Arthur Rimbaud et François Coppée
Partie I :
François Coppée a appelé Arthur Rimbaud un « fumiste réussi » en persiflant son projet affiché du sonnet « Voyelles ». Nul doute que Coppée avait eu des échos des contributions zutiques où Rimbaud le parodiait massivement en reprenant à l’envi sa forme de prédilection du dizain de rimes plates. On peut en particulier se demander si quand Coppée déplore que les voyelles O E et I forment le drapeau tricolore dans le sonnet « Voyelles » il ne manifeste pas qu’il a lu le vers « Eclatent tricolorement enrubannés » du dizain zutique « Ressouvenir ». Mais Coppée a-t-il pu avoir une influence que lui-même n’aurait pas soupçonnée sur l’élaboration du « Bateau ivre » et de « Voyelles » même ? Poser cette question est provocateur, et j’ai renoncé il est vrai à un titre aussi audacieux que celui-ci : « Comprendre François Coppée, c’est comprendre Arthur Rimbaud ». En réalité, c’est plus nuancé : comprendre les vers de Coppée permet de mieux comprendre ceux de Rimbaud, puisqu’il y a eu une relative influence du premier sur le second.
Coppée serait purement et simplement un repoussoir. Rimbaud ne semble lui emprunter que pour le tourner en dérision. Il est la tête de turc des membres du Zutisme. Toutefois, Coppée a fortement inspiré la poésie de Rimbaud, puisque ce dernier le cite ou le reprend textutellement dès ses débuts dans « Les Etrennes des orphelins ». Il y aura une véritable floraison de parodies de Coppée dans l’Album zutique durant les deux mois d’octobre et novembre 1871, mais Coppée est souvent ciblé par Rimbaud. En mai 1871, le « Chant de guerre Parisien » démarque le « Chant de guerre circassien ». Le poème « Les Corbeaux » peut supposer encore des allusions aux vers de Coppée en 1872 et le poème en prose « Aube », l’un des plus appréciés des Illuminations, offre une ressemblance formelle frappante avec un dizain des Promenades et intérieurs, la reprise « Rien ne bouge » et « Il est midi » qui devient à l’imparfait « Rien ne bougeait » et « Il était midi ». A peu près pour moitié, les contributions zutiques de Rimbaud sont des parodies de Coppée, ce qui permet d’envisager que Rimbaud prête bien une attention accrue à ce poète pourtant dénigré. Et à la lecture de deux autres parodies zutiques dont les cibles sont Armand Silvestre et Léon Dierx, on se surprend à identifier d’autres allusions à Coppée. J’ai déjà fait remarquer que les vers du quatrain « Lys » de Rimbaud, en même temps qu’ils parodient un sonnet païen bien précis d’Armand Silvestre, semble faire écho à deux poèmes du Reliquaire, plus précisément à deux poèmes de la section « Poèmes divers », celle même qui contient d’ailleurs le « Chant de guerre circassien » : d’un côté, nous avons la description dans le sonnet « Le Lys » d’un spécimen « dédaigneux », de l’autre, nous avons deux vers successifs dans une série négative mentionnant la « famine » et les travaux » dans le poème « Les Aïeules ». Précisons que dans son ensemble le sonnet « Le Lys » peut être comparé à la façon de poser un cadre dans « Vu à Rome », tandis que les deux vers que je dégage du poème « Les Aïeules » mentionnent le fait que rien n’arrive à troubler ces femmes, pas même les travaux ou la famine, et ce verbe « troubler » est significatif pour la lecture des « Remembrances du vieillard idiot ».
[…]
Et, comme dédaigneux du contraste et du groupe,
Plus loin, et sous la pourpre ombreuse du rideau,
Noble et pur, un grand lys se meurt dans une coupe.
(dernier tercet du sonnet « Le Lys »)
[…]
Mais ni la pauvreté constante, ni la mort
Des troupeaux, ni le fils aîné tombant au sort,
Ni la famine après les mauvaises récoltes,
Ni les travaux subis sans cris et sans révoltes,
Ni la fille, servante au loin, qui n’écrit pas,
Ni les mille tourments qui font pleurer tout bas,
En cachette, la nuit, les craintives aïeules,
Ni la foudre du ciel incendiant les meules,
Ni tout ce qui leur parle encore du passé
Dans l’étroit cimetière à l’église adossé
Où vont jouer les blonds enfants après l’école,
Et qui cache, parmi l’herbe et la vigne folle,
Plus d’une croix de bois qu’elles connaissent bien,
Rien n’a troublé leur cœur héroïque et chrétien.
