Ci-dessous, des rapprochements qui concernent exclusivement les dizains des deux séries "Promenades et Intérieurs" !
Je n'ai pas rappelé tout ce que j'ai déjà développé dans d'autres articles. Le but est de vous apporter encore de l'inédit.
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Commençons par un rapprochement connu, mais finalement négligé à cause de Steve Murphy. En 1990, Murphy a publié un livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion dont les chapitres étaient autant d'analyses de poèmes. Plusieurs analyses peuvent être refaites de nos jours, certaines sont plutôt erronées, mais l'étude du sonnet "Vénus Anadyomène" dominait nettement cet ensemble. Murphy exploitait en particulier la source que Jacques Gengoux avait révélée, le poème "Les Antres malsains" d'Albert Glatigny. Toutefois, à propos de l'ulcère, Murphy met en doute une autre source proposée également depuis longtemps, un dizain que Coppée a publié dans la première série de "Promenades et Intérieurs" du second Parnasse contemporain, dans une livraison qui, du coup, se doit d'être antérieure au mois de juillet 1870 pour être validée. Murphy cite le dizain en entier dans son article, puis il écrit ceci :
Rimbaud a sans doute connu ce dizain et rien n'empêche de croire qu'il s'en est localement inspiré. En revanche, rien ne démontre qu'il s'agit d'une "source". Mais qui "pose un vésicatoire à Vénus accroupie" dans ce poème ? On peut évidemment répondre : François Coppée. [...]
Méprisant, Murphy passe rapidement à une autre source hypothétique qu'il déclare "plus intéressante" révélée par un certain Gerhard Butters et c'est vrai que cette autre source est clairement pertinente, une source proudhonienne où il est question de "chancre à l'anus", j'en reparlerai une prochaine fois. Toutefois, le dizain de Coppée est intéressant à plus d'un titre, et si je vous le donne à lire vous verrez que ce n'est évidemment pas Coppée qui met le vésicatoire à la déesse :
Les dieux sont morts. Pourquoi faut-il qu'on les insulte ?Pourquoi faut-il qu'Hellas et que son noble culteNe puisse pas dormir de ce sommeil sereinQue prêta le pinceau classique de GuérinAu Roi des rois vers qui rampe le sombre Egiste ?Pourquoi faut-il enfin qu'un impur bandagisteDonne à Hercule antique un infâme soutien,Des bas Leperdriel à Phoebus Pythien,Et, contre la beauté tournant sa rage impie,Pose un vésicatoire à Vénus accroupie ?
La transcription de Murphy contient une coquille "un sombre Egiste" et elle maintient l'esperluette de l'édition originale au vers 2. Coppée dénonce clairement des images commerciales et le nom "Leperdriel" attira automatiquement votre attention puisque Rimbaud le nomme dans ses parodies de l'Album zutique. Rimbaud cite Leperdriel à la rime au dernier vers du premier quatrain du sonnet "Paris". D'ailleurs, malgré le changement de référent culturel, le vers de Rimbaud est marrant à rapprocher du dizain de Coppée que vous venez de lire ou relire :
- Ô Christs ! - Leperdriel !
Je vous cite la "note" de Pascal Pia dans son édition fac-similaire de l'Album zutique de 1962 :
Le Perdriel, établi également rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, n°54, fabriquait des produits spéciaux pour vésicatoires et cautères, et surtout des bas contre les varices. Il avait un magasin de vente au détail, 70, Faubourg Montmartre. Dès 1869, Coppée faisant allusion aux mannequins qui garnissaient la vitrine des bandagistes, nommait Le Perdriel dans le dizain [...]
Menier est l'autre notoriété du sonnet "Paris" de Rimbaud qui avait le siège de sa société rue Sainte-Croix de la Bonneterie, d'où le "également" de notre citation. Cette identification est débattue, mais peu importe ici.
Pas mal de pages plus loin dans l'Album zutique, nous avons un dizain de Léon Valade intitulé "Intérieur", réduction évidente du titre coppéen, qui décrit un "médecin / Des pieds" qui lui enlève des "pellicules" sur son orteil, sa "jambe nue" étant exposée "sur le velours d'un coussin". Ce dizain ne cite pas Leperdriel, mais il est suivi d'un dessin qui illustre la scène du poème avec un titre en-dessous : "- Galopeau. -" Ce Galopeau est aussi mentionné par Rimbaud et cela dans le quatrain qui se termine par la mention "LePerdriel" et notons que le premier quatrain de "Paris" réunit ainsi trois spécialistes des pieds et des jambes : Godillot, Galopeau et Le Perdriel. Notez aussi que Rimbaud adopte la même orthographe que Coppée, et non celle fournie par Pascal Pia.
En clair, le dizain de Coppée avait un pouvoir comique pour les zutistes. "Vénus anadyomène" a été composé en juillet 1870, mais il faut faire attention à plusieurs éléments. Rimbaud s'intéresse de très près aux recueils de Coppée, il y puise des éléments pour ses propres poèmes, des "Etrennes des orphelins" à "Romand" : "Les tilleuls sentent bon", "Romant" étant postérieur à "Vénus anadyomène".
