Pour les poèmes latins, Cavallaro ne peut prétendre être le premier à publier "Tempus erat", mais il est éventuellement le premier à pouvoir tirer pleinement parti de l'article de 2013 de Romain Jalabert qui a révélé que la prestation de Rimbaud avait connu les honneurs d'une deuxième impression dans une revue qui nous renvoyait loin de Charleville.
Pour l'année 1870, Cavallaro ne cite aucun texte inédit, mais peut-être peut-il faire état d'une version méconnue des "Effarés". Je vérifie cela à l'instant. Non, même pas. Il fournit les mêmes versions que Steve Murphy dans son édition philologique des Poésies en 1999. Or, avec la revue Histoires littéraires, un numéro avait été accompagné d'un annexe de documents inédits, dans un carton repliable si je me souviens bien, et il y avait un fac-similé photographique d'une copie des "Effarés" d'une main inconnue conservée dans une bibliothèque américaine, Murphy à l'origine de cette publication en fac-similé postérieure à son édition philologique de 1999 envisageait que cela pouvait être une copie de Berrichon si ma mémoire est bonne. Cavallaro ne rapporte pas ce document. Il mentionne aussi la version transcrite par Armand Silvestre dans ses Souvenirs de Rimbaud parus en quelques articles, mais cette version n'a jamais été retrouvée. Armand Silvestre est mort en 1901 et à cause de ses écrits licencieux il a été pris en mauvaise part dans sa famille, à tel point qu'il est enterré dans un coin discret du caveau de proches parents Houssaye à Toulouse. J'ignore s'ils sont parents avec Arsène Houssaye, ce qui serait étonnant et intéressant à la fois puisque l'orthographe "Houssaye" pour Arsène est corrompue et n'est pas tout à fait celle de ses ancêtres. Je n'ai bien sûr pas remonter la trace de ces Houssaye auprès desquels Armand Silvestre est enterré. Je pense que Silvestre est sincère quand il dit que Rimbaud lui a transmis une copie des "Effarés", cela coïncide avec les données biographiques, le dîner des Vilains Bonshommes de septembre 1871 et la parodie "Lys" le mois suivant dans les contributions zutiques. Toutefois, il ne faut pas écarter l'hypothèse vraisemblable que Silvestre se soit complu à simplement reproduire la version officielle du Reliquaire, ce qui expliquerait l'absence de variantes. Je me méfie beaucoup de l'authenticité de la transcription fournie par Silvestre. Cavallaro donne cinq versions des "Effarés" en tout : celle remise à Demeny, celle d'une lettre de juin 1871 à Jean Aicard, celle du dossier Forain-Millanvoye, la version intitulée "Petits pauvres" publiée en 1878 dans un journal anglais et sinon la version des Poètes maudits. Si j'ai bien compris, parce que j'avoue que je n'ai pas la patience de tout lire. En tout cas, Cavallaro annonce sept versions distinctes et il n'en publie que cinq, et il manque celle énigmatique conservée dans une bibliothèque américaine.
Pour les trois années de 1868 à 1870, Cavallaro n'apporte aucune version inédite.
Pour les autres poèmes en vers première manière de 1871 et de 1872, Cavallaro abuse de l'autorité du millésime "1871", nous en parlerons plus loin. Cavallaro cite avec raison comme des versions autonomes les poèmes publiés par Verlaine dans les sections "Arthur Rimbaud" puis "Pauvre Lélian" des Poètes maudits. Et il cite avec raison la leçon originelle "bombinent" de la première publication des "Poètes maudits" en 1883 en plaquette, puisque j'ai vérifié ce point. Je rappelle que rien ne permet d'affirmer que les versions de "Voyelles" et de "Oraison du soir" dans Les Poètes maudits viennent des manuscrits de respectivement Blémont et Valade. Il y a une disparition de quasi tous les manuscrits utilisés par Verlaine pour "Les Poètes maudits", disparition qui concerne aussi des manuscrits de "Paris se repeuple" et "Poison perdu". Le manuscrit en deux triolets du "Coeur volé" a été retrouvé, mais pas celui de "Tête de faune". Olivier Bivort a retrouvé l'édition pré-originale du poème dans la Revue critique en 1884, ce qui a consolidé notre connaissance de cette version autonome, mais le manuscrit a pour sa part disparu, nous n'avons même pas une copie seconde par Verlaine ou Morice...
Maintenant, pour "Paris se repeuple", il reste à déterminer si les sept vers cités dans Les Poètes maudits sont une troisième version de "Paris se repeuple". Je pense plus logiquement que ces sept vers viennent de l'une ou l'autre des deux versions actuellement connues, une des deux versions connues pouvant être une hybridation plutôt qu'une pièce authentique.
