de son poème relaie l'idée du pardon : "Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses..." rencontre au dernier vers "Sans même savoir qu'elles sont pardonnées". En clair, il faut partir des précisions de l'établissement de la poétique de Desbordes-Valmore dans le poème liminaire de Bouquets et prières pour apprécier la logique de démarcation de Verlaine dans ses "Ariettes oubliées", et si ce terme de la "pleureuse" est rédempteur par la poésie chez Verlaine il va de soi que cela encourage à mieux méditer sur les subtilités du poème qui porte le titre "Larme" et se termine par le refus du souci de boire, tandis que la version ultime du poème dans Une saison en enfer confirme que la scène provoque les larmes du poète.
Les pleurs sont importants chez Rimbaud au-delà de l'influence potentielle de Desbordes-Valmore puisque nous avons le "Mai vrai j'ai trop pleuré" du "Bateau ivre" ou les pleurs des "Chercheuses de poux", d'autres scènes encore. Toutefois, "Larme" est clairement en phase avec l'ensemble des "Ariettes oubliées" et du coup avec l'ensemble des poésies de tristesse de Desbordes-Valmore. Nous ne pouvons pas réduire "Larme" à la mention d'un incident, le poète a pleuré, incident qui ferait prendre une décision au poète, avec le pied de nez en sus d'une œuvre hermétique où on se demande si le poète regrette de ne pas avoir bu, méprise le fait de boire, etc. La larme a une valeur poétique plus particulière qu'il faut cerner. Par ailleurs, l'idée symbolique de boire est à plusieurs reprises dans la poésie de Desbordes-Valmore, et j'ai déjà dit qu'elle se rencontrait dans le poème en vers de onze syllabes "Rêve intermittent d'une nuit triste". Je citerai d'autres exemples à l'avenir dont un poème dédié à Auguste Brizeux avec de mémoire le titre "A l'auteur de Marie" où il est question de boire un "rayon d'or" dans une rivière, autrement dit la superposition que nous avons dans le poème "Mémoire" du courant d'or masculin se déplaçant avec le cours d'eau féminin.
Et on sait à quel point le poème "Larme" est intrigant quand le poète se demande ce qu'il a bu dans la rivière et qu'il finit par parler d'une "liqueur d'or, fade et qui fait suer", car tout le monde comprend bien que le poète ne parle ni de l'eau de la rivière elle-même, ni d'une boisson emportée avec lui, mais qu'il suppose s'être servi d'un élément du décor comme gourde pour se saisir dans la jeune Oise de quelque chose de liquide qui était distinct de l'eau même de la rivière.
Mais, pour l'instant, je continue à placer mes pions en partant d'un séjour du côté des ariettes verlainiennes.
Le début des Poésies inédites de 1860 est bien connu de Verlaine puisqu'il le cite et met en avant dans son étude consacrée à la douaisienne dans ses Poètes maudits. Le mot "larmes" au pluriel est à la rime dans le poème liminaire "Une lettre de femme", et il l'est encore dans le troisième poème "Allez en paix", tandis que le second "Jour d'orient" gagnerait à être comparé au poème "L'Eternité". Et lez quatrième poème "Les cloches et les larmes" contient le mot "larmes" toujours au pluriel dans son titre cette fois, mais il contient aussi une des quelques mentions du nom "pleureuse" dans les poésies valmoriennes et enfin il possède un refrain qui intéresse beaucoup la lecture de certaines célèbres "ariettes oubliées" : "Tout pleure, ah mon dieu ! tout pleure." Je citerai ultérieurement des sujets particuliers au verbe "pleurer" dans les poésies valmoriennes en écho au "Il pleure dans mon coeur..." verlainien. En voici un exemple dans le quatrième poème des Poésies inédites :

La cloche pleure le jour
Qui va mourir sur l'église,
Et cette pleureuse assise
Qu'a-t-elle à pleurer ?... L'amour.

Remarquons en passant que la rime "asservie"/"vie" se trouve dans le poème "Allez en paix", sachant que "Chanson de la plus haute Tour" est à ne pas exclure en lien à la transcription "Prends-y garde, ô ma vie absente !"


Alors, on sent qu'on progresse ?



mercredi 30 août 2023

Nous serons deux pleureuses ! Encore un poème précis de Desbordes-Valmore pointé en référence !