[…]
J’envisage les deux extraits que je viens de citer comme la source probable du vers 2 du quatrain « Lys » de Rimbaud :
Dédaigneux des travaux, dédaigneux des famines !
Les aïeules pouvaient pleurer en cachette, mais ne se laissaient pas troubler par la famine et la rigueur des travaux, à cause de leur héroïsme chrétien. Les lys zutiques de Rimbaud, à l’image de celui de Coppée qui fait le fier en se laissant mourir dans un vase, sont eux carrément dédaigneux des famines et des travaux, ce qui fait écho à l’hostilité d’Armand Silvestre, Catulle Mendès et François Coppée à l’insurrection populaire que manifestait la Commune. Je précise que si Rimbaud parodie un poème précis d’Armand Silvestre dans le quatrain « Lys », il le fait en reprenant des éléments de son poème « Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs » où il n’était pas question cette fois d’une influence directe d’Armand Silvestre que Rimbaud a rencontré le 30 septembre au dîner des Vilains Bonshommes. Ce que je veux dire, c’est que quand Rimbaud compose le quatrain « Lys » en ciblant Silvestre, il a déjà une longue méditation faite quelques mois auparavant sur le problème de l’abondance des lys en poésie. Il est évident que le sonnet « Le Lys » de Coppée avait une valeur de repère dans les lectures de Rimbaud et, je le répète, le poème « Les Aïeules » est à peu de distance du poème « Lys » dans la section « Poèmes divers » du Reliquaire : trois poèmes les séparent, à savoir « Chant de guerre circassien », « Vitrail » et « Le Fils des armures », et cerise sur le gâteau, « Vitrail » est dédicacé « à Paul Verlaine » et semble une des sources au morceau « Les Pauvres à l’Eglise ». A l’article défini près, le quatrain de Rimbaud « Lys » a le même titre que le sonnet « Le Lys » de Coppée… La parodie de Silvestre a très bien pu se ressentir de la longue méditation des vers de Coppée par Rimbaud, méditation qui reprenait de plus belle en octobre et novembre 1871 avec précisément les autres contributions zutiques.
Proche de « Lys » dans les pages de l’Album zutique, le poème en trois quatrains « Vu à Rome » parodie bien des poèmes et vers précis des Lèvres closes de Léon Dierx, ainsi que probablement quelques poèmes de Dierx encore inédits en octobre 1871, mais il a une allure d’ensemble qui me fait penser à Coppée et tout particulièrement au poème liminaire du Reliquaire, poème intitulé « Prologue » qui se trouve être rédigé en octosyllabes, ce qui rend le rapprochement d’autant plus saisissant. Ce n’est pas tout, ce « Prologue » est en tierce rime ou terza rima, ce qui rappelle l’exemple de La Divine Comédie de Dante, et pour un parnassien les exemples de Théophile Gautier et aussi Catulle Mendès. N’oublions pas que « Vu à Rome » fournit une reprise d’un mot rare à la rime dans Philoméla, l’adjectif écarlatine. Le poème « Vu à Rome » décrit précisément un reliquaire et des reliques, et nous basculons des parfums qui entretiennent la mélancolie chez Coppée à une « immondice schismatique » fourrée dans des narines du côté zutique.
Citons ce « Prologue » en terza rima.
Comme les prêtres catholiques,
Sous les rideaux de pourpre, autour
De la châsse où sont les reliques,
Brûlent, dans leur mystique amour,
Les longs cierges aux flammes pures,
Fauves la nuit, pâles le jour,
Qui jettent des lueurs obscures
Sur les bijoux tristes et noirs
Perdus dans l’or des ciselures ;
Et de même que, tous les soirs,
Ils font autour du reliquaire
Fumer les légers encensoirs ;
Dédaignant la douleur vulgaire
Qui pousse des cris importuns,
Dans ces poèmes je veux faire
A tous mes beaux rêves défunts,
A toutes mes chères reliques,
Une chapelle de parfums
Et de cierges mélancoliques.