Je ne vais pas trop m'appesantir sur les "Vers pour les lieux" et "Les stupra", je ne suis pas à jour sur l'étude des versions connues.
Mais, finalement, Cavallaro ne fournit là encore aucune version nouvelle inédite. Il n'indique d'ailleurs même pas quels textes il est le premier à publier dans des oeuvres complètes de Rimbaud. Il est certes l'un des premiers à profiter d'un meilleur établissement de "Tête de faune" depuis la découverte d'Olivier Bivort.
Pour le poème "Les Mains de Jeanne-Marie", les deux versions connues sont superposées sur le même manuscrit. Il peut y avoir une hybridation des versions à cause de la ponctuation, cas qui intéresse "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" si on consulte le volume annoté du Reliquaire conservé à Bruxelles, mais Verlaine avait le scrupule d'indiquer une variante pour un mot. Or, Cavallaro a retenu la version longue mais il a commis une hybridation des versions en conservant "ployeuses" de la version courte autographe. En bonne rigueur, il y a une version autographe dont nous possédons le manuscrit, puis une version qui est l'altération par Verlaine de l'autographe et cette altération part d'un manuscrit indépendant qui avait plus de quatrains et la leçon "casseuses". Cavallaro prétend que "ployeuses" n'étant pas biffé il peut le maintenir, mais je ne suis pas d'accord à partir du moment où Cavallaro prétend faire les choses avec une rigueur systématique. Il devait passer à la variante "casseuses". Ce n'est pas Rimbaud lui-même qui a inventé le texte retouché par Verlaine !!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Les remaniements de Verlaine nous apprennent qu'il y a une version avec des quatrains inédits et le mot "casseuses". On ne sait même pas si certaines autres strophes étaient supprimées, probablement pas, mais on ne le sait pas clairement. On ne sait pas non plus si quelques signes orthographiques variaient ou non. Ce qui est certain, c'est que Rimbaud avait opté pour "casseuses" sur cette autre version. La version fournie par Cavallaro est imaginaire, malgré sa réalité manuscrite verlainienne !
Pour les poèmes en vers "nouvelle manière", les "Déserts de l'amour", Une saison en enfer, les Illuminations, les proses dites évangéliques, Cavallaro ne fournit aucune version inédite non plus.
Passons maintenant à un établissement de l'ordre des textes.
Personnellement, je ferais commencer les oeuvres complètes par "Les Etrennes des orphelins", ce poème ayant été publié dans une revue en tant que création poétique à part entière. Je considère qu'il faut publier les poèmes latins, le cahier des dix ans, le texte de Charles d'Orléans à Louis XI, en toute fin, en appendice.
Je commencerais donc par "Les Etrennes des orphelins".
Ensuite, je publierais l'ensemble des versions de poèmes de 1870 remises à Demeny à Douai lors du second séjour dans cette ville en octobre 1870. J'ai écrit l'article "La Légende du Recueil Demeny" quand commençait l'aventure du blog de Jacques Bievenu Rimbaud ivre. J'ai rassemblé comme jamais les arguments qui suffisent clairement à prouver qu'il ne s'agit pas d'un recueil, mais à la différence de bien des rimbaldiens je sais mettre ma fierté de côté. Je pense depuis qu'il y a deux erreurs dans cet article. Je pense que je peux me tromper sur l'emplacement réel du "Dormeur du Val" avant qu'il ne soit prêté à Darzens. Ma démonstration ne tient pas. Plus important, à cause de l'allusion à l'incendie du château de Saint-Cloud le 14 octobre dans le sonnet "Rages de Césars", je pense désormais que l'ensemble des poèmes remis à Demeny ont été recopiés lors du seul second séjour à Douai, ce qui était l'idée initiale du seul André Guyaux. J'avais donc une argumentation poussée que n'avait pas Guyaux, mais intuitivement sur ce point-là je pense désormais qu'il avait raison. Cela a des conséquences considérables sur la perception du dossier remis à Demeny, puisque "Credo in unam" et "Le Forgeron" ont des transcriptions au crayon faute d'un accès à l'encre. Rimbaud se demande si Demeny lui écrira ou pas, parce qu'il sent que tout le monde est en train de se fâcher contre lui lors de cette seconde fugue douaisienne. On comprend aussi que cette transcription est celle ciblée par Izambard dans son témoignage quand il reproche à Rimbaud de ne pas recopier les poèmes au recto et au verso des feuillets. Il faut complètement rejuger la question de la datation des poèmes du cycle belge au plan des manuscrits. Il y a au moins deux sonnets sur les quinze autres poèmes qui ont des versos vierges si je ne m'abuse. Et les écritures au crayon semblent indiquer que l'ensemble de quinze poèmes a été copié en dernier.