Le précédent article montrait à quel point la première des "Ariettes oubliées" suivait de près le poème "C'est moi !" de Marceline Desbordes-Valmore. La première des "Ariettes oubliées" a été publiée le 18 mai 1872 dans la revue La Renaissance littéraire et artistique, tandis que Rimbaud est revenu à Paris vers le 7 mai 1872.
Pour des raisons de cheminement de manuscrits datés, il est assez légitime de penser que Rimbaud a composé en avril et au début du mois de mai, en exil et fraîchement de retour à Paris, les poèmes "Comédie de la Soif", "Bonne pensée du matin", "Larme" et "La Rivière de Cassis". Et Verlaine a dû faire découvrir son poème daté de mai 1872 (qui sera la première des neuf "Ariettes oubliées" des Romances sans paroles) avant sa publication le 18 mai. Le poème a peut-être été composé en présence de Rimbaud, mais peu importe. Rimbaud a encore composé trois des quatre "Fêtes de la patience" en mai 1872 : "Bannières de mai", "Chanson de la plus haute Tour" et "L'Eternité". Or, la quatrième "Âge d'or" est datée de juin, ce qui dans l'optique d'une composition continue de l'ensemble conforte l'idée que les trois premières "Fêtes de la patience" furent les toutes dernières du mois de mai. Les manuscrits de "Bonne pensée du matin", "Larme", "La Rivière de Cassis" et "Les Déserts de l'amour" se sont retrouvés dans l'ensemble détenu par Forain avec des poèmes en vers première manière, tandis que les quatre "Fêtes de la patience" dans leurs versions manuscrites les plus anciennes et les plus soignées ont circulé entre les mains de Jean Richepin. Or, sur une version moins soignée de "Bannières de mai" et sans doute un peu plus tardive du coup en fait de transcription, version dont le titre varie en "Patience d'un été" Rimbaud a reporté un vers du poème "C'est moi !" : "Prends-y garde, ô ma vie absente !"
La signification est limpide et claire. Rimbaud avait poussé Verlaine à lire toutes les poésies de Marceline Desbordes-Valmore et à la prendre au sérieux, comme il a offert et donc fait découvrir des poésies charmantes de Favart. Le poème publié le 18 mai par Verlaine est donc une réponse à Rimbaud, puisque le poème va comporter une épigraphe de Favart et être la démarcation d'une romance de Desbordes-Valmore, le poème "C'est moi" publié en 1830, sachant que la romance de Desbordes-Valmore est assimilée à une ariette. Et soit Rimbaud a identifié la source d'inspiration, soit Verlaine lui en a fait part, mais il est clair que Rimbaud cite ce vers en réaction au poème publié le 18 mai. Rimbaud cite un vers qu'il trouve beau et qui vaut sans doute prolongement, et du coup l'idée de "vie absente" est à creuser dans le cas de "Bannières de mai" comme dans le cas de "Chanson de la plus haute Tour". Mais, dans la section "Ariettes oubliées" des Romances sans paroles publié en 1874, Verlaine n'a pas daté au cas par cas les neuf compositions, il s'est contenté d'une datation globale des neufs poèmes : "Mai-Juin 1872", ce qui coïncide soit dit en passant avec le chevauchement sur mai et juin des quatre "Fêtes de la patience". Marceline Desbordes-Valmore est de toute évidence derrière trois des premières "Ariettes oubliées" : la première "C'est l'extase langoureuse..." inspirée du poème "C'est moi", la deuxième "Je devine, à travers un murmure,..." sur laquelle je n'ai encore rien dit, mais j'y reviendrai, et la quatrième : "Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses..." de laquelle je vais parler dans un instant. Et selon toute vraisemblance, ces trois compositions datent plutôt du mois de mai. Il faut s'empresser d'ajouter que trois autres des "Ariettes oubliées" entrent en résonance avec la poésie valmorienne : la troisième "Il pleure dans mon coeur..." pour son thème, la septième qui s'inspire d'un poème très connu de Musset, mais qui du coup implique des échos avec des poèmes précis de la poétesse douaisienne, ce sur quoi j'aurai encore à revenir, et puis la neuvième avec son épigraphe tirée de Cyrano de Bergerac et sa mort par noyade fantasmée.
Ni Steve Murphy, ni Arnaud Bernadet, ni Olivier Bivort, qui tous trois ont édité le recueil des Romances sans paroles, ni Elleonore Zimmermann qui a analysé les "magies de Verlaine" en un ouvrage de ce titre, n'ont identifié l'influence de Desbordes-Valmore ailleurs qu'en la quatrième ariette. Et c'est pareil pour Fongaro et bien d'autres critiques. L'identification de l'influence de la poétesse douaisienne s'en tient à une remarque de filiation formelle, le recours au vers de onze syllabes avec la césure après la cinquième syllabe, et cela se renforce d'un consensus sur la thématique de l'abandon à la tristesse, avec éventuellement l'idée que ce sont deux "pleureuses", et encore je dois vérifier si ce mot est mentionné comme valmorien par un commentaire du poème de Verlaine.
Cette quatrième ariette fait l'objet de rapprochements importants avec Rimbaud qui est identifié en tant que la deuxième pleureuse à laquelle s'adresse le poème et Rimbaud semble avoir fait écho et réponse à ce poème dans un passage d'Une saison en enfer où la "Vierge folle" s'imagine en couple libre de se promener dans le paradis de la tristesse.
Mais la relation à la poétesse douaisienne devient quelque chose de subreptice et d'anodin à cette aune. Il y a plusieurs poèmes où Marceline emploie le mot "pleureuse", il n'y en a pas tant que ça, mais il y en a un petit nombre. Toutefois, un poème en particulier doit attirer l'attention, le premier poème du dernier recueil publié par Marceline de son vivant, la pièce liminaire du recueil Bouquets et prières.
Voici une citation d'une bonne partie du poème, je vous conseille d'enchaîner avec la lecture du poème suivant "Jours d'été"...
                      A celles qui pleurent

Vous surtout que je plains si vous n'êtes chéries ;
Vous surtout qui souffrez, je vous prends pour mes soeurs :
C'est à vous qu'elles vont, mes lentes rêveries,
Et de mes pleurs chantés les amères douceurs.

Prisonnière en ce livre une âme est contenue :
Ouvrez, lisez : comptez les jours que j'ai soufferts ;
Pleureuses de ce monde où je passe inconnue,
Rêvez sur cette cendre et trempez-y vos fers.

[...]

Si vous n'avez le temps d'écrire aussi vos larmes,
Laissez-les de vos yeux descendre sur ces vers ;
[....]

Pour livrer sa pensée au vent de la parole,
S'il faut avoir perdu quelque peu sa raison,
Qui donne son secret est plus tendre que folle :
Méprise-t-on l'oiseau qui répand sa chanson ?
La suite, prochainement bien sûr !

vendredi 25 août 2023

Mai 1872 : "Prends-y garde, ô ma vie absente !" Du côté de Verlaine...