Pour moi, la ressemblance est saisissante avec « Vu à Rome », tandis qu’il est difficile d’imaginer des titres parnassiens plus proches symboliquement que ces deux Reliquaire et Lèvres closes. Et dire que la première édition des vers de Rimbaud reprendra le titre de ce recueil dont « Prologue » est la pièce introductrice. Le discours de la tierce rime de Coppée peut s’appliquer en partie aux aspirations poétiques d’un Léon Dierx et cela doit s’étendre à pas mal de parnassiens. Notez que nous retrouvons le dédain : « Dédaignant » après « Dédaigneux ». Les mots et les rimes de ce « Prologue » ne sont pas ceux de « Vu à Rome », me direz-vous ? Appréciez tout de même les rapprochements saisissants : des « prêtres catholiques » d’un côté et « Rome de l’autre », une relique qu’on entoure, « mystique amour » contre « sécheresse mystique », « légers encensoirs » contre « immondice schismatique » et « poudre fine », « tous les soirs » contre « tous les matins », « Une chapelle de parfums » face à une « Sixtine » où domine une « immondice schismatique », des « rêves défunts » face à des « nez fort anciens », des « rideaux de pourpre » ou des « bijoux tristes et noirs » ou de « chères reliques » face à une « cassette écarlatine », « fumer » contre « sèchent » et « sécheresse ».
Vu à Rome
Il est à Rome, à la Sixtine,
Couverte d’emblèmes chrétiens,
Une cassette écarlatine
Où sèchent des nez fort anciens :
Nez d’ascètes de Thébaïde,
Nez de chanoines du saint Graal
Où se figea la nuit livide
Et l’ancien plain-chant sépulcral.
Dans leur sécheresse mystique,
Tous les matins, on introduit
De l’immondice schismatique
Qu’en poudre fine on a réduit.
Les parodies ne portent pas sur les vers de Coppée, mais « Lys » et « Vu à Rome » témoignent d’un arrière-plan mental, celui d’un poète Rimbaud qui a digéré tout le substrat de la poésie de Coppée pour pouvoir le rendre en surface ou le faire crier sous la critique implicite. Dans l’Album zutique, nous pouvons recenser huit dizains à la manière de Coppée imaginés par Rimbaud, à quoi ajouter une parodie de « poème moderne » pour humbles « Les Remembrances du vieillard idiot ». La transcription d’un dizain étant déchirée, il nous reste sept dizains et un poème moderne à la Coppée, mais il faut ajouter une aura coppéenne autour de « Lys » et « Vu à Rome », sans oublier que le monostiche attribué à Ricard est mis à la suite de deux dizains. Cet arrière-plan mental n’est-il pas plus étendu dans le corpus rimbaldien. Ne pourrait-il pas concerner « Voyelles » ou « Le Bateau ivre » ? C’est à cette enquête que je vous convie.
François Coppée est né à Paris en 1842, et l’année 1842 est l’année de naissance d’un bon nombre de poètes parnassiens. Il n’a que douze ans de différence avec Rimbaud, et il était de deux ans seulement l’aîné de Paul Verlaine. Il me semble avoir rappelé une publication précoce de Coppée dans Le Monde illustré en 1863, sinon en 1864, mais je dis ça sous toute réserve. Son premier recueil a été publié en 1866 sous le titre de Reliquaire. Il faut rappeler ici que Lemerre débutait alors en tant qu’éditeur des recueils de poésies parnassiennes en publiant de côté un premier volume collectif, le premier Parnasse contemporain, et de l’autre de premiers recueils pour divers nouveaux venus, parmi lesquels Coppée, mais aussi Verlaine qui apportait ses Poèmes saturniens. Mérat avait publié ses Chimères chez un autre éditeur, Charpentier, et Léon Dierx venait d’éditeurs différents quand il amenait à Lemerre son troisième recueil intitulé Lèvres closes. Le recueil Le Reliquaire de Coppée est donc contemporain de ceux de Dierx et de Verlaine : Poëmes saturniens et Lèvres closes. Coppée est aussi alors un proche de Verlaine. Si j’ai bien compris, le recueil Le Reliquaire est composé de quatorze poèmes principaux qui forment le recueil au sens fort du terme puis d’une section de « Poèmes