Une digression nécessaire :
Lefrère, Murphy, Wagneur et Bardel sont obsédés par l'idée que la collection de La Pléiade aurait une valeur de référence critique. C'est quoi ce raisonnement de petits-bourgeois ? Les annotations critiques des volumes de La Pléiade n'ont aucun caractère de référence officielle. C'est un discours promotionnel que peut mettre en avant l'éditeur, mais ce n'est aucun cas une vérité universitaire. Qui plus est, l'édition est confiée à une seule personne et sans tenir compte des querelles de chapelles. De toute façon, une édition de référence, c'est uniquement celle qui s'impose à la reconnaissance... C'est du pur bon sens jusqu'à plus ample informé.
Cela étant dit, attaquons le sujet en revenant rapidement sur des mises au point concernant l'année 1870.
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Dans la partie 1, j'ai un peu improvisé ma réflexion au sujet des interventions au crayon. Ces interventions concernent "Soleil et Chair" ainsi que "Le Forgeron". Les titres des poèmes sont au crayon, la mention de date en épigraphe qui accompagne "Le Forgeron" ainsi que le mot à la verticale à l'intention de Demeny sur le dernier feuillet de transcription de "Soleil et Chair". Les vers semblent tous transcrits à l'encre et il me faudrait une vérification pour les chiffres romains.
Pour l'instant, je préfère suspendre mon jugement sur ces interventions au crayon. Il semble qu'elles aient reportées à la fin au moment du départ de Rimbaud en octobre 1870. Rimbaud aurait recopié les vers de "Soleil et Chair" et du "Forgeron", puis il aurait laissé de côté le choix des titres et de l'épigraphe. Ce que je laisse de côté, c'est la réflexion sur la singularité du premier feuillet de transcription de "Soleil et Chair" qui a un verso demeuré vierge. Le point frappant, c'est que Rimbaud a recopié les sonnets uniquement sur les rectos, laissant les versos vierges. L'exception est le report de "Le Mal" au verso de "Rages de Césars". A cause des sujets, on peut penser que "Rages de Césars" est l'une des toutes dernières compositions de Rimbaud en octobre 1870, le sonnet ne peut être antérieur au 15 sinon au 16 octobre du fait de l'allusion à l'incendie du château de Saint-Cloud. Il est impossible de croire que les sept sonnets en grande partie datés d'octobre 1870 (cas à part de "Ma Bohême") soient tous postérieurs au 16 octobre eux aussi. Le sonnet "Le Mal" semble plus ancien puisqu'il évoque des rois à la tête des deux armées, ce qui n'est plus d'actualité depuis Sedan.
Cavallaro explique dans une sous-partie ses "Principes de classement" (pages 25 à 27 du tome I), mais en parcourant ce texte en diagonale (j'en ai trop marre de lire toutes ces bricoles), je ne vois pas de justification pour les poèmes non datés remis à Demeny en septembre ou octobre 1870, ni pour le cas particulier du poème "Les Corbeaux" publié dans une revue et sur lequel nous reviendrons plus loin, ni pour les poèmes recopiés par Verlaine dans un suite paginée remise à Forain.
Je le dis et répète. Cavallaro n'a pas mis longtemps à organiser sa section de 1870, il a repris tel quel l'ordre donné par Bardel sur son site Arthur Rimbaud pour "Les Etrennes des orphelins", le devoir "Charles d'Orléans à Louis XI" et Un coeur sous une soutane. Cavallaro revendique une seule exception, la série des "poèmes latins" laquelle section inclut d'ailleurs la traduction en vers de Lucrèce. Le devoir scolaire aurait dû rejoindre les poèmes latins et la traduction en alexandrins de Lucrèce, et tout cela aurait mieux sa place dans les compléments en fin de volume. Le placement chronologique de Un coeur sous une soutane était déjà suspect pour Bruno Claisse et Christophe Bataillé. Claisse précise que Rimbaud peut très bien avoir écrit la forme du "Châtiment de Tartufe" "sous / Sa chaste robe noire" avec le titre Un coeur sous une soutane contrairement à la certitude inverse que prône Murphy entre autres. Toutefois, "Le Châtiment de Tartufe" est peut-être une composition tardive elle-même d'octobre 1870, l'argument de Claisse est plus une fin de non-recevoir qu'autre chose. Dans un article très intéressant qui a pour titre "Cinq notules", Bataillé envisage des jeux de mots sur Césarin Labinette qui pourrait faire allusion aux reins et au Rhin à la fois et il s'agirait du coup pour le cas d'un calembour sur "Rhin" d'une allusion à la défaite d'un second Empire défait à Sedan sans avoir jamais combattu au-delà du Rhin, à peine en Allemagne à Sarrebruck. L'argument n'est pas décisif, puisqu'hypothétique. En revanche, Izambard était professeur de Rimbaud jusqu'en juillet 1870, avec le problème connu des Misérables donné à lire à l'élève en précipitant la colère de la mère. Il est plus probable que Rimbaud ait remis la nouvelle à Izambard entre le premier et le second séjour. L'argument massue est celui des "effluves mystérieuses", un accord au féminin erroné, fréquent au dix-neuvième siècle, y compris chez Musset et d'autres, mais qu'un chroniqueur a épinglé dans Les Glaneuses de Demeny dans un article du neuf août 1870 signalé à l'attention par Jacques Bienvenu sur son blog Rimbaud ivre. Rimbaud reprend exactement l'expression de Demeny "effluves mystérieuses", il s'agit d'une citation volontaire implicitement ironique. La nouvelle n'a pas été composé avant le 9 août par conséquent et elle semble bien avoir été remise à Izambard en septembre 1870, à moins que Rimbaud qui avait accès à la bibliothèque de son professeur ait laissé ce manuscrit en guise de cadeau de remerciement.