Pour l'instant, ce problème est une inconnue totale dans le champ des études rimbaldiennes.
Qu'a fait Cavallaro pour l'année 1870, il est allé consulter le site Arthur Rimbaud d'Alain Bardel qui offrait une section "Tous les textes" en fonction à peu près de la chronologie et qui mélangeait les proses et les poésies, ce qui n'était pas le cas de l'édition philologique de Steve Murphy. Comme Cavallaro a écarté les poèmes latins, c'est la reconduction de l'ordre de Bardel qui explique l'hérésie d'un début d'année 1870 par "Les Etrennes des orphelins", un devoir scolaire et Un coeur sous une soutante. Cavallaro aurait dû coller le devoir scolaire aux poèmes latins ! C'est un devoir scolaire !
La datation d'Un coeur sous une soutane est bien sûr erronée, je l'ai montré avec la mention "effluves mystérieuses" qui rebondit sur une recension du recueil Les Glaneuses de Demeny dans la presse en août 1870. Toutefois, plusieurs rimbaldiens, sinon Murphy, au moins Bruno Claisse et Christophe Bataillé soupçonnaient la nouvelle d'avoir été mise au point plutôt vers septembre 1870, et avec des arguments (autres que celui des "effluves mystérieuses").
Il me semble peu judicieux de publier selon un sentiment chronologique le texte conséquent d'une nouvelle entre deux poèmes en vers. D'évidence, si je suis éditeur de Rimbaud et que je m'accorde une relative périodisation chronologique, je publie pour l'année 1870 les pièces suivantes dans cet ordre : "Les Etrennes des orphelins", les poèmes de 1870 dans les versions remises à Demeny, Un coeur sous une soutane et enfin Le Rêve de Bismarck.
Et je mets les autres versions en appendice, éventuellement directement dans les lettres. je mets aussi en appendice la version "Trois baisers" et les versions de poèmes remises à Izambard.
Notons que ce qu'a fait Cavallaro se rapproche de cette idée, si ce n'est qu'il a mis le devoir scolaire et Un coeur sous une soutane entre "Les Etrennes des orphelins" et les poèmes remis à Demeny, isolant "Le Rêve de Bismarck".
Mais il y a un autre problème. Cavallaro a réarrangé l'ordre des versions des poèmes remis à Demeny en fonction de ses intuitions chronologiques. Cela pourrait ne pas me choquer, mais si tout est maîtrisé. Or, Cavallaro part de la prétendue évidence selon laquelle les sept sonnets dits du cycle belge (qui ne sont pas tous belges d'ailleurs ou pas tous du même cycle de fugue belge : "Le Buffet" et "Le Dormeur du Val") ont été recopiés après les quinze autres. On a vu plus haut que cela n'allait pas de soi, que c'était à réinterroger, et nous avons le cas de sonnets comme "Rages de Césars" et "Le Châtiment de Tartufe" qui pourraient être contemporains en tant que créations du mois d'octobre des sept sonnets du prétendu cycle belge. "Rages de Césars" et "Le Châtiment de Tartufe" pourraient être postérieurs à nos sept sonnets. Je note que pour les quinze poèmes en-dehors de la série du "cycle belge", il y a cinq sonnets. Pour trois d'entre eux, Rimbaud n'a rien reporté au verso : "Vénus anadyomène", "Morts de Quatre-vingt-deouze..." et "Le Châtiment de Tartufe". C'est précisément dans le cas des sonnets que Rimbaud évite d'utiliser le verso : cela concerne les sept sonnets du cycle belge et trois des cinq autres sonnets. Il n'y a pas deux exceptions à ce principe, mais une seule, puisque "Rages de Césars" et "Le Mal" sont deux sonnets, mais il n'y a qu'une exception en soi, le sonnet "Le Mal" est au verso du sonnet "Rages de Césars". Rimbaud aurait été forcé, bon gré mal gré, à reporter le sonnet "Le Mal" au verso de "Rages de Césars", ce qui converge avec l'idée que "Le Mal" est une composition plus ancienne et "Rages de Césars" un poème de quelques jours postérieur au 14 octobre, très peu de temps avant le départ avec un sauf-conduit.