divers » qui sont eux aussi au nombre de quatorze. Le premier des « Poèmes divers », « Le Jongleur » est dédicacé à Catulle Mendès. Il s’agit d’une imitation du style de Banville avec une nette allusion au « Saut du tremplin » et, d’autant qu’on y trouve le mot « baladins » à la rime ou l’idée de risquer sa tête sur les tréteaux, « Le Jongleur » n’est pas sans faire penser à « Bal des pendus ». Le dernier des « poèmes divers » est justement un poème assez conséquent « Le Justicier » dédicacé à Banville même. « Ritournelle » en décasyllabes de chanson (deux hémistiches de cinq syllabes) fait penser à « La Mort des amants » de Baudelaire, sonnet qui intéresse le Zutisme. Il y a quelques dédicataires que j’imagine de l’entourage d’époque de Catulle Mendès : Judith bien sûr, puis Hotowitz et Emmanuel Glaser. Le poème « La Mort du singe » est dédicacé à Ernest d’Hervilly, figure parnassienne secondaire mais qui a rencontré Rimbaud à son plus grand dam. « Ferrum est quod amant » est dédicacé à Hérédia, puis « Vitrail » est carrément dédicacé à Verlaine. A noter que « Le Fils des armures » a un sujet qui s’inspire d’un poème de La Comédie enfantine de Louis Ratisbonne. Sur les quatorze poèmes qui forment le recueil principal, celui qui justifie du titre, il est peu de dédicaces, trois seulement, mais significativement à côté d’une dédicace « A ma mère » pour le poème « Une sainte », nous avons des dédicaces à Albert Mérat et à Léon Valade, « L’Etape » et « Le Cabaret ». Il n’est pas inutile de faire remarquer que dans le sonnet « L’Etape », au vers 2, Coppée clame que la guinguette et l’amour ne sont plus de saison. Le sonnet « Le Cabaret » fait songer à divers poèmes de Verlaine, notamment à « L’espoir luit… » Il fait aussi penser un peu à Rimbaud, non pour le cabaret vert, mais pour son vers 2 et ses « mouches bourdonnant dans un chaud rayon d’août », ce qui fait penser à « Voyelles », au « moucheron » de « Alchimie du verbe », à la prairie de « Chanson de la plus haute Tour ».
Coppée avait un indéniable talent à ses débuts. Le poème « Vers le passé » auquel Rimbaud a repris l’hémistiche : « Par les beaux soirs d’été », est une belle réussite. Il est composé de huit sizains à dominante d’alexandrins avec des octosyllabes contrastifs au troisième et sixième vers. Il contient la mention du nom anglais « spleen » au premier vers, même si cette remarque peut sembler anecdotique plus de trente ans après son emploi par un Philothée O’Neddy par exemple. Le titre « Vers le passé » implique le souvenir, motif central des parodies zutiques de Rimbaud et il s’inscrit clairement dans la continuité de l’annonce faite dans le « Prologue ». L’hémistiche repris par Rimbaud doit inviter à une confrontation de plus longue haleine entre « Sensation » et « Vers le passé ». Nous y trouvons une forme conjuguée « dédaigne » associée à un mépris de l’amour niais des seize ans, un mépris plus précisément de cette naïveté dans l’amour. Je relève aussi cet hémistiche qui toujours m’a fait penser à une sorte de cliché poétique populaire : « quitté des anciens vœux ». Il y a des passages vraiment bien écrits dans « Vers le passe », notamment le second sizain, surtout ses trois derniers vers :
Car je dédaigne enfin les baisers puérils
Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,
Ephémère duvet des pêches,
Qui fait qu’on se contente et qu’on est trop heureux,
Si la femme qu’on aime a les bras amoureux,
L’âme neuve et les lèvres fraîches.
Je dirais qu’ils ont été inventés après une lecture sentie de Musset. Mais c’est le troisième sizain qui semble avoir inspiré en partie Rimbaud dans « Roman » :
Elle est évanouie à jamais, la candeur
Qui fait que l’on s’éprend d’un petit air boudeur
Qui n’est bien qu’à travers le voile,
Et qu’on n’a pas de mots assez ambitieux
Pour dire à ses amis qu’elle a de jolis yeux
Couleur de bleuet et d’étoile.