Rimbaud a été éloigné de la capitale des premiers jours de mars aux premiers jours de mai 1872 en gros. Une lettre que Verlaine a voulu envoyer à Rimbaud par l'intermédiaire de Delahaye nous est parvenue et Verlaine y remercie Rimbaud de lui avoir envié une "Ariette oubliée" de Favart, texte et musique. La première des "Ariettes oubliées" écrite en mai 1872 comportera une épigraphe tirée d'une ariette de Favart : "Le vent dans la plaine / Suspend son haleine." Signalons que quelques vers plus loin dans le texte de Favart apparaît le nom "ormeaux", nom d'arbre, de jeune orme, qui figure dans le poème daté de mai 1872 de Rimbaud intitulé "Larme". Avec la mention "colocase", le poème "Larme" invite à aller voir du côté de Victor Hugo et des Orientales sinon directement du côté du texte des Bucoliques de Virgile cité dans la préface du recueil romantique, et avec la mention "Oise", nous sommes invités à ne pas négliger l'idée d'une influence latente de Banville. Mais, "ormeaux" introduit l'idée d'une influence de Favart confortée chronologiquement par l'envoi à Verlaine d'une ariette et par l'épigraphe d'une première "ariette" composée par Verlaine en mai 1872. Hugo, Banville et Favart sont trois des grands candidats en tant que sources d'inspiration au poème "Larme" de Rimbaud. Mais, le poème "Larme" est en vers de onze syllabes. Il faudrait passer en revue tous les traités de versification parus au dix-neuvième siècle, Quicherat, etc., pour repérer les modèles célébrés comme auteurs de poèmes en vers de onze syllabes. Il va de soi que le petit traité de Banville a une importance dans le débat, puisque le poète en vue parmi les parnassiens fait une revue des différentes mesures.
Curieusement, dans son traité, Banville a donné un extrait de poème en vers de onze syllabes non référencé et visiblement personnel. Ce traité était tout récent au début de l'année 1872. C'est précisément en mai 1872, au vu des poèmes datés du recueil Romances sans paroles, que Verlaine s'est mis à composer des poèmes en vers de neuf syllabes, soit avec une césure après la troisième syllabe, soit avec une césure après la quatrième syllabe, et des vers de onze syllabes avec une césure après la cinquième syllabe. Pour les vers de neuf syllabes, Verlaine ne respecte aucun des deux modèles de Banville, lequel s'est d'ailleurs trompé dans la découpe des vers de neuf syllabes d'Eugène Scribe. Pour le vers de onze syllabes, il a suivi le modèle prôné par Banville, mais aussi celui suivi par Marceline Desbordes-Valmore dans deux poèmes de son recueil Poésies inédites. Le modèle remonte à Ronsard auteur d'odes saphiques, bien qu'il ne soit cité ni par Verlaine, ni par Banville à un quelconque moment.
Dans ses Poètes maudits, Verlaine a consacré une notice à Desbordes-Valmore et il a souligné que c'était Rimbaud qui l'avait forcé à prêter attention à la poétesse, et Verlaine souligne alors que la poétesse avait usé de mesures inhabituelles en poésies, il s'agissait du vers de onze syllabes dans deux poèmes de la section "Famille" : "La Fileuse et l'enfant" et "Rêve intermittent d'une nuit triste". Et dans le lot de poèmes cités par Verlaine dans sa notice, les poèmes du recueil posthume prédominent nettement alors même que de son vivant Desbordes-Valmore a publié plusieurs recueils. Précisons que en écrivant sa notice des Poètes maudits Verlaine n'anticipe pas que les érudits du vingtième siècle exhiberont auprès du grand public les leçons des manuscrits et notamment la transcription par Rimbaud d'un vers de Desbordes-Valmore au dos d'un poème personnel composé en mai 1872 "Patience d'un été", version alternative du poème "Bannières de mai". Nous avons donc une preuve a posteriori de l'intérêt de Rimbaud pour Desbordes-Valmore. Il faut ajouter que Rimbaud est au centre du projet des Poètes maudits et que même s'il ne faut pas donner à cela un tour systématique il n'est pas interdit de penser qu'en écrivant une notice sur Desbordes-Valmore Verlaine prépare le terrain aux lecteurs pour qu'ils puissent mieux appréhender les fameux poèmes de 1872 quand Rimbaud vire de bord et fait dans l'exprès trop simple.