Cavallaro part du principe qu'il veut une seule version de référence pour chaque poème, ce qui pose un problème dans le cas des "Effarés" dont nous allons reparler. Pour l'année 1870, en ce qui concerne les vers, il suffit de citer d'un côté "Les Etrennes des orphelins" et de l'autre les vingt-deux poèmes remis à Demeny en septembre-octobre 1870, puisque les poèmes envoyés à Banville et remis à Izambard jouissent tous d'une version plus récente et donc supposée plus aboutie dans l'ensemble remis à Demeny. Toutefois, Cavallaro fait prédominer un principe de classement chronologique. De ce fait, au lieu de publier le dossier remis à Demeny dans l'ordre habituel, Cavallaro a reclassé les poèmes en fonction des indices chronologiques, ce qui était partiellement facilité par la lettre à Banville et les mentions de dates sur plusieurs manuscrits : "Sensation" (mars sinon avril 1870), "Soleil et Chair" et "Ophélie" (deux poèmes du mois de mai), "Vénus anadyomène" daté du 27 juillet 1870 sur un manuscrit. En revanche, Cavallaro place "A la Musique" après "Vénus anadyomène", alors que nous avons un indice référentiel que le poème date du mois de juin 1870 puisque l'orchestre militaire jouait une valse du côté du kiosque place de la gare les "jeudis soirs" en juin, mais plus ce jour-là en juillet. Cavallaro place aussi le poème "Le Forgeron" avant le poème "Première soirée" dont une version a été publié dans la revue La Charge le 13 août. Dans l'absolu, on ne sait pas quand "Le Forgeron" a été composé et si on croit que le poème a été remis incomplet à Izambard avant son départ, rappelons qu'Izambard est supposé être déjà parti avant le 27 juillet, date qui figure sur le sonnet "Vénus anadyomène". Pour "Morts de Quatre-vingt-douze...", Izambard prétend avoir reçu une version de ce sonnet avant son départ qui s'intitulait "Aux Morts de Valmy". Certes, il est comme évident de placer le sonnet en fonction de sa datation symbolique "Fait à Mazas, le 3 septembre 1870", mais le classement de Cavallaro est du coup en tension avec le fait qu'ils datent de mars et mai 1870 des versions retravaillées et remises à Demeny des mois plus tard de "Sensation", "Ophélie"' et "Soleil et Chair". Le classement chronologique de "Bal des pendus" est tendancieux dans la mesure où c'est se rendre tributaire d'une thèse de lecture de Murphy peu étayée et qui ne fait pas consensus. Le poème peut être plus ancien. Je remarque que Cavallaro rassemble après les poèmes datés de septembre 1870 "Les Effarés" et "Roman" les trois sonnets "Rages de Césars", "Le Mal" et "Le Châtiment de Tartufe", mais sans que cela ne soit guidé par une intuition chronologique.
Passons à la suite !
Pour le poème "Les Effarés", Cavallaro a retenu comme version de référence la version "Demeny". Moi, je ne suis pas d'accord. S'il y a une version de référence et une seule, c'est celle du dossier Forain-Millanvoye ! Mais, évidemment, il était difficile de placer cette version dans une scansion par année : une version de 1871 voir une copie de 1872, se glisserait parmi des textes authentiques de 1870.
Moi, je considère que ce poème ayant été repêché par Rimbaud, il n'est pas absurde de le citer deux fois, une fois comme poème de 1870 remis à Demeny, une fois comme poème conservé dans l'élite des poèmes en vers première manière de Rimbaud dans les premiers mois de 1872.