Le début du cinquième sizain est remarquable également par son attaque et son art consommé de la répétition :
Et pourtant j’ai connu tout cela ; j’ai connu
Même ces doux projets de bonheur ingénu
Dont l’âme si bien s’accommode :
L’hiver, le coin du feu, la chambre aux sourds tapis,
Et, dans un frais berceau, deux enfants assoupis
Auprès de leur mère qui brode.
Coppée répète dans le même vers la cellule « j’ai connu » en la plaçant à la rime avec un effet de contre-rejet peut-on dire. Au vers suivant l’adverbe « Même » permet de donner du sens à la fracture causée par l’enjambement, on a un habile appareil modulatoire qui est installé. L’expression « tout cela » est en rejet à la césure et la répétition « j’ai connu » rend naturelle les effets de la lecture suspensive, ce que soutient le choix des pronoms dans « tout cela » qui ont bien sûr l’intérêt de facilement nous transporter du côté des habitudes orales. Coppée avait une très grande maîtrise mélodique dès ses débuts des rejets ou enjambements à la césure. Le rejet « à jamais » est de l’ordre de l’oralité suspensive rendue dans ce vers : « Elle s’est évanouie à jamais, la candeur » et on peut parler d’effet similaire à celui de « tout cela ». Le rejet d’épithète passe bien avec une poussée toute naturelle dans le vers : « Ne saura plus le charme infini des aveux ». Il faut bien comprendre que ce n’est pas le tout de placer des enjambements d’épithètes, il faut aussi qu’ils passent naturellement dans la mélodie du poème. Coppée a aussi le tour gracieux dans l’idée, l’expression et le passage de l’alexandrin à l’octosyllabe au plan des vers suivants :
Mais cet espoir, hélas ! d’un avenir doré,
Ces apparitions, ces rêves ont duré
Le temps d’une aube boréale,
[…]
Il est vrai que les vers les plus célèbres de Malherbe ont servi de modèle !
J’avoue avoir du mal avec la suite immédiate et ce passage au passé simple « partit » qui jure mes oreilles. On reconnaît Lamartine inspiré par du Bellay avec la mention « là » et l’idée d’un pays de l’amour idéale (accord au féminin dans le poème). Le poème qui se termine par une mention de « blanches cigognes » contient plusieurs mentions de la « candeur » ou des « saintes blancheurs de [l’]âme ». Il évoque aussi le retour d’un homme au « front très pâle » honteux de ses « débauches » car en s’abandonnant à des plaisirs indignes il a perdu l’aspiration au bonheur pur en amour. Ce sera évidemment un angle d’attaque important pour notre Rimbaud parodiste. Le poème suivant « Solitude » est un poème à la manière de Baudelaire où Coppée assimile son âme à une chapelle diffamée parce qu’un prêtre s’y est pendu. Ce sonnet contient ce vers remarquable pour la césure qui intéresse une réflexion transversale impliquant Verlaine en particulier :
Ma conscience est cette église de scandales ;
La césure est après le déterminant « cette » et on peut faire un parallèle conscience et âme avec ce vers des Fêtes galantes : « Votre âme est un paysage choisi » où Verlaine qui s’inspire de Sainte-Beuve place la césure après le déterminant « un ».
Plusieurs poèmes du Reliquaire, et notamment parmi les quatorze pièces centrales, s’inspirent des Fleurs du Mal.
Avec des quatrains où alternent alexandrins et octosyllabes, ce qui n’est pas sans rappeler là encore Baudelaire, le poème qui clôt la série principale de quatorze pièces du Reliquaire porte en titre le mot rare « Rédemption », mot que Rimbaud va reconduire, mais dans un esprit bien différent, dans « Credo in unam » devenu « Soleil et Chair ». Le poème lui-même fait moins penser à Baudelaire qu’à du Musset avec ce désir de pureté retrouvé qui se mélange à une pointe finale cynique, puisque purifié par la femme le « libertin repentant » que se pense Coppée se compare à un spadassin qui essuie son épée après un crime. Coppée posait alors en pervers à la Musset dans ses poésies, se dérobant in extremis à cette poussée de retour coupable à la foi moralisatrice.