Soulignons que le premier poème en vers de onze syllabes de Rimbaud connu est daté de mai 1872, "Larme", auquel associer le poème sur plusieurs mesures "La Rivière de Cassis", et que le premier poème en vers de onze syllabes de Verlaine connu est la quatrième des "Ariettes oubliées", "Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses..." où, au-delà de la lecture du traité de Banville, la référence aux vers de onze syllabes de Desbordes-Valmore est rendu indiscutable par la mention "pleureuses" à la rime, le mot "pleureuse" étant employé à quelques reprises en ses poèmes par l'autrice de recueils tristes dont l'un porte simplement le titre Pleurs. Cela se joue le même mois, il est donc évident que "Larme" fait aussi référence aux vers de onze syllabes de Desbordes-Valmore quand bien même il n'en reprend pas la césure, et le traité de Banville doit lui aussi être pris en considération dans l'affaire.
Mais, il existe une énigme, Rimbaud a pu dater de mai 1872 des poèmes commencés en avril ou carrément finis en avril. On sait qu'il se permet ce genre de flottement comme l'attestent nettement les deux versions manuscrites connues du poème "Sensation", daté tantôt de mars, tantôt de mai 1870. Il y a trop de poèmes datés de mai 1872 par Rimbaud. La "Comédie de la soif" a pu être composée en grande partie en avril et terminée en mai. Toutefois, à la limite, peu importe pour l'instant que "Larme", "La Rivière de Cassis" ou "Bonne pensée du matin" aient été composés avant le retour à Paris ou un peu après. Dès le début du mois de mai, Verlaine a fait paraître dans La Renaissance littéraire et artistique une première "ariette oubliée", ce qui veut dire que la composition s'est essentiellement faite en l'absence de Rimbaud, mais à l'évidence sous l'influence de leur correspondance mutuelle inconnue dont la lettre citée plus haut offre un trop sommaire aperçu.
Et c'est là que ça devient intéressant. Rimbaud a forcé Verlaine à lire tout Desbordes-Valmore, mais la lettre citée plus haut nous révèlke que Rimbaud a aussi fait découvrir les textes de Favart à Verlaine. Verlaine a sans doute été moins réticent, mais Desbordes-Valmore était une actrice qui pouvait jouer des pièces de Favart, une actrice qui a joué au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, tout comme Favart, et le poème "Juillet" parle du "Kiosque de la Folle par affection" et donc de Favart. On a une raison intime de Rimbaud et Verlaine de célébrer les théâtres du parc royal de Bruxelles, Vauxhall et théâtre de la Monnaie, en juillet 1872, puisque cela se joue précisément au moment où il compose des poésies inspirées de Favart et Desbordes-Valmore.
Rimbaud a écrit le vers de la poétesse au dos de son poème "Patience d'un été" l'une des quatre "Fêtes de la patience" qu'on soupçonne des compositions de la fin du mois de mai, postérieures donc à plusieurs des "Ariettes oubliées", sachant que la dernière des "Fêtes de la patience" "Âge d'or" est datée de juin. Le poème "C'est moi" d'où est tirée l'épigraphe : "Prends-y garde, ô ma vie absente! " peut être à bon droit envisager comme source d'inspiration aux "Fêtes de la patience", et notamment à "Bannières de mai" et "Chanson de la plus haute Tour". Il existe d'ailleurs un poème valmorien pour prier Notre-dame-d'Amour en sizains qui a de quoi faire écho au propos rimbaldien : "Est-ce que l'on prie / La Vierge Marie ?" et la rime "vie"/"asservie" est fréquente également sous la plume de Desbordes-Valmore, terme "vie" qui invite à méditer la notion d'absence. Et on peut aller plus loin dans les échos, qu'on les considère comme involontaires ou non.
Mais l'intérêt d'un tel indice, c'est qu'en réalité la citation faite par Rimbaud ne doit pas seulement devenir le début d'une enquête chronologique sur les poèmes de Rimbaud influencés par la poétesse douaisienne, mais c'est aussi le début d'une enquête possible du côté de Verlaine comme l'a déjà confirmé la quatrième ariette avec ses vers de onze syllabes et ses pleureuses à la rime. Et l'astuce suprême, c'est qu'en fait il faut prendre la chronologie à rebours, puisqu'en citant ce vers Rimbaud dévoile la source valmorienne d'un poème que Verlaine n'allait pas bientôt écrire, mais qu'il venait fraîchement de composer et publier, la première des "Ariettes oubliées".
Citons le poème de Desbordes-Valmore qui appartient à une section "Romances" de son recueil de 1830, puis le poème de Verlaine, ce sera dans la version du recueil de 1874 et non dans la version  peu différente de La Renaissance littéraire et artistique.

