mercredi 16 septembre 2026

Glane de vers de Coppée sources de vers rimbaldiens !

A propos des "Remembrances du vieillard idiot", dans son édition 2026 en Folio Classique des Œuvres complètes de Rimbaud, Adrien Cavallaro n'a pas mentionné deux sources que j'ai pourtant signalée à l'attention dans le volume collectif La Poésie jubilatoire. Nous avons une succession à la rime dans le poème zutique "choses vues" et "choses conçues". La mention "choses vues" ne renvoie pas au titre d'un ouvrage posthume de Victor Hugo dans le premier tome est paru seulement en 1887, le titre n'étant pas même un choix d'Hugo. Mais il y a tout de même une enquête à faire sur cette expression. En attendant, puisque le poème parodie Coppée et qu'à proximité nous avons plusieurs dizains parodiant le même Coppée, il semble évident que Rimbaud a repris l'expression à la rime "choses que j'ai vues" au premier dizain qui ouvre la série Promenades et intérieurs dans le numéro du 8 juillet 1871 du illustré. Je rappelle que Coppée a publié une série de dix-huit dizains dans le second Parnasse contemporain et une autre série de vingt-trois dans le numéro en question du Monde illustré. Le premier poème de la série du Monde illustré sert d'introduction pour l'occasion, mais quand Coppée a publié les dizains sous forme de recueil, il a choisi de placer en premier dix-sept des dix-huit dizains du Parnasse contemporain (il en a supprimé un plus osé) et de les faire suivre par la nouvelle série du Monde illustré, et sans doute aussi parce qu'il ne lui conférait pas une réelle importance Coppée a supprimé le dizain d'introduction, puisque cette fonction appartenait au premier dizain de la première série du Parnasse contemporain. On perd un dizain qui nomme les "Prussiens", la "guerre civile", le fait d'être un citoyen, de donner ou non la primauté à la politique, un dizain où Coppée imite la préface des Feuilles d'automne quand Hugo s'excusait d'offrir au public un recueil de poésies lyriques au lendemain de la révolution de juillet. Et le cynisme du dernier vers du dizain était remarquable : "ce n'est pas un mal d'écouter chanter un oiseau" (citation de mémoire). On pense avec ce vers au "Laissez les fauvettes de mai" du poème "Les Corbeaux".
Bref, c'est un dizain important à connaître, sauf qu'il faut savoir aller le rechercher dans sa publication en périodique.
 
 
Précisons que Coppée a publié dans Le Monde illustré et Le Moniteur universel de juin à octobre 1871 l'ensemble de la seconde série des Promenades et intérieurs, plusieurs pré-originales des Humbles, le texte en vers du drame Fais ce que dois et une nouvelle en prose en deux parties intitulée "Ce qu'on prend pour une vocation". Certains textes ont été publiés dans les deux périodiques. La nouvelle "Ce qu'on prend pour une vocation" a été publiée dans les numéros du Monde illustré du 26 août et du 2 septembre 1871.
 
 
 
Je vous cite la fin de la nouvelle, j'ai déjà insisté sur l'évidente ressemblance formelle avec la chute des "Remembrances du vieillard idiot" :
 
[...] - Adieu ! Ne viens pas me voir dans ma retraite ; tu me ferais trop songer peut-être à mes folles idées d'autrefois ; seulement, quand nous nous rencontrerons, donnons-nous une bonne poignée de main, et souhaitons-nous tous deux bon courage.
 