L’écriture de « Rédemption » peut faire penser à des poètes antérieurs comme modèle : ici Baudelaire, ici Hugo, ici Musset, mais il est difficile de ne pas penser à une communion de style avec Verlaine, même si face à « Rédemption » nous aurons la note bien différente de « Mon rêve familier » :
Quelquefois, le dimanche, en robe étroite et grise,
Elle sort au bras d’un vieillard,
Laissant errer la vague extase et la surprise
Innocente de son regard.
Outre l’hémistiche « en robe étroite et grise, » Coppée a le tour divin d’un Verlaine dans les deux enjambements successifs : « vague / extase » et « surprise / Innocente ».
Les quatrains suivants sont entre Hugo, référence évidente, et Verlaine dans l’épure :
Elle a le charme exquis de tout ce qui s’ignore,
Elle est blanche, elle a dix-sept ans,
Elle rayonne, elle a la clarté de l’aurore
Comme elle a l’âge du printemps.
Les heures des longs jours pour elle passent brèves
Et, s’exhalant comme un parfum,
Elle voit chaque nuit des blancheurs dans ses rêves,
Et toute sa vie en est un.
Telle elle est, ou du moins je la devine telle,
Lys candide, cygne ingénu.
Je la cherche, et bientôt, quand j’aurai dit : « C’est elle ! »
Quand elle m’aura reconnu,
[…]
La puissance de ces vers étant réelle, on peut remarquer qu’il s’y enchâssait une nouvelle mention des « blancheurs », ce qui faisait méditer Rimbaud sardoniquement. On relève le tour synthétique « Lys candide ».
Puisqu’il est question de Verlaine quelque peu, je vous annonce que je vais dans la suite de cette grande étude « François Coppée et Arthur Rimbaud » rédiger une sous-partie où il sera question des rencontres métriques entre Verlaine et Coppée au plan des césures et des trimètres. Je ne le fais pas immédiatement, car il y a une contrainte technique de recension qui prend du temps. Je voudrais maintenant citer un poème inattendu du Reliquaire, il s’agit d’une pièce en alexandrins intitulée « A tes yeux », ce sonnet me fait à la fois penser au « Bateau ivre » et à « Voyelles.
A tes yeux
Telle, sur une mer houleuse, la frégate
Emporte vers le Nord les marins soucieux,
Telle mon âme nage, abîmée en tes yeux,
Parmi leur azur pâle aux tristesses d’agate.
Car j’ai revu dans leur nuance délicate
Le mirage lointain des Edens et des cieux
Plus doux, que ferme à nos désirs audacieux
La figure voilée et sombre d’une Hécate.
Hélas ! courbons le front sous le poids des exils !
C’est en vain qu’aux genoux attiédis des amantes
Nous cherchons l’infini sous l’ombre de leurs cils.
Jamais rayon d’amour sur ces ondes dormantes
Ne vibrera, sincère et pur, et les maudits
Ne retrouveront pas les anciens paradis.
Le début du poème assimile l’âme du poète à une frégate et le rapprochement subtil que je fais avec « Le Bateau ivre » est dans le contraste de « marins soucieux » à « J’étais insoucieux de tous les équipages ». Le poème de Coppée qui fait partie d’une famille plus vaste de compositions parle de chercher l’infini dans un regard de femme en y trouvant un « rayon d’amour » qui vibre. Dans « Voyelles », Rimbaud ne parle pas d’une femme, mais il exploite la féminisation allégorique pour décrire un accès à un infini qui justement n’est pas l’ancienne promesse chrétienne…
Certes, il y a loin de ce sonnet de Coppée à « Voyelles » et au « Bateau ivre », mais lors de ses lectures les projets propres à Rimbaud mûrissaient.
Je vais m’arrêter là pour cette première partie, mais je reviendrai sur les poèmes du Reliquaire, avant d’explorer les suivants Intimités et Poëmes modernes. C’est avec les recueils Intimités et Poëmes modernes que je pourrai rendre une analyse plus précise de la nature parodique des dizains zutiques rimbaldiens et du poème « Les Remembrances du vieillard idiot », vous verrez alors se mettre en place un système de référence très précis.
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