***

          C'est moi

   Si ta marche attristée
   S'égare au fond d'un bois,
   Dans la feuille agitée
   Reconnais-tu ma voix ?
Et dans la fontaine argentée,
Crois-tu me voir quand tu te vois ?

   Qu'une rose s'effeuille,
   En roulant sur tes pas,
   Si ta pitié la cueille,
   Dis ! ne me plains-tu pas ?
Et de ton sein, qui la recueille,
Mon nom s'exhale-t-il tout bas ?

   Qu'un léger bruit s'éveille,
   T'annonce-t-il mes voeux
   Et si la jeune abeille
   Passe devant tes yeux,
N'entends-tu rien à ton oreille ?
N'entends-tu pas ce que je veux ?

   La feuille frémissante,
   L'eau qui parle en courant,
   La rose languissante,
   Qui te cherche en mourant ;
Prends-y garde, ô ma vie absente !
C'est moi qui t'appelle en pleurant.

***

C'est l'extase langoureuse,
C'est la fatigue amoureuse,
C'est tous les frissons des bois
Parmi l'étreinte des brises,
C'est, vers les ramures grises,
Le choeur des petites voix.

Ô le frêle et frais murmure !
Cela gazouille et susurre, 
Cela ressemble au cri doux
Que l'herbe agitée expire...
Tu dirais, sous l'eau qui vire,
Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente
En cette plainte dormante
C'est la nôtre, n'est-ce pas ?
La mienne, dis, et la tienne,
Dont s'exhale l'humble antienne
Par ce tiède soir, tout bas ?
Il va de soi que je pourrais citer en renfort d'autres extraits de la poétesse et si ce lien entre les deux poèmes m'avait bêtement échappé jusqu'à présent j'avais déjà à plus d'une reprise souligné que le poème de Verlaine avec cette communion de frissons et de langage entre la Nature et les êtres aimants relevait d'une métaphysique romantique qu'on peut même dire clichéique.
Je songe notamment au poème "L'Arbrisseau" qui ouvre le recueil de 1830 et dont la césure sur le déterminant "leur" pour souligner un "impénétrable ombrage" permet de songer à la métrique particulière et aussi aux thèmes de "Tête de faune" composé vers février-mars 1872 par Rimbaud visiblement. Je songe beaucoup et souvent au poème "Mémoire" en lisant les pièces de Desbordes-Valmore, mais ici la confrontation des deux poèmes permet de s'en tenir à une convergence plus qu'évidente. Le "C'est moi" devient "C'est la nôtre", puis "La mienne (...) et la tienne". L'incise "dis" passe aussi d'un poème à l'autre. La conjugaison "exhale" au sein d'une phrase interrogative ponctuée par un "tout bas" se pratique dans l'un et l'autre poème, sachant que le verbe "exhaler" revient dans d'autres poésies valmoriennes. Nous passons de "la feuille agitée" à "l'herbe agitée". Nous passons de l'indentification d'une seule voix à celle d'un ensemble de petites voix. Nous avons dans les deux cas l'idée d'un cours d'eau qui exprime une voix en harmonie avec les voix qui résonnent en souvenirs à l'intérieur du poème, et je vous invite à nouveau à lire plein de poèmes valmoriens, dont toujours "L'Arbrisseau" ou certains intitulés "Souvenir" et d'autres encore pour vraiment vous pénétrer de la logique des poèmes ici comparés. Appréciez aussi l'écho de rime par suffixe affecté de "feuille frémissante" à "plainte dormante" et doublez cela du rapprochement entre "un léger bruit s'éveille" (Valmore) et "plainte dormante" (Verlaine). Verlaine dans une autre ariette inspirée de Desbordes-Valmore parle d'une identification d'un couple de voix (du modèle la mienne et la tienne, n'est-ce pas ?) en "pleureuses" et le poème valmorien "C'est moi" se clôt sur le gérondif "en pleurant".
Après autant de rapprochements avez-vous encore des doutes sur la filiation entre les deux poèmes ? Si oui, la poésie n'est pas une occupation faite pour vous, passez à autre chose.

mercredi 23 août 2023

1830 : une césure audacieuse passée inaperçue dans un recueil de Desbordes-Valmore !