Le principe empiriquement suivi par Cavallaro aurait dû l'amener à carrément citer la version du dossier Forain-Millanvoye au milieu des versions remises à Demeny en 1870. Si Cavallaro avait été rigoureux dans son principe, c'est ce qu'il aurait dû faire.
L'autre erreur de Cavallaro, c'est de passer à une scansion année par année en suivant passivement le postulat traditionnel que Rimbaud n'écrit pas de vers "première manière" en 1872, à l'exception de pièces datées.
Cavallaro dénonce l'ancien principe de classer les poèmes par saisons, mais il tombe dans ce même travers avec un classement par année. Il y a plusieurs poèmes qu'on peut envisager comme ayant été probablement composés en 1872 : "Le Bateau ivre", "Voyelles", "L'Etoile a pleuré rose...", "Tête de faune", en plus des "Mains de Jeanne-Marie", des "Vers pour les lieux" et des "Corbeaux", tandis que le dizain "L'Enfant qui ramassa les balles..." est une copie par Rimbaud d'un poème de Verlaine. Il faut ajouter que ce doute peut concerner encore "Les Chercheuses de poux", "Oraison du soir", "Les Douaniers" et deux "Immondes", des poèmes qu'on ne sait dire s'ils ont été composés fin 1871 ou début 1872.
Cavallaro aggrave son erreur en plaçant tous ces poèmes devant les "Pièces de l'Album zutique" qui j'ai datées (et non pas Teyssèdre qui est un imposteur et un voleur de découvertes) de la mi-octobre à la mi-novembre 1871. Je rappelle qu'il reste plus d'un mois et demi de l'année 1871 après l'invention du dizain "Ressouvenir"/ Cavallaro place le poème en vers "nouvelle manière" "Tête de faune" en lui flanquant l'analyse erronée et dépassée de Cornulier et des métriciens devant les contributions zutiques, ce qui crée l'idée d'un poème antérieur au 15 septembre 1871, antérieur même à la découverte du manuscrit de la comédie Les Uns et les autres de Verlaine qui a joué un rôle dans l'émergence des vers "nouvelle manière" et précisément dans la création des césures de "Tête de faune". Comme Cavallaro isole beaucoup plus loin, dans le second tome, le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" daté de février 72 et aussi "Les Corbeaux" publié en septembre 1872, Cavallaro crée donc une aura de précocité injustifiée autour de "Tête de faune", "Voyelles" et "Le Bateau ivre". Il reconduit exactement ce qu'il dénonce dans les éditions traditionnelles qui rassemblaient les poèmes en fonction de saisons supposées plus créatrices. Placer "Le Bateau ivre" et "Voyelles" avant les contributions zutiques, c'est justement le problème des éditions traditionnelles qui considéraient que les poèmes avaient tous été inventés avant la montée à Paris ou peu s'en faut.
A cela s'ajoute la date-butoir erronée de 1871 que fixe Cavallaro.
Un mot aussi sur "Les Corbeaux" ! Cavallaro fait allégeance à Murphy qui invente du grand n'importe quoi au sujet de cette pièce. Alors qu'il est évident que le poème traînait depuis des mois entre les mains de Blémont, Valade et compagnie, Murphy invente une histoire à dormir debout selon laquelle Rimbaud prend le bateau pour l'Angleterre avec Verlaine, mais comme celui-ci désire ses livraisons à une revue à laquelle il verse un abonnement, Rimbaud aurait vite fait bien fait composé un petit poème qu'il aurait envoyé par la poste à la revue qu'il aurait publié fissa fissa. Puis, après, plus rien !
Il faut faire quoi pour que vous arrêtiez ! On vous avertit poliment, vous persévérez ! On dénonce l'absurdité plus sèchement, vous persévérez aussi !
Cette allégeance concerne aussi le dizain "L'Enfant qui ramassa les balles..." Rimbaud l'a attribué à Verlaine, mais Murphy n'en fait aucun cas, ni Lefrère, ni Bivort, ni Guyaux. Il a été décidé que le dizain était de Rimbaud, parce qu'on a... l'Habitude !
J'ai déjà dénoncé le manque de rigueur de Cavallaro qui renonce à réintroduire la leçon "casseuses" dans sa version de référence qui prend en compte les quatrains ajoutés par Verlaine.
Bref, l'édition de Cavallaro est catastrophique dans les trois cas suivants : "Les Mains de Jeanne-Marie", "Les Corbeaux" et "L'Enfant qui ramassa les balles...", précisément les trois poèmes en vers "première manière" qui avec les quatrains "Vers pour les lieux" figurent absurdement dans le tome II de l'édition des Oeuvres complètes de Rimbaud en Folio Classique, catastrophe qu'aggrave une lacune, l'absence d'une version de référence pour "Poison perdu" et d'une mention des autres versions dans un dossier de fin de volume !