Ensuite, il faudrait préciser le moment de la rencontre de Rimbaud avec Bretagne qui est un ami de Verlaine qui pouvait renseigner Rimbaud sur les blagues potaches du milieu des poètes parisiens. Verlaine écrit à Coppée en 1869 pour lui annoncer et décrire ce qu'est l'Album des Vilains Bonshommes. Enfin, c'est précisément la chute du dizain de Coppée qui est à rapprocher de la chute de "Vénus anadyomène". Le vésicatoire n'est pas n'importe quel médicament, puisque c'est un emplâtre à base de cantharides qui provoque des ampoules exprès sur la peau des patients. J'ai pu voir dans un article en ligne de la revue Persée que dans son Jérôme Paturot de 1884 Louis Reybaud a composé en vers un "Hymne au vésicatoire" où il nomme Leperdriel et donc montre qu'il a lu le dizain de Coppée. C'est l'un des deux seuls dizains que Coppée a supprimés pour son édition en recueil des Promenades et Intérieurs, signe que le poème était quelque peu sulfureux.
Enfin, le dizain de Coppée parle aussi de peinture en citant le tableau de Guérin et le sommeil du juste dans lequel est plongé Agamemnon. Coppée cite Egiste, alors qu'en réalité c'est Clytemnestre qui s'apprête à tuer son mari, mais pour empêcher toute hésitation Egiste la pousse. Il s'agit d'un tableau de 1817 conservé au Louvre.
L'idée de préserver le sommeil serein peut éventuellement entrer en écho avec la prétention à l'art serein dans le dizain de Rimbaud : "Aux livres de chevet, livres de l'art serein,..."
Murphy veut être sceptique, mais cette source n'est en rien incompatible avec celles qu'il développe. Cela montre au contraire la richesse des références que peut accumuler Rimbaud en un seul poème.
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Le premier dizain de la série du second Parnasse contemporain offre une hypothèse de source que je tiens à indiquer en passant. Le poème s'adresse au lecteur qu'il qualifie de "spectateur indulgent" puis qu'il précise en tant que "Lecteur mélancolique et doux" et il lui dédie ces vers parce que "deux paisibles amis" ont bien le droit de "causer entre eux".
Dans le dizain "J'occupais un wagon...", il me semble y avoir une correspondance. Le vieux prêtre et le poète sympathisent face à une foule plus hostile ("brocarts impolis") et le vieux prêtre fait une "demande énergique / Et triste en même temps d'une petite chique / De caporal". Le mot "énergique" n'est pas très présent contrairement à "triste" dans les vers de Coppée. Au contraire, dans "Un Fils", le malheureux qui fait précisément un travail de "bureau" ! se couche "sans énergie" pour lire vu le labeur qu'il a au quotidien et le manque d'épanouissement. Or, je me demande si Rimbaud ne s'est pas inspiré de la coordination à cheval sur la césure : "Lecteur mélancolique et doux..." pour créer sa coordination à cheval sur deux vers : "la demande énergique / Et triste..."
Vous trouvez ça gratuit ?
Prenez le vers de Coppée dans son intégralité :
Lecteur mélancolique et doux, à vous ces vers !
Ces vers, surtout s'ils sont récités, sont un équivalent de la chique de caporal. Ensuite, dans le dizain de Coppée, on apprend que ces vers sont des "souvenirs", des "boutades", mais que parfois ils ont été "trouvés au coin de l'âtre", ce qui crée une légère équivoque, puisqu'on peut penser à quelque chose qui fume au coin de l'âtre et fil en aiguille à un cigare ou une cigarette, à du tabac. Certes, ce n'est pas directement ce que Rimbaud invente, mais il faut quand même comprendre que Rimbaud est à même de sous-entendre que les dizains de Coppée c'est un peu de la chique de caporal...
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Le second dizain a inspiré les dizains de Verlaine envoyés à Valade le 14 juillet, et je me demande si la mention "friture" n'a pas hanté Rimbaud au point qu'il ait pas mal fait de rimes en "ur" dans ses parodies comme la séquence "dur"/"peinture"/"mur" dans "Le Balai", comme l'emploi de "triturer" dans "Je préfère sans doute...", etc.
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Le troisième dizain contient un vers 3 avec deux hémistiches symétriques : "Devant la vaste mer, devant les pics neigeux," ce qui me fait penser à la symétrie équivalente dans "Ressouvenir" : ""Aux grilles du palais, aux gradins du manège," d'autant que "manège" rime avec "neige" nom à la source de l'adjectif "neigeux". Je prévois une recension de tous les vers de Coppée qui ont ce mode de balancement symétrique de groupes prépositionnels.