A défaut des recueils publiés au XIXe, je possède une édition de l'intégrale des poésies de Marceline Desbordes-Valmore : Oeuvre poétique, textes poétiques publiés et inédits rassemblés et révisés par Marc Bertrand, Jacques André éditeur, 2007. L'ouvrage lancé au prix de 60 euros a un peu la forme allongée de l'Album zutique avec deux colonnes de texte par page et il a été financé par la ville de Douai. Il a d'énormes défauts de conception. Il manque un sommaire et il manque d'annotations pour retrouver le contenu des recueils d'époque. Vu qu'il y a des poésies inédites à plusieurs niveaux, le recueil intitulé Poésies inédites de 1860 non seulement est fondu dans la masse, mais son ensemble est coiffé du titre "Poésies posthumes". On ne peut pas identifier correctement le recueil Les Pleurs et ainsi de suite. Un fait m'intriguait depuis longtemps, il y a un vers dont la césure est résolument étonnante qui ouvre une section intitulée "Le recueil de 1830". Le poème s'intitule "L'Arbrisseau", et on  peut songer à "Famille maudite"/"Mémoire" en le lisant, sinon à "Larme", pour certains détails. Il s'agit d'un poème hétérométrique, une forme courante vers 1830 qui sera prolongée par exemple par un Musset, on a donc des séquences de vers inégales entre elles, et non pas des strophes avec un même nombre de vers chacune, et on a un mélange d'alexandrins, de vers de dix syllabes avec la césure après la quatrième syllabe et d'octosyllabes. Dans la troisième séquence, l'arbrisseau se lamente et envie "la couronne verte et fleurie" des arbres qui jouissent du soleil, puisque lui reste dans l'ombre, et qu'on pense au titre valmorien "La Couronne effeuillée" car il y a des constantes à observer dans les pièces de la poétesse douaisienne. Et je cite les vers suivants, deux alexandrins suivis d'un décasyllabe et d'un octosyllabe. Les émargement tiennent bien compte de la différence des trois mesures :
[...]
Ils dominent au loin sur les champs d'alentour :
On dit que le soleil dore leur beau feuillage ;
      Et moi, sous leur impénétrable ombrage,
               Je devine à peine le jour !
[...]
Détail amusant, l'expression "Je devine..." entame la deuxième des "Ariettes oubliées" de Verlaine.
Le fait troublant, c'est le déterminant "leur" placé devant la césure, césure qui fait calembour avec la qualification "impénétrable" pour "ombrage" : "Et moi, sous leur + impénétrable ombrage[.]"
Il est quasi impossible qu'il manque un groupe de deux syllabes entre "leur" et "impénétrable", cela ne pourrait être qu'un adjectif de deux syllabes, je ne vois pas d'autre possibilité pour rendre la césure acceptable en imaginant qu'il manque deux syllabes bien sûr, mais l'effet a l'air voulu et recherché par la poétesse, ce qui en fait une audace particulièrement précoce.
Je viens de vérifier sur le site Gallica de la BNF. Nous avons deux versions du recueil, une en deux volumes, une en trois volumes, à chaque fois le texte est le même que dans l'édition que j'ai de 2007. La césure après le déterminant "leur" a été publiée telle quelle et fut donc lue par Rimbaud et Verlaine quand ils eurent une édition entre leurs mains.
Pour rappel, en suivant le modèle repris à Chénier par Vigny, à partir de 1824 Hugo a créé des césures plus souples dans l'alexandrin, et aussi plus timidement Lamartine, Deschamps et quelques autres comme Sainte-Beuve. Mais Hugo a fait des audaces encore plus marquées dans ses vers de théâtre s'interdisant d'en commettre dans sa poésie lyrique de toute évidence, et plus que probablement averti de la distinction d'Hugo entre vers de théâtre et vers de poésie lyrique, Musset a imité les audaces dans des pièces en vers mêlées à ses poésies, sans oser pratiquer ces audaces dans des poèmes lyriques, d'où la légende que Baudelaire fut le premier à essayer de telles césures à partir de 1851. Or, Desbordes-Valmore a pratiqué une telle césure dans un poème lyrique, et plus précisément dans le poème d'ouverture de son recueil de 1830.
L'étude statistique de Gouvard est à refaire sur la période 1830-1870. Il y a plein de lacunes et de défauts d'analyse qui rendent son étude caduque alors qu'elle sert de référence dans le monde des études métriques du côté de Benoît de Cornulier.
Enfin, j'en profite pour revenir sur le cas du choix du vers de onze syllabes.
Dans les Poésies inédites e 1860 publiées en effet à titre posthume, les deux poèmes en vers de onze syllabes de la section "Famille", proches l'un de l'autre quelque peu, sont des nouveautés. Personne ne pratiquait ces vers à l'époque, et ils sont glissés dans l'économie du recueil sans prévenir, sans aucune forme de mise en garde. Le lecteur rencontre soudain un poème en vers de onze syllabes "La Fileuse et l'enfant", et il peut lire le poème sans voir que ce ne sont ni des alexandrins ni des décasyllabes, cas du lecteur inattentif à qui l'harmonie sensible a suffi. Mais le lecteur peut avoir une hésitation et ça devient amusant, d'autant qu'il doit prendre le temps de constater que la césure est bien après la cinquième syllabe, et pas après la quatrième ou la sixième. L'expérience est rejouée avec "Rêve intermittent d'une nuit triste".
En composant "Larme", Rimbaud pense précisément aux deux poèmes de Desbordes-Valmore, n'en déplaise à Bobillot qui dit que la mesure n'a rien à voir. Rimbaud s'est dit qu'il allait aller plus loin avec une césure difficilement identifiable. Tout simplement. Et quand on dit que "Larme" a beaucoup de vers qui ont une allure ternaire, ce que je dis en parlant de jeu sur l'apparence du trimètre, mais c'est un fait connu, Bernard Meyer le dit lui-même que le poème a des vers d'allure ternaire. Mais reportez-vous au "Rêve intermittent d'une nuit triste" et abstraction faite de l'identification facile de la césure vous vous rendrez compte qu'eux aussi ont une allure ternaire.
Evidemment que "Larme" fait référence à Desbordes-Valmore par son vers de onze syllabes, et cela vaut aussi pour son titre qui renvoie à la tristesse valmorienne d'une poésie alimentée de beaucoup de pleurs.
En plus, à cause de la rupture que nous subissons dans l'enseignement de l'histoire du vers français, nous avons perdu la logique qui a amené à Lamartine et à Desbordes-Valmore. Nous ne lisons pratiquement aucun poète du dix-huitième et les identifions à une manière classique défraîchie et fade par rapport aux poètes du dix-septième qui se défendaient encore. Chénier maintient quelque chose de classique par ses thèmes grecs et il n'est pas dans le lyrisme de Lamartine ou de Desbordes-Valmore. Certes, jusqu'à un certain point, il y a une nouveauté radicale chez Lamartine, mais son salut à l'automne, ses émotions liées aux saisons, l'influence de l'atmosphère sur ses pensées, tout ça s'est développé dans la poésie française de la fin du dix-huitième siècle, et dans le Lagarde et Michard du dix-huitième siècle vous avez des poèmes qui sont les sources évidentes de poèmes lamartiniens parmi les plus connus.
Or, en s'intéressant à Favart et à Marceline Desbordes-Valmore, Rimbaud va toucher d'assez près à cette origine de la poésie lyrique romantique. On interdit aujourd'hui d'appeler ça le préromantisme, ce qui n'est pas très clair ni très habilement motivé comme interdiction. Desbordes-Valmore était actrice, elle jouait des personnages de Racine, par exemple Aricie dans Phèdre, elle jouait des pièces amoureuses de Favart avec ariettes et en nourrissait sa poésie, et en 1819 quand elle publiait son premier recueil elle n'était pas sous l'influence à venir des romantiques, elle était dans cette continuité-là. Et elle a pris le train du romantisme en marche en gardant sa spécificité, et finalement cette spécificité est un naturel moins apprêté que les ronflements cosmiques de Lamartine et Hugo. Verlaine qui aimait l'esprit ancien de la Régence avec ses Fêtes galantes et du moins une certaine poésie obscure du dix-septième qu'il confondait avec la Régence a été séduit quand Rimbaud lui a fait découvrir plus avant les poésies légères de Favart et l'intimisme habile de Desbordes-Valmore.
Et la prochaine fois on va parler de la première des "Ariettes oubliées", parce qu'il y a une très forte mise au point chronologique à faire tout en établissant de manière irréfutable que Verlaine s'inspire alors du poème "C'est moi" du recueil de 1830 de Desbordes-Valmore. Il y a du jeu entre Ariettes oubliées et Fêtes de la patience en mai 1872. Il s'est passé quelque chose de capital.

mardi 22 août 2023

"Prends-y garde, ô ma vie absente !", le poème "C'est moi" source jusqu'ici jamais identifiée de la première des "Ariettes oubliées"