Je pense que Rimbaud s'est fait remarquer au moment où il recopiait des poèmes beaucoup plus longs que des sonnets. Il a recopié le début de "Soleil et Chair" sur un feuillet dont le verso est demeuré vierge. J'imagine que pendant qu'il écrivait sur un deuxième feuillet au recto les demoiselles Gindre ou Izambard se sont aperçus du problème d'économie du papier, ce qui est logique vu le nombre de feuillets qu'il faut pour recopier "Soleil et "Chair". A partir de là, Rimbaud n'a plus eu le choix que d'utiliser tout le temps les rectos et les versos. Peut-être a-t-il pu contourner la pression en recopiant d'autres sonnets, mais pour "Première soirée", "Ce qui retient Nina", "Le Forgeron", "Bal des pendus", "A la Musique", "Ophélie", "Les Effarés" et "Roman" il a dû faire contre mauvaise fortune bon coeur, et il a même mis "Sensation" à la suite de "Première soirée". Les rimbaldiens ont probablement du mal à percevoir que ces manuscrits portent la trace d'une sévérité d'adultes réprimant les caprices de ce qu'ils estiment un enfant. Ils sont dans la conviction que tout d'un coup Rimbaud a arrêté de lui-même de copier au verso en songeant à l'édition, puis ils aurait fait un cycle belge mieux recopié. Je pense exactement l'inverse. Le cycle belge a été recopié assez tôt, ce sont de nouvelles compositions qui plus est, et c'est le cas encore de "Rages de Césars" et du "Châtiment de Tartufe" probablement. Rimbaud a alors voulu recopier aussi tous ses poèmes plus anciens à l'intention de Demeny. Il a peut-être commencé par les sonnets, mais pour les poèmes longs il a commencé par "Soleil et Chair" et a immédiatement attiré l'attention des censeurs qui ont l'oeil sur le cordon de la bourse.
Sur le moment, je ne me rappelle plus si c'est sur la copie du "Forgeron" ou celle de "Soleil et chair" qu'il y a des vers écrits au crayon. Il y a les titres reportés au crayon et le mot final à Demeny à la fin de la transcription de "Soleil et Chair"'. Si le crayon concerne "Le Forgeron", cela peut vouloir dire que ce poème a été recopié en dernier, mais je crois que ça concerne plutôt "Soleil et Chair", mon idée est alors la suivante. Rimbaud a rencontré deux problèmes lors de la transcription de "Soleil et Chair". On a pu lui reprocher de ne pas utiliser le verso dans un premier temps, puis lui faire comprendre que l'encre était chère, quitte à lui remettre l'encre à disposition ultérieurement. Je peux éventuellement me tromper dans mon analyse du verso demeuré vierge pour le premier feuillet de "Soleil et Chair". Peut-être que Rimbaud a oublié le verso par inadvertance, habitué qu'il était auparavant à ne pas l'exploiter. En tout cas, il reste le cas des sonnets où seule la transcription du sonnet "Le Mal" est sur un verso ! Problème qui n'a pas assez retenu l'attention des rimbaldiens.
Mais, de cette analyse, il découle qu'il est imprudent de dater les poèmes au petit bonheur la chance. En réorganisant l'ensemble des poèmes remis à Demeny en octobre 1871, en plusieurs fois au vu des pliures et des types de feuillet utilisés, Cavallaro crée une pression chronologique qui n'a pas lieu d'être si on publie le dossier tel qu'il nous est parvenu. Il affirme un emplacement chronologique pour "Morts de Quatre-vingt-douze...", certes flatté par la datation symbolique. Il en affirme aussi pour le poème "Bal des pendus" dont la date réelle de composition est parfaitement inconnue. Il place "Rages de Césars" comme antérieur aux sept sonnets dits du cycle belge et même à deux autres sonnets "Le Mal" et "Le Châtiment de Tartufe", méconnaissant la lecture d'Ascione d'une référence à l'incendie du 14 octobre du château de Saint-Cloud, ce qui n'a été rapporté dans la presse que les 15 et 16 octobre. Cavallaro crée aussi une pression chronologique pour "Le Buffet" et "Le Dormeur du Val". Bardel publie une table des matières en acceptant l'ordre du dossier tel qu'il est. Ici, Cavallaro crée un ordre instable puisque plusieurs datations sont fondées sur des hypothèses fragiles. Et même si Cavallaro veut suspendre son jugement sur la datation, il n'en place pas moins "Bal des pendus", "Le Mal" et d'autres poèmes au milieu d'un ensemble qui porte la marque d'un classement qui se veut chronologique.
C'est ce que j'appelle une méthode bâtarde de classement !
A suivre...
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