Et la signature est "Francis Coppée", ce que n'ignore pas Rimbaud dans ses transcriptions zutiques !
Pour votre culture, je précise qu'à l'oral j'ai déjà pu entendre "la pogne" pour la masturbation ou "se pogner" pour se masturber. On sait l'orthographe "poignet" et du coup la prononciation viennent d'une anomalie, comme pour "oignon" qui a gardé sa prononciation originelle. Bref, Rimbaud n'a pas pensé à "pogne", mais il est clair que "donnons-nous une bonne poignée de main" est devenu "tirons-nous la queue". Le mot "queue" est mentionné dans la nouvelle. Mais les rimbaldiens ont l'air de considérer que la nouvelle n'a rien à voir avec "Les Remembrances du vieillard idiot", pas plus que le premier dizain de la série du Monde illustré.
On y reviendra.
En revanche, ils affirment que Rimbaud reprend des vers de "Angélus" et "Une sainte", mais sans les citer et sur la foi d'un article de Pakenham que soit ils ne citent pas (Cavallaro), soit ils précisent comme encore inédit (Murphy en 1990). Je possède les actes du colloque Rimbaud maintenant de 1984, mais je n'ai pas le volume sous la main.
En attendant, je vous délivre ceci.
Le poème "Les Remembrances du vieillard idiot" est un récit de confession auprès d'un "père" au sens religieux avec cinq étapes en gros. La première révélation est l'émoi sexuel du confessé qui raconte qu'enfant il était fasciné par les membres en érection des ânes les jours de foire à la campagne. De fait, dans un monde où la sexualité est tabou, la révélation brutale vient des moments où deux chiens s'accouplent, où un taureau veut monter une vache ou un cheval une jument. La deuxième scène raconte une nuit du poète au lit avec sa mère et un incroyable abandon incestueux de l'autorité parentale. La troisième scène décrit la fascination du poète pour les lèvres d'en bas de sa soeur quand il la surprend en train d'uriner. Et la quatrième scène est celle de la fascination pour le membre du père qui peut être perçu anormalement gros et dur sous le pantalon, et nous basculons alors dans le désir homosexuel, autre tabou d'époque. Et enfin, nous avons une revue des retraites érotiques de l'enfant dans la maison où il trouve des substituts à son désir de voyeurisme sexuel qui vont jusqu'au crucifix utilisé pour la sodomie.
Le poète demande une troisième fois pardon pour tout ce qu'il confesse, mais s'autorise une question insolente : pourquoi le monde est-il ainsi avec de telles frustrations sexuelles ? Et sans qu'il soit question de pardon, cela se termine en relation sexuelle avec le prêtre confesseur.
Reprenons maintenant le début du poème. Le premier mot du poème est "Pardon". Le "Pardon, mon père !" témoigne du sérieux de la confession, de la violence autoritaire du repentir, mais tout cela va se déliter au fil des vers quand on comprend que la confession loin d'être une repentance est une occasion perverse de plus.
Avec la mise en page, le premier vers fait passer du "Pardon" brusque initial au récit de la première scène de confession, mais cela s'accompagne d'un changement d'alinéa qui met en relief le mot "Jeune" placé devant la césure.
 
Pardon, mon père !
                                Jeune aux foires de campagne,
[...]
 Vous avez pu remarquer quand j'ai commenté "Etat de siège ?" que Coppée ayant opté pour une mention "parmi" devant la césure dans l'un des poèmes ciblés par la parodie Rimbaud avait placé deux fois la préposition "parmi" après la césure. Je vous dis ceci pour vous mettre en disposition de croire au rapprochement suivant. Dans le poème "Le Banc" qui suit "Angélus" dans les Poèmes modernes et qui a servi de modèle au sulfureux dizain obscène de Cros : "je l'encule / Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule[,]" vous avez une construction où à l'inverse "jeune" est en rejet après la césure :
 