Oui, je sais, l'article est encore à écrire, mais tout est dans le titre, je vais écrire l'article complet.
L'article d'Olivier Bivort est en ligne : "Les vies absentes...", il n'y a pas d'identification de "C'est moi" comme source à la première des ariettes. Sur son site personnel, Christian Hervé dans la section des intertextes ne rapporte que la citation de Favart et propose un rapprochement avec un extrait des Goncourt.
Les articles de Fongaro remontent aux années soixante si pas cinquante sur les échos verlainiens et Desbordes-Valmore et ils n'ont pas rapporté l'idée que Verlaine s'est inspiré de la poétesse douaisienne pour sa première ariette. On ne retient que la quatrième, pareil pour Murphy. Pour la quatrième, je citerai tous les poèmes où le mot "pleureuse" est employé par Marceline, mais il suffit de lire la première ariette de Verlaine et "C'est moi" l'un après l'autre, et l'évidence du lien apparaît.
Desbordes-Valmore comédienne a joué à Bruxelles au Théâtre de la Monnaie, lien avec Favart du coup, et on pense au poème "Juillet", avec une scène sur le parc royal....

Tadadam !

dimanche 20 août 2023

Avant-propos à l'article "Prends-y garde, ô ma vie absente !"

Prenons la température à partir d'une publication récente qui en principe fait un sort à la recherche rimbaldienne.
Dans le Dictionnaire Rimbaud des éditions Classiques Garnier, l'entrée consacrée à Marceline Desbordes-Valmore tient presque en une colonne et cinq lignes de textes, la deuxième colonne étant dominée par les références bibliographiques. L'article commence au bas de la première colonne de la page 228 et se termine à la troisième ligne de la première colonne de la page 229. Les références bibliographiques tiennent sur une moitié de cette première colonne de la page 229. Et les références bibliographiques ne sont en réalité qu'au nombre de trois, un article d'Olivier Bivort qui a identifié le vers de Marceline Desbordes-Valmore transcrit par Rimbaud sur un de ses manuscrits, un article d'Adrien Cavallaro, l'un des directeurs du dictionnaire, et un article de Michel Murat. Cette entrée est due à la plume de Jean-Pierre Bobillot et cela se ressent vu la prédominance du questionnement sur la métrique des vers de onze syllabes.
Bobillot commence par rappeler un point capital. C'est grâce au témoignage écrit de Verlaine dans ses Poètes maudits que nous avons connaissance de l'intérêt prononcé de Rimbaud pour les poésies de Marceline Desbordes-Valmore. Cité par Bobillot, Verlaine le dit explicitement : Rimbaud l'a forcé à lire toute la poésie de Desbordes-Valmore et à ne pas la considérer comme une poétesse ayant de temps en temps un agrément. Il est assez sensible que Verlaine partageait une forte misogynie instinctive en vigueur à son époque. George Sand en a quelque peu fait les frais et il est clair que Verlaine avait un préjugé envers ce qu'il nommait un "fatras avec des beautés dedans". Misogyne également, Baudelaire avait toutefois dit du bien de la poétesse, dont il faut rappeler que le premier recueil paru en 1819 en fait une figure poétique de la toute première génération romantique avec Lamartine, Hugo et Vigny. Elle a publié des recueils dans la décennie 1830 également, et en disant cela je songe à des influences possibles de la poétesse sur la composition de certaines des Contemplations de Victor Hugo qui ne parurent qu'en 1856.
Toutefois, tout en citant ce point de vue significatif de Verlaine qui montre que Rimbaud allait à contre-courant des réticences de son époque en admirant aussi sincèrement l'œuvre de la poétesse, Bobillot se lance malheureusement dans une réserve sceptique sarcastique peu compréhensible. Bobillot torpille un avis péremptoire et gratuit de Jacques Borel qui prétend que c'est à Londres en 1873 que Rimbaud a forcé Verlaine à lire tout Marceline Desbordes-Valmore. A ce sujet, il suffit de rappeler qu'il était plus facile de convaincre Verlaine en France, notamment à Paris, là où il était loisible de se procurer les recueils de la poétesse. Et les plus malins d'entre vous entreverront déjà la réponse que je vais faire dans mon prochain article. Bobillot n'en fait rien, et il signale à l'attention que la lettre à Demeny ne cite pas une fois Desbordes-Valmore le 15 mai 1871, comme si cela pouvait contrebalancer l'affirmation écrite de Verlaine. Mais le plus drôle, c'esty que Bobillot qui a employé à la deuxième ligne de sa notice la périphrase "poétesse douaisienne", précise que Demeny est un "poète douaisien lui aussi". En clair, en allant à Douai en 187, Rimbaud a eu tout le loisir d'entendre parler des sommités littéraires locales : Desbordes-Valmore et aussi Mario Proth l'inventeur de "abracadabrantesques" dans une revue panoramique de la littérature française. Le mot "abracadabrantesques" est comme par hasard dans la lettre du 13 mai à Izambard et le sera dans celle du 10 juin à Demeny avec les versions du poème "Le Cœur supplicié" / "Le Cœur du pitre". Et si Rimbaud ne cite pas la poétesse, c'est peut-être qu'il n'a pas envie d'ouvrir une porte complaisante par laquelle Demeny pourrait s'engouffrer, sans compter que la revue des poètes faite à Demeny n'a pas affiché un parti pris d'exhaustivité. Desbordes-Valmore, Vigny, Nerval, Sainte-Beuve, Glatigny, Mallarmé, il manque du monde, même parmi ceux qui publiaient dans les livraisons du Parnasse contemporain.