Je fais aussi un rapprochement plus aléatoire avec le poème "Le Balai". Coppée avoue une "amitié malsaine" pour Paris et il parle de "corde" qu'on pend à des arbres pour faire "sécher" la toile et la flanelle. C'est peut-être gratuit de rapprocher cela de "Son crin inerte sèche" et de la "cordelette" qui semble "une tresse gelée" dans "Le Balai". Mais, il se trouve que le dizain IV qui suit est précisément le dizain qui a précipité la création du "Balai" avec son intérêt pour les pissenlits dans les coins, son "plaise" à la rime, son tour clairement repris par Rimbaud : "quelque ancienne affiche" devenant "quelque ancienne prairie".
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Le dizain "Le Grand-Montrouge est loin..." retient mon attention pour deux éléments.
Les trois vers suivants pourraient avoir contribué à la création par Rimbaud de la scène d'admiration de l'enfant aux champs de foire devant les ânes en érection :
Et voici que, marchant à côté de la roue,Il revient, écoutant, de fatigue abreuvé,Le pas de son cheval qui frappe le pavé.
Ensuite, son vers conclusif : "Et l'automne qui vient ne lui fait pas de mal" est quelque peu inversé dans cette chute d'un dizain de Rimbaud : "Et que l'âpre aquilon n'épargne aucune veine !" Et, justement, dans plusieurs dizains qui suivent immédiatement celui, je relève plusieurs autres sources pour la même parodie rimbaldienne : "Les soirs d'été..."
Dans la série parnassienne de Coppée, après "Le Grand-Montrouge...", nous avons "J'écris près de la lampe..." qui décrit une scène d'une nuit froide d'octobre, mais dans un intérieur tranquille auprès du feu, sauf que la mère veille sur son poète de fils et remet une bûche dans l'âtre en prévision de la nuit, et le poète s'écrie au dernier vers : "Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes !" Encore une fois, on a une idée inversée du vers final du dizain "Les soirs d'été..." : "- Et que l'âpre aquilon n'épargne aucune veine." Et je suis d'autant plus enclin à penser que c'est une source réelle pour Rimbaud que le "Je songe que l'hiver figera..." du vers 8 du dizain rimbaldien est un décalque de cet extrait des vers 4 et 5 du dizain coppéen : "Elle songe sans doute au mal qui m'exila / Loin d'elle, l'autre hiver".
Le dizain suivant : "Volupté des parfums !" offre lui aussi une sorte de ressemblance et contrepoint avec "Les soirs d'été...", mais le rapprochement est plus superficiel. Le poète traverse un brouillard et est en train de songer, plus au sens de rêver. Mais le dizain suivant confirme clairement que nous avons bien affaire à une zone de poèmes de Coppée qui ont inspiré Rimbaud pour son dizain "Les soirs d'été...", puisque le dizain "Noces du samedi..." contient la rime "cigare"/"s'égare" aux vers 5 et 6 que Rimbaud a reprise en l'altérant à peine aux vers 5 et 6 de "Les soirs d'été...", et Rimbaud a aussi repris d'autres éléments :
Noces du samedi ! noces où l'on s'amuse,
correspond à :
Les soirs d'été, sous l'oeil ardent des devantures,
[...]
Les cris facétieux ont une résonance aussi dans le dizain de Rimbaud, ainsi que les descriptifs de personnes.
L'évidence s'impose avec les vers 5 et 6 des deux dizains :
Qui leur donnent le bras en fumant un cigare,
Tandis qu'en un bosquet le marié s'égare,
Suceurs du brûle-gueule ou baiseurs du cigare,
Dans le kiosque mi-pierre étroit où je m'égare,
[...]
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Pour le vers stylisé du poème "Le Balai" :
Tel un bois d'île à la canicule rougi.
Il me semble évident que les nombreux exemples du dizain suivant ont servi de modèle, de référence si vous préférez, sans compter le lien étymologique entre "chien" et "canicule", le "ce qu'autrefois il fut" et l'écho comique du "baiser éperdu" à "rougi" par la canicule :
Tel un chasseur perclus, devant son feu qui flambe,
Echange avec son chien serré contre sa jambe
Un regard de tristesse à l'heure de l'affût,
Triste et se rappelant ce qu'autrefois il fut,
Tel un oiseau muet dans le brouillard d'octobre,
Tel un buveur malade et forcé d'être sobre,
Tel un prêtre du bruit d'un baiser éperdu,
Telle une épée au clou, tel un luth détendu,
Tel un foyer désert, et telle ma pensée
Alors qu'elle se croit du rhythme délaissée.
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Pour les mentions d'auteurs dans "Auc livres de chevet..." un rapprochement me paraît aller de soi avc la chute du dizain : "Je rêve, tant Paris m'est parfois un enfer..."
[...]
Et j'y rétablirais, disciple consolé,
Nos maîtres, Esménard, Lebrun, Chênedollé.
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Encore à rapprocher du dernier vers de "Les soirs d'été...", cette chute :
Et le soleil couchant ne vous attriste pas.
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Le dizain "Comme le champ de foire..." est à ajouter d'évidence aux sources du début des "Remembrances du vieillard idiot".
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