- Attitude où l'amour jeune est reconnaissable. -
 Il va de soi que Rimbaud crée ses propres scènes de culpabilité de jeunesse sans reprendre les histoires de Coppée, mais Rimbaud s'inspire d'éléments plus discrets. Dans "Le Banc", le poète est installé en voyeur, et il est dans l'ombre, ce qui connote le mauvais comportement, et si dans l'ensemble la discussion surprise n'a rien de répréhensible, le poète va assister au baiser échangé entre les deux timides amoureux. Et en les observant, le poète les interprète comme des jeunes inexpérimenté, ce qu'il n'est pas. Je rappelle que dans "Vers le passé", deuxième poème du Reliquaire, le poète a expliqué qu'il s'est adonné à d'indignes plaisirs ce qui fait que la pureté des premiers amours est fermée à jamais pour lui, et il a souillé les saintes blancheurs de son âme. Dans "Rédemption", poème conclusif du grand premier mouvement de quatorze poèmes du Reliquaire et poème qui suit immédiatement "Une sainte" dédicacé à sa mère, Coppée parle pour se purger du mal d'une relation asymétrique où la fille est pure, mais pas lui, mais la relation serait conduite de manière à la purifier, comme si une épée pleine de sang retrouvait sa pureté une fois lavée, une ironie latente laissant entendre que l'âme criminelle ne se lave pas, le spadassin ne fait que cacher son âme. Et le poète se dit alors un "libertin repentant".
Donc, le poète est plus vieux que la servante ou le soldat qui échangent sur un banc. Il n'a plus sa pureté d'âme non plus. Mais Rimbaud juge différemment de la situation : il identifie la perversité du poète à la Coppée et ne voit dans ses considérations non celles d'un "libertin repentant", mais celles d'un vieil idiot. Je ne comprends pas pourquoi ces inférences ne sont pas faites par les rimbaldiens, et ce mot "jeune" devant ou après la césure est un rapprochement intéressant, puisque Coppée célèbre alors la pureté de la jeunesse comme inexpérience, tandis que Rimbaud met en avant l'enfant qui n'a pas conscience du mal et qui, face au tabou de la sexualité, est fasciné par une chose de la vie : le spectacle des ânes qui bandent en public. Rimbaud a tout simplement travaillé à un retournement des valeurs explicatives déployées par Coppée dans l'attaque de son poème "Le Banc". Et précisons que dans la suite du poème qui n'a pas été transformé aléatoirement en obscénité par Cros nous avons une coloration coupable de l'ombre et de la montée de la nuit qui accompagne le voyeurisme du poète et l'acte surpris du baiser.
Il va de soi que le membre de l'âne est plus choquant que le baiser de deux jeunes timides qui effarouche déjà Coppée, mais si un simple baiser l'excite son trouble sera forcément aussi présent face à des ânes qui bandent, face à la bosse du pantalon d'un père, face à une soeur qui urine, et il ne faut pas perdre de vue qu'au dix-neuvième siècle dans des groupes d'enfants en plein air ça arrivait qu'une fille pisse dans la nature et que les garçons puissent l'observer, parce qu'elle était mal cachée et n'accordait pas assez d'importance à la pudeur.
Pour le poème "Le Balai", notons une astuce de Rimbaud qui passe de l'idée du titre Les Humbles appliqué à des humains à l'idée d'un humble objet : "C'est un humble balai de chienlit", balai de chiotte donc, mais composé de mauvaise herbe.
Or, il y a un dizain qui me semble avoir directement inspiré Rimbaud, le dizain "J'adore la banlieue aves ses champs en friche..." Il y est question de "murs lépreux" et ceux-ci portent "quelque ancienne affiche", ce qui me fait penser au fait que le balai ne vaut pas pour la peinture d'un mur et qu'il a été pris à "quelque ancienne prairie". Rimbaud fait autre chose du mot "murs" qui passe chez lui au singulier et il reprend un peu cette formule grammaticale affectée : "quelque ancienne...", mais ensuite dans le dizain de Coppée nous avons deux vers frappants qui suffisent à me convaincre que ce dizain est une source au dizain "Le Balai" :
 
Je m'attarde. Il n'est rien ici qui ne me plaise,
Même les pissenlits frissonnant dans un coin ;
[...]
 Le mot "pissenlits" me fait penser à "balai de chiendent" où j'identifie bien sûr l'allusion fécale et sa consommation "chie en dents", et on retrouve l'idée deux mauvaises plantes des jardins qui ont des noms scatologiques latents. Le verbe "plaire" est celui qui précisément clôt le dizain "Le Balai" après une mention clef : "J'aime de cet objet la saveur désolée".
J'ai quelques autres idées, mais celles-là ont un relief prononcé. Je précise aussi que je fais des rapprochements entre le poème "L'Attente" des Poëmes modernes et des vers du "Bateau ivre", toujours l'entonnoir des rapprochements... J'y relève en particulier la forme conjuguée "bleuit" à rapprocher de "bleuités". 
 Ah oui ! Pourquoi jeter ça en pot-pourri au lieu de faire des articles élaborés. Ben, pour moi, ce que je fais ne me sert à rien. C'est les rimbaldiens qui brilleront en société en parlant de ces rapprochements dans une soirée privée, dans une salle universitaire, devant des élèves, en étant interciewé, en écrivant un livre, etc., etc. Moi, les retours, je n'en ai pas. Pourquoi je me ferais chier ?
Ce que je trouve marrant, c'est que dans leur for intérieur les rimbaldiens doivent se sentir bêtes de tout ce qu'ils ont fait. C'est sûr que qui tombe sur mon blog ne les trouve pas glorieux.

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