Bobillot veut croire que Rimbaud n'aurait découvert la poétesse que tardivement, mais cela cadre mal avec les données biographiques puisqu'il est clair que Rimbaud s'il a fait découvrir Desbordes-Valmore à Verlaine l'a lue quand il n'était pas constamment en sa compagnie. En tout cas, au dos du manuscrit de "Patience d'un été", Rimbaud a transcrit un vers de Marceline Desbordes-Valmore : "Prends-y garde, ô ma vie absente !" Pendant longtemps, on a cru qu'il s'agissait d'un vers inédit de Rimbaud laissé en plan et appartenant à on ne sait quel poème inconnu, avant qu'au tournant du nouveau millénaire deux articles indépendants d'Olivier Bivort et Lucien Chovet ne précisent que ce vers appartenait à un poème de la poétesse douaisienne. Il faudrait vérifier ce que dit Georges Zayed dans son livre La Formation littéraire de Verlaine, car il me semble que dans cet ouvrage on a la citation de ce vers en tant qu'il était de Desbordes-Valmore. Malheureusement, je n'ai plus accès à cet ouvrage, et en tout cas pour les rimbaldiens l'identification de la source date donc de 2001 environ. Bobillot n'a même pas daigné citer le titre du poème, ni le localiser dans un recueil. Ce poème s'intitule "C'est moi", et dans mon prochain article on va en parler de ce titre comme on va se pencher sur son contenu... Et ce poème "C'est moi" fait également partie d'une section de "romances".
Alors, on peut consulter les articles de Wikipédia sur la poétesse et sur le recueil Romances sans paroles et se dire que l'influence de Desbordes-Valmore sur la composition des Romances sans paroles c'est une affaire entendue, mais à y regarder de près l'idée d'influence se limite à considérer que Verlaine a repris le vers de onze syllabes à Desbordes-Valmore avec la césure après la cinquième syllabe, en développant un thème triste. En réalité, l'influence va bien au-delà. C'est tellement énorme que je me dis que je ne peux pas être le premier à l'avoir vu, mais, peu importe, d'ici quelques jours je vais faire la mise au point, il me reste à consulter ce que peut dire Steve Murphy dans son ouvrage critique sur Romances sans paroles, à propos au moins de la première des "Ariettes oubliées". Je vais faire les choses bien et à fond, je vais bien poser les choses, et je vais aussi beaucoup travailler sur les données chronologiques, ce qui répondra aux atermoiements de Bobillot qui a manqué d'identifier que si Rimbaud ne découvre pas la poétesse tardivement il s'y intéressé tout particulièrement au printemps 1872, et c'est évidemment à ce moment-là qu'il a forcé Verlaine à la lire ainsi qu'il l'a amené à lire des ariettes de Favart, et vous imaginez que du coup on a bien, comme je l'ai déjà évoqué sur ce blog, un couple d'auteurs Favart et Desbordes-Valmore qui a une forte valeur de patron poétique pour ce qui concerne la poétique des vers particuliers de Rimbaud au printemps et à l'été 1872.
Je vous en dis beaucoup trop déjà, mais j'ai encore des petits points précis qui vont venir. Dites-vous qu'il y en aura encore dans ce que je vais écrire la prochaine fois.
Dans la suite de sa brève notice, Bobillot se maintient pour sa part dans un rejet ironique reprochant des "qualités peu rimbaldiennes" à la poétesse douaisienne. Il cite un avis de Sainte-Beuve qui peut servir de manière péjorative : "toujours souffrir, chanter toujours !" dont on aurait aimé avoir la source, d'autant qu'en-dehors de ses Cours Sainte-Beuve semble avoir écrit un livre publié à titre posthume sur Desbordes-Valmore. Sainte-Beuve est mort en 1869 et son livre sur la poétesse date de 1870, ce qui nous rapproche évidemment de la période d'activité littéraire de Rimbaud. Bobillot manque complètement de citer Verlaine qui parle d'un compère poète ayant viré de bord, et se complaisant dans le naïf et l'exprès trop-simple. Encore une fois, je dénonce une entrée du Dictionnaire Rimbaud dirigé par Vaillant, Cavallaro et Frémy, qui est entièrement à refaire. Je laisse à Murphy, Reboul et autres chroniqueurs de la revue Parade sauvage le soin de nous expliquer les louanges qu'ils servent ou soutiennent en faveur d'un dictionnaire décidément aussi contestable.
Et Bobillot termine sa recension par le cas du vers de onze syllabes, mais pour souligner que Rimbaud n'a pas appliqué la césure de la poétesse, ce qui, chez les métriciens, signifie que le vers de Rimbaud n'a rien du tout à voir avec celui de Desbordes-Valmore. Evidemment, il ne faut pas conclure aussi vite. Oui, Rimbaud n'a pas repris la césure après la cinquième syllabe, mais il a utilisé la longueur du vers de onze syllabes à partir de mai 1872, ce qui, oh j'anticipe sur mon prochain article, nous renvoie à la composition de la première des "Ariettes oubliées" et aussi quelque peu à la composition de la cinquième, ce qui nous renvoie aussi à la composition de "Patience d'un été". Les convergences sont élevées. Rimbaud a composé deux poèmes en vers de onze syllabes qu'il a datés de mai 1872, les deux autres poèmes en vers de onze syllabes sont postérieurs : "Est-elle almée ?" en juillet et "Michel et Christine" en juillet sinon plus probablement août 1872. Un poème s'intitule "La Rivière de Cassis" et l'autre en quatrains s'intitule carrément "Larme", un titre valmorien s'il en est.
Peut-être qu'il ne faut pas se contenter de comparer "Larme" superficiellement aux deux poèmes en vers de onze syllabes connus de la part de Marceline, peut-être qu'il faut aller plus loin dans les comparaisons, s'intéresser aux thèmes, à la poétiques, aux poèmes voisins des prestations hendécasyllabiques. Voilà ce que je vais étudier dans mon prochain article à venir.



Tadadam !