Vous ne me ferez jamais croire que Cavallaro a longuement médité le cas de ces quatre poèmes. Il reconduit passivement ce que font Murphy et Bardel et on peut même parler d'allégeance dans le cas des "Corbeaux" et du dizain "L'Enfant qui ramassa les balles..." Pour "Poison perdu", le poème est absent de l'édition philologique de 1999 de Steve Murphy, alors qu'il n'a jamais été hostile à l'attribution de ce sonnet à Rimbaud. Le serait-il devenu depuis que Jacques Bienvenu lui a coupé l'herbe sous le pied ? J'ignore pourquoi Bardel ne fait pas un sort à "Poison perdu" dans sa rubrique "Tous les textes", et je ne sais si Cavallaro a délibérément écarté "Poison perdu" ou s'il ne s'est juste pas rendu compte de son existence, ce qui en dirait long sur la minceur du temps de travail réellement consacré à préparer son édition.
J'ajoute qu'il manque les fragments attribués à Rimbaud par Delahaye avec le cas troublant de celui que j'intitule "J'ai mon fémur", lequel n'est certainement pas un faux inventé par Delahaye.
Cavallaro met bien les extraits de deux contributions zutiques déchirées dans son édition !
Pour sa périodisation "1871", dans le tome I, Cavallaro commence par citer "Le Coeur du pitre" devant "Chant de guerre Parisien", "Mes petites amoureuses" et "Accroupissements", ce qui veut dire qu'il remplace le poème envoyé à Izambard "Le Coeur supplicié" par la version remise à Demeny. Là encore, Cavallaro manque de rigueur, la version de référence qui s'imposait était la copie en trois triolets du Coeur volé dans le dossier paginé remis à Forain ! On peut avoir des doutes sur l'ordre chronologique, mais Cavallaro commence donc par classer les quatre poèmes envoyés à Izambard et Demeny dans les lettres du voyant du 13 et du 15 mai 1871. Admettons ! En revanche, il mélange ensuite les deux autres poèmes envoyés à Demeny en juin avec "Le Coeur du pitre" à "Paris se repeuple". Il prend acte de la date des Poètes de sept ans daté du 26 mai et suppose "Paris se repeuple" écrit le 29 ou le 30 mai puisque daté de mai par Verlaine et les premiers éditeurs, alors que cette date est bien sûr symbolique, le poème pouvant être assez postérieur. Le pire, c'est que le poème "Les Pauvres à l'Eglise" évasivement daté de "1871" sur le manuscrit est du coup imposé comme une composition de juin 1871 toute fraîche, ce qui est naturellement suspect ! Il est placé juste avant "Les Soeurs de charité" daté de juin sur le manuscrit, puis nous avons l'ensemble des poèmes datés de juillet sur les manuscrits, et le poème "Les Assis" non daté vient encore après avant un ensemble de compositions non datées mais fortement soupçonnées d'avoir été composées à Paris après le 15 septembre. La position du poème "Les Assis" est donc très contestable dans l'édition de Cavallaro, et j'ai déjà assez dit la pression chrononologique indue sur les poèmes composés à Paris fort probablement, mais placés devant les contributions zutiques d'octobre et novembre.
Moi, j'aurais tout de même laissé en fin de volume les contributions zutiques qui je le rappelle ne figurent pas dans la suite paginée remise à Forain ! Cela aurait allégé la pression chronologique. J'aurais évité le barrage d'un passage de 1871 à 1872, et bien sûr réuni "Les Mains de Jeanne-Marie" à cet ensemble parisien. J'aurais mis les Immondes et les Vers pour les lieux dans une sous-partie qui aurait suivi les contributions zutiques en appendice.
J'en ai fini avec le premier tome. Je traiterai du second tome dans une troisième partie. J'ai déjà traité des "Mains de Jeanne-Marie", des "Corbeaux", des "Vers pour les lieux" et du dizain de Verlaine "L'Enfant qui ramassa les balles..." Dans la troisième partie, on va se pencher sur les vers "seconde manière" autres que "Tête de faune". Pour les proses dites évangéliques, Une saison en enfer, il n'y a rien de spécial à dire. Pour "Les Illuminations", là on va avoir tout de même quelques remarques à faire.
Enfin, on parlera de la correspondance et peut-être une dernière fois de "Poison perdu".
Et on verra pour une ouverture au-delà de 1875.
A suivre...
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